Le conciliarisme radical est la doctrine selon laquelle le concile œcuménique est habituellement et par principe supérieur au pape, au point de pouvoir le juger, le déposer et gouverner l'Église sans lui — non comme un remède d'exception en temps de schisme, mais comme la constitution normale de l'Église[1]. Né dans les universités au temps du Grand Schisme d'Occident, proclamé à Constance par le décret Haec sancta (6 avril 1415), il triomphe pendant un quart de siècle, se radicalise au concile de Bâle (1431-1449) jusqu'à élire son propre pape, Félix V, puis s'effondre : condamné par Pie II (Execrabilis, 1460), enterré par Latran V (1516) et définitivement tranché par Vatican I (1870)[2].
Cet article traite la doctrine, pas les événements : le récit du concile de Constance, la vie de Jan Hus et de John Wyclif, les guerres hussites et l'école wycliffite ont leurs articles propres, auxquels on renvoie. Ici, on suit une idée : comment une théorie de crise, née pour guérir un schisme à trois papes, est devenue une ecclésiologie concurrente de la primauté romaine — et pourquoi l'Église l'a jugée incompatible avec la foi catholique[3].
Le dossier est exemplaire parce qu'il oblige à distinguer deux choses que la polémique confond toujours : d'un côté les conciles œcuméniques légitimes, instruments normaux du gouvernement de l'Église, que tout catholique vénère ; de l'autre le conciliarisme comme système, qui fait du concile un souverain permanent au-dessus du successeur de Pierre. L'Église n'a jamais condamné les conciles : elle a condamné l'idéologie qui prétendait les rendre maîtres du pape[4].
Ce que le conciliarisme radical affirme
Autrement dit : qui commande, quand le pape et le concile se contredisent ? Le catholique répond : le pape, assisté du concile ; le conciliariste radical répond : le concile, contre le pape s'il le faut. Tout le reste en découle.
Les cinq thèses du système
Le système, tel qu'il se fixe dans les traités de Bâle (années 1430), tient en cinq propositions liées[5] :
- Le concile tient son pouvoir immédiatement du Christ, et non du pape : il n'a donc pas besoin d'être convoqué ni confirmé par lui pour être légitime.
- Le concile est supérieur à toute personne dans l'Église, pape compris, en matière de foi, d'extirpation du schisme et de réforme.
- Le concile peut juger et déposer un pape — pour hérésie, schisme, ou même pour refus de réforme.
- Les conciles doivent se réunir périodiquement (tous les cinq à dix ans) et gouverner l'Église en permanence, le pape n'étant que leur exécutant.
- L'appel du pape au concile est toujours recevable : tout fidèle mécontent d'une décision pontificale peut en appeler au futur concile, ce qui suspend en pratique toute autorité romaine.
Conciliarisme de crise et conciliarisme radical : ne pas confondre
Tous les défenseurs du concile ne disent pas la même chose. Le tableau suivant, essentiel pour juger honnêtement les hommes de Constance, distingue le remède d'urgence — que l'Église a pu tolérer en 1415 — du système permanent, qu'elle a condamné[6] :
| Position | Statut du concile face au pape | Jugement de l'Église |
|---|---|---|
| Conciliarisme de crise (Constance, 1415) | En temps de schisme sans pape certain, le concile constate l'urgence et restaure l'unité | Toléré comme mesure d'exception ; portée doctrinale débattue |
| Conciliarisme radical (Bâle, 1439) | Le concile est toujours supérieur, dépose un pape certain et élit le sien | Condamné : schisme de Félix V, Execrabilis (1460) |
| Conciliarisme gallican (1682) | Le concile œcuménique supérieur au pape (2ᵉ article), sans mise en pratique schismatique | Voir l'article Le gallicanisme ; jamais reçu par Rome |
| Doctrine catholique | Le concile œcuménique n'a d'autorité qu'en union avec le pape, sa tête (CEC 882) | Définie à Vatican I (1870) |
D'où vient l'idée : le schisme et ses docteurs
Le conciliarisme ne naît pas d'une méditation sur l'Évangile : il naît d'une panne — deux, puis trois hommes se disant pape en même temps, et personne sur terre pour trancher. Quand le juge suprême est lui-même le litige, l'idée monte naturellement : c'est l'Église assemblée qui jugera.
