Quatre conditions, un trésor, une porte que l'on franchit : l'indulgence est l'une des réalités catholiques les plus mal comprises, parce qu'on la regarde le plus souvent par le petit bout de l'histoire — le scandale de Tetzel, les quatre-vingt-quinze thèses de Luther, le soupçon d'un « pardon qui s'achète ». Cet angle existe, et il a son article. Celui-ci en prend un autre : il situe l'indulgence à sa vraie place, dans l'économie sacramentelle et liturgique de l'Église.
Car l'indulgence n'est ni un huitième sacrement, ni un sacramental comme l'eau bénite ou la médaille. Elle est la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour un péché dont la faute est déjà pardonnée[1]. Elle suppose donc que le péché ait d'abord été remis — par le sacrement de pénitence ou, pour les péchés véniels, par la contrition et l'Eucharistie. Elle ne pardonne rien : elle agit sur ce qui demeure une fois le pardon reçu.
Sa logique est celle de la communion des saints. L'Église, « en tant que ministre de la rédemption, distribue et applique avec autorité le trésor des satisfactions du Christ et des saints »[2] : ce trésor inépuisable, elle l'ouvre au fidèle qui accomplit, à certaines conditions, une œuvre indulgenciée. C'est un acte du pouvoir de lier et de délier confié à Pierre (Mt 16, 19)[3], exercé cette fois hors du sacrement.
Comprendre l'indulgence, ce n'est donc pas d'abord trancher une polémique du XVIᵉ siècle : c'est saisir comment l'Église articule, dans un même geste, le sacrement de pénitence, l'Eucharistie, la prière liturgique et la solidarité des baptisés vivants et défunts. Pour la définition catéchétique détaillée, on se reportera à Qu'est-ce qu'une indulgence ? ; pour la réfutation du « mythe de la vente du salut », à l'article Les indulgences face aux objections. Le présent article éclaire la place de l'indulgence dans la vie sacramentelle et liturgique de l'Église.
Une grâce qui n'est ni un sacrement ni un sacramental
La première difficulté est de situer l'indulgence parmi les canaux par lesquels l'Église transmet la grâce. On la range spontanément, par la sonorité du mot, à côté des sacrements ; certains la rapprochent des sacramentaux. Ni l'un ni l'autre : l'indulgence relève d'un troisième registre.
Les trois manières dont l'Église dispense la grâce
L'Église dispose de plusieurs ordres de moyens, qu'il faut distinguer sans les opposer.
Les sept sacrements ont été institués par le Christ lui-même et agissent ex opere operato — « par le fait même que l'acte est posé », indépendamment de la sainteté du ministre : le baptême régénère, l'absolution remet le péché, l'Eucharistie donne le Corps du Seigneur. C'est l'ordre le plus haut, celui de la cause efficace de la grâce[4].
Les sacramentaux — eau bénite, cierges, cendres, médailles, bénédictions — ont été institués par l'Église « à l'imitation des sacrements ». Ils n'agissent pas ex opere operato mais ex opere operantis Ecclesiae, par la force de la prière de l'Église : ils ne confèrent pas la grâce, ils disposent à la recevoir et sanctifient le quotidien. On en traite ailleurs[5].
L'indulgence, elle, n'appartient à aucune de ces deux catégories. Elle ne confère pas la grâce sanctifiante (le fidèle la possède déjà, puisqu'il doit être en état de grâce) ; elle ne dispose pas seulement à la recevoir. Elle remet une peine — la dette de réparation qui subsiste après le pardon. Elle est un acte non pas du pouvoir d'ordre (qui consacre et sanctifie), mais du pouvoir de juridiction : l'Église, par autorité, applique au fidèle le trésor de la Rédemption.
| Sacrement | Sacramental | Indulgence | |
|---|---|---|---|
| Institué par | Le Christ | L'Église | L'Église (pouvoir des clés) |
| Mode d'action | Ex opere operato | Ex opere operantis Ecclesiae | Application du trésor par autorité |
| Effet propre | Confère la grâce | Dispose à la grâce | Remet la peine temporelle |
| Suppose la grâce ? | Non (peut la donner) | Non | Oui (état de grâce requis) |
| Acte de quel pouvoir ? | Pouvoir d'ordre | Pouvoir d'ordre | Pouvoir de juridiction |
Ce tableau évite la confusion la plus fréquente. Une médaille bénie est un sacramental ; l'indulgence parfois attachée à son usage pieux est autre chose que la bénédiction de la médaille — c'est une remise de peine concédée par l'Église à l'occasion de cet acte de dévotion[6].
