Le capitalisme désigne le système économique dominant du monde moderne : un ordre fondé sur la propriété privée des moyens de production, l'échange marchand, la libre initiative des entreprises et la recherche du profit comme moteur de l'activité. Pour la doctrine sociale de l'Église, il n'est ni un dogme à canoniser ni un mal à condamner en bloc : c'est une réalité à discerner, dont il faut reconnaître les apports réels et dénoncer les dérives mortifères.
Contrairement au communisme, que Pie XI a jugé « intrinsèquement pervers » dans Divini Redemptoris (1937)[1] parce qu'il nie Dieu et la personne, le capitalisme n'a jamais reçu de condamnation globale de principe. L'Église reconnaît la valeur de la propriété privée, de l'esprit d'entreprise et du marché. Mais elle a toujours refusé l'absolutisation du marché et la réduction de l'homme à un simple facteur de production. Le Catéchisme résume cette double critique : l'Église « a refusé, dans la pratique du "capitalisme", l'individualisme et le primat absolu de la loi du marché sur le travail humain »[2].
Tout le discernement catholique tient dans une question que Jean-Paul II a posée en toutes lettres en 1991 : « quel capitalisme ? »[3]. Selon ce qu'on entend par le mot — une économie d'entreprise libre et encadrée, ou un système livré à la seule loi du profit — la réponse de l'Église est « oui » ou « non ». Cet article expose ce qu'est le capitalisme, ce que l'Église en reconnaît de légitime, les limites et les dérives qu'elle dénonce avec une constance remarquable de Léon XIII au pape François, et la réponse positive que la doctrine sociale propose : une économie au service de la personne, ordonnée au bien commun et tenue par la justice.
Qu'appelle-t-on « capitalisme » ?
Avant de juger, il faut définir. Le mot capitalisme est récent, polémique et polysémique : il ne désigne pas une doctrine unique mais une famille de réalités économiques qu'il faut distinguer soigneusement pour ne pas condamner ou approuver à tort.
Un mot tardif pour une réalité ancienne
Le terme capitalisme n'apparaît qu'au XIXᵉ siècle et se répand surtout après Le Capital de Karl Marx (1867), souvent dans la bouche de ses adversaires. La réalité qu'il recouvre est plus ancienne : le commerce, le prêt, l'investissement, l'accumulation de capital pour produire et échanger existent depuis l'Antiquité, et se développent fortement dans les villes marchandes du Moyen Âge et de la Renaissance — Venise, Florence, Bruges, les foires de Champagne. Ce que la révolution industrielle du XIXᵉ siècle ajoute, c'est l'échelle : la grande industrie, le salariat de masse, la concentration financière et un marché mondial.
Parce que le mot est né dans une polémique, il porte des sens opposés selon qui l'emploie. Pour ses défenseurs, il est synonyme de liberté économique, d'innovation et de prospérité. Pour ses critiques, il évoque l'exploitation, l'inégalité et l'avidité. La doctrine sociale de l'Église refuse les deux caricatures et procède par distinctions.
Capital, marché, entreprise : les trois noyaux
On peut isoler trois éléments que le mot capitalisme combine :
- le capital : les biens accumulés (machines, terres, argent, savoir-faire) investis pour produire d'autres biens ;
- le marché : le mécanisme d'échange où l'offre et la demande fixent les prix et orientent la production ;
- l'entreprise : l'organisation libre du travail et du capital pour créer des biens et des services, portée par l'initiative et le risque.
Aucun de ces trois éléments n'est mauvais en soi. L'Église affirme au contraire que l'initiative économique, le travail créateur et la libre association appartiennent à la dignité de la personne. Le problème ne naît pas de l'existence du capital, du marché ou de l'entreprise, mais de leur absolutisation : quand le profit devient la seule fin, le marché la seule loi, et le capital plus important que l'homme qui travaille.
Capitalisme et libéralisme économique : deux notions à distinguer
Le capitalisme — système de fait — ne doit pas être confondu avec le libéralisme économique — doctrine qui prétend justifier le marché livré à lui-même, sans encadrement moral ni politique. On peut tenir une économie de marché tout en rejetant l'idéologie libérale du « laissez-faire » absolu : c'est précisément la position de l'Église. Le libéralisme économique fait l'objet d'un article distinct ; le présent article traite du système capitaliste lui-même, de ce que l'Église en reçoit et des limites qu'elle lui assigne.
