Le totalitarisme est le régime — et, plus profondément, l'idéologie — dans lequel un État ou un parti unique prétend régir la totalité de l'existence humaine : non seulement les lois et l'économie, mais les consciences, les familles, les croyances, la mémoire, jusqu'aux pensées intimes. Là où une dictature ordinaire se contente d'interdire l'opposition, le totalitarisme veut occuper l'homme tout entier et façonner un « homme nouveau » à son image.[1][2]
Pour la doctrine sociale de l'Église, le totalitarisme n'est pas un simple excès d'autorité : c'est une erreur sur l'homme. En revendiquant le tout, l'État ou le parti se met à la place de Dieu et nie ce qui, dans la personne, échappe par nature à tout pouvoir terrestre — sa dignité transcendante, son âme, sa conscience, son ordination à une fin éternelle.[3] C'est pourquoi l'Église a vu dans les grands totalitarismes du XXᵉ siècle, qu'ils fussent bruns (fascisme, national-socialisme) ou rouges (communisme athée), une même racine : le refus de Dieu comme mesure ultime de la société.[4][5]
Le mot lui-même est né en Italie en 1923, d'abord comme une insulte lancée par les adversaires de Mussolini, avant d'être fièrement revendiqué par le régime fasciste : « Tout dans l'État, rien hors de l'État, rien contre l'État. »[6][7] Face à cette prétention, Pie XI forgea la réponse catholique décisive entre 1931 et 1937, dénonçant la « statolâtrie païenne » et l'« idolâtrie » de la race, du peuple ou de l'État.[8][9] Jean-Paul II, qui avait vu de près les deux totalitarismes en Pologne, en donna en 1991 l'analyse la plus pénétrante dans l'encyclique Centesimus annus.[10]
Cet article expose ce qu'est le totalitarisme, pourquoi l'Église le condamne sans appel, comment le magistère l'a affronté au XXᵉ siècle au prix du sang de ses martyrs, et sous quelles formes plus douces — « religion séculière », « colonisation idéologique » — la tentation totalitaire continue de se présenter aujourd'hui. Il suppose, sans les redoubler, les articles voisins consacrés à la dignité de la personne, au bien commun, à la subsidiarité et à la liberté religieuse.
Qu'est-ce que le totalitarisme ?
L'État qui veut être le tout
Le mot totalitarisme dit d'emblée l'essentiel : il s'agit d'un pouvoir qui réclame le tout (totalitas). Une monarchie absolue, une dictature militaire, une oligarchie autoritaire confisquent le pouvoir politique ; le totalitarisme, lui, veut bien davantage. Il veut l'âme. Il prétend donner à l'homme sa vérité, sa morale, ses fins, son histoire et jusqu'à ses émotions, et n'accepte aucune sphère — religieuse, familiale, intellectuelle, intérieure — qui lui échapperait.[11][12]
C'est ce que résume la formule la plus célèbre du fascisme italien, due à Benito Mussolini et au philosophe Giovanni Gentile dans la Doctrine du fascisme de 1932 :
« Tout dans l'État, rien hors de l'État, rien contre l'État. » — Benito Mussolini et Giovanni Gentile, La Doctrine du fascisme, entrée « Fascisme » de l'Encyclopédie italienne, 1932[13]
Une telle phrase n'est pas une métaphore : elle énonce un programme. Si rien n'existe légitimement hors de l'État, alors la famille, l'école, le syndicat, l'Église, la science et la conscience ne sont plus que des organes de l'État, vivant de sa permission et révocables par lui. C'est exactement le point que la doctrine catholique refuse : il existe des réalités antérieures et supérieures à l'État — la personne, la famille, la vérité, Dieu — devant lesquelles le pouvoir politique doit s'arrêter.[14][15]
Aux origines d'un mot : de l'insulte antifasciste à la fierté du régime
Fait remarquable, ce sont les adversaires du fascisme qui ont inventé le mot. L'écrivain et homme politique libéral Giovanni Amendola parle d'un « sistema totalitario » dès le 12 mai 1923, dans le journal Il Mondo, pour dénoncer la prétention du fascisme à occuper toute la vie publique italienne ; le substantif « totalitarismo » apparaît chez Lelio Basso en janvier 1925.[16][17] Le terme est donc né péjoratif, comme une dénonciation de l'étouffement de la liberté de conscience.
