La dette internationale

La dette extérieure des pays pauvres lue par la doctrine sociale de l'Église : racines bibliques (jubilé, année sabbatique), magistère de Populorum Progressio au Jubilé 2025, campagne Jubilee 2000 et initiative PPTE.

Ignispedia

La dette internationale — ou plus précisément la dette extérieure des pays pauvres — désigne l'ensemble des sommes que les États du Sud doivent à des créanciers étrangers : autres États, institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, banques privées et marchés. Sur le papier, rien de plus banal : un pays emprunte pour investir, puis rembourse. Dans la réalité de la seconde moitié du XXᵉ siècle, ce mécanisme s'est retourné en piège, au point que des nations entières ont consacré à payer les intérêts de leur dette plus que leur budget de santé ou d'éducation. La question cesse alors d'être seulement technique : elle devient morale.

Car derrière les chiffres, il y a des peuples. Lorsqu'un État doit choisir entre honorer l'échéance d'un prêt et nourrir, soigner ou instruire sa population, le remboursement n'est plus une simple opération comptable : c'est une décision qui peut « pousser à la faim et au désespoir des populations entières »[1]. C'est précisément à ce point que la doctrine sociale de l'Église intervient. Non pour nier qu'une dette doive être payée — elle l'affirme — mais pour rappeler que ce principe n'est pas le dernier mot, et qu'aucun contrat ne peut légitimement exiger le sacrifice de la vie des plus faibles.

Cette intervention n'est pas une nouveauté du XXᵉ siècle. Elle plonge ses racines dans l'Écriture elle-même, où la dette n'a jamais été un absolu : la Loi de Moïse organisait la remise périodique des dettes (Deutéronome 15), la libération des esclaves et la restitution des terres lors de l'année jubilaire (Lévitique 25), et la prière même que Jésus a enseignée demande à Dieu : « remets-nous nos dettes » (Matthieu 6, 12). C'est en s'appuyant explicitement sur ce socle biblique que Jean-Paul II a fait de la réduction de la dette internationale l'un des grands gestes proposés pour le Jubilé de l'an 2000.

Cet article retrace d'abord ce qu'est techniquement la dette internationale et comment elle est devenue une crise ; il remonte ensuite à ses racines bibliques ; il déploie le discernement magistériel constant de Paul VI au pape François ; il décrit les actions concrètes — campagne Jubilee 2000, initiative PPTE — qui ont effacé des milliards de dettes ; il expose les principes éthiques en jeu et affronte les objections sérieuses ; il dit enfin pourquoi, pour un chrétien, la dette renvoie à une vérité spirituelle plus profonde : nous sommes tous d'abord des débiteurs graciés.

Qu'appelle-t-on « dette internationale » ?

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Capital, intérêts et service annuel : trois notions distinctes. Synthèse de la section sur le vocabulaire de la dette.

Avant de juger, il faut définir. Le vocabulaire de la dette souveraine est technique, et les confusions y sont fréquentes. Trois distinctions suffisent à poser le débat.

Dette extérieure, dette souveraine, service de la dette

La dette souveraine est la dette contractée par un État. Elle devient dette extérieure lorsqu'elle est due à des créanciers étrangers et, le plus souvent, libellée en monnaie étrangère — dollar, euro — que le pays débiteur ne contrôle pas. Cette précision est capitale : un État qui s'endette dans sa propre monnaie peut, en dernier recours, en créer ; un État endetté en dollars doit, lui, gagner ces dollars par ses exportations pour rembourser. S'il n'y parvient pas, il s'enfonce.

Ce qui étrangle, ce n'est pas tant le montant total de la dette que son service : la somme des intérêts et des remboursements de capital à verser chaque année. Un pays peut afficher une dette « soutenable » sur le papier et pourtant voir son service de la dette absorber une part démesurée de ses recettes, au détriment direct des dépenses de santé, d'éducation et d'infrastructure. C'est l'effet d'éviction : chaque dollar versé aux créanciers est un dollar retiré aux écoles et aux dispensaires.

Pourquoi un pays s'endette-t-il ?

Les raisons sont multiples et toutes ne se valent pas moralement. Un pays peut emprunter pour investir dans son développement — routes, ports, barrages, électrification — dans l'espoir que la croissance future remboursera l'effort présent. Il peut emprunter pour absorber un choc : effondrement du cours d'une matière première dont il dépend, catastrophe naturelle, pandémie. Mais la dette peut aussi naître de causes moins avouables, que le Compendium de la doctrine sociale énumère sans complaisance :

« À l'origine de cette crise se trouvent des causes complexes et de différentes sortes, tant au niveau international — fluctuation des changes, spéculations financières, néocolonialisme économique — qu'à l'intérieur des différents pays endettés — corruption, mauvaise gestion de l'argent public, utilisation non conforme des prêts reçus. » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, § 450[2]

L'Église ne fait donc pas l'impasse sur la responsabilité interne des pays endettés : la corruption, les détournements et les dépenses somptuaires ou militaires ont leur part. Mais elle souligne aussitôt l'injustice fondamentale : « les plus grandes souffrances […] frappent les populations des pays endettés et pauvres, qui n'ont aucune responsabilité »[3]. Le peuple paie une dette qu'il n'a ni contractée ni profitée.

Une question morale, pas seulement technique

C'est là le cœur du sujet, et ce qui justifie qu'une encyclopédie catholique s'en saisisse. La dette internationale n'est pas qu'un problème d'économistes : c'est un cas d'école de justice sociale internationale. Le principe selon lequel « la dette contractée doit être remboursée » est réaffirmé par l'Église — elle n'a jamais prôné le défaut généralisé. Mais ce principe entre en tension avec un autre, plus fondamental encore : le droit des peuples à vivre. Tout l'enseignement social sur la dette consiste à articuler ces deux exigences sans sacrifier la seconde à la première.

Cette articulation suppose un arrière-plan que la doctrine sociale ne cesse de rappeler : les biens de la terre sont destinés à tous. La destination universelle des biens n'abolit pas la propriété ni les contrats, mais elle leur assigne une limite : aucun droit de créance ne peut s'exercer jusqu'à priver un peuple du nécessaire. La dette internationale est l'un des lieux où cette vérité se vérifie le plus crûment.