Ce que l'Église reconnaît de légitime
La critique catholique du capitalisme n'est pas un anticapitalisme de principe. Avant d'énoncer ses limites, il faut dire clairement ce que l'Église approuve, car omettre cette part fausserait tout le discernement.
La propriété privée et l'initiative économique
L'Église défend depuis toujours le droit naturel à la propriété privée, y compris des moyens de production, comme prolongement de la liberté et de la responsabilité de la personne et garantie de son autonomie face à l'État. Léon XIII en a fait le socle de Rerum Novarum contre le projet socialiste d'abolition. Ce droit n'est pas absolu — il est ordonné à la destination universelle des biens — mais il est réel et légitime. La doctrine de la propriété est exposée dans l'article La propriété privée selon l'Église ; il suffit ici de rappeler qu'en défendant la propriété, l'Église reconnaît un fondement essentiel de l'économie de marché.
Avec la propriété, l'Église valorise l'initiative économique. Jean-Paul II y voit « une autre source importante de richesse dans la société moderne » : la connaissance, la technique, le savoir, et surtout la capacité d'initiative et d'entreprise, exercice de la créativité humaine à l'image de l'activité créatrice de Dieu lui-même[4].
« Or, la capacité de connaître en temps utile les besoins des autres hommes et l'ensemble des facteurs de production les plus aptes à les satisfaire, c'est précisément une autre source importante de richesse dans la société moderne. […] Ainsi devient toujours plus évident et déterminant le rôle du travail humain maîtrisé et créatif et, comme part essentielle de ce travail, celui de la capacité d'initiative et d'entreprise. » — Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1991, n° 32[5]
Le marché, le profit et la libre entreprise
L'Église reconnaît au marché une efficacité réelle pour répondre aux besoins solvables et valoriser les ressources. Jean-Paul II constate qu'« il semble que […] le marché libre soit l'instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins », à condition qu'il s'agisse de besoins solvables et de ressources vendables — réserve capitale sur laquelle on reviendra[6].
Quant au profit, l'Église ne le diabolise pas : il est un indicateur légitime du bon fonctionnement de l'entreprise. Mais il n'est pas le seul, ni le critère ultime.
« L'Église reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise. […] Cependant, le profit n'est pas le seul indicateur de l'état de l'entreprise. Il peut arriver que les comptes économiques soient satisfaisants et qu'en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l'entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité. » — Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, n° 35[7]
Le « oui » conditionnel de Centesimus Annus 42
C'est dans Centesimus Annus (1991), bilan tiré après l'effondrement du communisme, que Jean-Paul II formule le discernement le plus clair. À la question de savoir si le capitalisme est désormais « le but à proposer » aux pays libérés du collectivisme, il répond par une distinction devenue classique :
« Si, sous le nom de "capitalisme", on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur de l'économie, la réponse est sûrement positive, même s'il serait peut-être plus approprié de parler d'"économie d'entreprise", ou d'"économie de marché", ou simplement d'"économie libre". » — Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, n° 42[8]
Mais la phrase ne s'arrête pas là. Elle se retourne aussitôt :
« Mais si, par "capitalisme", on entend un système où la liberté dans le domaine économique n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont le centre est éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative. » — Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, n° 42[9]
Tout le discernement catholique tient dans cette double réponse. Oui à une économie d'entreprise libre, encadrée par le droit et ordonnée à la personne. Non à un capitalisme érigé en système autonome, soustrait à toute exigence éthique et politique. C'est pourquoi Jean-Paul II préfère parler d'« économie d'entreprise » ou d'« économie libre » plutôt que de « capitalisme » tout court : le mot est trop ambigu pour porter seul un jugement moral.
Les limites et les dérives dénoncées
Une fois reconnue la part légitime, il reste à nommer les limites : non pas des accidents marginaux, mais des tendances structurelles que le magistère dénonce avec constance depuis un siècle et demi. C'est le cœur du présent article.
L'idolâtrie de l'argent et le primat du profit
La première dérive est spirituelle avant d'être économique : faire de l'argent une fin, et non un moyen. L'Évangile l'avait dit avec une netteté définitive.
« Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. » — Notre-Seigneur Jésus-Christ, Évangile selon saint Matthieu 6, 24[10]
« La racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent ; pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercés de tourments sans nombre. » — Saint Paul, 1ʳᵉ lettre à Timothée 6, 10[11]
Le pape François a donné à cette critique évangélique une formulation contemporaine saisissante, dénonçant le retour du veau d'or sous les traits de la finance :
« Nous avons créé de nouvelles idoles. L'adoration de l'antique veau d'or a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l'argent et dans la dictature de l'économie sans visage et sans un but véritablement humain. […] L'argent doit servir et non pas gouverner ! » — Pape François, Evangelii Gaudium, n° 55-58[12]
Quand le profit devient la seule mesure, l'économie cesse d'être au service de l'homme : c'est l'homme qui devient un instrument de l'argent.
De la liberté du marché à la « dictature économique »
La deuxième limite est la concentration du pouvoir. Laissé sans encadrement, le marché libre ne produit pas spontanément l'équilibre promis par la théorie : il tend à concentrer la richesse, puis le pouvoir, entre les mains d'un petit nombre. Pie XI l'a diagnostiqué dès 1931, au cœur de la crise mondiale, dans Quadragesimo Anno :
« Ce qui, à notre époque, frappe d'abord le regard, ce n'est pas seulement la concentration des richesses, mais l'accumulation d'une énorme puissance, d'un pouvoir économique discrétionnaire aux mains d'un petit nombre d'hommes qui d'ordinaire ne sont pas les propriétaires mais les simples dépositaires et gérants d'un capital qu'ils administrent à leur gré. » — Pie XI, Quadragesimo Anno, n° 105[13]
Ce pouvoir est d'autant plus redoutable qu'il commande le crédit, c'est-à-dire le souffle même de l'économie :
« Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l'argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l'organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer. » — Pie XI, Quadragesimo Anno, n° 106[14]
D'où la formule qui résume toute l'analyse de Pie XI : le libéralisme intégral, en croyant libérer l'économie, l'a en réalité asservie.
« La libre concurrence s'est détruite elle-même ; à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L'appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle. » — Pie XI, Quadragesimo Anno, n° 109[15]
Le primat du capital sur le travail
Troisième limite : le renversement de l'ordre entre le capital et le travail. Dans la logique capitaliste poussée à son terme, l'homme qui travaille devient une « marchandise », un coût à comprimer, un facteur de production parmi d'autres. Or la doctrine sociale pose le principe inverse : la priorité du travail sur le capital. Jean-Paul II en a fait l'axe de Laborem Exercens (1981).
« Ce principe concerne directement le processus même de la production dont le travail est toujours une cause efficiente première, tandis que le "capital", comme ensemble des moyens de production, demeure seulement un instrument ou la cause instrumentale. Ce principe est une vérité évidente qui ressort de toute l'expérience historique de l'homme. » — Saint Jean-Paul II, Laborem Exercens, n° 12[16]
L'« erreur de l'économisme » consiste à inverser cet ordre : à considérer le travail humain « uniquement selon sa finalité économique », comme une simple force au service du capital, alors que c'est le capital qui doit servir le travail et, à travers lui, la personne. De ce primat découlent les exigences concrètes du salaire juste, du droit d'association et des syndicats, qui font l'objet d'articles distincts.
L'économie de l'exclusion et la culture du déchet
Quatrième limite, la plus dénoncée par le pape François : un capitalisme qui ne se contente pas d'exploiter, mais qui exclut — qui laisse des hommes entiers « en dehors », réduits au rang de surnuméraires. Dès Evangelii Gaudium (2013), il transpose le commandement « tu ne tueras pas » au plan économique :
« De même que le commandement de "ne pas tuer" pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd'hui, nous devons dire "non à une économie de l'exclusion et de la disparité sociale". Une telle économie tue. » — Pape François, Evangelii Gaudium, n° 53[17]
Ce qui est dénoncé n'est pas la richesse comme telle, mais un système où les exclus ne sont plus même des exploités : ils sont des « restes », traités selon une « culture du déchet »[18]. La critique vise une indifférence devenue structurelle — une « mondialisation de l'indifférence » — qui anesthésie la compassion.
Le « ruissellement » et le dogme néolibéral
Cinquième limite : la croyance que la seule croissance du marché suffit à produire la justice. C'est la théorie dite du « ruissellement » (en anglais trickle-down) — l'idée que l'enrichissement des plus riches finit par profiter à tous. Le pape François la récuse sans détour :
« Certains défendent encore les théories de la "rechute favorable", qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n'a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique. » — Pape François, Evangelii Gaudium, n° 54[19]
Dans Fratelli Tutti (2020), il nomme directement l'idéologie sous-jacente : un dogme néolibéral qui érige le marché en solution unique de tous les problèmes.
