L'économie du don désigne l'ensemble des réflexions et des pratiques qui cherchent à faire une place réelle au don, à la gratuité et à la communion à l'intérieur même de la vie économique — et non pas seulement à côté d'elle, dans la sphère privée de la charité. La question est simple à formuler et redoutable à tenir : une économie peut-elle reposer sur autre chose que l'échange intéressé, le contrat et la recherche du profit ? Et si oui, sans sombrer ni dans l'utopie ni dans la ruine ?
Pour la pensée économique dominante, l'affaire est entendue : l'économie est le royaume de l'échange contractuel — je donne pour recevoir, do ut des. Le don, lui, serait renvoyé hors du marché, dans la famille, l'amitié, la charité ou l'aumône. La doctrine sociale de l'Église conteste frontalement ce partage. Dans l'encyclique Caritas in Veritate (2009), Benoît XVI affirme que « dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l'intérieur de l'activité économique normale »[1]. Ce n'est pas un vœu pieux : c'est une thèse économique et anthropologique précise.
Cette thèse s'enracine dans une certitude plus profonde encore : l'homme lui-même est fait pour le don. « L'amour dans la vérité place l'homme devant l'étonnante expérience du don […]. L'être humain est fait pour le don ; c'est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance »[2]. Une économie qui ignore cette dimension n'est pas seulement injuste : elle est fausse sur l'homme.
Cet article expose d'abord ce que recouvre — et ne recouvre pas — l'économie du don ; il en montre les racines anthropologiques, bibliques et patristiques ; il déploie la doctrine sociale qui lui donne sa charpente, de la destination universelle des biens à Caritas in Veritate ; il décrit l'expérience concrète de l'Économie de communion née en 1991 ; il recense les autres formes actuelles d'économie du don ; enfin il affronte les objections sérieuses, avant d'ouvrir sur le sens spirituel ultime : tout don humain est l'écho d'un Dieu qui, le premier, se donne.
Qu'est-ce que l'« économie du don » ?
L'expression « économie du don » circule dans plusieurs disciplines — anthropologie, sociologie, économie hétérodoxe, théologie morale — avec des accents différents. Avant tout développement, il faut donc poser le vocabulaire et écarter les malentendus.
Don, gratuité, réciprocité : les mots du débat
Le don n'est pas un simple transfert de bien : c'est un acte par lequel une personne se déprend de quelque chose sans contrepartie contractuelle exigible. La gratuité en est la qualité : ce qui est donné l'est gratis, par surabondance, non par calcul. La réciprocité, enfin, désigne le mouvement par lequel le don suscite, sans l'imposer, un contre-don : il appelle une réponse libre, là où l'échange marchand solde la relation aussitôt qu'elle est née.
Cette distinction est décisive. Dans l'échange contractuel, la relation s'éteint dès que la transaction est close : chacun s'acquitte, plus rien n'est dû, les partenaires se séparent quittes. Dans le don, au contraire, le lien demeure : c'est précisément ce qui en fait un fait social, et non une simple opération économique.
Une économie qui n'abolit pas le marché, mais le dépasse
Il faut le dire d'emblée pour éviter le contresens le plus courant : l'économie du don, telle que la défend la doctrine sociale, ne prétend pas remplacer le marché ni abolir le profit. Benoît XVI est explicite : il s'agit d'« activités économiques qui, sans nier le profit, entendent aller au-delà de la logique de l'échange »[3]. Le marché reste un instrument légitime et nécessaire de coordination et d'efficacité ; mais il est insuffisant s'il prétend tout régir.
« Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 35[4]
Autrement dit : le marché lui-même, pour fonctionner, suppose des vertus qu'il ne produit pas — confiance, parole tenue, honnêteté, fraternité. Ces vertus relèvent de la logique du don, non du contrat. Une économie purement contractuelle scie la branche sur laquelle elle est assise.
Ce que l'économie du don n'est pas
Trois confusions doivent être levées :
- Ce n'est pas la charité-pansement. L'économie du don ne consiste pas à faire des affaires durement puis à reverser une part aux pauvres pour se donner bonne conscience. Le don doit pénétrer l'acte économique lui-même — la manière de produire, d'employer, de fixer les prix, de traiter clients et fournisseurs — et non seulement l'usage des bénéfices.