Marsile de Padoue : le premier coup (1324)
Un demi-siècle avant le Schisme, le médecin et philosophe Marsile de Padoue, avec Jean de Jandun, publie le Defensor pacis (1324) : l'autorité suprême dans l'Église appartiendrait au concile général représentant la totalité des fidèles, et le pape n'en serait que l'exécutant révocable[7]. La riposte ne tarde pas : Jean XXII condamne les thèses marsiliennes en 1327 (Licet juxta doctrinam), et Marsile finit ses jours à la cour de l'empereur Louis de Bavière, protecteur de tous les ennemis d'Avignon[8]. Mais la graine est semée dans les universités : l'arme est forgée, le Schisme fournira l'occasion de s'en servir.
Ockham : juger un pape hérétique
Le franciscain anglais Guillaume d'Ockham, brouillé avec Jean XXII sur la pauvreté franciscaine et réfugié lui aussi auprès de Louis de Bavière (1328), va plus loin encore : dans ses écrits de polémique (Dialogus, Breviloquium de principatu tyrannico), il soutient qu'un pape tombé dans l'hérésie peut et doit être jugé — par un concile général[9]. Ockham ne construit pas un système conciliariste complet — il reste un polémiste de circonstance — mais il lègue aux générations suivantes l'argument décisif : il existe des cas où le concile juge le pape, et ces cas, c'est la théologie qui les définira[10]. Les universitaires parisiens qui feront Constance ont tous lu Ockham.
Pise (1409) : le remède qui aggrave le mal
En 1378, le Schisme a coupé la chrétienté en deux obédiences — Rome et Avignon — et ni la voie de la négociation (via cessionis : démission simultanée) ni celle des armes n'ont abouti. Les cardinaux des deux obédiences, réunis à Pise en 1409, tentent la via concilii : ils déposent les deux papes, Grégoire XII et Benoît XIII, et élisent Alexandre V[11]. Résultat : au lieu de deux papes, la chrétienté en a trois — Pise n'a pas guéri le schisme, elle l'a aggravé[12]. L'échec pisan prouve une chose aux contemporains : un concile sans principes clairs sur sa propre autorité ne suffit pas. C'est pour fournir ces principes que les docteurs de Paris écrivent, et que Constance promulguera Haec sancta. Le détail événementiel appartient à l'article Le Grand Schisme d'Occident.
Constance : le décret qui a tout rendu possible
Le récit complet du concile — convocation par Sigismond, fuite de Jean XXIII, dépositions, élection de Martin V, procès de Hus et condamnation de Wyclif — est raconté dans l'article Concile de Constance (1414-1418). Ici, seule la doctrine nous occupe : que dit le décret, dans quelle urgence a-t-il été voté, et que vaut-il ?
La fuite du pape et la session du 6 avril 1415
En mars 1415, Jean XXIII — l'un des trois prétendants, celui que le concile avait reconnu en s'ouvrant — s'enfuit de Constance déguisé, espérant faire échouer l'assemblée en la privant de son chef[13]. Les Pères ripostent : à la 5ᵉ session, le 6 avril 1415, ils promulguent le décret Haec sancta, qui déclare que le concile, légitimement assemblé dans l'Esprit Saint, tient son pouvoir immédiatement du Christ, et que toute personne — fût-elle de dignité papale — est tenue de lui obéir en matière de foi, d'extirpation du schisme et de réforme[14].
« Ce saint synode de Constance déclare que, légitimement assemblé dans l'Esprit Saint, faisant concile général, il tient son pouvoir immédiatement du Christ ; et que chacun, quel que soit son état ou sa dignité, fût-elle papale, est tenu de lui obéir en ce qui concerne la foi, l'extirpation du schisme et la réforme de l'Église dans son chef et dans ses membres. » — Décret Haec sancta, Constance, 5ᵉ session, 6 avril 1415 (traduction Ignispedia)[15]
La formule est inouïe : jamais un concile n'avait écrit noir sur blanc que le pape doit obéir au concile. Mais le contexte est tout aussi inouï : trois papes, dont un en fuite, aucun tribunal sur terre pour les départager. Le décret est voté comme un acte de survie — sans lui, le concile se disperse et le schisme devient définitif[16].
