La solitude moderne désigne moins le simple fait d'être seul que la montée, dans les sociétés contemporaines, d'un isolement subi et d'un sentiment de déliaison que beaucoup décrivent comme une souffrance silencieuse. Le paradoxe est saisissant : jamais les hommes n'ont été aussi connectés — par les villes, les transports, les réseaux numériques — et jamais autant n'ont déclaré se sentir seuls.
Le phénomène a quitté le registre de l'expérience intime pour devenir un fait social et même un enjeu de santé publique. En 2023, l'Organisation mondiale de la santé crée une Commission on Social Connection et range l'isolement social parmi les menaces de santé prioritaires[1] ; la même année, l'advisory du chirurgien général des États-Unis parle ouvertement d'une « épidémie de solitude et d'isolement »[2]. Des États sont allés jusqu'à nommer des ministres de la Solitude.
Pour la foi catholique, ce constat ne surprend pas. L'homme a été créé pour la communion, à l'image d'un Dieu qui n'est pas une solitude mais un échange d'amour. « Il n'est pas bon que l'homme soit seul »[3] : la première parole de la Genèse sur la condition humaine annonce déjà que l'isolement n'est pas notre vocation. La solitude moderne n'est donc pas seulement un problème d'organisation sociale : elle est aussi le symptôme d'un cœur fait pour la relation et qui se découvre désaffilié.
Cet article distingue d'abord la solitude féconde de l'isolement destructeur, mesure l'ampleur du phénomène et ses racines, puis expose la réponse de l'anthropologie chrétienne : l'homme ne se trouve qu'en se donnant, et le remède à la solitude n'est ni le repli ni l'agitation, mais la recréation de liens de communion — humains et divins.
Solitude choisie et isolement subi : une distinction décisive
Avant tout diagnostic, une distinction s'impose. Le mot « solitude » recouvre deux réalités opposées que la sagesse spirituelle a toujours séparées : une solitude voulue, habitée, féconde, et un isolement subi, vide, blessant. Confondre les deux, c'est se condamner à mal poser le problème.
La solitude féconde : silence, désert, intériorité
Toute une tradition tient la solitude pour un bien, à condition qu'elle soit choisie et orientée vers Dieu. Le Christ lui-même « se retirait dans les endroits déserts et priait » (Lc 5, 16) ; il invite ses disciples à « venir à l'écart, dans un lieu désert » (Mc 6, 31). Les Pères du désert, les moines, les chartreux ont fait de cette solitude la matrice d'une vie intérieure intense — non un vide, mais une plénitude d'écoute. C'est le sens de la « cellule intérieure » que sainte Catherine de Sienne disait porter partout avec elle[4], et que développe l'article Comment grandir dans le silence intérieur.
Cette solitude-là n'isole pas : elle relie plus profondément, parce qu'elle met l'âme en présence de Dieu et, par lui, de tous. « Solitude, silence, recueillement » sont, pour les maîtres spirituels, l'atmosphère où « Dieu parle et nous visite ». Le présent article ne traite pas de cette solitude-là, qui est une grâce, mais de son contraire.
L'isolement subi : la blessure de notre époque
La solitude dont souffre la modernité est exactement l'inverse : un isolement non choisi, vécu comme une privation. Ce n'est pas le silence habité de l'ermite, c'est le silence pesant de l'appartement où personne ne rentre, du téléphone qui ne sonne pas, de la table où l'on mange seul. Cette solitude n'ouvre sur rien : elle referme la personne sur un manque.
Les langues anglo-saxonnes ont fixé la distinction par deux mots : solitude, la solitude positive et choisie, et loneliness, le sentiment douloureux d'être seul, indépendamment du nombre de gens autour de soi[5]. C'est de loneliness — d'isolement ressenti — que parlent les rapports sanitaires contemporains.
Seul au milieu de la foule
Car la solitude moderne n'est pas d'abord un problème de quantité de contacts. On peut être entouré et se sentir profondément seul ; on peut vivre dans une métropole de millions d'habitants et n'avoir personne à qui confier une peine. Les sociologues parlent de solitude relationnelle : le décalage entre les relations que l'on a et celles, plus profondes, dont on aurait besoin[6].
