La peine de mort

La peine de mort dans la doctrine sociale de l'Église : le châtiment comme acte de la cité, les fins de la peine (défense, rétribution, amendement), le déplacement de l'équilibre vers la dignité (Pie XII → Evangelium Vitae → Catéchisme 2267 → Fratelli Tutti), les arguments sociaux (erreur judiciaire, détournement du pouvoir, moyens non sanglants) et l'engagement abolitionniste de l'Église dans le monde.

Ignispedia

La peine de mort — le pouvoir reconnu à l'autorité publique d'exécuter un criminel — n'est pas seulement une question de morale personnelle : elle touche au cœur de la doctrine sociale de l'Église, là où se rencontrent l'autorité de l'État, la défense du bien commun et la dignité de la personne. Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église la traite à sa place logique, dans le chapitre sur la communauté politique, sous le titre sobre : « Infliger les peines »[1]. C'est dans ce cadre — celui du châtiment comme acte de la cité, et non comme vengeance privée — que cet article l'aborde.

La position de l'Église en 2026 est limpide dans sa formule : depuis le 1er août 2018, le Catéchisme enseigne que « la peine de mort est inadmissible, car elle attente à l'inviolabilité et à la dignité de la personne », et que l'Église « s'engage avec détermination en vue de son abolition dans le monde entier »[2]. Mais derrière cette phrase courte se tient une architecture doctrinale ancienne : une théorie des fins de la peine, une conception de l'autorité, une philosophie du bien commun, qui éclairent pourquoi l'Église en est venue à demander l'abolition, et comment elle s'y emploie concrètement dans le monde.

Cet article ne refait pas le débat — capital mais distinct — de la continuité ou de la rupture doctrinale, ni la qualification théologique exacte du mot « inadmissible » : ce dossier a son article propre, Que dit l'Église sur la peine de mort ?, auquel on renvoie. Ici, c'est la peine de mort comme principe et comme engagement de la doctrine sociale qui est traitée : la nature du châtiment, les fins de la peine, le déplacement de l'équilibre vers la dignité, les arguments sociaux contre la peine capitale, et surtout l'action de l'Église pour l'abolition. Les matières connexes — la dignité de la personne, le bien commun, l'autorité politique, la justice restaurative — renvoient à leurs articles respectifs.

La peine de mort, une question de doctrine sociale

Le châtiment comme acte de la cité, non comme vengeance

Le premier acquis de la tradition catholique est de distinguer radicalement le châtiment public de la vengeance privée. Nul particulier n'a le droit de tuer pour se faire justice ; seule l'autorité légitime, garante du bien commun, peut infliger une peine — et c'est là tout l'objet du droit pénal. Saint Thomas d'Aquin l'établissait déjà avec netteté : mettre à mort un malfaiteur ne peut être licite que « par l'autorité publique à laquelle est confié le soin de pourvoir au bien commun », jamais par une personne privée[3].

« Il appartient à celui-là seul de tuer un malfaiteur, à qui il revient de prendre soin du bien commun [...] : de même qu'il est permis au médecin de couper un membre gangrené pour sauver tout le corps. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 64, a. 3[4]

Cette image médicale est décisive : la peine n'est pas une revanche, elle est ordonnée à la santé du corps social. C'est pourquoi la question de la peine de mort relève d'abord de la philosophie de la peine et de la théorie de l'autorité — c'est-à-dire de la doctrine sociale — avant d'être une question de morale individuelle. Le Compendium le formule en termes de droit et de devoir :

Vengeance privée et châtiment public : deux logiques opposées — infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Pour protéger le bien commun, l'autorité publique légitime a le droit et le devoir d'infliger des peines proportionnées à la gravité des délits. » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 402[5]

L'autorité, le « glaive » et le bien commun

L'Écriture fonde ce pouvoir pénal de l'autorité dans un texte central de la doctrine sociale, l'épître aux Romains, où saint Paul présente l'autorité comme « au service de Dieu », elle qui « détient le glaive » pour faire justice :

« Car elle est au service de Dieu pour t'inciter au bien ; mais si tu fais le mal, alors, vis dans la crainte. En effet, ce n'est pas pour rien que l'autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu : en faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal. » — Saint Paul, Épître aux Romains 13, 4[6]

C'est ce que la tradition a appelé le ius gladii, le « droit du glaive » : la faculté reconnue à l'État de recourir, en dernière extrémité, à la force la plus grave pour défendre la communauté. La Genèse, après le Déluge, posait déjà ce principe en l'ancrant paradoxalement dans la dignité de l'homme image de Dieu : « Qui verse le sang de l'homme, par l'homme aura son sang versé ; car à l'image de Dieu l'homme a été fait » (Gn 9, 6)[7]. Le même verset qui justifiait jadis le châtiment du meurtrier fonde aujourd'hui l'argument de la dignité contre la peine capitale : l'histoire de la doctrine est, en un sens, l'histoire d'une relecture de ce verset.

