Saint Ambroise de Milan (vers 339 – 397) est l'un des quatre grands Docteurs latins de l'Église, avec saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand. Haut fonctionnaire impérial, gouverneur de Ligurie et d'Émilie, il n'était encore qu'un catéchumène non baptisé lorsque, en 374, le peuple de Milan l'acclama soudain évêque au milieu d'une assemblée houleuse. En huit jours, il fut baptisé, ordonné, et sacré évêque d'une des plus grandes cités de l'Empire[1][2].
De ce magistrat devenu pasteur, l'histoire a retenu l'image d'un homme inflexible devant les puissants. Face à l'impératrice arienne Justine, qui réclamait une basilique pour son culte, Ambroise opposa la phrase restée fondatrice pour toute la civilisation chrétienne : « L'empereur est dans l'Église, non au-dessus de l'Église »[3]. Face à l'empereur Théodose, coupable du massacre de Thessalonique, il opposa une autre arme : une lettre confidentielle exigeant une pénitence publique, à laquelle le maître du monde se soumit[4]. Mais Ambroise fut aussi le catéchiste de saint Augustin, qu'il baptisa à Milan en 387, le père du chant et de l'hymnodie latine, et l'un des plus grands prédicateurs de l'Antiquité chrétienne — au point que la tradition l'a surnommé le « docteur à la langue de miel »[5][6].
Cet article présente le saint lui-même : ses origines aristocratiques, son élection-éclair, son long bras de fer avec les empereurs, son œuvre de docteur et de pasteur, sa spiritualité, sa mort et son culte, jusqu'à son titre de Docteur de l'Église. Pour l'hérésie qu'il combattit, voir l'arianisme ; pour son grand disciple, voir saint Augustin d'Hippone et sainte Monique ; pour la liturgie qui porte son nom, voir les rites liturgiques catholiques.
Qui est saint Ambroise de Milan ?
L'évêque qui a tenu tête aux empereurs
Ambroise occupe une place unique dans l'histoire de l'Église : il est le premier grand évêque à avoir affirmé, en actes et non seulement en paroles, que l'autorité spirituelle ne se courbe pas devant l'autorité politique. À une époque où l'empereur chrétien pouvait se croire maître de l'Église, Ambroise lui rappela qu'il était d'abord un fils de l'Église, soumis comme tout baptisé à la loi de Dieu. Ce principe, posé à Milan dans les années 380, façonnera pour des siècles les rapports entre le sacerdoce et l'Empire en Occident[7].
Il ne s'agissait pas chez lui d'ambition politique. Ambroise n'a jamais cherché le pouvoir : il l'a même fui le jour de son élection. Mais une fois évêque, il a tenu que les choses de Dieu ne sont pas au pouvoir de l'empereur, et il l'a payé du risque de sa vie, retranché dans sa basilique assiégée, prêt au martyre plutôt qu'à la livrer aux ariens.
Le maître de saint Augustin
S'il n'avait fait que cela, Ambroise serait déjà un grand saint. Mais la Providence lui réservait un autre rôle, peut-être plus décisif encore pour l'histoire de la pensée chrétienne : former Augustin. Le jeune rhéteur africain, encore manichéen et sceptique, vint à Milan en 384 et entendit prêcher l'évêque. La prédication allégorique d'Ambroise, capable de lui ouvrir le sens spirituel de l'Ancien Testament, leva les objections qui le retenaient loin de l'Église[8]. C'est Ambroise qui le baptisa dans la nuit de Pâques 387, avec sa mère Monique pour témoin. Sans Ambroise, il n'y aurait peut-être pas eu d'Augustin — et donc pas la théologie latine telle que l'Occident l'a reçue.
C'est aussi à Ambroise que l'on doit, par l'intermédiaire d'Augustin, l'un des plus célèbres conseils de sagesse pratique de l'histoire. Comme Monique s'interrogeait sur l'usage du jeûne — on jeûnait le samedi à Rome, mais non à Milan —, Ambroise lui répondit de suivre l'usage du lieu où elle se trouvait : « Quand je suis ici, je ne jeûne pas le samedi ; quand je suis à Rome, je jeûne le samedi. » C'est l'origine du proverbe « à Rome, fais comme les Romains »[9].
« Cet homme de Dieu m'accueillit comme un père, et la venue d'un tel évêque me fit goûter sa bienveillance. Je me mis à l'aimer, non d'abord comme un docteur du vrai […], mais comme un homme qui me témoignait de la bonté. » — Saint Augustin, Confessions, V, 13[10]
Les sources de sa vie
La vie d'Ambroise est solidement attestée, par des sources convergentes et anciennes.
