La Somme théologique de saint Thomas d'Aquin (1265-1274)

Composée entre 1265 et 1274 par saint Thomas d'Aquin, la Somme théologique est la plus grande synthèse doctrinale de la tradition catholique : 512 questions, environ 2 669 articles, environ 10 000 objections résolues, du Dieu un et trine aux sacrements en passant par les vertus et la loi naturelle.

Ignispedia

La Somme théologique (Summa Theologiae en latin) est l'œuvre majeure de saint Thomas d'Aquin (1225-1274), composée entre 1265 et 1274. C'est, dans la tradition catholique, la plus grande synthèse doctrinale jamais écrite, et le sommet de la théologie scolastique latine. Elle traite, en plus de 2 600 articles organisés en 512 questions, l'ensemble de la foi chrétienne : Dieu, la Trinité, la création, l'homme, la béatitude, les passions, les vertus, la loi, la grâce, le Christ et les sacrements.

L'œuvre est rédigée pour les commençants en théologie — Thomas le dit dès le prologue : "ad eruditionem incipientium"[1]. Son ambition est pédagogique avant d'être polémique : exposer en ordre la doctrine catholique pour qu'un étudiant puisse y entrer sans s'égarer. C'est une cathédrale intellectuelle ; sa structure trinitaire reflète l'exitus-reditus augustinien — sortie de Dieu, retour à Dieu par le Christ.

Thomas n'achève pas son œuvre. Le 6 décembre 1273, après une expérience mystique pendant la messe à Naples, il cesse définitivement d'écrire. Trois mois plus tard, en route vers le concile de Lyon II convoqué par Grégoire X, il meurt à l'abbaye cistercienne de Fossanova le 7 mars 1274[2]. La Tertia Pars s'arrête à la question 90 ; les questions manquantes seront compilées posthumément par son secrétaire Reginald de Piperno à partir du commentaire des Sentences, sous le nom de Supplementum.

Trois siècles plus tard, la Summa devient la référence officielle de l'enseignement catholique. Saint Pie V proclame Thomas docteur de l'Église en 1567 ; au concile de Trente, sa Summa est, selon une tradition rapportée par Léon XIII, placée sur l'autel à côté de l'Écriture sainte et des décrets pontificaux pour servir de référence aux Pères conciliaires[3]. Léon XIII (1879) et Pie XI (1923) en font le maître commun de la philosophie et de la théologie catholiques. Jean-Paul II la cite à nouveau dans Fides et Ratio (1998) comme modèle d'articulation entre foi et raison[4].

Comment naît la Somme théologique ?

Le contexte : Thomas d'Aquin face au défi pédagogique de son temps

La basilique Santa Sabina à Rome, sur l'Aventin. C'est dans le couvent dominicain attenant que Thomas d'Aquin dirige le studium provinciale de Rome (1265-1268) et qu'il commence la rédaction de la Somme théologique. Wikimedia Commons, domaine public.

Lorsque Thomas d'Aquin commence la Summa vers 1265, il a quarante ans, et il enseigne à Rome, au couvent dominicain de Santa Sabina, sur l'Aventin. La province dominicaine de Rome l'a chargé d'organiser un studium provinciale — une école supérieure interne à l'ordre, destinée aux jeunes frères qui n'iront pas tous à Paris. Cet enseignement n'est pas universitaire au sens parisien : il s'adresse à des religieux destinés à la prédication, à la confession et à la cure des âmes.

C'est précisément dans ce contexte pédagogique que Thomas conçoit la Summa. Les manuels existants ne le satisfont pas. Les Quatre Livres des Sentences de Pierre Lombard sont devenus, au cours du XIIIᵉ siècle, le manuel de référence des facultés de théologie, par un usage progressif et non par un décret du IVᵉ concile du Latran (1215) ; mais leur structure thématique — Dieu, créatures, Incarnation, sacrements — reste fragmentée. Les Summae précédentes (Sentences d'Alexandre de Halès, Summa Aurea de Guillaume d'Auxerre, Summa de Bono d'Albert le Grand) sont riches mais imparfaitement ordonnées[5].

Thomas, dans le prologue de son œuvre, juge ces ouvrages déficients pour les incipientes, les commençants en théologie : multiplication des questions inutiles, articles, distinctions et arguments, ordre dicté par l'occasion ou par le hasard du texte commenté, et non par la matière elle-même ; et fastidieuse répétition[6]. Son projet est donc neuf : reconstruire toute la théologie selon un ordre intrinsèque à la matière elle-même.

« Le docteur de la vérité catholique doit non seulement instruire les avancés, mais aussi former les commençants, selon la parole de l'Apôtre : « Comme à des enfants en Christ, je vous ai donné du lait à boire, non une nourriture solide » (1 Co 3, 1-2). Notre intention dans cet ouvrage est de présenter ce qui appartient à la religion chrétienne de la manière qui convient à l'instruction des commençants. » — Saint Thomas d'Aquin, prologue de la Summa Theologiae, vers 1265-1266[7]

Trois villes, huit années : la chronologie de la composition

La Summa est rédigée sur huit années, dans trois villes successives, au fil des déplacements de Thomas selon les besoins de l'ordre dominicain et les décisions du Saint-Siège[8] :

PériodeLieuPartie composée
1265-1268Rome — couvent Santa Sabina (Aventin)Prima Pars : Dieu, Trinité, création, anges, homme (119 questions)
1268-Pâques 1272Paris — seconde régence dominicaine, Saint-JacquesPrima Secundae (114 q.) et Secunda Secundae (189 q.) : actes humains, vertus, vices, loi, grâce
1272-décembre 1273Naples — nouveau studium generale dominicainTertia Pars (incomplète, 90 q.) : Christ, sacrements jusqu'à la pénitence

Thomas n'écrit pas seul. Selon Guillaume de Tocco dans son Ystoria (ch. 18), qui rapporte le témoignage véridique du compagnon (socius) de Thomas, de ses étudiants et de ses copistes, il dictait en même temps, dans sa chambre, à trois copistes — parfois quatre — des textes sur des sujets différents, ce que Tocco présente comme un miracle manifeste[9]. Son secrétaire principal est frère Reginald de Piperno, fidèle compagnon depuis Orvieto, qui restera à son chevet jusqu'à sa mort et compilera plus tard le Supplementum[10].

Le prologue : un ordre nouveau pour la théologie

L'innovation majeure de Thomas est d'ordre architectonique. Au lieu de suivre l'ordre des Sentences de Pierre Lombard (qui imposait à tous les théologiens depuis un siècle une structure dictée par un livre extérieur), Thomas reconstruit la théologie selon un schéma qu'il puise dans saint Augustin et qu'il systématise : tout part de Dieu comme principe (Prima Pars), passe par le mouvement de la créature rationnelle vers Dieu par ses actes (Secunda Pars), et s'accomplit dans le Christ comme voie vers Dieu (Tertia Pars).

Ce schéma a un nom : exitus et reditus — sortie de Dieu et retour à Dieu. C'est la grande méditation néoplatonicienne (Plotin, Proclus) reçue par les Pères grecs (saint Denys l'Aréopagite), christianisée, et structurée par Thomas en une architecture rationnelle complète. « Parce que le but principal de cette doctrine sacrée est de communiquer la connaissance de Dieu, et non seulement en ce qu'il est en lui-même, mais aussi en tant qu'il est le principe et la fin des choses, et spécialement de la créature rationnelle, » écrit Thomas, « nous traiterons d'abord de Dieu, ensuite du mouvement de la créature rationnelle vers Dieu, et enfin du Christ qui, en tant qu'homme, est notre voie pour aller vers Dieu. »[11]

Quelle est la structure de la Somme théologique ?

Vue d'ensemble : trois parties, 512 questions, plus de 2 600 articles

La Summa est divisée en trois parties (partes), dont la deuxième se subdivise elle-même en deux sections. Voici la cartographie de l'ensemble[12] :

PartieRéférence couranteQuestionsContenu doctrinal
Prima ParsIa119Dieu un et trine · création · anges · homme
Prima SecundaeIa-IIae114Béatitude · actes humains · passions · habitus · vertus · vices · loi · grâce
Secunda SecundaeIIa-IIae189Vertus théologales (foi, espérance, charité) · vertus cardinales (prudence, justice, force, tempérance) · états de vie
Tertia Pars (inachevée)IIIa90Christ — incarnation, vie, passion, résurrection · sacrements (jusqu'à la pénitence)
Supplementum (posthume)Suppl.99Compilation du commentaire des Sentences par Reginald de Piperno

La Summa proprement dite — sans le Supplementum posthume — comprend 512 questions (119 + 114 + 189 + 90) réparties en environ 2 669 articles, dans lesquels Thomas examine et résout près de 10 000 objections[13]. Avec le Supplementum (99 questions compilées par Reginald de Piperno), l'ensemble atteint 611 questions — 612 selon le décompte de la Catholic Encyclopedia, qui compte une subdivision — et environ 3 120 articles[14]. Aucune autre œuvre théologique de l'Occident médiéval n'atteint cette ampleur synthétique.