Cette légitimité de principe a été solennellement affirmée par le magistère. En 1208, Innocent III imposait aux Vaudois réconciliés une profession de foi reconnaissant explicitement que « le pouvoir séculier peut, sans péché mortel, exercer un jugement de sang, pourvu qu'il procède pour infliger le châtiment non par haine, mais par jugement, non à la légère, mais avec prudence »[8]. Le Catéchisme du concile de Trente (1566) enseignait de même que les magistrats, « vengeurs légitimes des crimes », mettent la vie en sûreté en réprimant l'audace et le crime[9]. Pour bien comprendre comment l'Église peut aujourd'hui demander l'abolition sans renier cette tradition, voir Que dit l'Église sur la peine de mort ?.

Trois principes en tension

La question de la peine de mort met précisément en tension trois grands principes de la doctrine sociale, qu'il faut tenir ensemble :

Toute l'évolution de l'enseignement contemporain peut se lire comme un réajustement de l'équilibre entre ces trois principes : à mesure que la société moderne dispose de moyens non létaux pour défendre le bien commun, le poids relatif de la dignité de la personne devient décisif. C'est ce déplacement, et non un reniement, que les sections suivantes décrivent.

Les fins de la peine dans la doctrine catholique

Pour juger de la peine de mort, la doctrine sociale commence par demander : à quoi sert une peine ? La tradition catholique distingue classiquement plusieurs finalités, que le Catéchisme et le Compendium énumèrent avec soin. C'est l'examen de chacune qui permet de comprendre pourquoi la peine de mort est devenue, aux yeux de l'Église, non plus nécessaire.

La défense de la société

La première fin de la peine est de protéger la communauté contre celui qui menace les droits et la sécurité d'autrui. Le Catéchisme la place en tête : la peine a « pour effet de préserver l'ordre public et la sécurité des personnes »[10]. C'est cette fin — la légitime défense de la société — qui a longtemps justifié, en dernier recours, le recours au glaive : quand aucun autre moyen ne pouvait empêcher un criminel de nuire encore.

Or c'est précisément ici que la condition moderne a changé. Là où une cité antique ou médiévale, sans prisons sûres, pouvait estimer la mise à mort nécessaire pour se protéger, « les possibilités dont dispose une société moderne de réprimer efficacement le crime » rendent désormais l'élimination physique presque toujours superflue[11]. La défense de la société peut être assurée « en rendant inoffensif celui qui l'a commis » sans « lui ôter définitivement la possibilité de se racheter »[12].

La rétribution : réparer le désordre, l'expiation

La deuxième fin est la rétribution — non au sens d'une vengeance, mais de la restauration d'un ordre juste blessé par le crime. Le Catéchisme en fait même la fin première :

« La peine a pour premier but de réparer le désordre introduit par la faute. Quand cette peine est volontairement acceptée par le coupable, elle a valeur d'expiation. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2266[13]

Le crime introduit un désordre dans la communauté et dans la relation du coupable au bien ; la peine, proportionnée, vient « remédier [...] au désordre causé par l'action délictueuse »[14]. Acceptée librement, elle acquiert une valeur morale et spirituelle d'expiation — dimension que la pénitence chrétienne connaît bien, et que le bon larron illustre au Calvaire (voir plus bas). Cette fin rétributive ne réclame pas par elle-même la mort : elle réclame une peine juste et proportionnée, ce que peut être une privation de liberté.

