Le bon larron est le condamné crucifié à côté de Jésus qui se repent sur sa croix et reçoit la promesse du paradis pour le jour même : douze versets du seul évangile de Luc racontent la scène la plus brève et la plus vertigineuse de toute la Passion, un homme qui n'a plus que quelques heures à vivre, qui reprend son compagnon de supplice, qui confesse l'innocence du Crucifié, qui le prie comme un roi, et qui entend la réponse la plus immédiate jamais promise, qu'aujourd'hui même il sera avec lui dans le paradis.
La tradition l'appelle saint Dismas : nom venu des Actes de Pilate et de l'Évangile de Nicodème, fête fixée au 25 mars au Martyrologe romain, relique de sa croix conservée à Sainte-Croix-de-Jérusalem à Rome, patronage des prisonniers, des condamnés et des voleurs repentis. L'Église le tient pour une personne qui a vécu, le seul saint dont la canonisation vienne de la bouche même du Christ, et le modèle permanent de la conversion de la dernière heure.
Cet article le présente comme personnage de la Bible reçue par l'Église : sa place dans le canon lucanien, l'auteur et la datation traditionnels de l'évangile qui le raconte, Jérusalem, la croix et les deux suppliciés qui l'encadrent, la scène verset par verset, sa théologie du salut sans délai, sa mémoire dans la tradition ancienne, sa présence dans la liturgie, puis, en fin de parcours, le débat avec l'exégèse moderne. Le dossier détaillé du troisième évangile se lit dans L'Évangile selon saint Luc, la vie de son auteur dans saint Luc l'Évangéliste : on ne les redouble pas ici, on y renvoie.
Le bon larron dans le canon des Écritures
Un récit propre à Luc
Quatre évangélistes racontent la crucifixion, un seul donne la parole au bon larron. Matthieu et Marc signalent deux brigands crucifiés avec Jésus, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, et notent qu'ils l'insultaient avec les passants[1][2]. Jean précise qu'on crucifia avec lui deux autres hommes, un de chaque côté, et Jésus au milieu, puis passe au partage des vêtements et à la remise de Marie au disciple bien-aimé[3]. Luc seul raconte qu'on conduisait avec Jésus deux malfaiteurs pour les exécuter, qu'arrivés au lieu appelé Crâne on les crucifia avec lui, et qu'entre les deux suppliciés se joua un dialogue qui changea l'éternité de l'un d'eux[4].
Le tableau suivant résume ce que chaque évangéliste dit des deux crucifiés, pour mesurer exactement l'apport propre de Luc.
| Évangéliste | Mot grec employé | Ce qu'il rapporte des deux crucifiés | Dialogue rapporté |
|---|---|---|---|
| Matthieu 27, 38 et 44 | Lēstai, brigands | Crucifiés à droite et à gauche, ils insultaient Jésus | Aucun |
| Marc 15, 27 et 32 | Lēstai, brigands | Crucifiés à droite et à gauche, ils l'insultaient | Aucun |
| Luc 23, 32 à 43 | Kakourgoi, malfaiteurs | Conduits avec Jésus, crucifiés avec lui, l'un insulte et l'autre se repent | Oui, versets 39 à 43 |
| Jean 19, 18 et 32 | Alloi duo, deux autres | Un de chaque côté, Jésus au milieu, on leur brisa les jambes | Aucun |
Luc est donc le seul témoin écrit du repentir, de la prière et de la promesse. Ce monopole lucanien n'a jamais embarrassé l'Église ancienne : chaque évangéliste garde son propos, et c'est précisément le médecin bien-aimé, le chantre de la miséricorde pour les perdus, qui recueille la confession du Calvaire, comme il avait recueilli seul la parabole du fils perdu, celle du pharisien et du publicain, et la rencontre de Zachée à Jéricho[5][6][7].
L'évangile qui le raconte : auteur et datation reçus
La tradition attribue le troisième évangile et les Actes des Apôtres à saint Luc, le médecin bien-aimé et compagnon de saint Paul nommé dans l'épître aux Colossiens, la seconde à Timothée et l'épître à Philémon[8][9][10]. Les témoins anciens sont unanimes : saint Irénée de Lyon, vers 180, écrit que Luc, compagnon de Paul, a consigné dans un livre l'Évangile prêché par celui-ci[11]. Le Canon de Muratori, à la fin du IIe siècle, présente Luc comme le troisième évangile, rédigé par le médecin compagnon de Paul après l'Ascension[12]. Tertullien, au début du IIIe siècle, défend l'autorité de cet évangile contre Marcion en rappelant qu'il vient de l'entourage apostolique[13]. Aucun témoin ancien ne propose un autre auteur.