Le rythme trinitaire : exitus, motus, reditus

La grande beauté architecturale de la Summa est sa structure trinitaire intentionnelle, qui n'est pas un quadrillage scolaire mais une méditation chrétienne du mystère de Dieu et du retour à lui :

  • Prima Pars — Dieu comme principe : on part du sommet (Dieu en lui-même, sa simplicité, sa Trinité), on descend par la création (anges et hommes). La doctrine de Dieu y est traitée en premier non parce qu'elle serait évidente, mais parce qu'elle est fondatrice de toute intelligibilité théologique.
  • Secunda Pars — l'homme en marche vers Dieu : la créature rationnelle, créée à l'image de Dieu, agit pour parvenir à la fin pour laquelle elle est faite. Cette partie est de loin la plus volumineuse (303 questions sur 512) car la vie morale et spirituelle est l'objet propre de la prédication dominicaine. Elle se divise en Prima Secundae (principes généraux des actes humains) et Secunda Secundae (application aux vertus particulières).
  • Tertia Pars — le Christ comme voie : le retour à Dieu n'est possible que par le Verbe incarné, et par les sacrements qui prolongent dans l'Église l'œuvre de l'Incarnation et de la Rédemption.

C'est cette ordonnance qui fait dire à l'historien dominicain Marie-Dominique Chenu que la Summa n'est pas un "catéchisme étendu" mais une œuvre théologale au sens fort : une intelligence de la foi qui se déploie selon le mouvement même de Dieu vers la créature et de la créature vers Dieu[15].

Anatomie d'un article : la quaestio scolastique

Page de la Summa Theologiae imprimée par Peter Schöffer à Mayence en 1471. Moins de vingt ans après la Bible de Gutenberg, l'œuvre de Thomas est l'un des premiers grands livres théologiques imprimés. Wikimedia Commons, domaine public.

Chaque question (quaestio) traite d'un thème (par exemple : « De l'existence de Dieu », Ia, q. 2) et se divise en articles (articuli) qui pose chacun une sous-question précise. La structure d'un article suit une logique scolastique rigoureuse, héritée de la disputatio universitaire et systématisée par Thomas[16] :

  1. Titre interrogatif — toujours sous la forme Utrum..., « Si oui ou non... ». Exemple : « Utrum Deus sit », « Si Dieu existe » (Ia, q. 2, a. 3).
  2. Videtur quod... — « Il semble que (oui ou non)... » : exposé des objections dans leur version la plus forte, généralement trois ou quatre. Thomas y formule lui-même les arguments adverses, parfois mieux que ses adversaires.
  3. Sed contra... — « Mais au contraire... » : une autorité contraire (Écriture, Père de l'Église, philosophe reconnu) qui contredit les objections et oriente la solution.
  4. Respondeo dicendum quod... — « Je réponds qu'il faut dire... » : le corpus de l'article, exposé positif et personnel de Thomas, qui établit la doctrine.
  5. Ad primum, ad secundum, ad tertium... — résolution objection par objection, en montrant pourquoi chaque argument adverse était insuffisant, sans rien laisser sans réponse.

Cette méthode a une vertu pédagogique inégalée : elle apprend au lecteur à penser la difficulté avant la solution, à steelmanner l'adversaire avant de répondre. Une lecture rapide de la Summa peut donner l'impression d'une rigidité formelle ; une lecture attentive révèle que Thomas reformule à chaque article les meilleurs arguments contre sa propre thèse — et qu'il les résout sans esquive.

Cette probité dans l'objection — la formuler au plus fort avant de la résoudre — est l'une des raisons pour lesquelles le Thomisme d'Étienne Gilson reste, depuis sa première édition en 1919, l'introduction française de référence à la pensée de Thomas[17].

Les sources mobilisées

La Summa est aussi remarquable par la densité et la diversité de ses sources. Pour chaque article, Thomas convoque :

  • L'Écriture sainte comme source première (par les sed contra et les corpus). Thomas cite la Bible dans environ 9 000 occurrences dans toute son œuvre.
  • Les Pères de l'Église : saint Augustin au premier rang (cité plus de 5 000 fois dans la Summa), saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Ambroise, saint Jean Damascène, le Pseudo-Denys l'Aréopagite, saint Anselme.
  • Les philosophes païens : surtout Aristote (que Thomas nomme simplement Philosophus, « le Philosophe »), mais aussi Platon, Cicéron, Sénèque, Boèce.
  • Les commentateurs musulmans et juifs d'Aristote : Avicenne (Ibn Sina), Averroès (Ibn Rushd) — souvent corrigé, parfois suivi —, et Maïmonide (Moïse Maïmonide, le Rabbi Moyses).
  • Les canonistes et théologiens médiévaux : Pierre Lombard, Hugues de Saint-Victor, Bernard de Clairvaux, Albert le Grand (le maître de Thomas).

Cette synthèse — Écriture, Pères, Aristote, monde arabo-musulman, juif et latin — est sans équivalent dans l'histoire de la pensée occidentale. Thomas reçoit l'intégralité de la tradition reçue et la réordonne en un seul mouvement.

Que dit la Prima Pars sur Dieu ?

Les cinq voies : démontrer rationnellement l'existence de Dieu

Le Triomphe de saint Thomas d'Aquin, Benozzo Gozzoli, vers 1471, Musée du Louvre. Thomas est représenté assis entre Platon et Aristote, foulant aux pieds Averroès vaincu, recevant la lumière du Christ. Wikimedia Commons, domaine public.

Au tout début de la Prima Pars, après avoir établi que la théologie est une science (q. 1), Thomas pose la question fondamentale : « Utrum Deus sit » — Dieu existe-t-il ? (Ia, q. 2, a. 3). Il y répond par les fameuses cinq voies (quinque viae), preuves rationnelles de l'existence de Dieu fondées sur l'observation du monde sensible. Thomas ne tient pas la preuve ontologique de saint Anselme pour rigoureusement valide ; il préfère une démarche a posteriori, qui part de ce que les sens connaissent et remonte vers la cause[18].

Voici les cinq voies, telles que Thomas les expose :

  1. Première voie — par le mouvement : tout ce qui est en mouvement est mû par un autre. Il faut remonter à un premier moteur immobile, « et tous comprennent que c'est Dieu ». Argument tiré d'Aristote (Physique VIII).
  2. Deuxième voie — par la causalité efficiente : on ne peut remonter à l'infini dans la chaîne des causes efficientes. Il faut une cause efficiente première, à laquelle tous donnent le nom de Dieu. Argument également aristotélicien.
  3. Troisième voie — par le contingent et le nécessaire : les choses du monde peuvent être ou ne pas être ; donc si tout était contingent, il aurait pu y avoir un moment où rien n'existait, et alors rien n'existerait maintenant. Il faut un être nécessaire par soi. Argument enrichi par Avicenne et Maïmonide.
  4. Quatrième voie — par les degrés de perfection : nous constatons des degrés (plus ou moins bon, plus ou moins vrai, plus ou moins noble). Or les degrés se rapportent à un maximum qui est la cause des autres. Il y a donc un être souverainement vrai, bon, noble : Dieu. Argument à dominante platonicienne et augustinienne.
  5. Cinquième voie — par la finalité : les choses dépourvues d'intelligence agissent vers une fin avec régularité, ce qui suppose un être intelligent qui ordonne la nature. « C'est ce qu'on nomme Dieu. » Argument téléologique majeur.

« La première voie, la plus manifeste, est tirée du mouvement. Il est certain et constant aux sens que dans le monde, des choses sont mues. Or, tout ce qui est mû est mû par autre chose... Il est donc nécessaire d'arriver à quelque premier moteur qui n'est mû par rien, et tous comprennent que c'est Dieu. » — Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Ia, q. 2, a. 3, corpus[19]

Ces cinq voies ne démontrent pas un Dieu chrétien complet (trinitaire, créateur libre, incarné). Elles établissent rationnellement, à partir du monde sensible, qu'un être ultime existe et qu'il a au moins ces cinq attributs. Le reste — Trinité, création libre, Incarnation — relève de la Révélation, que Thomas reçoit ensuite dans la même Summa. La démonstration rationnelle n'est donc pas concurrente de la foi ; elle prépare le terrain où la foi pourra se déployer sans contradiction.

Les attributs divins : simplicité, perfection, infinité

Après avoir établi que Dieu est (Ia, q. 2), Thomas examine ce qu'il est (Ia, qq. 3-26) — plus exactement, ce qu'il n'est pas, puisque l'être divin échappe à toute saisie positive directe. Il développe les attributs négatifs (Dieu n'est pas composé, n'a pas de corps, n'est pas dans le temps) avant de pouvoir prédiquer par analogie des perfections positives (bonté, vérité, vie, justice, miséricorde).

Au cœur de cette section trône une thèse métaphysique décisive — la distinction réelle entre essence et existence. Toute créature est composée d'une essence (ce qu'elle est) et d'une existence (le fait qu'elle est). Ces deux principes ne coïncident pas : un homme peut cesser d'exister sans cesser d'être un homme dans son essence. Mais en Dieu seul, essence et existence sont identiques. Dieu est l'Être même subsistant (ipsum esse subsistens) — il est son existence (Ia, q. 3, a. 4)[20]. C'est l'explication métaphysique du nom révélé à Moïse au buisson ardent : « Je suis celui qui suis » (Ex 3, 14). Toute la métaphysique chrétienne ultérieure — jusqu'à Étienne Gilson au XXᵉ siècle — méditera cette identification.

