Pape Clément VI (Clemens VI), de son nom de baptême Pierre Roger, est élu pape le 7 mai 1342 et meurt le 6 décembre 1352. Quatrième des papes d'Avignon, ce moine bénédictin devenu l'un des plus brillants théologiens de l'Université de Paris incarne, plus qu'aucun autre, le faste de la cour pontificale d'Avignon : on l'a surnommé « Clément le Magnifique ».[1][2]
Son pontificat est celui des contrastes extrêmes. D'un côté, un goût du luxe, un mécénat princier, un népotisme massif et une fiscalité lourde qui ont nourri une légende noire et l'invective de Pétrarque contre la « Babylone de l'Occident ».[3][4] De l'autre, des actes de premier ordre : l'achat d'Avignon en 1348, qui fait de la ville une terre pleinement pontificale ; la protection courageuse des juifs pendant la peste noire, contre les pogroms et l'accusation d'empoisonnement des puits ; et surtout la bulle Unigenitus Dei Filius de 1343, énonciation magistérielle du « trésor des mérites » de l'Église — pierre angulaire de la doctrine des indulgences.[5][6]
Là est tout le paradoxe de ce pape mondain : un homme qui aime trop l'argent, les arts et sa parenté, mais qui, dans l'ordre de la foi, ne se trompe pas. Sa grande définition doctrinale sera opposée par le magistère, près de deux siècles plus tard, à Luther.[7][8] Pendant que l'Europe s'effondre sous la Grande Peste — qui emporte près d'un quart de sa propre cour —, c'est lui qui tient bon contre la panique et la haine.[9]
Comme pour son prédécesseur Clément V, le pontificat de Clément VI illustre une vérité de fond de la théologie catholique : l'indignité ou la mondanité d'un pape ne touche pas le dépôt de la foi. L'Esprit Saint préserve la fonction, non la vertu de l'homme.[10]
Pourquoi Clément VI est-il un pape décisif ?
Le pape qui a défini le trésor des mérites
Avant Clément VI, la pratique des indulgences existe, mais sa justification théologique restait diffuse. Avec la bulle Unigenitus Dei Filius du 27 janvier 1343, un pape énonce pour la première fois sous forme magistérielle la doctrine du « trésor de l'Église » : les mérites infinis du Christ, augmentés du surcroît des mérites de la Vierge et des saints, forment un trésor spirituel que le successeur de Pierre peut dispenser aux fidèles.[11][12] C'est le fondement doctrinal des indulgences et du jubilé. Que cette définition décisive vienne d'un pape par ailleurs critiqué pour sa mondanité est l'un des grands paradoxes de l'histoire de l'Église.
Le pape qui acheta Avignon
Depuis Clément V, la papauté résidait à Avignon sans en être propriétaire : la ville appartenait aux comtes de Provence, c'est-à-dire à la maison d'Anjou de Naples. Le 9 juin 1348, Clément VI achète Avignon à la reine Jeanne Ire de Naples pour 80 000 florins d'or.[13][14] Désormais, le pape est chez lui sur les bords du Rhône. L'achat scelle l'enracinement avignonnais et rend la cour pontificale plus indépendante — mais il rend aussi le « provisoire » plus durable, et éloigne d'autant le retour à Rome.
Le pape qui protégea les juifs contre la Peste
En 1348-1349, la peste noire ravage l'Europe et déchaîne contre les juifs des accusations délirantes : on les dit empoisonneurs de puits, et des communautés entières sont massacrées. Clément VI réagit par deux bulles qui condamnent les massacres, interdisent les conversions forcées, menacent d'excommunication les persécuteurs, et démontent l'accusation par le bon sens : la peste frappe aussi les régions sans juifs, et les juifs en meurent comme les chrétiens.[15][16] C'est l'un des plus beaux gestes moraux de la papauté médiévale, et il vient d'un pape réputé frivole.
Pierre Roger avant la tiare
Une famille de la petite noblesse limousine
Pierre Roger naît vers 1290-1291 au château de Maumont, dans la paroisse de Rosiers-d'Égletons, au cœur du bas-Limousin, dans une famille de petite aristocratie.[17][18] Rien, dans cette origine modeste, ne le destinait à la tiare : c'est par le mérite intellectuel, et non par la naissance, qu'il s'élèvera — trait qui distingue ce pontife de bien des prélats féodaux de son temps.
