Pape Jean XXII (Ioannes XXII), de son nom de baptême Jacques Duèze, juriste et théologien né à Cahors vers 1244, est élu pape le 7 août 1316 et meurt à Avignon le 4 décembre 1334. Deuxième des papes d'Avignon après Clément V, il règne dix-huit ans — le plus long pontificat de la période avignonnaise — et fait de la cité du Rhône une véritable capitale administrative de la chrétienté.[1][2]
Élu à plus de soixante-dix ans après deux ans, trois mois et demi de vacance du Siège, on attendait de lui un pape de transition ; il fut au contraire l'un des gouvernants les plus actifs de l'histoire de la papauté médiévale. Organisateur de génie, il réforme les finances pontificales, centralise la collation des bénéfices, multiplie les diocèses et laisse une masse de décrétales — les Extravagantes Johannis XXII — dont l'Église se servira pendant des siècles.[3][4]
Son pontificat est pourtant traversé de conflits redoutables : la querelle de la pauvreté franciscaine, où il condamne comme hérétique la thèse selon laquelle le Christ et les Apôtres n'auraient rien possédé ; l'affrontement avec l'empereur Louis IV de Bavière, qui le déclare déposé et lui oppose un antipape, Nicolas V ; et surtout la fameuse controverse de la vision béatifique, où Jean XXII soutient, comme théologien privé, que les âmes des justes ne verraient Dieu face à face qu'après le Jugement dernier.[5][6]
C'est ce dernier épisode qui fait de Jean XXII un cas d'école pour l'apologétique catholique. Car ce pape qui se trompa ne définit jamais son erreur : il l'avança en chaire comme opinion personnelle, se soumit à l'examen des théologiens, et se rétracta la veille de sa mort, le 3 décembre 1334. Son successeur, Benoît XII — l'un de ses contradicteurs — fixa le dogme par la constitution Benedictus Deus en 1336. L'épisode montre, mieux que tout traité, la différence entre l'homme faillible et la fonction surnaturellement préservée.[7][8]
Pourquoi Jean XXII est-il un pape majeur ?
Le bâtisseur de la papauté d'Avignon
Clément V avait installé la cour à Avignon comme une étape provisoire ; Jean XXII en fait une institution. Sous son règne, la papauté avignonnaise se dote d'une administration centralisée, d'une chancellerie surchargée de travail, d'une fiscalité méthodique et d'une diplomatie continentale.[9][10] L'Église gouvernée depuis le Rhône cesse d'être un accident pour devenir un système. Beaucoup des forces — et des faiblesses — de la papauté du XIVe siècle, jusqu'au Grand Schisme d'Occident (1378-1417), s'enracinent dans cette organisation forgée par Jean XXII.
Le pape qui s'est trompé... puis s'est rétracté
Jean XXII est l'un des très rares papes de l'histoire à avoir tenu publiquement une opinion contraire à ce que l'Église définira ensuite comme dogme : la thèse d'une vision béatifique différée jusqu'au Jugement dernier.[11][12] Loin de ruiner l'autorité de l'Église, cet épisode en révèle au contraire la robustesse : l'opinion fut librement débattue, combattue par les théologiens, jamais imposée comme définition, puis rétractée. Le dogme fut ensuite proclamé non par lui, mais par son successeur. Aucun catholique n'est tenu de croire que les papes sont impeccables ou théologiquement infaillibles dans leurs sermons : seul l'enseignement ex cathedra l'est.[13]
Un homme faillible, une fonction préservée
Comme pour Clément V, la leçon théologique de ce pontificat tient dans une distinction. Jean XXII fut tenace, autoritaire, parfois dur — dans la répression des spirituels franciscains — et il erra personnellement sur un point grave. Pourtant, aucune définition dogmatique erronée n'engagea l'Église. Le cas est si net que les théologiens de l'infaillibilité, du concile du Vatican (1870) jusqu'aux manuels modernes, le citent comme la preuve par l'exemple que l'indéfectibilité du Siège de Pierre ne suppose pas la sainteté ni la science privée du pontife.[14][15]
Jacques Duèze, du barreau de Cahors à la tiare
Un fils de Cahors, juriste et théologien
Jacques Duèze naît vers 1244 à Cahors, en Quercy, dans une famille de la bourgeoisie marchande d'une cité réputée pour ses banquiers et ses prêteurs — les fameux « Caorsins » que Dante rangera parmi les usuriers.[16][17] Cette origine nourrira plus tard la légende d'un pape âpre au gain. Le jeune Jacques étudie le droit à Montpellier et la théologie à Paris : fait notable, il maîtrise les deux disciplines, ce qui le distingue de la plupart des pontifes purement canonistes de son temps et explique son aisance dans les débats doctrinaux.[18][19]
La carrière épiscopale et le cardinalat
Sa carrière est rapide et appuyée par la maison d'Anjou-Naples, dont il devient le chancelier. Il est nommé évêque de Fréjus (1300), puis évêque d'Avignon en 1310, et enfin cardinal-évêque de Porto en 1312 par Clément V.[20][21] Au moment où s'ouvre la longue vacance qui suit la mort de Clément V, Jacques Duèze est donc un prélat expérimenté, fin connaisseur des rouages de la curie et homme de confiance des Angevins — autant d'atouts dans le conclave qui s'annonce.