Or, par un retournement révélateur, Mussolini s'empara du mot et le retourna en titre de gloire, revendiquant pour le fascisme une « volonté totalitaire ». L'Italie fasciste fut le seul État du XXᵉ siècle à se proclamer ouvertement « totalitaire ».[18] Ce détail n'est pas anecdotique : il montre que le totalitarisme se reconnaît lui-même comme une ambition d'absorption intégrale, et non comme une simple méthode de gouvernement.
Totalitarisme, autoritarisme, dictature : ne pas confondre
Toute dictature n'est pas un totalitarisme, et l'Église ne confond pas les deux. Un régime peut être injuste, autoritaire, oppressif, sans pour autant prétendre refaçonner l'homme. La distinction, classique en science politique, est essentielle pour comprendre la condamnation catholique : ce que l'Église réprouve dans le totalitarisme, ce n'est pas seulement la dureté du pouvoir, c'est sa prétention totale sur la personne.[19][20]
Le tableau suivant compare trois formes de pouvoir selon ce qu'elles exigent du citoyen.
| Forme de pouvoir | Ce qu'il exige | Sphère privée et religieuse | Visée sur l'homme |
|---|---|---|---|
| Démocratie de droit | L'obéissance aux lois justes, le respect du bien commun | Protégée comme un droit antérieur à l'État | Servir la personne et ses libertés |
| Régime autoritaire | La soumission politique, l'absence d'opposition | Tolérée tant qu'elle ne menace pas le pouvoir | Garder le pouvoir, sans refaire l'homme |
| Totalitarisme | L'adhésion totale, l'enthousiasme obligatoire | Absorbée, surveillée, instrumentalisée | Créer un « homme nouveau » à l'image de l'idéologie |
La frontière décisive passe à la dernière colonne. Le régime autoritaire dit : « Ne t'oppose pas. » Le régime totalitaire dit : « Pense, crois, aime, espère comme je te l'ordonne. » C'est cette seconde exigence — la mainmise sur l'intériorité — que la foi catholique tient pour radicalement impossible et impie, parce que « il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (Ac 5, 29).[21]
Les traits constants du phénomène
Par-delà la diversité des idéologies (race, classe, nation), les régimes totalitaires présentent une famille de traits convergents, que l'analyse politique du XXᵉ siècle — notamment celle d'Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme (1951) — a mis en lumière : une idéologie officielle prétendant tout expliquer ; un parti unique fusionné avec l'État ; le monopole des moyens de communication, de l'éducation et de la force ; la terreur et la surveillance érigées en système ; et le culte d'un chef ou d'une avant-garde infaillible.[22] L'Église n'a pas attendu cette analyse pour percevoir le cœur du phénomène, mais elle en reconnaît l'exactitude descriptive — tout en allant plus loin, car elle en nomme la racine spirituelle.
Pourquoi l'Église condamne-t-elle le totalitarisme ?