Le moine de La Chaise-Dieu
À dix ans, l'enfant est confié aux bénédictins de l'abbaye de La Chaise-Dieu, en Auvergne, où il fait profession.[19][20] Ce lien monastique le marquera toute sa vie : c'est dans cette abbaye, et non à Rome ni à Avignon, qu'il voudra reposer. La Chaise-Dieu n'est pas un détail biographique : c'est la matrice spirituelle d'un homme dont la carrière fut pourtant tout sauf monastique.
Le théologien de Paris
Envoyé à l'Université de Paris, Pierre Roger y étudie une quinzaine d'années et y conquiert une grande réputation. Il devient maître en théologie en 1323, puis provisor du collège de Sorbonne.[21][22] C'est un point capital : à la différence de Clément V, qui était un juriste, Clément VI est un théologien de formation, orateur réputé dont plusieurs sermons sont conservés. Cette compétence doctrinale explique l'autorité avec laquelle il définira, en pape, le trésor des mérites.[23]
Une ascension fulgurante : Arras, Sens, Rouen
La carrière de Pierre Roger est l'une des plus rapides du siècle. Abbé de Fécamp, il est nommé évêque d'Arras le 3 décembre 1328, et devient la même année chancelier de France au service du roi Philippe VI de Valois.[24][25] Il passe ensuite au siège archiépiscopal de Sens (24 novembre 1329), puis à celui de Rouen (14 décembre 1330) — le plus riche de l'Église de France. Homme de cour autant qu'homme d'Église, il est l'un des conseillers les plus écoutés de la couronne capétienne.
Le cardinal de 1338
Le 15 décembre 1338, le pape Benoît XII le crée cardinal-prêtre du titre des Saints-Nérée-et-Achillée.[26][27] Le théologien limousin entre ainsi dans le Sacré Collège au sommet de sa réputation. À la mort de Benoît XII, en avril 1342, il apparaît comme le candidat naturel : éloquent, diplomate, proche de la France, et assez habile pour rallier toutes les sensibilités.
L'élection de 1342 et le « pape Magnifique »
Une élection rapide et unanime
Contrairement aux interminables conclaves du siècle, l'élection de 1342 est rapide. Pierre Roger est élu le 7 mai 1342, et couronné le 19 mai au couvent des Dominicains d'Avignon, sous le nom de Clément VI.[28][29] Le choix d'un théologien français, ancien chancelier du royaume, confirme l'orientation française de la papauté avignonnaise.
Un renversement de style après Benoît XII
Le contraste avec son prédécesseur est saisissant. Benoît XII, cistercien austère, avait mené une cour sobre et réformatrice. Clément VI, lui, ouvre toutes grandes les portes du luxe : banquets somptueux, libéralités sans compter, mécénat d'artistes et de lettrés.[30][31] La tradition lui prête une maxime qui résume son tempérament de prince généreux : nul visiteur, disait-on, ne devait quitter sa présence mécontent — formule rapportée par les chroniqueurs et reprise par les historiens de la cour d'Avignon, citée ici en paraphrase, faute de source exacte retrouvée.[32]
Cette générosité ostentatoire, qui lui valut le surnom de « Magnifique », fut aussi la source de ses pires critiques : fiscalité écrasante, vente de bénéfices, népotisme. Le pape théologien fut un piètre gestionnaire des finances et de l'opinion.
Une cour fastueuse : le Palais Neuf et les arts
Le « Palais Neuf » d'Avignon
C'est sous Clément VI qu'Avignon devient une véritable capitale princière. À partir de 1342, le pape fait édifier le « Palais Neuf », qui complète le palais austère de Benoît XII et donne au Palais des Papes sa silhouette monumentale.[33][34] Les comptes pontificaux montrent l'ampleur de l'effort : une part considérable des dépenses passe dans les constructions et les décors.