Le conclave de Lyon et l'élection de 1316
À la mort de Clément V, le 20 avril 1314, le Sacré Collège se divise et la vacance dure deux ans, trois mois et demi — l'une des plus longues du Moyen Âge.[22][23] Les cardinaux, déchirés entre Gascons, Italiens et Provençaux, ne parviennent à aucun accord avant que le comte de Poitiers, futur Philippe V, ne les enferme de force à Lyon. Le 7 août 1316, ils élisent Jacques Duèze ; on le croyait vieux et malade, donc commode et bref. Il prend le nom de Jean XXII et est couronné le 5 septembre 1316 à Lyon, avant de regagner Avignon, sa ville épiscopale, où il fixera définitivement la cour.[24][25]
Le grand organisateur de la cour d'Avignon
La réforme financière et la centralisation
L'œuvre administrative de Jean XXII est immense. Il rationalise la Chambre apostolique, fixe par écrit les taxes de la chancellerie, développe les réserves de bénéfices — le droit du pape de pourvoir directement aux charges ecclésiastiques — et systématise les annates, c'est-à-dire le prélèvement de la première année de revenu d'un bénéfice nouvellement conféré.[26][27] Les bulles Execrabilis (1317), contre le cumul des bénéfices, et Ex debito (1319) étendent considérablement le contrôle pontifical sur la distribution des charges et leurs revenus.[28] À sa mort, le Trésor pontifical est l'un des plus riches d'Europe.
Le réseau des diocèses et l'administration
Jean XXII réorganise aussi la carte ecclésiastique. Il démembre de vastes diocèses pour en créer de nouveaux, mieux administrables — notamment dans le Midi de la France, où il détache de Toulouse plusieurs sièges suffragants.[29] Sa correspondance, conservée dans les registres d'Avignon, compte des dizaines de milliers de lettres : c'est l'un des pontificats les mieux documentés du Moyen Âge, et le témoignage d'un gouvernement qui touche à tout, des nominations épiscopales aux affaires d'Orient.[30][31]
La légende du pape avare
Cette efficacité fiscale a forgé une légende noire : celle d'un pape de Cahors obsédé par l'argent, accumulant un trésor scandaleux. La réalité est plus nuancée. Le coût d'une cour devenue capitale, les guerres d'Italie contre les Visconti de Milan et le financement de projets de croisade exigeaient des ressources considérables.[32][33] Jean XXII fut sans doute dur et centralisateur, et sa fiscalité nourrit le grief, repris plus tard par les réformateurs, d'une Église trop attachée aux biens temporels. Mais l'image d'une simple avidité personnelle relève davantage de la polémique anti-avignonnaise que de l'analyse historique.
