Pape Benoît XI (1303-1304)

Niccolò Boccasini, deuxième pape dominicain et cardinal resté fidèle à Boniface VIII lors de l'attentat d'Anagni : élu en 1303, il apaisa le conflit avec la France sans absoudre les coupables, avant de mourir à Pérouse en 1304, à la veille de l'exil d'Avignon.

Ignispedia

Benoît XI (en latin Benedictus XI), né Niccolò Boccasini à Trévise en 1240, fut pape du 22 octobre 1303 au 7 juillet 1304.[1][2] Successeur immédiat de Boniface VIII et prédécesseur de Clément V, il est le deuxième pape issu de l'ordre des Frères Prêcheurs, un quart de siècle après le bienheureux Innocent V.[3][4]

Fils d'un notaire de Trévise et d'une mère qui blanchissait le linge des dominicains, Boccasini entra chez les Prêcheurs à quatorze ans et y mena la longue carrière d'un religieux savant : quatorze années d'étude, lecteur de théologie, commentateur de l'Écriture, prieur provincial de Lombardie, enfin maître général de l'Ordre en 1296.[5][6] Créé cardinal par Boniface VIII en 1298, évêque d'Ostie et doyen du Sacré Collège en 1300, il fut un des plus fermes soutiens du pape contre la maison Colonna et le roi de France.[7][8]

Sa fidélité culmina lors de l'attentat d'Anagni, en septembre 1303 : quand des hommes de Philippe le Bel et de Sciarra Colonna assaillirent et retinrent Boniface VIII, Boccasini fut l'un des deux seuls cardinaux à rester auprès du pontife outragé.[9][10] Élu pape moins de deux semaines après la mort de Boniface, il choisit le nom de Benoît et entreprit aussitôt d'apaiser la tempête : il rendit Philippe le Bel et les Français à la communion, tout en excommuniant nommément les auteurs de l'attentat d'Anagni par la bulle Flagitiosum Scelus (7 juin 1304).[11][12]

Pape huit mois et demi, il mourut subitement à Pérouse le 7 juillet 1304 — mort si soudaine qu'on murmura le poison.[13][14] Sa disparition ouvrit un conclave de près de onze mois d'où sortit Clément V, premier pape de l'exil d'Avignon.[15] Vénéré pour son humilité dès sa mort, Niccolò Boccasini fut béatifié en 1736.[16][17]

Pourquoi Benoît XI compte-t-il ?

Le deuxième pape dominicain

Le premier trait qui distingue Benoît XI est une filiation : il est, après le bienheureux Innocent V (1276), le deuxième fils de saint Dominique élevé au trône de Pierre.[18][19] En moins de trente ans, l'ordre des Prêcheurs, fondé vers 1216, avait ainsi donné deux papes à l'Église — signe de la place décisive prise par les ordres mendiants dans le gouvernement de la chrétienté à la fin du XIIIᵉ siècle.

Mais là où Innocent V était un maître de l'université de Paris, Boccasini est d'abord un homme de l'Ordre, formé dans les couvents d'Italie, lecteur et prédicateur, parvenu au sommet de la hiérarchie dominicaine comme maître général avant de servir la curie. Son élévation dit que l'on pouvait désormais devenir pape non par la naissance ou la science parisienne, mais par la fidélité religieuse et l'autorité morale acquises dans la vie régulière.

Le cardinal fidèle d'Anagni

Le deuxième trait est un acte de courage. La grande crise du pontificat de Boniface VIII — l'irruption armée d'Anagni, le 7 septembre 1303 — vit la plupart des proches du pape fuir ou se taire. Le cardinal Boccasini, lui, resta : il fut, avec le cardinal Pedro Rodríguez, évêque de Sabine, l'un des deux seuls cardinaux à demeurer auprès du pontife dans le palais épiscopal même lorsqu'il fut saisi par les hommes du roi.[20][21][22]

Cette fidélité n'était pas un calcul : elle valut au futur pape l'hostilité durable du roi de France et de ses agents, au premier rang desquels Guillaume de Nogaret. Quand, devenu pape, Benoît XI maintiendra l'excommunication contre les auteurs de l'outrage, il agira en homme qui a vu de ses yeux ce qui s'est passé à Anagni. Sa modération envers le roi n'effacera jamais sa fermeté envers les coupables.

