Le libéralisme économique

Le libéralisme économique est la doctrine qui érige le libre marché en loi suprême de la vie sociale, sphère autonome soustraite à la morale. De Rerum novarum à Fratelli tutti, l'Église en a fait une critique constante — sans jamais condamner le marché lui-même, qu'elle veut au service de la personne et du bien commun.

Ignispedia

Le libéralisme économique est la doctrine selon laquelle l'économie forme une sphère autonome, régie par ses propres lois, qui atteint spontanément l'équilibre et le bien collectif par le libre jeu du marché — à condition que ni l'État, ni la morale, ni aucune autorité ne viennent en troubler les mécanismes.[1] Son principe pratique tient en une formule du XVIIIᵉ siècle : « laissez faire, laissez passer ».[2] Sa conviction de fond est que la poursuite par chacun de son intérêt privé produit, sans qu'on l'ait voulu, la prospérité de tous.

L'Église catholique ne porte pas sur cette doctrine un jugement de circonstance, mais un jugement constant, du premier au dernier des grands documents sociaux. Elle a reconnu ce que le libéralisme avait de vrai — la valeur de la liberté, de l'initiative, de la propriété, du marché — et ce qu'il avait de faux et de ruineux : l'idée d'une économie soustraite à la justice, où le profit devient « le motif essentiel du progrès économique, la concurrence la loi suprême de l'économie, la propriété privée des biens de production un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes ».[3] Ce système, écrit saint Paul VI, a pu à juste titre être « combattu comme funeste ».[4]

Il faut, dès l'abord, tenir une distinction sans laquelle tout se brouille. L'Église ne condamne pas le marché ; elle condamne son absolutisation. Le marché est un instrument utile et, en son ordre, légitime ; le libéralisme économique est l'idéologie qui en fait une idole, « l'ultime mesure » de la justice et la loi dernière de la vie sociale.[5][6] Cet article traite cette idéologie en tant qu'objet de la doctrine sociale : sa définition, ses racines, ce qu'elle a produit, le verdict du magistère, ses erreurs de fond, et la juste place que l'Église rend au marché. Les sujets voisins — le capitalisme comme système, le socialisme, le communisme, la propriété privée, le salaire juste, la destination universelle des biens, la subsidiarité et le bien commun — sont renvoyés à leurs articles propres.

Qu'est-ce que le libéralisme économique ?

Une définition

Le libéralisme économique est une doctrine avant d'être une politique. Il affirme que la sphère économique possède une rationalité propre — l'échange marchand, la formation des prix par l'offre et la demande, la recherche du profit — et que cette rationalité, laissée à elle-même, conduit à l'allocation optimale des ressources et à l'enrichissement général.[7] L'intervention extérieure — celle de l'État, des corporations, de la loi morale, de la coutume — y est tenue pour une perturbation : elle fausse les signaux du marché et appauvrit tout le monde.

De là découlent les prises de position classiques du libéralisme économique : libre concurrence sans entraves, libre-échange international, dérégulation, méfiance envers les syndicats et les réglementations sociales, réduction de l'État à ses fonctions régaliennes (l'« État gendarme »). Ce n'est pas le simple constat que les marchés existent et rendent des services ; c'est l'élévation du marché au rang de principe régulateur ultime de la société.

Les piliers doctrinaux

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Quatre convictions soutiennent l'édifice.

1. L'autonomie de l'économie. L'économie est un ordre séparé, qui obéit à des lois quasi naturelles, comparables aux lois de la physique. La morale n'y a rien à dire : prétendre soumettre les prix, les salaires ou les profits à une exigence de justice, c'est commettre une erreur de catégorie. C'est le point que l'Église attaquera le plus directement.

2. L'autorégulation et la « main invisible ». Laissé libre, le marché s'équilibre tout seul. La somme des égoïsmes produit, comme par une « main invisible », un résultat que personne n'a cherché : le bien de tous.[8] L'harmonie sociale naît spontanément de la concurrence, sans qu'aucune autorité ait à l'organiser.

3. L'homme réduit à l'homo economicus. Le sujet du libéralisme économique est un individu abstrait, calculateur, mû par la maximisation de son intérêt. Cette fiction commode pour la théorie devient, prise pour la réalité, une mutilation de l'homme : elle oublie qu'il est aussi un être de don, de gratuité, de relation et de besoin.

4. La propriété et la concurrence quasi absolues. Le droit de propriété et la liberté de contracter sont posés comme presque sans limites ni devoirs sociaux. Le contrat de travail, en particulier, est traité comme un échange entre parties égales, alors que l'ouvrier isolé n'a pas le même pouvoir que l'employeur.

Ce que le libéralisme économique n'est pas

Trois confusions doivent être écartées d'emblée, car elles faussent tout le débat.

Ce n'est pas le simple fait du marché. Qu'il existe des marchés, des prix, de la concurrence, des entreprises, est un fait de la vie économique que l'Église n'a jamais condamné. Saint Jean-Paul II reconnaît au marché le rôle d'« instrument le plus efficace pour placer les ressources et répondre efficacement aux besoins » solvables.[9] Le libéralisme commence là où le marché cesse d'être un outil pour devenir une loi suprême.