Les racines bibliques : la dette n'a jamais été un absolu

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Deux rythmes distincts : Deutéronome 15, 1-2 ; Lévitique 25, 8-10 et 23.

Bien avant d'être un dossier d'économie internationale, la dette est un thème biblique. Et la position de l'Écriture est constante : la dette est une réalité légitime, mais jamais un absolu. Le créancier n'a pas tous les droits ; le débiteur ne se réduit jamais à sa dette. La Loi de Moïse, les prophètes et l'Évangile organisent au contraire des mécanismes réguliers de remise et de libération.

L'année sabbatique : « tu feras la remise des dettes »

Le Deutéronome institue un rythme de sept ans au terme duquel les dettes entre Israélites devaient être effacées :

« Au bout de sept ans, tu feras la remise des dettes. Voici comment se fera cette remise : tout possesseur d'une créance fera remise à son prochain de ce qu'il lui aura prêté ; il n'exercera pas de poursuite contre son prochain ou son frère, puisqu'on aura proclamé la remise des dettes en l'honneur du Seigneur. » — Deutéronome 15, 1-2[4]

Cette shemittah (« relâche », « rémission ») n'est pas une mesure de pure compassion : elle est ordonnée « en l'honneur du Seigneur ». Elle inscrit dans la Loi l'idée qu'une société juste a besoin de remises périodiques pour empêcher que les dettes ne se transforment en servitude perpétuelle et que les écarts ne se figent en castes. La même section ordonne d'ailleurs de prêter au frère pauvre « sans rien attendre en retour », et met en garde contre le cœur qui se ferme à l'approche de l'année de la remise.

Le jubilé : « proclamez la libération »

Le Lévitique va plus loin encore. Tous les sept cycles de sept ans, la cinquantième année est déclarée jubilé — du mot hébreu yôbēl, le cor que l'on faisait sonner pour l'annoncer :

« Vous ferez de la cinquantième année une année sainte, et vous proclamerez la libération pour tous les habitants du pays. Ce sera pour vous le jubilé : chacun de vous réintégrera sa propriété, chacun de vous retournera dans son clan. » — Lévitique 25, 10[5]

Le jubilé combinait remise des dettes, libération des esclaves et restitution des terres vendues sous la pression du besoin. Sa logique est explicitement théologique : si nul ne peut posséder la terre de façon absolue, c'est parce que « la terre est à moi, dit le Seigneur, et vous n'êtes chez moi que des immigrés et des hôtes » (Lv 25, 23). L'homme n'est pas propriétaire ultime ; il est intendant. C'est cette page, et nommément « le Livre du Lévitique », que Jean-Paul II citera pour fonder l'appel à remettre la dette des nations[6].

Néhémie : contre l'asservissement des frères

L'idéal biblique ne reste pas théorique : il commande des décisions concrètes. Au retour de l'Exil, Néhémie découvre que les notables de Jérusalem ont réduit leurs frères pauvres en servitude pour dettes, exigeant gages, champs et enfants. Sa réaction est cinglante :

« Rendez-leur immédiatement leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers et leurs maisons, et remettez-leur ce qu'ils vous doivent en argent, froment, vin nouveau et huile fraîche que vous leur avez prêtés. » — Néhémie 5, 11[7]

Néhémie impose la remise des dettes et la restitution sous serment, devant les prêtres. La leçon est limpide : entre des frères, le droit de créance ne peut aller jusqu'à l'asservissement. Transposée à l'échelle des nations, c'est exactement la question que pose la dette internationale.

« Remets-nous nos dettes » : l'Évangile

Le Nouveau Testament reprend et intériorise ce langage. Dans le Notre Père, la demande du pardon est formulée en termes de dette :

« Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 12[8]

Et Jésus illustre cette réciprocité par la parabole du débiteur sans pitié (Mt 18, 23-35) : un serviteur à qui le roi vient de remettre une dette colossale — « dix mille talents » — refuse aussitôt à son compagnon une dette dérisoire — « cent pièces d'argent ». Le maître le reprend durement :

« Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j'avais eu pitié de toi ? » — Évangile selon saint Matthieu 18, 33[9]

La disproportion des deux sommes est l'âme de la parabole : nul créancier humain ne peut se draper dans son droit après avoir reçu de Dieu une remise sans commune mesure. Cette vérité spirituelle, on le verra, n'est pas un ornement pieux ajouté au dossier économique : elle en est la clé.

De l'usure médiévale à la dette des nations

L'Église ne s'est pas réveillée à la question de la dette en 1980. Sa réflexion sur l'argent prêté à intérêt est l'une des plus anciennes de la théologie morale, et c'est sur ce terreau que s'est développé son enseignement moderne.

La longue méfiance envers l'usure

Pendant des siècles, l'Église a condamné l'usure, entendue d'abord comme le prêt à intérêt lui-même, puis, à mesure que l'économie se monétisait, comme l'intérêt excessif et abusif. Plusieurs conciles — Latran II (1139), Latran III (1179), Vienne (1311) — légifèrent contre les usuriers. La doctrine se nuance ensuite, distinguant l'intérêt légitime, qui rémunère un risque réel et un service rendu, de l'usure proprement dite, qui exploite la détresse de l'emprunteur. Mais le principe de fond demeure : l'argent ne doit pas dévorer l'homme. Le prêt est ordonné au service du frère, non à son asservissement.

Cette méfiance théologique éclaire la sensibilité de l'Église contemporaine devant la dette internationale : un système où des intérêts composés transforment un emprunt de développement en chaîne perpétuelle ressemble, à l'échelle des nations, à ce que la tradition appelait l'usure.

La naissance de la dette souveraine moderne

La dette publique au sens moderne naît avec l'État moderne lui-même : les guerres, puis les grands travaux, sont financés par l'emprunt. Aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, les puissances coloniales prêtent aux territoires qu'elles dominent ; les jeunes États issus de la décolonisation, dans les années 1950-1970, héritent ou contractent à leur tour des dettes pour bâtir leur développement. Tant que la croissance mondiale est forte et les taux d'intérêt bas, l'édifice tient.