La Trinité, la création, les anges, l'homme

La Prima Pars se poursuit avec :

  • La Trinité (qq. 27-43) : processions, relations, missions des Personnes divines. Thomas reprend et synthétise toute la tradition patristique (Augustin, Cappadociens, Damascène).
  • La création (qq. 44-49) : Dieu cause première, creatio ex nihilo, distinction entre création et conservation, bonté de la création et problème du mal.
  • Les anges (qq. 50-64) — un long traité où Thomas, suivant le Pseudo-Denys, hiérarchise les neuf chœurs angéliques, examine leur mode de connaissance et leur libre choix. Cette densité a longtemps surpris ; elle s'explique parce que les anges sont les purae substantiae intellectuales — l'archétype créé de toute connaissance non sensible.
  • L'homme (qq. 75-102) : âme spirituelle subsistante (q. 75), union substantielle de l'âme et du corps (q. 76), facultés (intellect, volonté, sensibilité), état d'innocence avant la chute.

C'est dans la question 75 que Thomas réfute le platonisme (l'âme n'est pas une substance complète enfermée dans un corps comme un pilote dans son navire) et l'averroïsme (l'intellect agent n'est pas séparé numériquement, un pour toute l'humanité). Sa solution : l'âme humaine est forme substantielle du corps, principe d'unité d'un seul composé. C'est l'hylémorphisme aristotélicien, repris et christianisé[21]. Cette doctrine deviendra dogme au concile de Vienne en 1311-1312 — preuve directe de l'influence magistérielle de Thomas moins de quarante ans après sa mort.

Que dit la Secunda Pars sur l'agir humain ?

La Prima Secundae : principes généraux

La Prima Secundae (Ia-IIae, 114 questions) traite les principes communs à tous les actes humains. C'est, dans l'œuvre de Thomas, le grand traité d'anthropologie morale.

Le point de départ est la béatitude (qq. 1-5) : la fin dernière de l'homme. Reprenant Aristote, Thomas montre que l'homme cherche nécessairement une fin — il n'agit pas sans raison — et que toutes les fins partielles se subordonnent à une fin ultime. Cette fin ne peut être ni les richesses, ni l'honneur, ni la gloire, ni le pouvoir, ni la santé, ni le plaisir, ni même un bien créé : seule la vision béatifique de Dieu, c'est-à-dire la connaissance immédiate de l'essence divine au Ciel, peut combler le désir illimité de l'intelligence et de la volonté humaines (q. 3, a. 8).

Thomas examine ensuite, dans un ordre rigoureux :

  • Les actes humains au sens strict (qq. 6-21) : volontaires, libres, imputables, distincts des actes seulement de l'homme (digérer, vieillir).
  • Les passions (qq. 22-48) : amour, désir, joie, tristesse, espérance, crainte, audace, colère — onze passions classées selon la concupiscible et l'irascible. Thomas réhabilite les passions contre un certain dualisme stoïcien : elles ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais ordonnables.
  • Les habitus (qq. 49-54) : qualités stables qui inclinent à bien ou mal agir.
  • Les vertus (qq. 55-67) et les vices (qq. 71-89), genres opposés d'habitus.
  • La loi (qq. 90-108) : grand traité, à part entière, sur la nature et les types de loi.
  • La grâce (qq. 109-114) : conclusion ouvrant sur l'œuvre du Christ.

La loi naturelle : participation de la loi éternelle

Dans le Traité de la loi (Ia-IIae, qq. 90-108), Thomas distingue quatre lois : éternelle, naturelle, humaine et divine. La loi éternelle est la raison de Dieu gouvernant le monde ; la loi naturelle est la participation de cette loi éternelle dans la créature rationnelle (q. 91, a. 2). Tout homme, en tant qu'être rationnel, porte gravés en lui des préceptes premiers — le bien doit être fait et recherché, le mal évité (q. 94, a. 2) — qui dictent les biens humains fondamentaux : conserver sa vie, transmettre la vie, vivre en société, connaître Dieu, atteindre la vérité.

Cette doctrine de la loi naturelle, héritée de saint Paul (Rm 2, 14-15), saint Augustin et le droit romain (Cicéron), est l'armature philosophique de l'enseignement social de l'Église moderne. Léon XIII (Rerum Novarum, 1891), Pie XI (Quadragesimo Anno, 1931), Jean XXIII (Pacem in Terris, 1963), Paul VI (Humanae Vitae, 1968), Jean-Paul II (Veritatis Splendor, 1993), Benoît XVI (Caritas in Veritate, 2009) la mobilisent directement. Tout le débat contemporain sur la bioéthique, le mariage, l'avortement ou la peine de mort y prend racine.

La Secunda Secundae : les vertus en détail

La Secunda Secundae (IIa-IIae, 189 questions) est la plus volumineuse des sections de la Summa. Elle examine les vertus dans leur contenu propre, l'une après l'autre — c'est, pour la pastorale dominicaine de la prédication et de la confession, un manuel pratique d'une précision inégalée.

VertuQuestionsType
Foiqq. 1-16Théologale
Espéranceqq. 17-22Théologale
Charitéqq. 23-46Théologale (la plus grande, « forme de toutes les vertus »)
Prudenceqq. 47-56Cardinale (de l'intelligence)
Justiceqq. 57-122Cardinale (de la volonté)
Forceqq. 123-140Cardinale (de l'irascible)
Tempéranceqq. 141-170Cardinale (du concupiscible)
Charismes et états de vieqq. 171-189Dons, prophétie, vie active et contemplative, vie religieuse

Thomas suit un schéma rigoureux pour chaque vertu : nature, sujet (quelle faculté humaine l'accueille), objet propre, vices opposés (par défaut et par excès), dons du Saint-Esprit correspondants, béatitudes et fruits qui s'y rattachent. Cette précision fait que la Secunda Secundae reste, sept siècles plus tard, la boussole morale de la théologie catholique. Le Catéchisme de l'Église catholique (1992), aux §§ 1803-1845, structure son traité des vertus directement sur ce schéma thomiste.

Que dit la Tertia Pars sur le Christ et les sacrements ?

Le Verbe incarné, voie vers Dieu

La Tertia Pars ouvre par une question majeure (q. 1, a. 1) : « Convenait-il que Dieu s'incarne ? ». Thomas répond par la beauté de l'ordre divin : il convenait que le Bien suprême se communique, et la plus haute communication est l'union d'une nature humaine à la Personne du Verbe.

S'ensuit un traité christologique d'une densité impressionnante (qq. 1-59) :

  • L'union hypostatique (qq. 2-15) : deux natures, divine et humaine, en une seule Personne ; Thomas suit Chalcédoine (451) contre Eutychès et Nestorius.
  • Les propriétés du Christ (qq. 16-26) : grâce capitale, sainteté, savoir (Thomas attribue au Christ homme la science béatifique dès la conception), puissance.
  • Les mystères de la vie du Christ (qq. 27-59) : Vierge Marie (sa conception immaculée n'est pas encore définie dogmatiquement, Thomas reste nuancé), enfance, vie publique, passion (qq. 46-52, traité capital sur la Rédemption comme satisfaction), résurrection, ascension, second avènement.

Sur la Rédemption, Thomas développe et précise la doctrine de saint Anselme (Cur Deus homo, vers 1098) : le Christ rachète l'humanité par sa Passion comme satisfaction offerte à la justice du Père, en notre nom. Mais Thomas tempère Anselme : la satisfaction n'est pas strictement nécessaire (Dieu aurait pu pardonner sans elle), elle est convenante à la sagesse et à la miséricorde divines (q. 46, a. 2-3). Cette finesse est caractéristique.

Les sacrements et le grand traité de l'Eucharistie

La seconde grande section de la Tertia Pars (qq. 60-90) traite les sacrements. Thomas y systématise la notion : un sacrement est un signum sensibile rei sacrae quatenus est sanctificans homines — un signe sensible de réalité sacrée en tant qu'il sanctifie les hommes (q. 60, a. 2).

Il développe ensuite chaque sacrement (baptême, confirmation, eucharistie, pénitence — les quatre traités achevés) avec sa matière, sa forme, son ministre, ses effets. L'Eucharistie reçoit le traitement le plus long et le plus profond (qq. 73-83) : Thomas y consacre la doctrine de la transsubstantiation (q. 75), reprise du IVᵉ concile du Latran (1215). La substance du pain et du vin est convertie tout entière en la substance du Corps et du Sang du Christ ; seules les espèces sensibles (apparence, goût, propriétés physiques) demeurent[22]. C'est cette analyse qui sera retenue à la session XIII du concile de Trente (1551, Decretum de SS. Eucharistia, ch. 4 et can. 2)[23].

« Cette conversion, qui a lieu dans le sacrement de l'autel, ne peut être saisie ni par les sens, ni par l'imagination, mais par l'intellect seul, soutenu par la foi divine. C'est pourquoi saint Cyrille dit : « Ne doute pas que cela soit vrai, mais accueille plutôt avec foi les paroles du Sauveur, car comme il est la Vérité, il ne ment pas. » » — Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, IIIa, q. 75, a. 1, corpus[24]

C'est aussi à Thomas qu'on doit, en dehors de la Summa, les grands hymnes eucharistiques — Adoro Te devote, Pange lingua, Lauda Sion, Tantum Ergo — composés pour la fête du Corpus Christi instituée par Urbain IV en 1264.

