Pape Innocent VI (Innocentius VI), de son nom de baptême Étienne Aubert, est élu le 18 décembre 1352 et meurt le 12 septembre 1362. Cinquième des papes d'Avignon, ce juriste limousin succède au fastueux Clément VI et inverse radicalement son style : austérité, économies, réforme de la cour, rappel des évêques dans leurs diocèses. Là où son prédécesseur incarnait le luxe princier, Innocent VI incarne le redressement.[1][2]
Son pontificat est dominé par deux gestes de fond. Le premier est doctrinal : à peine élu, il annule la « capitulation électorale » que les cardinaux avaient signée avant le conclave pour brider le futur pape, parce qu'elle limitait « le pouvoir pontifical conféré par Dieu ». C'est l'une des affirmations les plus nettes du Moyen Âge tardif sur la plénitude du pouvoir (plenitudo potestatis) : la papauté n'est pas une monarchie contrôlée par le collège des cardinaux, elle est d'institution divine.[3][4] Le second est politique et spirituel : il envoie en Italie le cardinal Gil Albornoz, qui reconquiert les États pontificaux et rend de nouveau possible — pour la première fois depuis un demi-siècle — le retour du pape à Rome.[5][6]
Diplomate prudent, Innocent VI fait couronner empereur Charles IV (1355), contribue de façon décisive au traité de Brétigny (1360) qui suspend la guerre de Cent Ans, et fait fortifier Avignon contre les bandes de routiers qui rançonnent la Provence.[7][8] Pendant ce temps, des voix prophétiques — sainte Brigitte de Suède, le poète Pétrarque — somment la papauté de quitter la « Babylone » du Rhône pour revenir au tombeau de Pierre.[9][10]
L'histoire a retenu de lui un jugement rare pour un pape d'Avignon : il fut « l'un des meilleurs » de la lignée. Sa leçon est limpide pour la théologie catholique : après un pontife mondain, la Providence suscite un réformateur ; et le dépôt de la foi, comme la plénitude de l'autorité de Pierre, ne dépendent ni du faste ni de l'humeur des hommes.[11][12]
Pourquoi Innocent VI est-il un pape décisif ?
Le pape qui défendit la plénitude du pouvoir pontifical
L'acte le plus important d'Innocent VI n'est pas une bulle dogmatique solennelle : c'est un refus. Avant d'entrer en conclave, les cardinaux avaient rédigé un pacte — la première capitulation électorale certaine de l'histoire — par lequel chacun s'engageait, s'il était élu, à partager pouvoir et revenus avec le Sacré Collège et à se soumettre à son contrôle.[13][14] Élu, Étienne Aubert l'accepta d'abord « en tant qu'il n'était pas contraire au droit de l'Église », puis le déclara « illégal et nul ».[15] La raison qu'il donne touche au cœur de l'ecclésiologie catholique : un tel pacte amputerait le pouvoir que le pape tient non du collège, mais du Christ. C'est ce point — et non l'anecdote de cour — qui fait d'Innocent VI un pape décisif.
Le pape qui rendit possible le retour à Rome
Depuis Clément V (1305), la papauté résidait à Avignon, et les États pontificaux d'Italie, livrés aux tyrans locaux et aux cités rebelles, échappaient à toute autorité. Tant que Rome et le Patrimoine de Saint-Pierre restaient hors de contrôle, aucun retour n'était possible. Innocent VI comprit que le préalable du retour n'était pas un vœu pieux, mais une reconquête. En confiant cette tâche au cardinal Albornoz, il prépara concrètement le retour que réaliseront ses successeurs Urbain V (1367) et Grégoire XI (1377).[16][17]
Le pape réformateur après le pape Magnifique
Le contraste avec Clément VI est saisissant et voulu. Le « pape Magnifique » avait fait d'Avignon une cour princière, mécène et dispendieuse ; Innocent VI congédia le luxe, réduisit le personnel, vendit des œuvres d'art pour payer la guerre d'Italie, et surtout renvoya les prélats résider dans leurs églises, sous peine d'excommunication.[18][19] Deux siècles avant le concile de Trente, ce juriste austère met le doigt sur les deux plaies qui rongent le clergé : l'absentéisme et le cumul des bénéfices. Sa réforme est partielle, mais elle annonce le grand redressement tridentin.