Le choc de 1982 : la « décennie perdue »

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Le renversement décrit par Jean-Paul II dans Sollicitudo Rei Socialis, § 19 (1987).

Tout bascule au début des années 1980. La forte hausse des taux d'intérêt américains, la chute des cours des matières premières et le ralentissement mondial rendent soudain le service de la dette insoutenable pour de nombreux pays du Sud. Le 20 août 1982, le Mexique annonce qu'il n'est plus en mesure d'honorer ses échéances : c'est le déclenchement officiel de la crise de la dette du tiers-monde[10]. L'onde se propage à toute l'Amérique latine, puis à l'Afrique.

Les années 1980 deviennent pour l'Amérique latine une « décennie perdue » : le revenu par habitant recule, des pays se retrouvent plus pauvres à la fin de la décennie qu'au début, et le nombre de personnes vivant dans la pauvreté augmente fortement. C'est dans ce contexte précis — et non dans l'abstraction — que l'Église prend la parole.

Les plans d'ajustement structurel

Pour éviter les défauts en chaîne, le FMI et la Banque mondiale accordent de nouveaux prêts, mais sous conditions : les fameux plans d'ajustement structurel (PAS). En échange du rééchelonnement de leur dette, les pays doivent réduire drastiquement leurs dépenses publiques, dévaluer, privatiser, ouvrir leurs marchés. Sur le plan budgétaire, la logique se défend ; sur le plan humain, le coût est lourd : coupes dans la santé et l'éducation, hausse du chômage, suppression de subventions alimentaires. Les premières victimes sont, une fois encore, les plus pauvres — ceux-là mêmes qui n'avaient pas décidé l'emprunt. C'est ce divorce entre la rigueur comptable et la justice envers les personnes qui va nourrir, dans l'Église comme dans la société civile, l'appel à une autre approche.

Le discernement de l'Église : un magistère social constant

Loin d'improviser, l'Église a abordé la dette internationale comme un chapitre de sa doctrine sociale, dans une remarquable continuité de Paul VI à François. Le tableau ci-dessous en donne la colonne vertébrale.

  1. 26 mars 1967
    Populorum Progressio — Paul VI

    « Le développement est le nouveau nom de la paix » : devoir de solidarité, de justice et de charité des nations riches envers les pauvres.

  2. 27 décembre 1986
    Au service de la communauté humaine — Justice et Paix

    Premier document spécifiquement consacré à la dette : six principes éthiques, coresponsabilité des créanciers et des débiteurs.

  3. 30 décembre 1987
    Sollicitudo Rei Socialis — Jean-Paul II

    La dette, instrument de développement détourné en « mécanisme à effet contraire » qui freine le progrès des peuples.

  4. 1ᵉʳ mai 1991
    Centesimus Annus — Jean-Paul II

    « Il n'est pas licite d'exiger un paiement quand cela reviendrait à pousser à la faim et au désespoir des populations entières. »

  5. 10 novembre 1994
    Tertio Millennio Adveniente — Jean-Paul II

    Dans l'esprit du Lévitique, le Jubilé de l'an 2000 doit être l'occasion d'une réduction « sinon d'un effacement total » de la dette.

  6. 2000
    Grand Jubilé — Jubilee 2000 / PPTE

    De l'appel à l'action : campagne mondiale d'annulation et initiative pour les Pays pauvres très endettés.

  7. 2004
    Compendium de la doctrine sociale — § 450

    Synthèse : la dette doit être remboursée, mais sans compromettre « le droit fondamental des peuples à leur subsistance ».

  8. 9 mai 2024
    Spes Non Confundit — François

    Pour le Jubilé 2025, appel pressant aux nations riches à remettre les dettes « des pays qui ne pourront jamais les rembourser ».

Paul VI : « le développement est le nouveau nom de la paix »

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Repères de 1967 à 2024, d’après les textes cités dans cette section. Les formules sont des synthèses.

Le grand acte fondateur est l'encyclique Populorum Progressio de Paul VI (1967), première encyclique entièrement consacrée au développement des peuples. Elle ne traite pas encore de la « dette » au sens technique de 1982, mais elle pose tout le cadre : le déséquilibre entre nations riches et nations pauvres est une question de justice, et la paix mondiale en dépend.

« Le développement est le nouveau nom de la paix. » — Paul VI, Populorum Progressio, § 87[11]

Paul VI y énonce un triple devoir des nations riches qui commandera toute la réflexion ultérieure sur la dette :

« Devoir de solidarité, l'aide que les nations riches doivent apporter aux pays en voie de développement ; devoir de justice sociale, le redressement des relations commerciales défectueuses entre peuples forts et peuples faibles ; devoir de charité universelle, la promotion d'un monde plus humain pour tous, où tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres. » — Paul VI, Populorum Progressio, § 48[12]

Ces trois devoirs — solidarité, justice, charité — sont la matrice de tout ce que l'Église dira ensuite sur la dette : il ne s'agit pas seulement d'aumône (charité), mais aussi de réparer des relations économiques injustes (justice).

La Commission Justice et Paix (1986) : une éthique de l'endettement

Lorsque la crise éclate, l'Église réagit vite. Dès le 27 décembre 1986, la Commission pontificale Justice et Paix publie un document spécifiquement consacré à la dette : Au service de la communauté humaine : une approche éthique de l'endettement international[13]. Signé par le cardinal Roger Etchegaray, il est le premier texte romain entièrement dédié au sujet, et il pose le principe directeur de tout le reste : les structures économiques et les mécanismes financiers doivent être ordonnés au service de la personne humaine, et non l'inverse[14].

Le document articule six principes éthiques : créer de nouvelles formes de solidarité, accepter la coresponsabilité des créanciers et des débiteurs, établir des relations de confiance, savoir partager efforts et sacrifices, favoriser la participation de tous, distinguer les mesures d'urgence et de long terme. Surtout, il énonce une limite morale qui deviendra la formule canonique de l'Église sur la dette : le service de la dette ne saurait être assuré au prix de l'étouffement économique d'un pays, et aucun gouvernement ne peut moralement imposer à son peuple des privations contraires à la dignité humaine[15].