L'interruption : le 6 décembre 1273 à Naples

L'abbaye cistercienne de Fossanova à Priverno (Latium). Saint Thomas d'Aquin y meurt le 7 mars 1274 alors qu'il se rendait au concile de Lyon II. Wikimedia Commons, domaine public.

Thomas n'achève pas son œuvre. Le 6 décembre 1273, fête de saint Nicolas, dans la chapelle Saint-Nicolas du couvent dominicain de Naples, alors qu'il célèbre la messe, quelque chose se produit en lui. Il reste ensuite étrangement silencieux. Reginald de Piperno, son secrétaire et compagnon, voyant que Thomas ne reprend pas la dictée, le presse de continuer. Thomas refuse. Reginald insiste. Thomas répond enfin par cette phrase, devenue célèbre[25] :

« Je ne puis plus écrire. Tout ce que j'ai écrit me semble paille à côté de ce que j'ai vu et qui m'a été révélé. » — « Non possum, quia omnia, quae scripsi, videntur mihi paleae respectu eorum, quae vidi et revelata sunt mihi. » — Saint Thomas d'Aquin, paroles rapportées par Reginald de Piperno, témoignage de Bartolomeo da Capua au procès de canonisation, Naples, 1319[26]

Cette parole — « mihi videtur ut palea » — a fait couler beaucoup d'encre. Trois interprétations classiques :

  1. Interprétation mystique : Thomas a reçu une vision directe de Dieu (vision intuitive, raptus), qui lui a fait voir l'inadéquation radicale de tout langage théologique. Cette lecture est celle de la plupart des biographes anciens (Guillaume de Tocco, Bartolomeo da Capua) et de la tradition dominicaine.
  2. Interprétation médicale : Thomas aurait subi un accident cérébral ou un épuisement total (l'historien J.-P. Torrell la mentionne sans la trancher) ; son silence serait pathologique. Cette lecture, défendue par certains modernes, est minoritaire et contestée.
  3. Interprétation théologique : Thomas, parvenu au seuil le plus haut de sa méditation sur les sacrements et sur le Christ, perçoit que toute théologie reste hypothèque sur la vision béatifique, et que ses 2 000 articles ne sont qu'une approche balbutiante de ce qui sera donné face à face.

Quelle que soit l'interprétation retenue, le fait demeure : Thomas n'écrit plus une ligne de la Summa après cette date. La Tertia Pars s'arrête à la question 90, dans le traité de la pénitence, avant les questions sur l'extrême-onction, l'ordre, le mariage, la résurrection et la vie éternelle, qui devaient clore l'œuvre. Le silence de l'auteur est aussi parlant que ses paroles.

Le Supplementum : compilation posthume par Reginald de Piperno

Après la mort de Thomas, ses confrères dominicains, et particulièrement Reginald de Piperno, jugent que l'œuvre laissée inachevée ne peut rester telle. La théologie sacramentelle (extrême-onction, ordre, mariage) et l'eschatologie (résurrection, jugement, ciel, enfer, purgatoire) sont indispensables à un manuel complet de doctrine catholique. Reginald compile alors, à partir du commentaire de jeunesse de Thomas sur les Sentences de Pierre Lombard (rédigé entre 1254 et 1256), une suite à la Tertia Pars. C'est le Supplementum (Supplementum tertiae partis), 99 questions[27].

Ce Supplementum n'est donc pas, à proprement parler, de la main de Thomas mûr — il reprend le Thomas de trente ans, encore très marqué par la structure des Sentences. Les théologiens postérieurs le distinguent toujours soigneusement du corps de la Summa. Mais il a circulé dans les manuscrits médiévaux avec elle, et toutes les éditions imprimées modernes (Léonine incluse) l'incluent.

Comment la Somme théologique a-t-elle été reçue ?

Les premières contestations : Étienne Tempier (1277) et John Pecham (1284)

Saint Pie V (1504-1572), pape de 1566 à 1572. Il proclame Thomas d'Aquin Docteur de l'Église par la bulle Mirabilis Deus du 11 avril 1567 et fait préparer la première édition romaine officielle des œuvres complètes de Thomas (Editio Piana, 1570). Wikimedia Commons, domaine public.

Trois ans après la mort de Thomas, le 7 mars 1277 — par une coïncidence troublante, jour anniversaire du décès — l'évêque de Paris Étienne Tempier promulgue une condamnation de 219 propositions philosophiques et théologiques enseignées à la faculté des arts de Paris. La cible principale est l'averroïsme latin des maîtres séculiers (Siger de Brabant, Boèce de Dacie). Mais quelques articles touchent indirectement des thèses thomistes, notamment l'unicité de la forme substantielle dans l'homme (corollaire de l'hylémorphisme), ou la doctrine de l'individuation par la matière[28].

La condamnation crée un climat de méfiance autour de Thomas. À Oxford, le 30 octobre 1284, l'archevêque franciscain John Pecham, primat d'Angleterre, renouvelle des condamnations antérieures de son prédécesseur Robert Kilwardby et vise explicitement des thèses thomistes (forme substantielle, eucharistie, intellect). Ces censures provoquent une réaction dominicaine puissante : Guillaume de la Mare (franciscain) écrit un Correctorium fratris Thomae, et plusieurs dominicains répondent par des Correctoria corruptorii[29].

La situation se renverse vite. Le 14 février 1325, Étienne Bourret, évêque de Paris, abroge la portion de la condamnation de 1277 qui visait Thomas, « en tant qu'elle paraissait toucher ou affecter sa doctrine ». Deux ans plus tôt, Thomas avait été canonisé : on ne pouvait plus condamner un saint canonisé. La voie était ouverte pour la pleine reconnaissance magistérielle de la Summa.

Canonisation par Jean XXII (1323) et le procès napolitain

Thomas est canonisé le 18 juillet 1323 à Avignon par le pape Jean XXII, quarante-neuf ans après sa mort. La cause a été instruite par deux grandes enquêtes : une première à Naples en 1319, où sont entendus des dizaines de témoins (frères dominicains de Saint-Dominique de Naples, parents, voisins, employés ayant connu Thomas) ; une seconde à Fossanova du 10 au 27 novembre 1319, sur les lieux mêmes du décès, pour interroger les moines cisterciens qui ont assisté Thomas dans ses derniers jours[30].

Lors du procès napolitain, un témoin décisif intervient : Bartolomeo da Capua, archevêque de Capoue, logothète du royaume de Naples, qui avait recueilli de la bouche même de Reginald de Piperno (mort en 1290) le récit de la vision du 6 décembre 1273. C'est par lui qu'est officiellement consignée la phrase « mihi videtur ut palea »[31].

L'année 1323 marque donc la fin officielle des soupçons. Thomas est non seulement orthodoxe ; il est saint. Sa doctrine peut désormais circuler comme référence positive dans toute l'Église.

Saint Pie V : Docteur de l'Église en 1567

Après le concile de Trente (1545-1563), qui marque la grande mise en ordre dogmatique de l'Église face à la Réforme protestante, le dominicain saint Pie V (Michele Ghislieri, pape de 1566 à 1572) accomplit deux gestes décisifs pour Thomas :

  • 11 avril 1567 — Par la bulle Mirabilis Deus, il proclame Thomas d'Aquin Docteur de l'Église universelle[32]. C'est, après les quatre grands docteurs latins (Ambroise, Jérôme, Augustin, Grégoire le Grand) et les grands Pères grecs, l'un des premiers ajouts à ce collège restreint. Le titre n'est pas honorifique : il signifie que Thomas est reconnu comme autorité doctrinale de référence pour toute l'Église.
  • 1570 — Pie V fait éditer à Rome la première grande édition officielle des œuvres complètes de Thomas, l'Editio Piana (17 volumes in-folio), réalisée par les dominicains au couvent de la Minerve.

L'effet est immense. Toute la scolastique post-tridentine — les grands commentateurs Cajetan (1469-1534), François de Vitoria (1483-1546), Domingo Bañez (1528-1604), Francisco Suárez (1548-1617) — gravite autour de la Summa comme texte de référence. La théologie morale et sacramentelle de Trente, l'enseignement de la Compagnie de Jésus et celui des grandes universités catholiques (Salamanque, Coïmbre, Louvain) en font leur charpente.

La Somme au concile de Trente : tradition et réalité historique

Une tradition rapportée par Léon XIII dans Aeterni Patris (1879) veut que les Pères du concile de Trente, lorsqu'ils débattaient en session, plaçaient la Summa de Thomas d'Aquin sur l'autel — à côté de l'Écriture sainte et des décrets pontificaux — pour y chercher conseils et raisons[33] :

« C'est un éloge unique de Thomas, et qu'il ne partage avec aucun autre docteur catholique, que les Pères de Trente, au cœur de leur assemblée, aient voulu, avec les livres de l'Écriture divine et les décrets des Souverains Pontifes, exposer sur l'autel même la Somme de Thomas d'Aquin, pour y demander conseils, raisons, oracles. » — Léon XIII, encyclique Aeterni Patris, 4 août 1879[34]

Les historiens modernes nuancent cette tradition. Aucun document conciliaire contemporain (1545-1563) ne mentionne explicitement un tel rituel ; la première attestation écrite date du milieu du XVIIᵉ siècle, près d'un siècle après le concile. Ce qui est documentairement certain, en revanche, c'est que la Summa est constamment citée et discutée au concile, particulièrement aux sessions XIII (Eucharistie, 1551), XIV (Pénitence, 1551) et XXII (Messe, 1562)[35].