« Le marché à lui seul ne résout pas tout, même si, une fois encore, l'on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. Il s'agit là d'une pensée pauvre, répétitive, qui propose toujours les mêmes recettes face à tous les défis qui se présentent. Le néolibéralisme ne fait que se reproduire lui-même, en recourant aux notions magiques de "ruissellement" ou de "retombées" – sans les nommer – comme les seuls moyens de résoudre les problèmes sociaux. » — Pape François, Fratelli Tutti, n° 168[20]
Consommation, financiarisation et atteinte à la création
À ces dérives s'ajoutent enfin le consumérisme — qui réduit la personne à ce qu'elle possède et consomme —, la financiarisation qui détache l'argent de l'économie réelle, et la pression d'un modèle de croissance illimitée sur une création finie. Benoît XVI, dans Caritas in Veritate (2009), rappelle que l'économie a besoin de l'éthique et de la gratuité pour ne pas se détruire elle-même : « L'économie a besoin de l'éthique pour son bon fonctionnement ; non d'une éthique quelconque, mais d'une éthique amie de la personne »[21]. La dimension écologique de cette critique est développée dans les articles voisins sur l'écologie intégrale et la sauvegarde de la création.
Deux siècles de discernement magistériel
La critique catholique du capitalisme n'est pas une humeur récente : c'est une ligne continue qui court de Léon XIII au pape François, à travers des contextes très différents. La retracer montre la cohérence de la doctrine sociale.
De Léon XIII à Pie XI : la critique du libéralisme industriel
Face à la misère ouvrière née de la révolution industrielle, Léon XIII publie en 1891 Rerum Novarum, première grande encyclique sociale. Il y défend la propriété privée contre le socialisme, mais condamne aussi l'exploitation des travailleurs par un libéralisme sans frein, dénonçant le sort de « travailleurs isolés et sans défense » qui « se sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée »[22]. Quarante ans plus tard, Pie XI approfondit l'analyse dans Quadragesimo Anno (1931) : il y forge le concept de « dictature économique » et appelle à restaurer un ordre social où l'économie soit soumise à la justice et au bien commun.
De Vatican II à Paul VI : développement et « capitalisme libéral »
Le concile Vatican II, dans Gaudium et Spes (1965), rappelle que « le développement doit demeurer sous le contrôle de l'homme » et qu'il « ne peut être laissé ni au seul jeu quasi automatique de l'activité économique des individus, ni à la seule puissance publique »[23]. Paul VI prolonge cette ligne dans Populorum Progressio (1967), avec une critique frontale d'un certain capitalisme considéré comme système :
« Mais un système s'est malheureusement édifié sur ces conditions nouvelles de la société, qui considérait le profit comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l'économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes. Ce libéralisme sans frein conduisait à la dictature à bon droit dénoncée par Pie XI comme génératrice de "l'impérialisme international de l'argent". » — Saint Paul VI, Populorum Progressio, n° 26[24]
Jean-Paul II : la critique des deux blocs et le tournant de 1991
Jean-Paul II mène la critique sur deux fronts. Dans Sollicitudo Rei Socialis (1987), il décrit l'opposition des « deux blocs » — à l'Est le collectivisme marxiste, à l'Ouest le capitalisme libéral — et dénonce la logique d'affrontement et la « tendance à l'impérialisme » que chacun des deux recèle à sa manière[25]. Puis, en 1991, Centesimus Annus tire le bilan de l'effondrement du communisme : non pas un triomphe à célébrer pour le capitalisme, mais une occasion de discernement — d'où la fameuse distinction du n° 42 et la mise en garde contre un système livré à lui-même.
Benoît XVI et François : gratuité et « économie qui tue »
Benoît XVI (Caritas in Veritate, 2009) introduit dans l'économie les notions de don et de gratuité, et propose une économie « civile » et « de communion ». Le pape François durcit le ton prophétique : Evangelii Gaudium (2013), Laudato Si' (2015) et Fratelli Tutti (2020) dénoncent l'« économie qui tue », l'idolâtrie de l'argent, le dogme néolibéral et les dégâts écologiques d'un modèle de croissance sans limites. Sur le fond, la ligne reste celle de Léon XIII : ni socialisme, ni capitalisme absolu, mais une économie ordonnée à la personne.