Sollicitudo Rei Socialis (1987) : le capital devenu piège

L'année suivante, Jean-Paul II intègre la question dans son encyclique sociale Sollicitudo Rei Socialis (30 décembre 1987), qui marque le vingtième anniversaire de Populorum Progressio. Il y décrit avec une précision quasi économique le renversement par lequel un instrument de développement s'est mué en mécanisme d'appauvrissement :

« L'instrument prévu pour contribuer au développement s'est transformé en un mécanisme à effet contraire. […] Par ce mécanisme, le moyen destiné au "développement des peuples" s'est transformé en un frein, et même, en certains cas, en une accentuation du sous-développement. » — Saint Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, § 19[16]

Le diagnostic est implacable : pour assurer le service de leur dette, les pays débiteurs « se voient dans l'obligation d'exporter des capitaux » dont ils auraient besoin chez eux, et ne peuvent plus obtenir les financements nouveaux indispensables. Le capital, censé irriguer le développement, se met à le drainer.

Centesimus Annus (1991) : « il n'est pas licite d'exiger… »

C'est dans Centesimus Annus (1991), bilan tiré après la chute du communisme, que Jean-Paul II formule l'énoncé moral le plus net. Il y maintient les deux versants de la question — le principe et sa limite — dans une seule et même phrase :

« Le principe que les dettes doivent être payées est assurément juste ; mais il n'est pas licite de demander et d'exiger un paiement quand cela reviendrait à imposer en fait des choix politiques de nature à pousser à la faim et au désespoir des populations entières. On ne saurait prétendre au paiement des dettes contractées si c'est au prix de sacrifices insupportables. » — Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, § 35[17]

La conséquence pratique est immédiatement tirée : il faut alors trouver « des modalités d'allégement, de report ou même d'extinction de la dette, compatibles avec le droit fondamental des peuples à leur subsistance et à leur progrès »[18]. La porte de l'effacement est ouverte — non comme caprice, mais comme exigence de justice quand le remboursement tuerait.

Tertio Millennio Adveniente (1994) : le Jubilé comme remise

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Campagne civile et dispositifs institutionnels distingués ; repères de la section sur le Jubilé 2000.

Trois ans plus tard, Jean-Paul II relie explicitement cet enseignement à la tradition biblique du jubilé et en fait un programme pour l'an 2000. Dans la lettre apostolique Tertio Millennio Adveniente (1994), il invite l'Église à se faire la voix des pauvres :

« Ainsi, dans l'esprit du Livre du Lévitique (25, 8-28), les chrétiens devront se faire la voix de tous les pauvres du monde, proposant que le Jubilé soit un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à un effacement total, de la dette internationale qui pèse sur le destin de nombreuses nations. » — Saint Jean-Paul II, Tertio Millennio Adveniente, § 51[19]

Pour la première fois, un pape lie le jubilé spirituel — remise des péchés, conversion, grâce — au jubilé social — remise des dettes des nations. Le geste n'est pas une métaphore : Jean-Paul II demande aux chrétiens d'agir.

Le Compendium (2004) : la synthèse au § 450

Toute cette doctrine est enfin condensée dans le Compendium de la doctrine sociale de l'Église (2004), qui consacre à « La dette extérieure » son paragraphe 450. Le Compendium y récapitule l'équilibre acquis : reconnaissance des causes mêlées de la crise, affirmation du devoir de rembourser, mais primauté du droit des peuples à vivre. C'est le texte de référence aujourd'hui — celui qu'on placera en tête de tout exposé catholique sur la question[20].

Le grand Jubilé de l'an 2000 : de la prière à l'action

Ann Pettifor (Jubilee 2000), Horst Köhler (FMI) et James Wolfensohn (Banque mondiale), Prague, 23 septembre 2000. Photo : FMI, domaine public — Wikimedia Commons.

L'appel de Jean-Paul II n'est pas resté lettre morte. Le passage à l'an 2000 a vu converger une mobilisation de la société civile et l'action des institutions financières, aboutissant à des annulations de dette réelles et chiffrables.

La campagne « Jubilee 2000 »

Inspirée directement de la notion biblique de jubilé, la campagne Jubilee 2000 se déploie à partir du milieu des années 1990 dans plus de quarante pays. Sa revendication est simple : annuler la dette impayable des pays les plus pauvres avant l'an 2000. Son moment le plus spectaculaire est la chaîne humaine de Birmingham, en mai 1998, où des dizaines de milliers de personnes encerclent le sommet du G7 pour réclamer l'effacement de la dette[21]. Portée par les Églises — catholique et protestantes — autant que par des ONG, la campagne réussit à imposer le sujet à l'agenda des grandes puissances. Au total, les annulations obtenues dans son sillage sont estimées à plus d'une centaine de milliards de dollars pour une trentaine de pays parmi les plus pauvres[22].

L'initiative PPTE (Pays pauvres très endettés)

Du côté des institutions, le FMI et la Banque mondiale lancent dès 1996 l'initiative en faveur des Pays pauvres très endettés (PPTE, en anglais HIPC), renforcée en 1999 sous la pression de la campagne et du Jubilé[23]. Pour la première fois, ces institutions acceptent de réduire la dette multilatérale — celle qu'on tenait jusque-là pour intangible. Le dispositif lie l'allègement à des engagements de bonne gouvernance et à la réorientation des sommes libérées vers la lutte contre la pauvreté.

DispositifActeursPériodePortée (ordres de grandeur)
Campagne Jubilee 2000Sociétés civiles, Églises, ONG (40+ pays)~1996-2000Plus de 100 milliards $ de dette annulés pour une trentaine de pays pauvres dans son sillage[24]
Initiative PPTE / HIPCFMI + Banque mondiale1996, renforcée 199937 pays parvenus au point d'achèvement (dont une majorité en Afrique), environ 77 milliards $ d'allègement au titre du PPTE seul[25]
Initiative MDRI (multilatérale)FMI, Banque mondiale, Fonds africain de dévt.2005Annulation complémentaire de la dette multilatérale des pays ayant achevé le PPTE, pour un cumul PPTE + MDRI supérieur à 100 milliards $[26]

Lecture : ces chiffres sont des ordres de grandeur communiqués par les institutions et les campagnes ; ils donnent l'échelle d'un résultat réel, sans prétendre à une comptabilité au dollar près.