Le pape de l'apaisement après la tempête

Le troisième trait est le paradoxe de son court règne. Successeur d'un pontife qui avait porté la théocratie pontificale à son incandescence — la bulle Unam sanctam de Boniface VIII —, Benoît XI choisit la voie inverse : non la capitulation, mais l'apaisement.[23]

« Pontife pacificateur, il modifia Clericis laicos et réconcilia Philippe IV de France avec la papauté ; son action fut pastorale, non complaisante. » — New Catholic Encyclopedia, notice « Benedict XI, Pope, Bl. »[24]

Tout l'art de son pontificat tient dans cette formule : pastoral, non complaisant. Benoît XI rendit aux Français la paix religieuse sans renier la cause de son prédécesseur ; il pardonna aux Colonna sans absoudre les bourreaux d'Anagni. En huit mois, il tenta de désamorcer le conflit le plus grave qu'eût connu la papauté médiévale — et sa mort soudaine laissa l'œuvre inachevée, ouvrant la route d'Avignon.

Niccolò Boccasini : du fils de notaire au maître des Prêcheurs

Une naissance modeste à Trévise (1240)

Infographie originale Ignispedia — du couvent de Trévise au trône de Pierre : entrée dominicaine en 1254, lectorat, provincialat, maîtrise générale, cardinalat, Ostie, élection pontificale et mort à Pérouse. Créée par IA.

Niccolò Boccasini naquit à Trévise, dans la Marche trévisane, en 1240.[25][26] À la différence de tant de prélats médiévaux issus de la grande noblesse, il vint d'un milieu modeste. Les sources le disent fils d'un notaire municipal nommé Boccasio, mort lorsque l'enfant avait six ans ; sa mère, Bernarda, gagnait sa vie en blanchissant le linge des frères dominicains de la ville.[27][28]

Ce détail, modeste en apparence, prend tout son sens à la lumière de la suite : l'enfant que sa mère portait au couvent pour rapporter le linge propre y reviendrait un jour comme frère, puis comme maître de tout l'Ordre, enfin comme pape. Toute la tradition dominicaine a retenu de Benoît XI cette humilité d'origine — un homme qui, parvenu au sommet, n'oublia jamais d'où il venait.

L'entrée chez les Frères Prêcheurs et les années d'étude

En 1254, à l'âge de quatorze ans, Niccolò entra dans l'ordre des Frères Prêcheurs, dans son couvent natal de Trévise.[29][30] Commença alors une longue formation : sept ans d'études à Venise, six ans à Milan, au couvent de Saint-Eustorge.[31]

« Il entra dans l'ordre des Dominicains à l'âge de quatorze ans, et, après quatorze années d'étude, devint lecteur de théologie, charge qu'il exerça plusieurs années. » — Catholic Encyclopedia, notice « Pope Benedict XI »[32]

Quatorze ans d'étude avant d'enseigner : la formule de la Catholic Encyclopedia dit la patience d'une vocation longuement mûrie. Boccasini ne fut pas un brillant sujet propulsé en quelques années ; il gravit lentement, dans la régularité conventuelle, les degrés de la science théologique, jusqu'à devenir lecteur — c'est-à-dire professeur — pour les jeunes frères de sa province.

Le théologien et commentateur de l'Écriture

L'œuvre intellectuelle de Boccasini n'est pas celle d'un grand spéculatif comme Thomas d'Aquin, mais celle d'un maître biblique et d'un prédicateur. La tradition lui attribue des commentaires sur les Psaumes, le livre de Job, l'évangile de saint Matthieu et l'Apocalypse, ainsi que des recueils de sermons.[33][34]

Ce profil — un théologien tourné vers l'Écriture et la prédication plus que vers les disputes des écoles — éclaire le style de son futur pontificat. Benoît XI gouvernera en pasteur plus qu'en juriste, là où son prédécesseur Boniface VIII, immense canoniste, avait gouverné en législateur. La formation dominicaine de la Parole prêchée se prolongera dans une manière douce et pacifique d'exercer le pouvoir suprême.

Prieur provincial puis maître général de l'Ordre (1296)

Repéré pour ses dons de gouvernement, Boccasini exerça les charges montantes de l'Ordre : sous-prieur, prieur, puis prieur provincial de Lombardie, l'une des grandes provinces dominicaines d'Italie, à deux reprises.[35][36] Le couronnement de cette carrière régulière survint en mai 1296 : réuni à Strasbourg, le chapitre général l'élut maître général de l'ordre des Frères Prêcheurs, le neuvième successeur de saint Dominique à la tête de l'Ordre.[37][38]

À ce poste, Boccasini se révéla un partisan résolu de Boniface VIII. Tandis que la maison Colonna contestait la validité de l'élection du pape, le maître général prit parti pour la légitimité du pontife, et engagea son Ordre à le soutenir.