Frequens : le concile permanent (9 octobre 1417)
Deux ans et demi plus tard, à la 39ᵉ session (9 octobre 1417), Constance ajoute le décret Frequens : les conciles généraux devront désormais se réunir régulièrement — tous les cinq ans, puis tous les sept ans, puis tous les dix ans — pour surveiller la réforme et prévenir tout nouveau schisme[17]. C'est la version institutionnelle du conciliarisme : non plus un acte d'urgence, mais une machinerie permanente de contrôle placée au-dessus du gouvernement pontifical ordinaire. Les conciles de Pavie-Sienne (1423-1424) puis de Bâle (1431) seront convoqués en exécution de ce décret[18].
Que vaut Haec sancta ? L'honnêteté oblige à le dire
Ici, l'historien catholique doit être précis, car trois lectures coexistent — et l'article serait malhonnête de n'en présenter qu'une[19] :
- Lecture maximaliste : Haec sancta est un décret dogmatique d'un concile œcuménique définissant la supériorité du concile. C'est la lecture des radicaux de Bâle, puis des gallicans pour leur 2ᵉ article de 1682.
- Lecture minimaliste : le décret n'est qu'une mesure disciplinaire d'urgence, valable pour la seule crise de 1415, sans portée doctrinale permanente. C'est la lecture de la plupart des théologiens romains après 1460.
- Lecture nuancée (Tierney, Oakley) : le décret affirme une vérité réelle mais limitée — en cas de schisme sans pape certain, la totalité de l'Église assemblée peut constater l'urgence et restaurer l'unité — sans trancher la question de principe d'un concile face à un pape certain et légitime[20].
Ce qui est certain, c'est que Martin V, élu le 11 novembre 1417, n'a jamais confirmé solennellement Haec sancta comme définition de foi : il a confirmé le concile conciliariter — selon les formes conciliaires, c'est-à-dire les décisions prises en matière de foi — formule dont les deux camps tireront argument pendant un siècle[21]. Et ce qui est certain aussi, c'est que l'Église postérieure, par Execrabilis puis Latran V, a refusé d'en faire une règle permanente. Le lecteur qui veut le récit événementiel complet lira l'article Concile de Constance (1414-1418).
Les théologiens du concile-roi
Une hérésie ne vit pas de décrets : elle vit de docteurs. Le conciliarisme a eu les siens, et ce furent d'abord des hommes d'Église sincères, effrayés par le schisme — ce qui rend leur trajectoire d'autant plus instructive.
Gerson et d'Ailly : l'urgence de Paris
Jean Gerson (1363-1429), chancelier de l'Université de Paris, est l'âme théologique de Constance : sermons, traités (De auferibilitate papae, 1409), pression constante pour que le concile agisse sans attendre les papes[22]. Son collègue le cardinal Pierre d'Ailly (1351-1420) fournit l'arsenal canonique : en cas de nécessité extrême, l'Église peut se passer des formes ordinaires[23]. Ni l'un ni l'autre ne veut détruire la papauté — ils veulent la sauver malgré elle, en déposant des prétendants douteux. Mais leurs formules, détachées de l'urgence de 1415, deviendront les slogans de Bâle : c'est le drame classique des théologies de crise, justes dans l'exception, fausses érigées en règle[24].
Zabarella : le juriste de l'urgence
Le cardinal François Zabarella (1360-1417), mort à Constance en pleine œuvre, joue un rôle décisif et subtil : c'est lui qui rédige puis fait adoucir les premières versions des décrets sur l'autorité du concile — il veut l'efficacité sans le schisme doctrinal[25]. Les historiens (Morrissey, Decaluwe) montrent qu'il a freiné les formulations les plus extrêmes tout en rendant possible le vote du 6 avril[26]. Sa mort, le 27 septembre 1417, prive le parti modéré de son meilleur juriste, quelques semaines avant l'élection de Martin V[27].
Panormitanus et Nicolas de Cues : Bâle et le retournement
À Bâle, le porte-voix savant est Nicolas de Tudeschi, dit Panormitanus (1386-1445), archevêque de Palerme : son Tractatus de concilio Basileensi est la somme canonique du conciliarisme radical — le concile, supérieur au pape, peut le déposer[28]. Face à lui, le plus beau retournement du siècle : Nicolas de Cues, qui avait défendu Bâle dans la De concordantia catholica (1433), passe au pape Eugène IV dès 1437 et devient le théoricien de la réconciliation — preuve vivante qu'on pouvait être conciliariste de bonne foi à Constance sans l'être à Bâle[29]. Le contraste entre les deux Nicolas résume toute l'époque : 1415 excusait beaucoup ; 1439 n'excusait plus rien.