La datation reçue place la rédaction avant la mort de saint Paul, vers 62-63 : les Actes s'achèvent sur les deux années de captivité de Paul à Rome sans dire un mot de son martyre, de la persécution de Néron ni de la ruine de Jérusalem en 70, silences inexplicables si Luc écrivait après ces drames[14]. Le prologue dédie l'ouvrage à Théophile et annonce un récit ordonné d'événements accomplis parmi les premiers témoins, avec le vocabulaire d'un enquêteur qui a tout suivi avec exactitude depuis les origines[15]. Le tableau suivant rassemble les témoins et les indices internes de cette datation haute.
| Témoin ou indice | Date ou portée | Ce qu'il établit |
|---|---|---|
| Saint Irénée, Contre les hérésies III, 1, 1 | Vers 180 | Luc compagnon de Paul, auteur du troisième évangile |
| Canon de Muratori | Fin du IIe siècle | Luc médecin, évangile rédigé après l'Ascension |
| Tertullien, Contre Marcion, livre IV | Début du IIIe siècle | Autorité apostolique de Luc contre les falsifications |
| Fin des Actes sur Paul captif à Rome | Vers 62 | Rédaction avant le martyre de Paul et avant 70 |
| Prologue de Luc 1, 1 à 4 | Enquête ordonnée | Méthode d'historien, recours aux témoins oculaires |
C'est donc dans un évangile d'historien, adossé aux témoins oculaires et reçu très tôt comme Écriture, que figure le dialogue du Calvaire. La question de savoir si Luc a inventé la scène sera traitée en fin d'article, avec les réponses.
Jérusalem, la croix et les deux crucifiés
Brigands ou malfaiteurs : les mots des évangélistes
Matthieu et Marc parlent de lēstai, des brigands, le mot de la guérilla et du banditisme armé qui infestait la Judée au Ier siècle[16][17]. Luc parle de kakourgoi, des malfaiteurs, terme plus large du droit pénal qui désigne ceux qui font le mal et encourent la peine capitale[18]. Les deux mots ne se contredisent pas : le brigandage armé tombe sous le coup du second, et Luc, qui écrit pour des lecteurs grecs, choisit le terme juridique pendant que Matthieu et Marc gardent le terme local. L'essentiel est constant dans les quatre récits : deux condamnés à mort encadrent Jésus, l'un à droite et l'autre à sa gauche, accomplissant à la lettre l'oracle d'Isaïe sur le Serviteur compté parmi les criminels[19].
Le Golgotha, un vendredi de Pâques, vers l'an 30
La scène se joue au lieu appelé Crâne, en araméen Golgotha, hors des murs de Jérusalem, un vendredi de la fête de Pâques, sous le gouverneur Ponce Pilate[20][21]. La crucifixion est le supplice romain des esclaves, des brigands et des rebelles : exposition publique, lente asphyxie, parfois le brisement des jambes pour hâter la mort avant le sabbat[22]. Au-dessus de la tête de Jésus, l'écriteau proclame en hébreu, en latin et en grec : Celui-ci est le roi des Juifs[23][24]. Les ténèbres couvrent le pays de la sixième à la neuvième heure, le voile du sanctuaire se déchire, et le centurion confesse que cet homme était juste[25][26]. C'est dans cette heure d'obscurité et de blasphèmes, entre deux mourants, que le bon larron parle.
Barabbas, le brigand relâché
Un troisième brigand appartient au tableau : Barabbas, prisonnier notable détenu pour meurtre lors d'une émeute, que la foule fait libérer à la place de Jésus[27][28]. Jean précise qu'il était un lēstēs, un brigand comme ceux du Calvaire[29]. Le contraste est voulu par les évangélistes : le brigand impénitent obtient la liberté du corps et garde ses chaînes intérieures, pendant que le brigand pénitent, cloué sans issue, obtient la liberté éternelle. Barabbas sort de prison et disparaît de l'histoire ; Dismas meurt sur le bois et entre dans le calendrier des saints.