« Il défendit avec ardeur Boniface VIII, ordonnant à ses sujets de ne favoriser en rien les adversaires du pontife et de défendre dans leurs sermons, à l'occasion, la légitimité de l'élection de Boniface. » — Catholic Encyclopedia, notice « Pope Benedict XI »[39]

Cette prise de position scella son destin : le pape, voyant en lui un homme sûr, allait bientôt l'appeler dans le Sacré Collège.

Le cardinal de Boniface VIII

Cardinal de Santa Sabina puis d'Ostie (1298-1300)

Le 4 décembre 1298, Boniface VIII créa Niccolò Boccasini cardinal-prêtre, lui attribuant l'antique titre de Santa Sabina sur l'Aventin — l'église romaine confiée aux dominicains, berceau de l'Ordre dans la Ville.[40] Moins de deux ans plus tard, le 2 mars 1300, il fut promu cardinal-évêque d'Ostie et de Velletri, le premier des sièges suburbicaires, qui faisait de son titulaire le doyen du Sacré Collège.[41][42]

En peu d'années, le frère prêcheur trévisan était ainsi devenu l'un des tout premiers personnages de la curie. Le choix du titre de Santa Sabina, fief romain des dominicains, puis du décanat cardinalice, marquait à la fois la confiance de Boniface VIII et la place que l'Ordre des Prêcheurs occupait désormais au sommet de l'Église.

Légat en Hongrie et en France

Boniface VIII employa le cardinal d'Ostie à de délicates missions diplomatiques. De 1301 à 1303, Boccasini fut légat apostolique en Hongrie, où il soutint les droits de Charles-Robert d'Anjou (Caroberto) sur la couronne, dans un royaume déchiré par les rivalités dynastiques.[43][44] Il fut aussi envoyé comme légat en France, au cœur du conflit grandissant entre le Saint-Siège et Philippe le Bel.[45]

Ces légations donnèrent au futur pape une connaissance directe des deux foyers de crise de son temps : l'Europe centrale disputée et la France du roi de fer. L'expérience du négociateur qu'il y acquit expliquera la rapidité avec laquelle, devenu pape, il sut renouer le dialogue avec la cour de France.

La fidélité d'Anagni (septembre 1303)

Illustration originale Ignispedia — la fidélité d'Anagni : Boccasini reste auprès de Boniface VIII lorsque les hommes de Nogaret et de Sciarra Colonna assaillent le palais pontifical en septembre 1303. Créée par IA.

Le conflit entre Boniface VIII et Philippe le Bel atteignit son paroxysme au début de septembre 1303. Pour empêcher le pape d'excommunier le roi, le conseiller royal Guillaume de Nogaret et le baron romain Sciarra Colonna, à la tête d'une troupe armée, firent irruption à Anagni, ville natale de Boniface VIII, et prirent d'assaut le palais pontifical, retenant le vieux pape prisonnier trois jours — épisode resté célèbre sous le nom de « soufflet d'Anagni ».[46][47]

Dans la débandade générale, alors que la plupart des cardinaux avaient pris la fuite, le cardinal Boccasini demeura aux côtés du pontife.

« Il fut l'un des deux cardinaux qui se tinrent aux côtés de Boniface VIII le 7 septembre 1303, présent lorsque le pape fut saisi par les partisans du roi. » — Encyclopædia Britannica, notice « Blessed Benedict XI »[48]

Libéré par le soulèvement des habitants d'Anagni, Boniface VIII regagna Rome, brisé, et mourut le 11 octobre 1303.[49] L'image du cardinal dominicain restant seul, ou presque, auprès du pape humilié, fixa pour toujours la réputation de fidélité de Boccasini — et fit de lui, aux yeux du Sacré Collège meurtri, le successeur tout désigné.

L'élection de 1303

Un conclave d'urgence après la mort de Boniface VIII

La mort de Boniface VIII laissait l'Église dans une situation dramatique : un pape mort de chagrin et d'épuisement après une agression sans précédent, un roi de France triomphant, une maison Colonna avide de revanche, une Rome en proie aux factions. Les cardinaux, réunis à Rome, cherchèrent un homme capable de sortir l'Église de l'ornière sans trahir la mémoire du défunt.

Leur choix se porta, à l'unanimité, sur le cardinal d'Ostie. Le 22 octobre 1303, onze jours après la mort de Boniface, Niccolò Boccasini fut élu pape.[50][51][52] Il fut couronné le 27 octobre.[53][54] L'unanimité de l'élection disait l'urgence ressentie par tous : il fallait un pape de paix, et le cardinal fidèle d'Anagni, doyen du Sacré Collège, réunissait sur son nom les Italiens comme les modérés.