Étienne Aubert avant la tiare
Un fils de la petite noblesse limousine
Étienne Aubert naît vers 1282 au hameau des Monts, dans la paroisse de Beyssac, au cœur du bas-Limousin (actuelle Corrèze), dans une famille de petite aristocratie ; son père se nomme Adhémar Aubert.[20][21] Comme son prédécesseur Clément VI et plusieurs papes d'Avignon, il est limousin : sous les Valois, cette province fournit à l'Église une remarquable pépinière de juristes et de prélats. Rien dans sa naissance ne le destinait à la tiare ; tout viendra du droit et du mérite.
Le juriste et le juge de Toulouse
À la différence de Clément VI, théologien de Paris, Étienne Aubert est un homme de droit. Il étudie à l'Université de Toulouse, y obtient son doctorat, puis y enseigne le droit civil.[22][23] Avocat à Limoges, il devient juge-mage de Toulouse, l'une des plus hautes charges judiciaires du Languedoc royal. Cette formation juridique marquera tout son pontificat : sa défense de la plenitudo potestatis, ses Constitutions pour les États pontificaux, sa rigueur administrative sont d'abord l'œuvre d'un canoniste rompu au gouvernement.
Évêque, cardinal, Grand Pénitencier
L'ascension est rapide. Il est nommé évêque de Noyon le 23 janvier 1338, transféré à Clermont en 1340, puis créé cardinal-prêtre des Saints-Jean-et-Paul par Clément VI le 20 septembre 1342.[24][25] En février 1352, il devient cardinal-évêque d'Ostie — le premier rang du Sacré Collège — et Grand Pénitencier de l'Église romaine, charge qui gouverne le for interne et les absolutions réservées.[26] Au moment de la mort de Clément VI, il est donc l'un des hommes les plus puissants de la curie.
L'élection de 1352 et la capitulation électorale
Un conclave bref et une élection inattendue
À la mort de Clément VI, le 6 décembre 1352, le conclave s'ouvre à Avignon. Il est bref — deux jours — et aboutit le 18 décembre 1352 à l'élection d'Étienne Aubert, qui prend le nom d'Innocent VI.[27][28] Il est couronné le 30 décembre 1352 par le cardinal Gaillard de la Mothe.[29] Son élection doit beaucoup à un compromis : candidat de consensus, il n'était pas le favori déclaré.
La première capitulation électorale de l'histoire
Le conclave de 1352 occupe une place singulière dans l'histoire de l'Église : c'est là qu'apparaît la première capitulation électorale certaine. Inquiets du pouvoir grandissant du pape et des dépenses de la cour, les cardinaux signent, avant l'élection, un pacte qui aurait fait du pape un primus inter pares soumis au Collège.
| Clause de la capitulation de 1352 | Ce qu'elle imposait au futur pape |
|---|---|
| Plafond du Sacré Collège | Limiter le nombre de cardinaux à vingt |
| Création / déposition de cardinaux | Requérir l'accord des deux tiers du Collège |
| Levée de subsides | Soumise au vote des deux tiers |
| Décisions et politique pontificales | Droit de veto du Collège |
| Revenus de l'Église | Partage obligatoire avec les cardinaux |
Un tel texte transformait la monarchie pontificale en oligarchie.[30][31] Il préfigurait, soixante ans à l'avance, la crise conciliariste née du Grand Schisme d'Occident (1378), lorsque l'on prétendra soumettre le pape à un concile.
L'annulation : la papauté n'est pas une monarchie des cardinaux
Une fois élu, Innocent VI tranche. Par un acte du 6 juillet 1353, il déclare le pacte nul et non avenu, pour deux motifs : il viole la législation de Grégoire X (IIᵉ concile de Lyon, 1274) qui réserve le conclave à la seule élection du pape, et surtout il ampute un pouvoir d'institution divine.[32][33] La formule rapportée par les historiens de l'Église est restée célèbre :
« Innocent VI déclara le pacte illégal et nul, parce qu'il contenait une limitation du pouvoir pontifical conféré par Dieu. » — The Catholic Encyclopedia, article « Pope Innocent VI », 1910[34]
Le geste n'est pas une simple manœuvre de pouvoir. Il défend une vérité que Vatican I formulera dogmatiquement cinq siècles plus tard : la primauté de Pierre est de droit divin, et le pape exerce sur l'Église entière un pouvoir plein, suprême et universel, qu'il ne tient pas d'une délégation des hommes.