Ce n'est pas la liberté d'entreprise légitime. L'initiative économique, la créativité, le risque entrepreneurial sont des biens que la doctrine sociale honore comme une participation à l'œuvre créatrice.[10] Le libéralisme économique n'est pas la liberté d'entreprendre : c'est la prétention que cette liberté n'ait de comptes à rendre à personne.

Ce n'est pas non plus le libéralisme politique ou religieux. Le mot libéralisme recouvre des réalités distinctes. Le libéralisme religieux (l'idée que toutes les religions se valent, que la vérité n'a pas de droits) a été condamné par Grégoire XVI et Pie IX, et corrigé par Léon XIII dans Libertas (1888).[11] La question moderne de la liberté religieuse et de la liberté de conscience relève d'autres articles. Le présent article traite uniquement le libéralisme économique, même si les deux partagent une même racine : l'autonomie absolue de l'individu, coupé de tout ordre supérieur.

Aux origines : naissance d'une doctrine

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Le libéralisme économique n'est pas une donnée éternelle de l'histoire : c'est une construction intellectuelle née au XVIIIᵉ siècle, dans le sillage des Lumières, contre l'économie réglementée de l'Ancien Régime (le mercantilisme, les corporations, les tarifs royaux).

Les physiocrates et le « laissez faire »

En France, au milieu du XVIIIᵉ siècle, les physiocrates (François Quesnay, Vincent de Gournay) posent l'idée d'un « ordre naturel » économique que le souverain ne doit pas contrarier. C'est à ce courant qu'on rattache la formule devenue l'emblème de toute la doctrine : « laissez faire, laissez passer ».[12] L'idée est neuve : le gouvernement ferait mieux de s'effacer devant le mouvement spontané de l'économie.

Adam Smith et la « main invisible »

Le véritable père du libéralisme économique est l'Écossais Adam Smith (1723-1790). Dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), il analyse la division du travail, la formation des prix et les vertus de la liberté des échanges. Une image, employée une seule fois dans l'ouvrage, fera fortune : en cherchant son propre gain, le marchand est « conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions », à savoir l'intérêt de la société.[13]

Il faut être juste avec Smith. Il était d'abord philosophe moral — sa Théorie des sentiments moraux (1759) fait de la sympathie le ressort de la vie sociale — et il n'a jamais soutenu un égoïsme sans limites ni un État réduit à rien.[14] Mais ses successeurs ont durci sa pensée en système : ce que Smith présentait comme une tendance, ils en ont fait une loi d'airain.

L'école classique : Ricardo, Malthus et la « loi d'airain des salaires »

Au début du XIXᵉ siècle, l'économie politique classique radicalise l'héritage. David Ricardo (1772-1823) formule une thèse aux conséquences terribles : la « loi d'airain des salaires », selon laquelle le salaire de l'ouvrier tend mécaniquement vers le minimum de subsistance, ce qui suffit à le maintenir en vie et à reproduire sa force de travail.[15] Thomas Malthus (1766-1834), de son côté, voit dans la misère populaire un effet quasi naturel de la pression démographique, contre lequel l'aide aux pauvres serait vaine, voire nuisible.[16] La conclusion pratique est glaçante : la misère ouvrière n'est pas une injustice à corriger, mais une loi de la nature qu'il faut laisser jouer.

Le libéralisme manchestérien et le libre-échange

En Angleterre, le mouvement se cristallise autour de l'école de Manchester (Richard Cobden, John Bright) qui, dans les années 1840, mène la campagne pour le libre-échange et l'abrogation des Corn Laws (lois protectionnistes sur le blé).[17] Le « manchestérianisme » devient le nom même du libéralisme économique intégral : libre concurrence, libre commerce, non-intervention de l'État. Sur le continent, le Français Frédéric Bastiat (1801-1850) en sera le brillant propagandiste.

Du libéralisme au darwinisme social

À la fin du XIXᵉ siècle, une dérive se produit. Herbert Spencer (1820-1903) et le courant du « darwinisme social » transposent à la société la « survie du plus apte » : la concurrence économique est présentée comme une sélection naturelle bienfaisante, où l'élimination des faibles serait le prix du progrès.[18] On touche là le point où le libéralisme économique, poussé à bout, congédie purement et simplement la charité. C'est contre ce climat que va s'élever, en 1891, la voix de Léon XIII.

La question ouvrière : ce que le libéralisme a produit

La doctrine n'est pas restée sur le papier. Appliquée à l'Europe de la révolution industrielle, elle a produit un monde concret : celui de la « question ouvrière ».

La table rase des corps intermédiaires

Le libéralisme économique a d'abord détruit les protections anciennes. En France, la loi Le Chapelier (1791) supprime les corporations et interdit les associations professionnelles, au nom d'un face-à-face direct entre l'individu et l'État.[19] L'ouvrier se retrouve seul, sans confrérie, sans caisse de secours, sans corps pour le défendre, face à l'employeur. La subsidiarité enseignera plus tard que cette destruction du tissu intermédiaire est le contraire d'une société saine.

La misère ouvrière du XIXᵉ siècle

Le résultat, Léon XIII le décrit en quelques mots restés célèbres. Les anciennes corporations ayant été abolies sans que rien les remplace, « les travailleurs isolés et sans défense se sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée ».[20] Le pape dénonce la concentration de la richesse entre les mains d'un « petit nombre d'hommes opulents et de riches » qui ont imposé « un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires ».[21]

« Les travailleurs isolés et sans défense se sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. » — Léon XIII, Rerum novarum (1891)[22]

Journées de douze à quinze heures, travail des enfants, salaires de famine, logements insalubres, absence de tout recours : tel fut, dans les faits, le visage du « laissez-faire » intégral. C'est ce réel-là — et non une abstraction — que la doctrine sociale est venue juger.