Le pouvoir des clés exercé hors du sacrement
Le fondement scripturaire est la parole du Christ à Pierre :
« Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » — Évangile selon saint Matthieu 16, 19[7]
Ce « pouvoir de lier et de délier » a deux exercices distincts. Dans le sacrement de pénitence, il délie la faute elle-même : le prêtre, par l'absolution, remet le péché au nom du Christ. Mais l'Église tient de ce même pouvoir une seconde capacité : en dehors du sacrement, dispenser aux âmes, par les indulgences, la satisfaction surabondante du Christ et des saints, et atténuer ainsi la peine temporelle qui demeure[8]. Le concile de Trente l'a défini contre les réformateurs : le pouvoir de conférer des indulgences a été donné par le Christ à l'Église, qui en a usé dès les temps les plus anciens[9].
C'est pourquoi l'indulgence est un acte ecclésial au sens fort. Le fidèle ne se remet pas lui-même sa peine ; il ne l'obtient pas non plus comme un automatisme mécanique. Il l'obtient « par le secours de l'Église » — c'est la formule même du Code[10] — qui intervient en sa faveur « pour obtenir du Père des miséricordes la remise des peines temporelles »[11].
Ce que l'indulgence ne fait pas
Une mise au point négative est nécessaire, parce qu'elle commande tout le reste. L'indulgence n'efface pas le péché : ni la faute mortelle (que seuls l'absolution ou un acte de contrition parfaite remettent), ni même la faute vénielle directement. Elle suppose le péché déjà pardonné[12]. Le Catéchisme distingue ici deux choses que le langage courant confond : la faute (la rupture avec Dieu) et la peine (la trace, la dette de purification qui subsiste). L'absolution remet la faute ; l'indulgence agit sur la peine[13].
Cette distinction faute/peine, l'image du clou planté puis retiré qui laisse son trou dans la planche, le sens de la « peine temporelle » : tout cela est développé dans l'article Qu'est-ce qu'une indulgence ?. Il suffit ici de retenir que l'indulgence se greffe sur un péché déjà remis — et que c'est précisément ce qui la rattache organiquement au sacrement de pénitence.
Le lien organique avec le sacrement de pénitence
Si l'indulgence n'est pas un sacrement, elle est inséparable du premier d'entre eux dans l'ordre de la conversion : le sacrement de pénitence et de réconciliation. On ne comprend pas l'indulgence tant qu'on ne voit pas qu'elle vient après l'absolution, comme un second temps de la même démarche pénitentielle.
L'indulgence présuppose l'absolution
L'ordre des opérations est strict. D'abord le péché est pardonné : la faute mortelle par l'absolution sacramentelle, la faute vénielle par la contrition unie à l'Eucharistie ou à un sacramental. Ensuite seulement l'indulgence peut intervenir, sur la peine restante. La définition de Paul VI le dit en toutes lettres :
« L'indulgence est la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés dont la faute est déjà effacée, que le fidèle bien disposé, et à certaines conditions définies, obtient par le secours de l'Église qui, en tant que ministre de la rédemption, distribue et applique avec autorité le trésor des satisfactions du Christ et des saints. » — Paul VI, Indulgentiarum doctrina, norme 1, 1ᵉʳ janvier 1967[14]
« Dont la faute est déjà effacée » : la formule pose l'absolution comme préalable. C'est pourquoi la confession sacramentelle figure en tête des conditions de l'indulgence plénière. Elle n'est pas une formalité ajoutée : elle est ce qui rend l'indulgence pensable, en remettant d'abord la faute sur laquelle la peine va être effacée.
La confession, première des conditions
Pour gagner une indulgence plénière, le fidèle doit s'être confessé sacramentellement[15]. La discipline actuelle permet de remplir cette condition dans les jours qui entourent l'œuvre indulgenciée — l'usage retient couramment une vingtaine de jours avant ou après — et une seule confession peut servir de base à plusieurs indulgences plénières gagnées en des jours différents[16]. Mais la communion eucharistique et la prière aux intentions du pape, elles, doivent être renouvelées pour chaque indulgence plénière.