Que le récit soit littéral ou symbolique, sa portée demeure : Trente a pensé sa doctrine en dialogue constant avec Thomas, et cette autorité reconnue par les Pères conciliaires fonde la place magistérielle ultérieure de la Summa.

Comment le magistère moderne a-t-il consacré la Somme ?

Léon XIII et Aeterni Patris (1879) : le tournant néothomiste

Le pape Léon XIII (1810-1903), auteur de l'encyclique Aeterni Patris du 4 août 1879. Photographie officielle, Wikimedia Commons, domaine public.

Le XIXᵉ siècle catholique est traversé par une crise philosophique : rationalisme, positivisme d'Auguste Comte, idéalisme allemand, matérialisme marxien, libéralisme politique cherchent à émanciper la raison de toute autorité révélée. La théologie catholique, partagée entre ontologisme, traditionalisme et fidéisme, peine à articuler une réponse cohérente. C'est dans ce contexte que Léon XIII (Gioacchino Pecci, pape de 1878 à 1903), élu pape avec une formation thomiste solide, prend une décision majeure : restaurer dans toutes les écoles catholiques la philosophie de saint Thomas comme outil intellectuel commun.

L'encyclique Aeterni Patris du 4 août 1879 est le manifeste de ce programme. Léon XIII y présente Thomas comme « prince et maître de tous les docteurs scolastiques », ayant « vénéré au plus haut point les anciens docteurs sacrés » et « hérité en quelque sorte de l'intelligence de tous »[36]. L'encyclique demande que la doctrine thomiste soit enseignée dans toutes les facultés catholiques de philosophie et de théologie.

Suit, dans la pratique :

  • 15 octobre 1879 : création de l'Académie pontificale de saint Thomas d'Aquin (Pontificia Academia Sancti Thomae Aquinatis).
  • 18 janvier 1880 : par le motu proprio Placere nobis, Léon XIII lance officiellement l'Editio Leonina, l'édition critique des œuvres complètes de Thomas (premier tome paru en 1882) — projet monumental confié à une commission dominicaine internationale (toujours en cours en 2026 — voir plus loin)[37].
  • 4 août 1880 : par le bref Cum hoc sit, Thomas est proclamé patron de toutes les écoles, universités et collèges catholiques[38].

Ce mouvement, qu'on appellera néothomisme ou thomisme renaissant, produit au XXᵉ siècle des figures intellectuelles majeures : Réginald Garrigou-Lagrange (1877-1964), Jacques Maritain (1882-1973), Étienne Gilson (1884-1978), Cornelio Fabro (1911-1995), Josef Pieper (1904-1997), Edith Stein (1891-1942, sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix). Le concile Vatican II sera préparé par ces hommes.

Pie XI et Studiorum Ducem (1923) : 600 ans après la canonisation

Le 29 juin 1923, à l'occasion du sixième centenaire de la canonisation de Thomas (1323-1923, année jubilaire), le pape Pie XI (Achille Ratti) publie l'encyclique Studiorum Ducem — « le guide des études ». Le document confirme et radicalise Aeterni Patris. Pie XI déclare que Thomas n'a pas seulement enseigné une doctrine ; il a modelé la méthode théologique catholique elle-même[39].

L'encyclique va plus loin sur un point décisif : elle affirme que la doctrine thomiste est certissimum studiorum ducem — « le très sûr guide des études » — et qu'elle doit être suivie religiose (religieusement) dans la formation des prêtres. C'est le sommet du thomisme magistériel. Le Code de droit canonique de 1917 (canon 1366 §2) avait déjà imposé en termes obligatoires aux séminaires de « suivre la méthode, la doctrine et les principes du Docteur angélique ». Studiorum Ducem en confirme la nécessité.

Les deux Codes de droit canonique (1917 et 1983)

L'enseignement thomiste devient norme canonique :

  • Code de 1917 — canon 1366 §2 : « Les professeurs traiteront les matières de la philosophie rationnelle, de la théologie ainsi que la formation des élèves dans ces sciences selon la méthode, la doctrine et les principes du Docteur angélique, et ils s'y attacheront religieusement. » Formulation obligatoire.
  • Code de 1983 — canon 252 §3 : « Les disciplines de la théologie dogmatique, fondées toujours sur la parole de Dieu écrite ainsi que sur la tradition sacrée, seront enseignées de telle sorte que les étudiants en pénètrent les mystères du salut, surtout par la spéculation, ayant saint Thomas pour maître. » Formulation un peu assouplie (le pluralisme théologique est davantage reconnu), mais Thomas reste le maître par excellence.

Vatican II, dans le décret sur la formation des prêtres Optatam Totius (28 octobre 1965, n° 16), avait explicité l'esprit : Thomas reste guide, mais dans un dialogue ouvert avec d'autres traditions, et en lien avec les problèmes contemporains.

Jean-Paul II et Fides et Ratio (1998)

Près de cent vingt ans après Aeterni Patris, Jean-Paul II revient à Thomas dans son encyclique Fides et Ratio du 14 septembre 1998, consacrée aux rapports entre la foi et la raison. Au §43, le pape consacre un développement particulier à Thomas :

« Sur ce long chemin, saint Thomas occupe une place toute particulière, non seulement pour le contenu de sa doctrine, mais aussi pour le dialogue qu'il sut instaurer avec la pensée arabe et la pensée juive de son temps. [...] il eut le grand mérite de mettre au premier plan l'harmonie qui existe entre la raison et la foi. La lumière de la raison et celle de la foi viennent toutes deux de Dieu ; c'est pourquoi elles ne peuvent se contredire. » — Saint Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, 14 septembre 1998, n° 43[40]

Le pape insiste alors sur le double mérite de Thomas : autonomie de la raison philosophique (qui peut chercher la vérité par ses propres forces) et harmonie avec la foi (que la raison reçoit comme une lumière supérieure qui ne la contredit pas). C'est l'antidote, dit Jean-Paul II, à la double tentation moderne : le fidéisme qui méprise la raison, et le rationalisme qui rejette la Révélation. Cette synthèse, c'est précisément ce que Thomas a construit dans la Summa.

Quelles sont les grandes doctrines de la Somme ?

Foi et raison : harmonie sans confusion

La doctrine thomiste centrale, peut-être la plus actuelle, est l'harmonie entre foi et raison. Thomas refuse les trois positions extrêmes de son temps :

  1. Le fidéisme augustinien tardif qui ne reconnaît à la raison aucune autonomie hors de la foi (école augustinienne).
  2. L'averroïsme latin qui sépare radicalement raison et foi (théorie de la « double vérité », condamnée à Paris en 1277).
  3. Le rationalisme stoïcien ou platonicien qui réduit la foi à la raison naturelle.

Thomas propose plutôt une distinction sans séparation : la raison naturelle peut connaître Dieu comme premier principe, démontrer son existence (cinq voies), atteindre certaines vérités morales (loi naturelle), reconnaître des préambules de la foi (existence d'un Dieu créateur, immortalité de l'âme). La foi, elle, accède à des mystères que la raison ne saurait découvrir par ses propres forces (Trinité, Incarnation, Rédemption, vie éternelle). Mais ces deux ordres ne se contredisent jamais, car les deux viennent du même Dieu, source de toute vérité (Ia, q. 1, a. 6 et q. 1, a. 8).

« La grâce ne supprime pas la nature, mais la porte à son achèvement. » — « Gratia non tollit naturam, sed perficit. » — Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Ia, q. 1, a. 8, ad 2[41]

Essence et existence : la métaphysique de l'être

Le cœur métaphysique de la Summa, ce qui la distingue de toutes les autres scolastiques (Bonaventure, Duns Scot, Ockham), est la doctrine du rapport entre essence et existence. Pour Thomas, dans toute créature il y a une composition réelle entre l'essence (essentia, ce qu'une chose est) et l'acte d'exister (actus essendi ou esse, le fait qu'elle est). L'essence est en puissance ; l'existence l'actualise.

En Dieu seul, essence et existence sont identiques. Dieu est l'Esse lui-même subsistant — Être pur, sans composition, sans potentialité, sans devenir. Cette doctrine est ce qu'Étienne Gilson a appelé l'existentialisme thomiste : la primauté de l'acte d'être sur toute essence, en réponse au néoplatonisme qui plaçait l'essence (la Forme, l'Idée) avant l'être[42].

Cette métaphysique a deux conséquences théologiques majeures :

  • L'analogie de l'être : il existe une similitude proportionnelle entre l'être de la créature et l'être de Dieu — pas univocité (sinon Dieu serait dans le même genre que les créatures), pas équivocité (sinon nous ne pourrions rien dire de Dieu), mais analogie. C'est cette doctrine que prolongera la mystique rhénane (Eckhart, Tauler, Suso) et que méditera Erich Przywara au XXᵉ siècle dans son grand ouvrage Analogia Entis.
  • La création comme communication de l'être : la créature reçoit son être de Dieu à chaque instant. La création n'est pas un acte initial puis arrêté ; c'est une dépendance permanente, qu'on appelle conservation. Si Dieu cessait un instant de communiquer l'être à la créature, celle-ci retomberait dans le néant.