Cette solitude-là frappe aussi les personnes très « connectées ». Le grand âge isolé, l'étudiant déraciné, le parent séparé, l'actif débordé mais sans amis proches, le malade alité : ce ne sont pas des marginaux, mais des situations ordinaires d'une société qui multiplie les contacts tout en raréfiant les liens.
Un phénomène de masse : l'épidémie de solitude
Longtemps tenue pour une affaire privée, la solitude est devenue, en une vingtaine d'années, un objet de politique publique et un sujet de recherche médicale. Le vocabulaire lui-même a changé d'échelle : on parle désormais d'« épidémie ». En une génération, la solitude est passée du registre intime à celui de la santé publique mondiale.
- 2000« Bowling Alone »
Le politiste Robert Putnam documente l'effondrement du « capital social » américain : le déclin du lien associatif et communautaire devient un objet scientifique majeur.
- 17 janvier 2018Premier ministre de la Solitude
Le Royaume-Uni confie à un membre du gouvernement la lutte contre la solitude, à la suite de la Jo Cox Commission on Loneliness.
- 12 février 2021Le Japon suit
Tokyo crée à son tour un poste ministériel chargé de l'isolement social, dans un contexte de hausse des suicides liée à la pandémie.
- 2 mai 2023« Épidémie » officielle aux États-Unis
Le chirurgien général des États-Unis publie un advisory national intitulé Our Epidemic of Loneliness and Isolation.
- 15 novembre 2023L'OMS s'en saisit
L'Organisation mondiale de la santé lance une Commission on Social Connection et range l'isolement parmi les priorités sanitaires mondiales.
Quand les États nomment des « ministres de la Solitude »
Le 17 janvier 2018, à la suite des travaux d'une commission créée en mémoire de la députée Jo Cox, le Royaume-Uni devient le premier pays à confier à un membre du gouvernement la lutte contre la solitude, mission rattachée à Tracey Crouch[7]. Trois ans plus tard, le 12 février 2021, dans un contexte de hausse des suicides liée à la pandémie, le Japon crée à son tour un poste ministériel dédié à l'isolement social, confié à Tetsushi Sakamoto[8]. Que deux grandes démocraties créent un portefeuille ministériel pour un sentiment intime dit assez l'ampleur prise par le phénomène.
Ce que disent les chiffres
Les enquêtes convergent vers un même constat de masse, même si les méthodes varient.
Aux États-Unis, l'enquête de l'assureur Cigna menée auprès d'environ 20 000 adultes trouvait dès 2018 que 46 % se disaient « parfois ou toujours » seuls ; le chiffre montait à 61 % dans l'édition suivante[9]. À l'échelle mondiale, l'enquête Meta-Gallup de 2023, conduite dans 142 pays, établissait qu'environ un adulte sur quatre (24 %) se déclarait « très ou assez seul », la tranche la plus touchée étant celle des jeunes adultes de 19 à 29 ans[10].
La transformation des modes de vie accompagne ce ressenti. En France, selon l'INSEE, la part des résidences principales occupées par une seule personne a fortement progressé pour atteindre environ 38 % en 2022, contre un peu plus du quart en 1990[11]. La croissance attendue du nombre de ménages d'ici 2050 sera, en France, presque entièrement portée par des personnes vivant seules, dont une majorité de personnes âgées[12].
Le tableau suivant rassemble quelques repères chiffrés du phénomène.
| Indicateur | Chiffre | Source | Année |
|---|---|---|---|
| Adultes se déclarant seuls dans le monde | ≈ 24 % | Meta-Gallup, Global State of Social Connections | 2023 |
| Adultes américains se déclarant seuls | 46 % puis 61 % | Cigna, U.S. Loneliness Index | 2018-2020 |
| Logements français occupés par une personne | ≈ 38 % | INSEE, recensement | 2022 |
| Surmortalité associée à un faible lien social | de l'ordre de + 30 % | Holt-Lunstad et al., PLoS Medicine | 2010 |
| Pays ayant nommé un ministre de la Solitude | Royaume-Uni, Japon | Gouvernements | 2018, 2021 |
Ces chiffres demandent prudence : les définitions de la « solitude » diffèrent d'une enquête à l'autre, et un ressenti déclaré n'est pas une donnée objective. Mais leur convergence — sur plusieurs continents, par des méthodes indépendantes — interdit de réduire la solitude moderne à une impression d'époque.