« Le Pontife romain, en raison de sa charge de Vicaire du Christ et de pasteur de toute l'Église, possède sur elle un pouvoir plénier, suprême et universel, qu'il peut toujours exercer librement. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 882[35]
Innocent VI, juriste, voyait clairement ce qu'un Sacré Collège trop puissant ferait de la papauté : une assemblée d'actionnaires. Il refusa. C'est, dans l'ordre de la doctrine, son acte le plus durable.
La grande réforme de la cour d'Avignon
La fin du faste
Le nouveau pape renverse le décor. Il réduit le personnel de la chapelle pontificale, congédie une partie des courtisans, vend des objets précieux et des œuvres d'art pour financer la guerre d'Italie et les secours après la peste.[36][37] Le retour à la sobriété est tel que certains, habitués à la générosité de Clément VI, le trouvent avare. En réalité, il rétablit l'équilibre d'un Trésor exsangue.
La résidence des pasteurs et la fin du cumul des bénéfices
La réforme la plus profonde vise le clergé lui-même. Innocent VI ordonne aux prélats et bénéficiers de regagner leurs églises, sous peine d'excommunication ; il abolit les réserves, désapprouve les cumuls de bénéfices et fixe des revenus déterminés aux auditeurs de la Rote pour couper court à la vénalité.[38][39] Ce sont exactement les abus — absentéisme, pluralisme, simonie larvée — que dénoncera deux siècles plus tard le concile de Trente. Le pape d'Avignon les attaque avec les moyens du droit.
Fondations et soutien aux études
Loin d'être un simple gestionnaire, Innocent VI fonde et dote. En 1359, il établit à Toulouse le collège Saint-Martial pour les clercs pauvres ; en 1360, il dote l'Université de Bologne d'une faculté de théologie.[40] Il encourage la réforme des ordres mendiants et soutient les efforts de retour à l'observance. Le juriste avait compris qu'une Église se réforme aussi par l'école et par la formation de son clergé.
La reconquête des États pontificaux : le cardinal Albornoz
Pourquoi reconquérir l'Italie ?
Le retour du pape à Rome était impossible tant que le Patrimoine de Saint-Pierre demeurait aux mains de seigneurs et de cités insoumises : Giovanni di Vico à Viterbe, les Malatesta à Rimini, les Ordelaffi à Forlì, les Visconti pesant sur la Romagne. Innocent VI fait du rétablissement de l'autorité pontificale en Italie la condition concrète de tout retour. Le 30 juin 1353, il nomme légat un cardinal espagnol d'exception, ancien archevêque de Tolède et homme de guerre : Gil Álvarez Carrillo de Albornoz.[41][42]
Les campagnes d'Albornoz
À la tête d'une petite armée de mercenaires et jouant des rivalités locales, Albornoz reconquiert méthodiquement les terres de l'Église. Le tableau ci-dessous récapitule les étapes majeures de cette reconquête, qui s'étend de 1354 à 1360.
| Date | Étape de la reconquête |
|---|---|
| 5 juin 1354 | Traité de Montefiascone : soumission de Giovanni di Vico, restitution de Viterbe |
| 1355 | Pacification de la Marche d'Ancône (accord avec Galeotto Malatesta) |
| 23 juin 1357 | Prise de Cesena |
| 29 avril 1357 | Promulgation des Constitutions égidiennes à Fano |
| 1359-1360 | Soumission de Forlì (Ordelaffi) et entrée dans Bologne (mars 1360) |
En quelques années, l'Italie pontificale repasse sous l'autorité du Saint-Siège.[43][44] Albornoz, brièvement rappelé en 1357 puis renvoyé en Italie, achève l'œuvre : c'est lui qui, plus qu'aucun autre, rend matériellement possible le retour de la papauté.
Les Constitutions égidiennes (1357)
Le 29 avril 1357, à Fano, Albornoz promulgue les Constitutiones Sanctæ Matris Ecclesiæ, dites Constitutions égidiennes. Elles remplacent la mosaïque des coutumes locales par un code uniforme de droit administratif pour l'ensemble des États pontificaux.[45][46] Leur solidité est telle qu'elles resteront le droit fondamental des États de l'Église jusqu'en 1816 — près de cinq siècles. Là encore, l'empreinte du pape juriste est manifeste : la reconquête n'est pas seulement militaire, elle est législative.