D'abord, ses propres écrits : son abondante correspondance, ses traités, ses sermons et ses oraisons funèbres (sur son frère Satyre, sur Valentinien II, sur Théodose) regorgent de détails de première main sur les conflits qu'il a traversés. Ensuite, le témoignage de saint Augustin, qui a connu Ambroise personnellement et en parle longuement dans les livres V, VI et IX des Confessions. Enfin, la Vita Ambrosii de Paulin de Milan, son ancien secrétaire (notarius), qui rédigea cette biographie à la demande même de saint Augustin, vers 422 : c'est elle qui transmet la plupart des récits sur son enfance, son élection et ses miracles[11].
Du palais impérial au gouvernement de Milan
Une famille de la haute aristocratie chrétienne
Ambroise naît vers 339-340, probablement à Trèves (Augusta Treverorum), alors l'une des capitales de l'Empire d'Occident. Sa famille appartient à la plus haute aristocratie romaine, et elle est chrétienne de longue date : son père est préfet du prétoire des Gaules, l'une des plus hautes charges de l'Empire, gouvernant un immense ressort qui s'étend de la Bretagne (l'actuelle Grande-Bretagne) à l'Espagne et à la Maurétanie[12][13].
À la mort prématurée du père, la mère ramène ses enfants à Rome. Ambroise y grandit dans un milieu où la foi et la culture classique se rejoignent. Sa sœur aînée, Marcellina, consacre sa virginité au Christ et reçoit le voile des mains du pape Libère ; son frère Satyre renoncera à une carrière pour le seconder. La famille comptera ainsi trois saints : Ambroise, Marcellina et Satyre[14].
La légende des abeilles
La Vita de Paulin rapporte un prodige célèbre de son enfance. Un jour qu'Ambroise dormait dans son berceau, un essaim d'abeilles vint se poser sur son visage, entrant et sortant de sa bouche sans le piquer, et y laissa comme une goutte de miel avant de s'envoler si haut qu'on les perdit de vue. Son père y vit l'annonce d'une éloquence future :
« Si ce petit enfant vit, il deviendra quelque chose de grand. » — Paulin de Milan, Vie d'Ambroise, à propos du prodige des abeilles[15]
De là vient l'iconographie d'Ambroise avec une ruche à ses pieds, et son patronage des abeilles et des apiculteurs ; de là aussi le surnom de « docteur à la langue de miel ». L'épisode est invérifiable dans le détail, mais il dit une vérité que toute l'Antiquité a reconnue : la parole d'Ambroise fut d'une douceur et d'une force exceptionnelles.
Avocat, puis gouverneur de Ligurie et d'Émilie
Devenu adulte, Ambroise suit le cursus de sa caste. Formé au droit et à la rhétorique, il plaide d'abord comme avocat au tribunal du préfet du prétoire d'Italie, à Sirmium, où il se fait remarquer. Vers 370, l'empereur le nomme gouverneur (consularis) de la province de Ligurie et d'Émilie, dont la capitale est précisément Milan, alors résidence impériale et l'une des plus grandes villes de l'Empire[16][17].
Son administration est restée dans les mémoires comme juste et bienveillante, ce qui lui valut l'affection du peuple — affection qui jouera un rôle décisif dans la suite. Rien, pourtant, ne le destinait à l'épiscopat : il n'était même pas baptisé, ce qui n'avait alors rien d'exceptionnel pour un fils de bonne famille, l'usage du temps étant souvent de différer le baptême.
L'élection de 374 : un catéchumène fait évêque
Milan déchirée entre ariens et catholiques
En 374, l'évêque de Milan, Auxence, meurt. C'était un arien, imposé naguère par le pouvoir impérial ; la cité est profondément divisée entre catholiques et ariens, et l'élection de son successeur menace de dégénérer en émeute. Comme gouverneur, c'est à Ambroise qu'il revient de maintenir l'ordre : il se rend en personne à la basilique où l'assemblée est rassemblée et y prend la parole pour apaiser les esprits[18].
« Ambroise évêque ! »
C'est alors que se produit l'événement qui va bouleverser sa vie. Au milieu de son discours, une voix d'enfant — selon Paulin — s'élève dans l'assemblée : « Ambroise évêque ! » Le cri est aussitôt repris par toute la foule, catholiques et ariens confondus, comme un seul homme. Le gouverneur juste et aimé fait l'unanimité là où l'on craignait la guerre civile[19][20].
