Sainte Monique (332-387)

Sainte Monique, mère de saint Augustin, est la patronne des mères et des épouses chrétiennes. Née en Numidie vers 332, épouse patiente d'un mari païen qu'elle convertit, elle pleura et pria dix-sept ans pour la conversion de son fils — « le fils de tant de larmes ne saurait périr ». Elle partagea avec Augustin l'extase d'Ostie peu avant sa mort en 387.

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Sainte Monique (vers 332 – 387) est l'une des figures les plus aimées de l'Église ancienne, et pourtant elle n'a ni fondé d'ordre, ni écrit de traité, ni gouverné de diocèse. Sa grandeur tient tout entière dans une maternité spirituelle : elle est la mère de saint Augustin, qu'elle a enfanté deux fois — une fois selon la chair, une fois selon la grâce, au prix de dix-sept ans de prières et de larmes[1][2]. Là où d'autres saints brillent par leurs œuvres, Monique brille par sa persévérance : elle a tenu bon, année après année, devant un fils qu'elle voyait s'enfoncer dans l'erreur, jusqu'au jour où elle l'a vu agenouillé, baptisé, vraiment converti.

Nous la connaissons grâce à un témoin unique au monde : son propre fils. Dans ses Confessions, Augustin a dressé d'elle un portrait d'une tendresse et d'une vérité bouleversantes, sans rien cacher — ni les défauts de jeunesse, ni les ruses, ni les pleurs — mais en montrant à travers elle ce que peut une âme qui ne lâche jamais Dieu. Le livre IX des Confessions, écrit après la mort de Monique, est à la fois une biographie, un tombeau littéraire et un acte d'amour filial[3][4].

Cet article présente la sainte elle-même : ses origines numides, son mariage et son apostolat d'épouse, sa maternité, son long combat pour Augustin, l'extase d'Ostie qu'elle partagea avec lui, sa mort sereine et son culte jusqu'à nos jours. Pour le fils dont toute sa vie fut le combat, voir saint Augustin d'Hippone ; pour l'évêque qui acheva l'œuvre de ses larmes, voir saint Ambroise de Milan.

Qui est sainte Monique ?

La mère de saint Augustin

Monique occupe dans l'histoire de l'Église une place paradoxale : elle est immensément célèbre, mais entièrement par un autre. Si son fils n'avait pas été le plus grand Père de l'Église latine, le monde ignorerait jusqu'à son nom. Or c'est précisément là sa gloire : elle a donné à l'Église Augustin, non seulement en lui donnant la vie, mais en arrachant par sa prière, à la grâce de Dieu, l'âme d'un homme qui semblait perdu pour la foi. Sans Monique, pas de Confessions, pas de Cité de Dieu, pas du docteur de la grâce.

Elle est ainsi devenue, dans la tradition catholique, la figure type de la mère chrétienne : celle qui prie pour ses enfants égarés, qui pleure sans se résigner, qui espère contre toute espérance. Des générations de mères se sont reconnues en elle et l'ont prise pour patronne et pour modèle.

La sainte des larmes et de la persévérance

Le mot qui revient le plus souvent à propos de Monique est celui de larmes. Augustin parle de ses pleurs comme d'un fleuve continu : elle pleurait sur lui « plus que les mères ne pleurent la mort corporelle de leurs enfants »[5]. Mais ces larmes ne sont jamais désespérées : ce sont des larmes de prière, une supplication ininterrompue qui dure près de deux décennies.

C'est ce trait qui fait de Monique une sainte si proche des âmes ordinaires. Elle n'a pas connu d'extases spectaculaires pendant la plus grande partie de sa vie — sauf à la toute fin —, ni de miracles éclatants. Sa sainteté est faite de fidélité quotidienne : la messe chaque jour, la patience dans un mariage difficile, le jeûne, l'aumône, et cette prière obstinée pour les siens. Elle enseigne que la sainteté n'est pas réservée aux cloîtres et aux déserts, mais qu'elle peut fleurir au cœur d'un foyer, dans les tâches les plus cachées.