La racine : la négation de la dignité transcendante de la personne
Le diagnostic catholique le plus profond a été formulé par Jean-Paul II en 1991. Pour lui, le totalitarisme n'est pas d'abord une erreur d'organisation : c'est une erreur sur l'identité de l'homme. Il en désigne la source en une phrase devenue classique :
« La racine du totalitarisme moderne se trouve dans la négation de la dignité transcendante de la personne humaine, image visible du Dieu invisible et, par là même, sujet par nature de droits que personne ne peut violer : ni l'individu, ni le groupe, ni la classe, ni la nation, ni l'État. » — Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 44, 1ᵉʳ mai 1991[23]
Tout est dit dans cette phrase. Si l'homme est « image de Dieu », il porte en lui une valeur que nul pouvoir n'a créée et que nul pouvoir ne peut donc supprimer. Ses droits fondamentaux ne sont pas des concessions de l'État : ils lui sont antérieurs. Le totalitarisme, à l'inverse, suppose que l'homme n'est rien d'autre que ce que la collectivité décide qu'il soit — un produit de la race, de la classe ou de la nation. Ôtez la dignité transcendante, et plus rien ne fait obstacle à l'absorption de la personne dans le « tout ».[24][25]
Quand l'État se fait dieu : la statolâtrie
Le totalitarisme est ainsi, au sens propre, une idolâtrie politique : il divinise une réalité créée — l'État, le parti, la race, le chef — et lui rend le culte qui n'appartient qu'à Dieu. Pie XI a frappé ce travers d'un mot resté célèbre dès 1931, en dénonçant la prétention fasciste à monopoliser la jeunesse italienne :
« Une véritable et authentique statolâtrie païenne, qui n'est pas moins en opposition avec les droits naturels de la famille qu'avec les droits surnaturels de l'Église. » — Pie XI, Non abbiamo bisogno, 29 juin 1931[26]
Six ans plus tard, c'est contre l'idolâtrie nazie de la race qu'il s'élève, dans une encyclique exceptionnellement écrite en allemand et lue en chaire dans toute l'Allemagne le dimanche des Rameaux 1937 :
« Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l'État, ou la forme de l'État, ou les dépositaires du pouvoir [...] pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les diviniser par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l'ordre des choses créé et ordonné par Dieu. » — Pie XI, Mit brennender Sorge, 14 mars 1937[27]
Ces deux textes disent la même chose sous deux ciels différents : dès qu'une réalité terrestre se proclame valeur suprême, elle usurpe la place de Dieu et écrase l'homme. La statolâtrie n'est pas un excès de patriotisme ; c'est une fausse religion.
La négation de Dieu, mère du totalitarisme
Pourquoi cette idolâtrie advient-elle ? Parce que, lorsque la société cesse de reconnaître Dieu comme mesure du bien et du mal, elle ne peut plus reconnaître à l'homme aucune dignité qu'elle n'aurait elle-même décrétée. C'est l'enseignement, d'une grande densité, du Catéchisme de l'Église catholique :
« Les sociétés qui ignorent cette inspiration ou la refusent au nom de leur indépendance par rapport à Dieu sont amenées à chercher en elles-mêmes ou à emprunter à une idéologie leurs références et leur fin, et, n'admettant pas que l'on défende un critère objectif du bien et du mal, se donnent sur l'homme et sur sa destinée un pouvoir totalitaire, déclaré ou sournois, comme le montre l'histoire. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2244[28]
Jean-Paul II faisait le même diagnostic : « la première cause » de la conception erronée de la personne et de la société, écrivait-il, « est l'athéisme ».[29] Là où Dieu est nié ou évacué, il reste un trône vide — et l'idéologie s'y installe. Le totalitarisme communiste l'a montré jusqu'au bout : en faisant de l'athéisme un dogme d'État, il a logiquement « dépouill[é] l'homme de sa liberté » et « enlev[é] à la personne humaine toute la dignité » qui lui revient, comme l'a dénoncé Pie XI dans Divini Redemptoris.[30]
« Le communisme dépouille l'homme de sa liberté, principe spirituel de la conduite morale ; il enlève à la personne humaine toute la dignité et tout l'appui moral grâce auquel elle peut résister aux assauts des passions aveugles. » — Pie XI, Divini Redemptoris, 19 mars 1937[31]
Le totalitarisme contre les quatre principes de la doctrine sociale
La condamnation du totalitarisme n'est pas un appendice de la doctrine sociale : elle en découle directement. Le totalitarisme nie en effet, l'un après l'autre, les quatre principes permanents de l'enseignement social de l'Église.