Le choix du nom Benoît

Élu, Boccasini prit le nom de Benoît XI, en hommage à son prédécesseur Boniface VIII — dont le prénom de baptême était Benedetto Caetani — et, plus largement, en référence à la longue lignée des papes de ce nom et à saint Benoît, père du monachisme occidental.[55] Le choix d'un nom de continuité signalait que le nouveau pape n'entendait pas désavouer la personne de Boniface VIII, même s'il allait en corriger la politique.

Ce geste onomastique résume l'équilibre subtil de son pontificat : honorer la mémoire du pape outragé tout en dénouant le conflit qui l'avait emporté. Benoît XI ne sera ni un continuateur intransigeant ni un renégat : il sera un pacificateur.

Un pontificat de huit mois (octobre 1303 - juillet 1304)

La réconciliation avec la France

Infographie originale Ignispedia — l'héritage de Boniface VIII : Benoît XI réconcilie Philippe le Bel, accorde une grâce partielle aux Colonna, maintient la sanction contre Nogaret par Flagitiosum Scelus et favorise les mendiants par Inter cunctas. Créée par IA.

Le grand acte du pontificat de Benoît XI fut la restauration de la paix avec la cour de France.[56] Là où Boniface VIII avait multiplié les bulles foudroyantes — Clericis laicos, Ausculta fili, Unam sanctam —, Benoît XI désamorça méthodiquement le conflit.

« Le principal événement de son pontificat fut la restauration de la paix avec la cour de France. Benoît absolut Philippe et ses sujets des censures qu'ils avaient encourues, et rendit au roi et au royaume les droits et privilèges dont Boniface les avait privés. » — Catholic Encyclopedia, notice « Pope Benedict XI »[57]

Le pape leva les censures qui pesaient sur Philippe le Bel et ses sujets, et modéra ou abrogea les mesures les plus dures de son prédécesseur, à commencer par la bulle Clericis laicos qui interdisait l'imposition du clergé sans l'accord de Rome.[58] Mais cette indulgence ne fut pas une capitulation : Benoît XI exigea du roi des garanties, et surtout, il disjoignit le sort du roi de celui des véritables auteurs de l'attentat d'Anagni.

Le sort des Colonna et l'excommunication de Nogaret (Flagitiosum Scelus)

La distinction la plus fine de son gouvernement concerne le traitement différencié des coupables d'Anagni. Aux cardinaux Colonna, dépouillés et excommuniés par Boniface VIII, Benoît XI accorda une grâce partielle : il leva leur excommunication et leur rendit la communion, sans toutefois leur restituer la dignité cardinalice ni leurs biens.[59][60]

En revanche, il refusa de pardonner aux instigateurs directs de l'agression. Par la bulle Flagitiosum Scelus, datée du 7 juin 1304, il excommunia nommément Guillaume de Nogaret, Sciarra Colonna et leurs complices de l'outrage d'Anagni, les sommant de comparaître devant lui à Pérouse dans le délai d'un mois.[61][62]

« Il déclara excommuniés Nogaret, Sciarra Colonna et tous ceux qui étaient impliqués dans l'outrage d'Anagni. » — Catholic Encyclopedia, notice « Pope Benedict XI »[63]

Le titre même de la bulle — Flagitiosum Scelus, « le crime infâme » — dit l'indignation d'un pape qui avait été témoin de l'attentat. Benoît XI sépara ainsi nettement deux ordres de choses : la réconciliation politique avec un royaume, qu'il fallait sauver de l'excommunication collective, et la justice envers des criminels nommés, qu'il ne pouvait absoudre sans trahir la mémoire de Boniface VIII et la dignité du Siège apostolique.

Le pape dominicain et les ordres mendiants (Inter cunctas)

Infographie originale Ignispedia — Inter cunctas et Super cathedram : prédication, confession et arbitrage entre clergé séculier et ordres mendiants de 1300 à Vienne en 1312. Créée par IA.

Un autre acte notable de son pontificat le montre en fils de saint Dominique. Depuis des décennies, un conflit opposait le clergé séculier (curés et évêques) aux ordres mendiants (dominicains et franciscains) sur le droit de prêcher et de confesser dans les paroisses. En 1300, Boniface VIII avait tranché par la bulle Super cathedram, qui soumettait les mendiants à l'autorisation de l'évêque et partageait avec le clergé local les revenus des funérailles.[64]

Benoît XI, ancien maître général des Prêcheurs, prit le parti de son Ordre. Par la bulle Inter cunctas, en février 1304, il révoqua Super cathedram et rendit aux mendiants leurs anciens privilèges de prédication et de confession.[65] La mesure souleva le mécontentement du clergé séculier ; la querelle ne s'apaisa qu'en 1312, lorsque Clément V, au concile de Vienne, rétablit Super cathedram par le décret Dudum.[66]

Cet épisode illustre la double appartenance de Benoît XI : pape universel, mais aussi religieux mendiant attaché à la liberté apostolique de son Ordre. Il rappelle que les papes du XIIIᵉ et du XIVᵉ siècle issus des ordres mendiants — Innocent V, Benoît XI, plus tard les franciscains Nicolas IV et Sixte IV — durent constamment arbitrer entre l'intérêt général de l'Église et la cause des frères dont ils étaient sortis.