La querelle de la pauvreté franciscaine
Les spirituels et la pauvreté absolue
L'ordre franciscain est, au début du XIVe siècle, déchiré entre les conventuels, partisans d'un usage modéré des biens au service de l'apostolat, et les spirituels (puis les fraticelli), qui réclament une pauvreté radicale et reprochent à l'Église ses richesses.[34][35] Au cœur du débat, une thèse théologique : le Christ et les Apôtres auraient vécu dans une pauvreté absolue, ne possédant rien, ni en propre ni en commun. Cette idée, devenue dogme de fait dans une partie de l'ordre depuis la bulle Exiit qui seminat de Nicolas III (1279), servait à condamner par contraste toute possession ecclésiastique.[36]
Cum inter nonnullos : la pauvreté du Christ en question
Jean XXII, juriste, voit dans cette thèse une fiction juridique intenable et un ferment de subversion. Après plusieurs interventions — Quorumdam exigit (1317), Sancta Romana (1317), Gloriosam Ecclesiam (1318), puis Ad conditorem canonum (1322) —, il tranche le fond par la bulle Cum inter nonnullos du 12 novembre 1323 : affirmer obstinément que le Christ et les Apôtres ne possédaient rien est désormais une assertion erronée et hérétique.[37][38]
« Affirmer obstinément que notre Rédempteur et ses Apôtres n'ont rien possédé, ni en particulier ni même en commun, doit être noté d'erreur et d'hérésie, car cela contredit ouvertement la sainte Écriture. » — Jean XXII, bulle Cum inter nonnullos, 12 novembre 1323[39]
La décision est lourde de conséquences : elle retire aux spirituels leur principale arme doctrinale et fait basculer une partie de l'ordre dans la dissidence ouverte.
Michel de Césène et Guillaume d'Ockham
La résistance vient du sommet de l'ordre lui-même. Le ministre général Michel de Césène et le philosophe Guillaume d'Ockham, l'un des plus grands logiciens du Moyen Âge, refusent la condamnation et accusent à leur tour le pape d'hérésie. En mai 1328, ils s'enfuient d'Avignon et se réfugient auprès de l'ennemi du pape, l'empereur Louis de Bavière.[40][41] La querelle de la pauvreté rejoint ainsi le grand conflit politique du règne : théologiens dissidents et pouvoir impérial font cause commune contre Jean XXII.
Le paradoxe de l'infaillibilité
L'historien Brian Tierney a montré le paradoxe le plus piquant de cette affaire. Pour défendre la pauvreté absolue, les spirituels invoquaient l'irréformabilité de la bulle de Nicolas III : un pape ne pouvant défaire ce qu'un pape a établi, Exiit qui seminat devait lier Jean XXII pour toujours.[42] C'est donc en partie pour se libérer de cette prétendue infaillibilité absolue de ses prédécesseurs que Jean XXII réagit. Loin d'illustrer un pape abusant de l'infaillibilité, l'épisode montre un pontife refusant qu'on transforme une décision disciplinaire en dogme intangible — un rappel utile que la véritable doctrine de l'infaillibilité, définie en 1870, est étroite et précise, non un blanc-seing sur tout acte pontifical.[43][44]
Le conflit avec Louis de Bavière
La double élection impériale
En 1314, l'Empire connaît une double élection : Louis IV de Bavière et Frédéric d'Autriche se disputent la couronne. Jean XXII, fidèle à la doctrine selon laquelle l'approbation du roi des Romains revient au pape, refuse de reconnaître Louis et lui interdit d'exercer le pouvoir impérial tant qu'il n'a pas été confirmé.[45][46] Louis passe outre, écrase son rival à Mühldorf (1322) et gouverne en maître.
L'excommunication et l'appel de Sachsenhausen
Le pape excommunie Louis le 23 mars 1324.[47][48] L'empereur riposte par l'appel de Sachsenhausen (22 mai 1324), document virulent où il accuse Jean XXII d'hérésie — précisément sur la pauvreté du Christ — et en appelle à un concile général. Le conflit n'est plus seulement politique : il met en jeu la question même de savoir qui, du pape ou du concile, détient l'autorité suprême dans l'Église.
L'antipape Nicolas V (1328-1330)
Le point culminant est atteint en 1328. Louis descend en Italie, se fait couronner empereur à Rome par des représentants du peuple romain, déclare Jean XXII déposé comme hérétique (18 avril 1328), puis fait élire un antipape : le franciscain Pietro Rainalducci, qui prend le nom de Nicolas V.[49][50] L'aventure tourne court. Privé du soutien populaire dès que Louis quitte Rome, l'antipape finit par se soumettre : en août 1330, Pietro Rainalducci vient à Avignon implorer le pardon de Jean XXII, qui l'accueille avec clémence et le garde en résidence surveillée jusqu'à sa mort.