- Il nie la dignité de la personne, en faisant de l'homme un moyen au service du « tout ».[32]
- Il pervertit le bien commun, qu'il confond avec l'intérêt du parti ou de la race, alors que le bien commun véritable est « l'ensemble des conditions sociales qui permettent à la personne d'atteindre son épanouissement ».[33]
- Il détruit la subsidiarité, en absorbant les corps intermédiaires — familles, associations, communes, Églises — au lieu de les soutenir.[34]
- Il falsifie la solidarité, qu'il remplace par la fusion forcée des individus dans une masse anonyme.[35]
Le totalitarisme apparaît ainsi comme l'anti-doctrine sociale par excellence : il prend chacun des principes que l'Église défend et le retourne en son contraire. C'est pourquoi la subsidiarité, formulée par Pie XI dès 1931, fut explicitement pensée contre la double menace de l'étatisme absorbant et du collectivisme totalitaire.[36]
Le magistère face aux totalitarismes du XXᵉ siècle
L'Église ne s'est pas contentée de principes abstraits : elle a affronté les totalitarismes au moment même où ils se déployaient, souvent seule et à grand risque. La chronologie de ses interventions dessine une doctrine cohérente, du fascisme italien jusqu'au Compendium de 2004.
- 29 juin 1931Non abbiamo bisogno — Pie XI
Contre la prétention du régime fasciste à monopoliser l'éducation de la jeunesse, Pie XI dénonce une « statolâtrie païenne » et défend les droits de la famille et de l'Église.
- 14 mars 1937Mit brennender Sorge — Pie XI
Écrite en allemand et lue en chaire dans tout le Reich, l'encyclique condamne l'idolâtrie nazie de la race, du sang et de l'État, et la divinisation du chef.
- 19 mars 1937Divini Redemptoris — Pie XI
Cinq jours plus tard, Pie XI condamne le communisme athée, jugé « intrinsèquement pervers », parce qu'il nie Dieu et dépouille l'homme de sa liberté et de sa dignité.
- 20 octobre 1939Summi Pontificatus — Pie XII
Au seuil de la guerre, Pie XII dénonce les erreurs qui font de l'État une fin absolue et qui oublient la loi divine et la solidarité du genre humain.
- 7 décembre 1965Gaudium et spes et Dignitatis humanae — Vatican II
Le Concile affirme les droits inviolables de la personne et de la conscience, et fonde en droit la liberté religieuse face à toute contrainte de l'État.
- 1ᵉʳ mai 1991Centesimus annus — Jean-Paul II
Bilan de la chute du communisme : Jean-Paul II identifie la racine du totalitarisme dans la négation de la dignité transcendante de la personne.
- 2004Compendium de la doctrine sociale de l'Église
La synthèse magistérielle stabilise l'enseignement : Dieu reconnu est le rempart contre la vision totalitaire de l'État.
1931 : Pie XI contre la statolâtrie fasciste
La première grande confrontation eut lieu en Italie même. Le régime de Mussolini, après les accords du Latran (1929), entreprit de dissoudre les organisations catholiques de jeunesse pour réserver l'éducation des jeunes au parti. Pie XI répliqua par Non abbiamo bisogno, rédigée en italien — fait rarissime — pour être lue directement par le peuple italien. Le pape y reconnaissait à l'État ses droits légitimes, mais refusait absolument qu'il « absorbe entièrement la jeunesse, depuis la première enfance jusqu'à l'âge adulte, au profit exclusif d'un parti, d'un régime ».[37] La revendication d'une éducation « totalitaire » y était nommée pour ce qu'elle est : une usurpation des droits de la famille et de Dieu.
Mars 1937 : la double condamnation, brune et rouge
L'année 1937 reste un sommet de la lucidité magistérielle. En l'espace de cinq jours, Pie XI condamna les deux totalitarismes les plus puissants de son temps. Le 14 mars, Mit brennender Sorge frappait le national-socialisme et son idolâtrie de la race.[38] Le 19 mars, Divini Redemptoris condamnait le communisme athée comme un système « rempli d'erreurs et de sophismes », « intrinsèquement pervers », avec lequel « on ne peut admettre, sur aucun terrain, la collaboration » de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne.[39]
Cette symétrie est doctrinalement décisive. Elle interdit de réduire la condamnation catholique à une querelle politique de droite ou de gauche : ce que l'Église refuse, c'est le principe totalitaire lui-même, sous toutes ses couleurs. Le fascisme divinise la nation, le nazisme la race, le communisme la classe ; tous trois divinisent une réalité créée et écrasent la personne. L'analyse vaut pour le communisme comme pour les régimes fascistes, sans symétrie morale forcée mais sans complaisance d'aucun côté.