La scène verset par verset
L'insulte du premier crucifié
L'un des malfaiteurs suspendus l'injuriait : N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et sauve-nous[30]. La demande ressemble à une foi, c'en est la caricature : il veut un Messie utile, un miracle à son service, une descente de croix qui l'épargnerait sans le convertir. C'est la même tentation que celle des passants et des chefs, et la même que celle du désert : Si tu es Fils de Dieu, descends[31]. Le mauvais larron ne doute pas que Jésus puisse sauver, il refuse qu'il sauve autrement qu'en le dispensant de mourir. Son blasphème fixe le point de départ : au début, les deux suppliciés maudissaient, comme le résument Matthieu et Marc, et l'un des deux s'est arrêté en chemin[32].
La réprimande : crainte de Dieu et aveu de justice
Mais l'autre le reprenait : Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ? Pour nous, c'est justice, nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais celui-ci n'a rien fait de mal[33]. En trois phrases tient toute une conversion :
« Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ? Pour nous, c'est justice, nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais celui-ci n'a rien fait de mal. » (Évangile selon saint Luc, 23, 40 et 41)[34]
D'abord la crainte de Dieu retrouvée à l'article de la mort, le commencement de la sagesse qui fait taire les moqueries. Ensuite l'aveu sans réserve, aucune excuse, aucune circonstance atténuante, le contraire exact d'Adam qui se cache et de Caïn qui se plaint. Enfin la confession de l'innocence du Christ, qui rejoint celles de Pilate par trois fois, d'Hérode, de la femme de Pilate, du centurion et de Joseph d'Arimathie le juste : Luc accumule les témoignages d'innocence comme les pièces d'un procès en réhabilitation, et le dernier témoin à décharge est un condamné[35][36]. Le bon larron devient ainsi, sur sa croix, le premier apologiste de Jésus après sa condamnation.
La prière : souviens-toi de moi
Et il disait : Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume[37]. Quelques mots, et tout y est : il appelle Jésus par son nom d'homme, il croit à sa royauté au moment précis où elle semble le plus démentie, et il situe son espérance après la mort, quand tu viendras, dans un Royaume qui n'est pas de ce monde. Pendant que les chefs ricanent : Il en a sauvé d'autres, qu'il se sauve lui-même, le brigand confesse un Roi sans armée, sans trône et sans sujets visibles, avec plus de clairvoyance que les Douze dispersés[38]. C'est l'acte de foi le plus pur de tout l'évangile : croire à la royauté dans l'abjection, demander une place sans rien offrir, se remettre à la seule mémoire du Condamné.
La promesse : aujourd'hui avec moi dans le paradis
Jésus lui répondit : Amen, je te le dis, aujourd'hui avec moi tu seras dans le paradis[39].
« Amen, je te le dis : aujourd'hui avec moi tu seras dans le paradis. » (Évangile selon saint Luc, 23, 43)[40]
Amen solennel, adresse personnelle, immédiateté stupéfiante : aujourd'hui, pas après un long purgatoire ni au jugement dernier, mais le jour même, et avec moi, en compagnie du Sauveur, dans le paradeisos, le jardin de Dieu où Paul fut ravi et dont l'Apocalypse promet l'arbre de vie aux vainqueurs[41][42]. Le Catéchisme cite cette parole parmi les fondements scripturaires du jugement particulier : chacun est rétribué dès après la mort selon ses œuvres et sa foi[43]. Le bon larron n'a ni baptême d'eau, ni eucharistie, ni œuvres de réparation possibles : il a la foi, le repentir et la prière, et cela suffit, car celui qui promet est Dieu.
La ponctuation contestée du mot aujourd'hui
Certains lecteurs modernes, notamment les Témoins de Jéhovah, déplacent la virgule : Je te le dis aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis, renvoyant l'accomplissement à un avenir indéfini pour nier la survie immédiate de l'âme[44]. Le grec ne porte aucune ponctuation d'origine, mais la construction avec Amen, je te le dis suivie d'une annonce tranche en faveur de la lecture reçue : dans tout le Nouveau Testament, la formule introduit toujours une affirmation présente et solennelle, jamais une datation du discours lui-même. Surtout, séparer la promesse du jour de la mort viderait la parole de sa consolation : un mourant qui demande d'être souvenu n'a que faire d'un rendez-vous lointain. La lecture de l'Église, unanime depuis les Pères, garde la virgule avant aujourd'hui, et avec elle l'espérance des mourants.