Ambroise est épouvanté. Lui qui n'est pas même baptisé se dérobe par tous les moyens : la Vita raconte qu'il tenta de se faire passer pour cruel en ordonnant des supplices, qu'il chercha à fuir de nuit, qu'il se cacha — en vain. L'empereur Valentinien Ier confirme l'élection, y voyant la volonté de Dieu ; les évêques voisins pressent Ambroise d'accepter. Il finit par céder, comprenant qu'il ne s'agit plus de sa volonté mais de celle de Dieu sur lui[21].
Baptisé et sacré en huit jours
Tout s'enchaîne alors à une vitesse stupéfiante. Ambroise est d'abord baptisé ; puis, en l'espace d'une semaine, il franchit tous les degrés des ordres sacrés — lecteur, acolyte, sous-diacre, diacre, prêtre — pour être enfin sacré évêque le 7 décembre 374[22]. C'est cette date, celle de sa consécration et non celle de sa mort, que l'Église a retenue pour sa fête liturgique.
Conscient de son inexpérience théologique, le nouvel évêque distribue aussitôt son patrimoine aux pauvres et à l'Église, et se met à l'étude intensive de l'Écriture et des Pères grecs — Origène, Basile, Athanase, Philon —, sous la direction du prêtre Simplicien. De ce travail acharné naîtra l'un des plus grands docteurs latins : Ambroise transmettra à l'Occident, dans une langue limpide, le meilleur de la théologie grecque[23][24].
L'évêque face aux empereurs
C'est dans le bras de fer avec le pouvoir impérial qu'Ambroise révèle toute sa stature. Trois grandes crises jalonnent son épiscopat, et dans chacune il pose le même principe : la liberté de l'Église.
La basilique disputée (385-386) : « L'empereur est dans l'Église »
À la cour de Milan règne alors l'impératrice Justine, mère du jeune empereur Valentinien II et farouchement arienne. En 385 puis en 386, elle exige qu'une basilique de la ville soit remise au culte arien. Ambroise refuse : on ne livre pas la maison de Dieu. Sommé de céder, il oppose une formule qui résume toute sa doctrine des deux pouvoirs :
« Si l'on me réclame ce qui m'appartient en propre — mon domaine, mon argent, tout ce qui est à moi —, je ne refuse pas, bien que tout ce que j'ai soit le bien des pauvres. […] L'empereur est dans l'Église, non au-dessus de l'Église. » — Saint Ambroise, Sermon contre Auxence, 36[25]
Le peuple catholique se masse dans la basilique pour la protéger. Ambroise s'y enferme avec les fidèles, jour et nuit, encerclé par les soldats. C'est durant ce siège que, pour soutenir le courage du peuple, il fait chanter des psaumes et des hymnes en alternance — innovation liturgique qui marquera durablement l'Occident, comme le rapporte Augustin, témoin de la scène[26]. La cour finit par reculer : la basilique reste catholique.
L'affaire de Callinicum (388)
En 388, à Callinicum, sur l'Euphrate, des chrétiens incendient une synagogue. L'empereur Théodose ordonne que l'évêque local répare le dommage et reconstruise l'édifice à ses frais. Ambroise s'y oppose vigoureusement, dans une lettre puis du haut de la chaire, jugeant qu'un évêque ne peut être contraint par l'État de financer un culte qu'il tient pour faux. L'épisode est, pour la sensibilité moderne, le plus délicat de sa vie, et il faut le juger sans esquive : l'incendie était une injustice — les incendiaires étaient coupables — et l'ordre de réparer le dommage était juste en lui-même. Ce qu'Ambroise contesta, ce n'est pas que le tort fût réparé, mais qu'un évêque fût contraint par l'État de payer de ses deniers un lieu de culte non chrétien : une question de conscience et de liberté de l'Église, au cœur de tout son épiscopat. L'Église, elle, n'a jamais autorisé les violences contre les Juifs : elle les condamne et leur doit la charité, comme Vatican II l'a rappelé solennellement[27]. Reste que, sur ce point, sa fermeté servait une cause juste par un moyen discutable — faire échec à la réparation due : l'épisode se comprend dans les rapports du IVe siècle entre l'autorité civile et la conscience de l'évêque, sans être proposé comme modèle. Théodose finit par céder. Mais ce premier accrochage prépare l'affrontement majeur[28].
Le massacre de Thessalonique et la pénitence de Théodose (390)
L'acte le plus célèbre de la vie d'Ambroise survient en 390. À Thessalonique, après l'émeute où un officier impérial avait été tué, Théodose ordonne une représaille effroyable : la population est conviée aux jeux du cirque, puis les soldats massacrent dans l'hippodrome plusieurs milliers de personnes, sans distinction[29].
