Grégoire XII, né Angelo Correr (vers 1335, à Venise, la date est débattue), patriarche latin de Constantinople devenu cardinal de San Marco, gouverne l'Église romaine du 30 novembre 1406 au 4 juillet 1415. La numérotation usuelle des listes en fait le 205ᵉ pape[1], successeur d'Innocent VII et dernier pape légitime de la ligne romaine du grand schisme d'Occident avant le rétablissement de l'unité.[2][3][4][5]
Élu à un âge avancé, plus de soixante-dix ans selon la datation retenue ici, à une époque où l'Église était déchirée entre deux obédiences, Rome et Avignon, Grégoire XII accède au trône pontifical après avoir juré d'abdiquer : selon la capitulation électorale souscrite par les quatorze cardinaux électeurs présents au conclave, le futur pape s'engageait à renoncer à la tiare si son rival d'Avignon, Benoît XIII, faisait de même, afin qu'une élection unique mette fin au schisme. Ce procédé, appelé via cessionis (la « voie de la cession »), fit de Grégoire XII un pape élu pour disparaître.[6][7]
Les années qui suivent sont celles d'un échec diplomatique : la rencontre des deux papes, prévue à Savone, n'eut jamais lieu ; chacun multiplia les manœuvres dilatoires ; Grégoire XII trahit son serment en créant des cardinaux, dont deux de ses neveux, et fut abandonné par son propre Sacré Collège en 1408. Le concile de Pise (1409), en déposant les deux pontifes et en élisant un troisième, aggrava la crise au lieu de la résoudre : l'Église se retrouva avec trois prétendants.[8][9][10]
C'est au concile de Constance que Grégoire XII accomplit le geste qui sauva l'honneur de la ligne romaine et son nom dans l'histoire. Plutôt que de subir une déposition, il convoqua d'abord lui-même le concile par une bulle solennelle, lui conférant ainsi le statut canonique de concile pontifical légitime, puis abdiqua librement le 4 juillet 1415, par la voix de son légat Carlo Malatesta. Mort à Recanati le 18 octobre 1417, peu avant l'élection de Martin V, il restera le dernier pape à avoir renoncé à sa charge jusqu'à Benoît XVI, en 2013.[11][12][13]
Pourquoi Grégoire XII occupe-t-il une place unique dans l'histoire des papes ?
Beaucoup de papes médiévaux sont oubliés du grand public. Grégoire XII, lui, mérite d'être connu pour trois raisons exceptionnelles qui en font une figure-clé pour comprendre à la fois la papauté, le grand schisme d'Occident et la question, brûlante depuis 2013, de la renonciation pontificale.
Le pape élu pour abdiquer
Le cas est presque unique dans l'histoire de l'Église : Grégoire XII n'a pas été élu pour régner, mais pour mettre fin à un scandale. Les quatorze cardinaux électeurs présents en 1406 cherchaient un vieillard pieux, prêt à se sacrifier en cédant sa charge pour permettre une réunification. Le serment d'abdication ne fut pas une promesse vague : ce fut le programme même de son pontificat, la condition de son élection.[14][15]
Le pape qui a légitimé le concile de Constance
La difficulté juridique du schisme était insoluble : seul un pape légitime peut convoquer un concile œcuménique, mais personne ne savait plus qui était le pape légitime. Grégoire XII résolut le nœud par un acte d'une grande finesse canonique : il convoqua lui-même le concile de Constance, affirmant par là qu'il était bien le pape, avant d'abdiquer. La ligne romaine sauvait ainsi sa légitimité, là où les papes de Pise n'avaient qu'une élection de fait. Grégoire XII ne « dissout » pas le concile pour autant : c'est Martin V qui le clôturera solennellement, lors de la quarante-cinquième session, le 22 avril 1418.[16][17][18]
Le dernier pape à renoncer avant Benoît XVI
Pendant près de six siècles, l'abdication de Grégoire XII en 1415 resta la dernière renonciation pontificale de l'histoire. Lorsque Benoît XVI annonça la sienne, le 11 février 2013, les commentateurs présentèrent aussitôt Grégoire XII comme le précédent chronologique, la dernière renonciation remontant à 1415, un précédent technique, distinct de celui, plus dévotionnel, de Célestin V.[19]
Identité, origine et carrière vénitienne
Angelo Correr, patricien de Venise
Le futur Grégoire XII naquit à Venise, dans la grande famille patricienne des Correr, fils de Niccolò di Pietro Correr. Vénitien de naissance et de culture, il appartenait à cette aristocratie de la Sérénissime qui fournissait à l'Église des prélats rompus à la diplomatie et au gouvernement. Cette origine pèsera lourd : tout au long de son pontificat, l'entourage vénitien des Correr influencera ses décisions, parfois au détriment de la cause de l'unité.[20][21]
Une date de naissance incertaine
L'année exacte de sa naissance fait l'objet d'un débat sérieux entre historiens. L'ancienne tradition, suivie par la plupart des sources anglophones (la Catholic Encyclopedia donne « about 1327 »), la fixe vers 1326-1327 : Grégoire XII aurait donc été un octogénaire au moment de son élection. Aucun acte d'état civil ne fonde toutefois cette date : c'est au contraire sur l'apparence physique du cardinal en 1406, l'Enciclopedia dei Papi rapporte qu'« on disait, sur la base de son aspect physique, qu'il avait soixante-dix ans et plus », que Gherardo Ortalli fait reposer, par induction, la datation habituelle vers 1335, en jugeant partageable un report jusque vers 1345.[22][23]