Bâle : quand le remède devient schisme (1431-1449)
À Constance, le conciliarisme était un remède ; à Bâle, il devient un régime — puis un schisme. C'est ici que la doctrine se juge à ses fruits : dix-huit ans d'assemblée qui dépose un pape certain, élit un antipape, et finit dans l'indifférence générale.
- 1431 — ouvertureUn concile convoqué par le pape
- 1431-1433 — bras de ferDissolution, résistance, réconciliation
Effrayé par l'agitation, Eugène IV dissout le concile (Quoniam alto, décembre 1431) ; les Pères refusent de se disperser. Après deux ans de crise, le pape cède : par la bulle Dudum sacrum (15 décembre 1433), il révoque la dissolution et reconnaît Bâle comme concile légitime[31]. Première victoire du conciliarisme : un pape a plié devant un concile.
- 1437-1438 — ruptureDeux conciles pour une union
La négociation de l'union avec les Grecs fait tout basculer : Eugène IV transfère le concile à Ferrare (8 janvier 1438) pour y recevoir l'empereur et le patriarche de Constantinople ; la majorité restée à Bâle refuse le transfert, se déclare seule légitime et suspend Eugène IV (24 janvier 1438)[32]. Pendant ce temps, à Ferrare puis à Florence, l'union avec les Grecs est proclamée (6 juillet 1439) — voir l'article Concile de Florence (1431-1449). Il y a désormais deux conciles, comme il y eut deux papes.
- 1438 — BourgesLa France met le concile au-dessus du pape
Le 7 juillet 1438, Charles VII promulgue la Pragmatique Sanction de Bourges : elle reprend l'essentiel des décrets de Bâle (élections, appels, périodicité des conciles) et en fait le droit de l'Église de France[33]. Le conciliarisme devient droit national : c'est la matrice du futur gallicanisme.
- 1439 — déposition et antipapeBâle élit son pape
Le 25 juin 1439 (34ᵉ session), Bâle dépose Eugène IV comme hérétique et schismatique ; le 5 novembre 1439, au terme d'un conclave ouvert le 30 octobre, elle élit Amédée VIII de Savoie, qui prend le nom de Félix V[34]. La chrétienté a de nouveau deux papes — et cette fois, c'est le conciliarisme qui a créé le schisme qu'il prétendait guérir. La France, l'Angleterre et l'Empire refusent la déposition[35].
- 1449 — extinctionAbdication et dissolution
La réponse de l'Église : quatre siècles de condamnations
L'Église ne répond pas par un seul acte, mais par une série de verrous posés sur plus de quatre siècles — preuve que la tentation conciliariste était tenace, et que Rome la prenait au sérieux.
Torquemada : la somme anti-conciliariste (1449)
Le premier verrou est théologique : le cardinal Jean de Torquemada (1388-1468), oncle du futur inquisiteur, rédige sa Summa de Ecclesia (1449), réplique massive au Tractatus de Panormitanus — l'Église est une monarchie tempérée d'aristocratie, le pape sa tête instituée par le Christ, le concile sans pape un corps sans tête[37]. L'ouvrage restera pendant deux siècles l'arsenal romain contre toute résurgence conciliariste.
Execrabilis : Pie II ferme la porte (18 janvier 1460)
Le deuxième verrou est disciplinaire, et son auteur est le plus ironique de l'histoire : Pie II (Æneas Sylvius Piccolomini) avait été dans sa jeunesse secrétaire du concile de Bâle et théoricien du conciliarisme — voir l'article Pape Pie II. Devenu pape, il connaît la doctrine de l'intérieur, et c'est lui qui la frappe : par la bulle Execrabilis (18 janvier 1460), promulguée au congrès de Mantoue, il condamne comme un « abus exécrable et inouï » tout appel du pape au futur concile, et excommunie ceux qui s'y livrent[38].
« Un abus exécrable, et inouï dans les temps anciens, s'est développé en notre temps : certains, animés d'un esprit de rébellion, osent en appeler du Pontife romain, vicaire de Jésus-Christ, au futur concile. [...] Nous condamnons de tels appels, nous les réprouvons comme erronés et détestables. » — Pie II, bulle Execrabilis, 18 janvier 1460 (traduction Ignispedia)[39]
La condamnation, renouvelée le 2 novembre 1460, sera reprise par Sixte IV (1483), Jules II (1509) et Léon X (1520)[40]. L'arme favorite des mécontents — paralyser Rome en en appelant à un concile qui n'existe pas — est désormais une faute punie d'excommunication.