Le départ pour Pérouse

Rome, livrée aux factions et toujours dangereuse pour un pape ami de la mémoire de Boniface VIII, devint vite intenable. Au printemps 1304, Benoît XI quitta la Ville pour se réfugier à Pérouse, en Ombrie, ville fidèle au Saint-Siège.[67][68] C'est de là qu'il lança la bulle Flagitiosum Scelus contre Nogaret et les coupables d'Anagni.

Ce départ n'était pas une fuite, mais une mesure de prudence dans une Italie déchirée. Il eut pourtant une portée symbolique considérable : pour la première fois depuis longtemps, le pape gouvernait hors de Rome — préfiguration involontaire de l'exil d'Avignon qui s'ouvrirait dès le pontificat suivant.

La mort de Benoît XI (7 juillet 1304)

Une mort soudaine et la rumeur du poison

Carte-infographie originale Ignispedia — Rome, Anagni, Pérouse, Avignon : le seuil historique entre l'attentat d'Anagni, la mort de Benoît XI à Pérouse et l'installation avignonnaise de 1309. Créée par IA.

À peine arrivé à Pérouse, et alors qu'il venait de frapper Nogaret de ses foudres, Benoît XI tomba malade et mourut subitement le 7 juillet 1304, après huit mois et demi de pontificat.[69][70] La soudaineté de cette mort, survenue au plus fort de la crise avec la France, fit aussitôt naître la rumeur d'un empoisonnement.

« Sa mort soudaine fut soupçonnée d'avoir été causée par le poison. » — Catholic Encyclopedia, notice « Pope Benedict XI »[71]

La tradition raconte qu'un jeune homme déguisé en religieuse lui aurait présenté un plat de figues fraîches empoisonnées, et les soupçons se portèrent surtout sur Guillaume de Nogaret, que le pape venait d'excommunier.[72][73] Les historiens modernes restent prudents : faute de preuve, l'historien français Jean Favier évoque une simple indigestion après un excès de figues fraîches.[74] Empoisonnement criminel ou mort naturelle, le doute n'a jamais été levé ; mais le contexte — un pape qui venait de défier le plus puissant roi d'Occident — entretint durablement le soupçon.

Le long conclave et la route d'Avignon

La mort de Benoît XI eut une conséquence historique majeure. Les cardinaux, réunis à Pérouse, se divisèrent en deux camps irréconciliables : une faction italienne et une faction française, soutenue par Philippe le Bel. Le conclave s'enlisa près de onze mois.[75]

« Le conclave de 1304-1305 dura près de onze mois, en raison de divisions irréductibles entre les factions française et italienne du Sacré Collège. » — Notice « Conclave de 1304-1305 », d'après les sources médiévales[76]

Il s'acheva le 5 juin 1305 par un compromis : l'élection d'un non-cardinal, l'archevêque de Bordeaux Bertrand de Got, qui prit le nom de Clément V.[77] Français, redevable au roi de France, Clément V ne vint jamais à Rome et fixa la papauté à Avignon en 1309, inaugurant les soixante-dix ans de la papauté d'Avignon.

Ainsi le pontificat de Benoît XI marque-t-il un seuil : dernier pape véritablement romain avant le long exil, dernière tentative d'apaiser le conflit dans le cadre de l'Italie pontificale. Sa mort prématurée fit basculer l'Église dans l'ère avignonnaise, sous l'ombre du roi de France.

Le bienheureux : humilité, tombeau et culte

« Sous la terre, par humilité » : la sépulture de Pérouse

Monument funéraire de Benoît XI dans la basilique San Domenico de Pérouse, attribué à l'atelier de Lorenzo Maitani. Photo Sailko, Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

Benoît XI fut inhumé dans la basilique San Domenico de Pérouse, l'église de ses frères dominicains.[78][79] La tradition rapporte un trait qui résume toute sa vie : il avait demandé à être enseveli non pas en hauteur, dans un tombeau glorieux, mais dans le sol même du chœur, à la manière des simples frères.