Marsile de Padoue et la théorie du pouvoir
Le règne de Jean XXII voit aussi la naissance d'une des œuvres politiques les plus radicales du Moyen Âge : le Defensor pacis de Marsile de Padoue (1324), qui nie au pape toute juridiction coercitive et subordonne l'Église à l'autorité civile.[51] Condamné par Jean XXII, ce traité, écrit dans l'orbite de Louis de Bavière, annonce de loin les théories conciliaristes et étatistes des siècles suivants. Le pontificat de Jean XXII est ainsi le théâtre d'un affrontement fondateur sur les rapports du spirituel et du temporel.
La controverse de la vision béatifique
Une opinion ancienne, prêchée en chaire
C'est la crise la plus célèbre du règne, et la plus délicate. Dès avant son pontificat, Jacques Duèze s'était intéressé à une question débattue par les théologiens : les âmes des justes, séparées de leur corps, jouissent-elles immédiatement de la pleine vision de Dieu, ou seulement après la résurrection des corps et le Jugement dernier ?[52][53] Devenu pape, Jean XXII expose dans une série de sermons à Avignon, à partir de la Toussaint 1331, sa conviction personnelle : la vision plénière serait différée.
Les âmes « sous l'autel » : le contenu de la thèse
Selon Jean XXII, les âmes des bienheureux, avant le Jugement, contemplent l'humanité glorieuse du Christ mais ne voient pas encore l'essence divine face à face ; elles reposent, selon l'image de l'Apocalypse, « sous l'autel » (Apocalypse 6, 9), dans l'attente de la béatitude pleine qui ne leur sera donnée qu'après la résurrection.[54][55] Réciproquement, les damnés ne subiraient le plein châtiment qu'après le Jugement. Jean XXII présentait cette opinion comme un sujet ouvert, invitant les théologiens à l'examiner — non comme une définition de foi.[56]
La résistance des théologiens et de Paris
La réaction est vive. Le dominicain anglais Thomas Waleys prêche publiquement contre la thèse pontificale et est inquiété pour cela. Surtout, la Faculté de théologie de Paris et le roi de France Philippe VI prennent fait et cause pour la doctrine traditionnelle : en janvier 1334, les théologiens parisiens affirment que les âmes purifiées sont admises immédiatement à la vision béatifique.[57][58] Parmi les contradicteurs les plus solides figure le cardinal cistercien Jacques Fournier, auteur d'un traité, De statu animarum ante generale iudicium, réfutant l'opinion du pape — le même Fournier qui lui succédera.[59][60]
Ne super his : la rétractation de la veille de sa mort
Jean XXII, fidèle à sa méthode de juriste, institue une commission d'examen et se soumet à son verdict. La veille de sa mort, le 3 décembre 1334, il publie une déclaration, connue sous le nom de Ne super his, où il confesse la foi de l'Église : les âmes pleinement purifiées voient Dieu et l'essence divine face à face, dans la mesure où le permet la condition d'une âme séparée du corps.[61][62]
« Nous confessons et croyons que les âmes purifiées, séparées de leurs corps, sont rassemblées au ciel, dans le royaume des cieux et le paradis, avec le Christ, en compagnie des anges, et qu'elles voient Dieu et l'essence divine face à face et à découvert, autant que le comportent l'état et la condition d'une âme séparée. » — Jean XXII, déclaration Ne super his, 3 décembre 1334[63]
Le pape meurt le lendemain, 4 décembre 1334, dans la communion de l'Église et après avoir explicitement déclaré n'avoir jamais voulu enseigner quoi que ce soit de contraire à l'Écriture.[64][65]
Benedictus Deus : le successeur définit le dogme
Il revient à son successeur de clore définitivement la question. Le cardinal Jacques Fournier, élu le 20 décembre 1334 sous le nom de Benoît XII, promulgue le 29 janvier 1336 la constitution Benedictus Deus, qui définit comme dogme la vision béatifique immédiate des âmes pleinement purifiées.[66][67]
« Les âmes... voient l'essence divine d'une vision intuitive et même faciale, sans l'intermédiaire d'aucune créature... et cette vision et cette jouissance sont continuelles et le seront sans interruption jusqu'au jugement dernier, et depuis lors pour l'éternité. » — Benoît XII, constitution Benedictus Deus, 29 janvier 1336[68]
Ainsi, le dogme fut proclamé non par celui qui avait erré, mais par celui-là même qui l'avait combattu — comme si la Providence avait voulu rendre la démonstration parfaite.