- 15 mai 1891Rerum Novarum — Léon XIII
Première encyclique sociale : défense de la propriété contre le socialisme, condamnation de l'exploitation ouvrière par le libéralisme industriel.
- 15 mai 1931Quadragesimo Anno — Pie XI
Diagnostic de la « dictature économique » : la liberté du marché sans règles a engendré la concentration du pouvoir et la maîtrise du crédit.
- 7 décembre 1965Gaudium et Spes — Vatican II
Le développement économique doit rester sous le contrôle de l'homme et au service du bien commun, non livré à l'automatisme du marché.
- 26 mars 1967Populorum Progressio — Paul VI
Critique du « libéralisme sans frein » et de l'« impérialisme international de l'argent ».
- 14 septembre 1981Laborem Exercens — Jean-Paul II
Principe de la priorité du travail sur le capital ; dénonciation de « l'erreur de l'économisme ».
- 30 décembre 1987Sollicitudo Rei Socialis — Jean-Paul II
Critique parallèle des « deux blocs » : collectivisme marxiste et capitalisme libéral.
- 1ᵉʳ mai 1991Centesimus Annus — Jean-Paul II
« Quel capitalisme ? » : oui à l'économie d'entreprise encadrée, non au marché érigé en absolu (n° 42).
- 29 juin 2009Caritas in Veritate — Benoît XVI
L'économie a besoin d'éthique et de gratuité ; promotion d'une économie civile et de communion.
- 24 novembre 2013Evangelii Gaudium — François
« Une telle économie tue » : non à l'économie de l'exclusion, au fétichisme de l'argent et au « ruissellement ».
- 3 octobre 2020Fratelli Tutti — François
Le marché seul ne résout pas tout : critique du « dogme de foi néolibérale ».
Le tableau suivant récapitule les grands textes et leur apport propre au discernement du capitalisme.
| Date | Document | Pape | Apport au discernement du capitalisme |
|---|---|---|---|
| 1891 | Rerum Novarum | Léon XIII | Propriété défendue ; exploitation ouvrière condamnée |
| 1931 | Quadragesimo Anno | Pie XI | Concept de « dictature économique » |
| 1965 | Gaudium et Spes | Vatican II | L'économie au service de l'homme, non l'inverse |
| 1967 | Populorum Progressio | Paul VI | Critique du « libéralisme sans frein » |
| 1981 | Laborem Exercens | Jean-Paul II | Priorité du travail sur le capital |
| 1987 | Sollicitudo Rei Socialis | Jean-Paul II | Critique des « deux blocs » |
| 1991 | Centesimus Annus | Jean-Paul II | « Quel capitalisme ? » — oui/non du n° 42 |
| 2009 | Caritas in Veritate | Benoît XVI | Éthique, don et gratuité dans l'économie |
| 2013-2020 | Evangelii Gaudium, Fratelli Tutti | François | « Économie qui tue », dogme néolibéral |
La réponse positive de la doctrine sociale
Critiquer ne suffit pas : l'Église propose. Sa réponse n'est ni un retour au collectivisme, ni la résignation au marché absolu, mais une économie encadrée, ordonnée à la personne et au bien commun.
Ni capitalisme absolu, ni collectivisme
L'Église a toujours refusé d'enfermer le débat dans le faux choix entre capitalisme libéral et collectivisme. Elle critique le communisme et le socialisme pour leur erreur sur l'homme et l'abolition de la propriété ; elle critique le capitalisme absolu pour l'idolâtrie du marché et l'exclusion des plus faibles. Sa voie propre n'est pas un « système » intermédiaire clés en main, mais un ensemble de principes qui doivent informer toute organisation économique. Jean-Paul II le dit nettement : l'Église « n'a pas de modèle à proposer », mais « présente, comme orientation intellectuelle indispensable, sa doctrine sociale »[26].
Les quatre principes qui encadrent l'économie
L'économie de marché n'est moralement bonne que si elle est tenue par les principes permanents de la doctrine sociale, chacun traité dans son propre article :
- le bien commun : l'économie est ordonnée au bien de tous, non aux seuls intérêts particuliers ;
- la destination universelle des biens : la propriété et le marché restent au service du droit de tous à l'usage des biens de la création ;
- la subsidiarité : ni étatisme qui étouffe l'initiative, ni abandon des plus faibles au marché ;
- la solidarité : la reconnaissance de l'interdépendance et de la dette de chacun envers tous.