« Il souhaitait être enterré non pas en hauteur, mais sous la terre, par grande humilité. » — tradition rapportée sur la sépulture de Benoît XI à San Domenico de Pérouse[80]

Ce n'est que plus tard, lorsque des miracles furent rapportés sur sa tombe, que l'on décida de lui élever un monument funéraire — un tombeau de marbre commandé par le cardinal dominicain Niccolò Alberti, longtemps attribué à Giovanni Pisano par Vasari, mais que la critique moderne rend plutôt à l'atelier de Lorenzo Maitani.[81] Le monument se dresse encore aujourd'hui dans San Domenico, l'un des grands tombeaux pontificaux du gothique italien.

La béatification par Clément XII (1736)

Le culte de Benoît XI se développa dès sa mort, entretenu par les dominicains de Pérouse et par les miracles attribués à son intercession.[82] Mais, comme souvent pour les figures anciennes, la reconnaissance officielle se fit attendre des siècles.

Ce fut seulement le 24 avril 1736 que le pape Clément XII confirma le culte immémorial rendu à Niccolò Boccasini et l'inscrivit au nombre des bienheureux.[83][84] Sa fête fut fixée au 7 juillet, jour de sa mort ; il est honoré comme patron de Trévise, sa ville natale.[85]

Hagiographie et histoire : ce que la critique a précisé

Comme pour beaucoup de figures médiévales, la mémoire de Benoît XI nous est parvenue à travers deux strates : les sources historiques (actes, chroniques, listes curiales) et la tradition dévote des dominicains, plus pieuse. Le tableau ci-dessous récapitule quelques points où la critique précise ou nuance le récit reçu.

Point discutéTradition reçuePosition de la critique
Origine socialeFils de notaire, mère lavandière des dominicainsConfirmée : milieu modeste de Trévise
Cause de la mortFigues empoisonnées envoyées par NogaretEmpoisonnement non prouvé ; mort naturelle possible (Favier)
Auteur du tombeauGiovanni Pisano (selon Vasari)Attribution rejetée ; atelier de Lorenzo Maitani plus probable
Date de béatification24 avril 1736 par Clément XIIConfirmée par les encyclopédies de référence ; la notice classique reprise par ACI Africa retient quant à elle 1773[86]
Rang dans la série dominicaineDeuxième pape dominicainConfirmé : après Innocent V (1276)

Reconnaître ces nuances ne diminue en rien la figure. Benoît XI n'a pas besoin d'être grandi par la légende : il suffit de le voir tel que l'histoire le donne — un frère prêcheur d'origine modeste, fidèle jusqu'au péril à Anagni, pacificateur sans complaisance d'une Église au bord de l'abîme, mort trop tôt pour empêcher l'exil d'Avignon — pour mesurer la densité d'un pontificat de huit mois que la brièveté a failli effacer.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia, « Pope Benedict XI », vol. 2, New York, Robert Appleton Company, 1907 ; texte repris sur New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/02429c.htm (consulté le 9 juin 2026). Niccolò Boccasini, né à Trévise en 1240 ; entré chez les dominicains à quatorze ans ; « After fourteen years of study, he became lector of theology » ; maître général de l'Ordre en 1296 ; fervent partisan de Boniface VIII (ordonnances enjoignant à ses sujets de ne pas favoriser les adversaires du pape et de défendre en chaire la légitimité de son élection) ; cardinal en 1298, évêque d'Ostie et doyen du Sacré Collège ; légat en Hongrie ; élu pape le 22 octobre 1303 ; principal acte du pontificat : restauration de la paix avec la cour de France, absolution de Philippe et de ses sujets ; excommunication de Nogaret, Sciarra Colonna et des auteurs de l'outrage d'Anagni ; mort soudaine à Pérouse le 7 juillet 1304, soupçon d'empoisonnement. Texte original : « The principal event of his pontificate was the restoration of peace with the French court. »

    1 5 7 11 25 32 39 42 45 50 56 57 63 70 71
  2. « Pope Benedict XI », Wikipedia (en), consulté le 9 juin 2026 : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Benedict_XI. Né en 1240 à Trévise ; père Boccasio, notaire municipal mort en 1246 ; mère Bernarda, lavandière des frères dominicains ; entré dans l'Ordre en 1254 à quatorze ans ; études à Venise (sept ans) et à Milan, Saint-Eustorge (six ans) ; lecteur pendant quatorze ans ; prieur provincial de Lombardie (deux mandats) ; maître général à Strasbourg en 1296 ; cardinal-prêtre de Santa Sabina le 4 décembre 1298 ; cardinal-évêque d'Ostie et Velletri le 2 mars 1300 ; légat en Hongrie (1301-1303) et en France ; l'un des deux seuls cardinaux restés fidèles à Boniface VIII lors de l'attentat d'Anagni (7 septembre 1303) ; élu pape le 22 octobre 1303, couronné le 27 octobre ; deuxième pape dominicain ; absolution de Philippe IV, grâce partielle aux Colonna ; bulle Flagitiosum Scelus (7 juin 1304) excommuniant Sciarra Colonna et Guillaume de Nogaret ; mort à Pérouse le 7 juillet 1304 (huit mois et quinze jours) ; rumeur de figues empoisonnées, soupçon sur Nogaret ; sépulture à San Domenico de Pérouse ; béatifié le 24 avril 1736 par Clément XII ; fête le 7 juillet ; patron de Trévise.