- Ce n'est pas le collectivisme. L'Église n'a jamais confondu communion et collectivisation forcée. Le partage des premiers chrétiens était libre ; le communisme du XXᵉ siècle, lui, abolit la propriété par la contrainte de l'État. La doctrine sociale maintient le droit à la propriété privée, tout en le subordonnant à la destination universelle des biens.
- Ce n'est pas de la naïveté économique. Donner sans compétence, sans gestion, sans pérennité, ce n'est pas être généreux : c'est être imprudent. Les expériences sérieuses d'économie du don sont portées par de vraies entreprises, rentables, gérées par des personnes compétentes.
Les racines anthropologiques : l'homme est fait pour le don
Avant d'être une thèse économique, l'économie du don est une thèse sur l'homme. Si l'être humain n'était qu'un agent maximisant son intérêt — l'homo œconomicus des manuels —, le don serait au mieux un luxe, au pire une faute de calcul. Tout change si l'homme est, en son fond, un être de relation et de don.
Mauss et la découverte du don comme « fait social total »
Le grand renversement vient, paradoxalement, d'un anthropologue non croyant. Dans son Essai sur le don (1923-1924), Marcel Mauss étudie les sociétés dites archaïques — la kula mélanésienne, le potlatch amérindien — et montre que le don y constitue un « fait social total » : un système d'obligations enchaînées de donner, recevoir et rendre qui structure toute la vie sociale, religieuse, juridique et économique[5]. Loin d'être marginal ou primitif, le don apparaît comme une forme première de l'échange humain, antérieure et plus englobante que le marché.
Mauss en tirait déjà une critique de l'économie purement utilitaire de son temps. La doctrine sociale catholique reprendra cette intuition en lui donnant un fondement plus profond : si le don précède l'échange, c'est parce que l'homme lui-même est antérieurement don reçu.
Gaudium et Spes 24 : se trouver en se donnant
La formule la plus dense de l'anthropologie chrétienne du don a été posée par le concile Vatican II :
« L'homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. » — Concile Vatican II, Gaudium et Spes, § 24[6]
Ce verset, l'un des plus cités de tout le concile, dit l'essentiel : l'homme ne se possède qu'en se donnant. Se replier sur soi pour se garder, c'est se perdre ; se donner, c'est se trouver. Ce paradoxe, qui est au cœur de l'Évangile (« qui veut sauver sa vie la perdra », Mt 16, 25), a une portée économique directe : une société qui n'apprend qu'à prendre et à accumuler se dessèche, tandis qu'une société qui sait donner se construit.
La gratuité au cœur de l'être
Benoît XVI radicalise encore : le don n'est pas seulement une belle conduite, c'est la structure même de l'existence humaine, parce que l'homme est lui-même un être reçu, créé par amour.
« L'amour dans la vérité place l'homme devant l'étonnante expérience du don. […] L'être humain est fait pour le don ; c'est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 34[7]
De là, une conséquence : une économie qui exclut par principe la gratuité ne se trompe pas seulement de moyens, elle se trompe d'homme. Elle traite l'être humain comme un pur calculateur, alors qu'il est fait pour autre chose. C'est pourquoi la doctrine sociale tient que la gratuité n'est pas un supplément d'âme facultatif, mais une condition de vérité de l'économie.
Les racines bibliques et patristiques
L'intuition de l'économie du don ne naît pas avec la doctrine sociale moderne : elle court à travers toute l'Écriture et la tradition patristique, où la possession est constamment relativisée par le don.
« Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir »
L'Évangile inverse la logique spontanée de l'accumulation. La parole que saint Paul attribue à Jésus condense ce renversement :
« Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. » — Actes des Apôtres 20, 35, citant une parole du Seigneur Jésus[8]
Le don y est présenté non comme une perte, mais comme un surcroît de bonheur : celui qui donne reçoit davantage que celui qui reçoit. Le même paradoxe se retrouve dans la promesse de Luc — « Donnez, et l'on vous donnera […] car on se servira pour vous de la mesure dont vous vous serez servis »[9] — et dans l'éloge paulinien du donateur joyeux :
« Que chacun donne selon ce qu'il a décidé dans son cœur, non d'un air contrarié ni par force, car Dieu aime celui qui donne avec joie. » — 2 Corinthiens 9, 7[10]
La gratuité chrétienne n'est donc ni triste ni contrainte : elle est joyeuse et libre, ce qui la distingue radicalement de l'impôt et du prélèvement forcé.