« Quand il fut élu pape en 1406, sur la base de son aspect physique on disait qu'il avait soixante-dix ans et plus. » Enciclopedia dei Papi, Istituto della Enciclopedia Italiana (Treccani)[24]
L'Enciclopedia dei Papi (Gherardo Ortalli, 2000) retient habituellement une naissance vers 1335 à Venise et juge partageable la proposition de la repousser jusque vers 1345 : à l'élection de 1406, Angelo Correr aurait donc eu entre soixante et soixante-dix ans, et non quatre-vingts. C'est cette datation révisée que suit le présent article.[25]
Évêque de Castello et patriarche latin de Constantinople
La carrière ecclésiastique d'Angelo Correr suit une ascension régulière. En 1380, il est promu évêque de Castello, le siège épiscopal historique de Venise. Dix ans plus tard, le pape Boniface IX le nomme patriarche latin titulaire de Constantinople, titre prestigieux hérité des croisades, qui faisait de lui, au moins nominalement, le chef de l'Église latine d'Orient : la date retenue ici est le 1ᵉʳ décembre 1390, donnée par Salvador Miranda, tandis que Catholic-Hierarchy enregistre cette nomination au 21 novembre 1390, jour où Miranda fait s'achever l'épiscopat à Castello. La divergence entre les deux répertoires n'est pas tranchée ici.[26][27][28][29]
Cardinal de San Marco et secrétaire apostolique
Sous le pontificat d'Innocent VII (1404-1406), Angelo Correr devient secrétaire apostolique, puis gouverneur de la Marche d'Ancône en 1405, une région qu'il administrera de nouveau, par un curieux retour des choses, après son abdication. La même année, le 12 juin 1405, Innocent VII le crée cardinal-prêtre du titre de San Marco, l'église nationale des Vénitiens à Rome. C'est en cardinal expérimenté, réputé pour son austérité de vie, qu'il entre dans le conclave de 1406.[30][31][32][33]
L'élection de 1406 : un pape sous serment d'abdication
La mort d'Innocent VII et le conclave de 1406 : quatorze électeurs
Le grand schisme d'Occident durait depuis 1378. La ligne romaine, celle qu'on reconnaît aujourd'hui légitime, avait déjà aligné trois papes (Urbain VI, Boniface IX, Innocent VII) face aux pontifes d'Avignon. À la mort d'Innocent VII, le 6 novembre 1406, le Sacré Collège romain comptait dix-huit cardinaux, dont quatorze prirent part au conclave pour lui donner un successeur. La conscience de l'urgence était à son comble : il fallait un pape disposé à se sacrifier pour l'unité.[34][35][36]
La capitulation électorale : la via cessionis
Avant même de voter, les quatorze électeurs présents souscrivirent une capitulation électorale d'une rigueur exceptionnelle. Chacun jura solennellement que, s'il était élu, il abdiquerait dès lors que son rival d'Avignon, Benoît XIII, abdiquerait également ou viendrait à mourir, de sorte qu'une élection unique pût enfin réunir l'Église. Le serment incluait une seconde clause : ne pas créer de nouveaux cardinaux, sauf pour maintenir la parité numérique avec le collège d'Avignon, disposition destinée à empêcher tout pape de « verrouiller » son camp.[37][38]
« Il jura, afin de mettre fin au schisme, qu'il abdiquerait la papauté s'il était élu, pourvu que son rival d'Avignon, Benoît XIII, fît de même. » The Catholic Encyclopedia, vol. VII, sur Grégoire XII[39]
Cette « voie de la cession » (via cessionis) était l'une des trois solutions discutées par les théologiens pour sortir du schisme, avec la via compromissi (l'arbitrage) et la via concilii (le concile général). Élu le 30 novembre 1406, Angelo Correr prit le nom de Grégoire XII et, selon la Catholic Encyclopedia, « selon toute apparence, avait l'intention de tenir » son serment.[40][41]
Le couronnement et les premières promesses
Couronné le 19 décembre 1406, Grégoire XII multiplia d'abord les gestes de bonne volonté. Le 12 décembre 1406, avant même son couronnement, il notifia son élection à Benoît XIII et lui réaffirma sa disposition à « déposer la tiare » si l'Aragonais en faisait autant. Tout, dans les premières semaines, laissait espérer une fin rapide du schisme. L'élan retombera vite.[42][43]
Les négociations avortées avec Benoît XIII
Le projet de rencontre à Savone
Les deux papes convinrent du principe d'une rencontre où ils abdiqueraient ensemble, pour permettre aux deux Sacrés Collèges réunis d'élire un pontife unique. Le lieu retenu fut Savone, port ligure sous domination française, en terre d'obédience avignonnaise, un choix qui nourrissait la méfiance du camp romain. Un cadre juridique fut même négocié : l'accord de Marseille du 21 avril 1407 fixait les modalités de la réunification. Sur le papier, l'unité semblait à portée de main.[44][45]
Pourquoi la rencontre n'eut jamais lieu
Et pourtant, les deux papes ne se rencontrèrent jamais. Les raisons en sont à la fois personnelles et politiques, et elles révèlent la tragédie du schisme : chacun, en théorie prêt à renoncer, recula devant l'acte.