Matteo Giovannetti et les fresques
Pour orner ses appartements, Clément VI appelle le peintre Matteo Giovannetti, de Viterbe, qui couvre de fresques la chapelle Saint-Martial, la chapelle Saint-Jean et la célèbre « chambre du Cerf », chef-d'œuvre de la peinture de cour du XIVe siècle.[35] Avignon attire poètes, juristes, musiciens et savants : la cour pontificale devient l'un des grands foyers culturels de l'Europe.
Avignon, « Babylone de l'Occident »
Ce faste a son revers. Pétrarque, qui vécut à Avignon, a laissé contre la cour pontificale des pages d'une violence inouïe, dénonçant une nouvelle Babylone, sentine de tous les vices. En substance — paraphrase du motif, non citation littérale, faute de formulation française exacte retrouvée sur pièce — : Avignon y est dépeinte comme l'opprobre des nations, la plus impie des cités, où il n'y aurait plus ni piété, ni charité, ni foi.[36]
Il faut faire la part de l'exagération polémique : Pétrarque avait des griefs personnels, et la cour d'Avignon n'était pas seulement un lieu de vices. Mais le tableau dit assez la réputation mondaine que le pontificat de Clément VI a fixée sur la papauté avignonnaise.[37]
L'achat d'Avignon (9 juin 1348)
Une ville qui n'appartenait pas au pape
Tant qu'ils résidaient à Avignon, les papes y étaient en réalité des hôtes. La ville relevait du comté de Provence, fief de la maison angevine de Naples ; le Comtat Venaissin, autour de Carpentras, appartenait en revanche déjà au Saint-Siège depuis le XIIIe siècle.[38][39] Cette situation faisait du pape un souverain spirituel logé sur une terre qui n'était pas la sienne.
80 000 florins à la reine Jeanne
Le 9 juin 1348, Clément VI rachète la pleine souveraineté d'Avignon à Jeanne Ire, reine de Naples et comtesse de Provence, pour 80 000 florins d'or.[40][41] L'opération a été lue comme liée à la situation difficile de la reine, accusée du meurtre de son mari André de Hongrie et réfugiée un temps en Provence ; mais l'achat correspond surtout à une logique de long terme. Désormais, et jusqu'à la Révolution française, Avignon sera terre pontificale.
Le sens de l'opération
Acheter Avignon, ce n'était pas renoncer à Rome en droit ; c'était reconnaître en fait que le séjour rhodanien durerait. Le geste consolide la cour, la fiscalité et l'administration pontificales, mais il prolonge l'éloignement de Rome — éloignement qui ne prendra fin qu'en 1377, et dont la rançon sera le Grand Schisme d'Occident.[42]
La peste noire et la protection des juifs
Le fléau de 1348
En 1348, la peste noire atteint Avignon et y fait des ravages : selon les chroniqueurs, près d'un quart de la cour pontificale périt.[43] Clément VI ne fuit pas. Sur le conseil de son médecin Guy de Chauliac, il se calfeutre, fait entretenir de grands feux, mais demeure dans la ville et organise les secours.
Contre l'accusation d'empoisonnement des puits
La panique cherche des coupables. Dans toute l'Europe, on accuse les juifs d'empoisonner les puits et de propager le mal ; des communautés entières sont brûlées. Contre cette folie, Clément VI prend position avec une netteté rare. Sa bulle Quamvis perfidiam du 26 septembre 1348 — précédée d'un premier acte protecteur début juillet 1348 — interdit de tuer, blesser ou dépouiller les juifs, menace d'excommunication les persécuteurs, et réfute l'accusation par la raison :
« Comme la peste sévit aussi en des lieux où n'habite aucun juif, et qu'elle y frappe les juifs eux-mêmes comme les autres peuples, il est faux et impie de leur en imputer la cause. » — D'après la bulle Quamvis perfidiam de Clément VI, 26 septembre 1348[44]
La portée et les limites du geste
La protection pontificale n'a pas suffi à arrêter partout les massacres, en particulier dans l'Empire, où l'autorité du pape était faible.[45][46] Mais l'acte garde une valeur morale et doctrinale considérable : un pape a opposé la raison et la charité à la superstition meurtrière, et a réaffirmé la protection traditionnelle de l'Église envers les juifs, dans la ligne du Sicut Judaeis. Avignon devint d'ailleurs un refuge durable pour les « juifs du pape ».[47]
Le jubilé de 1350 et la bulle Unigenitus
Réduire l'intervalle du jubilé
Le premier grand jubilé avait été proclamé par Boniface VIII en 1300, avec une périodicité d'un siècle. Devant l'attente des fidèles, Clément VI décide de ramener l'intervalle à cinquante ans et proclame le jubilé de 1350.[48][49] Le pape ne se rend pas lui-même à Rome, mais y envoie des légats : malgré la peste récente, l'afflux des pèlerins est immense.