Les sources de sa vie

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Presque tout ce que nous savons de Monique vient des Confessions d'Augustin, complétées par quelques mentions dans ses premiers dialogues philosophiques. C'est une situation rare : nous voyons la sainte par les yeux de son fils, l'un des plus grands écrivains de l'Antiquité.

Le récit principal se trouve au livre IX des Confessions, écrit vers 397-398, une dizaine d'années après la mort de Monique. Augustin y consacre à sa mère un long développement (chapitres 8 à 13) qui tient de la biographie et de l'éloge funèbre : il y raconte sa jeunesse, son mariage, ses vertus, l'extase d'Ostie et sa mort[6][7]. D'autres passages, aux livres III, V et VI, montrent Monique en action pendant les années d'égarement d'Augustin : ses larmes, son songe, sa poursuite à travers la Méditerranée[8][9][10].

À cela s'ajoutent les dialogues de Cassiciacum, ces conversations philosophiques qu'Augustin tint avec ses proches juste avant son baptême. Monique y participe, et son fils met dans sa bouche des réflexions d'une telle justesse qu'il déclare avoir voulu garder son nom dans ces livres comme une marque d'honneur. Le De beata vita (« La Vie heureuse ») la fait intervenir comme une véritable interlocutrice de sagesse[11].

Origines : Thagaste et une jeunesse chrétienne

Naissance en Numidie (vers 332)

Monique naît vers 331-332 à Thagaste, modeste cité de Numidie, dans l'Afrique romaine — l'actuelle Souk Ahras, en Algérie[12][13]. Son nom, sans doute d'origine berbère (lié peut-être à la divinité locale Mon), rappelle qu'elle appartient à ce vieux fonds africain christianisé de longue date : l'Afrique romaine est alors l'une des terres chrétiennes les plus ferventes, celle de Tertullien, de saint Cyprien, des grands martyrs de Carthage.

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Sa famille est chrétienne et respectable. Augustin précise qu'elle fut élevée non seulement par ses parents, mais surtout par une vieille servante d'une grande fermeté, qui avait jadis porté sur son dos le père de la maison enfant, et qui élevait les filles avec une discipline sévère et sainte[14].

Une éducation austère et l'anecdote du vin

Augustin rapporte de sa mère une anecdote d'enfance qu'il a manifestement entendue de sa bouche, et qui en dit long sur la finesse de son éducation morale. La petite Monique, chargée d'aller puiser le vin au tonneau pour la table, prit l'habitude d'en goûter chaque fois un peu, par gourmandise, jusqu'à en boire de petites coupes presque pleines. Un jour, une servante qui l'accompagnait à la cave, dans une querelle, lui jeta au visage l'insulte de « buveuse de vin » (meribibula). Le trait toucha si juste que Monique, saisie de honte, renonça aussitôt à ce penchant[15] :

« Piquée au vif par ce reproche, elle considéra sa propre vilenie, la condamna sur-le-champ et s'en dépouilla. » — Saint Augustin, Confessions, IX, 8[16]

Augustin tire de cette scène une leçon spirituelle qui lui est chère : Dieu se sert parfois de la colère d'un ennemi, ou d'une simple insulte, comme d'un scalpel pour guérir une âme. La rudesse de la servante fut, sans qu'elle le sût, un instrument de la Providence.

Épouse et mère : le foyer de Thagaste

Le mariage avec Patricius

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Mariée jeune, selon l'usage, Monique devint l'épouse de Patricius, un citoyen de Thagaste, décurion (conseiller municipal) de condition modeste et — détail capital — encore païen[17]. C'était un homme au tempérament vif et emporté, sujet à la colère, et de mœurs dissolues. Le ménage aurait pu être un enfer ; Monique en fit une école de sainteté.

L'apostolat conjugal : patience et douceur

Le portrait que trace Augustin de la conduite de sa mère envers son mari est l'un des plus beaux textes chrétiens sur le mariage. Monique supporta les infidélités de Patricius sans jamais lui faire de scène, attendant patiemment l'heure de Dieu. Surtout, elle avait l'art d'éviter ses colères : elle ne le contredisait jamais quand il était emporté, et ne lui présentait ses raisons qu'une fois l'orage passé[18].