Ambroise réagit avec une fermeté inouïe. Il quitte Milan pour ne pas avoir à recevoir l'empereur, et lui adresse une lettre confidentielle, bouleversante de respect et de fermeté : il refuse de célébrer l'eucharistie en présence de Théodose tant que celui-ci n'aura pas fait pénitence publique de son crime[30]. L'empereur, le plus puissant du monde, se soumet. Pendant plusieurs mois, il s'abstient de la communion ; puis, dépouillé des insignes impériaux, il fait amende honorable dans la cathédrale de Milan avant d'être réconcilié. Dans l'oraison funèbre qu'il prononcera plus tard sur Théodose, Ambroise rappellera cette grandeur du repentir impérial :
« Je l'ai aimé, cet homme qui, à son dernier souffle, réclamait encore ma présence […] et qui n'a pas rougi de faire publiquement la pénitence que des particuliers rougissent de faire. » — Saint Ambroise, Sur la mort de Théodose[31]
L'image de l'empereur agenouillé devant l'évêque est devenue, pour la postérité chrétienne, le symbole de la primauté de la conscience et de la loi divine sur la force. Elle a inspiré jusqu'aux plus grands peintres, de Rubens à Van Dyck.
Le docteur, le pasteur, l'écrivain
Une œuvre théologique et morale considérable
Évêque, Ambroise n'a jamais cessé d'écrire — non par goût littéraire, mais pour nourrir son peuple. La plupart de ses traités sont d'anciens sermons retravaillés. On y distingue plusieurs grandes veines.
| Œuvre | Genre | Apport principal |
|---|---|---|
| De officiis ministrorum | Traité moral | Premier manuel de morale chrétienne du clergé, sur le modèle du De officiis de Cicéron[32] |
| De fide ; De Spiritu Sancto | Dogme trinitaire | Défense de la divinité du Fils et du Saint-Esprit contre l'arianisme[33] |
| De mysteriis ; De sacramentis | Catéchèse mystagogique | Explication du baptême, de la confirmation et de l'eucharistie aux néophytes[34] |
| Hexaemeron | Exégèse | Commentaire des six jours de la création, inspiré de saint Basile |
| De virginibus ; De viduis | Spiritualité | Éloge de la virginité consacrée et de la viduité chrétienne[35] |
| Expositions sur les Psaumes, Luc, etc. | Exégèse | Lecture allégorique de l'Écriture qui convertit Augustin |
Le trait commun de cette œuvre est la transmission de la théologie grecque à l'Occident latin. Ambroise lit Origène, Basile, Athanase, Philon, et les met à la portée d'un public romain. Il n'est pas un spéculatif comme le seront Augustin ou les Cappadociens : il est un pasteur-théologien, dont la doctrine est toujours ordonnée au salut concret des âmes.
Le chantre de l'Église : hymnes et chant ambrosien
Ambroise est l'un des créateurs de l'hymnodie latine. Pour soutenir la foi de son peuple, notamment pendant le siège de la basilique, il compose des hymnes en strophes régulières et faciles à mémoriser, dont plusieurs sont authentiquement de lui — Aeterne rerum conditor, Deus creator omnium, Veni redemptor gentium. Cette forme, dite « ambrosienne », fixera le modèle de l'hymne liturgique pour tout le Moyen Âge occidental[36][37].
« Combien j'ai pleuré en écoutant vos hymnes et vos cantiques, vivement ému par les voix de votre Église qui chantait avec douceur ! Ces voix coulaient dans mes oreilles, et votre vérité se distillait dans mon cœur. » — Saint Augustin, Confessions, IX, 6[38]
La tradition lui attribue aussi, par légende, la composition du Te Deum improvisé avec Augustin la nuit du baptême de celui-ci — récit pieux mais tardif, que la critique n'a pas confirmé : la paternité de l'hymne reste incertaine — proposée jadis à Nicétas de Remesiana, cette attribution est aujourd'hui controversée[39]. Le chant ambrosien, répertoire propre à l'Église de Milan, et plus largement le rite ambrosien encore en usage aujourd'hui, perpétuent son nom dans la liturgie ; sur ce point, voir les rites liturgiques catholiques.