Latran V : Pastor aeternus (19 décembre 1516)
Le troisième verrou répond au dernier sursaut : en 1511, des cardinaux dissidents réunissent à Pise un conciliabule schismatique contre Jules II, qui riposte en convoquant Latran V (1512-1517) — voir l'article Concile du Latran V (1512-1517). À la 11ᵉ session, le 19 décembre 1516, Léon X promulgue avec l'approbation du concile la bulle Pastor aeternus, qui abroge la Pragmatique Sanction de Bourges et réaffirme que le Pontife romain, supérieur à tous les conciles, ne peut être jugé par personne[41]. Le conciliarisme français, privé de sa charte, devra attendre 1682 pour renaître sous une autre forme.
Vatican I : le point final dogmatique (18 juillet 1870)
Le dernier verrou est dogmatique : la constitution Pastor aeternus de Vatican I (18 juillet 1870) définit la primauté de juridiction immédiate, ordinaire et véritablement épiscopale du Pontife romain sur toute l'Église, et son infaillibilité lorsqu'il définit solennellement la foi[42].
« Nous enseignons et déclarons que l'Église romaine possède sur toutes les autres, par disposition du Seigneur, une primauté de pouvoir ordinaire [...]. Si donc quelqu'un dit que le Pontife romain n'a qu'une charge d'inspection ou de direction, et non un pouvoir plénier et suprême de juridiction sur toute l'Église [...], qu'il soit anathème. » — Vatican I, constitution Pastor aeternus, ch. 3, 18 juillet 1870 (traduction Ignispedia)[43]
Le Catéchisme de l'Église catholique (nn. 880-882) en donne la formulation reçue : le collège des évêques n'a d'autorité « que uni au Pontife romain comme à son chef », et le pape, « principe perpétuel et visible et fondement de l'unité », possède sur l'Église un pouvoir « plénier, suprême, immédiat, universel »[44].
Pourquoi l'Église juge cette doctrine incompatible avec la foi
On pourrait croire à un simple conflit de pouvoir — Rome défendant son pré carré. Les théologiens romains, de Torquemada aux Pères de Vatican I, donnent quatre raisons proprement théologiques, qu'il faut exposer honnêtement[45].
Le Christ a fondé une monarchie, pas une république
À Pierre, et à lui seul nommément, le Christ dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16, 18), « Pais mes brebis » (Jn 21, 17), « Confirme tes frères » (Lc 22, 32)[46]. Le pouvoir des clés est donné à une personne avant de l'être à un collège : le concile participe à l'autorité suprême, il ne la possède pas en propre contre celui qui la reçoit du Christ. Faire du pape l'exécutant révocable d'une assemblée, c'est inverser l'institution elle-même[47].
Un concile sans tête n'est pas l'Église
L'argument de Torquemada, jamais réfuté sur le fond : un concile réuni contre le pape ou sans le pape n'est pas la totalité de l'Église, c'est une partie qui se prend pour le tout — exactement comme un concile d'évêques ariens au IVᵉ siècle[48]. Bâle en a fait la démonstration par l'absurde : plus les évêques sérieux partaient pour Ferrare, plus les restants se déclaraient « l'Église », jusqu'à n'être qu'une poignée élisant un duc de Savoie[49]. L'œcuménicité ne se décrète pas : elle se reçoit, dans l'union au successeur de Pierre.
L'appel au futur concile détruit tout gouvernement
L'objection la plus pratique est celle de Pie II lui-même : il faisait valoir qu'on ne peut pas en appeler à un tribunal inexistant, puisque le futur concile n'existe pas encore et pourrait ne jamais exister[50].
Aucune société ne peut vivre avec un droit d'appel permanent vers une instance inexistante : c'est l'anarchie déguisée en procédure. Execrabilis ne punit pas le recours au concile légitime — elle punit le sabotage du gouvernement par l'invocation d'un concile fantôme.
Les fruits : le système produit le mal qu'il dénonce
Enfin le critère évangélique : « c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Mt 7, 16)[51]. Le conciliarisme promettait de guérir le schisme : appliqué jusqu'au bout à Bâle, il a créé un schisme — déposition d'un pape certain, élection d'un antipape, dix ans de division supplémentaire[52]. Un remède qui aggrave la maladie au point de la reproduire n'est pas un remède : c'est une doctrine fausse, réfutée par l'histoire autant que par la théologie.