Pie XII et la défense de la personne
Élu quelques jours avant la guerre, Pie XII consacra sa première encyclique, Summi Pontificatus (20 octobre 1939), à dénoncer les « erreurs » qui dissolvent l'homme et la société : l'oubli de la loi divine, la négation de l'unité du genre humain, et surtout la prétention de l'État à être « la fin dernière de la vie humaine, le critère suprême de l'ordre moral et juridique ».[40] Tout au long de la guerre, ses radiomessages de Noël développèrent une véritable charte des droits de la personne que nul État ne peut violer : droit à la vie, à l'intégrité du corps, au culte de Dieu, au mariage et à l'éducation des enfants.[41]
Vatican II : la personne, la conscience, la liberté religieuse
Le concile Vatican II (1962-1965) recueillit cet héritage et le transforma en doctrine positive. La constitution Gaudium et spes proclame que l'ordre social « doit toujours avoir pour fin le progrès des personnes » et non l'inverse, et loue les régimes où « le plus grand nombre possible de citoyens » participe librement à la vie publique.[42] Surtout, la déclaration Dignitatis humanae fonde en droit la liberté religieuse : en matière religieuse, « nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience ni empêché d'agir selon sa conscience ».[43] C'est le verrou anti-totalitaire par excellence, puisque le totalitarisme commence toujours par vouloir prendre la conscience.
Jean-Paul II : témoin et théologien du totalitarisme
Nul pape n'a connu le totalitarisme d'aussi près que Karol Wojtyła, qui vécut sous l'occupation nazie puis sous le régime communiste polonais. Devenu Jean-Paul II, il en livra l'analyse la plus mûre dans Centesimus annus (1991), au lendemain de l'effondrement du bloc soviétique. Il y montre comment l'État totalitaire, ayant nié toute mesure transcendante, « tend à absorber en lui-même la nation, la société, la famille, les communautés religieuses et les personnes elles-mêmes ».[44] Et il assigne à l'Église un rôle précis : en défendant sa propre liberté, elle défend celle de tous.
« En défendant sa propre liberté, l'Église défend la personne [...], elle défend la dignité transcendante de la personne humaine. » — Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 46, 1991[45]
Le Catéchisme et le Compendium : la doctrine stabilisée
Avec le Catéchisme (1992) puis le Compendium de la doctrine sociale de l'Église (2004), l'enseignement atteint sa forme stable. Le Catéchisme rappelle que l'Église, « qui ne se confond d'aucune manière avec la communauté politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine ».[46] Le Compendium, de son côté, place explicitement la reconnaissance de Dieu comme rempart contre la vision totalitaire : c'est en confessant un Dieu transcendant que la société se garde de se diviniser elle-même.[47] Ce qui était cri prophétique chez Pie XI est devenu doctrine ordonnée.
Le sang des martyrs : l'Église éprouvée par les totalitarismes
La condamnation du totalitarisme ne fut pas, pour l'Église, une affaire de théorie. Le XXᵉ siècle fut le plus grand siècle de martyrs de toute l'histoire chrétienne, et la plupart de ces martyrs tombèrent sous des régimes totalitaires : camps nazis, goulags soviétiques, persécutions en Espagne, au Mexique, dans les pays de l'Est, en Asie communiste. Jean-Paul II tint à ce que la mémoire de ces « témoins de la foi » ne se perde pas, et fit dresser des listes pour le Jubilé de l'an 2000.[48]
Quelques figures résument ce témoignage. Saint Maximilien Kolbe, prêtre franciscain, offrit sa vie à Auschwitz en 1941 à la place d'un père de famille, démontrant que face à la machine totalitaire qui réduit l'homme à un numéro, la charité d'un seul rétablit toute la dignité de la personne.[49] Sainte Edith Stein (Thérèse-Bénédicte de la Croix), juive convertie et carmélite, mourut gazée à Auschwitz en 1942, victime de l'idolâtrie raciale dénoncée par Mit brennender Sorge.[50] Des milliers de prêtres, religieux et laïcs périrent dans les goulags pour avoir refusé de remettre leur conscience à l'État.