La découverte des martyrs Gervais et Protais (386)
En 386, en pleine crise avec la cour arienne, Ambroise fait une découverte qui galvanise le peuple catholique : guidé, dit-il, par un pressentiment intérieur, il fait exhumer dans une église de Milan les corps de deux martyrs oubliés, Gervais et Protais. Le transfert des reliques s'accompagne de guérisons rapportées par de nombreux témoins, dont Augustin lui-même, qui les mentionne dans les Confessions et la Cité de Dieu[40]. Pour Ambroise, ces martyrs sont les défenseurs célestes de la foi de Nicée, donnés au bon moment pour confondre les ariens.
La spiritualité de saint Ambroise
Le Christ, « tout pour nous »
Au cœur de la spiritualité d'Ambroise se tient la personne du Christ, contemplé comme la source unique de tout bien pour l'âme. Une page célèbre de son commentaire sur la virginité ramasse en quelques mots toute sa christologie spirituelle :
« Tout est pour nous le Christ. Si tu veux guérir ta blessure, il est médecin ; si tu brûles de fièvre, il est fontaine ; si tu es accablé par l'iniquité, il est justice ; si tu as besoin d'aide, il est force ; si tu crains la mort, il est la vie ; si tu désires le ciel, il est le chemin ; si tu fuis les ténèbres, il est la lumière. » — Saint Ambroise, De virginitate[41]
Virginité, pénitence et Église mère
Ambroise a profondément marqué la spiritualité occidentale de la virginité consacrée. Ses traités De virginibus et De virginitate, adressés notamment aux vierges de Milan, ont nourri des générations de moniales et fait de lui l'un des grands maîtres de cette voie. Il y présente la Vierge Marie comme le modèle de toute âme consacrée et de l'Église elle-même.
Pasteur, il fut aussi un maître de miséricorde. Contre les rigoristes qui refusaient toute réconciliation aux pécheurs graves, il défendit dans le De paenitentia le pouvoir de l'Église de remettre les péchés, fondant cette confiance sur la tendresse de Dieu. Lui-même, dit Paulin, pleurait avec les pénitents qui venaient confesser leurs fautes, comme s'il avait été lui-même coupable.
« Là où est Pierre, là est l'Église »
Profondément attaché à l'unité catholique, Ambroise voit dans le siège de Pierre le critère de la vraie foi. On lui attribue, dans son commentaire du Psaume 40, la formule devenue classique de l'ecclésiologie latine :
« Là où est Pierre, là est l'Église ; là où est l'Église, il n'y a pas de mort, mais la vie éternelle. » — attribué à Saint Ambroise, Explication du Psaume 40, 30[42]
Cette conviction éclaire tout son combat : s'il a tenu tête aux empereurs, ce n'est pas par esprit d'indépendance, mais parce que l'Église, étant le Corps du Christ et la maison de Pierre, ne saurait être soumise à aucune puissance terrestre.
Mort et culte
Une fin un Samedi saint (4 avril 397)
Les dernières années d'Ambroise sont assombries par la mort de ses protégés impériaux et la décadence de l'Empire d'Occident. Épuisé, il tombe malade au début de 397. Le comte Stilicon, redoutant pour Milan la perte d'un tel évêque, fait supplier Ambroise de demander à Dieu un délai ; mais le saint répond qu'il a vécu de telle sorte qu'il n'a pas honte de vivre, et qu'il ne craint pas de mourir, parce qu'il a « un bon Maître »[43].
Il meurt dans la nuit du 3 au 4 avril 397, à l'aube du Samedi saint, après avoir reçu le viatique des mains de saint Honorat, évêque de Verceil, accouru à son chevet[44]. Toute la ville accourt, chrétiens, juifs et païens mêlés ; son corps est déposé dans la basilique qui porte aujourd'hui son nom, la basilique Sant'Ambrogio, où ses reliques reposent encore, entre celles de Gervais et Protais[45][46].
Docteur de l'Église, patron de Milan
Le culte d'Ambroise est immédiat et n'a jamais faibli. Patron de Milan, il est honoré dans toute l'Église latine. En 1298, le pape Boniface VIII le proclame officiellement Docteur de l'Église, l'inscrivant parmi les quatre grands Docteurs latins avec Augustin, Jérôme et Grégoire le Grand[47]. Sa fête est célébrée le 7 décembre, veille de l'Immaculée Conception, jour anniversaire de sa consécration épiscopale.
Son héritage est immense : la liberté de l'Église face au pouvoir, l'hymnodie latine, le rite et le chant ambrosiens, la conversion d'Augustin, et une œuvre doctrinale qui a fait passer en Occident le trésor des Pères grecs. Peu d'évêques ont autant pesé sur l'histoire de la chrétienté.