Cola di Rienzo, le tribun
L'épisode le plus dramatique de cette reconquête est celui de Cola di Rienzo, l'ancien tribun de Rome qui avait rêvé d'y restaurer la république antique. Excommunié et emprisonné sous Clément VI, il est libéré, absous et renvoyé à Rome avec Albornoz pour y servir l'autorité pontificale.[47][48] Devenu sénateur, il sombre vite dans la violence et la démesure : il est massacré par la foule romaine le 8 octobre 1354. Innocent VI avait misé sur lui ; l'aventure tourne court, mais Rome n'en revient pas moins, peu à peu, dans le giron de l'Église.
Le pape et les puissances de la chrétienté
Charles IV, l'Empire et la Bulle d'or
En décembre 1354, Innocent VI autorise Charles IV de Luxembourg à descendre en Italie. Le 5 avril 1355, jour de Pâques, le cardinal Pierre Bertrand de Colombier, légat du pape, couronne Charles IV empereur à Rome ; l'empereur, comme convenu, quitte la ville le jour même pour ne pas y semer le trouble.[49][50] Mais en 1356, la Bulle d'or — loi fondamentale de l'Empire qui règle l'élection impériale par les sept princes-électeurs — omet toute mention de la confirmation pontificale. Innocent VI proteste, sans pouvoir l'empêcher.[51][52] L'Empire s'émancipe de la tutelle romaine ; le pape juriste enregistre, impuissant, un tournant de l'histoire constitutionnelle de l'Occident.
Arbitre de la guerre de Cent Ans : le traité de Brétigny (1360)
Après le désastre français de Poitiers (1356) et la capture du roi Jean le Bon, c'est en grande partie grâce aux efforts diplomatiques d'Innocent VI que se conclut le traité de Brétigny, le 8 mai 1360, entre la France et l'Angleterre.[53][54] Le pape d'Avignon joue ici pleinement son rôle de père commun de la chrétienté : au-dessus des couronnes, il travaille à la paix. La trêve sera fragile, mais elle suspend pour un temps la saignée de la guerre de Cent Ans.
Les Grandes Compagnies et les remparts d'Avignon
La paix entre rois a un effet pervers : elle libère les mercenaires. Désœuvrées, les Grandes Compagnies de routiers ravagent la Provence. En 1357, Arnaud de Cervole, dit « l'Archiprêtre », menace Avignon même ; en 1360, d'autres bandes s'emparent de Pont-Saint-Esprit, à quelques lieues de la cité pontificale.[55][56] Innocent VI réagit en homme de gouvernement : il fait fortifier Avignon et le Comtat Venaissin, dressant les puissants remparts qui ceignent encore aujourd'hui la vieille ville. Quand la force ne suffit pas, il paie rançon ou fait prêcher la croisade contre les pillards.[57]
L'offre d'union de Byzance
Pressé par l'avance turque, l'empereur byzantin Jean V Paléologue propose à Innocent VI de réunir l'Église grecque à Rome en échange d'un secours militaire. Le pape, prudent, ne donne pas suite : l'expérience des unions de circonstance, conclues sous la contrainte politique et désavouées ensuite par le clergé grec, invitait à la réserve.[58] L'épisode dit la lucidité d'un canoniste qui distingue l'union vraie de l'union diplomatique.
Le cri du retour à Rome : Brigitte de Suède et Pétrarque
Sainte Brigitte de Suède
Pendant qu'Innocent VI gouverne depuis le Rhône, une grande mystique du Nord, sainte Brigitte de Suède (1303-1373), installée à Rome depuis 1349, multiplie les révélations où elle somme les papes d'Avignon de revenir au tombeau de Pierre et de réformer l'Église. Ses messages s'adressent successivement à Innocent VI, à Urbain V et à Grégoire XI.[59][60] La voyante suédoise, comme le fera plus tard sainte Catherine de Sienne, incarne la conscience prophétique de la chrétienté : le pape, lui répète-t-elle, doit cesser de gouverner l'Église en exil.