Le jugement de l'Église : de Léon XIII à François

De Rerum novarum à Fratelli tutti, le magistère a tenu sur le libéralisme économique une ligne d'une remarquable continuité : reconnaître la liberté et la propriété, mais refuser l'absolutisation du marché et du profit. Le tableau ci-dessous en résume les étapes ; les sections suivantes les détaillent.

Document & dateAuteurApport sur le libéralisme économique
Rerum novarum (1891)Léon XIIIDénonce la « concurrence effrénée » et le « joug presque servile » imposé aux ouvriers[23]
Quadragesimo anno (1931)Pie XI« La libre concurrence s'est détruite elle-même » ; condamnation de l'individualisme économique[24]
Mater et magistra (1961)saint Jean XXIIIRéaffirme la primauté du bien commun sur le jeu spontané du marché[25]
Populorum progressio (1967)saint Paul VILe « libéralisme sans frein » est un système « funeste »[26]
Octogesima adveniens (1971)saint Paul VICritique l'idéologie libérale : autonomie erronée de l'individu[27]
Centesimus annus (1991)saint Jean-Paul IIDistinction décisive : oui à l'économie de marché encadrée, non au marché-idole[28]
Catéchisme (1992)—Refus de « l'individualisme et du primat absolu de la loi du marché »[29]
Evangelii gaudium (2013)François« Cette économie tue » ; non à « l'économie de l'exclusion »[30]
Fratelli tutti (2020)FrançoisLe « dogme néolibéral » du marché qui résout tout est récusé[31]
  1. 1891
    Rerum novarum — Léon XIII
    le premier réquisitoire

    Léon XIII dénonce la « concurrence effrénée » et le « joug presque servile » infligés aux ouvriers par le libéralisme, tout en défendant la propriété privée contre le socialisme.[32]

  2. 1931
    Quadragesimo anno — Pie XI
    la libre concurrence détruite

    Quarante ans plus tard, Pie XI constate : la libre concurrence laissée à elle-même « s'est détruite elle-même » et a engendré une « dictature économique ».[33]

  3. 1967
    Populorum progressio — saint Paul VI
    un système funeste

    Saint Paul VI qualifie le « libéralisme sans frein » de système « funeste », où le profit est le moteur suprême et la propriété un droit absolu sans devoir social.[34]

  4. 1991
    Centesimus annus — saint Jean-Paul II
    la distinction décisive

    Méditant la chute du communisme, saint Jean-Paul II distingue l'économie de marché légitime du marché-idole : oui à la liberté encadrée, non à celle qui s'affranchit du droit et de la morale.[35]

  5. 2013-2020
    François — Evangelii gaudium & Fratelli tutti
    l'économie qui exclut

    François récuse « l'économie de l'exclusion » et le « dogme néolibéral » selon lequel le marché libre suffirait à produire l'équité.[36][37]

Léon XIII : Rerum novarum et le premier réquisitoire (1891)

Gioacchino Pecci, futur Léon XIII, vers 1872. Cayol Frères Studio — Wikimedia Commons, domaine public, sans retouche.

L'acte de naissance de la doctrine sociale moderne est aussi le premier grand réquisitoire contre le libéralisme économique. Rerum novarum (1891) refuse en même temps deux réponses fausses à la question ouvrière : le socialisme, qui veut abolir la propriété privée, et le libéralisme, qui abandonne l'ouvrier « à la merci de maîtres inhumains ».[38] Léon XIII défend le droit de propriété contre le socialisme, mais il l'assortit aussitôt d'un devoir : les biens superflus doivent servir aux autres, et le juste salaire ne peut être réduit au prix que fixe librement le marché.[39] Contre la fiction libérale du contrat entre égaux, il pose qu'il existe une justice antérieure au marché.

Pie XI : Quadragesimo anno et la « libre concurrence détruite » (1931)

Quarante ans après — d'où le titre, « la quarantième année » —, Pie XI dresse le bilan. La libre concurrence, érigée en principe unique, n'a pas tenu sa promesse d'harmonie : elle a produit son contraire.

« La libre concurrence s'est détruite elle-même ; à la liberté du marché a succédé une dictature économique. » — Pie XI, Quadragesimo anno (1931), n. 88[40]

De la concurrence sans règle est sortie la concentration : quelques-uns ont accaparé le pouvoir économique, puis, par lui, le pouvoir politique, jusqu'à cet « impérialisme international de l'argent » que Pie XI dénonce.[41] L'encyclique nomme la racine du mal : l'« individualisme » économique, qui nie que l'économie ait une fonction sociale et fait de l'intérêt privé la seule règle.[42] Pie XI ne tombe pas pour autant dans le collectivisme : il trace une troisième voie, celle d'un ordre économique soumis à la justice et au bien commun.