La communauté de Jérusalem : « tout en commun »
L'Église primitive a vécu une forme intense d'économie du don, que les Actes des Apôtres rapportent à deux reprises :
« La multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun. […] Il n'y avait parmi eux aucun indigent. » — Actes des Apôtres 4, 32-34[11]
Il faut lire ce texte avec justesse, comme le fait la tradition : ce partage était volontaire, fruit de la charité et non d'une réquisition. L'épisode d'Ananie et Saphire (Ac 5, 1-4) le montre clairement : Pierre rappelle à Ananie que son champ, avant la vente, lui appartenait, et que l'argent restait à sa libre disposition ; leur faute n'est pas d'avoir gardé du bien, mais d'avoir menti. La communauté des biens de Jérusalem n'abolit donc pas la propriété : elle la transfigure par le don.
Les Pères : la propriété au service de tous
Les Pères de l'Église ont prolongé cette ligne avec une force qui peut surprendre le lecteur moderne. Pour eux, le superflu du riche appartient déjà, en justice, au pauvre.
« Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre ; tu lui rends ce qui est à lui. Car ce que tu t'es approprié à toi seul, c'était pour l'usage de tous que cela avait été donné. » — Saint Ambroise de Milan, De Nabuthe[12]
Saint Basile de Césarée tient un langage aussi tranchant : le pain que tu gardes appartient à l'affamé, le manteau que tu enfermes appartient à celui qui est nu[13]. Ces formules ne nient pas la propriété ; elles en rappellent la fonction sociale : les biens sont donnés pour l'usage de tous. C'est exactement le principe que la doctrine sociale moderne nommera la destination universelle des biens, et qui constitue le pont entre l'Évangile du don et l'économie.
La doctrine sociale : la gratuité dans la vie économique
L'Église n'a jamais proposé de système économique clés en main. Mais elle a dégagé des principes qui donnent à l'économie du don sa charpente doctrinale.
La destination universelle des biens
Le premier de ces principes est la destination universelle des biens : Dieu a destiné la terre et ses richesses à tous les hommes et à tous les peuples ; la propriété privée en est une mise en œuvre légitime, mais subordonnée à cette destination première.
« Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité. » — Concile Vatican II, Gaudium et Spes, § 69[14]
Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église en fait le principe premier de tout l'ordre économique : la propriété, le marché, l'entreprise sont au service de cette destination, jamais l'inverse[15]. Le Catéchisme reprend : « L'appropriation des biens est légitime pour garantir la liberté et la dignité des personnes […]. Cependant, elle ne doit pas faire obstacle à la destination universelle des biens »[16]. On retrouve ici, dans le langage doctrinal, l'intuition d'Ambroise et de Basile.
Caritas in Veritate : le tournant du don
Le texte le plus explicite reste l'encyclique de Benoît XVI, Caritas in Veritate (2009), où la gratuité devient une catégorie proprement économique.
La logique du don à l'intérieur du marché
La thèse centrale est que le don ne doit pas rester à la porte de l'entreprise :
« Dans les relations marchandes, le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l'intérieur de l'activité économique normale. C'est là une exigence de l'homme dans le temps présent, mais aussi de la raison économique elle-même. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 36[17]
Benoît XVI plaide pour une pluralité de formes d'entreprise : à côté de l'entreprise privée tournée vers le profit et des entreprises publiques, « il est opportun que les organisations productrices qui poursuivent des buts mutualistes et sociaux puissent s'implanter et se développer »[18]. L'économie saine n'est pas un monolithe : c'est un écosystème où coexistent recherche du profit, service public et logique du don.