Pétrarque et la « Babylone de l'Occident »
L'humaniste Pétrarque, qui a longtemps vécu à Avignon, n'a pas la douceur de la sainte. Dans ses Lettres sans titre (Liber sine nomine) et dans les célèbres « sonnets babyloniens » du Canzoniere (CXXXVI-CXXXVIII), il fustige la cour pontificale comme la nouvelle Babylone, foyer de tous les vices, et appelle de ses vœux le retour à Rome.[61][62]
« Fontaine de douleur, demeure de colère, école d'erreurs et temple d'hérésie ; jadis Rome, aujourd'hui Babylone fausse et perverse, pour qui l'on pleure et l'on soupire tant. » — Pétrarque, Canzoniere, sonnet CXXXVIII[63]
Ses invectives relèvent de la polémique morale et doivent être lues avec recul : Avignon n'était pas l'enfer qu'il décrit. Mais, jointe à la voix de Brigitte, sa plainte dit une vérité que le pape réformateur ne pouvait ignorer : le provisoire avignonnais durait trop.
Rigueur doctrinale : Fraticelli et Jean de Roquetaillade
Pape juriste, Innocent VI veille aussi sur la foi. Il poursuit les Fraticelli, ces franciscains dissidents qui, au nom d'une pauvreté absolue, rejetaient l'autorité de l'Église et versaient dans l'illuminisme ; plusieurs sont emprisonnés, certains condamnés.[64][65] Le franciscain visionnaire Jean de Roquetaillade (Johannes de Rupescissa), prophète de l'ère nouvelle et auteur d'écrits apocalyptiques, est maintenu en prison à Avignon, où le pape le fait surveiller et examiner sans le condamner à mort.[66][67] La fermeté d'Innocent VI illustre l'équilibre catholique : l'Église accueille le charisme authentique, mais discerne et contient l'enthousiasme prophétique quand il dérive vers la révolte ou l'erreur.
Mort, chartreuse et tombeau
La peste de 1361
En 1361, la peste frappe de nouveau Avignon. L'épidémie emporte neuf cardinaux et de nombreux fonctionnaires de la cour, privant le pape vieillissant de ses meilleurs conseillers.[68] Atteint de la goutte, usé par dix ans de gouvernement et de guerres, Innocent VI entre dans ses derniers mois.
La chartreuse du Val-de-Bénédiction
Dès le 2 juin 1356, Innocent VI avait fondé, à Villeneuve-lès-Avignon, sur l'autre rive du Rhône, une chartreuse dédiée à saint Jean-Baptiste, qui prendra le nom de Notre-Dame-du-Val-de-Bénédiction.[69][70] Ce choix d'un ordre voué au silence et à la contemplation dit, mieux qu'aucun discours, la part profonde de cet homme de droit : il voulut reposer non dans une basilique de prestige, mais auprès des moines les plus austères de la chrétienté.
Le tombeau gothique
Innocent VI meurt le 12 septembre 1362 à Avignon et est inhumé dans sa chartreuse. Son tombeau de marbre, surmonté d'un gisant et d'un dais gothique finement ouvragé — attribué à Thomas de Tournon et Barthélemy Cavailler —, est l'un des chefs-d'œuvre de la sculpture funéraire du XIVᵉ siècle ; profané puis restauré, il subsiste aujourd'hui dans l'église de la chartreuse.[71][72]
Ce que révèle ce pontificat
Innocent VI offre le portrait inversé de son prédécesseur. Là où Clément VI fut le pape du faste, des arts et du népotisme brillant, Innocent VI fut le pape de l'austérité, du droit et de la réforme. Que l'Église ait pu passer, en un seul conclave, du « Magnifique » au réformateur, dit une vérité de fond : la fonction de Pierre ne dépend pas du tempérament de l'homme, et la Providence sait susciter, après les pontificats de prestige, ceux du redressement.[73][74]
Son acte le plus durable n'est pourtant ni la reconquête d'Albornoz ni le traité de Brétigny : c'est son refus de la capitulation des cardinaux. En affirmant que la plénitude du pouvoir pontifical est de droit divin et non de concession humaine, ce juriste limousin a tenu, soixante ans avant le Grand Schisme et le conciliarisme, la ligne que Vatican I définira solennellement.