Saint Paul VI : Populorum progressio et le « libéralisme sans frein » (1967)

Avec saint Paul VI, le regard s'élargit aux rapports entre nations riches et nations pauvres. Populorum progressio (1967) porte sur le libéralisme économique l'un des jugements les plus tranchants du magistère :

« Un système s'est malheureusement édifié [...] qui considérait le profit comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l'économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes. Ce libéralisme sans frein conduisait à la dictature à bon droit dénoncée par Pie XI comme génératrice de "l'impérialisme international de l'argent". » — saint Paul VI, Populorum progressio (1967), n. 26[43]

Saint Paul VI ajoute qu'« on ne saurait trop réprouver de tels abus », et rappelle que l'économie est au service de l'homme, non l'inverse.[44] Dans la même encyclique, il met en question « le principe fondamental du libéralisme comme règle des échanges commerciaux » : entre partenaires économiquement inégaux, les prix qui se forment « librement » peuvent aboutir à des résultats iniques.[45] Le libre-échange n'est juste qu'entre forces comparables ; entre le fort et le faible, selon la formule reprise par saint Paul VI, « c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ».[46]

Saint Jean-Paul II : Centesimus annus et la distinction décisive (1991)

Infographie originale Ignispedia créée par IA

C'est à saint Jean-Paul II que l'on doit la formulation la plus précise et la plus équilibrée. Écrite après l'effondrement du communisme, Centesimus annus (1991) refuse que la faillite du collectivisme vaille blanc-seing au libéralisme. Le pape pose la question frontalement : faut-il proposer au monde, et aux pays sortis du communisme, le capitalisme comme modèle ? Sa réponse est double et ne doit jamais être coupée en deux :

« Si par "capitalisme" on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique pour les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur de l'économie, la réponse est certainement positive [...]. Mais si, par "capitalisme", on entend un système où la liberté, dans le domaine de l'économie, n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale [...], alors la réponse est nettement négative. » — saint Jean-Paul II, Centesimus annus (1991), n. 42[47]

Tout est là. Le marché, l'entreprise, la propriété, l'initiative : oui. Mais à une condition non négociable — qu'ils soient « encadrés par un contexte juridique ferme » au service de la « liberté humaine intégrale ». Le libéralisme économique, lui, refuse précisément cet encadrement : c'est pourquoi il tombe sous le « non ». Saint Jean-Paul II précise ailleurs que le marché ne peut pas tout : « il y a de nombreux besoins humains qui ne trouvent pas de place sur le marché »,[48] et il existe un « dû à l'homme » antérieur à toute logique d'échange. Une société du travail libre « ne s'oppose pas au marché, mais demande qu'il soit dûment contrôlé » par l'État et par la société.[49]

Le Catéchisme : le refus du « primat absolu de la loi du marché »

Le Catéchisme de l'Église catholique (1992) fixe cet enseignement en une formule devenue la référence. Avec une symétrie voulue, il condamne d'un même mouvement les deux erreurs jumelles du siècle :

« L'Église a rejeté les idéologies totalitaires et athées associées, dans les temps modernes, au "communisme" ou au "socialisme". Elle a, d'autre part, refusé, dans la pratique du "capitalisme", l'individualisme et le primat absolu de la loi du marché sur le travail humain. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2425[50]

Le mot juste est « primat absolu ». L'Église ne refuse pas la loi du marché ; elle refuse qu'elle soit absolue, c'est-à-dire qu'elle l'emporte sur le travail humain, sur la dignité de la personne et sur le bien commun. C'est exactement la définition du libéralisme économique : le marché fait loi en dernier ressort.

François : « cette économie tue »

Le pape François reprend cette critique avec une vigueur prophétique, dans le contexte de la mondialisation financière. Evangelii gaudium (2013) lance un « non » à « une économie de l'exclusion et de la disparité sociale » :

« De même que le commandement de "ne pas tuer" pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd'hui nous devons dire "non à une économie de l'exclusion et de la disparité sociale". Une telle économie tue. » — François, Evangelii gaudium (2013), n. 53[51]

Il vise nommément les « théories de la rechute favorable » (le « ruissellement »), qui supposent que toute croissance produirait d'elle-même plus d'équité : une opinion « jamais confirmée par les faits », qui exprime « une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique ».[52] Il dénonce « une nouvelle idolâtrie de l'argent », « le fétichisme de l'argent » succédant au veau d'or.[53] Fratelli tutti (2020) achève la démonstration :

« Le marché seul ne résout pas tout, même si l'on veut encore une fois nous le faire croire à ce dogme de foi néolibéral. » — François, Fratelli tutti (2020), n. 168[54]

Le néolibéralisme, ajoute-t-il, se contente de se reproduire, en recourant aux « notions magiques » du « ruissellement » ou des « retombées », sans jamais affronter les problèmes de fond.[55] La continuité avec Léon XIII est parfaite : c'est le même refus du marché érigé en providence.

Les erreurs de fond du libéralisme économique

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Au-delà des bilans historiques, l'Église a identifié les erreurs de principe qui rendent le libéralisme économique inacceptable. Elles ne tiennent pas à tel abus, mais à la structure même de la doctrine.