« Elle supporta les offenses faites à son lit conjugal sans jamais avoir avec son mari la moindre querelle à ce sujet. » — Saint Augustin, Confessions, IX, 9[19]

Les autres femmes de la ville, dont les maris pourtant plus doux portaient les marques des coups, s'étonnaient que Monique n'eût jamais à souffrir de violences. Elle leur livrait son secret avec un humour grave : qu'elles prennent garde à leur langue, et qu'elles regardent leur contrat de mariage comme l'acte qui les faisait servantes — et qu'ainsi, se souvenant de leur condition, elles ne se dressent pas contre leurs maîtres[20]. C'était là, chez elle, moins de la résignation que la prudence d'une âme qui voulait gagner une autre âme à Dieu.

La conversion de Patricius et de la belle-mère

Cette patience finit par triompher. Monique remporta deux victoires de la douceur que la tradition n'a pas oubliées.

Elle gagna d'abord sa belle-mère, d'abord montée contre elle par les ragots des servantes, et qu'elle désarma par une déférence si constante que la vieille femme finit par la chérir et par faire châtier les domestiques médisants[21]. Elle gagna ensuite, et c'est l'essentiel, son mari : Patricius, conquis par tant de vertu, se fit catéchumène, puis reçut le baptême vers la fin de sa vie, et mourut chrétien, environ un an après cette conversion (vers 371)[22][23]. Monique avait, par sa seule fidélité, sauvé l'âme de l'homme qui l'avait si souvent fait souffrir.

Trois enfants : Augustin, Navigius, Perpetua

De son mariage, Monique eut au moins trois enfants parvenus à l'âge adulte : Augustin, l'aîné et le plus célèbre, né en 354 ; Navigius, qui restera proche de sa mère et figure auprès d'elle à Ostie ; et une fille, que la tradition postérieure nomme Perpetua, qui aurait fini à la tête d'une communauté de femmes consacrées[24]. C'est sur Augustin, l'enfant le plus doué et le plus tourmenté, que se concentrera tout le drame de sa vie de mère.

Le long combat pour Augustin

Augustin égaré : manichéisme et désordres

Brillant, ardent, insatiable, le jeune Augustin fut aussi, de son propre aveu, paresseux et entraîné par ses passions. Envoyé étudier à Madaure puis à Carthage, il y mena une vie déréglée, prit une concubine dont il eut un fils, Adéodat, et — pire encore aux yeux de sa mère — embrassa la secte des manichéens, qui mêlait dualisme, mépris de l'Ancien Testament et orgueil intellectuel[25][26].

Pour Monique, chrétienne fervente, c'était une double blessure : son fils vivait dans le péché et professait l'hérésie. Un temps, elle alla jusqu'à lui refuser sa table et son toit, tant l'horreur de l'erreur manichéenne lui pesait[27]. Puis l'amour reprit le dessus, et elle revint à son arme de toujours : la prière et les larmes.

Le songe de la règle

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Au plus noir de cette période, Dieu consola Monique par un songe qu'Augustin rapporte avec soin. Elle se voyait debout sur une règle de bois (une mesure d'arpenteur), en proie au chagrin, quand un jeune homme rayonnant de lumière s'approcha et lui demanda la cause de ses pleurs. Comme elle répondait qu'elle pleurait la perte de son fils, il l'invita à regarder : Augustin se tenait là, debout sur la même règle, à côté d'elle[28].

« Là où tu es, là il est aussi. » — la parole du songe, rapportée par saint Augustin, Confessions, III, 11[29]

Quand Monique raconta sa vision à Augustin, celui-ci tenta de la retourner, suggérant qu'elle aussi pourrait bien le rejoindre, lui, dans son erreur. Mais elle répliqua aussitôt, sans hésiter : il ne lui avait pas été dit « là où il est, tu seras », mais « là où tu es, il sera ». Augustin avoue avoir été plus frappé par la promptitude de cette réponse que par le songe lui-même[30]. Sa mère avait, sur la vérité, une fermeté que toute sa dialectique ne put ébranler.