    2 3 8 10 13 18 20 27 29 31 36 37 40 41 44 47 49 51 53 55 59 62 67 69 72 79 85
  3. New Catholic Encyclopedia, « Benedict XI, Pope, Bl. » ; texte repris sur Encyclopedia.com : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/benedict-xi-pope-bl (consulté le 9 juin 2026). Niccolò Boccasini, né à Trévise en 1240, fils d'un notaire ; entré chez les dominicains en 1254 ; études à Venise et Milan ; lecteur en 1268 ; sous-prieur, prieur et provincial de Lombardie (1282-1296) ; maître général en mai 1296 ; commentaires sur les Psaumes, Job, Matthieu et l'Apocalypse ; cardinal puis légat en Hongrie en faveur de Charles-Robert d'Anjou ; l'un des deux cardinaux fidèles à Boniface VIII à Anagni ; élu pape le 22 octobre 1303 ; « a peace-seeking pontiff », il modifia Clericis laicos et réconcilia Philippe IV avec la papauté, action « pastoral not appeasive » ; n'absolut pas Nogaret ni Sciarra Colonna ; mort le 7 juillet 1304 à Pérouse ; culte développé dès sa mort ; béatifié par Clément XII le 24 avril 1736 ; fête le 7 juillet.

    4 6 17 19 23 24 28 30 33 35 43 58 60 82 84
  4. Encyclopædia Britannica, « Blessed Benedict XI » : né en 1240 à Trévise (Niccolò Boccasini) ; entré chez les dominicains en 1254, maître général en mai 1296 ; cardinal en 1298 ; légat en Hongrie en 1302 ; l'un des deux cardinaux restés aux côtés de Boniface VIII le 7 septembre 1303 lors de l'attentat d'Anagni ; élu pape à l'unanimité le 22 octobre 1303 ; politique de conciliation envers les ennemis de son prédécesseur ; refus de pardonner à Sciarra Colonna et à Guillaume de Nogaret ; mort soudaine à Pérouse le 7 juillet 1304 ; nombreux contemporains le crurent empoisonné ; béatifié par Clément XII en 1736 ; eut pour successeur Clément V, qui ouvrit la papauté d'Avignon (1309-1377). Page consultée le 9 juin 2026 : https://www.britannica.com/biography/Blessed-Benedict-XI.

    9 16 21 26 38 46 48 83
  5. Benoît XI, bulle Flagitiosum Scelus (« le crime infâme »), datée du 7 juin 1304 : Ch. Grandjean (éd.), Le Registre de Benoît XI (Paris, 1905), n° 168 — en-tête « Pérouse, 7 juin 1304 », datum « Actum Perusii, vii idus junii, pontificatus nostri anno primo » (le 7ᵉ jour avant les ides de juin = le 7 juin) ; L. Tosti, Storia di Bonifazio VIII e de' suoi tempi, t. 2 — récit : « una bolla addì 7 di giugno », et Document XIX transcrivant le même datum (« Actum Perusii vii. id junii »). Date reprise par l'Encyclopædia Britannica (1911, notice « Nogaret ») et « Pope Benedict XI », Wikipedia (en), consulté le 9 juin 2026 : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Benedict_XI. La bulle excommunie nommément Guillaume de Nogaret, Sciarra Colonna et les complices de l'attentat d'Anagni, cités à comparaître à Pérouse.

    12 61
  6. Sur la mort de Benoît XI : la tradition rapporte qu'un jeune homme déguisé en religieuse lui aurait présenté un plat de figues fraîches empoisonnées, les soupçons se portant surtout sur Guillaume de Nogaret. L'hypothèse d'une mort naturelle (indigestion après un excès de figues fraîches) est rapportée à l'historien Jean Favier, Les Papes d'Avignon (Paris, Fayard, 2006), par « Benoît XI », Wikipédia (fr) ; cf. aussi « Pope Benedict XI », Wikipedia (en), consultés le 9 juin 2026. L'empoisonnement n'est dans tous les cas pas démontré.