- Les manœuvres de Benoît XIII. L'Aragonais donna, selon la Catholic Encyclopedia, « diverses indications qu'il n'avait pas la moindre intention de renoncer », multipliant exigences et délais.[46]
- La pression de Ladislas de Naples. Le roi Ladislas de Naples, qui soutenait la ligne romaine pour des motifs politiques (il convoitait l'État pontifical), n'avait aucun intérêt à voir le schisme se résoudre et usa de toute son influence pour empêcher la rencontre.[47][48]
- L'entourage vénitien. Les parents Correr et le clan vénitien dissuadèrent le vieux pape de s'aventurer à Savone, par crainte qu'il n'y fût capturé ou floué.[49][50]
La méfiance était telle que chacun craignait, en se rendant au rendez-vous, de tomber aux mains des partisans de l'autre, Grégoire XII redoutant, selon la Catholic Encyclopedia, que la rencontre ne servît qu'à le capturer.[51][52]
La rupture avec le Sacré Collège
Le serment trahi : la création des cardinaux-neveux
En mai 1408, à Lucques, Grégoire XII franchit le pas qui allait briser la confiance : au mépris de son serment, il créa de nouveaux cardinaux, quatre d'un coup, selon les sources les mieux attestées (la date oscille entre le 4 et le 9 mai 1408 selon les chroniques), puis d'autres encore par la suite. Parmi eux figuraient deux de ses neveux : Antonio Correr et, surtout, Gabriele Condulmer, le futur pape Eugène IV (1431-1447).[53][54][55]
Ce népotisme, ajouté au reniement du serment, brisa la confiance : la Catholic Encyclopedia souligne l'attachement « démesuré » du pape aux siens et le mécontentement ouvert des cardinaux, qui l'abandonnèrent au printemps 1408.[56][57]
L'abandon des cardinaux romains (1408)
La réaction fut immédiate. Indignés par la violation du serment et lassés des atermoiements, la majorité des cardinaux de Grégoire XII l'abandonnèrent au printemps 1408. Ils quittèrent Lucques, firent cause commune avec les cardinaux dissidents d'Avignon, eux aussi excédés par l'intransigeance de Benoît XIII, et résolurent de convoquer un concile général pour trancher la question des deux papes. C'est de cette désertion croisée que naîtra le concile de Pise.[58][59]
Le concile de Pise (1409) et les trois papes
La déposition des deux pontifes
Le concile s'ouvrit à Pise en mars 1409, réunissant les cardinaux des deux obédiences, de nombreux évêques et des docteurs. Le 5 juin 1409, il déposa solennellement les deux papes in absentia, Grégoire XII et Benoît XIII, les déclarant, selon la formule rapportée en anglais, « schismatical, heretical, perjured, and scandalous » (schismatiques, hérétiques, parjures et scandaleux ; la sentence latine originale n'est pas citée ici). Le 26 juin 1409, les Pères élurent un nouveau pape, Alexandre V (Pietro Philarghi). Loin de résoudre la crise, Pise venait de la tripler : l'Église comptait désormais trois prétendants au lieu de deux.[60][61][62]
Le concile rival de Cividale del Friuli
Grégoire XII ne se soumit pas. Pour affirmer qu'il restait le pape légitime, il convoqua son propre concile à Cividale del Friuli, près d'Aquilée, en juin 1409. L'affluence fut dérisoire, quelques évêques seulement, mais l'assemblée déclara à son tour Benoît XIII et Alexandre V « parjures et dévastateurs de l'Église ». Le concile tourna court, et Grégoire XII dut quitter les lieux nuitamment, au début de septembre 1409, son autorité réduite à presque rien.[63][64]