Théologie du bon larron : le salut de la dernière heure
La confession du Crucifié innocent et roi
Le bon larron confesse deux articles en une prière : l'innocence (celui-ci n'a rien fait de mal) et la royauté (quand tu viendras dans ton Royaume). Or confesser un innocent supplicié, c'est accuser la justice des hommes ; confesser un roi crucifié, c'est annoncer le Royaume au moment où tout le nie. Saint Ambroise, commentant Luc au livre X de son Exposition, admire que le larron ait vu le Royaume là où les apôtres ne voyaient que le scandale, et que sa foi ait devancé la résurrection[45]. Le Catéchisme range cette parole parmi les attestations que chacun est rétribué dès après la mort, preuve que le salut ne se joue pas seulement au dernier jour mais dans la rencontre personnelle avec le Christ[46].
Le salut sans œuvres, par la foi et le repentir
Le bon larron est le cas limite qui éclaire toute la doctrine du salut : aucune œuvre possible, aucun délai, aucun mérite à faire valoir, et pourtant le paradis ouvert. Les théologiens y voient l'illustration du baptême de désir et du baptême de sang : l'Église enseigne que ceux qui meurent pour la foi sans avoir reçu le baptême sont baptisés dans leur mort pour et avec le Christ, et que le désir explicite du salut supplée au sacrement quand il ne peut être reçu[47]. Le larron, uni au Christ dans sa mort sur le bois voisin, reçoit en plénitude ce que le sacrement donne : la rémission et l'entrée dans la vie. Sa confession publique, payée de sa dernière heure, vaut témoignage ; son supplice accepté en esprit de justice, participation à la croix.
Le paradis ouvert le jour même
Aujourd'hui : le mot fonde l'espérance chrétienne des fins dernières. Le paradis n'est pas seulement le séjour des justes de l'Ancien Testament libérés par la descente du Christ, c'est la communion immédiate avec lui, avec moi[48][49]. La tradition appelle le bon larron le premier occupant du paradis rouvert, celui pour qui le glaive du chérubin s'est écarté le premier depuis Éden. De là vient son titre le plus audacieux, transmis par le Martyrologe : le seul saint canonisé non par l'Église après enquête, mais par le Christ lui-même, sur la croix, en une phrase[50].
| Les deux crucifiés face au Christ | Le mauvais larron | Le bon larron |
|---|---|---|
| Parole au Christ | Sauve-toi toi-même, et sauve-nous | Souviens-toi de moi dans ton Royaume |
| Regard sur soi | Aucun aveu, il se croit victime | Pour nous, c'est justice |
| Regard sur Jésus | Un thaumaturge à son service | Un innocent, un Roi |
| Issue reçue | Le silence du Christ | Aujourd'hui dans le paradis |
La mémoire chrétienne : Dismas, les Pères et les images
Dismas et Gestas : les noms venus des apocryphes
Les évangiles ne nomment ni l'un ni l'autre. Les noms viennent d'écrits apocryphes anciens : la recension grecque des Actes de Pilate et la version latine de l'Évangile de Nicodème, dont certaines parties remontent au IVe siècle, appellent le bon larron Dysmas, devenu Dismas, et son compagnon Gestas[51]. Ces textes n'appartiennent pas au canon et ne font pas autorité pour l'histoire, mais ils témoignent de la vénération très ancienne du pénitent : dès le IVe siècle, les chrétiens voulaient connaître le nom de celui que Jésus avait sauvé. Le dictionnaire catholique de 1910 résume la tradition reçue : connu comme Dismas, il reprit son compagnon, demanda part au Royaume et reçut l'assurance d'être le jour même avec le Christ dans le paradis[52].
La légende de la fuite en Égypte
Une vieille légende, transmise par un évangile apocryphe de l'Enfance en langue arabe, raconte que la Sainte Famille fuyant en Égypte tomba sur une bande de brigands dont faisaient partie Dismas et Gestas, et que Dismas épargna l'Enfant, qui lui aurait prédit que les Juifs le crucifieraient avec lui à Jérusalem[53]. Le récit est légendaire, sans valeur historique, et l'Église ne le reçoit pas comme source : il montre seulement combien la figure du bon larron habitait l'imagination chrétienne, au point de relier sa miséricorde d'un soir à sa miséricorde du Calvaire. On le cite comme légende, jamais comme fait.
Les Pères : Ambroise, Augustin et l'homélie Sur la croix et le larron
Saint Ambroise de Milan, dans son Exposition de l'évangile selon Luc au livre X, s'arrête sur le paradoxe : un supplicié enseigne la foi aux bien-portants, et le paradis s'ouvre à celui qui ne peut plus faire un pas vers lui[54]. Saint Augustin, dans son traité De l'accord des Évangélistes, propose l'harmonisation classique entre Matthieu, Marc et Luc : les deux brigands insultèrent d'abord, puis l'un des deux se convertit, de sorte que chaque évangéliste dit vrai selon le moment qu'il résume[55]. Deux homélies anciennes intitulées Sur la croix et le bon larron, transmises sous le nom de saint Jean Chrysostome mais d'authenticité discutée, célèbrent le larron comme le premier prédicateur de la croix, monté en chaire sur son gibet[56]. Quel que soit leur auteur exact, elles prouvent l'ancienneté de la vénération : dès les premiers siècles, on prêchait sur le bon larron comme sur un apôtre.