Unigenitus Dei Filius : le trésor des mérites
C'est pour fonder doctrinalement l'indulgence plénière de ce jubilé que Clément VI promulgue, le 27 janvier 1343, la bulle Unigenitus Dei Filius.[50][51] Le texte énonce que le Christ, par son sacrifice, a constitué pour l'Église un trésor — thesaurus — de mérites infinis, auquel s'ajoutent les mérites surabondants de la Vierge et des saints, et que ce trésor est confié à Pierre et à ses successeurs pour être dispensé aux fidèles. La bulle contient une formule théologique d'une grande profondeur sur la valeur infinie du sang du Christ :
« Une seule goutte de son sang, à cause de son union avec le Verbe, aurait suffi à racheter tout le genre humain. » — Clément VI, bulle Unigenitus Dei Filius, 27 janvier 1343[52]
Une définition reprise contre Luther
Cette définition n'est pas un détail d'érudition. Près de deux siècles plus tard, lorsque Martin Luther niera, dans ses thèses 56 à 58, que « le trésor de l'Église d'où le pape tire les indulgences » soit constitué des mérites du Christ et des saints, c'est la doctrine d'Unigenitus Dei Filius que le magistère lui opposera : dès octobre 1518, à Augsbourg, le cardinal Cajetan exige de Luther la rétractation sur ce point précis (thèse 58), puis la bulle Exsurge Domine de Léon X (1520) condamne l'erreur luthérienne.[53][54][55] Le pape mondain de 1343 avait, sans le savoir, armé l'Église contre la Réforme.
Le pape et l'Empire : Louis de Bavière et Charles IV
Le conflit avec Louis IV de Bavière
Comme ses prédécesseurs avignonnais, Clément VI hérite du long conflit entre la papauté et l'empereur Louis IV de Bavière, excommunié de longue date. Le pape maintient la fermeté contre l'empereur et soutient une candidature rivale au trône impérial.[56][57] La mort accidentelle de Louis, lors d'une chasse à l'ours près de Munich le 11 octobre 1347, dénoue la crise.
Charles IV de Luxembourg, candidat du pape
Clément VI fait élire, contre Louis, son ancien élève Charles IV de Luxembourg, roi des Romains le 11 juillet 1346.[58][59] L'opération illustre le poids politique de la papauté avignonnaise dans les affaires de l'Empire — mais aussi sa dépendance à l'égard des intérêts français, puisque Charles était proche de la cour de France.
Cola di Rienzo et le rêve romain
À Rome même, l'aventure de Cola di Rienzo, qui se proclame tribun et rêve de restaurer la grandeur antique, croise la politique pontificale : Clément VI le soutient d'abord, puis le condamne et l'excommunie quand son pouvoir tourne à la démesure.[60] L'épisode montre combien la Ville éternelle, livrée à l'anarchie en l'absence du pape, appelait un retour que Clément VI ne fit jamais.
Croisade, diplomatie et gouvernement de l'Église
La croisade de Smyrne (1344)
Clément VI n'oublie pas la défense de la chrétienté contre l'avancée turque. Il promeut une ligue navale qui, le 28 octobre 1344, s'empare du port de Smyrne, l'un des rares succès chrétiens en Orient au XIVe siècle.[61][62] Le pape soutiendra encore des projets d'union avec les Arméniens et les chrétiens d'Orient.