Loi naturelle et morale chrétienne

Toute la Secunda Pars déploie une morale qui ne se réduit ni à une éthique des règles (Kant, déontologisme) ni à une éthique des conséquences (utilitarisme) ni à une éthique de l'épanouissement subjectif (eudémonisme moderne). C'est une morale des vertus ancrée dans :

  • Une anthropologie précise (l'homme comme composé d'âme et de corps, libre, ordonné à la béatitude).
  • Une loi naturelle universelle (inscrite dans la nature humaine, accessible à la raison).
  • Des vertus acquises par exercice (vertus cardinales) et infuses par grâce (vertus théologales).
  • Une fin dernière transcendante (vision béatifique de Dieu).

C'est ce schéma que le Catéchisme de l'Église catholique (1992) reprend intégralement aux §§ 1700-2557 (troisième partie sur la vie dans le Christ). C'est lui qui sous-tend l'enseignement moral de Jean-Paul II dans Veritatis Splendor (1993) et Evangelium Vitae (1995).

Transsubstantiation et sacrements

Sur le terrain des sacrements, Thomas formule définitivement la doctrine que Trente confirmera. La transsubstantiation (IIIa, q. 75) est la conversion réelle, substantielle et totale du pain et du vin en Corps et Sang du Christ — les espèces (apparence, goût, couleur, dimensions) demeurant comme accidents sans substance propre, soutenus par la puissance divine. Cette doctrine est non seulement préservée mais proclamée dogmatiquement par Trente en 1551 (session XIII)[43].

« Quand toute la substance du pain est convertie en toute la substance du Corps du Christ, et toute la substance du vin en toute la substance du Sang du Christ, cette conversion n'est pas formelle, mais substantielle. Elle n'est pas inscrite dans les genres du changement naturel, et peut être appelée par un nom propre : transsubstantiation. » — Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, IIIa, q. 75, a. 4, corpus[44]

Qui sont les grands commentateurs de la Somme ?

Trois grandes écoles, trois siècles de commentaire

Aussitôt après sa canonisation (1323), la Summa devient texte commenté. Trois grandes traditions se distinguent :

Tradition dominicaine classique (XVᵉ-XVIᵉ siècle) — Les commentaires-mère :

  • Cajetan (Thomas de Vio, 1469-1534) : commentaire ligne par ligne de la Summa, intégré à l'Editio Leonina en 1888-1906. C'est le plus utilisé jusqu'au XXᵉ siècle.
  • Capreolus (Jean Capréolus, vers 1380-1444) : son Defensiones theologiae est une défense de Thomas contre les attaques de Duns Scot, Ockham et leurs élèves.
  • Sylvestre de Ferrare (Francesco Silvestri, 1474-1528) : commentaire de la Somme contre les Gentils.

École de Salamanque (XVIᵉ siècle) — Renouveau thomiste hispanique :

  • François de Vitoria (1483-1546) : fondateur de la pensée moderne du droit international à partir de la Secunda Secundae sur la justice et la guerre.
  • Domingo Bañez (1528-1604) : confesseur de sainte Thérèse d'Avila, grand thomiste, opposé à Molina sur la grâce.
  • Cano, Soto, Carranza : autres figures majeures.

École jésuite (XVIᵉ-XVIIᵉ siècle) — Thomisme infléchi :

  • Francisco Suárez (1548-1617) : Disputationes Metaphysicae (1597), reformulation systématique de la métaphysique thomiste, qui influencera durablement l'École et même Leibniz et Wolff.
  • Luis de Molina (1535-1600) : doctrine de la scientia media (science moyenne) pour résoudre le problème de la liberté et de la grâce — divergence avec la lecture bañézienne stricte.

Renouveau du XXᵉ siècle : Garrigou-Lagrange, Gilson, Maritain

Avec la relance néothomiste lancée par Léon XIII, le XXᵉ siècle voit fleurir une nouvelle génération :

  • Réginald Garrigou-Lagrange OP (1877-1964) — professeur à l'Angelicum (Rome). Ses traités systématiques (La Synthèse thomiste, Le Sens commun) sont la référence néothomiste classique. Il forme une génération entière de théologiens, dont le futur Jean-Paul II.
  • Étienne Gilson (1884-1978) — historien et métaphysicien français, fondateur de l'Institut d'études médiévales de Toronto. Son Thomisme (1ère éd. 1919, 6ᵉ éd. 1965) reste la grande introduction française à Thomas. Sa redécouverte de l'actus essendi marque tout le thomisme existentialiste.
  • Jacques Maritain (1882-1973) — philosophe converti par Léon Bloy, qui mobilise Thomas pour penser la démocratie, l'art, la connaissance scientifique (Distinguer pour unir, 1932), les droits humains.
  • Cornelio Fabro (1911-1995) — stigmatin italien, redécouvre la doctrine de la participation chez Thomas (La nozione metafisica di partecipazione secondo S. Tommaso d'Aquino, 1939).
  • Marie-Dominique Chenu OP (1895-1990) et Yves Congar OP (1904-1995) — thomistes français, pionniers d'une lecture historique de Thomas, et architectes intellectuels du concile Vatican II.

Ces lectures ont nourri la rédaction de Vatican II (1962-1965), tout particulièrement les constitutions Lumen Gentium (Église), Dei Verbum (Révélation) et Gaudium et Spes (Église dans le monde).

Thomistes contemporains

La tradition se prolonge. Citons notamment :

  • Servais Pinckaers OP (1925-2008) — moraliste fribourgeois, retour à la Secunda Pars contre la morale "casuistique" post-tridentine.
  • Jean-Pierre Torrell OP — Initiation à saint Thomas d'Aquin (Cerf, 1993, rééd. 2002, 2008), biographie de référence en français.
  • Eleonore Stump (Saint Louis University) — analytique thomiste, Aquinas (Routledge, 2003).
  • Edward Feser — apologète thomiste contemporain, défenseur des cinq voies en philosophie analytique (Aquinas, 2009 ; Five Proofs of the Existence of God, 2017).

Où en est l'édition critique de la Somme ?

L'Editio Leonina : un chantier de 140 ans

Lorsque Léon XIII commande, en 1879, l'édition critique des Opera Omnia de Thomas — l'Editio Leonina, dont le premier tome paraît en 1882 — l'objectif est d'établir, à partir des manuscrits médiévaux, le texte le plus pur possible de chaque œuvre, et de remplacer les éditions imprimées disparates (Piana 1570, Parmensis 1852-1873). C'est l'équivalent thomiste des grandes éditions critiques d'Aristote (Bekker, Berlin 1831), de Platon (Stephanus 1578), des Pères grecs et latins (Migne, Patrologie 1844-1864), de l'Écriture (Nestle-Aland)[45].

Pour la Summa Theologiae spécifiquement, l'édition léonine occupe les tomes IV à XII (neuf volumes in-folio), publiés entre 1888 et 1906. Ces volumes incluent non seulement le texte de Thomas, mais aussi le commentaire de Cajetan en regard — c'est le « Summa cum Commentariis » qui circule encore aujourd'hui dans toutes les bibliothèques thomistes.

L'édition léonine n'est pas une critique au sens strict du mot moderne (l'apparat critique est plus léger que dans les éditions de textes classiques actuels), mais elle reste le texte de référence pour toutes les études thomistes sérieuses. La Commissio Leonina, fondée à Rome en 1880 et transférée à Paris depuis 2012, poursuit son travail sur les autres œuvres de Thomas (commentaires bibliques, Quaestiones disputatae, Quaestiones Quodlibetales) — un chantier qui devrait, selon les dominicains qui en ont la charge, se poursuivre encore plusieurs décennies[46].

Les traductions françaises modernes

Plusieurs traductions françaises de référence existent :

  • Édition de la Revue des Jeunes (Desclée & Cie / Cerf, 60+ volumes, 1925-1973) : traduction des dominicains français, accompagnée de notes et de gloses ; format « en regard » (latin + français).
  • Édition du Cerf (intitulée Somme théologique, 4 volumes en édition courante, dirigée par A.-M. Roguet, 1ère éd. 1984-1986, rééd. 2013) : traduction complète, format compact.
  • Site numérique docteurangelique.free.fr (Pages d'Or de la Bibliothèque Numérique) : traduction Lachat 1850 et révisions ultérieures, accessible gratuitement en ligne.

Et la Summa est entièrement accessible en latin et en anglais sur Corpus Thomisticum (Université de Navarre) et New Advent.

Que retenir ?

La Somme théologique est, dans l'histoire de la pensée occidentale, l'œuvre théologique la plus systématique jamais composée. Elle ordonne en un seul corps de doctrine la totalité de la foi chrétienne — Dieu, Trinité, création, anges, homme, actes humains, vertus, vices, loi, grâce, Christ, sacrements — en plus de 2 600 articles organisés en 512 questions et structurés selon un rythme trinitaire qui imite le mouvement de Dieu vers la créature et de la créature vers Dieu.