Le bilan est réel mais inachevé. Des dizaines de pays ont vu leur dette allégée et ont pu réinvestir dans la santé et l'école ; mais le surendettement est réapparu depuis, et la question, loin d'être close, s'est rouverte avec la pandémie de Covid-19 et ses suites. Le Jubilé de 2025 le confirmera.

Les principes éthiques en jeu

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Les six principes de Justice et Paix, Au service de la communauté humaine (27 décembre 1986).

Au-delà des chiffres et des campagnes, l'enseignement de l'Église sur la dette repose sur quelques principes dont la cohérence mérite d'être dégagée.

La coresponsabilité des créanciers et des débiteurs

Le premier principe est celui de coresponsabilité, posé par la Commission Justice et Paix dès 1986. Une dette se contracte à deux : il y a un emprunteur, mais aussi un prêteur. Or la morale a longtemps tendu à ne juger que le débiteur. L'Église rétablit l'équilibre : le créancier qui a prêté imprudemment, à un régime corrompu, à des taux léonins, ou pour des projets qu'il savait sans avenir, porte une part de responsabilité dans la crise. La solution juste ne peut donc faire peser tout le poids sur le seul débiteur : selon la Commission, cette coresponsabilité engage l'avenir des pays et de populations entières, et jusqu'aux conditions d'une paix internationale fondée sur la justice[27].

Le service de la dette ne peut « asphyxier » un peuple

Le deuxième principe est la limite morale absolue : aucune dette ne peut être exigée jusqu'à priver un peuple du nécessaire. C'est la formule de l'« asphyxie » de 1986, reprise et durcie par Centesimus Annus : il n'est « pas licite » d'exiger un paiement qui pousserait « à la faim et au désespoir des populations entières »[28]. Ce principe ne supprime pas l'obligation de payer ; il la hiérarchise. Entre le droit du créancier et le droit du peuple à vivre, c'est le second qui l'emporte, parce que la vie de la personne précède tout contrat.

La dette odieuse

Un troisième principe, juridique et moral, vient préciser le précédent : celui de la dette odieuse. Théorisé dès 1927 par le juriste Alexander N. Sack, il désigne une dette contractée par un régime non pour le bien de la population, mais contre elle — pour s'enrichir, se maintenir au pouvoir ou réprimer — et que le créancier savait telle[29]. Sack soutenait qu'une telle dette ne devrait pas lier le peuple ni l'État qui succède au régime fautif. La notion reste discutée en droit international, mais elle traduit une intuition morale puissante, convergente avec la doctrine catholique : on ne peut faire payer à un peuple les dettes contractées contre lui par ses oppresseurs. C'est l'exacte transposition juridique de la phrase du Compendium sur les populations « qui n'ont aucune responsabilité »[30].

La destination universelle des biens comme horizon

Tous ces principes s'enracinent dans un seul, qui les surplombe : la destination universelle des biens. Si la terre et ses ressources sont destinées à tous, alors aucune structure financière ne peut légitimement organiser le transfert durable de richesses des pauvres vers les riches. Or c'est exactement ce que produit une dette devenue « mécanisme à effet contraire » : les pays pauvres, par le service de leur dette, financent les pays riches. L'Église ne réclame pas l'abolition des contrats ni de la propriété ; elle réclame que la finance internationale soit réordonnée à sa fin, qui est l'homme. C'est le même principe qui fonde l'économie du don, le juste salaire et la critique des dérives du capitalisme.

Objections et discernement

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Le principe et les modalités exposés par Jean-Paul II, Centesimus Annus, § 35 (1991).

L'enseignement de l'Église sur la dette se heurte à des objections sérieuses, qu'il faut prendre au sérieux plutôt que balayer. Trois reviennent constamment.

« Une dette doit être payée » : l'objection de l'aléa moral

L'objection. Annuler les dettes, dit-on, c'est récompenser la mauvaise gestion et encourager l'irresponsabilité : pourquoi un État se montrerait-il prudent s'il sait qu'on effacera ses dettes ? C'est l'argument de l'aléa moral (moral hazard). Et il n'est pas sans force : une remise automatique et inconditionnelle pourrait, en effet, démoraliser la gestion publique.

La réponse. L'Église ne propose jamais l'annulation inconditionnelle et automatique. Elle réaffirme au contraire que « la dette contractée doit être remboursée »[31] et reconnaît la part de responsabilité interne — corruption, mauvaise gestion — dans la crise. Ce qu'elle conteste, c'est l'absolutisation du principe : il vaut tant qu'il ne tue pas. L'initiative PPTE elle-même a lié l'allègement à des engagements de bonne gouvernance : la remise n'est pas un blanc-seing, mais un acte de justice assorti de conditions. L'aléa moral est un vrai risque de gestion ; il n'est pas une raison de laisser mourir un peuple.

« L'annulation profite aux corrompus, pas aux pauvres »

L'objection. À quoi bon effacer la dette d'un État gangrené par la corruption, si l'argent libéré finit dans les poches des dirigeants plutôt que dans les écoles ? L'objection est d'autant plus sérieuse que l'Église elle-même nomme la corruption parmi les causes de la crise.

La réponse. Précisément parce que ce risque est réel, la doctrine sociale insiste sur la participation et la transparence : l'allègement doit être assorti de mécanismes garantissant que les sommes libérées servent effectivement la population. C'est l'un des six principes de 1986. La lutte contre la corruption et la remise de dette ne s'opposent pas : elles vont de pair. Refuser tout allègement au prétexte de la corruption reviendrait à punir deux fois le peuple — par la dette et par la corruption de ses dirigeants.

« C'est de la charité naïve face à la dure realpolitik »

L'objection. Tout cela serait généreux mais irréaliste : la finance internationale obéit à des rapports de force, pas à des homélies. L'Église parlerait en moraliste hors-sol.