Cette articulation n'est pas arbitraire. Elle dit que l'indulgence prolonge le mouvement de la confession : on ne « gagne » pas une indulgence comme on encaisse un bon, on achève une conversion commencée à l'absolution. Le pape François l'a rappelé en présentant l'indulgence du Jubilé 2025 :
« avant tout en s'approchant du sacrement de la réconciliation, point de départ irremplaçable d'un véritable chemin de conversion. » — Pape François, Spes non confundit, n° 5, 9 mai 2024[17]
Pourquoi l'absolution ne suffit-elle pas à tout remettre ?
On objecte volontiers : si Dieu pardonne, pourquoi reste-t-il une peine ? L'objection est traitée à fond dans l'article apologétique[18]. Pour l'angle sacramentel, il suffit de noter ceci : le sacrement de pénitence remet infailliblement la faute et la peine éternelle (la damnation), mais laisse subsister une peine temporelle — une exigence de purification et de réparation, ici-bas ou au purgatoire[19]. Le sacrement lui-même y pourvoit en partie, par la satisfaction (la « pénitence » donnée par le confesseur). L'indulgence vient compléter cette satisfaction en y appliquant, non plus seulement les œuvres du pénitent, mais le trésor inépuisable de l'Église. Elle est, en ce sens, le couronnement de la logique pénitentielle : là où l'homme ne peut achever sa réparation, l'Église lui ouvre les mérites du Christ.
Le trésor de l'Église : la source de l'indulgence
D'où l'Église tire-t-elle de quoi remettre une peine qu'elle n'a pas elle-même contractée ? La réponse tient en une expression technique : le trésor de l'Église (thesaurus Ecclesiae). C'est le cœur doctrinal de l'indulgence, et c'est ce qui la relie à la communion des saints.
La doctrine du trésor
La première définition magistérielle du trésor remonte à la bulle Unigenitus Dei Filius de Clément VI, en 1343 : les mérites surabondants et infinis du Christ, augmentés des mérites de la Vierge Marie et de tous les saints, constituent un trésor confié à l'Église, qu'elle dispense notamment par les indulgences[20]. Le Catéchisme reprend cette doctrine en termes précis :
« Ces biens spirituels constituent le "trésor de l'Église", qui est le prix infini et inépuisable qu'ont auprès de Dieu les expiations et les mérites du Christ Notre Seigneur. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1476[21]
« Appartiennent à ce trésor le prix vraiment immense, incommensurable et toujours nouveau qu'ont auprès de Dieu les prières et les bonnes œuvres de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1477[22]
Le mot « trésor » n'a rien d'une métaphore comptable, malgré l'imagerie médiévale. Il désigne la valeur infinie de la satisfaction du Christ : une réserve qui ne s'épuise jamais, parce qu'elle est la Croix elle-même, et à laquelle s'ajoute — non pour la compléter, mais pour y participer — la sainteté de Marie et des saints.
La communion des saints : la circulation des biens spirituels
Le trésor ne serait qu'une abstraction sans la communion des saints, qui en est le réseau de distribution. Parce que tous les baptisés forment un seul corps, le bien de l'un profite aux autres :
« La vie de chacun des enfants de Dieu se trouve liée d'une façon admirable, dans le Christ et par le Christ, avec la vie de tous les autres frères chrétiens. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1474[23]
« Il existe donc entre les fidèles — ceux qui sont en possession de la patrie céleste, ceux qui ont été admis à expier au purgatoire ou ceux qui sont encore en pèlerinage sur la terre — un constant lien d'amour et un abondant échange de tous biens. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1475[24]
C'est cette solidarité qui rend l'indulgence intelligible. Quand l'Église remet une peine, elle ne fabrique pas un pardon : elle fait jouer la communion réelle des membres du Christ, en appliquant à l'un la surabondance des autres. L'indulgence est la communion des saints traduite en acte juridique.