La solitude, un risque sanitaire majeur
Le tournant décisif est venu de la médecine. En 2010, une méta-analyse devenue célèbre, conduite par la psychologue Julianne Holt-Lunstad, a synthétisé 148 études portant sur plus de 300 000 personnes : les individus dotés de relations sociales solides avaient une probabilité de survie supérieure de l'ordre de 50 % à celle des personnes isolées[13]. Autrement dit, l'isolement social pèse sur la mortalité au même rang que des facteurs de risque classiques.
C'est ce résultat qui a nourri l'advisory publié le 2 mai 2023 par le chirurgien général des États-Unis, Vivek Murthy, sous un titre sans ambiguïté : Our Epidemic of Loneliness and Isolation. Le rapport y compare l'effet du manque de lien social sur la santé à celui de fumer jusqu'à quinze cigarettes par jour[14]. Quelques mois plus tard, le 15 novembre 2023, l'Organisation mondiale de la santé lançait une Commission on Social Connection, co-présidée par le même Vivek Murthy et par Chido Mpemba, pour traiter l'isolement comme une priorité sanitaire mondiale[15].
La solitude, longtemps invisible, est ainsi devenue mesurable, chiffrable, et reconnue comme pathogène. Reste à en comprendre les causes.
Aux racines de la solitude moderne
Pourquoi des sociétés plus riches, plus mobiles et plus connectées que jamais produisent-elles tant d'isolement ? Les causes s'entrelacent ; on peut en repérer cinq grandes.
L'individualisme et l'effondrement du capital social
La cause la plus profonde est culturelle. La modernité a fait de l'individu autonome son idéal : se libérer des appartenances reçues — famille, religion, métier, village — pour se définir soi-même. Cette émancipation a un revers : en desserrant les liens contraignants, elle a aussi desserré les liens protecteurs.
Le sociologue américain Robert Putnam a donné à ce déclin un nom et une image. Dans Bowling Alone (2000), il documente l'effondrement, depuis les années 1960, du capital social des États-Unis : moins d'engagement associatif, paroissial, syndical, de voisinage[16]. Le titre dit tout : les Américains continuent de jouer au bowling, mais seuls, là où ils le faisaient autrefois en ligues. Ce qui se défait, ce sont les corps intermédiaires — précisément ce que la doctrine sociale de l'Église appelle les communautés naturelles, où la personne fait l'apprentissage du lien.
L'éclatement de la famille
La famille est le premier lieu où l'homme n'est pas seul. Sa fragilisation est donc l'une des causes les plus directes de l'isolement contemporain : multiplication des séparations, baisse de la natalité, dispersion géographique des fratries, et surtout explosion des ménages d'une personne. Vivre seul peut être un choix ; c'est souvent une situation subie, après un deuil, une rupture ou faute d'avoir pu fonder un foyer.
Le grand nombre de personnes vivant seules ne crée pas mécaniquement la solitude — mais il supprime le filet qui, hier, l'amortissait : une présence le soir, quelqu'un qui remarque une absence, un repas partagé. La société des individus a multiplié les portes que personne ne pousse.
Le grand âge abandonné
Aucune solitude n'est plus lourde que celle des personnes âgées. L'allongement de la vie, joint à l'éclatement des familles et à l'éloignement des enfants, laisse des millions de vieillards finir leurs jours dans un isolement que rien ne vient rompre. Le pape François en a fait l'un de ses thèmes constants, dénonçant « l'abandon des personnes âgées à une solitude douloureuse »[17] et la « culture du déchet » qui écarte ceux qu'elle juge improductifs.
« La baisse de la natalité, qui provoque le vieillissement des populations, associée à l'abandon des personnes âgées à une solitude douloureuse, est une manière subtile de signifier que tout se réduit à nous, que seuls comptent nos intérêts individuels. » — Pape François, encyclique Fratelli Tutti, 3 octobre 2020, § 19[18]
Cet abandon n'est pas une fatalité démographique : c'est un choix de société, celui d'une culture qui ne sait plus quoi faire de la vieillesse et de la dépendance. La question rejoint celle de l'accompagnement du grand âge et de la fin de vie, traitée dans La fin de vie.