« Malgré son népotisme, Innocent VI compte parmi les meilleurs des papes d'Avignon. » — The Catholic Encyclopedia, article « Pope Innocent VI », 1910[75]
Tel est le paradoxe heureux de ce pontificat : un homme sans éclat ni génie propre, mais un serviteur fidèle de la fonction, qui laissa l'Église plus saine, ses États reconquis et la route de Rome enfin ouverte pour ses successeurs.
Chronologie
- vers 1282Naissance d'Étienne Aubert
Au hameau des Monts, paroisse de Beyssac, dans le bas-Limousin (Corrèze).
- années 1320-1330Juriste et juge à Toulouse
Docteur en droit, professeur de droit civil, avocat à Limoges puis juge-mage de Toulouse.
- 23 janvier 1338Évêque de Noyon
Premier siège épiscopal, avant le transfert à Clermont en 1340.
- 20 septembre 1342Cardinal
Créé cardinal-prêtre des Saints-Jean-et-Paul par Clément VI.
- février 1352Cardinal d'Ostie et Grand Pénitencier
Au premier rang du Sacré Collège à la veille du conclave.
- 18 décembre 1352Élu pape Innocent VI
Couronné le 30 décembre 1352, cinquième pape d'Avignon.
- 6 juillet 1353Annulation de la capitulation électorale
Défense de la plénitude du pouvoir pontifical contre l'oligarchie des cardinaux.
- 30 juin 1353Albornoz légat en Italie
Début de la reconquête des États pontificaux.
- 5 avril 1355Couronnement de Charles IV
L'empereur est couronné à Rome par le légat du pape, puis quitte la ville.
- 29 avril 1357Constitutions égidiennes
Code de droit des États pontificaux, en vigueur jusqu'en 1816.
- 8 mai 1360Traité de Brétigny
Paix entre la France et l'Angleterre, obtenue avec l'aide du pape.
- 1361Retour de la peste
Neuf cardinaux et de nombreux curiaux emportés à Avignon.
- 12 septembre 1362Mort d'Innocent VI
Inhumé à la chartreuse du Val-de-Bénédiction, à Villeneuve-lès-Avignon.
Pour aller plus loin
- Pape Clément VI (1342-1352) — le « pape Magnifique », prédécesseur fastueux dont Innocent VI inversa le style.
- Bienheureux Urbain V (1362-1370) — le successeur qui, fort de la reconquête d'Albornoz, ramena brièvement la papauté à Rome.
- La papauté d'Avignon (1309-1377) — le grand dossier des sept papes du Rhône.
- Le Grand Schisme d'Occident (1378-1417) — la crise et le conciliarisme qu'annonçait la capitulation de 1352.
- Le concile de Trente (1545-1563) — la grande réforme du clergé qu'anticipait la lutte d'Innocent VI contre l'absentéisme et le cumul des bénéfices.
- Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) — la voix prophétique qui, après Brigitte de Suède, obtiendra le retour définitif à Rome.
Article Ignispedia — catégorie Histoire de l'Église, série « Les papes ». Sourcing : Saint-Siège, Catholic Encyclopedia (1910), Encyclopædia Britannica, Enciclopedia dei Papi (Treccani), Guillaume Mollat (1965), Bernard Guillemain (1962), Constitutions égidiennes (1357), Catéchisme de l'Église catholique, Révélations de sainte Brigitte de Suède, Canzoniere de Pétrarque.
Notes et références
Saint-Siège, liste officielle des souverains pontifes, notice « Innocentius VI (Étienne Aubert) » : juriste limousin, évêque de Noyon puis de Clermont, cardinal en 1342, cardinal-évêque d'Ostie, élu en 1352, cinquième pape d'Avignon, mort en 1362. Vatican.va.