L'amendement et la réinsertion

La troisième fin est médicinale : la peine doit, autant que possible, contribuer à la conversion du coupable. Le Catéchisme y insiste : la peine « a une valeur médicinale : elle doit, dans la mesure du possible, contribuer à l'amendement du coupable »[15]. Le Compendium élargit cet objectif jusqu'à la réconciliation sociale :

« L'objectif à poursuivre est double : d'un côté, favoriser la réinsertion des personnes condamnées ; d'un autre côté, promouvoir une justice réconciliatrice, capable de restaurer les relations de coexistence harmonieuse brisées par l'acte criminel. » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 403[16]

Les fins de la peine dans la doctrine sociale — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette finalité est incompatible avec la mort : un homme exécuté ne peut plus s'amender ni se réinsérer. C'est l'argument décisif que développe la doctrine sociale contemporaine, et qui ouvre tout naturellement sur la perspective de la justice restaurative, à laquelle l'Église accorde une attention croissante.

La dissuasion, fin secondaire et contestée

On invoque souvent une quatrième fin : l'exemplarité ou la dissuasion — l'idée que la peine décourage d'autres crimes. La tradition l'admet comme effet secondaire, mais la doctrine sociale ne la place jamais au premier rang, et la recherche criminologique contemporaine n'a jamais établi de façon concluante que la peine capitale dissuade davantage que la réclusion. Faire de la dissuasion l'argument principal reviendrait d'ailleurs à instrumentaliser la personne du condamné — à le tuer non pour ce qu'il a fait, mais pour l'effet produit sur autrui —, ce qui heurte le principe que nul ne peut être traité comme un pur moyen.

Récapitulatif : les fins de la peine face à la peine de mort

Fin de la peineCe qu'elle viseLa peine de mort la sert-elle ?
Défense de la sociétéProtéger l'ordre public et la sécuritéOui, mais aujourd'hui d'autres moyens suffisent[17]
Rétribution / expiationRéparer le désordre causé par la fauteUne peine juste et proportionnée suffit ; la mort n'est pas requise[18]
Amendement / réinsertionConvertir et réinsérer le coupableNon — la mort supprime toute conversion possible[19]
DissuasionDécourager d'autres crimesEffet non établi ; ne peut être la fin première

La lecture du tableau résume tout l'argument de doctrine sociale : sur les quatre fins de la peine, une seule — la défense de la société — pouvait jadis exiger la mort, et c'est précisément celle que les moyens modernes permettent d'atteindre autrement ; tandis que la fin de l'amendement, elle, est purement et simplement détruite par l'exécution.

Du droit reconnu à l'« inadmissibilité » : le déplacement de l'équilibre

Le déplacement de l'équilibre entre défense de la société et dignité inviolable — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'histoire récente de la doctrine n'est pas celle d'un reniement, mais d'un déplacement progressif de l'équilibre entre défense de la société et dignité de la personne. Quatre jalons en marquent les étapes.

Pie XII : le criminel s'est « dépossédé » de son droit à la vie

Au milieu du XXᵉ siècle, l'enseignement reposait encore sur l'ancien équilibre. Dans une allocution de 1952, Pie XII soutenait que, par son crime, le condamné s'était lui-même « dépossédé » de son droit à la vie : l'État ne disposait pas de la vie de l'innocent, mais le coupable, par son acte, avait remis ce bien entre les mains de la justice publique[20]. Cette prémisse — la perte du droit à la vie par le crime — sera précisément celle que l'enseignement ultérieur viendra renverser.

Evangelium Vitae : des cas « pratiquement inexistants »

Le tournant majeur est l'encyclique Evangelium Vitae de saint Jean-Paul II (1995). Sans nier le principe traditionnel, elle resserre si étroitement les conditions de licéité que la peine de mort en devient, en pratique, presque toujours injustifiée. Le critère n'est plus la rétribution mais la stricte nécessité de la défense :

« Précisément pour atteindre toutes ces finalités, il est clair que la mesure et la qualité de la peine doivent être attentivement évaluées et déterminées ; elles ne doivent pas conduire à la mesure extrême de la suppression du coupable, si ce n'est en cas de nécessité absolue, lorsque la défense de la société ne peut être possible autrement. Aujourd'hui, cependant, à la suite d'une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, si non même pratiquement inexistants. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 56[21]

Cette formule — « pratiquement inexistants » — sera reprise telle quelle par le Catéchisme de 1997 puis par le Compendium[22]. Elle marque le basculement : le droit de principe subsiste sur le papier, mais son application concrète est vidée de presque tout cas réel.