Sans gratuité, pas de justice
Plus radicalement encore, Benoît XVI affirme que la gratuité n'est pas un ajout sentimental à la justice : elle en est la condition.
« La justice […] n'est pas séparable de la charité. […] Si le marché de l'« équivalent » à donner et à recevoir suffisait, la société n'aurait pas besoin d'autres énergies. […] Sans la gratuité on ne parvient même pas à réaliser la justice. » — Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 38[19]
C'est l'un des points les plus profonds de la doctrine sociale récente : une société qui ne connaît que l'échange ne parvient même pas à être juste, parce que la justice elle-même suppose une fraternité qui la précède et la déborde. Le débat sur le juste salaire, sur la pauvreté ou sur la propriété trouve ici son horizon : aucune règle de justice, si fine soit-elle, ne tient sans la sève de la gratuité.
| Logique de l'échange (marché) | Logique du don (gratuité) | Articulation selon Caritas in Veritate |
|---|---|---|
| Contrat : do ut des | Don : surabondance libre | Les deux doivent coexister dans l'économie (§ 36) |
| Mesure l'équivalence | Excède toute mesure | La gratuité fonde et déborde la justice (§ 38) |
| Solde la relation | Crée et maintient le lien | Le marché a besoin de confiance qu'il ne produit pas (§ 35) |
| Suffit en apparence | Semble « non rentable » | Sans gratuité, pas même de justice (§ 38) |
L'économie de communion : une expérience concrète
Les principes resteraient abstraits sans une incarnation. La plus célèbre est l'Économie de communion (Economia di Comunione), née d'une intuition de Chiara Lubich, fondatrice du Mouvement des Focolari.
La naissance à São Paulo (mai 1991)
En mai 1991, Chiara Lubich se rend à São Paulo, au Brésil, alors frappé par une inflation vertigineuse et des inégalités béantes. Survolant la ville, elle est saisie par le contraste entre la « forêt de gratte-ciel » des quartiers riches et la « couronne d'épines » des favelas qui les encerclent[20]. De ce choc naît une proposition : que des entreprises liées au mouvement produisent normalement, mais mettent librement en commun leurs bénéfices pour combattre la misère. Dès la fin de 1991, 26 entreprises rejoignent le projet[21].
Le partage en trois parts
L'originalité de l'Économie de communion tient à sa règle de partage. Les entreprises qui adhèrent librement s'engagent à diviser leurs profits en trois parts :
| Part du profit | Destination | But |
|---|---|---|
| 1ʳᵉ part | L'entreprise elle-même | Réinvestissement, développement, emplois — assurer la pérennité |
| 2ᵉ part | Les personnes dans le besoin | Subvenir directement aux nécessités des plus pauvres |
| 3ᵉ part | La formation des « hommes nouveaux » | Diffuser une « culture du don » et de la réciprocité |
La troisième part est la plus singulière : elle ne finance ni l'entreprise ni l'aide directe, mais la formation des personnes à un nouveau rapport aux biens. Car pour Chiara Lubich, l'enjeu n'est pas seulement de redistribuer de l'argent : c'est de faire naître des hommes capables de vivre autrement l'économie.
Une « culture du don » contre une « culture de l'avoir »
Chiara Lubich oppose explicitement deux civilisations : la « culture de l'avoir », fondée sur la possession et l'accumulation, et la « culture du don », fondée sur le partage et la communion. L'Économie de communion ne vise pas d'abord la performance comptable, mais un changement de regard sur la richesse : les pauvres n'y sont plus des assistés passifs mais des partenaires, et le bénéfice n'est plus une fin mais un moyen de communion. Cette intuition rejoint celle de Caritas in Veritate, qui mentionne d'ailleurs ces expériences parmi les formes d'économie « caractérisées par une part de gratuité et de communion »[22].
Fruits et limites
Trente ans après sa naissance, l'Économie de communion regroupe plusieurs centaines d'entreprises sur les cinq continents, fédérées notamment autour de pôles industriels comme le Polo Lionello Bonfanti en Italie. Ses fruits sont réels : entreprises viables, fonds de solidarité, réseau international de réflexion sur l'entreprise. Ses limites le sont tout autant : l'expérience reste modeste à l'échelle de l'économie mondiale, dépend d'une motivation spirituelle forte, et n'a pas vocation à se substituer à l'ensemble du tissu productif. Elle vaut moins comme modèle universel que comme signe : la preuve qu'une économie partiellement régie par le don est possible, et qu'elle tient.