Composée entre 1265 et 1274, dans trois villes (Rome, Paris, Naples), inachevée à cause de l'expérience mystique du 6 décembre 1273 (« tout ce que j'ai écrit me semble paille »), suivie de la mort de Thomas trois mois plus tard à Fossanova, l'œuvre n'est complète qu'avec le Supplementum compilé par Reginald de Piperno à partir du commentaire de jeunesse sur les Sentences.

D'abord contestée par Étienne Tempier (Paris, 1277) et John Pecham (Oxford, 1284), elle est progressivement réhabilitée, puis triomphe : canonisation de Thomas en 1323, élévation au rang de Docteur de l'Église par saint Pie V en 1567, présence symbolique au concile de Trente (1545-1563), restauration solennelle par Léon XIII dans Aeterni Patris (1879), Pie XI dans Studiorum Ducem (1923), Jean-Paul II dans Fides et Ratio (1998). L'Editio Leonina, commandée en 1879 (premier tome paru en 1882), en est encore l'édition critique de référence.

Au cœur de la doctrine thomiste, plusieurs thèses-clés ont façonné durablement la pensée catholique : l'harmonie entre foi et raison (qui ne se contredisent jamais car elles viennent du même Dieu), la distinction réelle essence/existence (qui fonde la métaphysique de l'être), la doctrine de la loi naturelle (qui sous-tend tout l'enseignement social et bioéthique de l'Église), la transsubstantiation eucharistique (qui sera dogmatisée par Trente), la morale des vertus (qui structure le Catéchisme de l'Église catholique de 1992).

Sept siècles plus tard, Thomas reste le Doctor communis — le docteur commun de l'Église —, selon la formule de Pie XI dans Studiorum Ducem (29 juin 1923, § 11)[47] ; le concile Vatican II, dans le décret Optatam Totius (1965, n° 16), le donne pour maître.

Pour aller plus loin

  • Lire l'université de Paris et la scolastique : l'institution intellectuelle qui forme Thomas et où il enseigne ses deux régences.
  • Lire saint Thomas d'Aquin (1225-1274) : la biographie complète du Docteur angélique.
  • Lire le concile de Trente (1545-1563) : grande mise en ordre dogmatique qui dialogue constamment avec la Summa.
  • Lire Fides et Ratio, l'encyclique de Jean-Paul II (1998) : la grande relecture moderne du rapport entre foi et raison à la lumière de Thomas.
  • Lire la transsubstantiation eucharistique : la doctrine que Thomas systématise et que Trente définit dogmatiquement.

Notes et références

  1. Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, prologue général, vers 1265-1266. Texte latin original : « Quia catholicae veritatis doctor non solum provectos debet instruere, sed ad eum pertinet etiam incipientes erudire, secundum illud Apostoli I ad Corinth. 3, 1-2 : tanquam parvulis in Christo, lac vobis potum dedi, non escam ; propositum nostrae intentionis in hoc opere est, ea quae ad Christianam religionem pertinent, eo modo tradere, secundum quod congruit ad eruditionem incipientium. » Édition léonine, tome IV, Rome, 1888. Texte intégral : Corpus Thomisticum ; traduction Lachat sur docteurangelique.free.fr.

    1 6 7
  2. Jean-Pierre Torrell OP, Initiation à saint Thomas d'Aquin — Sa personne et son œuvre, Éditions du Cerf, Paris, 3ᵉ éd. 2008, ch. XVI « Vers le concile de Lyon (1273-1274) », p. 391-410. Notice biographique : départ pour Lyon, accident sur le chemin, accueil à Fossanova, mort le 7 mars 1274. Référence canonique de la biographie historique de Thomas en français.

    2
  3. Léon XIII, encyclique Aeterni Patris, 4 août 1879. Texte latin original : « Sed haec maxima est et Thomae propria, nec cum quopiam ex doctoribus catholicis communicata laus, quod Patres Tridentini, in ipso medio conclavi ordini habendo, una cum divinae Scripturae codicibus et Pontificum Maximorum decretis Summam Thomae Aquinatis super altari patere voluerunt, unde consilium, rationes, oracula peterentur. » Texte intégral en latin sur vatican.va ; traduction française sur le même site.

    3 33 34
  4. Saint Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, 14 septembre 1998, n° 43 : « Sur ce long chemin, saint Thomas occupe une place toute particulière, non seulement pour le contenu de sa doctrine, mais aussi pour le dialogue qu'il sut instaurer avec la pensée arabe et la pensée juive de son temps. [...] il eut le grand mérite de mettre au premier plan l'harmonie qui existe entre la raison et la foi. La lumière de la raison et celle de la foi viennent toutes deux de Dieu, expliquait-il ; c'est pourquoi elles ne peuvent se contredire. » Le même numéro se conclut : « C'est pour ce motif que saint Thomas a toujours été proposé à juste titre par l'Église comme un maître de pensée et le modèle d'une façon correcte de faire de la théologie. » Texte intégral en français sur vatican.va.

    4 40
  5. Jean-Pierre Torrell OP, Initiation à saint Thomas d'Aquin, op. cit., ch. VIII « Le studium provinciale de Rome — La Somme théologique », p. 191-220. Genèse de la Summa, contexte du studium romanum (Santa Sabina), insatisfaction de Thomas devant les manuels existants, projet d'un manuel original.

    5
  6. Jean-Pierre Torrell OP, Initiation à saint Thomas d'Aquin, op. cit., chronologie générale p. 25-45 et tableau récapitulatif p. 478-484. Détail des dates et lieux de composition des différentes parties de la Summa : Prima Pars à Rome (Santa Sabina) entre 1265 et 1268 ; Prima Secundae et Secunda Secundae lors de la seconde régence parisienne (1268-Pâques 1272) ; Tertia Pars à Naples (septembre 1272 - 6 décembre 1273).

    8
  7. Guillaume de Tocco OP, Ystoria sancti Thome de Aquino, ch. 18 « De profectu sui magisterii et libris quos fecit ». Texte latin : « Nam ut uera relatione sui socii et suorum studentium et scriptorum ueraciter est compertum, quod predictus doctor de diuersis materiis tribus scriptoribus et aliquando quatuor in sua camera eodem tempore, Spiritu reuelante, dictabat » — « il est établi en vérité, par le récit véridique de son compagnon, de ses étudiants et de ses copistes, que le docteur dictait en même temps, dans sa chambre, à trois copistes, et parfois à quatre, des textes sur des matières différentes, l'Esprit le lui révélant ». La source vérifiable de l'anecdote est donc ce chapitre de Tocco, qui invoque le témoignage de l'entourage de Thomas ; aucune déposition du procès de canonisation (Naples, 1319) ne peut être citée à l'appui. Édition critique : Claire le Brun-Gouanvic, Ystoria sancti Thome de Aquino de Guillaume de Tocco (1323), Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1996, p. 129-135 ; texte en ligne (d'après cette édition) : Corpus Thomisticum.

    9
  8. Catholic Answers Encyclopedia, « Reginald of Piperno ». Biographie du compagnon et secrétaire de Thomas d'Aquin (vers 1230 - vers 1290), socius depuis Orvieto, présent à Naples lors de la vision du 6 décembre 1273 et à Fossanova lors du décès du 7 mars 1274. Compilateur ultérieur du Supplementum de la Summa à partir du commentaire de Thomas sur les Sentences. Source : catholic.com/encyclopedia/reginald-of-piperno.

    10
  9. Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, prologue de la question 2 (introduction à toute la Prima Pars). Texte latin original : « Quia igitur principalis intentio huius sacrae doctrinae est Dei cognitionem tradere, et non solum secundum quod in se est, sed etiam secundum quod est principium rerum et finis earum, et specialiter rationalis creaturae… » Édition léonine, tome IV, Rome, 1888.

    11
  10. Jean-Pierre Torrell OP, Initiation à saint Thomas d'Aquin, op. cit., ch. VIII p. 196-200, tableau de la structure de la Summa : Prima Pars 119 questions, Prima Secundae 114 questions, Secunda Secundae 189 questions, Tertia Pars 90 questions (inachevée), Supplementum 99 questions (posthume).

    12 13
  11. Catholic Encyclopedia, « St. Thomas Aquinas », par Daniel J. Kennedy OP, New York, 1912, vol. XIV. Statistiques globales de la Summa : 38 traités, 612 questions, 3 120 articles, environ 10 000 objections proposées et résolues (chiffres comprenant le Supplementum et certaines subdivisions). Méthode des articles : titre interrogatif, objections, sed contra, respondeo, réponses aux objections. Composition de la Tertia Pars à Naples à partir de 1272, interruption le 6 décembre 1273 à la question 90 du traité de la pénitence. Compilation du Supplementum par Reginald de Piperno à partir du commentaire des Sentences. Texte intégral : newadvent.org/cathen/14663b.htm.

    14 16 27
  12. Marie-Dominique Chenu OP, Introduction à l'étude de saint Thomas d'Aquin, Vrin / Université de Montréal, 1950, 2ᵉ éd. 1954, ch. VI « Le plan de la Somme », p. 255-276. Analyse de la structure trinitaire exitus-reditus (sortie de Dieu, retour à Dieu par le Christ) comme schéma directeur de la Summa. Sources néoplatoniciennes (Pseudo-Denys) et augustiniennes du plan.