La réponse. L'histoire dément l'objection. La campagne Jubilee 2000 et l'initiative PPTE ont réellement effacé des dizaines de milliards de dettes et changé la vie de millions de personnes : ce ne fut pas un vœu pieux, mais un résultat. Du reste, la doctrine sociale n'a jamais confondu charité et naïveté : elle distingue le devoir de solidarité (aide), le devoir de justice (réparer des relations économiques faussées) et le devoir de charité[32]. Demander la justice dans les relations financières internationales n'est pas de la sentimentalité : c'est exiger que l'économie serve l'homme, et non l'inverse[33].

La dette aujourd'hui : nouveaux visages

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Deux responsabilités de nature différente : Laudato Si’, §§ 51-52 ; Spes Non Confundit, § 16.

La question n'est pas un dossier clos des années 2000. Elle s'est rouverte, avec des visages nouveaux, et le pape François en a fait l'un des thèmes majeurs du Jubilé 2025.

Le Jubilé 2025 et l'appel du pape François

Dans la bulle d'indiction du Jubilé ordinaire de 2025, Spes Non Confundit (9 mai 2024), François renoue explicitement avec le geste de Jean-Paul II et lui donne une formulation encore plus tranchée :

« Je voudrais adresser une autre invitation pressante […] aux nations les plus riches pour qu'elles […] se décident à remettre les dettes des pays qui ne pourront jamais les rembourser. C'est plus une question de justice que de magnanimité. » — Pape François, Spes Non Confundit, § 16[34]

La précision est forte : remettre la dette des plus pauvres relève moins de la générosité (magnanimité) que de la justice. François appelle à « apurer les dettes injustes et insolvables » et à « rassasier les affamés », rejoignant la tradition biblique qu'il cite lui-même (Lv 25, 23).

La « dette écologique »

François ajoute un déplacement décisif : à la dette financière que le Sud doit au Nord, il oppose la dette écologique que le Nord doit au Sud. L'idée, déjà présente dans Laudato Si' (2015), retourne la perspective :

« Il y a, en effet, une vraie "dette écologique", particulièrement entre le Nord et le Sud, liée à des déséquilibres commerciaux […] et liée aussi à l'utilisation disproportionnée des ressources naturelles, historiquement pratiquée par certains pays. » — Pape François, Laudato Si', § 51[35]

Et plus directement encore :

« La dette extérieure des pays pauvres s'est transformée en un instrument de contrôle, mais il n'en est pas de même avec la dette écologique. » — Pape François, Laudato Si', § 52[36]

Autrement dit : si l'on tient tant au langage de la dette, qu'on n'oublie pas que les pays riches sont eux aussi débiteurs — d'une dette environnementale et historique. La question de la dette financière ne peut être isolée de l'écologie intégrale et de la sauvegarde de la création.

Un surendettement qui revient

Enfin, le problème lui-même est réapparu. Les chocs successifs — crise financière de 2008, pandémie de Covid-19, hausse des taux et de l'inflation des années 2020 — ont replongé de nombreux pays du Sud dans le surendettement. Des États consacrent à nouveau au service de leur dette des sommes qui excèdent leurs budgets de santé ou d'éducation. La permanence du problème confirme que l'enseignement de l'Église n'est pas un souvenir de l'an 2000, mais une grille de discernement toujours actuelle. C'est aussi un champ d'action pour les chrétiens engagés dans la cité — un des lieux où s'exerce concrètement la mission des laïcs dans la cité.

Le sens spirituel : nous sommes tous des débiteurs graciés

On aurait tort de lire ce dossier comme un simple chapitre d'éthique économique. Pour le chrétien, la dette renvoie à une vérité spirituelle qui en commande l'interprétation. La prière même du Seigneur place le pardon sous le signe de la dette remise : « remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs » (Mt 6, 12). Nous demandons à Dieu la remise d'une dette — celle du péché — que nous ne pourrons jamais acquitter par nous-mêmes.

C'est tout le sens de la parabole du débiteur sans pitié. Le serviteur à qui le roi remet « dix mille talents » — une somme astronomique, impossible — refuse à son tour « cent pièces d'argent » à son compagnon. L'enseignement de Jésus est sans appel : celui qui a reçu une telle remise et la refuse à autrui se condamne lui-même[37]. Or c'est exactement la situation des nations : qui, parmi les riches, peut se prévaloir de n'avoir jamais reçu — en ressources, en travail, parfois pillées au Sud — bien plus qu'il ne croit avoir prêté ?

« Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j'avais eu pitié de toi ? » — Évangile selon saint Matthieu 18, 33[38]

La doctrine sociale de l'Église sur la dette n'est donc pas un placage de morale sur l'économie. Elle découle de la logique évangélique du pardon étendue aux relations entre les peuples. Le jubilé biblique — remise des dettes, libération des captifs, restitution des terres — était déjà une anticipation du salut. Quand Jésus inaugure son ministère en proclamant « une année de grâce du Seigneur » (Lc 4, 19, citant Isaïe), il reprend le vocabulaire du jubilé pour annoncer la libération qu'il apporte. Travailler à la remise des dettes injustes, c'est, à sa mesure, prolonger ce geste : faire passer dans l'histoire des hommes le pardon que Dieu, le premier, nous accorde.

Pour aller plus loin

Sur le même thème (articles Ignispedia voisins) : la dette s'inscrit dans le cluster économique de la doctrine sociale. Voir La destination universelle des biens, L'économie du don, Le salaire juste, La pauvreté, La propriété privée selon l'Église, Le capitalisme et ses limites, Le libéralisme économique, La mondialisation, L'écologie intégrale et La sauvegarde de la création.

Sources magistérielles principales :

  • Paul VI, Populorum Progressio, lettre encyclique, 26 mars 1967 (texte intégral sur vatican.va).
  • Commission pontificale Justice et Paix, Au service de la communauté humaine : une approche éthique de l'endettement international, 27 décembre 1986 (éd. française, Cerf, 1987).
  • Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, 30 décembre 1987, § 19 ; Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, § 35 ; Tertio Millennio Adveniente, 10 novembre 1994, §§ 13 et 51.
  • Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, 2004, § 450.
  • François, Laudato Si', 24 mai 2015, §§ 51-52 ; bulle Spes Non Confundit, 9 mai 2024, § 16.
  • Écriture : Lévitique 25, 8-28 ; Deutéronome 15, 1-2 ; Néhémie 5 ; Matthieu 6, 12 ; Matthieu 18, 23-35 ; Luc 4, 16-21.