2018 : « inadmissible »

Le 1er août 2018, à la demande du pape François, le paragraphe 2267 du Catéchisme est entièrement réécrit. La nouvelle rédaction tire les conséquences du déplacement amorcé par Jean-Paul II et conclut que « la peine de mort est inadmissible »[23]. La portée exacte de ce terme — développement homogène ou rupture ? enseignement définitif ou prudentiel ? — fait l'objet d'un débat théologique sérieux, traité dans l'article Que dit l'Église sur la peine de mort ?. Pour le présent propos, l'essentiel est ailleurs : ce mot transforme une tolérance résiduelle en un appel positif à l'abolition.

Fratelli Tutti : l'engagement pour l'abolition

En 2020, l'encyclique Fratelli Tutti donne à cette position toute sa dimension sociale et politique. Le pape François ne se contente plus de juger la peine de mort inadmissible : il engage l'Église dans un combat actif pour son abolition universelle.

« Aujourd'hui, nous disons clairement que « la peine de mort est inadmissible » et l'Église s'engage résolument à proposer qu'elle soit abolie dans le monde entier. » — Pape François, Fratelli Tutti, § 263[24]

C'est ce passage du principe à l'engagement qui fait basculer la question dans le champ propre de la doctrine sociale : non plus seulement « est-ce licite ? », mais « que devons-nous faire, comme Église et comme citoyens, pour défendre la vie de tous, y compris du coupable ? »

Les arguments de doctrine sociale contre la peine capitale

L'enseignement contemporain n'avance pas seulement une autorité que l'incroyant rejetterait : il propose des raisons que tout homme de bonne volonté peut peser. Quatre arguments structurent la position sociale de l'Église.

La dignité inamissible de la personne

L'argument fondamental est celui de la dignité. Contre la prémisse de Pie XII (le criminel se « déposséderait » de son droit à la vie), l'enseignement actuel affirme que la dignité, parce qu'elle vient de la création à l'image de Dieu, ne dépend pas de la conduite et ne peut donc jamais être perdue — fût-ce par le pire des crimes. Jean-Paul II l'avait déjà formulé en méditant sur Caïn, ce premier meurtrier que Dieu lui-même protège d'un signe (Gn 4, 15)[25] :

« Meurtrier, il garde sa dignité personnelle et Dieu lui-même s'en fait le garant. » — Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 9[26]

Si cette prémisse est vraie, alors exécuter un coupable désormais hors d'état de nuire n'est plus la défense d'une société menacée : c'est la suppression délibérée d'une personne dont la dignité demeure entière. Tout l'argument tient dans ce glissement. Sur ce fondement, voir La dignité de la personne humaine.

L'erreur judiciaire irréversible

La doctrine sociale insiste ensuite sur un argument que tout système pénal doit affronter : la faillibilité de la justice humaine. Aucun tribunal n'étant infaillible, la peine de mort expose au meurtre légal d'innocents, sans recours possible — car elle est, par définition, irréversible. Le Compendium en tire une exigence de justice :

« Étant donné que même un juge peut se tromper, il est opportun que la législation établisse une indemnisation équitable pour les victimes d'une erreur judiciaire. » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 404[27]

Une indemnisation peut réparer une détention injuste ; rien ne peut réparer une exécution injuste. La même section du Compendium condamne d'ailleurs absolument la torture et exige la rapidité des procès et le respect de la présomption d'innocence[28] — autant de garanties d'un droit pénal respectueux de la personne, dont l'irréversibilité de la peine capitale est la négation la plus radicale.

Le détournement par le pouvoir

Troisième argument, proprement politique : là où elle existe, la peine de mort devient une arme que le pouvoir peut retourner contre l'innocent. L'histoire du XXᵉ siècle en offre la preuve sanglante — Fratelli Tutti rappelle comment les régimes ont utilisé l'exécution « comme instrument de suppression de la dissidence politique ou de persécution des minorités religieuses et culturelles »[29]. La peine capitale n'est jamais un simple outil neutre : elle confère à l'État un pouvoir de mort dont la dérive totalitaire a montré toute la monstruosité. L'abolition est aussi, en ce sens, une garantie contre l'arbitraire du pouvoir.