Ce que la controverse prouve sur l'infaillibilité
L'épisode est l'un des arguments préférés des adversaires de la papauté — et l'une des meilleures réponses de l'apologétique catholique. Trois faits doivent être tenus ensemble. D'abord, Jean XXII a bien soutenu une opinion erronée, et l'a prêchée publiquement.[69] Ensuite, il ne l'a jamais définie : il l'a proposée comme opinion ouverte au débat, sans engager son autorité suprême, et il s'est explicitement réservé de juger après examen.[70] Enfin, la condition même d'un enseignement infaillible, telle que le concile du Vatican la fixera en 1870, n'était nullement remplie.
« C'est lorsqu'il parle ex cathedra, c'est-à-dire lorsque, remplissant sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, qu'une doctrine sur la foi ou les mœurs doit être tenue par toute l'Église, que le Pontife romain jouit de l'infaillibilité. » — Concile du Vatican, constitution Pastor aeternus, 1870[71]
Une opinion avancée en sermon, soumise à examen, rétractée puis corrigée par un successeur, n'a rien d'une définition ex cathedra. L'objection se retourne donc en faveur de la doctrine : si la Providence a permis qu'un pape erre précisément sur ce terrain, c'est pour montrer que l'infaillibilité n'est ni l'impeccabilité ni l'omniscience, mais une protection étroite et précise de l'acte par lequel le pape définit solennellement la foi de toute l'Église.[72][73]
Les autres grands actes du pontificat
La canonisation de Thomas d'Aquin
Loin de se réduire à ses controverses, le règne de Jean XXII marque l'histoire de la théologie par un acte décisif : la canonisation de Thomas d'Aquin, proclamée à Avignon le 18 juillet 1323.[74][75] En élevant sur les autels le grand docteur dominicain, mort en 1274 et encore contesté par certains courants, Jean XXII donne à la synthèse thomiste une autorité durable. Il rapporte aussi, dès 1325, la condamnation parisienne de 1277 dans la mesure où elle touchait l'enseignement de Thomas — geste capital pour l'avenir de la scolastique.
La condamnation de Maître Eckhart
À l'autre extrémité du spectre théologique, Jean XXII intervient contre les audaces de la mystique spéculative. Peu après la mort du dominicain rhénan Maître Eckhart, il condamne par la bulle In agro dominico du 27 mars 1329 vingt-huit propositions tirées de ses écrits, dont certaines comme hérétiques et d'autres comme suspectes ou téméraires.[76] La bulle prend soin de noter qu'Eckhart avait, avant de mourir, soumis ses propositions au jugement de l'Église — distinction qui sauve l'intention du mystique tout en condamnant les formules ambiguës.
Les missions d'Asie et l'archevêché de Sultaniyah
Le gouvernement de Jean XXII a aussi un horizon missionnaire considérable. Soutenant l'élan des dominicains et des franciscains vers l'Orient, il érige le 1er avril 1318 l'archevêché de Sultaniyah, en Perse, pour structurer l'Église latine au cœur de l'empire mongol des Ilkhans.[77] Cet effort prolonge les grandes missions d'Asie du début du XIVe siècle, jusqu'à Pékin, et témoigne d'une papauté qui, depuis Avignon, pense à l'échelle du monde connu.
La décrétale contre les alchimistes
Trait moins connu, mais révélateur du juriste : Jean XXII promulgue en 1317 la décrétale Spondent pariter (ou Spondent quas non exhibent), qui condamne les alchimistes — non pour des raisons proprement théologiques, mais morales : ces faux fabricants d'or trompent les pauvres et se livrent sciemment à la fraude.[78] Le texte est l'un des premiers actes officiels d'envergure contre l'alchimie frauduleuse.
L'œuvre canonique : les Extravagantes
Enfin, comme tout grand pape juriste, Jean XXII laisse une œuvre de droit. Il fait promulguer en 1317 les Clémentines, la collection léguée par son prédécesseur Clément V, et ses propres décrétales seront réunies sous le nom d'Extravagantes Johannis XXII.[79][80] Ces textes entreront dans le Corpus iuris canonici, le droit de l'Église en vigueur jusqu'au Code de 1917. Par là, l'empreinte juridique de Jean XXII traverse six siècles.