Le paradoxe numérique : hyperconnectés, désaffiliés
Les technologies de communication devaient rapprocher ; elles ont parfois substitué le contact au lien. On peut avoir des centaines d'« amis » en ligne et personne pour un dimanche pluvieux. Le pape François note que les médias numériques « peuvent exposer au risque de dépendance, d'isolement et de perte progressive de contact avec la réalité » et que les relations virtuelles, qui dispensent de l'effort patient de la rencontre réelle, « ne suffisent pas à construire une communauté »[19].
« La connexion numérique ne suffit pas pour construire des ponts, elle ne suffit pas pour unir l'humanité. » — Pape François, Fratelli Tutti, § 43[20]
Le constat ne relève pas d'une nostalgie technophobe : la technique est bonne en elle-même, et l'article La technique et l'homme le rappelle. Le problème naît lorsque l'écran remplace le visage. Certaines études, comme celles de la psychologue Jean Twenge sur la génération des écrans, associent l'essor du smartphone à des niveaux records d'anxiété et de solitude chez les adolescents — une thèse corrélationnelle discutée, mais qui recoupe l'expérience commune[21]. Quand l'usage des écrans bascule dans la dépendance, il rejoint le terrain des addictions.
La mobilité et l'anonymat des grandes villes
Enfin, la mobilité moderne déracine. On change de ville pour étudier, de région pour travailler, de pays pour vivre. Chaque déménagement défait un tissu de relations qu'il faut reconstruire de zéro. La grande ville, qui concentre les corps, disperse les âmes : on y croise mille visages sans en connaître un seul. L'anonymat urbain, autrefois libérateur, devient, pour beaucoup, la forme ordinaire de l'abandon.
La solitude, symptôme spirituel
Réduire la solitude moderne à ses causes sociales serait incomplet. Sous le phénomène mesurable se cache une question plus ancienne, que la foi catholique met au centre : l'homme porte en lui un désir de communion que rien de fini ne comble. La solitude ressentie est aussi le signe d'un cœur fait pour plus grand que lui.
Le cœur inquiet : saint Augustin
Bien avant les enquêtes sanitaires, saint Augustin avait nommé cette inquiétude fondamentale. Au seuil de ses Confessions, il livre la phrase qui résume toute l'anthropologie chrétienne du désir :
« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en toi. » — Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1[22]
La solitude la plus profonde n'est pas l'absence des autres : c'est l'absence de Dieu dans une vie qui le cherche sans le savoir. Toute solitude humaine non comblée renvoie, en dernier ressort, à ce manque-là. C'est pourquoi l'isolement moderne, par-delà ses causes matérielles, est aussi un fait spirituel : une société qui a perdu Dieu se découvre, en même temps, plus seule.
La « mondialisation de l'indifférence »
Le pape François a donné à la dimension morale du phénomène une formule devenue célèbre. Dès son premier voyage, à Lampedusa, devant les cercueils de migrants noyés, il dénonçait le confort qui anesthésie le souci de l'autre :
« Nous nous sommes habitués à la souffrance de l'autre, cela ne nous concerne pas, cela ne nous intéresse pas, ce n'est pas notre affaire ! […] Nous sommes tombés dans la mondialisation de l'indifférence. » — Pape François, homélie de Lampedusa, 8 juillet 2013[23]
La solitude de masse a un versant actif : elle est aussi le fruit de l'indifférence. Chacun peut entretenir, sans le vouloir, le désert relationnel d'un autre — par le voisin jamais salué, le vieillard jamais visité, le collègue jamais écouté. L'isolement n'est pas seulement subi : il est aussi, collectivement, produit.