« Ministre de la rédemption » : l'Église qui distribue
L'Église n'est pas propriétaire du trésor : elle en est la dispensatrice. Les textes insistent sur ce statut de ministre, jamais de maître. Le Code reprend mot pour mot la définition de Paul VI : l'Église « en tant que ministre de la rédemption, distribue et applique avec autorité le trésor des satisfactions du Christ et des saints »[25]. Le verbe est « distribuer », non « créer » : l'autorité de l'Église ne crée pas la grâce, elle ouvre un trésor qui est celui du Christ.
Cette distinction protège l'indulgence de la caricature. L'Église ne vend rien, ne fabrique rien : elle administre, au nom du Christ, une réserve infinie qui ne lui appartient pas en propre. C'est précisément ce que le concile de Trente a voulu sauvegarder en condamnant les abus tout en maintenant le principe : il a frappé d'anathème « aussi bien ceux qui affirment que les indulgences sont inutiles que ceux qui nient qu'il y ait dans l'Église le pouvoir de les accorder »[26].
Les conditions liturgiques et sacramentelles
L'indulgence n'est jamais un automatisme. Elle exige du fidèle un ensemble de dispositions et d'actes qui sont, presque tous, liturgiques et sacramentels. C'est un autre signe de son enracinement dans la vie de l'Église : on ne gagne pas une indulgence en marge des sacrements, mais en s'y plongeant.
Les quatre conditions de l'indulgence plénière
Pour gagner une indulgence plénière, il faut accomplir l'œuvre à laquelle l'indulgence est attachée et remplir quatre conditions liées[27] :
| Condition | Nature | Précision pratique |
|---|---|---|
| Confession sacramentelle | Sacrement de pénitence | Une seule confession peut valoir pour plusieurs plénières |
| Communion eucharistique | Sacrement de l'Eucharistie | Requise pour chaque indulgence plénière |
| Prière aux intentions du pape | Acte liturgique | Habituellement un Notre Père et un Je vous salue Marie |
| Détachement de tout péché | Disposition intérieure | Y compris du péché véniel : condition décisive |
Trois de ces quatre conditions sont directement sacramentelles ou liturgiques : confession, communion, prière pour le pape. La quatrième est intérieure, et c'est la plus exigeante.
Le détachement de tout péché : la condition décisive
La condition qui fait toute la différence entre une indulgence partielle et une indulgence plénière n'est pas un acte extérieur, mais une disposition du cœur : l'exclusion de tout attachement au péché, même véniel[28]. Si cette pleine disposition manque, ou si l'une des conditions n'est pas remplie, l'indulgence n'est que partielle.
Cette exigence interdit de penser l'indulgence comme un dû. On ne « décroche » pas une plénière par le seul accomplissement matériel d'une œuvre : il faut que l'âme soit, à ce moment, sans complaisance pour aucun péché. C'est dire qu'une indulgence plénière parfaitement gagnée est déjà, en elle-même, un sommet de la vie spirituelle — l'état d'une âme entièrement tournée vers Dieu.
Une seule plénière par jour, des partielles sans nombre
La discipline distingue nettement les deux degrés. L'indulgence plénière ne peut être obtenue qu'une fois par jour — sauf pour le fidèle à l'article de la mort, qui peut la recevoir même s'il en a déjà gagné une le même jour[29]. L'indulgence partielle, elle, peut être gagnée plusieurs fois dans la journée[30]. La règle d'une seule plénière quotidienne rappelle qu'une telle grâce n'est pas une monnaie à accumuler, mais le fruit d'une conversion qui demande tout l'élan d'une journée.
L'état de grâce et l'intention : ce que requiert le droit
Au-delà des quatre conditions de la plénière, le Code fixe les dispositions de fond pour gagner toute indulgence. Il faut être baptisé, non excommunié et en état de grâce, au moins à la fin des œuvres prescrites[31]. Il faut aussi l'intention, au moins générale, de gagner l'indulgence et d'accomplir l'œuvre prescrite[32]. L'indulgence n'est donc jamais reçue par inadvertance : elle requiert une volonté, une foi, une appartenance vivante à l'Église.
L'indulgence dans l'année liturgique
Les indulgences ne flottent pas hors du temps de l'Église : elles sont tissées dans le calendrier liturgique. Bon nombre d'entre elles sont attachées à des fêtes, des temps forts ou des dévotions précises, de sorte que l'année chrétienne est jalonnée d'occasions d'y puiser. C'est l'un des aspects les plus concrets de leur enracinement liturgique.