Mort, mémoire et postérité
La mort à Avignon
Jean XXII meurt à Avignon le 4 décembre 1334, à près de quatre-vingt-dix ans, au terme d'un pontificat de dix-huit ans.[81][82] Il est inhumé dans la cathédrale Notre-Dame des Doms, où subsiste un monument funéraire gothique, l'un des plus remarquables de la papauté avignonnaise. Sa longévité avait déjoué tous les calculs du conclave de 1316 : l'homme qu'on croyait de transition avait régné plus longtemps qu'aucun pape d'Avignon.
Une légende noire nuancée
La postérité a retenu de Jean XXII une image sévère : pape de Cahors avide, persécuteur des spirituels, théologien fourvoyé. L'historiographie moderne corrige ce portrait sans en nier les ombres. Jean XXII fut un administrateur d'exception qui sauva la papauté du désordre, un gardien de la doctrine contre la fiction de la pauvreté absolue et contre l'illuminisme, et un homme qui, sur son unique erreur grave, eut l'honnêteté de se soumettre au jugement de l'Église.[83][84] Ses défauts furent réels ; sa fonction, elle, demeura intacte.
Ce que révèle ce pontificat
Le règne de Jean XXII offre trois enseignements qui prolongent exactement ceux du pontificat de Clément V.
D'abord, la distinction entre l'homme et la fonction. Un pape peut être un grand juriste et un théologien fourvoyé ; il peut errer dans ses sermons sans que le dépôt de la foi soit touché. L'Église n'a jamais promis que ses pasteurs seraient impeccables ou omniscients, mais que le Siège de Pierre serait préservé de définir l'erreur. Le cas de la vision béatifique en est la vérification la plus éclatante de toute l'histoire médiévale.[85][86]
Ensuite, la vitalité du débat dans l'Église. Loin d'un absolutisme étouffant, le pontificat montre des théologiens, une université, un cardinal et un roi résistant ouvertement à une opinion pontificale erronée — et le pape lui-même acceptant l'examen. La vérité n'a pas été imposée par un décret arbitraire : elle a été cherchée, débattue, puis définie selon les formes.[87]
Enfin, la fécondité d'un règne contesté. Canonisation de Thomas d'Aquin, défense de la doctrine, essor missionnaire jusqu'en Perse et en Chine, œuvre canonique durable : sous les conflits, Jean XXII a posé des actes dont l'Église vit encore. Comme son prédécesseur, il rappelle que la grandeur d'un pontificat ne se mesure pas à la vertu privée du pontife, mais à ce que la Providence accomplit à travers la fonction de Pierre.
Chronologie
- vers 1244Naissance de Jacques Duèze
Naissance à Cahors, en Quercy, dans une famille de la bourgeoisie marchande ; études de droit à Montpellier et de théologie à Paris.
- 1310Évêque d'Avignon
Après Fréjus, Jacques Duèze devient évêque d'Avignon, puis cardinal-évêque de Porto en 1312 ; il est chancelier du royaume de Naples.
- 7 août 1316Élection à Lyon
Élu pape à Lyon après deux ans, trois mois et demi de vacance du Siège ; on le croit de transition. Il prend le nom de Jean XXII et est couronné le 5 septembre.
- 1317-1319La réforme de la cour
Bulles Execrabilis et Ex debito : centralisation des bénéfices et des finances ; décrétale Spondent pariter contre les alchimistes frauduleux.
- 1er avril 1318Archevêché de Sultaniyah
Érection de l'archevêché de Sultaniyah, en Perse, pour structurer les missions latines au cœur de l'empire mongol.
- 18 juillet 1323Canonisation de Thomas d'Aquin
Jean XXII élève sur les autels le grand docteur dominicain, donnant à la synthèse thomiste une autorité durable.
- 12 novembre 1323Cum inter nonnullos
Condamnation comme hérétique de la thèse de la pauvreté absolue du Christ et des Apôtres.
- 23 mars 1324Excommunication de Louis de Bavière
Le conflit avec l'empereur s'envenime ; Louis riposte par l'appel de Sachsenhausen, accusant le pape d'hérésie.
- 1328-1330L'antipape Nicolas V
Louis fait déposer Jean XXII et élire l'antipape franciscain Pietro Rainalducci ; celui-ci se soumet et implore le pardon du pape en 1330.