Les soutiens de Grégoire XII
Privé de Rome et de la plupart de ses cardinaux, Grégoire XII ne dut sa survie politique qu'à une poignée de protecteurs :
| Soutien | Statut | Rôle auprès de Grégoire XII |
|---|---|---|
| Carlo Malatesta | Seigneur de Rimini | Protecteur le plus fidèle et le plus puissant ; futur exécuteur de l'abdication |
| Ladislas de Naples | Roi de Naples | Appui militaire et politique, par intérêt sur l'État pontifical |
| Robert de Bavière | Roi des Romains (Rupert) | Reconnaissance dans l'Empire, jusqu'à sa mort en 1410 |
Ce rétrécissement de l'obédience romaine à quelques principautés italiennes et germaniques montre à quel point la cause de Grégoire XII paraissait, vers 1410-1411, politiquement condamnée. Sa réhabilitation viendra, paradoxalement, du concile même qui devait l'éliminer.[65][66][67]
Le concile de Constance et l'abdication (1414-1415)
La stratégie qui sauva la ligne romaine
Le concile de Constance s'ouvrit le 5 novembre 1414, sous l'autorité de Sigismond, roi des Romains et de Hongrie (il ne sera couronné empereur qu'en 1433) et du pape de Pise Jean XXIII (successeur d'Alexandre V). Le problème canonique demeurait : un concile œcuménique requiert une convocation pontificale valide. Or Jean XXIII s'enfuit dès qu'il sentit l'assemblée se retourner contre lui, et fut déposé le 29 mai 1415.[68][69]
La solution vint de Grégoire XII, par un geste d'une subtilité juridique remarquable. Il envoya à Constance deux légats munis des pleins pouvoirs : le cardinal Giovanni Dominici (Jean Dominici) et le prince Carlo Malatesta. Par une première bulle, Grégoire XII convoqua à nouveau le concile en son nom et en autorisa les actes futurs, affirmant ainsi qu'il était le pape légitime et conférant à l'assemblée le statut canonique qui lui manquait. Ce n'est qu'après cette convocation qu'il consentit à se retirer : la ligne romaine ne subissait pas une déposition, elle accomplissait librement son sacrifice.[70][71][72]
Le 4 juillet 1415 : la cession par Carlo Malatesta
Par une seconde bulle, Grégoire XII habilita Carlo Malatesta à renoncer à la papauté en son nom, promettant de tenir pour « ratifié, agréé et ferme » (en latin « ratum, gratum et firmum ») et à jamais irrévocable tout ce que son procureur accomplirait. La cérémonie eut lieu lors de la quatorzième session, le 4 juillet 1415, présidée par Sigismond : le cardinal Dominici lut la bulle par laquelle Grégoire XII convoquait le concile et en autorisait les actes futurs ; la réunion des deux obédiences fut alors proclamée ; le cardinal-évêque d'Ostie (Viviers) prit la présidence, et Carlo Malatesta, au nom de Grégoire XII, prononça l'abdication, dont il remit le texte écrit à l'assemblée, qui l'accepta.[73][74]
Distincte de cette cérémonie de Constance, la déposition personnelle des insignes eut lieu à l'arrivée de la nouvelle : informé le 19 juillet de ce qui s'était accompli le 4 juillet, Grégoire XII, dans un dernier consistoire qu'il voulut lui-même convoquer, se dépouilla le 20 juillet des symboles du pouvoir pontifical pour revêtir l'habit cardinalice.[75]
Le geste était sans équivalent : non pas une chute, mais une renonciation consentie pour le bien commun. Un pape légitime se démettait librement de sa charge pour rendre l'unité à l'Église : c'est ce qui distingue radicalement Grégoire XII des antipapes déposés à Constance.