Les temps forts indulgenciés
Plusieurs grands moments de l'année comportent une indulgence plénière, aux conditions habituelles. L'adoration de la Croix le Vendredi saint, la récitation du Tantum ergo le Jeudi saint, la rénovation des promesses du baptême dans la nuit pascale, l'usage public d'objets de piété bénits aux grandes fêtes : autant d'œuvres recueillies dans le manuel des indulgences[33]. La logique est constante : l'indulgence accompagne les sommets de la liturgie, comme pour en prolonger la grâce dans la purification du fidèle.
Urbi et Orbi : la bénédiction qui remet la peine
Deux fois l'an au moins — à Noël et à Pâques — le pape donne du balcon de Saint-Pierre la bénédiction solennelle Urbi et Orbi, « à la Ville et au monde ». À cette bénédiction est attachée une indulgence plénière, que peuvent gagner non seulement les fidèles présents place Saint-Pierre, mais aussi ceux qui la suivent par la radio ou la télévision, pourvu qu'ils remplissent les conditions requises[34]. La portée universelle de ce geste — un pardon de la peine offert à la terre entière depuis Rome — illustre la dimension ecclésiale de l'indulgence : c'est l'Église entière qui ouvre son trésor.
Le Pardon d'Assise : la Portioncule (2 août)
L'indulgence la plus célèbre du calendrier franciscain est celle de la Portioncule, ou « Pardon d'Assise ». Selon la tradition franciscaine, saint François obtint du pape Honorius III, vers 1216, une indulgence plénière pour quiconque, confessé et communié, visiterait la petite chapelle de la Portioncule — aujourd'hui enchâssée dans la basilique Sainte-Marie-des-Anges, près d'Assise[35]. On peut la gagner le 2 août (et, dans la pratique, du 1ᵉʳ août à midi au 2 août au soir), désormais dans toutes les églises franciscaines et paroissiales. Le Pardon d'Assise montre comment une dévotion locale, née d'une grâce mystique, s'est intégrée au régime ordinaire des indulgences de l'Église.
Les œuvres indulgenciées du quotidien
L'indulgence n'est pas réservée aux grandes fêtes. Le manuel en attache à des actes ordinaires de la vie chrétienne : la lecture priante de l'Écriture, la récitation du chapelet en famille ou à l'église, le chemin de croix, l'adoration du Saint-Sacrement, la visite d'une église. Surtout, l'Enchiridion de 1999 a ramené l'essentiel à quatre « concessions générales » qui couvrent toute une vie chrétienne[36] :
- élever son âme vers Dieu, avec une humble confiance, dans l'accomplissement de ses devoirs et l'acceptation des épreuves de la vie, en y joignant une pieuse invocation ;
- se donner soi-même ou ses biens, dans un esprit de foi et de miséricorde, au service des frères dans le besoin ;
- s'abstenir librement, dans un esprit de pénitence, de quelque chose de licite et d'agréable ;
- témoigner ouvertement de sa foi devant autrui, dans les circonstances de la vie quotidienne.
Ces quatre voies disent l'essentiel : l'indulgence n'est pas une technique de dévots, mais une grâce offerte au devoir d'état, à la charité, à la pénitence et au témoignage — c'est-à-dire à la sainteté ordinaire.
L'appareil de l'Église : qui accorde et qui régit les indulgences
L'indulgence est un acte d'autorité ; il suppose donc une autorité qui l'accorde et un organe qui en règle l'usage. Cet appareil institutionnel — souvent ignoré — est la preuve que l'indulgence n'est pas une pratique flottante, mais une discipline étroitement gouvernée par l'Église.
Qui peut accorder une indulgence ?
Le pouvoir d'accorder des indulgences n'appartient pas à n'importe qui. Le Code est restrictif :
« Outre l'autorité suprême de l'Église, seuls peuvent accorder des indulgences ceux à qui ce pouvoir est reconnu par le droit ou à qui il a été concédé par le Pontife Romain. » — Code de droit canonique (1983), can. 995 § 1[37]
Concrètement, la source de toute indulgence est le Souverain Pontife, en qui réside la plénitude du pouvoir des clés. Les évêques diocésains peuvent en concéder dans les limites fixées par le droit (notamment la bénédiction papale avec indulgence plénière, trois fois l'an). Mais nul, en dessous du pape, ne peut transmettre à un autre le pouvoir d'en accorder, sauf concession expresse du Siège apostolique[38]. Cette concentration garantit l'unité : il n'existe pas d'indulgences « privées » ou improvisées.