La pire pauvreté de l'Occident
Personne n'a vu cette pauvreté nouvelle avec plus de clarté que sainte Teresa de Calcutta, qui avait pourtant passé sa vie au milieu de la misère matérielle de Calcutta. Dans son discours de réception du prix Nobel de la paix, en 1979, elle raconta la visite d'une maison où des parents âgés, placés en institution par leurs enfants, avaient tout le confort — mais attendaient, tournés vers la porte, une visite qui ne venait pas :
« Ils sont blessés parce qu'ils sont oubliés. […] Cette pauvreté-là se trouve jusque dans notre propre maison, jusque dans la négligence d'aimer. Peut-être, dans notre propre famille, avons-nous quelqu'un qui se sent seul, qui se sent malade, qui se sent inquiet. » — Sainte Teresa de Calcutta, discours de réception du prix Nobel de la paix, Oslo, 11 décembre 1979[24]
La faim de pain se rassasie d'un repas ; la faim d'être aimé, elle, ne se rassasie que d'une présence. C'est exactement le diagnostic que les rapports sanitaires redécouvrent quarante ans plus tard, sans toujours en nommer la racine : une société peut vaincre la misère matérielle et produire en même temps une misère relationnelle inédite.
Ce que dit la foi : l'homme est fait pour la communion
À la solitude moderne, l'anthropologie chrétienne n'oppose pas un slogan, mais une vision de l'homme. Si l'isolement blesse, c'est parce qu'il contredit ce que nous sommes : des êtres faits pour la relation, à l'image d'un Dieu qui est lui-même communion.
« Il n'est pas bon que l'homme soit seul »
Dès les premières pages de la Genèse, l'isolement est présenté comme ce que Dieu lui-même juge non bon dans une création par ailleurs déclarée bonne :
« Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui soit assortie. » — Genèse 2, 18[25]
Le Catéchisme commente : « Que l'homme et la femme soient créés l'un pour l'autre, l'Écriture Sainte l'affirme »[26], et il fait de la vie sociale, non un supplément, mais « une exigence de sa nature »[27]. L'homme n'est pas d'abord un individu qui choisirait ensuite d'entrer en relation : il est, dès l'origine, un être de relation qui ne s'accomplit que dans le lien.
À l'image d'un Dieu qui n'est pas une solitude
Cette vocation à la communion plonge ses racines dans le mystère même de Dieu. Le Dieu chrétien n'est pas une solitude éternelle, mais trois Personnes unies dans un seul amour. La Trinité révèle que l'unité la plus haute n'est pas celle de l'isolement, mais celle du don réciproque — un point développé dans Comment expliquer la Trinité simplement.
« Dieu n'a pas créé l'homme solitaire […]. L'homme, de par sa nature profonde, est un être social, et, sans relations avec autrui, il ne peut ni vivre ni épanouir ses qualités. » — Concile Vatican II, constitution Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, § 12[28]
Créé « à l'image de Dieu », l'homme porte donc en lui la trace d'une communion : son besoin de l'autre n'est pas une faiblesse à dépasser, mais le reflet de son origine. La solitude subie le contredit parce qu'elle le coupe de ce pour quoi il est fait.
Se trouver en se donnant
De là vient le principe le plus lumineux de l'anthropologie de Vatican II, et peut-être la réponse la plus profonde à la solitude moderne. Contre l'illusion que l'on s'épanouit en se repliant sur soi, le Concile affirme l'exact contraire :
« L'homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. » — Gaudium et Spes, § 24[29]
La phrase est décisive. La solitude moderne se nourrit souvent d'un repli — sur ses droits, son confort, son écran, sa peur d'être déçu. Or l'homme ne se possède qu'en se donnant : c'est en sortant de soi vers l'autre qu'il se reçoit lui-même. Le remède n'est donc pas, en premier lieu, de « recevoir » de la compagnie, mais d'oser le don — ce qui suppose une conversion, et non seulement une organisation sociale.
Le Christ a connu la solitude
La foi chrétienne ne survole pas la solitude depuis l'extérieur : son Dieu l'a traversée. Au jardin de Gethsémani, Jésus connaît l'angoisse de l'abandon, tandis que ses disciples s'endorment (Mt 26, 40). Sur la Croix, il fait sienne la plus extrême des solitudes, celle d'un cri :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » — Évangile selon saint Matthieu, 27, 46[30]
En assumant jusqu'au bout la déréliction humaine, le Christ a fait de la solitude la plus noire un lieu de salut. Désormais, aucune solitude n'est tout à fait fermée : le croyant qui souffre de l'isolement peut le rejoindre dans celle de son Seigneur, et la transformer en offrande — ce que vivent, à leur mesure, les âmes victimes qui changent leur épreuve en intercession.