À ces principes s'ajoutent les exigences concrètes du salaire juste, du droit d'association, et la protection de la famille comme première cellule économique et sociale.
Une économie au service de la personne
La conclusion du discernement catholique est simple et exigeante : l'économie est faite pour l'homme, et l'homme n'est pas fait pour l'économie. Le marché est un bon serviteur et un mauvais maître. Le profit est un indicateur utile et une idole funeste. Le capital est un instrument du travail, jamais son maître. Tout le « oui » et tout le « non » de l'Église au capitalisme tiennent dans cette mesure : l'argent doit servir et non gouverner. Une économie qui respecte cette hiérarchie est légitime et féconde ; une économie qui la renverse, fût-elle prospère, « tue ».
« C'est l'homme en effet qui est l'auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale. » — Concile Vatican II, Gaudium et Spes, n° 63[27]
Pour aller plus loin
- Le libéralisme économique — la doctrine qui prétend justifier le marché livré à lui-même, distincte du capitalisme comme système de fait.
- Le communisme et Le socialisme et ses limites — l'autre pôle, également critiqué par l'Église.
- La propriété privée selon l'Église et La destination universelle des biens — les deux principes qui fondent et limitent la propriété des moyens de production.
- Le salaire juste et Les syndicats et la doctrine sociale — les exigences concrètes de la priorité du travail sur le capital.
- Le bien commun, La subsidiarité et La solidarité — les principes qui encadrent toute économie de marché.
- L'écologie intégrale et La sauvegarde de la création — les limites écologiques d'un modèle de croissance sans frein.
Notes et références
Pie XI, encyclique Divini Redemptoris, 19 mars 1937, n° 58 : « Le communisme est intrinsèquement pervers, et l'on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne. » Texte officiel sur vatican.va.
1Catéchisme de l'Église catholique, n° 2425 : « L'Église a rejeté les idéologies totalitaires et athées associées, dans les temps modernes, au "communisme" ou au "socialisme". Par ailleurs, elle a refusé, dans la pratique du "capitalisme", l'individualisme et le primat absolu de la loi du marché sur le travail humain. »
2Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, n° 42, texte officiel français sur vatican.va : « Si, sous le nom de "capitalisme", on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur de l'économie, la réponse est sûrement positive […]. Mais si, par "capitalisme", on entend un système où la liberté dans le domaine économique n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale […], alors la réponse est nettement négative. »
3 8 9Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, n° 32 : « la capacité de connaître en temps utile les besoins des autres hommes […] c'est précisément une autre source importante de richesse dans la société moderne » ; « le rôle du travail humain maîtrisé et créatif et, comme part essentielle de ce travail, […] la capacité d'initiative et d'entreprise ». Texte officiel sur vatican.va.
4 5Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, n° 34 : « Il semble que, à l'intérieur de chaque pays comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l'instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins. » Avec la réserve immédiate : « cela ne vaut que pour les besoins "solvables", parce que l'on dispose d'un pouvoir d'achat, et pour les ressources qui sont "vendables", susceptibles d'être payées à un juste prix ». Texte officiel sur vatican.va.
6Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, n° 35 : « L'Église reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise. […] Cependant, le profit n'est pas le seul indicateur de l'état de l'entreprise. Il peut arriver que les comptes économiques soient satisfaisants et qu'en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l'entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité. » Texte officiel sur vatican.va.
7Évangile selon saint Matthieu 6, 24, traduction liturgique officielle (AELF) : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. » Cf. Lc 16, 13.
10Première lettre de saint Paul à Timothée 6, 10, traduction liturgique officielle (AELF) : « La racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent ; pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercés de tourments sans nombre. »
11Pape François, exhortation apostolique Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013, n° 55-58 : « Nous avons créé de nouvelles idoles. L'adoration de l'antique veau d'or a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l'argent et dans la dictature de l'économie sans visage et sans un but véritablement humain. […] L'argent doit servir et non pas gouverner ! » (n° 55 et 58). Texte officiel sur vatican.va.