Les moyens non sanglants suffisent

Le quatrième argument est celui qui articule tous les autres : puisque la société moderne peut se défendre sans tuer, les moyens non sanglants doivent être préférés. C'est la conclusion ferme du Compendium :

« Les méthodes non sanglantes de répression et de punition sont préférables dans la mesure où elles "correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine". » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 405[30]

Défendre le bien commun sans renoncer à la dignité du coupable, sans risquer l'erreur irréversible, sans confier à l'État un pouvoir de mort : telle est la cohérence de la position sociale de l'Église.

L'Église abolitionniste dans le monde

Pietro Leopoldo, grand-duc de Toscane, dont le Code pénal abolit la peine de mort en 1786 — Stefano Gaetano Neri, fin du XVIIIe siècle, Museo Civico di Prato, domaine public, via Wikimedia Commons.

La doctrine sociale ne se contente jamais d'énoncer des principes : elle appelle à l'action. Sur la peine de mort, l'Église catholique est devenue, au tournant du XXIᵉ siècle, l'une des forces morales les plus constantes du mouvement abolitionniste mondial.

Du principe à l'action diplomatique : le Saint-Siège à l'ONU

Le Saint-Siège, qui dispose d'un statut d'Observateur permanent aux Nations unies, a fait de l'abolition une cause diplomatique constante. Lorsque, le 18 décembre 2007, l'Assemblée générale de l'ONU adopta sa première résolution appelant à un moratoire universel sur les exécutions (résolution 62/149, portée notamment par l'Italie), le représentant du Saint-Siège salua publiquement ce pas et appela à poursuivre « le travail culturel et la sensibilisation au droit à la vie » dans le monde entier[31]. Depuis, cette résolution est reconduite tous les deux ans, avec un soutien croissant : la dixième, adoptée fin 2024, a réuni pour la première fois plus des deux tiers des États membres de l'ONU[32].

Sant'Egidio et les « Villes pour la Vie »

Au plan associatif, la Communauté de Sant'Egidio — communauté catholique née à Rome en 1968 — anime depuis 2002 la campagne mondiale « Cities for Life — Villes pour la Vie, villes contre la peine de mort ». Chaque 30 novembre, plus de deux mille villes dans le monde illuminent un monument symbolique (à Rome, le Colisée) pour manifester leur engagement abolitionniste[33]. La date n'est pas choisie au hasard : elle commémore le 30 novembre 1786, jour où le grand-duché de Toscane, sous Pietro Leopoldo, devint le premier État au monde à abolir la peine de mort dans son code pénal[34]. L'Église ne fait donc pas que prêcher l'abolition : elle la porte par des réseaux concrets, des conférences de ministres de la Justice et un travail de proximité auprès des condamnés.

L'état des lieux mondial

Ce combat s'inscrit dans une tendance historique de fond. Selon Amnesty International, à la fin de 2024, plus des deux tiers des pays du monde avaient aboli la peine de mort en droit ou en pratique :

CatégorieNombre de pays (fin 2024)
Abolitionnistes pour tous les crimes113
Abolitionnistes pour les crimes de droit commun9
Abolitionnistes de fait (pas d'exécution depuis 10 ans)23
Total abolitionnistes en droit ou en pratique145
Pays maintenant la peine de mort54

Source : Amnesty International, état des lieux au 31 décembre 2024[35]. En 1977, lorsque Amnesty engagea sa campagne, 16 pays seulement avaient totalement aboli la peine capitale : le renversement est spectaculaire. L'Église lit dans ce mouvement, avec le Compendium, « un signe d'espérance » et « une plus grande sensibilité morale »[36].

Au-delà de l'abolition : conditions de détention et perpétuité

Demander l'abolition ne suffit pas : l'Église exige aussi que les peines de substitution respectent la dignité. Le Compendium déplore que « les conditions dans lesquelles [les détenus] purgent leur peine ne favorisent pas toujours le respect de leur dignité » et rappelle l'attention du Christ au prisonnier — « j'étais en prison et vous êtes venus me voir » (Mt 25, 36)[37]. Le pape François va plus loin : il met en garde contre la réclusion à perpétuité sans espérance, qu'il qualifie de « peine de mort cachée »[38], et appelle à des conditions carcérales humaines et à une justice ordonnée à la réinsertion. L'abolition n'est donc qu'un premier pas vers une justice pénale entièrement réordonnée à la dignité et à l'espérance.