Autres formes de l'économie du don aujourd'hui
L'économie du don ne se réduit pas à l'Économie de communion. Elle affleure, sous des formes très diverses, dans la vie économique contemporaine — y compris hors de tout cadre religieux.
Gratuité, bénévolat et économie sociale et solidaire
Le bénévolat — temps donné sans rémunération — représente, dans la plupart des pays développés, un volume d'activité considérable, invisible dans le PIB mais vital pour la société. Les coopératives, mutuelles, associations et entreprises de l'économie sociale et solidaire poursuivent, selon les mots de Benoît XVI, des « buts mutualistes et sociaux » qui ne se réduisent pas au profit. Toutes ces réalités sont des fragments d'économie du don intégrés au tissu ordinaire.
Don du sang, biens communs, logiciel libre
D'autres exemples, parfois inattendus, manifestent la fécondité du don jusque dans des sociétés sécularisées :
- Le don du sang et d'organes, anonyme et gratuit dans de nombreux pays, fonde des systèmes de santé sur un acte de pure gratuité.
- Les biens communs (commons) — ressources gérées collectivement, hors propriété privée et hors État — étudiés notamment par l'économiste Elinor Ostrom.
- Le logiciel libre et les savoirs partagés (encyclopédies collaboratives, science ouverte), où la valeur naît du don de travail mis en commun.
Ces phénomènes, qu'on ne saurait baptiser sans nuance, montrent que la logique du don n'est pas une survivance archaïque : elle est active, productive et nécessaire au cœur même des économies les plus modernes — y compris numériques (voir La technique et l'homme).
Limites, tentations et dérives
L'honnêteté impose de nommer aussi les dévoiements possibles de l'idée de don, contre lesquels la doctrine sociale met en garde :
| Tentation | Description | Garde-fou catholique |
|---|---|---|
| Le don-domination | Donner pour humilier ou asservir le bénéficiaire (le potlatch dévoyé) | Le don vrai respecte la dignité et vise l'autonomie du pauvre |
| Le greenwashing du don | Communication « généreuse » masquant des pratiques injustes | La gratuité doit pénétrer l'acte économique, pas seulement l'image |
| La naïveté gestionnaire | Donner sans pérennité, jusqu'à la faillite | La prudence : une entreprise du don doit rester viable |
| Le collectivisme | Imposer le partage par la contrainte d'État | Le don est libre ; la propriété privée est maintenue |
Objections et réponses
L'économie du don suscite des objections sérieuses qu'il ne faut pas esquiver.
« Le don est-il économiquement viable ? »
Objection. Une entreprise qui donne ses profits se prive de ses moyens d'investir ; elle sera distancée par ses concurrents et finira par disparaître. Le don serait donc un luxe que seules quelques structures peuvent se permettre.
Réponse. L'expérience montre le contraire dès lors que le don est bien ordonné : l'Économie de communion conserve toujours une part du profit pour l'entreprise, précisément pour assurer sa croissance. De plus, la confiance, la fidélité et la cohésion qu'engendre une culture du don ont une valeur économique réelle — Benoît XVI rappelle que sans ces « formes internes de solidarité et de confiance réciproque » le marché lui-même ne fonctionne pas[23]. Le don n'est pas l'ennemi de la rentabilité ; c'est souvent sa condition de long terme.
« N'est-ce pas un communisme déguisé ? »
Objection. Mettre les biens en commun, partager les profits : n'est-ce pas réintroduire par la fenêtre le collectivisme que l'histoire a condamné ?
Réponse. La différence est de nature, pas de degré. Le collectivisme abolit la propriété par la contrainte de l'État ; l'économie du don maintient la propriété privée et repose sur la liberté du donateur. La communauté de Jérusalem elle-même, on l'a vu, respectait la libre disposition des biens (Ac 5, 4). L'Église a condamné le socialisme athée et le capitalisme sans frein : l'économie du don n'est ni l'un ni l'autre, mais la voie d'une propriété ordonnée au bien commun.