1The Catholic Encyclopedia, vol. 8, Robert Appleton Company, New York, 1910, article « Pope Innocent VI » (Étienne Aubert), repris par New Advent : naissance à Mont (diocèse de Limoges), professeur de droit civil à Toulouse, évêque de Noyon (1338) et de Clermont (1340), cardinal (1342), cardinal-évêque d'Ostie et Grand Pénitencier (1352), élection du 18 décembre 1352, première capitulation électorale acceptée puis déclarée « illégale et nulle, parce qu'elle contenait une limitation du pouvoir pontifical conféré par Dieu », rappel des prélats dans leurs sièges sous peine d'excommunication, abolition des réserves et désapprobation des cumuls, légation d'Albornoz, couronnement de Charles IV (Pâques 1355) et protestation contre la Bulle d'or, traité de Brétigny (1360), fortification d'Avignon contre les routiers, jugement « parmi les meilleurs des papes d'Avignon », mort le 12 septembre 1362. URL : https://www.newadvent.org/cathen/08018b.htm. Texte original : « declared the pact illegal and null, because it contained a limitation of the Divinely conferred papal power ».
2 3 11 15 18 26 32 34 38 50 51 57 73 75« 1352 papal conclave », notice historique de référence (d'après les actes du conclave d'Avignon de décembre 1352) : déroulement bref du conclave, rédaction par les cardinaux de la première capitulation électorale certaine de l'histoire (limitation du Sacré Collège à vingt membres, partage des revenus, droit de regard sur les décisions pontificales), élection d'Étienne Aubert le 18 décembre 1352, annulation de la capitulation par Innocent VI le 6 juillet 1353 au nom de la législation conciliaire sur les conclaves et de la plénitude du pouvoir pontifical.
4 13 27 31 33Enciclopedia dei Papi, « Innocenzo VI », Istituto della Enciclopedia Italiana (Treccani), Rome, 2000 : notice biographique de référence — naissance vers 1282 aux Monts (Corrèze), études et doctorat de droit à Toulouse, évêché de Noyon (1338) puis Clermont (1340), cardinalat des Saints-Jean-et-Paul (20 septembre 1342), Ostie (13 février 1352), élection du 18 décembre 1352, couronnement du 30 décembre, annulation de la capitulation le 6 juillet 1353, réforme de la curie, légation d'Albornoz (30 juin 1353) — traité de Montefiascone (5 juin 1354), pacification de la Marche (1355), prise de Cesena (1357), Constitutions égidiennes de Fano (1357) —, mort de Cola di Rienzo (8 octobre 1354), couronnement de Charles IV (5 avril 1355) par le cardinal Pierre Bertrand de Colombier, Bulle d'or de 1356, traité de Brétigny (8 mai 1360), Grandes Compagnies et fortification d'Avignon, collège Saint-Martial de Toulouse (1359) et faculté de théologie de Bologne (1360), répression des Fraticelli et de Jean de Roquetaillade, chartreuse du Val-de-Bénédiction (fondée le 2 juin 1356), peste de 1361 (neuf cardinaux morts), mort du 12 septembre 1362, tombeau attribué à Thomas de Tournon et Barthélemy Cavailler. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/innocenzo-vi_(Enciclopedia-dei-Papi)/.
5 8 16 20 22 25 28 36 40 42 44 47 49 52 55 64 67 68 69 71Encyclopædia Britannica, article « Innocent VI (pope) » : Étienne Aubert, professeur de droit civil à Toulouse, évêque de Noyon (1338) et de Clermont (1340), cardinal-prêtre (1342), cardinal-évêque d'Ostie (1352), élu le 18 décembre 1352, révocation de la capitulation des cardinaux, réformes cléricales et monastiques, légation d'Albornoz pour restaurer l'ordre dans les États pontificaux, libération de Cola di Rienzo, couronnement de Charles IV (1355), rôle décisif dans le traité de Brétigny (1360), mort le 12 septembre 1362 sans avoir pu rentrer à Rome. URL : https://www.britannica.com/biography/Innocent-VI.
6 23 37 48 53Guillaume Mollat, Les papes d'Avignon (1305-1378), 10ᵉ éd., Letouzey et Ané, Paris, 1965 : synthèse classique sur la papauté avignonnaise — réformes d'Innocent VI, austérité et redressement financier après Clément VI, reconquête des États pontificaux par Albornoz, politique impériale, médiation dans la guerre de Cent Ans, Grandes Compagnies et fortification d'Avignon.
7 19 39 54 56 74Sainte Brigitte de Suède, Revelationes caelestes (Révélations célestes), livres III-IV, vers 1350-1370 : la mystique, installée à Rome à partir de 1349, adresse aux papes d'Avignon — dont Innocent VI — des messages prophétiques les pressant de réformer l'Église et de revenir au siège de Pierre. Ses révélations seront examinées et globalement reconnues par l'Église ; Brigitte est canonisée en 1391 par Boniface IX.