Ce que la doctrine sociale demande au citoyen catholique

Accueillir l'enseignement de l'Église

Pour le fidèle, la première exigence est d'accueillir loyalement l'enseignement actuel. La nouvelle formulation du Catéchisme relève de l'enseignement ordinaire du magistère pontifical : elle appelle une adhésion filiale et un engagement réel pour l'abolition, et non une posture critique qui ferait comme si rien n'avait été dit. Reste ouvert un débat théologique légitime sur la qualification exacte de cet enseignement — débat traité dans Que dit l'Église sur la peine de mort ? — mais ce débat d'écoles ne dispense jamais de l'adhésion concrète au combat pour la vie.

Bâtir une justice qui guérit

La doctrine sociale demande surtout aux catholiques de promouvoir une justice réconciliatrice[39]. Loin d'être un sentimentalisme qui abandonnerait la justice, c'est l'exigence d'une justice plus haute : une justice ordonnée non à la vengeance, mais à la guérison du coupable et à la restauration du lien social brisé — ce que développe l'article La justice restaurative. Saint Augustin le demandait déjà à un juge, à propos de criminels : que la correction ne s'étende pas jusqu'à faire périr, afin de laisser au coupable le temps du repentir, et que la juste sévérité du châtiment reste toujours tempérée par la charité[40].

La charité politique appliquée à la justice pénale

Ce souci de la justice pénale est une forme éminente de la charité politique : aimer son prochain jusque dans les structures, c'est vouloir des lois et des institutions qui défendent les innocents sans renoncer à la dignité des coupables. Le citoyen catholique exerce cette charité en s'informant, en votant en conscience, en soutenant les initiatives abolitionnistes et l'amélioration des prisons, et en refusant la logique de la pure rétribution vengeresse. La défense de la vie ne se divise pas : elle va de l'enfant à naître (dignité de l'embryon) au condamné dans le couloir de la mort.

Lumière de l'Évangile : nul n'est réductible à son crime

Le Bon Larron, saint Dismas — maître espagnol anonyme, vers 1450-1460, Statens Museum for Kunst, domaine public, via Wikimedia Commons.

Au terme de ce parcours, la raison profonde de la position de l'Église n'est pas d'abord juridique, mais évangélique. Le critère ultime de toute la doctrine sociale sur la peine de mort tient en une certitude : nul n'est jamais réductible à son pire acte. C'est tout le sens de la scène du Calvaire, où le Christ, crucifié entre deux condamnés, promet le Paradis à l'un d'eux — un criminel justement exécuté selon la loi de son temps :

« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Jésus lui déclara : « Amen, je te le dis : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » — Évangile selon saint Luc 23, 42-43[41]

Le bon larron est l'icône de tout ce que la peine de mort rend impossible : la conversion à la dernière heure, le rachat offert jusqu'au bout. À Gethsémani, le Christ avait par ailleurs désarmé Pierre — « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée » (Mt 26, 52)[42] — annonçant un Royaume qui ne se défend pas par la mort.

Cette logique trouve un écho dans la spiritualité de la Divine Volonté transmise à Luisa Piccarreta : l'âme qui vit dans la Volonté divine porte devant Dieu « tous » les hommes, y compris les plus perdus, pour qu'aucun ne soit retranché de la miséricorde[43]. Demander l'abolition de la peine de mort, ce n'est pas excuser le crime ni mépriser ses victimes : c'est refuser de fermer définitivement, par un acte humain irréversible, la porte que Dieu, lui, laisse ouverte jusqu'au dernier souffle.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Libreria Editrice Vaticana, 2004 (éd. française 2005), n° 402, chapitre VIII (« La communauté politique »), section « Infliger les peines » : « Pour protéger le bien commun, l'autorité publique légitime a le droit et le devoir d'infliger des peines proportionnées à la gravité des délits. L'État a la double tâche de réprimer les comportements qui portent atteinte aux droits de l'homme [...] ainsi que de remédier, par le biais du système des peines, au désordre causé par l'action délictueuse. »

    1 5 14
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 2267, nouvelle formulation promulguée par le Rescriptum ex Audientia SS.mi du 1er août 2018 (CDF, vatican.va). La formule « la peine de mort est inadmissible, car elle attente à l'inviolabilité et à la dignité de la personne » cite le discours du pape François du 11 octobre 2017.