12Pie XI, Quadragesimo Anno, 15 mai 1931, n° 105 (numérotation de l'édition officielle) : « Ce qui, à notre époque, frappe d'abord le regard, ce n'est pas seulement la concentration des richesses, mais l'accumulation d'une énorme puissance, d'un pouvoir économique discrétionnaire aux mains d'un petit nombre d'hommes qui d'ordinaire ne sont pas les propriétaires mais les simples dépositaires et gérants d'un capital qu'ils administrent à leur gré. »
13Pie XI, Quadragesimo Anno, 15 mai 1931, n° 106 (numérotation de l'édition officielle) : « Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l'argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l'organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer. »
14Pie XI, Quadragesimo Anno, 15 mai 1931, n° 109 (numérotation de l'édition officielle) : « La libre concurrence s'est détruite elle-même ; à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L'appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle. »
15Saint Jean-Paul II, Laborem Exercens, 14 septembre 1981, n° 12, sur la priorité du travail sur le capital : « Ce principe concerne directement le processus même de la production dont le travail est toujours une cause efficiente première, tandis que le "capital", comme ensemble des moyens de production, demeure seulement un instrument ou la cause instrumentale. » Texte officiel sur vatican.va. Cf. n° 7 sur « l'erreur de l'économisme ».
16Pape François, Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013, n° 53 : « De même que le commandement de "ne pas tuer" pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd'hui, nous devons dire "non à une économie de l'exclusion et de la disparité sociale". Une telle économie tue. » Texte officiel sur vatican.va.
17Pape François, Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013, n° 53 : « Les exclus ne sont pas des "exploités", mais des déchets, "des restes" » ; dénonciation de la « culture du déchet » et, au n° 54, de la « mondialisation de l'indifférence ». Texte officiel sur vatican.va.
18Pape François, Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013, n° 54 : « Certains défendent encore les théories de la "rechute favorable", qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n'a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique. » Texte officiel sur vatican.va.
19Pape François, encyclique Fratelli Tutti, 3 octobre 2020, n° 168 : « Le marché à lui seul ne résout pas tout, même si, une fois encore, l'on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. […] Le néolibéralisme ne fait que se reproduire lui-même, en recourant aux notions magiques de "ruissellement" ou de "retombées" – sans les nommer – comme les seuls moyens de résoudre les problèmes sociaux. » Texte officiel sur vatican.va.
20Benoît XVI, encyclique Caritas in Veritate, 29 juin 2009, n° 45 : « L'économie a besoin de l'éthique pour son bon fonctionnement ; non d'une éthique quelconque, mais d'une éthique amie de la personne. » Cf. n° 34-39 sur la logique du don et la gratuité dans l'économie. Texte officiel sur vatican.va.
21Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891 (ouverture) : « peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée ». Texte officiel sur vatican.va.
22Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, n° 65 : « Le développement doit demeurer sous le contrôle de l'homme. Il ne doit pas être abandonné à la discrétion d'un petit nombre d'hommes ou de groupes jouissant d'une trop grande puissance économique, ni à celle de la communauté politique ou à celle de quelques nations plus puissantes. […] Le développement ne peut être laissé ni au seul jeu quasi automatique de l'activité économique des individus, ni à la seule puissance publique. » Texte officiel sur vatican.va.
23Saint Paul VI, encyclique Populorum Progressio, 26 mars 1967, n° 26 : « un système […] qui considérait le profit comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l'économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes. Ce libéralisme sans frein conduisait à la dictature à bon droit dénoncée par Pie XI comme génératrice de "l'impérialisme international de l'argent". » Texte officiel sur vatican.va.
24Saint Jean-Paul II, encyclique Sollicitudo Rei Socialis, 30 décembre 1987, n° 20-22 : l'existence des « deux blocs » Est/Ouest, leur opposition idéologique — dont, à l'Ouest, un système « qui s'inspire historiquement des principes du capitalisme libéral » — et la « tendance à l'impérialisme » que « chacun des deux blocs cache au fond de lui, à sa manière ». Texte officiel sur vatican.va.
25Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, n° 43 : « L'Église n'a pas de modèle à proposer. Les modèles véritables et réellement efficaces ne peuvent être conçus que dans le cadre des différentes situations historiques […]. Face à ces responsabilités, l'Église présente, comme orientation intellectuelle indispensable, sa doctrine sociale. » Texte officiel sur vatican.va.
26Concile Vatican II, Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, n° 63 : « C'est l'homme en effet qui est l'auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale. » Texte officiel sur vatican.va.
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