« Le marché et l'État ne suffisent-ils pas ? »
Objection. L'efficacité, c'est le marché ; la justice, c'est l'État par l'impôt et la redistribution. Entre les deux, à quoi bon le don ?
Réponse. C'est précisément la thèse que Caritas in Veritate récuse : ni le marché ni l'État ne produisent la fraternité, qui ne se décrète pas et ne s'achète pas[24]. Une société réduite au binôme marché-État devient froide et fragile — d'où la montée de l'isolement que décrit l'article La solitude moderne. Le don est le tiers terme vital, celui qui tisse le lien que ni le contrat ni la loi ne savent créer.
La perspective spirituelle : le don, reflet de Dieu
Au terme de ce parcours, une dernière profondeur s'ouvre. Si l'homme est « fait pour le don », c'est qu'il est l'image d'un Dieu qui est don en sa source même. La Trinité n'est pas une solitude qui posséderait : elle est un éternel échange d'amour, le Père se donnant tout entier au Fils, le Fils se rendant tout entier au Père, l'Esprit étant ce Don en personne. Toute économie du don humaine n'est, en dernière analyse, qu'un reflet de ce don originel.
C'est pourquoi la tradition spirituelle voit dans le don non une perte mais une ressemblance avec Dieu. Donner, c'est entrer dans le mouvement même par lequel Dieu crée, rachète et sanctifie — « car il a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils » (Jn 3, 16). La spiritualité de la Divine Volonté pousse cette logique jusqu'au bout : vivre dans la Volonté divine, c'est vivre dans le Don continuel, recevoir tout de Dieu pour tout lui rendre, et faire de sa propre vie une économie de pure gratuité.
L'économie du don n'est donc pas une recette de gestion parmi d'autres. C'est la traduction, dans l'ordre des biens matériels, d'une vérité qui traverse toute l'existence chrétienne : on ne possède vraiment que ce que l'on donne, et la richesse la plus sûre est celle qui a été partagée. « Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux » (Lc 12, 33) : voilà l'horizon ultime de toute économie du don.
Pour aller plus loin
- Benoît XVI, Caritas in Veritate, lettre encyclique, 29 juin 2009, en particulier les §§ 34 à 39 sur la gratuité, le don et l'économie de communion. Texte intégral sur vatican.va.
- Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, 2004, §§ 171-184 (destination universelle des biens) et 323-376 (vie économique).
- Concile Vatican II, Gaudium et Spes, §§ 24 et 69.
- Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, 1923-1924 (rééd. PUF, coll. « Quadrige »).
- Articles Ignispedia voisins : La propriété privée selon l'Église, Le salaire juste, La pauvreté, L'écologie intégrale, La solitude moderne.
Notes et références
Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 36 : « Dans les relations marchandes, le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l'intérieur de l'activité économique normale. C'est là une exigence de l'homme dans le temps présent, mais aussi de la raison économique elle-même. »
1 17Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in Veritate, 29 juin 2009, § 34 : « L'amour dans la vérité — caritas in veritate — place l'homme devant l'étonnante expérience du don. […] L'être humain est fait pour le don ; c'est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. » Texte officiel sur vatican.va.
2 7Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 38 : la charité dans la vérité « signifie qu'il faut donner forme et organisation aux activités économiques qui, sans nier le profit, entendent aller au-delà de la logique de l'échange des équivalents et du profit comme fin en soi. »
3Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 35 : « Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. » Le même paragraphe rappelle que « les pauvres ne sont pas à considérer comme un fardeau, mais comme une ressource ».
4 23Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, paru dans L'Année Sociologique, seconde série, t. I, 1923-1924. Mauss y forge la notion de « fait social total » et analyse le triple système d'obligations donner / recevoir / rendre à partir du potlatch (Amérique du Nord-Ouest) et de la kula (îles Trobriand).
5Concile œcuménique Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes sur l'Église dans le monde de ce temps, 7 décembre 1965, § 24 : « L'homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. » Traduction officielle française.