Ce martyre est, en un sens, la réfutation vivante du totalitarisme. Là où le régime prétend posséder l'homme tout entier, le martyr oppose ce qui ne se livre pas : « Ils ne peuvent tuer que le corps. » Le sang des martyrs prouve qu'il existe dans l'homme un point que nul État ne peut atteindre — précisément cette dignité transcendante que la doctrine sociale tient pour le fondement de tout.[51]
Les nouveaux visages du totalitarisme
Le totalitarisme « doux » et la « religion séculière »
Les grands totalitarismes du XXᵉ siècle se sont effondrés, mais l'Église avertit que la tentation, elle, demeure — sous des formes plus douces et plus insidieuses. Jean-Paul II décrit ainsi le danger d'une politique qui, ayant perdu Dieu, se met à promettre le salut sur terre :
« Quand les hommes croient posséder le secret d'une organisation sociale parfaite qui rende le mal impossible, ils pensent aussi pouvoir utiliser tous les moyens, même la violence ou le mensonge, pour la réaliser. La politique devient alors une "religion séculière" qui croit pouvoir bâtir le paradis en ce monde. » — Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 25, 1991[52]
Cette « religion séculière » n'a pas toujours besoin de camps ni de parti unique. Elle peut prendre le visage d'un conformisme idéologique diffus, d'une pression culturelle qui décourage la dissidence, d'un appareil médiatique et juridique qui impose une vision unique de l'homme tout en se présentant comme une simple évidence. Le totalitarisme classique imposait par la terreur ; sa version douce impose par l'uniformisation des esprits.
Idéologie, « colonisation idéologique », dictature du relativisme
Les papes récents ont nommé ces formes nouvelles. Benoît XVI a mis en garde contre une « dictature du relativisme » qui, sous couvert de tolérance, refuse toute vérité objective sur l'homme — et prive ainsi la personne du seul fondement qui la protège du pouvoir.[53] Le pape François a dénoncé à plusieurs reprises la « colonisation idéologique », par laquelle des puissances économiques ou culturelles imposent à des peuples entiers une anthropologie étrangère, souvent en conditionnant leur aide à l'acceptation de cette idéologie.[54] Dans les deux cas, on retrouve le geste totalitaire fondamental : décider à la place de l'homme ce qu'il doit être, en niant qu'il existe une vérité de la personne antérieure à tout pouvoir.
Ce que l'Église oppose au totalitarisme
À la prétention totale, la doctrine sociale n'oppose pas l'individualisme — qui n'est qu'un autre oubli de la vérité de l'homme — mais un ordre social fondé sur quatre remparts. D'abord, la primauté de Dieu et la dignité transcendante de la personne, qui place l'homme hors de portée de tout pouvoir.[55] Ensuite, la liberté de conscience et de religion, premier espace que nul État ne peut envahir.[56] Puis la vie des corps intermédiaires — familles, associations, communes, Églises — protégés par la subsidiarité et dont la richesse fait obstacle à l'absorption.[57] Enfin, la reconnaissance que le pouvoir politique est au service du bien commun, non son maître.[58][59]
Le totalitarisme demeure ainsi, pour la pensée catholique, l'exemple-limite de ce qui arrive quand on retire Dieu de la cité : non pas une cité sans dieu, mais une cité où l'État se fait dieu. La réponse de l'Église tient en une conviction inébranlable, éprouvée par le sang de ses martyrs : l'homme appartient à Dieu avant d'appartenir à César, et c'est précisément cette appartenance première qui le rend libre.
Pour aller plus loin
- La dignité de la personne humaine — le fondement nié par tout totalitarisme.