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  3. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 64, a. 3, corpus : seul celui qui a la charge du bien commun (l'autorité publique) peut licitement mettre à mort un malfaiteur, jamais un particulier ; image médicale du membre gangrené (cf. a. 2). Texte latin : « occidere malefactorem licet inquantum ordinatur ad salutem totius communitatis, et ideo ad illum solum pertinet cui committitur cura communitatis conservandae ».

    3 4
  4. Saint Paul, Épître aux Romains 13, 4 (traduction liturgique officielle, AELF) : « Ce n'est pas pour rien que l'autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu : en faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal. » Verset classiquement invoqué pour fonder le pouvoir pénal (ius gladii) de l'État.

    6
  5. Genèse 9, 6 (Bible de Jérusalem) : « Qui verse le sang de l'homme, par l'homme aura son sang versé ; car à l'image de Dieu l'homme a été fait. » Verset fondant le châtiment du meurtre sur la dignité de l'homme « image de Dieu ».

    7
  6. Innocent III, profession de foi imposée à Durand de Huesca et aux Vaudois réconciliés, 18 décembre 1208 (Denzinger-Hünermann 795 ; ancienne numérotation DS 425). Texte latin : « De potestate saeculari asserimus, quod sine peccato mortali potest iudicium sanguinis exercere, dummodo ad inferendam vindictam non odio, sed iudicio, non incaute, sed consulte procedat. »

    8
  7. Catéchisme du concile de Trente (Catéchisme romain, 1566), partie III, explication du cinquième commandement, section « Des homicides qui ne sont point défendus » : les magistrats, « vengeurs légitimes des crimes », mettent la vie en sûreté en réprimant l'audace et le crime.

    9
  8. Catéchisme de l'Église catholique, § 2266 : « La peine a pour premier but de réparer le désordre introduit par la faute. Quand cette peine est volontairement acceptée par le coupable, elle a valeur d'expiation. De plus, la peine a pour effet de préserver l'ordre public et la sécurité des personnes. Enfin la peine a une valeur médicinale : elle doit, dans la mesure du possible, contribuer à l'amendement du coupable. » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.

    10 13 15 18
  9. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 405 : l'Église voit « un signe d'espérance » dans « l'aversion toujours plus répandue de l'opinion publique envers la peine de mort » ; même si l'enseignement traditionnel n'exclut pas le recours à la peine de mort « si cette dernière s'avère être la seule voie praticable dans la défense efficace de la vie des êtres humains face à l'agresseur injuste » (citant Evangelium Vitae § 56 et CEC ancien § 2267), « les méthodes non sanglantes de répression et de punition sont préférables dans la mesure où elles correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine ». Le texte reprend la formule des cas « assez rares, si non même pratiquement inexistants ».

    11 12 17 22 30 36
  10. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 403 : « La peine ne sert pas uniquement à défendre l'ordre public et à garantir la sécurité des personnes : elle devient aussi un instrument pour la correction du coupable, une correction qui revêt aussi une valeur morale d'expiation quand le coupable accepte volontairement sa peine. L'objectif à poursuivre est double : d'un côté, favoriser la réinsertion des personnes condamnées ; d'un autre côté, promouvoir une justice réconciliatrice [...]. » Le même numéro déplore que les conditions de détention ne respectent pas toujours la dignité des détenus et cite Mt 25, 36.

    16 19 37 39
  11. Pie XII, allocution au Ier Congrès international d'histopathologie du système nerveux, 14 septembre 1952 (Acta Apostolicae Sedis 44 [1952], 779-789). Le pape y soutient que, par son crime, le condamné s'est « dépossédé » (selon la formule reçue) de son droit à la vie, l'État ne disposant pas par lui-même de la vie de la personne. Texte original italien ; traduction française couramment reçue.

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  12. Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, 25 mars 1995, § 56 (vatican.va, version française intégrale) : la peine de mort ne doit être appliquée « qu'en cas de nécessité absolue, c'est-à-dire lorsque la défense de la société n'est pas possible autrement », cas « désormais assez rares, si non même pratiquement inexistants ».

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  13. Pape François, Fratelli Tutti, 3 octobre 2020, § 263 (vatican.va, version française intégrale) : « Aujourd'hui, nous disons clairement que « la peine de mort est inadmissible » et l'Église s'engage résolument à proposer qu'elle soit abolie dans le monde entier. »

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  14. Genèse 4, 15 (Bible de Jérusalem) : le signe protecteur posé par Dieu sur Caïn, le premier meurtrier, pour que nul ne le tue.