La relique de sa croix à Sainte-Croix-de-Jérusalem
La Catholic Encyclopedia note qu'une large portion de la croix du bon larron, traditionnellement appelé Dismas, est conservée à Rome dans l'autel de la chapelle des Reliques de la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem[57].
« Une large portion de la croix du bon larron, traditionnellement appelé Dismas, est conservée à Rome dans l'autel de la chapelle des Reliques à Sainte-Croix-de-Jérusalem. » (Catholic Encyclopedia, article Archéologie de la Croix et du Crucifix)[58]
La basilique, fondée par sainte Hélène au IVe siècle pour abriter les reliques de la Passion rapportées de Jérusalem, garde ainsi côte à côte le bois du Sauveur et celui du sauvé. On y vénère aussi le titulus et un clou : le dossier des reliques de la Passion se lit sans redoublement dans les articles consacrés, et l'on renverra ici à la tradition constante qui associe le premier gracié aux lieux mêmes de la grâce.
Le 25 mars et le patronage des condamnés
Le Martyrologe romain fait mémoire du bon larron le 25 mars, au jour de l'Annonciation, là où d'anciens calendriers plaçaient aussi la crucifixion :
« Commémoration du saint larron à Jérusalem, qui confessa le Christ sur la croix et mérita d'entendre de lui : Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. » (Martyrologe romain, au 25 mars)[59]
La coïncidence des dates n'est pas un hasard du calendrier : l'ancienne tradition qui fixait la mort du Christ au 25 mars faisait de ce jour le point de rencontre de l'Incarnation et de la Rédemption, le oui de Marie et le oui du larron. Saint Dismas est honoré comme patron des prisonniers, des condamnés à mort, des croque-morts et des voleurs repentis, et des villes portent son nom jusqu'en Californie[60]. Les aumôniers des prisons le donnent en modèle aux détenus : personne n'est trop tard, personne n'est trop bas, personne n'a un dossier trop lourd pour la mémoire du Christ.
Dans l'art : la tête inclinée vers la droite
L'iconographie traditionnelle place le bon larron à la droite du Christ, le mauvais à sa gauche, et incline la tête du Crucifié vers sa droite, vers le pénitent, comme s'il se penchait déjà pour l'emmener[61]. Les crucifixions peintes et sculptées, en Orient comme en Occident, donnent au bon larron un visage apaisé et souvent une auréole, pendant que l'autre se tord. Les deux croix sont généralement figurées plus basses que celle du Christ, selon l'usage relevé par la tradition artistique et noté par les archéologues[62]. Le visiteur des musées peut vérifier la règle : tête penchée à droite, bon larron à droite, paradis à droite.
Le bon larron dans la prière de l'Église
L'évangile du Christ-Roi, année C
Chaque année, en la solennité du Christ-Roi, l'Église proclame à la messe le passage de Luc 23, 35 à 43 : l'inscription royale, les moqueries, la prière du larron et la promesse du paradis[63]. Le dernier dimanche de l'année liturgique met ainsi sur les lèvres de toute l'Église la confession du crucifié de droite, et fait du brigand le héraut de la royauté universelle : le Royaume que l'on célèbre, c'est celui qu'il a vu avant tout le monde. Le dossier de la fête se lit dans Christ-Roi, on ne le redouble pas ici.
L'espérance des mourants et des condamnés
La parole au bon larron est la plus citée de toutes au chevet des mourants, avec le psaume 50 et le In manus tuas : elle prouve qu'une vie gâchée peut finir bien, et qu'il n'est jamais trop tard pour demander[64]. Les récits de condamnés convertis à la dernière heure, du XIXe siècle à nos jours, la reprennent comme un refrain, et les aumôniers l'apprennent aux prisonniers comme leur évangile personnel. Pour la méditation de la Passion heure par heure, on renverra aux Heures de la Passion, et pour l'office du jour où le Christ mourut, au Vendredi saint : le bon larron appartient aux deux, puisqu'il mourut avec lui et qu'on le pleure avec lui.
Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
La datation tardive de Luc-Actes
Une partie de l'exégèse contemporaine propose de dater Luc-Actes entre 70 et 85, voire plus tard : Luc écrirait une génération après les faits, sans lien avec Paul, en composant librement saynètes et discours pour les besoins de ses communautés[65]. Dans ce cadre, le dialogue du Calvaire deviendrait une création littéraire illustrant la théologie lucanienne de la conversion et de l'innocence du Christ, plutôt que le procès-verbal d'une scène réelle. La proposition s'appuie sur trois présupposés : les discours des Actes seraient trop beaux pour être authentiques, la prophétie de la ruine du Temple serait forcément écrite après 70, et un compagnon de Paul n'aurait pas une théologie si différente de celle des épîtres.
L'historicité du dialogue contestée
Dans la même ligne, une partie des commentateurs tient le repentir du larron pour invraisemblable : un crucifié en asphyxie ne disserte pas, Matthieu et Marc font insulter Jésus par les deux brigands sans exception, et Luc aurait retourné l'un des deux pour les besoins de sa démonstration sur le salut offert jusqu'au bout[66]. L'objection se présente comme du bon sens historique, elle repose en réalité sur une pétition de principe : décider d'avance que tout dialogue trop théologique est inventé, puis s'étonner de ne trouver que de l'invention dans les dialogues théologiques.
Première résistance : un vocabulaire trop précis pour une fable
Un inventeur hellénistique aurait écrit une scène édifiante dans un grec lisse ; or le récit porte la marque du terrain : le lieu dit Crâne avec son nom araméen conservé, l'écriteau trilingue conforme à l'usage administratif romain, les heures juives du supplice, le brisement des jambes avant le sabbat attesté par Jean pour les deux suppliciés[67]. Ces détails convergent sans se copier : chaque évangéliste apporte sa pièce, et l'ensemble dessine une procédure romaine vraisemblable à Jérusalem sous Pilate. La fiction édifiante simplifie, elle ne multiplie pas les contrôles croisés.
Deuxième résistance : l'embarras du héros
Si Luc inventait un converti modèle, il ne choisirait pas un brigand anonyme, sans nom, sans passé rachetable, sans avenir utile pour la communauté. Les fondateurs qu'on invente sont des patriarches, des docteurs, des martyrs illustres, pas des criminels de droit commun dont on ne saura jamais rien. Le critère d'embarras, que les historiens appliquent volontiers aux passages gênants, joue ici à plein : une Église qui fabrique ses preuves ne fabrique pas celle-là, un sauvé de la dernière heure qui humilie tous les beaux parcours et qui donne raison aux pécheurs contre les justes.
Troisième résistance : la cohérence interne de Luc sur l'innocence
Le dialogue n'est pas un corps étranger plaqué sur le récit, il en est la clef de voûte : tout le procès lucanien accumule les certificats d'innocence, Pilate par trois fois, Hérode, la femme de Pilate chez Matthieu, le centurion, Joseph d'Arimathie l'homme bon et juste, et le dernier de la liste est le condamné lui-même[68]. Retirer la confession du larron, c'est décapiter la démonstration ; l'y ajouter après coup supposerait un faussaire de génie qui aurait compris Luc mieux que Luc. Le plus simple reste que l'historien ait trouvé la scène dans ses sources, celles des témoins oculaires annoncés au prologue, possiblement l'entourage des femmes restées au Calvaire avec la Vierge Marie, sainte Marie-Madeleine et saint Jean[69][70].
Quatrième résistance : les témoins anciens n'ont jamais douté
Aucun Père, aucun concile, aucune controverse ancienne ne met en doute la scène ni le salut du larron : Ambroise la commente, Augustin l'harmonise, les prédicateurs la prêchent, le Martyrologe la fête, les artistes la peignent[71][72]. Or les anciens n'étaient ni naïfs ni sans moyens : ils rejetaient les faux avec vigueur quand ils les repéraient, et les apocryphes eux-mêmes, au lieu de contredire Luc, brodent autour de son récit en donnant des noms aux deux hommes. Une unanimité de quinze siècles ne prouve pas à elle seule, mais elle déplace le fardeau de la preuve : c'est à l'hypothèse tardive de montrer ses titres, pas à la réception unanime de s'excuser d'exister.