« Le fils de tant de larmes ne saurait périr »

Vers la même époque se place l'épisode le plus célèbre de toute la vie de Monique. Inquiète, elle supplia un évêque — ancien manichéen lui-même, revenu à la foi — d'aller discuter avec Augustin pour le détromper. L'évêque refusa, jugeant le jeune homme trop gonflé de la nouveauté de son hérésie pour entendre raison, et conseilla la patience et la prière. Comme Monique insistait, en pleurant, il lui lança ces mots restés immortels[31] :

« Va, continue ainsi : il est impossible que le fils de tant de larmes périsse. » — un évêque africain à Monique, rapporté par saint Augustin, Confessions, III, 12[32]

Augustin précise que sa mère reçut cette parole « comme si elle était venue du ciel »[33]. Elle en fit le roc de son espérance pour les longues années qui restaient. Cette phrase — en latin « fieri non potest, ut filius istarum lacrimarum pereat » — est devenue l'un des grands mots de consolation de la spiritualité chrétienne, répété depuis seize siècles à toutes les mères qui pleurent un enfant éloigné de Dieu.

La poursuite jusqu'à Rome et Milan

Le drame culmina lorsque Augustin, voulant gagner Rome pour y enseigner la rhétorique, trompa sa mère pour partir sans elle. Monique, décidée à le suivre ou à le retenir, l'avait accompagné jusqu'au port ; il prétexta vouloir saluer un ami qui s'embarquait, et profita de la nuit pour prendre la mer en la laissant à terre, priant et pleurant sur le rivage[34].

« Je lui mentis, à elle qui me suivait sur le rivage… et cette nuit-là je partis furtivement ; elle resta, priant et pleurant. » — Saint Augustin, Confessions, V, 8[35]

Mais rien n'arrêtait Monique. Elle s'embarqua à son tour, traversa la Méditerranée, et finit par rejoindre Augustin à Milan, où il s'était fixé. C'est là que la Providence l'attendait : Milan était la ville de saint Ambroise.

Ambroise et la conversion (387)

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À Milan, Monique se mit aussitôt à l'école du grand évêque Ambroise, qu'elle vénérait « comme un ange de Dieu » parce qu'elle savait que c'était lui qui ramenait peu à peu son fils vers la foi[36]. Docile, elle abandonna sur un mot de l'évêque certaines coutumes africaines — comme les offrandes de nourriture sur les tombes des martyrs — dès qu'elle apprit qu'il les interdisait[37][38]. Sa piété même s'affinait au contact de la grande Église.

Le combat de toute sa vie trouva enfin son terme. Travaillé par la prédication d'Ambroise, par la lecture de saint Paul et par la grâce, Augustin se rendit : à la veillée pascale de 387, il fut baptisé par Ambroise à Milan, avec son fils Adéodat et son ami Alype[39]. Monique vit s'accomplir, et au-delà de ce qu'elle avait osé demander, le vœu de toute son existence : non seulement son fils était catholique, mais il avait tout quitté pour servir Dieu.

L'extase d'Ostie et la mort

La vision d'Ostie

Ary Scheffer, Saint Augustin et sainte Monique (1846), National Gallery, Londres. Wikimedia Commons, domaine public.

Peu après le baptême, la petite troupe prit le chemin du retour vers l'Afrique et fit halte à Ostie, le port de Rome, en attendant l'embarquement. C'est là que se produisit l'un des sommets mystiques de toute la littérature chrétienne : l'extase d'Ostie, que Monique et Augustin vécurent ensemble[40].

Accoudés à une fenêtre donnant sur un jardin intérieur, la mère et le fils s'entretenaient « seuls, très doucement » de ce que serait la vie éternelle des saints. De parole en parole, s'élevant des créatures vers le ciel, puis au-delà du ciel, ils en vinrent à toucher, l'espace d'un instant, l'Sagesse éternelle elle-même :

« Tandis que nous parlions de cette Sagesse, et que nous soupirions après elle, nous l'avons effleurée un peu de tout l'élan de notre cœur. » — Saint Augustin, Confessions, IX, 10[41]

Ce passage est devenu le modèle de la contemplation chrétienne : une montée de l'âme vers Dieu, vécue non par un ermite solitaire mais par une mère et son fils, unis dans un même désir du ciel.