- 27 mars 1329In agro dominico
Condamnation de vingt-huit propositions de Maître Eckhart, mort peu avant après avoir soumis ses écrits au jugement de l'Église.
- 1331-1332Sermons sur la vision béatifique
Jean XXII soutient en chaire, comme opinion personnelle, que la vision plénière de Dieu serait différée jusqu'au Jugement dernier.
- 3 décembre 1334Rétractation Ne super his
La veille de sa mort, le pape confesse la foi de l'Église : les âmes purifiées voient l'essence divine face à face.
- 4 décembre 1334Mort de Jean XXII
Le pape s'éteint à Avignon, à près de 90 ans ; il est inhumé à Notre-Dame des Doms.
- 29 janvier 1336Benedictus Deus
Son successeur Benoît XII, l'un de ses contradicteurs, définit comme dogme la vision béatifique immédiate.
Pour aller plus loin
- Pape Clément V (1305-1314) — le prédécesseur, premier pape d'Avignon, dont Jean XXII institutionnalise l'œuvre.
- Pape Benoît XII (1334-1342) — le successeur, ancien contradicteur de Jean XXII, qui définit le dogme de la vision béatifique par Benedictus Deus.
- Saint Thomas d'Aquin — le docteur dominicain canonisé par Jean XXII en 1323.
- Guillaume d'Ockham — le logicien franciscain dissident, adversaire du pape dans la querelle de la pauvreté.
- L'infaillibilité pontificale (1870) — pour comprendre pourquoi l'erreur privée de Jean XXII ne touche pas le dogme défini en 1870.
- Pape Boniface VIII (1294-1303) — sur les rapports du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, au cœur du conflit avec Louis de Bavière.
Article Ignispedia — catégorie Histoire de l'Église, série « Les papes ». Sourcing : Saint-Siège, Catholic Encyclopedia, Encyclopædia Britannica, Treccani, G. Mollat, B. Guillemain, M. Lambert, P. Nold, B. Tierney, C. Trottmann, Denzinger, concile du Vatican (Pastor aeternus).
Notes et références
Saint-Siège, liste officielle des souverains pontifes, notice « Ioannes XXII (Jacques Duèze) » : juriste né à Cahors, évêque d'Avignon puis cardinal, élu en 1316, deuxième pape d'Avignon, mort en 1334. Vatican.va.
1 20 81The Catholic Encyclopedia, vol. 8, Robert Appleton Company, New York, 1910, article « Pope John XXII », repris par New Advent : naissance à Cahors (donnée 1249), études de droit et de théologie, carrière épiscopale, conclave de Lyon et vacance de deux ans et trois mois et demi, élection du 7 août 1316, couronnement du 5 septembre 1316, réorganisation financière de la curie, bulles Execrabilis et Ex debito, Extravagantes Johannis XXII, querelle de la pauvreté, conflit avec Louis de Bavière, antipape Nicolas V, controverse de la vision béatifique et rétractation, mort le 4 décembre 1334. URL : https://www.newadvent.org/cathen/08431a.htm.
2 16 19 22 24 28 47 64 79 82Guillaume Mollat, Les papes d'Avignon (1305-1378), 10ᵉ éd., Letouzey et Ané, Paris, 1965 : synthèse classique sur la papauté avignonnaise — administration et fiscalité de Jean XXII, réorganisation des diocèses, registres d'Avignon, conflit impérial, antipape Nicolas V, canonisation de Thomas d'Aquin, archevêché de Sultaniyah, controverse de la vision béatifique.
3 9 18 23 26 29 32 45 49 75 77 80 83Bernard Guillemain, La cour pontificale d'Avignon (1309-1376) : étude d'une société, coll. Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, De Boccard, Paris, 1962 : étude de référence sur l'organisation, les finances, le personnel et la société de la cour d'Avignon, où le pontificat de Jean XXII tient une place centrale.
4 10 27 30 33Malcolm D. Lambert, Franciscan Poverty : The Doctrine of the Absolute Poverty of Christ and the Apostles in the Franciscan Order, 1210-1323, éd. révisée, Franciscan Institute / St Bonaventure University, 1998 (1ʳᵉ éd. 1961) : étude de référence sur la doctrine de la pauvreté absolue et sur l'intervention de Jean XXII (Ad conditorem canonum, Cum inter nonnullos).