Cardinal-évêque de Porto et légat d'Ancône
En reconnaissance de son sacrifice, le concile honora l'ancien pape. Redevenu Angelo Correr, il fut fait cardinal-évêque de Porto et Santa Rufina, avec le premier rang après le pape, « cardinale vescovo di Porto con il primo rango dopo il papa », selon Treccani, doyen du Sacré Collège, et légat perpétuel de la Marche d'Ancône, cette même province qu'il avait gouvernée dix ans plus tôt. (Le siège post-abdication reste discuté : Salvador Miranda donne Frascati, « cardinal bishop of Frascati and the rank immediately after the pope », suivi par un passage de Wikipedia EN qui se contredit lui-même en donnant Porto ailleurs, et le site du diocèse de Frascati consacre une notice à Angelo Correr parmi ses évêques ; mais Treccani et la Catholic Encyclopedia s'accordent sur Porto.)[76][77][78][79]
Les dernières années et la mort à Recanati (1417)
Le retrait dans la Marche d'Ancône
Déchargé du fardeau pontifical, Angelo Correr se retira dans la Marche d'Ancône, dont il était légat, et revint à Recanati au début de l'année 1416. Il y vécut ses derniers mois dans une dignité paisible, à l'écart des querelles qui agitaient encore le concile autour du cas de Benoît XIII, lequel refusait obstinément de céder, retranché dans la forteresse de Peñíscola.[80][81]
Mort « en odeur de sainteté » avant l'unité retrouvée
Angelo Correr mourut à Recanati le 18 octobre 1417, « en odeur de sainteté » selon la Catholic Encyclopedia. Il s'éteignit sans avoir vu l'unité rétablie : ce n'est que le 11 novembre 1417, près d'un mois après sa mort, que le concile de Constance élut Martin V (Oddone Colonna), mettant fin au grand schisme. Mais cette unité, il l'avait rendue possible par son abdication.[82][83]
Voici les grandes étapes de ce pontificat tout entier tendu vers son propre effacement :
- vers 1335Naissance à Venisedate débattue (ancienne tradition : vers 1326)
Angelo Correr naît dans la noblesse patricienne vénitienne, fils de Niccolò di Pietro Correr.
- 1380Évêque de Castellole siège épiscopal de Venise
Première grande charge ecclésiastique, dans sa cité natale.
- 1390Patriarche latin de Constantinoplenommé par Boniface IX (21 novembre ou 1ᵉʳ décembre 1390 selon les répertoires)
Titre prestigieux hérité de l'époque des croisades. La date exacte diverge entre Catholic-Hierarchy (21 novembre 1390) et Salvador Miranda (1ᵉʳ décembre 1390), sans que la divergence soit tranchée.
- 12 juin 1405Cardinal de San Marcocréé par Innocent VII
Entrée dans le Sacré Collège, réputé pour son austérité de vie.
- 30 novembre 1406Élu pape Grégoire XIIsous serment d'abdication
Les quatorze électeurs présents l'élisent après avoir juré la via cessionis. Couronné le 19 décembre 1406.
- mai 1408Le serment trahicardinaux-neveux à Lucques
Création de nouveaux cardinaux (dont les neveux Antonio Correr et Gabriele Condulmer). Les cardinaux l'abandonnent.
- 5-26 juin 1409Concile de Pisetrois papes au lieu d'un
Pise dépose les deux pontifes et élit Alexandre V. Grégoire XII riposte par le concile de Cividale del Friuli.
- 4 juillet 1415Abdication à Constancepar le légat Carlo Malatesta
Après avoir convoqué le concile par bulle, Grégoire XII abdique librement. Il devient cardinal-évêque de Porto.
- 18 octobre 1417Mort à Recanatiavant l'élection de Martin V
Il meurt « en odeur de sainteté », un mois avant la fin officielle du schisme (11 novembre 1417).
Le dernier pape enseveli hors de Rome
Angelo Correr fut inhumé dans la cathédrale San Flaviano de Recanati, où repose encore son tombeau. Par ce détail, Grégoire XII détient une singularité supplémentaire : il est le dernier pape légitime dont la sépulture demeure hors de Rome : tous les papes suivants reposent aujourd'hui à Rome, même si Pie VI, mort en exil à Valence en 1799, y fut d'abord inhumé avant que son corps ne soit transféré à Rome en 1802.[84][85][86]
La légitimité de Grégoire XII et la mémoire de l'Église
Pourquoi l'Église le compte parmi les papes légitimes
L'Église catholique reconnaît Grégoire XII comme un pape légitime, dernier de la ligne romaine avant Martin V. Le critère n'est pas géographique mais juridique : la ligne romaine remonte à l'élection régulière d'Urbain VI en 1378, tandis que les papes d'Avignon (Benoît XIII) et de Pise (Alexandre V, Jean XXIII) sont tenus pour antipapes. L'Annuario Pontificio ne compte ni les uns ni les autres dans la succession apostolique.[87][88]
Le signe de l'élection différée de Martin V
Un détail est souvent relevé à l'appui de la légitimité romaine : Martin V ne fut élu qu'après la mort de Grégoire XII, « ce que beaucoup prirent comme une indication que Grégoire avait été le vrai pape ». Cette lecture est la formule de Wikipedia EN (« which many took as an indication that Gregory had been the true pope »), seule source consultée à la rapporter : aucun historien cité ici ne l'érige en preuve, et l'article n'en tire aucune règle canonique sur l'impossibilité d'élire un successeur du vivant du précédent.[89]