    15
  13. Étienne Gilson, Le Thomisme — Introduction à la philosophie de saint Thomas d'Aquin, Vrin, Paris, 6ᵉ éd. 1965 (1ère éd. 1919). Considéré comme l'introduction française de référence à la pensée de Thomas au XXᵉ siècle. Insistance sur la primauté métaphysique de l'actus essendi (acte d'être) et la distinction réelle essence/existence.

    17 42
  14. Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Pars, q. 2, a. 3 : « Utrum Deus sit ». Les cinq voies de la démonstration de l'existence de Dieu : par le mouvement (Aristote, Physique VIII), par la causalité efficiente, par le contingent et le nécessaire (Maïmonide, Avicenne), par les degrés de perfection (Platon, Augustin), par la finalité. Édition léonine tome IV, Rome 1888. Texte intégral en latin et anglais : newadvent.org/summa/1002.htm ; en français : docteurangelique.free.fr.

    18 19
  15. Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Pars, q. 3 : « De Dei simplicitate ». Particulièrement a. 4 : « Utrum in Deo sit idem essentia et esse ». La distinction réelle entre essence et existence dans toute créature, leur identité en Dieu seul, qui est ipsum esse subsistens (l'Être même subsistant). Édition léonine tome IV, Rome 1888.

    20
  16. Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Pars, q. 76 : « De unione animae cum corpore ». L'âme humaine comme forme substantielle du corps (a. 1) ; unicité de la forme substantielle dans l'homme (a. 3, contre Avicebron) ; rejet du platonisme et de l'averroïsme (a. 2). Doctrine adoptée par le concile de Vienne en 1311-1312. Édition léonine tome V, Rome 1889.

    21
  17. Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Tertia Pars, q. 75 : « De conversione panis et vini in corpus et sanguinem Christi ». Doctrine de la transsubstantiation : a. 1, mode de présence du Christ ; a. 2, conversion réelle de la substance ; a. 4, conversion totale (substantielle, non formelle) ; a. 5, mode dont les accidents demeurent. Édition léonine tome XII, Rome 1906. Texte intégral en latin et anglais : newadvent.org/summa/4075.htm.

    22 24 44
  18. Concile de Trente, session XIII, Decretum de Sanctissima Eucharistia, 11 octobre 1551, chapitre 4 « De transsubstantiatione » et canon 2 (Denzinger-Schönmetzer, n° 1642 et 1652). Définition dogmatique de la transsubstantiation : conversion réelle, totale et substantielle du pain et du vin en Corps et Sang du Christ, par une conversion qui mérite à juste titre le nom de transsubstantiation. Texte : Heinrich Denzinger, Enchiridion Symbolorum, 38ᵉ éd., Herder, Fribourg, 2010 ; texte également intégré au Catéchisme de l'Église catholique, §§ 1373-1377.

    23 43
  19. Guillaume de Tocco OP, Hystoria beati Thomae de Aquino, vers 1318-1323, ch. 47-48. Récit de la vision du 6 décembre 1273 à Naples (fête de saint Nicolas) ; interruption complète de la composition de la Summa à la question 90 du traité de la pénitence ; paroles rapportées à Reginald de Piperno : « Non possum, quia omnia quae scripsi videntur mihi paleae… » Édition critique : Claire le Brun-Gouanvic, Ystoria sancti Thomae de Aquino de Guillaume de Tocco, Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1996.

    25
  20. Bartolomeo da Capua, archevêque de Capoue et logothète du royaume de Naples, déposition au procès de canonisation de Thomas d'Aquin, Naples, 1319. Témoin direct ayant recueilli de Reginald de Piperno (mort vers 1290) le récit de la vision du 6 décembre 1273. Dépositions éditées dans : Marius Hyacinthus Laurent OP, Processus canonizationis S. Thomae Neapoli, dans Fontes Vitae Sancti Thomae Aquinatis, Saint-Maximin (Var), Revue Thomiste, 1911-1934, fasc. IV.

    26 31
  21. Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Condemnation of 1277 », par Hans Thijssen, dernière révision Winter 2018. Détail du syllabus des 219 propositions promulgué par Étienne Tempier, évêque de Paris, le 7 mars 1277 (jour anniversaire de la mort de Thomas trois ans plus tôt). Cible principale : averroïsme latin de la faculté des arts (Siger de Brabant, Boèce de Dacie). Articles secondaires touchant indirectement des thèses thomistes (unicité de la forme substantielle, individuation par la matière). Annulation de la portion concernant Thomas par Étienne Bourret, évêque de Paris, en 1325. Source : plato.stanford.edu/entries/condemnation/.

    28
  22. Catholic Encyclopedia, « John Peckham », par Edmund Burke. Censures d'Oxford du 30 octobre 1284 par John Pecham, archevêque franciscain de Cantorbéry, renouvelant les condamnations antérieures de Robert Kilwardby (1277) et visant explicitement des thèses thomistes (unicité de la forme substantielle, présence eucharistique). Réponse dominicaine par les Correctoria corruptorii contre le Correctorium fratris Thomae du franciscain Guillaume de la Mare. Source : newadvent.org/cathen/11599b.htm.

    29
  23. Wikipedia (Anglophone), « Canonization of Thomas Aquinas », article sourcé sur les actes du procès. Bulle de canonisation par Jean XXII, 18 juillet 1323 à Avignon (cathédrale d'Avignon). Procès canonique précédé de deux grandes enquêtes : à Naples en 1319, et à Fossanova du 10 au 27 novembre 1319. Témoins entendus : compagnons dominicains, parents, moines cisterciens de Fossanova, archevêque Bartolomeo da Capua. Source : en.wikipedia.org/wiki/Canonization_of_Thomas_Aquinas.

    30
  24. Saint Pie V (Michele Ghislieri), bulle Mirabilis Deus, 11 avril 1567. Proclamation de Thomas d'Aquin Docteur de l'Église universelle. Inscription au Bullarium Romanum, tome VII, Turin, 1862, p. 562-565. Voir aussi : Magisterium, dossier Saint Thomas, sur magisterium.com. La même année, Pie V fait préparer la première grande édition romaine des œuvres complètes de Thomas, l'Editio Piana, publiée à Rome en 1570 (17 volumes in-folio).

    32
  25. Hubert Jedin, Geschichte des Konzils von Trient, Herder, 4 vol., 1949-1975 (traduction française abrégée : Histoire du concile de Trente, Cerf, Paris, 1965). Référence historique majeure pour le déroulement du concile et l'usage qui y est fait de la Summa de Thomas, en particulier aux sessions XIII (Eucharistie, 1551), XIV (Pénitence, 1551) et XXII (Messe, 1562). Aucun document conciliaire contemporain ne mentionne explicitement le rituel de la Summa sur l'autel, dont la première attestation écrite date du milieu du XVIIᵉ siècle.

    35
  26. Léon XIII, encyclique Aeterni Patris, 4 août 1879. Texte latin original : « Iamvero inter Scholasticos Doctores, omnium princeps et magister, longe eminet Thomas Aquinas : qui, uti Caietanus animadvertit, veteres doctores sacros quia summe veneratus est, ideo intellectum omnium quodammodo sortitus est. » — « Parmi les docteurs scolastiques, Thomas d'Aquin brille comme le prince et maître de tous : lui qui, comme l'observe Cajetan, a en quelque sorte hérité de l'intelligence de tous, parce qu'il a vénéré au plus haut point les anciens docteurs sacrés. » Source : vatican.va.

    36
  27. Commissio Leonina, présentation officielle de l'édition critique. Historique : fondation par Léon XIII en 1880, premiers volumes parus à Rome à partir de 1882. Pour la Summa Theologiae spécifiquement : tomes IV à XII publiés entre 1888 et 1906, incluant le texte de Thomas et le commentaire de Cajetan. Siège transféré de Rome à Paris en 2012. Travaux toujours en cours sur les autres œuvres (commentaires bibliques, Quaestiones disputatae). Source : www.op.org/leonine-commission/ et thomistica.net/news/2012/4/25/leonine-edition-of-the-summa-theologiae-and-contra-gentiles.html.

    37 45 46
  28. Léon XIII, bref Cum hoc sit, 4 août 1880 : Thomas d'Aquin est proclamé patron céleste des universités, académies, collèges et écoles catholiques (Leonis XIII Acta, vol. II, pp. 108-113). Le motu proprio Placere nobis du 18 janvier 1880 avait, lui, lancé l'Editio Leonina, l'édition critique des œuvres complètes.

    38
  29. Pie XI, encyclique Studiorum Ducem, 29 juin 1923, à l'occasion du sixième centenaire de la canonisation de Thomas d'Aquin (1323-1923). Reconfirmation et radicalisation de la doctrine d'Aeterni Patris : Thomas d'Aquin proclamé certissimum studiorum ducem (le très sûr guide des études) ; obligation d'enseigner sa doctrine religiose dans la formation des prêtres ; rappel du canon 1366 §2 du Code de droit canonique de 1917. Texte intégral en latin et en italien sur vatican.va ; traduction anglaise sur papalencyclicals.net/pius11/p11studi.htm.

    39 47
  30. Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Pars, q. 1, a. 8, ad 2 : « Gratia non tollit naturam, sed perficit » — « La grâce ne supprime pas la nature, mais la porte à son achèvement. » Formule classique de l'harmonie entre nature et grâce, foi et raison. Édition léonine tome IV, Rome 1888.

    41