- vers 339-340Naissance à TrèvesFils du préfet du prétoire des Gaules
Ambroise naît dans la haute aristocratie chrétienne ; orphelin de père, il est élevé à Rome avec sa sœur Marcellina et son frère Satyre.[48]
- vers 370Gouverneur de Ligurie et d'ÉmilieRésidence à Milan
Avocat puis consularis, il administre la province avec une justice qui lui vaut l'affection du peuple.[49]
- 7 décembre 374Élu et sacré évêque de MilanCatéchumène acclamé par le peuple
- 385-386Le siège de la basiliqueFace à l'impératrice arienne Justine
- 386Découverte de Gervais et ProtaisMartyrs donnés à Milan
L'exhumation des deux martyrs, suivie de guérisons attestées par Augustin, galvanise le peuple catholique.[52]
- Pâques 387Baptême de saint AugustinÀ Milan, avec Monique pour témoin
Ambroise baptise le rhéteur africain que sa prédication avait reconquis à la foi.[53]
- 390Pénitence de ThéodoseAprès le massacre de Thessalonique
Il impose une pénitence publique à l'empereur ; Théodose s'y soumet — symbole de la loi de Dieu au-dessus de la force.[54]
- 4 avril 397Mort à Milan, un Samedi saintDocteur de l'Église
Ambroise meurt épuisé ; ses reliques reposent à Sant'Ambrogio. Boniface VIII le proclamera Docteur de l'Église en 1298.[55]
Pourquoi lire saint Ambroise aujourd'hui ?
À seize siècles de distance, saint Ambroise reste d'une actualité brûlante. Il rappelle d'abord que l'Église n'est pas un service de l'État. Sa phrase — « l'empereur est dans l'Église, non au-dessus » — a fondé en Occident la distinction des deux pouvoirs, source lointaine de la liberté de conscience. Face aux puissants de tout temps tentés de plier la foi à leurs intérêts, Ambroise demeure le modèle de l'évêque libre, respectueux de l'autorité civile mais inflexible sur ce qui est à Dieu.
Il rappelle ensuite qu'un converti peut tout changer. Ce magistrat non baptisé, arraché à sa charge pour devenir évêque malgré lui, est devenu l'un des plus grands docteurs de l'Église. Sa vie dit que Dieu choisit qui il veut, quand il veut, et que la sainteté n'attend pas une longue préparation mais une réponse généreuse à l'appel.
« Tout est pour nous le Christ. » — Cette parole d'Ambroise résume sa vie autant que sa doctrine : un homme qui avait tout reçu du monde — la naissance, la culture, le pouvoir — et qui a tout rapporté au Christ, jusqu'à devenir, pour Augustin et pour l'Occident, le père qui ouvre la porte de la foi.
Pour aller plus loin
- L'arianisme — l'hérésie que combattit toute la vie d'Ambroise, à Milan comme face à la cour impériale.
- Saint Augustin d'Hippone — le disciple le plus célèbre d'Ambroise, qu'il baptisa à Pâques 387.
- Sainte Monique — la mère d'Augustin, témoin de ce baptême et figure de la prière persévérante.
- Saint Athanase d'Alexandrie — le Père grec dont Ambroise transmit la théologie à l'Occident latin.
- Les rites liturgiques catholiques — pour le rite et le chant ambrosiens, encore vivants à Milan.
- Saint Martin de Tours — son contemporain, autre grande figure de l'épiscopat du IVe siècle en Occident.
- Les Docteurs de l'Église dans l'histoire — la catégorie des quatre grands Docteurs latins dont Ambroise fait partie.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « St. Ambrose », newadvent.org/cathen/01383c.htm : naissance « probably 340 » (les sources hésitent entre 339 et 340) à Trèves ; père « Prefect of Gallia » gouvernant la Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane ; sœur Marcellina vierge consacrée et frère Satyre ; consularis de Ligurie et d'Émilie résidant à Milan ; acclamation alors qu'il est encore non baptisé (« a voice, according to Paulinus the voice of an infant, crying "Ambrose, Bishop" ») ; baptisé puis « consecrated bishop » le 7 décembre 374 ; mort le 4 avril 397 ; fête le 7 décembre ; compté parmi les quatre grands Docteurs de l'Église latine.
1 7 12 14 16 18 20 21 22 23 28 36 43 45 48 50Encyclopædia Britannica, « Saint Ambrose » : né vers 339 à Trèves (Augusta Treverorum) ; carrière juridique et administrative ; gouverneur impérial de l'Italie du Nord vers 370, résidant à Milan ; élu évêque par acclamation populaire en 374 ; maître et baptiste de saint Augustin ; créateur de l'hymnodie latine ; mort en 397.