- La liberté religieuse — le premier verrou anti-totalitaire selon Vatican II.
- La liberté de conscience — ce que l'État ne peut jamais s'approprier.
- La subsidiarité — le principe explicitement formulé contre l'étatisme et le collectivisme.
- Le bien commun — sa vérité, défigurée par le totalitarisme.
- L'autorité politique selon l'Église — l'autorité légitime, distincte du pouvoir total.
- La démocratie selon l'Église — le régime que l'Église apprécie sans l'idolâtrer.
- Le communisme — l'une des grandes incarnations du totalitarisme au XXᵉ siècle.
Notes et références
Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, Harcourt, Brace & Co., New York, 1951 (trad. fr. Les Origines du totalitarisme, Gallimard/Seuil). Ouvrage de référence sur la description du phénomène totalitaire (idéologie totale, parti-État, terreur, monopole). Source académique citée ici comme description, non comme autorité doctrinale.
1 11 22Catéchisme de l'Église catholique, § 2244 : « Les sociétés qui ignorent cette inspiration ou la refusent au nom de leur indépendance par rapport à Dieu sont amenées à chercher en elles-mêmes ou à emprunter à une idéologie leurs références et leur fin, et, n'admettant pas que l'on défende un critère objectif du bien et du mal, se donnent sur l'homme et sur sa destinée un pouvoir totalitaire, déclaré ou sournois, comme le montre l'histoire. »
2 5 20 28 35Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 44, 1ᵉʳ mai 1991 (texte intégral sur vatican.va) : « La racine du totalitarisme moderne se trouve dans la négation de la dignité transcendante de la personne humaine, image visible du Dieu invisible et, par là même, sujet par nature de droits que personne ne peut violer : ni l'individu, ni le groupe, ni la classe, ni la nation, ni l'État. »
3 10 23 24 32 51 55Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 13, 1991 : « Si on se demande [...] d'où naît cette conception erronée de la nature de la personne humaine et de la personnalité de la société, il faut répondre que la première cause en est l'athéisme. »
4 29Giovanni Amendola, article du quotidien Il Mondo, 12 mai 1923, où apparaît l'expression « sistema totalitario » appliquée au fascisme, dans un sens critique. Première attestation connue de l'adjectif totalitario. Cf. notice « Totalitarismo », Enciclopedia Treccani.
6 16Benito Mussolini et Giovanni Gentile, La Dottrina del fascismo, entrée « Fascismo » de l'Enciclopedia Italiana, 1932. Texte original italien : « Tutto nello Stato, niente al di fuori dello Stato, nulla contro lo Stato. » Le fascisme italien fut le seul régime du XXᵉ siècle à se proclamer ouvertement « totalitaire ».
7 13 18Pie XI, encyclique Non abbiamo bisogno, 29 juin 1931 (texte sur vatican.va) : dénonciation d'une « vera e propria statolatria pagana » (« une véritable et authentique statolâtrie païenne ») et de la volonté de monopoliser la jeunesse « au profit exclusif d'un parti, d'un régime ».
8 26 37Pie XI, encyclique Mit brennender Sorge, 14 mars 1937 (rédigée en allemand, lue en chaire le dimanche des Rameaux 1937). Traduction française : « Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l'État, ou la forme de l'État, ou les dépositaires du pouvoir [...] pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les diviniser par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l'ordre des choses créé et ordonné par Dieu. »
9 27 38Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 45, 1991 : l'État totalitaire « tend à absorber en lui-même la nation, la société, la famille, les communautés religieuses et les personnes elles-mêmes » ; « la culture et la pratique du totalitarisme comportent [...] le refus de la liberté et de la dignité de la personne humaine. »
12 19 34 44 57Catéchisme de l'Église catholique, § 2245 : « L'Église, qui en raison de sa charge et de sa compétence ne se confond d'aucune manière avec la communauté politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine. »
14 46 58Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, n. 74-75 : l'ordre social « doit toujours avoir pour fin le progrès des personnes » ; éloge des régimes où, « dans une authentique liberté, le plus grand nombre possible de citoyens participe aux affaires publiques », avec garantie des droits de la personne.