« Mon fils, plus rien ne me retient ici-bas »

Au sortir de cette grâce, Monique prononça des paroles qui montrent que sa mission était accomplie. Elle confia à Augustin qu'elle n'avait plus aucun goût pour cette vie : son unique désir, avant de mourir, avait été de le voir chrétien catholique ; Dieu le lui avait accordé surabondamment, puisqu'elle le voyait maintenant mépriser tout bonheur terrestre pour se faire serviteur de Dieu. Que faisait-elle donc encore ici-bas[42] ?

« Mon fils, pour ce qui est de moi, plus rien désormais ne me charme en cette vie. Ce que je fais ici encore, et pourquoi j'y suis, je l'ignore : mon espérance en ce monde est désormais comblée. » — Sainte Monique, rapportée par saint Augustin, Confessions, IX, 10[43]

Cinq jours plus tard, elle tomba malade : une fièvre la saisit.

La mort à Ostie (387)

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Pendant sa maladie, Monique eut un jour une défaillance et perdit un instant connaissance. Ses fils accoururent ; revenue à elle, elle les regarda et leur dit cette parole stupéfiante pour une Africaine si attachée à reposer près des siens : qu'on l'ensevelisse n'importe où, et qu'ils ne s'en inquiètent point[44].

« Mettez ce corps n'importe où. Que le soin de ma sépulture ne vous trouble en rien. Je vous demande seulement ceci : où que vous soyez, souvenez-vous de moi à l'autel du Seigneur. » — Sainte Monique, Confessions, IX, 11[45]

À ses proches étonnés qu'elle ne craignît pas de mourir si loin de sa patrie, elle répondit ces mots admirables de foi : « Rien n'est loin de Dieu » (Nihil longe est Deo)[46]. Elle savait qu'au dernier jour, Dieu saurait la retrouver, où que fût son corps. Cette femme qui avait tant désiré reposer auprès de son mari ne demandait plus qu'une chose : qu'on se souvienne d'elle à la messe.

« Rien n'est loin de Dieu, et il n'est pas à craindre qu'à la fin du monde il ne sache où me reprendre. » — Sainte Monique, Confessions, IX, 11[47]

Au neuvième jour de sa maladie, dans la cinquante-sixième année de son âge et la trente-troisième de la vie d'Augustin, « cette âme religieuse et pieuse fut délivrée du corps ». On était en 387[48]. Augustin, foudroyé de douleur, lutta pour retenir ses larmes pendant les funérailles, puis les laissa enfin couler dans la prière — et le livre IX des Confessions s'achève sur cette grande page de deuil et d'espérance.

Culte, reliques et patronage

Le tombeau d'Ostie et la translation à Rome (1430)

Tombeau de sainte Monique, Sant’Agostino in Campo Marzio, Rome. Photo : Bocachete, Wikimedia Commons, CC0 1.0.

Monique fut d'abord inhumée à Ostie. Son tombeau y fut vénéré pendant des siècles ; au VIe siècle, ses restes furent placés dans une crypte de l'église Santa Aurea d'Ostie[49][50]. En 1430, le pape Martin V ordonna la translation des reliques à Rome, où elles furent solennellement déposées dans l'église des chanoines de Saint-Augustin. Elles reposent aujourd'hui dans la basilique Sant'Agostino in Campo Marzio, près de la place Navone, dans une chapelle qui lui est dédiée[51].

L'épitaphe d'Ostie retrouvée en 1945

L'archéologie est venue confirmer la mémoire de la sainte d'une manière inattendue. À l'été 1945, des enfants creusant un trou pour planter un poteau dans la cour de l'église Santa Aurea, à Ostie, mirent au jour un fragment de l'épitaphe funéraire originale de Monique[52]. Les vers, composés par un ancien consul, Anicius Auchenius Bassus, célèbrent la mère d'Augustin — précieuse relique épigraphique qui relie matériellement notre époque au récit des Confessions.