5 34 38 40Christian Trottmann, La vision béatifique. Des disputes scolastiques à sa définition par Benoît XII, coll. Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, École française de Rome, 1995 : étude de référence sur la controverse — sermons de Jean XXII (1331-1332), contenu de la thèse, opposition de Thomas Waleys et de la Faculté de Paris, traité de Jacques Fournier De statu animarum, déclaration Ne super his et définition de Benedictus Deus.
6 11 52 54 57 59 62 65 70 87Heinrich Denzinger, Enchiridion symbolorum : déclaration Ne super his de Jean XXII du 3 décembre 1334, et constitution Benedictus Deus de Benoît XII du 29 janvier 1336 (DS 1000-1002), définissant que les âmes pleinement purifiées voient l'essence divine d'une vision intuitive et faciale, immédiate et continuelle.
7 61 63 66 68Concile œcuménique du Vatican (Vatican I), constitution dogmatique Pastor aeternus, 18 juillet 1870, ch. 4 (DS 3074) : définition des conditions de l'infaillibilité pontificale — le pape est infaillible lorsqu'il parle ex cathedra, c'est-à-dire lorsqu'il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, une doctrine sur la foi ou les mœurs à tenir par toute l'Église.
8 13 14 44 71 72 85Roberto de Mattei, « A Pope Who Fell Into Heresy, A Church That Resisted : John XXII and the Beatific Vision » (relais d'analyse, 2015) : exposé documenté de la thèse personnelle de Jean XXII sur la vision béatifique différée, de la résistance des théologiens et de la rétractation finale — utilisé ici comme source secondaire de cadrage, les faits étant établis par Trottmann (1995).
12 53 56 58 69 84The Catholic Encyclopedia, article « Heaven » / « Beatific Vision », Robert Appleton Company, New York, repris par New Advent : exposé doctrinal sur la vision béatifique immédiate des âmes purifiées, rappel de la controverse soulevée par Jean XXII comme opinion privée et de sa résolution dogmatique par Benedictus Deus.
15 55 73 86Wikipedia (anglais), article « Pope John XXII » : Jacques Duèze né vers 1244 à Cahors, études à Montpellier et Paris, évêque de Fréjus puis d'Avignon (1310), cardinal (1312), élu le 7 août 1316 à Lyon, mort le 4 décembre 1334 à Avignon (~90 ans) ; bulle Cum inter nonnullos (12 novembre 1323), canonisation de Thomas d'Aquin (18 juillet 1323), In agro dominico (27 mars 1329), excommunication de Louis de Bavière (23 mars 1324), antipape Nicolas V (1328-1330), Defensor pacis de Marsile de Padoue, controverse de la vision béatifique et déclaration de la veille de sa mort (3 décembre 1334).
17 21 25 31 46 48 50 51 74 76 78Patrick Nold, Pope John XXII and his Franciscan Cardinal : Bertrand de la Tour and the Apostolic Poverty Controversy, Oxford University Press (Oxford Historical Monographs), 2003 : analyse des procédures et des acteurs de la controverse de la pauvreté à la curie de Jean XXII.
35 41Brian Tierney, Origins of Papal Infallibility, 1150-1350 : A Study on the Concepts of Infallibility, Sovereignty and Tradition in the Middle Ages, E. J. Brill, Leyde, 1972 : montre comment les spirituels franciscains invoquaient l'irréformabilité de la bulle Exiit qui seminat de Nicolas III, et comment Jean XXII réagit contre cette prétention — paradoxe central de l'histoire médiévale de l'infaillibilité.
36 42 43Heinrich Denzinger, Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum (Symboles et définitions de la foi catholique), bulle Cum inter nonnullos de Jean XXII, 12 novembre 1323 (DS 930-931) : condamnation comme erronée et hérétique de l'assertion obstinée selon laquelle le Christ et les Apôtres n'auraient rien possédé, ni en propre ni en commun.
37 39Wikipedia (anglais), article « Pope Benedict XII » et « Benedictus Deus (Benedict XII) » : Jacques Fournier, cistercien et inquisiteur, cardinal théologien auteur du traité De statu animarum ante generale iudicium contre l'opinion de Jean XXII, élu pape le 20 décembre 1334, promulgue Benedictus Deus le 29 janvier 1336.
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