Postérité : héritiers, faux héritiers et leçons
Le conciliarisme radical meurt en 1516-1517, mais ses idées survivent en se déguisant — et ses adversaires ressuscitent parfois son fantôme pour discréditer les conciles eux-mêmes. Les deux erreurs sont à éviter.
L'héritier français : du conciliarisme au gallicanisme
La Pragmatique Sanction de Bourges (1438), abrogée en 1516, renaît sous une forme adoucie : les Quatre Articles de 1682, rédigés par Bossuet, reprennent la supériorité du concile dans leur 2ᵉ article tout en affirmant l'indépendance du roi[53]. C'est le gallicanisme : un conciliarisme domestiqué, sans antipape ni déposition, mais jamais reçu par Rome et condamné à son tour. Voir l'article Le gallicanisme pour cette seconde vie française.
Les faux héritiers : ne pas tout appeler conciliarisme
Deux précisions protègent l'article des anachronismes. D'une part, les mouvements ultérieurs qui contestent Rome — les fébroniens allemands du XVIIIᵉ siècle autour de Febronius (De statu Ecclesiae, 1763), les vieux-catholiques après 1870 — reprennent des arguments conciliaristes, mais dans des contextes doctrinaux différents : on ne les rangera pas sous l'étiquette « conciliarisme radical » sans nuance[54]. D'autre part, un catholique qui demande un concile, ou qui critique un acte pontifical, n'est pas conciliariste : le conciliarisme est une thèse précise sur la supériorité habituelle du concile, pas un synonyme de désaccord[55]. Confondre les deux, c'est fabriquer des hérétiques imaginaires — l'excès inverse de celui de Bâle.
La leçon : l'exception ne fait pas la constitution
Reste la leçon permanente, valable bien au-delà du XVᵉ siècle : une mesure d'urgence justifiée par la nécessité ne devient jamais une règle permanente sans changer de nature[56]. Constance 1415 pouvait déposer des prétendants douteux parce qu'il n'y avait pas de pape certain ; Bâle 1439 ne pouvait pas déposer un pape certain parce que Constance l'avait fait dans l'urgence. Gerson et Zabarella avaient raison en avril 1415 ; Panormitanus avait tort en juin 1439 — avec les mêmes phrases. C'est pourquoi l'Église, qui vénère ses vingt-et-un conciles œcuméniques, refuse de faire du concile un souverain : elle garde l'instrument et rejette l'idéologie[57].
Pour aller plus loin
- Le récit événementiel : Concile de Constance (1414-1418) et Le Grand Schisme d'Occident.
- Les condamnés de Constance : Jan Hus, L'hussitisme (1415-1436), John Wycliffe et Wycliffisme.
- Le concile rival et sa clôture : Concile de Florence (1431-1449), Concile du Latran V (1512-1517), Pape Pie II.
- L'héritier français : Le gallicanisme.
- Les autres hérésies médiévales : Fraticelles, Les Vaudois (1170-1532), Le catharisme, Le joachimisme radical (XIIIe-XIVe siècle), L'hérésie du Libre-Esprit, Taborites.
Notes et références
Définition du système : F. Oakley, The Conciliarist Tradition : Constitutionalism in the Catholic Church 1300-1870, Oxford UP, 2003 — la supériorité du concile comme thèse constitutionnelle permanente, distincte du recours d'urgence.
1Genèse doctrinale : B. Tierney, Foundations of the Conciliar Theory : The Contribution of the Medieval Canonists from Gratian to the Great Schism, Cambridge UP, 1955 — le rôle des canonistes (Gratien, Huguccio, les décrétistes) dans la formation de l'idée.
2Cadre chronologique et doctrinal : décret Haec sancta (Constance, session 5, 6 avril 1415) ; concile de Bâle (1431-1449) et Félix V (1439-1449) ; « Council of Basle », The Catholic Encyclopedia (New Advent) ; bulle Execrabilis (18 janvier 1460), « Pope Pius II », art. cité.
3Conciles légitimes vs idéologie conciliariste : Vatican I, Pastor aeternus (18 juillet 1870) ; CEC 880-882 ; réflexion propre à la ligne Ignispedia.