La fête liturgique (27 août)

Le culte de Monique se développa surtout à partir de la translation de 1430. Sa fête, longtemps fixée au 4 mai, fut déplacée lors de la réforme du calendrier romain au 27 août — la veille de la fête de saint Augustin (28 août)[53]. Ce voisinage liturgique est un trait de génie : l'Église fête, deux jours de suite, la mère qui prie puis le fils sauvé, comme pour dire que l'un ne va pas sans l'autre.

Patronne des mères et des épouses

Sainte Monique est universellement invoquée comme patronne des mères, et plus spécialement des mères d'enfants égarés : celles qui prient pour des fils ou des filles éloignés de la foi, tombés dans le vice, l'incroyance ou l'erreur. On l'invoque aussi pour les épouses et les foyers difficiles, pour les victimes de violences conjugales, pour les femmes mariées à des conjoints infidèles ou non croyants, et pour la conversion des proches[54]. Des associations de prière — les Fraternités de sainte Monique — réunissent aujourd'hui des parents qui, à son exemple, portent leurs enfants dans une prière persévérante. La ville de Santa Monica, en Californie, porte son nom.

  1. vers 332
    Naissance à Thagaste
    Numidie (Afrique romaine)

    Monique naît dans une famille chrétienne de Thagaste et est élevée par une vieille servante d'une grande fermeté.[55]

  2. vers 348-354
    Mariage avec Patricius
    Un époux païen et emporté

    Mariée jeune à un décurion païen, elle fait de son foyer difficile une école de patience et de douceur.[56]

  3. 354
    Naissance d'Augustin
    L'aîné de trois enfants

    Naissance de son fils le plus célèbre, qu'elle accompagnera de ses larmes pendant des décennies.[57]

  4. vers 371
    Conversion et mort de Patricius
    Le mari gagné à la foi

    Patricius, conquis par la vertu de Monique, reçoit le baptême peu avant sa mort.[58]

  5. vers 373-384
    Les années d'égarement d'Augustin
    Manichéisme et désordres

    Augustin tombe dans l'hérésie manichéenne ; Monique pleure, prie, et reçoit du songe de la règle et de la parole d'un évêque l'espérance de sa conversion.[59][60]

  6. 385-387
    De Rome à Milan
    La poursuite d'une mère

    Trompée au port, Monique traverse la mer, rejoint Augustin à Milan et le confie à saint Ambroise.[61][62]

  7. Pâques 387
    Baptême d'Augustin
    À Milan, par saint Ambroise

    Le vœu de toute sa vie s'accomplit : Augustin est baptisé. Le combat est gagné.[63]

  8. 387
    L'extase d'Ostie et la mort
    Dans sa 56e année

    Après la contemplation partagée du ciel, Monique meurt à Ostie : « Rien n'est loin de Dieu. »[64][65]

  9. 1430
    Translation des reliques à Rome
    Sous le pape Martin V

    Les reliques de Monique sont transférées à Rome, à Sant'Agostino, où elles sont vénérées aujourd'hui.[66]

Pourquoi prier sainte Monique aujourd'hui ?

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À seize siècles de distance, sainte Monique parle directement à toutes les familles blessées. Combien de parents voient aujourd'hui leurs enfants abandonner la foi, vivre loin de Dieu, se perdre dans des erreurs intellectuelles ou morales ? Monique leur dit qu'il ne faut jamais désespérer du salut d'une âme aimée : son fils, qui paraissait définitivement perdu pour l'Église — manichéen, orgueilleux, esclave de ses passions —, est devenu le plus grand docteur de l'Occident. Aucune situation n'est sans espoir devant la grâce.

Elle enseigne aussi la patience du temps long. Monique n'a pas obtenu la conversion d'Augustin en un jour, ni en un an : il lui a fallu dix-sept ans. Elle nous apprend que la prière pour les autres n'est pas un distributeur automatique, mais une fidélité qui se mesure en années, parfois en toute une vie. La persévérance est elle-même une forme d'amour.

Elle montre enfin que la sainteté est domestique. Monique n'a pas fui le monde : elle a été sanctifiée dans le mariage, la maternité, les disputes de ménage, les nuits d'angoisse. Sa chaire fut une cuisine, son désert un foyer, son martyre des larmes. C'est pourquoi elle reste, pour les mères et les épouses chrétiennes, la plus accessible et la plus aimée des intercesseurs.