Pourquoi la lecture traditionnelle reste défendable
Ni la datation tardive ni la thèse de l'invention ne sont démontrées, ce sont des reconstructions qui s'appuient l'une sur l'autre en cercle : on date Luc après 70 parce qu'il prophétise la ruine, puis on déclare ses scènes inventées parce qu'il écrit tard. Le présupposé qui fait tourner la roue est l'exclusion du surnaturel et de la prophétie véritable, jamais démontrée elle non plus. En face, la lecture traditionnelle aligne un auteur connu, des témoins du IIe siècle, des silences des Actes inexplicables après 70, un récit enraciné dans la procédure romaine, un héros embarrassant et une réception unanime. Le lecteur jugera de quel côté penche la balance : l'Église, pour sa part, continue de proclamer chaque année, au dimanche du Christ-Roi, que le brigand pria et que le Roi répondit[73].
Pour aller plus loin
- L'Évangile selon saint Luc : le dossier complet du troisième évangile, auteur, datation et théologie.
- Saint Luc l'Évangéliste : la vie du médecin bien-aimé, compagnon de Paul.
- Joseph d'Arimathie (Ier siècle) : le juste du Sanhédrin qui ensevelit Jésus après le Calvaire.
- Zachée (Ier siècle) : l'autre grand converti de Luc, du sycomore au salut dans sa maison.
- Christ-Roi : la solennité où l'Église proclame chaque année la prière du bon larron.
- Vendredi saint : l'office du jour où le Christ mourut entre les deux larrons.
- Les Heures de la Passion : la méditation heure par heure de la Passion pour prier avec le Crucifié.
Notes et références
Évangile selon saint Matthieu, 27, 38 : deux brigands crucifiés avec lui, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche.
1 16Évangile selon saint Marc, 15, 27 : deux brigands crucifiés avec lui, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche.
2 17Évangile selon saint Jean, 19, 18 : deux autres crucifiés avec lui, un de chaque côté, Jésus au milieu.
3Évangile selon saint Luc, 23, 32 : on conduisait aussi deux malfaiteurs pour les exécuter avec Jésus.
4 18Évangile selon saint Luc, 15 : paraboles propres à Luc, brebis perdue, drachme perdue, fils perdu.
5Évangile selon saint Luc, 18, 9 à 14 : parabole propre à Luc, le pharisien et le publicain au Temple.
6Évangile selon saint Luc, 19, 1 à 10 : récit propre à Luc, Zachée à Jéricho.
7Épître aux Colossiens, 4, 14 : Luc, le médecin bien-aimé, salue les Colossiens avec Paul.
8Seconde épître à Timothée, 4, 11 : Luc seul est avec moi, écrit Paul dans sa captivité.
9Épître à Philémon, 24 : Luc compté parmi les compagnons d'œuvre de Paul.
10Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 1, 1, éd. Sources Chrétiennes 211, Paris, Cerf, 1974 : Luc compagnon de Paul consigne l'Évangile prêché par celui-ci.
11Canon de Muratori, fin du IIe siècle, éd. et trad. dans les recueils de textes canoniques : Luc médecin, troisième évangile après l'Ascension.
12Tertullien, Contre Marcion, livre IV, éd. Sources Chrétiennes 456, Paris, Cerf, 2004 : défense de l'évangile de Luc contre les coupures marcionites.
13Actes des Apôtres, 28, 30 et 31 : deux années entières de Paul à Rome, sans mention de son martyre ni de 70.
14Évangile selon saint Luc, 1, 1 à 4 : prologue à Théophile, récit ordonné d'après les témoins oculaires.
15Livre d'Isaïe, 53, 12 : il a été compté parmi les criminels, oracle du Serviteur souffrant.
19Évangile selon saint Luc, 23, 33 : arrivés au lieu appelé Crâne, ils le crucifièrent ainsi que les malfaiteurs.
20Évangile selon saint Jean, 19, 17 : Jésus portant sa croix sortit vers le lieu dit Crâne, Golgotha en hébreu.
21Évangile selon saint Jean, 19, 31 à 33 : on brisa les jambes des deux autres, Jésus déjà mort.
22 67Évangile selon saint Luc, 23, 38 : inscription au-dessus de lui, Celui-ci est le roi des Juifs.
23Évangile selon saint Jean, 19, 20 : l'écriteau rédigé en hébreu, en latin et en grec.
24Évangile selon saint Luc, 23, 44 et 45 : ténèbres sur tout le pays jusqu'à la neuvième heure, voile déchiré.
25Évangile selon saint Luc, 23, 47 : le centurion glorifiait Dieu, Certainement cet homme était juste.