Jean XXIII : un nom rendu disponible
La meilleure preuve publique de ce jugement se lit dans la numérotation des papes, mais elle est tardive. Jusqu'au milieu des années 1940, l'Annuario Pontificio lui-même listait le règne de Grégoire XII comme s'achevant en 1409, suivi d'Alexandre V (1409-1410) puis de Jean XXIII (1410-1415) : il reconnaissait alors les décisions du concile de Pise. D'après les synthèses secondaires, qui situent le changement entre les éditions 1946 et 1947 de l'Annuario (exemplaires papier non consultés directement ici), la nouvelle présentation était déjà acquise en 1947, onze ans avant l'élection de Roncalli : les éditions postérieures prolongent le règne de Grégoire XII jusqu'en 1415 et tiennent Alexandre V et le premier Jean XXIII pour antipapes[90]. Lorsque Angelo Roncalli fut élu en 1958, il prit le nom de Jean XXIII, alors même qu'un Jean XXIII avait déjà existé au XVᵉ siècle, le pape de Pise déposé à Constance. Dans son discours d'acceptation du souverain pontificat, le 28 octobre 1958, il déclara : « on compte vingt-deux Souverains Pontifes du nom de Jean ; presque tous ont vécu brièvement dans le pontificat »[91]. Ce choix de nom et ce décompte confirmaient publiquement, après coup, la présentation déjà adoptée par l'Annuario depuis 1947. Le texte de 1958 ne mentionne ni le Jean XXIII du XVᵉ siècle ni la dispute de légitimité, et il ne permet pas d'attribuer à Roncalli l'intention de la trancher.[92]
Grégoire XII et Benoît XVI : deux renonciations, six siècles d'écart
Le précédent invoqué en 2013
Quand Benoît XVI annonça sa renonciation, le 11 février 2013, effective le 28 février 2013, le monde entier découvrit qu'aucun pape n'avait plus renoncé depuis Grégoire XII en 1415. Les deux gestes diffèrent pourtant profondément : Grégoire XII, pressé par les circonstances du schisme, mais par un acte que les sources présentent comme libre, abdiqua par procureur pour rendre l'unité à une Église déchirée ; Benoît XVI renonça en personne, invoquant le déclin des forces dû à l'âge. Mais les deux partagent la même conviction de fond : la charge de Pierre n'est pas une propriété, et peut être rendue lorsque le bien de l'Église le commande.[93]
Distinguer Grégoire XII et Célestin V
On confond souvent les précédents. Pour être exact, il faut distinguer deux figures :
- Grégoire XII (1415) est le dernier pape à avoir renoncé avant Benoît XVI, c'est le précédent chronologique et juridique.
- Célestin V (1294) est le pape ermite dont la renonciation volontaire avait jadis frappé les esprits, et c'est vers lui qu'est documentée la dévotion de Benoît XVI : le dépôt de son pallium sur le tombeau de Célestin à L'Aquila, en avril 2009, sans que le compte rendu officiel établisse qu'il entendait par là désigner un précédent de renonciation.
Le rapprochement entre Grégoire XII et Benoît XVI est donc d'ordre historique (la dernière renonciation en date), tandis que celui avec Célestin V est d'ordre dévotionnel. Cette distinction évite une erreur fréquente : aucun geste de piété comparable envers Grégoire XII n'est attesté dans les sources consultées, c'est vers Célestin V qu'est documentée la dévotion de Benoît XVI.[94]
Reste, par-delà ces nuances, une leçon commune. De Grégoire XII à Benoît XVI, l'Église témoigne que le souci de son unité et de son bien peut conduire un pape à l'effacement de soi. L'humble vieillard de Recanati, élu pour disparaître et fidèle à ce sacrifice, en demeure, après Célestin V, un émouvant témoin.
Pour aller plus loin
- Le grand schisme d'Occident (1378-1417), le contexte général : deux puis trois papes, le concile de Constance, la sortie de crise.
- Pape Jean XVIII (1003-1009), un cas discuté de renonciation pontificale, quatre siècles plus tôt : la mort en habit monastique n'est attestée que par deux sources allemandes, sans autre témoignage d'époque.[95]
- La renonciation pontificale, histoire et théologie d'un geste rare dans l'Église catholique.
- Le concile de Constance (1414-1418), l'assemblée qui mit fin au schisme et posa la question du conciliarisme.
- Le conciliarisme, la doctrine née du schisme et son rejet par l'Église.
- Pape Eugène IV (1431-1447), Gabriele Condulmer, neveu de Grégoire XII, futur adversaire du conciliarisme à Florence.
Notes et références
Rang 205ᵉ corroboré par trois sources indépendantes consultées le 4 octobre 2026 : l'infobox italophone (« 205º papa della Chiesa cattolica »), la liste anglophone des papes (« 205 … Gregory XII GREGORIVS Duodecimus » sur « List of popes ») et Catholic Culture (« the 205th Pope, Gregory XII, in 1415 », bibliothèque « Upon This Rock »). Le rang dépend du mode de comptage (antipapes exclus) : aucune édition précise de l'Annuario Pontificio n'est citée ici pour ce numéro.