« Il est impossible que le fils de tant de larmes périsse. » — Cette parole, reçue par Monique comme un don du ciel, demeure le testament qu'elle laisse à tous ceux qui prient pour un être aimé : Dieu garde le compte des larmes, et nulle n'est versée en vain.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint Augustin, Confessions, livre IX, ch. 8 (17-18) : éducation de Monique par une vieille servante sévère et sainte ; anecdote du vin — chargée de puiser au tonneau, l'enfant en goûte par gourmandise jusqu'à de petites coupes ; une servante, dans une querelle, la traite de « buveuse de vin » (meribibula) ; piquée au vif, Monique « considéra sa propre vilenie, la condamna et s'en dépouilla » aussitôt. Augustin y voit l'usage que Dieu fait de la colère d'autrui pour guérir une âme. Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110109.htm).

    1 3 6 14 15 16
  2. Catholic Encyclopedia, article « St. Monica », newadvent.org/cathen/10482a.htm : naissance vers 332 (« born in 333 » selon l'édition, mais 331-332 communément retenu) à Thagaste, d'parents chrétiens ; mariée jeune à Patricius, fonctionnaire païen de tempérament violent et de mœurs dissolues ; trois enfants — Augustin, Navigius et une fille (Perpetua) ; Patricius gagné à la foi et baptisé vers la fin de sa vie ; les dix-sept ans de résistance d'Augustin ; baptême à Milan ; mort à Ostie en 387 ; reliques à Santa Aurea (VIe s.) puis, en 1430 sous Martin V, transférées à Rome ; fête au 4 mai (établie vers le XIIIe siècle).

    2 12 17 22 24 25 38 39 49 55 57 63
  3. Saint Augustin, Confessions, livre IX, ch. 11 (28) : « Au neuvième jour de sa maladie, dans la cinquante-sixième année de son âge et la trente-troisième du mien, cette âme religieuse et pieuse fut délivrée du corps. » Mort de Monique à Ostie en 387. Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110109.htm).

    4 7 48 65
  4. Saint Augustin, Confessions, livre III, ch. 11 (19-20) : Monique pleure Augustin manichéen « plus que les mères ne pleurent la mort corporelle de leurs enfants » et lui refuse un temps sa table ; le songe de la règle de bois (regula lignea) : un jeune homme rayonnant l'interroge, elle dit pleurer la perte de son fils, il l'invite à regarder — Augustin se tient debout sur la même règle, à côté d'elle (« là où tu es, là il est aussi »). Réplique de Monique à Augustin : il ne fut pas dit « là où il est, tu seras », mais « là où tu es, il sera ». Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110103.htm).

    5 8 26 27 28 29 30 59
  5. Saint Augustin, Confessions, livre V, ch. 8 (15) : pour gagner Rome, Augustin trompe sa mère qui l'a suivi jusqu'au port ; sous prétexte de saluer un ami qui s'embarque, il prend la mer de nuit et la laisse à terre « priant et pleurant ». Texte français : traduction libre d'après le latin ; chapitres repérables dans la trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110105.htm).

    9 34 35 61
  6. Saint Augustin, Confessions, livre VI, ch. 1 (1) : Monique, ayant suivi Augustin par mer et par terre jusqu'à Milan, s'attache à l'église et « aimait Ambroise comme un ange de Dieu », sachant que c'était par lui que son fils revenait peu à peu à la foi. Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110106.htm).

    10 36 62
  7. Saint Augustin, De beata vita (« La Vie heureuse »), dialogue de Cassiciacum (386) : Monique participe aux entretiens philosophiques et y intervient comme une interlocutrice de sagesse ; Augustin déclare avoir voulu conserver son nom dans ces livres en marque d'honneur. Témoignage du rôle intellectuel et spirituel de Monique auprès de son fils. Cf. éd. Bibliothèque augustinienne ; Catholic Encyclopedia, « St. Monica ».