Arbitre de la guerre de Cent Ans
Au cœur de la guerre de Cent Ans, le pape français s'efforce de jouer les médiateurs entre Philippe VI et Édouard III d'Angleterre, et favorise la trêve de Malestroit (1343).[63] Mais son origine et ses sympathies françaises rendent sa médiation suspecte aux yeux des Anglais, et ses interventions en faveur des bénéfices réservés à la papauté provoquent en Angleterre une résistance qui aboutira au Statute of Provisors de 1351.[64]
La canonisation de saint Yves et la condamnation des flagellants
Le gouvernement de l'Église occupe aussi le pontificat. En 1347, Clément VI canonise Yves de Tréguier (Yves Hélory de Kermartin), le saint prêtre-juriste breton, futur patron des avocats.[65] Et lorsque la peste fait surgir le mouvement exalté des flagellants, qui parcourent l'Europe en se fouettant et en prétendant se passer de l'Église, le pape les condamne par la bulle Inter sollicitudines du 20 octobre 1349.[66] Le théologien savait distinguer la vraie pénitence de l'illuminisme collectif.
Le népotisme gascon… et limousin
Le grand péché du gouvernement de Clément VI fut le népotisme. Sur les vingt-cinq cardinaux qu'il créa, une douzaine étaient ses parents ; il combla sa famille de bénéfices, de terres et de dignités.[67][68] Son propre neveu, Pierre Roger de Beaufort, deviendra pape sous le nom de Grégoire XI — celui-là même qui, en 1377, ramènera enfin la papauté à Rome. Le népotisme de Clément VI, défaut bien réel, ne fut jamais une faute contre la foi : il toucha la discipline et le gouvernement, non la doctrine.
Un pape mondain, une fonction préservée
C'est là le sens profond de ce pontificat, et le point que l'apologétique catholique souligne à juste titre. Clément VI cumule les défauts personnels : goût du luxe, libéralités sans mesure, fiscalité lourde, népotisme, éloignement de Rome. Pourtant, aucune définition doctrinale erronée ne sort de son pontificat — au contraire, il apporte à l'Église une énonciation magistérielle reprise plus tard contre Luther, et il agit avec courage moral lorsque l'Europe sombre dans la haine antijuive.[69][70]
L'objection selon laquelle l'indignité d'un pape ruinerait l'autorité de l'Église se heurte ici à un cas d'école. La sainteté personnelle du pape n'est pas la condition de la vérité qu'il enseigne ; l'assistance de l'Esprit Saint garantit la fonction, c'est-à-dire la transmission fidèle de la foi, et non la perfection morale de l'homme.[71] Un pape peut être mondain, dépensier et entouré de ses neveux sans que cela touche d'un iota le dépôt révélé — exactement comme Clément V put céder au roi de France sur la forme sans rien définir de faux sur le fond.
Mort, sépulture et mémoire
La mort du 6 décembre 1352
Clément VI meurt à Avignon le 6 décembre 1352, après une courte maladie.[72][73] Fidèle à son abbaye d'origine, il avait demandé à reposer non à Avignon, mais à La Chaise-Dieu, dont il avait fait reconstruire magnifiquement l'abbatiale. Son corps y fut transféré au printemps 1353.
Le tombeau profané
Son tombeau de marbre, surmonté de son effigie couronnée de la tiare, fut l'un des plus beaux monuments funéraires du gothique. Mais, comme celui de Clément V à Uzeste, il fut profané par les protestants lors des guerres de Religion, en 1562 : les huguenots brisèrent le monument et brûlèrent les restes du pape.[74] L'abbatiale de La Chaise-Dieu conserve aujourd'hui encore le gisant restauré et la célèbre fresque de la Danse macabre.
La légende noire et l'histoire
L'historiographie a longtemps réduit Clément VI à sa caricature : le pape jouisseur, dépensier et népotiste de la « Babylone » avignonnaise. Les travaux modernes, notamment ceux de Diana Wood et de Bernard Guillemain, ont rétabli un portrait plus juste : celui d'un théologien de premier plan, gouvernant de haute culture, dont les défauts furent réels mais dont l'œuvre doctrinale et le courage moral furent tout aussi réels.[75][76]
Ce que révèle ce pontificat
Le pontificat de Clément VI offre une leçon que l'Église n'a cessé de méditer. Un pape peut être mondain sans être hérétique, dépensier sans être infidèle, critiqué de son vivant et utile pour des siècles. Sa grande bulle doctrinale, signée au milieu des fastes d'Avignon, est devenue une énonciation magistérielle de référence sur le trésor des mérites et les indulgences, reprise au Denzinger. Son geste en faveur des juifs, posé au milieu de la panique générale, reste un sommet de la charité raisonnable de l'Église.