26 36Évangile selon saint Matthieu, 27, 16 : Barabbas, prisonnier fameux détenu avec des émeutiers.
27Évangile selon saint Marc, 15, 7 : Barabbas détenu avec les émeutiers pour un meurtre commis dans la sédition.
28Évangile selon saint Jean, 18, 40 : Barabbas était un brigand.
29Évangile selon saint Luc, 23, 39 : N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et sauve-nous.
30Évangile selon saint Matthieu, 27, 40 : Si tu es Fils de Dieu, descends de la croix.
31Évangile selon saint Matthieu, 27, 44 : les brigands crucifiés avec lui l'insultaient de la même manière.
32Évangile selon saint Luc, 23, 40 et 41 : la réprimande du bon larron et sa confession de justice.
33 34Évangile selon saint Luc, 23, 4 : Pilate déclare aux chefs, Je ne trouve en cet homme aucun motif de condamnation.
35 68Évangile selon saint Luc, 23, 42 : Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume.
37Évangile selon saint Luc, 23, 35 : les chefs ricanaient, Il en a sauvé d'autres, qu'il se sauve lui-même.
38Évangile selon saint Luc, 23, 43 : Amen, je te le dis, aujourd'hui avec moi tu seras dans le paradis.
39 40Seconde épître aux Corinthiens, 12, 4 : Paul ravi jusqu'au paradis, indicible.
41 48Livre de l'Apocalypse, 2, 7 : au vainqueur je donnerai à manger de l'arbre de vie dans le paradis de Dieu.
42 49Catéchisme de l'Église catholique, n. 1021, Mame Plon, 1992 : la mort achève le temps de l'accueil de la grâce, chacun rétribué dès après la mort, parabole de Lazare et parole au bon larron citées en notes.
43 46 64Lecture des Témoins de Jéhovah déplaçant la ponctuation après aujourd'hui : réponse par la formule Amen je te le dis et l'unanimité patristique.
44Saint Ambroise de Milan, Exposition de l'évangile selon Luc, livre X sur la Passion, éd. CSEL 32 : le larron voit le Royaume où les apôtres voient le scandale.
45 54 71Catéchisme de l'Église catholique, n. 1258 et 1259 : baptême du sang pour qui meurt pour la foi sans baptême, baptême de désir pour le désir explicite du salut.
47Martyrologe romain, au 25 mars : commémoration du saint larron à Jérusalem, qui confessa le Christ sur la croix.
50 59Actes de Pilate et Évangile de Nicodème, recensions grecque et latine dont des parties remontent au IVe siècle, trad. dans les Pères anténicéens, t. VIII : les noms de Dysmas et Gestas.
51New Catholic Dictionary, 1910, art. Good Thief : traditionnellement appelé Dismas, il reprit son compagnon et reçut l'assurance du paradis pour le jour même.
52Évangile arabe de l'Enfance, récit apocryphe : la Sainte Famille et les brigands sur la route d'Égypte, légende sans valeur historique.
53Saint Augustin, De l'accord des Évangélistes, livre III : les deux brigands insultèrent d'abord, l'un se convertit ensuite.
55 72Deux homélies anciennes Sur la croix et le bon larron, transmises sous le nom de saint Jean Chrysostome, authenticité discutée par la critique moderne : le larron premier prédicateur de la croix.
56Catholic Encyclopedia, 1907-1914, art. Archéologie de la Croix et du Crucifix, New Advent : large portion de la croix du bon larron, Dismas, à Sainte-Croix-de-Jérusalem à Rome.
57 58 62Patronage de saint Dismas : prisonniers, condamnés, croque-morts et voleurs repentis, fête le 25 mars, villes dédiées dont San Dimas.
60Usage iconographique constant : bon larron à la droite du Christ, tête du Crucifié inclinée vers sa droite, croix latérales plus basses.
61Lectionnaire romain, solennité du Christ-Roi, année C : Évangile de Luc 23, 35 à 43.
63 73Une partie de l'exégèse contemporaine propose pour Luc-Actes une datation entre 70 et 85, avec composition libre des scènes : hypothèse interprétative, non démontrée.
65Une partie des commentateurs tient le dialogue pour une composition lucanienne illustrant la théologie de la conversion : lecture discutée dans la section précédente.
66Évangile selon saint Luc, 23, 49 : tous ses amis et les femmes se tenaient à distance et voyaient cela.
69Évangile selon saint Jean, 19, 25 : près de la croix se tenaient sa mère, la sœur de sa mère, Marie de Cléophas et Marie-Madeleine.
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