La réponse catholique : recréer des liens de communion
Le diagnostic chrétien appelle des remèdes concrets. Contre l'isolement, l'Église n'oppose pas une idée, mais une pratique millénaire de la communion : des lieux, des gestes, des sacrements qui font passer de l'anonymat à l'appartenance.
La famille, première école de communion
Le premier remède est la famille, « première et vitale cellule de la société »[31]. C'est là que l'enfant apprend qu'il existe pour d'autres et par d'autres, qu'il est attendu, nommé, aimé sans l'avoir mérité. Soutenir la famille, accompagner les foyers fragilisés, redonner du prix au mariage et à la fidélité n'est donc pas seulement une question morale : c'est une politique de lutte contre la solitude à la racine. Une société qui protège ses familles protège ses membres de l'isolement futur.
La paroisse et la communauté chrétienne
Là où la grande ville disperse, la communauté chrétienne rassemble. La paroisse est, par vocation, un lieu où l'on est connu : on y a un nom, une place, des visages familiers d'une semaine à l'autre. L'Église primitive frappait déjà les païens par la qualité de ses liens — « Voyez comme ils s'aiment », rapportait Tertullien des regards portés sur les premiers chrétiens[32]. Groupes de prière, mouvements, fraternités, services paroissiaux : autant de corps intermédiaires vivants qui recréent du tissu là où la société en a perdu. Face à l'anonymat, la communauté de foi offre ce que les enquêtes appellent le « lien social », et que l'Évangile appelle la charité fraternelle.
La charité concrète : visiter, accompagner
À l'isolement, l'Évangile oppose un geste précis : aller vers. La solitude de l'autre est, pour le chrétien, un appel personnel, et le Christ s'identifie à celui qu'on visite :
« J'étais malade et vous m'avez visité, j'étais en prison et vous êtes venus jusqu'à moi. » — Évangile selon saint Matthieu, 25, 36[33]
Visiter une personne âgée, écrire à un détenu, partager un repas avec qui mange seul, saluer un voisin, accompagner un malade : ces œuvres de miséricorde sont la réfutation pratique de la mondialisation de l'indifférence. Elles ne demandent ni budget ni programme, mais une attention — la décision concrète de pousser une porte que personne ne pousse.
L'Eucharistie et la communion des saints : jamais seul
La foi catholique offre enfin un remède que nul programme social ne peut donner : la certitude que nul croyant n'est jamais entièrement seul. Par l'Eucharistie, le Christ se fait présence permanente ; par la communion des saints, le chrétien est relié à toute l'Église — du Ciel, du purgatoire et de la terre. La personne la plus isolée selon le monde — un reclus, un malade, un prisonnier — demeure membre d'un corps immense et priant.
Cette vérité ne supprime pas le besoin de présences humaines, mais elle change le sens de la solitude. Le cardinal vietnamien François-Xavier Nguyên Van Thuân, treize ans emprisonné dont neuf en isolement, a témoigné qu'au plus fort de la séparation, il n'était jamais seul : la présence de Dieu et la communion de l'Église traversaient les murs[34]. C'est l'expérience constante des saints — la solitude habitée par Dieu cesse d'être un vide pour devenir une présence.
Habiter sa solitude
Pour beaucoup, enfin, la solitude ne pourra pas être supprimée : le veuvage, la maladie, le grand âge l'imposent. À ceux-là, la foi propose non un déni, mais une transformation. La solitude subie peut, par la prière, devenir solitude habitée — le lieu d'un face-à-face avec Dieu, et d'une intercession pour le monde. Ce que les Pères du désert ont choisi, le malade et le vieillard peuvent le vivre par nécessité : faire de leur isolement une cellule où Dieu se rend présent, et offrir leur épreuve pour ceux qu'ils ne peuvent plus rejoindre autrement.
Ainsi la réponse catholique se déploie sur deux fronts indissociables : recréer des liens humains réels là où c'est possible — par la famille, la communauté, la charité — et habiter spirituellement la solitude là où elle demeure. L'une sans l'autre serait incomplète : l'activisme social oublie Dieu ; le repli spirituel oublie le frère. La communion chrétienne tient les deux ensemble, parce qu'elle vient d'un Dieu qui est, en lui-même, relation.