    11
  8. Saint Monica, notice encyclopédique de synthèse (en.wikipedia.org/wiki/Saint_Monica) et sources liées : naissance vers 332 à Thagaste (Souk Ahras, Algérie), origine berbère probable d'après son nom ; mort à Ostie en 387 dans sa 56e année ; reliques transférées de Santa Aurea (Ostie) à la basilique Sant'Agostino in Campo Marzio (Rome) en 1430 par Martin V ; épitaphe funéraire originale, due au consul Anicius Auchenius Bassus, redécouverte à l'été 1945 par des enfants creusant dans la cour de Santa Aurea ; fête au 27 août (calendrier romain réformé, la veille de saint Augustin), autrefois 4 mai ; patronne des mères, épouses, foyers difficiles, victimes de violences, conversion des proches ; ville de Santa Monica (Californie) nommée d'après elle.

    13 50 51 52 53 54 66
  9. Saint Augustin, Confessions, livre IX, ch. 9 (19-20) : conduite de Monique envers Patricius — elle supporte les infidélités « sans jamais avoir avec son mari la moindre querelle à ce sujet » ; elle évite ses colères en ne le contredisant pas dans l'emportement ; aux autres femmes battues, elle conseille de surveiller leur langue et de se souvenir de leur condition d'épouses ; elle gagne aussi sa belle-mère, d'abord montée contre elle par des servantes médisantes, par une déférence persévérante. Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110109.htm).

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  10. Saint Augustin, Confessions, livre IX, ch. 9 (22) : fruit de la patience de Monique — Patricius, « à la toute fin de sa vie terrestre », est gagné à la foi et baptisé ; il meurt chrétien (vers 371). Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110109.htm) ; cf. Catholic Encyclopedia, « St. Monica ».

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  11. Saint Augustin, Confessions, livre III, ch. 12 (21) : Monique supplie un évêque (ancien manichéen revenu à la foi) d'argumenter avec Augustin ; il refuse, le jugeant inaccessible, et conseille la prière ; pressé par les larmes de la mère, il lui dit : « Va, continue ainsi ; il est impossible que le fils de tant de larmes périsse » (latin : « fieri non potest, ut filius istarum lacrimarum pereat »). Augustin précise qu'elle reçut ces mots « comme s'ils avaient retenti du ciel ». Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110103.htm).

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  12. Saint Augustin, Confessions, livre VI, ch. 2 (2) : Monique, qui apportait comme en Afrique gâteaux, pain et vin aux oratoires des saints, renonce à cet usage dès qu'elle apprend que l'évêque Ambroise l'a interdit — obéissance si prompte qu'Augustin s'en émerveille. Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110106.htm).

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  13. Saint Augustin, Confessions, livre IX, ch. 10 (23-25) : l'extase d'Ostie. Accoudés à une fenêtre sur un jardin intérieur, Monique et Augustin s'entretiennent seuls et doucement de la vie éternelle des saints ; montant des créatures jusqu'au-delà des cieux, ils « effleurent un peu » la Sagesse éternelle de tout l'élan du cœur, avant de redescendre vers le langage humain. Modèle classique de la contemplation chrétienne. Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110109.htm).

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  14. Saint Augustin, Confessions, livre IX, ch. 10 (26) : peu après l'extase, Monique déclare n'avoir plus aucun attrait pour cette vie ; son unique désir était de voir Augustin « chrétien catholique » avant de mourir, et Dieu le lui a accordé surabondamment puisqu'elle le voit « mépriser tout bonheur terrestre » pour servir Dieu : « que fais-je donc ici encore ? ». Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110109.htm).

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  15. Saint Augustin, Confessions, livre IX, ch. 11 (27) : malade, Monique demande à ses fils de l'ensevelir « n'importe où » et de ne pas s'en troubler, ne réclamant qu'une chose : « souvenez-vous de moi à l'autel du Seigneur, où que vous soyez » ; à ceux qui s'étonnent qu'elle ne craigne pas de mourir loin de sa patrie, elle répond : « Rien n'est loin de Dieu (Nihil longe est Deo) ; il n'est pas à craindre qu'à la fin du monde il ne sache où me reprendre. » Texte français : traduction libre d'après le latin ; cf. trad. anglaise NPNF1-01 / J. G. Pilkington (newadvent.org/fathers/110109.htm).

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