L'autonomie absolue de l'économie

La première erreur est de soustraire l'économie à la morale. Pour le libéralisme, les lois du marché sont neutres, comme celles de la physique : leur appliquer un jugement de justice n'aurait pas plus de sens que de juger la pesanteur. L'Église répond qu'il n'existe aucune sphère de l'agir humain qui échappe à la morale. L'économie est une œuvre d'hommes libres, donc responsables ; elle a une fin — servir la personne et le bien commun — et tout ce qui contrarie cette fin est injuste, fût-ce « efficace ». Benoît XVI le résume : l'économie a besoin de l'éthique « non pas de n'importe quelle éthique, mais d'une éthique amie de la personne ».[56]

Le mythe de l'autorégulation

La deuxième erreur est de croire que la somme des intérêts privés produit automatiquement le bien commun, par le seul jeu de la « main invisible ». L'histoire dément cette providence immanente : la libre concurrence, dit Pie XI, « s'est détruite elle-même » et a engendré la concentration et la « dictature économique ».[57] Le bien commun n'est pas un sous-produit mécanique de l'égoïsme : il doit être voulu et organisé. Le marché coordonne efficacement les intérêts solvables ; il est aveugle à tout le reste — les pauvres sans pouvoir d'achat, les biens non marchands, les générations futures.[58]

L'homme réduit à l'homo economicus

La troisième erreur est anthropologique. En réduisant l'homme à un calculateur d'intérêt, le libéralisme économique ampute la personne de ce qui fait sa grandeur : la gratuité, le don, la fraternité. Or l'homme n'est pas d'abord un consommateur ; il est « le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions sociales ».[59] Une économie qui traite les personnes comme de simples facteurs de production « sacrifie » l'homme au profit, ce que le Catéchisme range parmi les choses « moralement inacceptables ».[60]

La propriété sans hypothèque sociale

La quatrième erreur concerne la propriété. Le libéralisme en fait un droit absolu, sans devoir. La doctrine catholique enseigne au contraire que la propriété privée est un droit réel mais second, subordonné à la destination universelle des biens : la terre a été donnée à tous les hommes, et toute propriété est grevée d'une « hypothèque sociale ».[61] On peut posséder, mais l'usage des biens doit rester ordonné au bien de tous. Tout cela est développé dans l'article La propriété privée selon l'Église.

Le travail traité comme une marchandise

La cinquième erreur est de traiter le travail comme une marchandise dont le prix se fixe librement sur un marché. Léon XIII l'a brisée d'avance : le salaire ne peut être abandonné au seul jeu de l'offre et de la demande, car le consentement de l'ouvrier acculé par la nécessité « subit une violence contre laquelle la justice proteste ».[62] Le travail engage la personne même du travailleur ; il appelle un salaire juste, un repos, une protection, et le droit de s'associer dans des syndicats — autant de réalités que le libéralisme intégral récusait.

Ce que l'Église ne condamne pas : le marché à sa juste place

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Il serait infidèle de présenter la doctrine sociale comme une condamnation du marché en soi, ou comme une sympathie cachée pour le collectivisme. L'Église refuse autant le libéralisme que le socialisme : ce sont deux manières opposées de manquer la vérité de l'homme.

L'économie de marché légitime

Le marché, à sa place, est un bien. Il décentralise les décisions, récompense l'effort et l'invention, met les ressources là où elles sont utiles, et préserve un espace de liberté que l'économie planifiée écrase. Saint Jean-Paul II reconnaît à « l'économie d'entreprise, l'économie de marché, ou simplement l'économie libre » un rôle « positif », à condition qu'elle reste au service de la liberté humaine intégrale.[63] Ce que l'Église bénit, ce n'est pas le marché-idole, c'est le marché serviteur.

Liberté d'entreprise, initiative, créativité

La doctrine sociale honore l'initiative économique comme une expression de la dignité de la personne et une participation à l'œuvre créatrice. Centesimus annus loue « le rôle de la libre créativité humaine dans le secteur de l'économie ».[64] Entreprendre, prendre des risques, créer de la richesse et des emplois, n'est pas suspect : c'est un service rendu à la communauté, lorsque c'est ordonné au bien commun.

Le marché encadré : droit, État subsidiaire, bien commun

La différence entre l'économie de marché légitime et le libéralisme tient en un mot : l'encadrement. Le marché a besoin d'un « contexte juridique ferme » — règles du jeu, protection des plus faibles, biens publics, justice des contrats — pour ne pas dévorer ce qu'il prétend servir.[65] Cet encadrement n'est pas l'étatisme : selon la subsidiarité, l'autorité n'intervient que pour soutenir et suppléer, jamais pour absorber. Le tableau suivant oppose les deux logiques.

Libéralisme économique (idéologie)Économie de marché ordonnée (doctrine sociale)
Statut du marchéLoi suprême, mesure ultimeInstrument utile, mais second
Rapport à la moraleÉconomie autonome, hors moraleÉconomie soumise à la justice
Rôle de l'ÉtatMinimal (« État gendarme »)Subsidiaire : encadre, supplée, protège
Le travailMarchandise au prix du marchéActe de la personne, appelle un salaire juste
La propriétéDroit absolu, sans devoirDroit réel grevé d'une hypothèque sociale
Fin poursuivieLe profitLe bien commun et la personne

C'est cette troisième voie — ni l'individu-roi du libéralisme, ni l'État-tout du collectivisme — que toute la doctrine sociale s'efforce de tracer.

Objections et réponses

« Le marché libre a sorti des milliards de personnes de la pauvreté »

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Objection. L'ouverture des marchés et la mondialisation ont fait reculer l'extrême pauvreté plus que toute autre politique. Condamner le libéralisme, ne serait-ce pas mépriser ce résultat ?