Pour aller plus loin
- Comment expliquer la Trinité simplement — le Dieu qui n'est pas une solitude, fondement de toute communion.
- La technique et l'homme — pour le rapport juste aux outils, dont l'écran qui relie ou isole.
- L'intelligence artificielle et la doctrine catholique — relations humaines à l'ère des machines conversationnelles.
- Les addictions — quand l'usage des écrans bascule dans la dépendance.
- La fin de vie — accompagner le grand âge et la dépendance, contre l'abandon.
- Comment grandir dans le silence intérieur — la solitude féconde, choisie et habitée par Dieu.
- Les âmes victimes — transformer l'épreuve et l'isolement en offrande.
Notes et références
Organisation mondiale de la santé, communiqué « WHO launches commission to foster social connection », Genève, 15 novembre 2023. L'OMS y qualifie l'isolement social et la solitude de menace de santé « pressante » (pressing health threat) et lance une Commission on Social Connection de trois ans, co-présidée par le Dr Vivek Murthy et Chido Mpemba.
1 15Office of the U.S. Surgeon General (Vivek H. Murthy), Our Epidemic of Loneliness and Isolation: The U.S. Surgeon General's Advisory on the Healing Effects of Social Connection and Community, U.S. Department of Health and Human Services, 2 mai 2023. Le rapport y évalue l'effet du manque de lien social sur la mortalité comme comparable au fait de fumer jusqu'à quinze cigarettes par jour. Référence PubMed PMID 37792968.
2 14Genèse 2, 18, traduction de la Bible de Jérusalem : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui soit assortie. »
3 25Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) enseigne l'image de la « cellule intérieure » de la connaissance de soi et de Dieu, que l'âme porte partout et dont elle n'a jamais besoin de sortir. Voir ses Lettres et le Dialogue de la divine Providence.
4La distinction terminologique entre solitude (positive, choisie) et loneliness (souffrance de l'isolement ressenti) est classique dans la littérature anglophone ; elle remonte notamment au théologien et philosophe Paul Tillich, The Eternal Now (1963) : « Notre langue a sagement perçu ces deux côtés de l'être seul. Elle a créé le mot solitude pour exprimer la gloire d'être seul, et le mot loneliness pour exprimer la douleur d'être seul. »
5Robert S. Weiss, Loneliness: The Experience of Emotional and Social Isolation, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1973 — ouvrage fondateur qui distingue la solitude émotionnelle (absence d'une relation d'attachement intime) et la solitude sociale (absence d'un réseau d'appartenance).
6La Première ministre Theresa May confie le 17 janvier 2018 à Tracey Crouch la responsabilité gouvernementale de la lutte contre la solitude, à la suite des travaux de la Jo Cox Commission on Loneliness, du nom de la députée travailliste assassinée en 2016. Voir NPR, « U.K. Now Has A Minister For Loneliness », 17 janvier 2018.
7Le 12 février 2021, le Premier ministre Yoshihide Suga crée un poste ministériel chargé de l'isolement social, confié à Tetsushi Sakamoto, dans un contexte de hausse des suicides liée à la pandémie de Covid-19.
8Cigna, U.S. Loneliness Index (2018), enquête menée auprès d'environ 20 000 adultes américains avec l'échelle UCLA Loneliness Scale : 46 % se déclaraient « parfois ou toujours » seuls ; le 2020 Loneliness Index (plus de 10 000 adultes) portait ce chiffre à 61 %.
9Meta-Gallup, The Global State of Social Connections, octobre 2023 (enquêtes menées dans 142 pays entre juin 2022 et février 2023) : environ 24 % des adultes se déclarent « très ou assez seuls », la part la plus élevée se trouvant chez les jeunes adultes de 19 à 29 ans (27 %).
10INSEE, données issues du recensement de la population (2022) : la part des résidences principales occupées par une seule personne avoisine 38 %, contre un peu plus de 27 % en 1990. Voir INSEE, « Ménages, couples, familles » et « Taille des ménages ».