    14 73 74
  7. « 1304-1305 conclave », Wikipedia (en), consulté le 9 juin 2026 : https://en.wikipedia.org/wiki/1304%E2%80%931305_conclave. Ouvert à Pérouse après la mort de Benoît XI (juillet 1304), le conclave dura près de onze mois, paralysé par l'opposition des factions française et italienne du Sacré Collège ; il s'acheva le 5 juin 1305 par l'élection du non-cardinal Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, qui prit le nom de Clément V et installa la papauté à Avignon en 1309.

    15 68 75 76 77
  8. « Today, July 7, We Celebrate St. Pope Benedict XI », ACI Africa, notice du 7 juillet (texte reprenant la notice classique de la Catholic Encyclopedia) : https://www.aciafrica.org/index.php/news/3813/today-july-7-we-celebrate-st-pope-benedict-xi (consulté le 6 octobre 2026). Boccasini élu maître général en 1296 ; cardinal en 1298, évêque d'Ostie et doyen du Sacré Collège ; à Anagni, « of all the cardinals and prelates only the two Cardinal-Bishops of Ostia and Sabina remained at the side of the venerable Pontiff » ; élu pape à l'unanimité le 22 octobre 1303 ; mort à Pérouse le 7 juillet 1304 ; fête le 7 juillet ; sermons et commentaires sur Matthieu, les Psaumes, Job et l'Apocalypse. La notice donne la béatification en 1773, là où les encyclopédies modernes retiennent le 24 avril 1736.

    22 86
  9. « Blessed Benedict XI », Dominican Friars (Province of Saint Joseph), consulté le 9 juin 2026 : https://dominicanfriars.org/blessed-benedict-xi/. Nicholas Boccasini, né en 1240 à Trévise de parents pauvres ; confié à un oncle prêtre ; maître général de l'Ordre en 1296 ; cardinal en 1298 ; évêque d'Ostie ; légat en Hongrie ; soutien du décret de Boniface VIII contre Philippe IV ; élu pape le 22 octobre 1303 ; auteur de sermons et de commentaires sur l'évangile de Matthieu, les Psaumes et l'Apocalypse ; mort après huit mois de pontificat.

    34
  10. « 1303 conclave », Wikipedia (en), consulté le 6 octobre 2026 : https://en.wikipedia.org/wiki/1303_conclave. Conclave ouvert au palais du Vatican après la mort de Boniface VIII (11 octobre 1303) : messe du Saint-Esprit le 21 octobre, vote le lendemain matin ; Niccolò Boccasini, dominicain et ancien maître général de l'Ordre (1296-1298), « unanimously elected Pope Benedict XI on the first scrutiny » ; Boccasini et Pedro Rodriguez, seuls cardinaux restés auprès de Boniface VIII à Anagni ; couronnement à la basilique vaticane le dimanche 27 octobre 1303 par le cardinal Matteo Rosso Orsini, premier des diacres.

    52 54
  11. Sur le conflit du clergé séculier et des ordres mendiants : Boniface VIII promulgua la bulle Super cathedram en 1300, soumettant la prédication et la confession des mendiants à l'autorisation de l'évêque et partageant les revenus funéraires. Benoît XI, ancien maître général des Prêcheurs, la révoqua par la bulle Inter cunctas (février 1304), restaurant les privilèges des mendiants. Devant le mécontentement du clergé séculier, Clément V rétablit Super cathedram par le décret Dudum, approuvé au concile de Vienne, le 6 mai 1312. Cf. notice Super Cathedram et « Mendicant orders », Wikipedia, consultées le 9 juin 2026 ; voir l'article Ignispedia Le concile de Vienne (1311-1312).

    64 65 66
  12. « Monument to Pope Benedict XI », Key to Umbria: Perugia, consulté le 9 juin 2026 : https://www.keytoumbria.com/Perugia/S_Domenico__Monument.html. Benoît XI, mort à Pérouse en juillet 1304, fut inhumé à San Domenico ; il souhaitait être enseveli « not up high, but under the ground, out of his great humility » (non pas en hauteur, mais sous la terre, par grande humilité), dans le pavement du chœur, à la manière des frères. Selon la Chronique de saint Antonin de Florence, le monument funéraire ne fut élevé que plus tard, après que des miracles eurent été rapportés sur sa tombe, sur commande du cardinal dominicain Niccolò Alberti ; longtemps attribué à Giovanni Pisano (Vasari), il est aujourd'hui rendu plutôt à l'atelier de Lorenzo Maitani.

    78 80 81