4Les cinq thèses : synthèse d'après F. Oakley, cité, et le Tractatus de concilio Basileensi de Panormitanus ; la 5ᵉ (appel au futur concile) d'après la bulle Execrabilis (1460) qui la vise nommément.
5Typologie crise/système : M. Decaluwe, A Successful Defeat ? The Council of Basle and the Documentary Struggle for Legitimacy, Leuven UP, 2009 ; F. Oakley, cité.
6Marsile de Padoue (avec Jean de Jandun), Defensor pacis, 1324 : l'autorité suprême au concile général représentant les fidèles ; M. Lambert, Medieval Heresy, Oxford, 2002.
7Condamnation de 1327 : Jean XXII, Licet juxta doctrinam ; Marsile à la cour de Louis de Bavière : « Marsilius of Padua », The Catholic Encyclopedia.
8Guillaume d'Ockham, Dialogus et Breviloquium de principatu tyrannico (années 1330-1340) : le pape hérétique justiciable d'un concile ; fuite d'Avignon en 1328.
9Polémiste plus que systématicien : F. Oakley, cité ; Ockham ne fait pas du concile un souverain permanent.
10Concile de Pise (1409), déposition de Grégoire XII et Benoît XIII, élection d'Alexandre V : voir l'article Le Grand Schisme d'Occident ; P. Schaff, History of the Christian Church, t. VI.
11Trois papes au lieu de deux : constat des contemporains, repris par « Council of Pisa », The Catholic Encyclopedia.
12Fuite de Jean XXIII (20-21 mars 1415) : voir l'article Concile de Constance (1414-1418) ; « Council of Constance », The Catholic Encyclopedia.
13Texte : Conciliorum oecumenicorum decreta (éd. G. Alberigo), Bologne, 1973, Constance, session 5 ; M. Decaluwe, « A new and disputable text-edition of the decree Haec sancta », Cristianesimo nella storia, 32/2 (2006).
14Traduction Ignispedia du latin : « Haec sancta synodus Constantiensis [...] declarat, quod ipsa [...] potestatem a Christo immediate habet ; cui quilibet [...] etiam si papalis existat, obedire tenetur in his quae pertinent ad fidem [...] » (d'après l'éd. Alberigo ; trad. Ignispedia).
15Acte de survie : sans l'affirmation d'autorité, dispersion du concile ; P. Schaff, t. VI, cité ; F. Oakley, cité.
16Frequens, Constance, session 39, 9 octobre 1417 : conciles tous les cinq ans, puis sept, puis dix ; Conciliorum oecumenicorum decreta, éd. citée.
17Pavie-Sienne (1423-1424) et Bâle (1431) convoqués en exécution de Frequens : « Council of Basle », art. cité.
18Les trois lectures : synthèse d'après F. Oakley, cité, et M. Decaluwe, cité ; lecture gallicane (2ᵉ article de 1682), voir Le gallicanisme.
19Lecture nuancée : B. Tierney, cité — le décret tranche le cas du schisme sans pape certain, non la question de principe.
20Martin V (élu 11 novembre 1417), confirmation conciliariter sans confirmation solennelle d'Haec sancta comme définition : « Pope Martin V », The Catholic Encyclopedia ; F. Oakley, cité.
21Jean Gerson (1363-1429), chancelier de Paris, De auferibilitate papae (1409), sermons de Constance ; M. Lambert, cité.
22Pierre d'Ailly (1351-1420), nécessité extrême et suppléance des formes : F. Oakley, cité.
23Théologies de crise érigées en règles : réflexion propre à la ligne Ignispedia, appuyée sur F. Oakley et B. Tierney, cités.
24François Zabarella (1360-1417), rédaction et adoucissement des décrets : Th. Morrissey, « The Decree Haec Sancta and Cardinal Zabarella », cité par M. Decaluwe (2006).
25M. Decaluwe, « A new and disputable text-edition... » (2006) et A Successful Defeat ? (2009), cités.
26Mort de Zabarella à Constance, 27 septembre 1417 : « Francesco Zabarella », The Catholic Encyclopedia.
27Nicolas de Tudeschi, dit Panormitanus (1386-1445), archevêque de Palerme, Tractatus de concilio Basileensi : F. Oakley, cité.
28Nicolas de Cues, De concordantia catholica (1433) puis ralliement à Eugène IV (1437) : « Nicholas of Cusa », The Catholic Encyclopedia ; F. Oakley, cité.