La papauté d'Avignon n'a donc pas été seulement une « captivité » : elle a été aussi un temps de construction doctrinale et administrative. Clément le Magnifique, avec ses contradictions éclatantes, en est la figure la plus représentative — celle d'un homme faible et brillant à la fois, à travers lequel la fonction de Pierre a continué d'enseigner sans erreur.
Chronologie
- vers 1290-1291Naissance de Pierre Roger
Au château de Maumont, en Limousin, dans une famille de petite noblesse.
- vers 1301Entrée à La Chaise-Dieu
À dix ans, l'enfant est confié aux bénédictins de l'abbaye auvergnate.
- 1323Maître en théologie de Paris
Après une quinzaine d'années d'études, il devient l'un des théologiens réputés de l'Université.
- 1328-1330Arras, chancelier, Sens, Rouen
Ascension fulgurante : évêque d'Arras, chancelier de France, archevêque de Sens puis de Rouen.
- 15 décembre 1338Cardinal
Benoît XII le crée cardinal du titre des Saints-Nérée-et-Achillée.
- 7 mai 1342Élu pape
Élection rapide ; couronnement le 19 mai à Avignon sous le nom de Clément VI.
- 27 janvier 1343Unigenitus Dei Filius
Énonciation magistérielle du trésor des mérites, fondement doctrinal des indulgences.
- 28 octobre 1344Prise de Smyrne
La ligue navale promue par le pape s'empare du port turc de Smyrne.
- 11 juillet 1346Charles IV roi des Romains
Le pape fait élire Charles IV de Luxembourg contre Louis de Bavière.
- 9 juin 1348Achat d'Avignon
Clément VI achète la ville à la reine Jeanne de Naples pour 80 000 florins.
- 1348Peste noire et protection des juifs
Le pape demeure dans Avignon frappée par la peste et condamne les massacres de juifs.
- 1350Jubilé de Rome
Le jubilé, ramené à un intervalle de cinquante ans, attire une foule immense de pèlerins.
- 6 décembre 1352Mort de Clément VI
Le pape s'éteint à Avignon ; il est inhumé à La Chaise-Dieu, selon son vœu.
Pour aller plus loin
- Pape Benoît XII (1334-1342) — le prédécesseur cistercien et austère, dont Clément VI renversa le style.
- Pape Clément V (1305-1314) — le premier pape d'Avignon, autre cas d'un pape faible à la fonction préservée.
- La papauté d'Avignon (1309-1377) — le grand dossier des sept papes du Rhône.
- Le purgatoire et les indulgences — la doctrine du trésor des mérites définie par Unigenitus Dei Filius.
- Le Grand Schisme d'Occident (1378-1417) — la crise née du long éloignement de Rome.
- Martin Luther (1483-1546) — dont les thèses sur les indulgences furent condamnées au nom de la bulle de Clément VI.
Article Ignispedia — catégorie Histoire de l'Église, série « Les papes ». Sourcing : Saint-Siège, Catholic Encyclopedia (1908), Encyclopædia Britannica, Enciclopedia dei Papi (Treccani), Diana Wood (Cambridge, 1989), Bernard Guillemain (1962), Guillaume Mollat (1965), Shlomo Simonsohn (PIMS), bulles Unigenitus Dei Filius et Quamvis perfidiam, Denzinger-Hünermann.
Notes et références
Saint-Siège, liste officielle des souverains pontifes, notice « Clemens VI (Pierre Roger) » : bénédictin de La Chaise-Dieu, archevêque de Rouen, cardinal en 1338, élu en 1342, quatrième pape d'Avignon, mort en 1352. Vatican.va.