15 33 42 59Lelio Basso, revue La rivoluzione liberale, 2 janvier 1925 : première attestation du substantif « totalitarismo ». Cf. notice « Totalitarismo », Enciclopedia Treccani.
17Actes des Apôtres 5, 29 : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (trad. Bible de Jérusalem).
21Catéchisme de l'Église catholique, § 1881 : « Chaque communauté se définit par sa fin [...]. La personne humaine est et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions sociales. »
25Pie XI, encyclique Divini Redemptoris, 19 mars 1937, n. 10 : « Le communisme dépouille l'homme de sa liberté, principe spirituel de la conduite morale ; il enlève à la personne humaine toute la dignité et tout l'appui moral grâce auquel elle peut résister aux assauts des passions aveugles. »
30 31Pie XI, encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931, n. 79-80 : formulation du principe de subsidiarité, conçu contre l'absorption étatique des corps inférieurs. Cf. l'article Ignispedia La subsidiarité.
36Pie XI, Divini Redemptoris, 19 mars 1937, n. 58 et passim : le communisme y est qualifié de « intrinsèquement pervers » (intrinsecamente perverso), système « rempli d'erreurs et de sophismes » avec lequel aucune collaboration n'est admissible pour qui veut sauver la civilisation chrétienne.
39Pie XII, encyclique Summi Pontificatus, 20 octobre 1939 : dénonciation des erreurs qui font de l'État « la fin dernière de la vie humaine, le critère suprême de l'ordre moral et juridique » ; les radiomessages de Noël (notamment 1942) développent une charte des droits inviolables de la personne.
40 41Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae, 7 décembre 1965, n. 2 : en matière religieuse, « nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience, ni empêché d'agir selon sa conscience », dans de justes limites.
43 56Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 46, 1991 : « En défendant sa propre liberté, l'Église défend la personne [...], elle défend la dignité transcendante de la personne humaine. » Le même numéro affirme que l'Église « apprécie le système de la démocratie » qui assure la participation des citoyens et le contrôle des gouvernants.
45Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Libreria Editrice Vaticana, 2004, n. 48 : la reconnaissance de Dieu transcendant est présentée comme le rempart contre la vision totalitaire de l'État (entrée « Dieu et vision totalitaire de l'État » de l'index analytique).
47Jean-Paul II, lettre apostolique Tertio millennio adveniente, 10 novembre 1994, n. 37 : appel à recueillir la mémoire des « témoins de la foi » du XXᵉ siècle, dont « les martyrs » tombés sous les persécutions totalitaires ; mise en œuvre lors de la commémoration œcuménique du 7 mai 2000 au Colisée.
48Saint Maximilien-Marie Kolbe (1894-1941), prêtre franciscain conventuel, mort au camp d'Auschwitz le 14 août 1941 après s'être offert à la place d'un détenu condamné, Franciszek Gajowniczek. Canonisé par Jean-Paul II le 10 octobre 1982 et proclamé « martyr de la charité ».
49Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein) (1891-1942), philosophe juive convertie, carmélite, déportée et assassinée à Auschwitz le 9 août 1942. Canonisée par Jean-Paul II le 11 octobre 1998 et proclamée copatronne de l'Europe en 1999.
50Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 25, 1991 : « La politique devient alors une "religion séculière" qui croit pouvoir bâtir le paradis en ce monde. »
52Cardinal Joseph Ratzinger, homélie de la messe Pro eligendo Romano Pontifice, 18 avril 2005 : mise en garde contre une « dittatura del relativismo » (« dictature du relativisme ») qui ne reconnaît rien comme définitif et fait du moi et de ses désirs l'ultime mesure.
53Pape François, dénonciations répétées de la « colonisation idéologique », notamment dans l'exhortation Amoris laetitia, 19 mars 2016, n. 40, et lors de plusieurs discours (Philippines, 2015) : l'imposition à des peuples d'une anthropologie étrangère, souvent liée à des conditions économiques.
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