9 59Pétrarque (Francesco Petrarca), Liber sine nomine (Lettres sans titre), milieu du XIVᵉ siècle : recueil d'invectives contre la cour pontificale d'Avignon, désignée comme la nouvelle Babylone de l'Occident, écrit par un humaniste qui y avait longtemps résidé. Les formules les plus violentes relèvent de la polémique morale et doivent être lues avec recul.
10 61Catéchisme de l'Église catholique, § 882 : « Le Pontife romain, en raison de sa charge de Vicaire du Christ et de pasteur de toute l'Église, possède sur elle un pouvoir plénier, suprême et universel, qu'il peut toujours exercer librement. » Le paragraphe cite le concile Vatican II, Lumen gentium, n° 22, lui-même en continuité avec la constitution Pastor aeternus du premier concile du Vatican (1870) sur la primauté de droit divin du successeur de Pierre.
12 35« Electoral capitulation » et « Conclave capitulation », notices de référence : définition de la capitulation électorale comme pacte limitant par avance les pouvoirs de l'élu ; le conclave de 1352 marque la première capitulation pontificale attestée ; énumération des clauses (plafond du Collège à vingt cardinaux, vote des deux tiers pour la création de cardinaux et la levée de subsides, partage des revenus de l'Église, droit de veto du Collège).
14 30The Catholic Encyclopedia, vol. 6, 1907, article « Gil Álvarez Carillo de Albornoz », repris par New Advent : cardinal espagnol, ancien archevêque de Tolède et homme de guerre, nommé légat en Italie par Innocent VI en 1353, reconquête des États pontificaux (Viterbe, Marche d'Ancône, Romagne), promulgation des Constitutions égidiennes (1357), fondateur du Collège d'Espagne de Bologne. URL : https://www.newadvent.org/cathen/06558a.htm.
17 41 43 46Wikipédia (français), article « Innocent VI » : Étienne Aubert né vers 1282 au hameau des Monts à Beyssac (Corrèze), fils d'Adhémar Aubert, docteur en droit de Toulouse, juge-mage de Toulouse, évêque de Noyon (23 janvier 1338) puis de Clermont (1340), cardinal (1342), cardinal-évêque d'Ostie (1352), élection du 18 décembre 1352, couronnement du 30 décembre par Gaillard de la Mothe, annulation de la capitulation, réformes, légation d'Albornoz, couronnement de Charles IV (1355), traité de Brétigny (1360), fortification d'Avignon, refus de l'union proposée par Jean V Paléologue, répression des Fraticelli et emprisonnement de Jean de Roquetaillade, fondation de la chartreuse du Val-de-Bénédiction (1356), mort le 12 septembre 1362 et tombeau à Villeneuve-lès-Avignon.
21 24 29 58 65 66 70 72Constitutiones Sanctæ Matris Ecclesiæ (Constitutions égidiennes), promulguées par le cardinal Gil Albornoz à Fano le 29 avril 1357 : code uniforme de droit administratif pour l'ensemble des États pontificaux, remplaçant les coutumes locales ; demeurées le droit fondamental des États de l'Église jusqu'en 1816.
45« Bridget of Sweden », notice biographique de référence : noble suédoise (1303-1373), fondatrice de l'ordre du Saint-Sauveur (Brigittines), établie à Rome dès 1349, auteur des Révélations, adressant des avertissements aux papes Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI pour qu'ils ramènent la papauté à Rome ; canonisée en 1391, co-patronne de l'Europe (proclamée par saint Jean-Paul II en 1999).
60Pétrarque (Francesco Petrarca), Canzoniere (Rerum vulgarium fragmenta), sonnets CXXXVI-CXXXVIII, dits « sonnets babyloniens », milieu du XIVᵉ siècle : dénonciation poétique de la curie d'Avignon assimilée à Babylone. Texte original du sonnet CXXXVIII : « Fontana di dolore, albergo d'ira, / scola d'errori, et templo d'heresia, / già Roma, or Babilonia falsa et ria, / per cui tanto si piange et si sospira. » Source : Canzoniere, it.wikisource.org (Rerum vulgarium fragmenta).
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