1 27Bernard Guillemain, « Clemente VI », in Enciclopedia dei Papi, Istituto della Enciclopedia Italiana (Treccani), Rome, 2000 : notice biographique de référence — naissance vers 1290-1291 au château de Maumont, profession à La Chaise-Dieu à dix ans, seize ans d'études à Paris, maîtrise en théologie (1323), provisorat de Sorbonne, évêché d'Arras (3 décembre 1328), Sens (1329), Rouen (14 décembre 1330), cardinalat (15 décembre 1338), élection unanime du 7 mai 1342, couronnement du 19 mai, Palais Neuf et fresques de Matteo Giovannetti, achat d'Avignon (1348) pour 80 000 florins, jubilé de 1350, protection des juifs, politique impériale (Charles IV, Louis de Bavière), Smyrne, népotisme (cardinaux parents, neveu Grégoire XI), mort du 6 décembre 1352 et sépulture de marbre à La Chaise-Dieu. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/clemente-vi_(Enciclopedia-dei-Papi)/.
2 13 17 20 21 26 28 31 33 35 40 56 59 61 68 72Pétrarque (Francesco Petrarca), Liber sine nomine (Lettres sans titre), milieu du XIVe siècle : recueil d'invectives contre la cour pontificale d'Avignon, désignée comme la nouvelle Babylone de l'Occident, écrit alors que Pétrarque résidait à Avignon sous le pontificat de Clément VI. Les formules les plus violentes assimilent la cour à un foyer de tous les vices ; elles relèvent de la polémique morale et doivent être lues avec recul.
3 36Guillaume Mollat, Les papes d'Avignon (1305-1378), 10ᵉ éd., Letouzey et Ané, Paris, 1965 : synthèse classique sur la papauté avignonnaise — faste de Clément VI, achat d'Avignon, statut du Comtat Venaissin, fiscalité et népotisme, politique impériale, conséquences à long terme de l'éloignement de Rome.
4 30 32 37 38 42 57 67Clément VI, bulle Unigenitus Dei Filius, 27 janvier 1343 : définition du trésor des mérites de l'Église (thesaurus Ecclesiae), constitué des mérites infinis du Christ augmentés de ceux de la Vierge et des saints, et confié à Pierre et à ses successeurs pour la dispensation des indulgences ; fondement doctrinal du jubilé ramené à un intervalle de cinquante ans. Texte latin sur la valeur infinie du sang du Christ : « cuius quidem una stilla pro redemptione totius humani generis ob unionem ad Verbum fuisset sufficiens. »
5 11 48 50 52Shlomo Simonsohn, The Apostolic See and the Jews, 8 vol., Pontifical Institute of Mediaeval Studies (PIMS), Toronto, 1988-1991 : édition critique de référence des documents pontificaux relatifs aux juifs, incluant les bulles protectrices de Clément VI de 1348 et le statut des « juifs du pape » à Avignon et dans le Comtat Venaissin.
6 16 46 47 70Heinrich Denzinger – Peter Hünermann, Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum, nᵒˢ 1025-1027 : reproduction critique des passages doctrinaux de la bulle Unigenitus Dei Filius de Clément VI sur le trésor des mérites et les indulgences.
7 12 51 55Léon X, bulle Exsurge Domine, 15 juin 1520 : condamnation des erreurs de Martin Luther, dont celles tirées des thèses 56 à 58 des 95 thèses niant que le trésor de l'Église d'où le pape tire les indulgences soit constitué des mérites du Christ et des saints — doctrine énoncée par Unigenitus Dei Filius en 1343.
8 54Encyclopædia Britannica, article « Clement VI (pope) » : Pierre Roger né vers 1291 en Corrèze, abbé de Fécamp et de La Chaise-Dieu, archevêque de Sens puis de Rouen, cardinal en 1338, consacré pape à Avignon le 19 mai 1342, achat d'Avignon à Jeanne Ire de Naples, expédition de Smyrne (1344), soutien puis excommunication de Cola di Rienzo, élection de Charles IV (1346), peste noire (un quart de la cour décimé), accueil des juifs, jubilé de 1350, vie fastueuse et mécénat, agrandissement du palais, mort le 6 décembre 1352. URL : https://www.britannica.com/biography/Clement-VI.
9 29 41 43 58 60 64 73Diana Wood, Clement VI: The Pontificate and Ideas of an Avignon Pope, coll. Cambridge Studies in Medieval Life and Thought, Cambridge University Press, 1989 : monographie académique de référence en anglais. Étudie la pensée théologique et politique de Clément VI, sa formation parisienne, ses sermons, sa conception de la plénitude du pouvoir pontifical, et réévalue le pape au-delà de la légende du « Magnifique ».