Réponse. L'Église ne nie pas que le marché, l'échange et l'initiative créent de la richesse — elle l'affirme.[66] Mais deux choses doivent être distinguées. D'abord, les progrès réels ont presque toujours été obtenus par des économies de marché encadrées (droit, institutions, protection sociale), non par le « laissez-faire » intégral. Ensuite, la croissance globale ne vaut pas justification automatique : François rappelle que la « rechute favorable » — l'idée que la richesse ruisselle d'elle-même vers tous — n'a « jamais été confirmée par les faits » et laisse de côté les exclus.[67] La bonne question n'est pas « le marché crée-t-il de la richesse ? », mais « la richesse créée sert-elle tout homme et tout l'homme ? ».

« Sans liberté économique, pas de liberté tout court »

Objection. Selon Hayek ou Friedman, la liberté économique est la condition de toutes les autres : limiter le marché, c'est ouvrir la route au totalitarisme.[68]

Réponse. L'Église accorde une part de vérité à cet argument : l'économie planifiée intégrale, qui supprime la propriété et l'initiative, détruit en effet la liberté — c'est pourquoi elle a condamné le communisme.[69] Mais la conséquence n'est pas que toute régulation menace la liberté. La liberté humaine est « intégrale » : elle inclut la liberté de ne pas mourir de faim, de se soigner, de se reposer, de fonder une famille. Une « liberté » économique qui écrase ces libertés-là n'est pas la liberté, mais sa caricature. Le droit qui encadre le marché ne supprime pas la liberté : il la rend réelle pour tous, pas seulement pour les forts.

« L'Église est anti-économique, voire socialiste »

Objection. En critiquant sans cesse le marché, l'Église se rangerait du côté du socialisme et trahirait son hostilité à l'économie.

Réponse. C'est doublement faux. L'Église a condamné le socialisme et le communisme avec une fermeté au moins égale à sa critique du libéralisme : Rerum novarum défend la propriété privée contre les collectivistes,[70] et le Catéchisme rejette explicitement les idéologies socialistes.[71] Sa position n'est pas un « entre-deux » timide, mais une doctrine propre, plus ancienne que le clivage gauche-droite : l'économie est faite pour l'homme, ordonnée au bien commun, soumise à la justice. Ni l'idole du marché, ni l'idole de l'État.

L'enjeu spirituel : Dieu ou Mammon

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Sous le débat économique, l'Évangile fait entendre une question plus profonde et plus ancienne. Le libéralisme économique n'est pas seulement une théorie discutable : il porte le risque d'une idolâtrie.

Le marché-idole et le veau d'or

Quand le marché devient la mesure ultime, le profit la loi dernière, et l'argent le bien suprême, on a changé de Dieu sans le dire. François le nomme : « l'adoration de l'antique veau d'or a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l'argent ».[72] C'est le retour, sous habits modernes, de la plus vieille des tentations : faire d'une créature — ici la richesse — l'absolu auquel tout est sacrifié.

« Nul ne peut servir deux maîtres [...]. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. » — Jésus-Christ, Évangile selon saint Matthieu 6, 24[73]

La gratuité au cœur de l'économie

À l'homo economicus qui ne connaît que l'échange intéressé, l'Évangile oppose un homme capable de don gratuit. La doctrine sociale ne demande pas seulement d'encadrer le marché par des lois : elle appelle à introduire au cœur même de la vie économique la logique du don, de la fraternité, de la solidarité et de la charité politique.[74] Là est le dépassement véritable du libéralisme : non un marché simplement corrigé du dehors, mais une économie habitée du dedans par l'amour de l'homme — parce que, selon le mot de saint Paul VI, « le développement est le nouveau nom de la paix », et que l'économie n'a de sens que pour la personne, créée à l'image de Dieu.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Le libéralisme économique se définit comme la doctrine de l'autonomie de la sphère économique et de l'autorégulation du marché par la libre concurrence, avec réduction du rôle de l'État à ses fonctions régaliennes. À distinguer du libéralisme politique (limitation du pouvoir, droits individuels) et du libéralisme philosophique/religieux (autonomie de la raison et indifférentisme). Cf. Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Conseil pontifical Justice et Paix, 2004, §§ 347-350 sur le marché et ses limites.

    1 7
  2. La formule « Laissez faire, laissez passer » est traditionnellement attribuée au cercle des physiocrates français du XVIIIᵉ siècle (Vincent de Gournay, François Quesnay). Elle résume le principe de non-intervention de l'État dans l'économie, considérée comme régie par un « ordre naturel ».

    2 12
  3. Saint Paul VI, encyclique Populorum progressio, 26 mars 1967, n. 26 : « Un système s'est malheureusement édifié qui considérait le profit comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l'économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes. Ce libéralisme sans frein conduisait à la dictature à bon droit dénoncée par Pie XI comme génératrice de "l'impérialisme international de l'argent". On ne saurait trop réprouver de tels abus. » Texte officiel sur Vatican.va.

    3 4 26 34 43 44
  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 2425 : « L'Église a rejeté les idéologies totalitaires et athées associées, dans les temps modernes, au "communisme" ou au "socialisme". Elle a, d'autre part, refusé, dans la pratique du "capitalisme", l'individualisme et le primat absolu de la loi du marché sur le travail humain. La régulation de l'économie par la seule planification centralisée pervertit à la base les liens sociaux ; sa régulation par la seule loi du marché manque à la justice sociale. » Texte officiel sur Vatican.va.