2 13 17 24 37 46 49Saint Ambroise, Sermo contra Auxentium de basilicis tradendis (Sermon contre Auxence, sur la livraison des basiliques), 36 : « Imperator enim intra Ecclesiam, non supra Ecclesiam est » — « L'empereur est dans l'Église, non au-dessus de l'Église. » Prononcé durant la crise de 385-386 où l'impératrice arienne Justine, mère de Valentinien II, réclame une basilique de Milan pour le culte arien. Texte dans les Lettres d'Ambroise (Ep. 75a / 21a Maur.) ; trad. NPNF2-10.
3 25 51Saint Ambroise, Epistula 51 (à l'empereur Théodose, an 390) : lettre confidentielle où Ambroise, après le massacre de Thessalonique, refuse de célébrer l'eucharistie en présence de l'empereur tant qu'il n'aura pas fait pénitence publique. Théodose se soumet et accomplit une pénitence de plusieurs mois avant d'être réconcilié (Noël 390 selon la tradition). Trad. NPNF2-10 ; cf. Catholic Encyclopedia, « St. Ambrose ».
4 30 54Paulin de Milan, Vita Ambrosii, 3 : prodige des abeilles se posant sur le visage du nourrisson Ambroise, entrant et sortant de sa bouche et y laissant du miel ; le père s'écrie « si vixerit iste infantulus, aliquid magni erit » (« si ce petit enfant vit, il deviendra quelque chose de grand »), y voyant l'annonce de l'éloquence (« la langue de miel »). De là le patronage des abeilles et des apiculteurs et l'attribut de la ruche dans l'iconographie.
5 15Saint Augustin, Confessions, VI, 3-4 : Augustin écoute chaque dimanche la prédication d'Ambroise ; la lecture allégorique de l'Ancien Testament (« la lettre tue, mais l'esprit vivifie », 2 Co 3, 6) lève les objections manichéennes qui le retenaient. Au même endroit (VI, 3, 3), Augustin s'étonne de voir Ambroise lire en silence, sans remuer les lèvres — l'un des plus anciens témoignages de lecture silencieuse. Texte vatican.va.
6 8Saint Augustin, Lettre 54 à Januarius, 2-3 : Augustin rapporte le conseil d'Ambroise à sa mère Monique sur l'usage du jeûne du samedi — « Quand je suis ici [à Milan], je ne jeûne pas le samedi ; quand je suis à Rome, je jeûne le samedi ; suis l'usage de l'Église où tu te trouves. » Origine du proverbe « à Rome, fais comme les Romains ». Texte vatican.va / augustinus.it.
9Saint Augustin, Confessions, V, 13 (23) : « Et veni Mediolanium ad Ambrosium episcopum […]. Suscepit me paterne ille homo Dei » — « Cet homme de Dieu m'accueillit comme un père. » Augustin se met à aimer Ambroise d'abord pour sa bonté, avant de découvrir en lui le docteur de la vérité. Texte latin vatican.va / augustinus.it ; trad. d'après l'éd. de référence.
10Paulin de Milan, Vita sancti Ambrosii (Vie de saint Ambroise), rédigée vers 422 à la demande de saint Augustin par l'ancien secrétaire (notarius) d'Ambroise. Source biographique principale : enfance, élection de 374, miracles, mort. Éd. critique M. S. Kaniecka ; trad. NPNF2-10 (ccel.org / tertullian.org).
11 19Saint Augustin, Confessions, IX, 6-7 (14-15) : baptême d'Augustin par Ambroise à Milan (Pâques 387) ; récit du chant alterné des psaumes et hymnes institué « peu de temps auparavant » durant le conflit avec Justine pour soutenir le peuple veillant dans la basilique ; « Quantum flevi in hymnis et canticis tuis… » (« Combien j'ai pleuré en écoutant vos hymnes et vos cantiques »). Texte vatican.va ; trad. d'après l'éd. de référence.
26 38 53Concile Vatican II, déclaration Nostra aetate, 4 (28 octobre 1965) : l'Église « déplore les haines, les persécutions et les manifestations d'antisémitisme, en quelque temps et de la part de qui que ce soit, dirigées contre les Juifs » ; les Juifs restent « très chers » à Dieu. Texte vatican.va.
27Massacre de Thessalonique (390) : à la suite d'une émeute où périt un officier impérial, Théodose ordonne une représaille ; plusieurs milliers d'habitants sont massacrés dans l'hippodrome de la ville. Événement rapporté par les historiens ecclésiastiques (Sozomène, Théodoret, Rufin) et à l'origine de la confrontation avec Ambroise. Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Ambrose » ; « Theodosius I ».