10 23 69 71 75Wikipédia (français), article « Clément VI » : naissance au château de Maumont à Rosiers-d'Égletons, carrière monastique et épiscopale, chancellerie de France sous Philippe VI, cardinalat de 1338, élection du 7 mai 1342, surnom de « Magnifique », achat d'Avignon le 9 juin 1348 à Jeanne Ire de Naples pour 80 000 florins, bulles de protection des juifs (4 juillet et 26 septembre 1348), jubilé de 1350, politique impériale, népotisme, mort le 6 décembre 1352 et sépulture à La Chaise-Dieu.
14 25 39Clément VI, bulle Quamvis perfidiam, 26 septembre 1348, précédée d'un premier acte protecteur du début du mois de juillet 1348 : interdiction de tuer, blesser, dépouiller ou baptiser de force les juifs, sous peine d'excommunication, et réfutation de l'accusation d'empoisonnement des puits au motif que la peste frappe aussi des régions sans juifs et tue les juifs eux-mêmes. Source : dossier documentaire « Un pape protecteur des juifs pendant la peste noire (1348) », Clio-Texte (clionautes), reproduisant la traduction française de la bulle.
15 44 45The Catholic Encyclopedia, vol. 4, Robert Appleton Company, New York, 1908, article « Pope Clement VI », repris par New Advent : naissance vers 1291 au château de Maumont (Corrèze), entrée à La Chaise-Dieu à dix ans, études et doctorat à Paris, prieuré de Saint-Baudile, abbaye de Fécamp, évêché d'Arras (1328) et chancellerie de France, archevêchés de Sens (1329) et de Rouen (1330), cardinalat (1338), élection du 7 mai 1342, couronnement du 19 mai, achat d'Avignon (1348), bulles protectrices des juifs, jubilé de 1350, canonisation de saint Yves (1347), condamnation des flagellants, croisade de Smyrne, trêve de Malestroit, népotisme, mort le 6 décembre 1352, sépulture et profanation de 1562 à La Chaise-Dieu. URL : https://www.newadvent.org/cathen/04023a.htm.
18 19 22 24 49 62 63 74Bernard Guillemain, La cour pontificale d'Avignon (1309-1376). Étude d'une société, Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, de Boccard, Paris, 1962 : étude classique et exhaustive de la cour d'Avignon — administration, finances, mécénat, sociologie du Sacré Collège, népotisme, Palais des Papes.
34 76À Augsbourg, en octobre 1518, le cardinal Thomas Cajetan, légat pontifical, exige de Luther la rétractation de deux propositions, dont l'affirmation de la thèse 58 selon laquelle les mérites du Christ agiraient sans l'intervention du pape et ne constitueraient donc pas le « trésor » d'où sont tirées les indulgences — point de doctrine énoncé par Unigenitus Dei Filius (1343). Source : Timothy J. Wengert (éd.), commentaire théologique des 95 thèses, repris dans « The Ninety-Five Theses in Their Theological Significance » (Monergism) : « When Luther appeared before Cardinal Cajetan in October, 1518, the representative of the Pope laid his finger on just two propositions which he required him absolutely to recant. These were the assertion in the fifty-eighth Thesis [...] and an assertion in the "Resolutions" on the seventh Thesis ».
53Clément VI, canonisation d'Yves Hélory de Kermartin (saint Yves de Tréguier) en 1347 : reconnaissance solennelle du prêtre-juriste breton, official du diocèse de Tréguier, défenseur des pauvres, futur patron des avocats et des hommes de loi. L'enquête canonique avait été ouverte en 1330 à la demande du duc Jean III de Bretagne. Le 19 mai est la fête liturgique du saint, non la date de sa canonisation.
65Clément VI, bulle Inter sollicitudines, 20 octobre 1349 : condamnation du mouvement des flagellants, qui parcouraient l'Europe en se flagellant publiquement pendant la peste, s'arrogeaient des pouvoirs spirituels et échappaient à la hiérarchie ecclésiastique ; ordre aux évêques de réprimer ces excès.
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