Notes et références

  1. Saint Jean-Paul II, lettre encyclique Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, § 35 : « Le principe que les dettes doivent être payées est assurément juste ; mais il n'est pas licite de demander et d'exiger un paiement quand cela reviendrait à imposer en fait des choix politiques de nature à pousser à la faim et au désespoir des populations entières. On ne saurait prétendre au paiement des dettes contractées si c'est au prix de sacrifices insupportables. Dans ces cas, il est nécessaire […] de trouver des modalités d'allégement, de report ou même d'extinction de la dette, compatibles avec le droit fondamental des peuples à leur subsistance et à leur progrès. » Texte officiel sur vatican.va.

    1 17 18 28
  2. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la doctrine sociale de l'Église, 2004, § 450 (« c) La dette extérieure ») : « Dans les questions liées à la crise de l'endettement de nombreux pays pauvres, il faut avoir présent à l'esprit le droit au développement. À l'origine de cette crise se trouvent des causes complexes et de différentes sortes, tant au niveau international — fluctuation des changes, spéculations financières, néocolonialisme économique — qu'à l'intérieur des différents pays endettés — corruption, mauvaise gestion de l'argent public, utilisation non conforme des prêts reçus. Les plus grandes souffrances […] frappent les populations des pays endettés et pauvres, qui n'ont aucune responsabilité. La communauté internationale ne peut pas négliger une telle situation : tout en réaffirmant le principe que la dette contractée doit être remboursée, il faut trouver des voies pour ne pas compromettre le "droit fondamental des peuples à leur subsistance et à leur progrès". » Texte officiel sur vatican.va.

    2 3 20 30 31
  3. Deutéronome 15, 1-2 (traduction liturgique, AELF) : « Au bout de sept ans, tu feras la remise des dettes. Voici comment se fera cette remise : tout possesseur d'une créance fera remise à son prochain de ce qu'il lui aura prêté ; il n'exercera pas de poursuite contre son prochain ou son frère, puisqu'on aura proclamé la remise des dettes en l'honneur du Seigneur. » Le terme hébreu shemittah (« relâche, rémission ») désigne cette septième année. Cf. aussi Dt 15, 7-11 sur le prêt au frère pauvre.

    4
  4. Lévitique 25, 10 (AELF) : « Vous ferez de la cinquantième année une année sainte, et vous proclamerez la libération pour tous les habitants du pays. Ce sera pour vous le jubilé : chacun de vous réintégrera sa propriété, chacun de vous retournera dans son clan. » Le cycle est de 7×7 = 49 ans (Lv 25, 8), le jubilé étant la cinquantième année, annoncée par le cor (yôbēl, Lv 25, 9). Fondement théologique en Lv 25, 23 : « La terre est à moi, et vous n'êtes chez moi que des immigrés et des hôtes. »

    5
  5. Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Tertio Millennio Adveniente, 10 novembre 1994, § 51 : « Ainsi, dans l'esprit du Livre du Lévitique (25, 8-28), les chrétiens devront se faire la voix de tous les pauvres du monde, proposant que le Jubilé soit un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à un effacement total, de la dette internationale qui pèse sur le destin de nombreuses nations. » Le § 13 du même texte développe le sens biblique de l'année jubilaire (Lv 25, 10 : « proclamer la libération »). Texte officiel sur vatican.va.

    6 19
  6. Néhémie 5, 11 (AELF) : « Rendez-leur immédiatement leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers et leurs maisons, et remettez-leur ce qu'ils vous doivent en argent, froment, vin nouveau et huile fraîche que vous leur avez prêtés. » Néhémie dénonce l'asservissement pour dettes des frères pauvres (Ne 5, 1-5), impose la remise et la restitution, et la fait jurer devant les prêtres (Ne 5, 12-13).

    7
  7. Évangile selon saint Matthieu 6, 12 (AELF) : « Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs. » Le terme grec opheilēmata signifie littéralement « dettes » ; la version de Luc (Lc 11, 4) parle de « péchés », attestant l'équivalence dette/péché dans la prière du Seigneur.

    8
  8. Évangile selon saint Matthieu 18, 23-35 (parabole du débiteur impitoyable). Le roi remet à son serviteur « dix mille talents » (Mt 18, 24, somme colossale), mais celui-ci refuse à son compagnon « cent pièces d'argent » (Mt 18, 28, soit cent deniers). Mt 18, 33 : « Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j'avais eu pitié de toi ? » Mt 18, 35 : « C'est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » Traduction AELF.

    9 37 38
  9. La crise de la dette du tiers-monde est conventionnellement datée du 20 août 1982, jour où le Mexique, par la voix de son ministre des Finances Jesús Silva Herzog, annonce qu'il ne peut plus assurer le service de sa dette extérieure (de l'ordre de 80 milliards de dollars dus à des centaines de banques internationales). La crise se propage à l'Amérique latine puis à l'Afrique. Source : Federal Reserve History, « Latin American Debt Crisis of the 1980s ».

    10
  10. Paul VI, lettre encyclique Populorum Progressio, 26 mars 1967, § 87 : « Car si le développement est le nouveau nom de la paix, qui ne voudrait y œuvrer de toutes ses forces ? » La formule figure aussi comme intertitre du § 76 (« Le développement, nouveau nom de la paix »). Texte officiel sur vatican.va.

    11
  11. Paul VI, Populorum Progressio, § 48 : les obligations des nations riches « se présentent sous un triple aspect : devoir de solidarité, l'aide que les nations riches doivent apporter aux pays en voie de développement ; devoir de justice sociale, le redressement des relations commerciales défectueuses entre peuples forts et peuples faibles ; devoir de charité universelle, la promotion d'un monde plus humain pour tous, où tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres. » Cf. aussi § 43 : « Le développement intégral de l'homme ne peut aller sans le développement solidaire de l'humanité », et § 49 : « Le superflu des pays riches doit servir aux pays pauvres. »

    12 32
  12. Commission pontificale « Justice et Paix », Au service de la communauté humaine : une approche éthique de l'endettement international, 27 décembre 1986 (signé par le card. Roger Etchegaray et Mgr Jorge Mejía). Le document énonce six principes éthiques (solidarité nouvelle, coresponsabilité, relations de confiance, partage des efforts et sacrifices, participation de tous, distinction urgence / long terme) et pose le principe directeur, en anglais : « economic structures and financial mechanisms are at the service of the human person and not vice versa ». Le texte officiel est diffusé en anglais ; édition française : Cerf, 1987 (ISBN 9782204027113). Le libellé exact de cette édition n'ayant pu être vérifié (aucun numéro de page disponible), les formulations françaises du corps de l'article sont des paraphrases de l'auteur, non des citations.