    5 29 50 71
  5. Saint Jean-Paul II, Centesimus annus, 1991, n. 34 : « Il semble que, à l'intérieur de chaque pays comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l'instrument le plus efficace pour placer les ressources et répondre efficacement aux besoins. » Mais cela ne vaut que pour les besoins « solvables » ; « il y a de nombreux besoins humains qui ne trouvent pas de place sur le marché », et il existe un « dû à l'homme » antérieur à toute logique d'échange. Texte officiel sur Vatican.va.

    6 9 48 58
  6. Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), livre IV, ch. 2. L'expression « main invisible » (invisible hand) n'y figure qu'une seule fois : l'individu qui recherche son propre gain est « conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions », c'est-à-dire l'intérêt de la société. Le commentaire postérieur en a fait, abusivement, la clef de voûte d'un système d'harmonie automatique.

    8 13
  7. Saint Jean-Paul II, encyclique Centesimus annus, 1er mai 1991, n. 42 : double réponse à la question du « capitalisme ». Positif si le terme désigne « un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique pour les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur de l'économie » ; négatif si l'on entend « un système où la liberté, dans le domaine de l'économie, n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale ». saint Jean-Paul II préfère alors parler d'« économie d'entreprise, économie de marché, ou simplement économie libre ». Texte officiel sur Vatican.va.

    10 28 35 47 63 64 65 66 69
  8. Léon XIII, encyclique Libertas praestantissimum, 20 juin 1888 : analyse et correction du « libéralisme » comme doctrine de l'autonomie absolue de la raison et de la volonté humaines à l'égard de Dieu et de la loi. À distinguer du libéralisme économique proprement dit, objet du présent article ; les deux partagent toutefois la racine d'une autonomie de l'individu coupée de tout ordre supérieur. Texte officiel sur Vatican.va.

    11
  9. Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (The Theory of Moral Sentiments, 1759) : Smith y fonde la vie morale sur la « sympathie » (la capacité de se mettre à la place d'autrui) et le jugement du « spectateur impartial ». Philosophe moral de formation, il n'a pas soutenu l'égoïsme pur que ses successeurs ont systématisé.

    14
  10. David Ricardo, Des principes de l'économie politique et de l'impôt (On the Principles of Political Economy and Taxation, 1817). La théorie dite de la « loi d'airain des salaires » (formule popularisée plus tard par Ferdinand Lassalle) soutient que le salaire tend, sous la pression de la concurrence et de la démographie, vers le minimum de subsistance.

    15
  11. Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population (An Essay on the Principle of Population, 1798) : la population croîtrait plus vite que les subsistances, rendant la misère structurelle ; Malthus en tirait une méfiance envers les « lois sur les pauvres » (Poor Laws).

    16
  12. L'« école de Manchester » (Richard Cobden, John Bright, Anti-Corn Law League, années 1840) milite pour le libre-échange et l'abrogation des Corn Laws (1846). Le « manchestérianisme » devient synonyme de libéralisme économique intégral. Frédéric Bastiat (1801-1850), dans ses Harmonies économiques, en sera le principal théoricien francophone.

    17
  13. Herbert Spencer (1820-1903) est l'auteur de l'expression « survie du plus apte » (survival of the fittest) qu'il transpose à la société (« darwinisme social »). Ce courant présente la concurrence économique comme une sélection naturelle bénéfique, jusqu'à justifier la non-assistance aux faibles. L'Église s'élèvera contre cette négation de la charité.

    18
  14. Loi Le Chapelier, 14 juin 1791 : la Révolution française supprime les corporations et interdit les associations professionnelles et les coalitions ouvrières, instaurant un face-à-face direct entre l'individu et l'État. Contre-modèle historique de la société subsidiaire, qui suppose un tissu de corps intermédiaires.

    19
  15. Léon XIII, encyclique Rerum novarum, 15 mai 1891, n. 2-3 : « Les anciennes corporations d'arts et métiers ayant été détruites au siècle dernier, sans que rien vînt les remplacer […], les travailleurs isolés et sans défense se sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. » Texte officiel sur Vatican.va.

    20 22 23 32 38
  16. Léon XIII, Rerum novarum, 1891, n. 2-3 : la richesse s'est concentrée entre les mains d'« un petit nombre d'hommes opulents et de riches » qui ont imposé « un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires ». Texte officiel sur Vatican.va.

    21
  17. Pie XI, encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931, n. 88 (numérotation officielle Vatican) : « La libre concurrence surtout s'est détruite elle-même ; à la liberté du marché a succédé une dictature économique. » Texte officiel sur Vatican.va.

    24 33 40 57
  18. Saint Jean XXIII, encyclique Mater et magistra, 15 mai 1961, §§ 51-58 : l'initiative privée et la concurrence ont leur place, mais l'autorité publique doit veiller au bien commun et corriger les déséquilibres ; l'économie ne peut être abandonnée au seul jeu spontané des forces du marché. Texte officiel sur Vatican.va.

    25
  19. Saint Paul VI, lettre apostolique Octogesima adveniens, 14 mai 1971, n. 26 et 35 : mise en garde contre l'« idéologie libérale » qui, à sa racine philosophique, repose sur une « affirmation erronée de l'autonomie de l'individu » dans son activité et ses motivations, détachée de toute solidarité et de tout ordre supérieur. Texte officiel sur Vatican.va.