29Saint Ambroise, De obitu Theodosii (Sur la mort de Théodose, oraison funèbre prononcée à Milan en 395) : Ambroise loue le repentir public de l'empereur, « qui n'a pas rougi de faire publiquement la pénitence que des particuliers rougissent de faire », et rappelle l'affection qui les liait. Trad. NPNF2-10 (sélection de discours et lettres d'Ambroise).
31Saint Ambroise, De officiis ministrorum (vers 391) : premier grand traité de morale chrétienne destiné au clergé, calqué sur le plan du De officiis de Cicéron mais réorienté vers les vertus évangéliques. Œuvre fondatrice de l'éthique sacerdotale en Occident. Éd. et trad. NPNF2-10.
32Saint Ambroise, De fide ad Gratianum (378-380) et De Spiritu Sancto (381) : traités dogmatiques composés à la demande de l'empereur Gratien, défendant la pleine divinité du Fils et du Saint-Esprit contre l'arianisme et les pneumatomaques. Trad. NPNF2-10.
33Saint Ambroise, De mysteriis et De sacramentis : catéchèses mystagogiques adressées aux néophytes, expliquant le baptême, la confirmation et l'eucharistie ; sources majeures sur la liturgie milanaise du IVe siècle et sur la doctrine eucharistique de l'Église ancienne. Trad. NPNF2-10.
34Saint Ambroise, De virginibus ad Marcellinam (377), De virginitate, De viduis : traités sur la virginité consacrée et la viduité chrétienne, adressés en partie à sa sœur Marcellina ; ils présentent la Vierge Marie comme modèle de l'âme consacrée et de l'Église. Trad. NPNF2-10.
35Te Deum : la légende du Te Deum improvisé en alternance par Ambroise et Augustin la nuit du baptême de ce dernier (387) n'apparaît que tardivement (Hincmar de Reims, IXe siècle) et n'est pas mentionnée par Augustin lui-même ; la paternité de l'hymne reste incertaine : proposée jadis à Nicétas de Remesiana (vers 335-414), notamment par Dom G. Morin, cette attribution est aujourd'hui controversée (Oxford Dictionary of Late Antiquity : attribution « controversial ») et manque de preuves solides (Encyclopedia.com : « no solid evidence ») ; l'hymne est tenu pour anonyme. Cf. Catholic Encyclopedia, « Te Deum » (newadvent.org/cathen/14468c.htm).
39Découverte des martyrs Gervais et Protais (386) : Ambroise fait exhumer à Milan les corps de deux martyrs, dont le transfert s'accompagne de guérisons. Saint Augustin atteste l'événement et un miracle (guérison d'un aveugle) dans Confessions, IX, 7 (16) et Cité de Dieu, XXII, 8. Cf. aussi Ambroise, Epistula 22.
40 52Saint Ambroise, De virginitate, 16, 99 : « Omnia Christus est nobis. Si vulnus curare desideras, medicus est ; si febribus aestuas, fons est ; […] si mortem times, vita est ; si caelum desideras, via est ; si tenebras fugis, lux est. » (« Tout est pour nous le Christ : médecin pour la blessure, fontaine pour la fièvre, […] vie pour qui craint la mort, chemin pour qui désire le ciel, lumière pour qui fuit les ténèbres. ») Texte latin Patrologie latine 16 ; trad. française d'usage.
41Formule « Ubi Petrus, ibi Ecclesia ; ibi Ecclesia, ibi nulla mors, sed vita aeterna » (« Là où est Pierre, là est l'Église ; là où est l'Église, il n'y a pas de mort, mais la vie éternelle »), traditionnellement rattachée à saint Ambroise, Explanatio Psalmi 40 (Enarratio in Psalmum 40), 30 (Patrologie latine 14). La formule résume son ecclésiologie pétrinienne ; l'attribution exacte du passage est parfois discutée par la critique, ce qui invite à la citer comme sentence ambrosienne traditionnelle.
42Benoît XVI, audience générale du 24 octobre 2007, « Saint Ambroise » (vatican.va) : « Le saint évêque Ambroise [...] mourut à Milan dans la nuit du 3 au 4 avril 397. C'était l'aube du Samedi saint. »
44Saint Ambroise est l'un des quatre grands Docteurs de l'Église latine (avec saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand). Le titre de Docteur de l'Église lui est officiellement reconnu par le pape Boniface VIII en 1298, en même temps qu'aux trois autres. Fête le 7 décembre. Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Ambrose » ; « Doctors of the Church ».
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