29Ouverture le 23 juillet 1431 sous Cesarini, confirmation par Eugène IV : « Council of Basle », art. cité.
30Dudum sacrum (15 décembre 1433), révocation de la dissolution : « Council of Basle », art. cité ; P. Schaff, t. VI, cité.
31Transfert à Ferrare (8 janvier 1438), suspension d'Eugène IV (24 janvier 1438), union de Florence (6 juillet 1439) : « Council of Basle », art. cité ; voir Concile de Florence (1431-1449).
32Pragmatique Sanction de Bourges (7 juillet 1438) : « Pragmatic Sanction », The Catholic Encyclopedia ; matrice gallicane, voir Le gallicanisme.
33Déposition d'Eugène IV (25 juin 1439, 34ᵉ session), élection d'Amédée VIII — Félix V — le 5 novembre 1439 : « Council of Basle », art. cité ; « Amadeus VIII », 1910 New Catholic Dictionary.
34Refus de la France, de l'Angleterre et de l'Empire : « Council of Basle », art. cité.
35Abdication de Félix V (7 avril 1449), dissolution de Lausanne (25 avril 1449), reconnaissance de Nicolas V : « Amadeus VIII », art. cité ; P. Schaff, t. VI, cité.
36Jean de Torquemada (1388-1468), Summa de Ecclesia (1449) : « Juan de Torquemada », The Catholic Encyclopedia ; F. Oakley, cité.
37Execrabilis (18 janvier 1460, Mantoue), condamnation de l'appel au futur concile : « Pope Pius II », The Catholic Encyclopedia (New Advent).
38Traduction Ignispedia du latin : « Execrabilis et pristinis temporibus inauditus abusus inolevit [...] a Romano Pontifice [...] ad futurum concilium appellare [...] » (incipit de la bulle ; trad. Ignispedia).
39Renouvellement du 2 novembre 1460, reprises par Sixte IV (1483), Jules II (1509), Léon X (1520) : « Appeal to a Future Council », New Catholic Encyclopedia (encyclopedia.com).
40Latran V, session 11 (19 décembre 1516), Pastor aeternus, abrogation de la Pragmatique Sanction : « Fifth Lateran Council » (décrets, session 11) ; voir Concile du Latran V (1512-1517).
41Vatican I, Pastor aeternus (18 juillet 1870), primauté et infaillibilité : texte sur Vatican.va ; voir l'article Concile Vatican I (1869-1870).
42Traduction Ignispedia du ch. 3 (d'après le texte latin de Vatican.va ; trad. Ignispedia).
43CEC 880-882 : collège uni à son chef, pouvoir plénier, suprême, immédiat, universel du Pontife romain.
44Les quatre raisons : synthèse d'après J. de Torquemada, Summa de Ecclesia (1449) ; Execrabilis (1460) ; Vatican I (1870) ; réflexion propre à la ligne Ignispedia.
45Mt 16, 18 ; Jn 21, 15-17 ; Lc 22, 32 : textes fondateurs de la primauté.
46Primauté d'institution divine : Vatican I, Pastor aeternus, préambule et ch. 1-3 ; CEC 880-881.
47Concile sans pape, partie pour le tout : J. de Torquemada, Summa, cité ; F. Oakley, cité.
48Radicalisation minoritaire de Bâle : « Council of Basle », art. cité ; P. Schaff, t. VI, cité.
49Paraphrase de l'argument de Pie II contre l'appel au futur concile, d'après la doctrine condamnée par Execrabilis (18 janvier 1460) ; « Appeal to a Future Council », art. cité.
50Mt 7, 16 : critère des fruits appliqué à Bâle.
51De la promesse d'unité au schisme de Félix V (1439-1449) : « Council of Basle », art. cité.
52Quatre Articles (1682), 2ᵉ article, Bossuet rédacteur : voir Le gallicanisme.
53Fébroniens, vieux-catholiques : contextes distincts, étiquette à manier avec nuance ; F. Oakley, cité (épilogue sur la tradition conciliariste 1682-1870).
54Demander un concile n'est pas être conciliariste : distinction doctrinale propre à la ligne Ignispedia.
55L'exception et la règle : réflexion propre à la ligne Ignispedia, appuyée sur B. Tierney et F. Oakley, cités.
56Vingt-et-un conciles vénérés, idéologie refusée : Vatican I et CEC 880-884 ; ligne Ignispedia.
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