1« Pope Gregory XII », The Catholic Encyclopedia, vol. VII, New York, Robert Appleton Company, 1910, en ligne sur New Advent, consulté juin 2026, vérifié octobre 2026. Source de la via cessionis, du serment d'élection, de l'abdication et de la mort « in the odour of sanctity ». Confirme aussi le siège de Porto après l'abdication (« appointed him Bishop of Porto »), comme Britannica (1911, « cardinal-bishop of Porto ») et le New Catholic Dictionary (1910, « cardinal-bishop of Porto »), et la crainte d'une capture à Savone (« hostile designs… as a ruse to capture him »). Note aussi l'attachement du pape aux siens (« to whom he was always inordinately attached »), la convocation des cardinaux à Lucques le 4 mai 1408 et leur départ secret de la ville (« Seven of the cardinals secretly left Lucca »).
2 6 8 11 14 16 23 26 30 35 37 39 40 42 45 46 47 51 53 56 58 60 64 65 69 71 76 81 82Gherardo Ortalli, « Gregorio XII », Enciclopedia dei Papi, Roma, Istituto della Enciclopedia Italiana (Treccani), 2000, en ligne, consulté juin 2026, vérifié octobre 2026. Retient habituellement une naissance vers 1335 à Venise et juge partageable un report vers 1345 ; traite aussi l'accord de Marseille (1407) et la cérémonie d'abdication. Texte original : « quando fu eletto papa nel 1406, sulla base del suo aspetto fisico si disse che aveva settant'anni ed oltre ». Sur l'après-abdication, texte original : « il concilio aveva deciso di conferirgli il titolo di cardinale vescovo di Porto con il primo rango dopo il papa » (avec la légation viagère de la Marche d'Ancône). Sur Savone, texte original : « Savona fosse sotto il dominio francese e in terra di obbedienza avignonese » (Gênes soumise au roi de France, avec Boucicaut pour gouverneur). Sur le 20 juillet 1415, texte original : « Di quanto era avvenuto a Costanza il 4 luglio 1415 ebbe notizia il 19 luglio e il giorno seguente, nell'ultimo Concistoro che volle convocare, si spogliò dei simboli del potere papale rivestendo l'abito cardinalizio. »
3 9 20 22 24 25 43 44 49 54 57 59 63 66 74 75 77 80 84Wikipedia (en anglais), « Pope Gregory XII », en ligne, consulté juin 2026, vérifié octobre 2026. Texte original sur la légitimité : « A new Roman pontiff, Martin V, was elected after the death of Gregory XII, which many took as an indication that Gregory had been the true pope. » Donne aussi la formule de Pise (15ᵉ session, 5 juin 1409) : « the Council of Pisa declared that it deposed both Gregory and Benedict as schismatical, heretical, perjured, and scandalous » ; et l'historiographie de l'Annuario (règne listé 1406-1409 jusqu'au milieu du XXᵉ siècle, puis prolongé jusqu'en 1415). Le même article se contredit sur l'après-abdication (Frascati dans le corps, Porto dans la section « Retirement ») et sur le conclave (« fifteen cardinals » contre quatorze à la page « 1406 papal conclave »).
4 10 21 27 31 48 50 52 55 61 67 78 87 89Wikipedia (en italien), « Papa Gregorio XII », en ligne, consulté juin 2026, vérifié octobre 2026. Infobox : « 205º papa della Chiesa cattolica » ; corps : « Papa Gregorio XII è sepolto nella cattedrale di Recanati. Dopo di lui, tutti i papi sono stati sepolti a Roma. » et « vescovo di Porto » après l'abdication.
5 85Wikipedia (en anglais), « 1406 papal conclave », en ligne, consulté juin 2026, vérifié octobre 2026. Liste nominative : dix-huit cardinaux d'obédience romaine, quatorze électeurs présents, quatre absents ; détail de la capitulation électorale et de la clause de non-création de cardinaux. Les faits du conclave (dix-huit cardinaux romains, quatorze présents, capitulation électorale) sont donnés par Salvador Miranda, source directement consultée, corroborée par la page « 1406 papal conclave », qui cite elle-même J. N. D. Kelly (The Oxford Dictionary of Popes, Oxford, 1986, p. 235), ouvrage non consulté directement ici, auquel aucune formule n'est donc attribuée dans le présent article. Divergence signalée : l'article anglophone « Pope Gregory XII » parle lui de « fifteen cardinals » (et l'italophone de « quindici cardinali ») ; le décompte quatorze sur dix-huit retenu ici suit la liste nominative.