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  15. Saint Jean-Paul II, Evangelium Vitae, § 9 : méditation sur Caïn ; « Meurtrier, il garde sa dignité personnelle et Dieu lui-même s'en fait le garant ».

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  16. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, n° 404 : exige le plein respect de la dignité dans l'établissement de la responsabilité pénale, le principe « pas de peine sans preuve du délit », l'interdiction absolue de la torture (citant Jean-Paul II), la rapidité des procès et la présomption d'innocence ; conclut qu'« étant donné que même un juge peut se tromper, il est opportun que la législation établisse une indemnisation équitable pour les victimes d'une erreur judiciaire ».

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  17. Pape François, Fratelli Tutti, § 268 : la peine de mort a été utilisée par des régimes « comme instrument de suppression de la dissidence politique ou de persécution des minorités religieuses et culturelles » ; la formule « la prison à perpétuité est une peine de mort cachée » reprend une intervention du pape devant l'Association internationale de droit pénal (23 octobre 2014).

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  18. Assemblée générale des Nations unies, résolution 62/149, « Moratoire sur l'application de la peine de mort », adoptée le 18 décembre 2007 (portée notamment par l'Italie et coparrainée par plus de 70 États). L'Observateur permanent du Saint-Siège auprès de l'ONU a salué publiquement cette adoption et appelé à poursuivre « le travail culturel et la sensibilisation au droit à la vie » dans le monde (cf. dépêches Zenit, 19 novembre / décembre 2007).

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  19. Amnesty International, état des lieux des pays abolitionnistes et rétentionnistes au 31 décembre 2024 (document ACT 50/9240/2025) : 113 pays abolitionnistes pour tous les crimes, 9 pour les seuls crimes de droit commun, 23 abolitionnistes de fait (soit 145 abolitionnistes en droit ou en pratique), 54 rétentionnistes. En 1977, 16 pays seulement avaient totalement aboli la peine de mort. Fin 2024, pour la première fois, plus des deux tiers des États membres de l'ONU ont voté en faveur de la dixième résolution de l'Assemblée générale appelant à un moratoire.

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  20. Communauté de Sant'Egidio, campagne mondiale « Cities for Life — Villes pour la Vie, villes contre la peine de mort », lancée en 2002 et célébrée chaque 30 novembre par l'illumination de monuments (à Rome, le Colisée) dans plus de 2 000 villes. La date du 30 novembre commémore l'abolition de la peine de mort dans le grand-duché de Toscane sous Pietro Leopoldo (Pierre-Léopold de Habsbourg-Lorraine) le 30 novembre 1786, premier État au monde à l'abolir dans son code pénal.

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  21. Saint Augustin, Lettre 153 à Macedonius, vicaire d'Afrique (rédigée entre 413 et 414), §§3 et 17 — paraphrase : Augustin intercède pour des coupables et demande que la correction « ne s'étende pas jusqu'à la mort » (non usque ad mortem protendenda est disciplina, ut sit cui prodesse possit, §17), afin qu'ils « ne finissent pas cette vie par le supplice » sans pouvoir achever leur peine (ne istam vitam sic finiant per supplicium..., §3). Texte latin : éd. des Mauristes (PL 33), repris sur augustinus.it. La formulation entre guillemets à coupes figurant dans la version précédente n'a pu être rattachée à aucune édition française identifiée ; elle est remplacée ici par cette paraphrase.

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  22. Évangile selon saint Luc 23, 39-43 (traduction liturgique officielle, AELF) : le « bon larron », crucifié avec Jésus, à qui le Christ promet le Paradis « aujourd'hui ». Figure de la conversion possible jusqu'au dernier instant.

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  23. Évangile selon saint Matthieu 26, 52 (traduction liturgique officielle, AELF) : parole de Jésus à Gethsémani, « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée ».

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  24. Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 27, 10 janvier 1930 (éditions Centro Studi Piccarreta) : l'âme qui vit dans la Volonté divine « offr[e] au nom de tous un honneur divin au Créateur, refaisant tout ce que les créatures n'ont pas réalisé ». Thème constant du corpus : l'âme qui vit dans la Volonté divine agit « au nom de tous » devant Dieu, sans en excepter personne.

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