    27
  20. François, exhortation apostolique Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, n. 53 : « De même que le commandement de "ne pas tuer" pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd'hui nous devons dire "non à une économie de l'exclusion et de la disparité sociale". Une telle économie tue. » Texte officiel sur Vatican.va.

    30 36 51
  21. François, encyclique Fratelli tutti, 3 octobre 2020, n. 168 : « Le marché seul ne résout pas tout, même si l'on veut encore une fois nous le faire croire à ce dogme de foi néolibéral. Il s'agit d'une pensée pauvre, répétitive, qui propose toujours les mêmes recettes face à n'importe quel défi. Le néolibéralisme se reproduit lui-même sans plus, en recourant à la magie de la "rechute" (derrame) ou du "ruissellement" […] comme unique voie pour résoudre les problèmes sociaux. » Texte officiel sur Vatican.va.

    31 37 54 55
  22. Léon XIII, Rerum novarum, 1891, n. 34 (numérotation Vatican) : le salaire ne peut être abandonné au seul libre consentement des parties, car « il y a [...] un dictamen de justice naturelle […] que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête » ; le consentement extorqué par la nécessité « subit une violence contre laquelle la justice proteste ». L'encyclique défend simultanément la propriété privée contre le socialisme. Texte officiel sur Vatican.va.

    39 62 70
  23. Pie XI, Quadragesimo anno, 1931, n. 109 : dénonciation de l'« impérialisme international de l'argent » (« internationalismus pecuniae »), où l'argent ne connaît pas de patrie et asservit les nations. Texte officiel sur Vatican.va.

    41
  24. Pie XI, Quadragesimo anno, 1931, n. 88 et 46 : l'encyclique impute le désordre économique à l'« individualisme » qui nie la fonction sociale de la propriété et de l'économie, et fait de la libre concurrence le principe unique de l'ordre économique — alors qu'elle ne peut tenir lieu de principe directeur. Texte officiel sur Vatican.va.

    42
  25. Saint Paul VI, Populorum progressio, 1967, n. 58-59 : « C'est le principe fondamental du libéralisme, comme règle des échanges commerciaux, qui est ici remis en question. » Entre partenaires économiquement inégaux, les prix librement formés peuvent être « iniques » ; d'où la formule reprise de Lacordaire : « entre le fort et le faible […] c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Texte officiel sur Vatican.va.

    45 46
  26. Saint Jean-Paul II, Centesimus annus, 1991, n. 35 : la société du travail libre, de l'entreprise et de la participation « ne s'oppose pas au marché, mais demande qu'il soit dûment contrôlé par les forces sociales et par l'État, de façon à garantir la satisfaction des besoins fondamentaux de toute la société ». Texte officiel sur Vatican.va.

    49
  27. François, Evangelii gaudium, 2013, n. 54 : « Certains défendent encore les théories de la "rechute favorable", qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n'a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique. » Texte officiel sur Vatican.va.

    52 67
  28. François, Evangelii gaudium, 2013, n. 55 : « L'adoration de l'antique veau d'or a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l'argent et dans la dictature d'une économie sans visage et sans un but vraiment humain. » Texte officiel sur Vatican.va.

    53 72
  29. Benoît XVI, encyclique Caritas in veritate, 29 juin 2009, n. 36-38 et 45 : l'activité économique ne peut résoudre tous les problèmes sociaux par la seule logique marchande ; elle a besoin d'« œuvres caractérisées par la gratuité » et d'une éthique « amie de la personne ». Le marché de la « commutativité » doit être complété par la logique du don et de la solidarité. Texte officiel sur Vatican.va.

    56 74
  30. Catéchisme de l'Église catholique, § 1881 : « La personne humaine […] est et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions sociales. » Fondement du refus de réduire l'homme à un facteur de production.

    59
  31. Catéchisme de l'Église catholique, § 2424 : « Une théorie qui fait du profit la règle exclusive et la fin ultime de l'activité économique est moralement inacceptable. » L'appât du gain désordonné engendre des effets pervers et déshumanisants ; il est « une des causes des nombreux conflits qui troublent l'ordre social ».

    60
  32. Saint Jean-Paul II, encyclique Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987, n. 42 : sur la propriété privée « grève une hypothèque sociale », c'est-à-dire qu'elle est intrinsèquement ordonnée à la destination universelle des biens. Cf. aussi Laborem exercens (1981), n. 14. Texte officiel sur Vatican.va.

    61
  33. Friedrich Hayek, La Route de la servitude (The Road to Serfdom, 1944), et Milton Friedman, Capitalisme et liberté (Capitalism and Freedom, 1962) : figures du renouveau libéral du XXᵉ siècle (« néolibéralisme », société du Mont-Pèlerin fondée en 1947, école de Chicago). Thèse : la liberté économique est la condition des autres libertés, et toute planification mène à la servitude. L'Église partage la critique du collectivisme intégral (cf. Centesimus annus, 1991), mais refuse d'en conclure que toute régulation menace la liberté.

    68
  34. Évangile selon saint Matthieu 6, 24 : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent [Mammon]. » Cf. aussi Luc 16, 13. Le terme araméen Mammon désigne la richesse personnifiée et divinisée.

    73