7 15 34 38 41Wikipedia (en anglais), « Council of Constance », en ligne, consulté juin 2026. Convocation par Grégoire XII, abdication du 4 juillet 1415, formule « ratum, gratum et firmum » de la bulle de procuration.
12 17 68 70 83Wikipedia (en anglais), « Resignation of Pope Benedict XVI », en ligne, consulté juin 2026. Renonciation annoncée le 11 février 2013, effective le 28 février 2013 ; Grégoire XII comme dernier précédent (1415) et Célestin V comme dernier précédent libre (1294) ; pallium déposé à L'Aquila en avril 2009.
13 19 93 94« Council of Constance », The Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company, en ligne sur New Advent, consulté octobre 2026. Quatorzième session (4 juillet 1415) : « had, therefore, for its president the Emperor Sigismund » ; Dominici « convoked anew the council in the pope's name and authorized its future acts » ; puis « the Cardinal-Bishop of Ostia (Viviers) assumed the presidency, and Malatesta pronounced, in the name of Gregory, the latter's abdication ». Quarante-cinquième session : « At its forty-fifth session he [Martin V] solemnly closed the council (22 April, 1418) ».
18 72 73David M. Cheney, Catholic-Hierarchy.org, en ligne, consulté octobre 2026. Base de données sur la hiérarchie catholique (œuvre de David M. Cheney) ; corroboration de Castello (1380) et du cardinalat (12 juin 1405). Pour Constantinople, la page des événements épiscopaux de 1390 (en ligne) range la nomination d'Angelo Correr au 21 novembre, le même jour que celle de son successeur à Castello, Francesco Falier, contre le 1ᵉʳ décembre retenu par Miranda : divergence non tranchée.
28 32Salvador Miranda, « CORRER, Angelo (ca. 1325 (or 1335)-1417) », The Cardinals of the Holy Roman Church, Florida International University, en ligne, consulté octobre 2026. Dates de la carrière ecclésiastique (Castello octobre 1380, Constantinople 1ᵉʳ décembre 1390, cardinalat 12 juin 1405, couronnement 19 décembre 1406) ; donne lui-même la naissance comme incertaine. Donne Frascati comme siège cardinalice post-abdication, texte original : « The council granted him the title of cardinal bishop of Frascati and the rank immediately after the pope », lecture divergente maintenue ici face à Porto (Treccani, Catholic Encyclopedia).
29 33 79Encyclopædia Britannica, « Gregory XII », en ligne, consulté juin 2026. Synthèse biographique et contexte du conclave de 1406.
36Louis Salembier, « Western Schism », The Catholic Encyclopedia, vol. XIII, New York, Robert Appleton Company, 1912, en ligne sur New Advent, consulté juin 2026. Statut d'antipapes des lignes d'Avignon et de Pise ; numérotation officielle.
62 88 92Wikipedia (en anglais), « Pope Pius VI », en ligne, consulté octobre 2026 : mort en exil à Valence le 29 août 1799, corps transféré puis inhumé à Rome le 19 février 1802. La Catholic Encyclopedia (« Diocese of Valence ») atteste la messe annuelle célébrée à Valence pour Pie VI, mort dans la citadelle.
86Synthèse d'après les sources secondaires consultées : l'article anglophone « Western Schism » indique que les éditions de l'Annuario Pontificio jusqu'en 1946 listent les papes de Pise comme papes légitimes (règne de Grégoire XII clos en 1409, suivi d'Alexandre V puis de Jean XXIII) et qu'à partir de l'édition 1947 la ligne romaine est tenue pour valide ; l'article « Pope Gregory XII » cite à l'appui l'Annuario pontificio per l'anno 1942 (p. 21 : « Gregorio XII … cessò a. 1409 »). Les exemplaires papier des éditions 1946 et 1947 n'ont pas été consultés directement ici : un contrôle sur éditions reste souhaitable avant de présenter ce point comme une vérification d'archive.
90Ioannes XXIII, Actus acceptationis Summi Pontificatus, discours du 28 octobre 1958, Acta Apostolicae Sedis 50 (1958), p. 878, texte latin sur vatican.va, consulté octobre 2026. Texte latin : « Sunt enim enumerati Summi Pontifices, quibus nomen Ioannes, viginti duo. Fere omnes breviter in Pontificatu vixerunt. »
91« Giovanni XVIII », Enciclopedia dei Papi, Roma, Istituto della Enciclopedia Italiana (Treccani), 2000, en ligne, consulté octobre 2026 : la mort en habit monastique à Saint-Paul-hors-les-Murs n'apparaît que dans le catalogue inséré dans la chronique d'Otton de Freising et dans l'anonyme Historia pontificum Romanorum, sans autre source d'époque ; l'hypothèse d'une déposition suivie d'une profession monastique forcée reste discutée.
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