6Actes des Apôtres 20, 35 (discours de saint Paul aux Anciens d'Éphèse) : « En tout je vous l'ai montré : c'est en peinant ainsi qu'il faut secourir les faibles et se souvenir des paroles du Seigneur Jésus, qui a dit lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. » Traduction de la Bible de Jérusalem. Cette parole de Jésus n'est rapportée que par les Actes (agraphon).
8Évangile selon saint Luc 6, 38 : « Donnez, et l'on vous donnera ; c'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu'on versera dans votre sein ; car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour. » Bible de Jérusalem.
9Deuxième épître aux Corinthiens 9, 6-7 : « Celui qui sème chichement moissonnera aussi chichement ; celui qui sème largement moissonnera aussi largement. Que chacun donne selon ce qu'il a décidé dans son cœur, non d'un air contrarié, ni par force, car Dieu aime celui qui donne avec joie. » Bible de Jérusalem.
10Actes des Apôtres 4, 32-34 : « La multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun. […] Aussi bien n'y avait-il parmi eux aucun indigent. » Voir aussi Ac 2, 44-45. Le récit doit être lu avec l'épisode d'Ananie et Saphire (Ac 5, 1-4), qui montre que le partage était libre et que la propriété restait disponible avant le don.
11Saint Ambroise de Milan (vers 339-397), De Nabuthe Iezraelita (« Sur Naboth de Jizréel »), 12, 53 : « Non de tuo largiris pauperi, sed de suo reddis » — « Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre, mais tu lui rends ce qui est à lui. » Passage cité par la tradition pour fonder la fonction sociale de la propriété.
12Saint Basile de Césarée (vers 330-379), homélie « Je détruirai mes greniers » (sur Lc 12, 18) : « Le pain que tu gardes appartient à l'affamé ; le manteau que tu conserves dans tes coffres appartient à celui qui est nu ; la chaussure qui pourrit chez toi appartient à celui qui va pieds nus. » Souvent reprise par le Magistère social.
13Gaudium et Spes, § 69 : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité. »
14Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, 2004, §§ 171-175 : la destination universelle des biens est présentée comme « le premier principe de tout l'ordre éthico-social » ; le droit à la propriété privée lui est subordonné (cf. § 177).
15Catéchisme de l'Église catholique, § 2402 : « Au commencement, Dieu a confié la terre et ses ressources à la gérance commune de l'humanité […]. L'appropriation des biens est légitime pour garantir la liberté et la dignité des personnes […]. Cependant, elle ne doit pas faire obstacle à la destination universelle des biens. » Voir aussi §§ 2403-2406 et 2443-2449.
16Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 38 : « À côté de l'entreprise privée tournée vers le profit, et des divers types d'entreprises publiques, il est opportun que les organisations productrices qui poursuivent des buts mutualistes et sociaux puissent s'implanter et se développer. »
18Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 38, sur le rapport de la gratuité à la justice : « Sans la gratuité on ne parvient même pas à réaliser la justice. » Le paragraphe développe que la solidarité, c'est « avant tout se sentir tous responsables de tous », et que la seule logique de l'équivalent marchand ne suffit pas à la société.
19 24Mouvement des Focolari, récit de la naissance de l'Économie de communion (focolare.org) : lors de son voyage à São Paulo en mai 1991, Chiara Lubich est frappée par le contraste entre la « forêt de gratte-ciel » des riches et la « couronne d'épines » des favelas qui les entoure, et propose que des entreprises liées au mouvement partagent leurs profits pour vaincre la misère.
20Dès la fin de l'année 1991, environ 26 entreprises rejoignent le projet de l'Économie de communion (Economia di Comunione) ; le mouvement se structurera ensuite autour de pôles industriels, dont le Polo Lionello Bonfanti (Incisa in Val d'Arno, Italie). Voir focolare.org, rubrique Économie de communion.
21Benoît XVI, Caritas in Veritate, § 39, qui appelle à « l'ouverture progressive, dans un contexte mondial, à des formes d'activité économique caractérisées par une part de gratuité et de communion » — formulation où plusieurs commentateurs reconnaissent une allusion directe à l'expérience de l'Économie de communion.
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