11Service des données et études statistiques (SDES, ministère de la Transition écologique), projections du nombre de ménages à l'horizon 2030 et 2050 : la croissance du nombre de ménages serait portée presque exclusivement par les personnes vivant seules, dont une majorité de personnes de 60 ans et plus.
12Julianne Holt-Lunstad, Timothy B. Smith, J. Bradley Layton, « Social Relationships and Mortality Risk: A Meta-analytic Review », PLoS Medicine, vol. 7, n° 7, 2010, e1000316. DOI : 10.1371/journal.pmed.1000316. Méta-analyse de 148 études (308 849 participants) : les personnes ayant des relations sociales solides présentent une probabilité de survie accrue d'environ 50 %.
13Robert D. Putnam, Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon & Schuster, 2000. ISBN 978-0-7432-0304-3.
16Pape François, lettre encyclique Fratelli Tutti sur la fraternité et l'amitié sociale, 3 octobre 2020, § 19. Texte officiel sur vatican.va.
17 18Pape François, Fratelli Tutti, § 43 : les médias numériques « peuvent exposer au risque de dépendance, d'isolement et de perte progressive de contact avec la réalité » ; les relations virtuelles ne suffisent pas à construire une véritable communauté.
19 20Jean M. Twenge, iGen: Why Today's Super-Connected Kids Are Growing Up Less Rebellious, More Tolerant, Less Happy—and Completely Unprepared for Adulthood, New York, Atria Books, 2017. ISBN 978-1-5011-5201-6. La thèse, de nature corrélationnelle, associe l'essor du smartphone à la montée de l'anxiété et de la solitude chez les adolescents ; elle est discutée dans la littérature et présentée ici comme une hypothèse, non comme une causalité établie.
21Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1. Texte latin : « …fecisti nos ad te et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te. »
22Pape François, homélie lors de la visite à Lampedusa, 8 juillet 2013. Texte officiel sur vatican.va : « Nous sommes tombés dans la mondialisation de l'indifférence. »
23Sainte Teresa de Calcutta, Nobel Lecture, Oslo, 11 décembre 1979. Texte intégral sur nobelprize.org. Texte original anglais : « They are hurt because they are forgotten […] That poverty comes right there in our own home, even neglect to love. Maybe in our own family we have somebody who is feeling lonely, who is feeling sick, who is feeling worried. »
24Catéchisme de l'Église catholique, § 1605 : « Que l'homme et la femme soient créés l'un pour l'autre, l'Écriture Sainte l'affirme : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul" (Gn 2, 18). » Voir aussi § 371.
26Catéchisme de l'Église catholique, § 1879 : « La personne humaine a besoin de la vie sociale. Celle-ci ne constitue pas pour elle quelque chose de surajouté, mais une exigence de sa nature. » Voir le développement §§ 1878-1880 sur le caractère communautaire de la vocation humaine.
27Concile œcuménique Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes sur l'Église dans le monde de ce temps, 7 décembre 1965, § 12. Traduction officielle française.
28Gaudium et Spes, § 24 : « L'homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. »
29Évangile selon saint Matthieu, 27, 46 (Bible de Jérusalem), citant le Psaume 22, 2. Parallèle en Marc 15, 34.
30Concile Vatican II, décret Apostolicam Actuositatem sur l'apostolat des laïcs, 18 novembre 1965, § 11, qui qualifie la famille de cellule première et vitale de la société. Voir aussi Catéchisme de l'Église catholique, § 2207.
31Tertullien (vers 155-220), Apologétique, ch. 39 : il rapporte que les païens disaient des chrétiens, frappés par leur charité mutuelle : « Voyez comme ils s'aiment. » Texte latin : « Vide, inquiunt, ut invicem se diligant. »
32Évangile selon saint Matthieu, 25, 36, dans le discours du Jugement dernier (Mt 25, 31-46), où le Christ s'identifie au malade, au prisonnier et à l'étranger visités.
33Cardinal François-Xavier Nguyên Van Thuân (1928-2002), emprisonné treize ans par le régime vietnamien dont neuf en isolement. Voir son recueil Le Chemin de l'espérance (Cinq pains et deux poissons), où il témoigne que la présence de Dieu et la communion de l'Église rompaient son isolement.
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