    13 14 27 33
  13. Commission pontificale « Justice et Paix », Au service de la communauté humaine, 1986. Formule originale anglaise, attestée par les reprises (Caritas Internationalis et CIDSE ; Envío ; Journal of Moral Theology, vol. 4 n° 2, 2015) : « Debt servicing cannot be met at the price of the asphyxiation of a country's economy, and no government can morally demand of its people privations incompatible with human dignity ». Le français du corps de l'article est une paraphrase de l'auteur ; le libellé exact de l'édition française (Cerf, 1987) n'a pu être vérifié, sans numéro de page.

    15
  14. Saint Jean-Paul II, lettre encyclique Sollicitudo Rei Socialis, 30 décembre 1987, § 19 : « Les circonstances ayant changé […], l'instrument prévu pour contribuer au développement s'est transformé en un mécanisme à effet contraire. Et cela parce que, d'une part, les pays débiteurs, pour satisfaire le service de la dette, se voient dans l'obligation d'exporter des capitaux qui seraient nécessaires à l'accroissement ou tout au moins au maintien de leur niveau de vie […]. Par ce mécanisme, le moyen destiné au "développement des peuples" s'est transformé en un frein, et même, en certains cas, en une accentuation du sous-développement. » Texte officiel sur vatican.va.

    16
  15. La campagne Jubilee 2000, inspirée de la notion biblique de jubilé, s'est déployée à partir du milieu des années 1990 dans plus de 40 pays pour réclamer l'annulation de la dette impayable des pays les plus pauvres avant l'an 2000. Temps fort : la chaîne humaine de Birmingham (mai 1998), encerclant le sommet du G7. Bilan avancé dans son sillage : plus de 100 milliards de dollars de dette annulée pour une trentaine des pays les plus pauvres. Sources : Eurodad, « Another Jubilee moment » (plus de 100 milliards de dollars annulés, pour près de 40 pays) ; Jubilee Debt Campaign via Participedia (environ 100 milliards de dollars en valeur actualisée pour plus de 35 pays, d'après la Banque mondiale) ; Chambre des communes britannique, débat du 13 novembre 2024 (plus de 100 milliards annulés pour les 35 pays les plus pauvres). Chiffres présentés comme ordres de grandeur.

    21 22 24
  16. Initiative en faveur des Pays pauvres très endettés (PPTE / Heavily Indebted Poor Countries, HIPC), lancée par le FMI et la Banque mondiale en 1996, renforcée (« Enhanced HIPC ») en 1999, complétée par l'Initiative d'allègement de la dette multilatérale (MDRI) en 2005. Selon la mise à jour statistique conjointe FMI–Banque mondiale du 1ᵉʳ septembre 2017 (en valeur actualisée fin 2015) : coût estimé de 76,9 milliards de dollars pour l'initiative PPTE seule, 42,4 milliards pour la MDRI, soit 119,3 milliards en cumulé. 37 pays avaient atteint le point d'achèvement (la Somalie, 37ᵉ, en décembre 2023 ; 39 pays éligibles ou potentiellement éligibles selon la fiche FMI). Sources : FMI, « HIPC Initiative and MDRI — Statistical Update » (1ᵉʳ sept. 2017) ; fiche FMI « Debt Relief Under the HIPC Initiative » ; Banque mondiale, communiqué Somalie (13 déc. 2023). Chiffres présentés comme ordres de grandeur.

    23 25 26
  17. La notion de dette odieuse (odious debt) est théorisée par le juriste Alexander Nahum Sack dans Les effets des transformations des États sur leurs dettes publiques et autres obligations financières (Paris, Recueil Sirey, 1927). Sack retient deux conditions de fond : (1) la dette a été contractée à des fins contraires à l'intérêt de la population, (2) le créancier en avait connaissance. La « triade » souvent citée (régime despotique + absence de bénéfice pour le peuple + connaissance du créancier) est une simplification postérieure. La notion reste débattue en droit international. Sources : A. N. Sack (1927) ; UNCTAD, « The Concept of Odious Debt » (2007).

    29
  18. Pape François, bulle d'indiction du Jubilé ordinaire 2025 Spes Non Confundit, 9 mai 2024, § 16 : « Je voudrais adresser une autre invitation pressante en vue de l'Année Jubilaire : elle est destinée aux nations les plus riches pour qu'elles reconnaissent la gravité de nombreuses décisions prises et qu'elles se décident à remettre les dettes des pays qui ne pourront jamais les rembourser. C'est plus une question de justice que de magnanimité […]. Si nous voulons vraiment préparer la voie à la paix dans le monde, engageons-nous à remédier aux causes profondes des injustices, apurons les dettes injustes et insolvables et rassasions les affamés. » Texte officiel sur vatican.va.

    34
  19. Pape François, lettre encyclique Laudato Si', 24 mai 2015, § 51 : « Il y a, en effet, une vraie "dette écologique", particulièrement entre le Nord et le Sud, liée à des déséquilibres commerciaux, avec des conséquences dans le domaine écologique, et liée aussi à l'utilisation disproportionnée des ressources naturelles, historiquement pratiquée par certains pays. » Texte officiel sur vatican.va.

    35
  20. Pape François, Laudato Si', § 52 : « La dette extérieure des pays pauvres s'est transformée en un instrument de contrôle, mais il n'en est pas de même avec la dette écologique. De diverses manières, les peuples en développement […] continuent d'alimenter le développement des pays les plus riches au prix de leur présent et de leur avenir. » Le paragraphe appelle les pays développés à contribuer à « solder cette dette ». Texte officiel sur vatican.va.

    36