La Pénitencerie apostolique, tribunal des indulgences
L'organe qui régit concrètement les indulgences est la Pénitencerie apostolique, le plus ancien des trois tribunaux de la Curie romaine. Compétente sur le for interne — le domaine de la conscience et du secret sacramentel — elle l'est aussi sur tout ce qui concerne l'octroi et l'usage des indulgences[39]. Dirigée par un cardinal pénitencier majeur, c'est elle qui prépare les décrets d'indulgences, publie le manuel officiel et fixe, pour chaque jubilé, les conditions précises. Lorsque le pape attache une indulgence à un événement, c'est la Pénitencerie qui en rédige les normes d'application — comme elle l'a fait pour le Jubilé 2025[40].
L'Enchiridion indulgentiarum, le manuel des indulgences
Toutes les indulgences en vigueur dans l'Église universelle sont recueillies dans un livre officiel : l'Enchiridion indulgentiarum (« Manuel des indulgences »), dont l'édition de référence est la quatrième édition typique, publiée en 1999 par la Pénitencerie apostolique[41]. Sa structure dit la logique du système : d'abord les Normes (qui reprennent la doctrine de Paul VI et du Code), puis les quatre concessions générales déjà citées, enfin une trentaine d'autres concessions particulières attachées à des actes ou des lieux précis. Ce manuel est l'inventaire vivant du trésor que l'Église met à la disposition des fidèles — et il évolue : l'édition de 1968 ne comptait que trois concessions générales, la quatrième (le témoignage public de la foi) ayant été ajoutée en 1999.
Les jubilés : l'indulgence à l'échelle de l'Église entière
Si l'indulgence ordinaire concerne le fidèle dans sa démarche personnelle, le jubilé en est la forme solennelle et universelle. Tous les vingt-cinq ans, l'Église ouvre une « Année sainte » et propose à tous une indulgence plénière liée au pèlerinage et à la conversion. L'histoire des jubilés est, en un sens, l'histoire de l'indulgence portée à sa plus grande échelle liturgique.
Le premier Jubilé (1300)
Le premier jubilé fut institué par Boniface VIII, par la bulle Antiquorum habet fida relatio du 22 février 1300[42]. Le pape y accordait une indulgence plénière — « la rémission la plus pleine de tous les péchés » — aux pèlerins qui, confessés, visiteraient un nombre déterminé de fois les basiliques Saint-Pierre et Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome. Le succès fut immense ; le jubilé devint l'un des grands rythmes de la chrétienté.
De cent ans à vingt-cinq ans
La périodicité du jubilé s'est resserrée au fil des siècles, à mesure que l'Église voulait en rapprocher la grâce.
- 22 février 1300Boniface VIII : le premier Jubilé
La bulle Antiquorum habet fida relatio institue l'Année sainte et fixe d'abord une périodicité centenaire (tous les cent ans).
- 1343-1350Clément VI : la périodicité ramenée à 50 ans
Par la bulle Unigenitus Dei Filius (1343), Clément VI réduit l'intervalle à cinquante ans et célèbre le Jubilé de 1350.
- 1389-1390Urbain VI : 33 ans, en mémoire du Christ
Urbain VI ramène l'intervalle à trente-trois ans, en mémoire des années de la vie du Christ ; le jubilé de 1390 est célébré sous Boniface IX.
- 1470-1475Paul II et Sixte IV : la périodicité de 25 ans
- 9 mai 2024 — 2025François : le Jubilé de l'Espérance
La bulle Spes non confundit annonce le Jubilé ordinaire de 2025, sur le thème de l'espérance, avec ouverture de la Porte sainte le 24 décembre 2024.
Depuis le XVᵉ siècle, l'Église célèbre donc un jubilé ordinaire tous les vingt-cinq ans, auxquels s'ajoutent des jubilés extraordinaires (comme l'Année de la Miséricorde, 2015-2016). Le geste central est le franchissement de la Porte sainte : un seuil que le pèlerin passe en signe du passage du péché à la grâce, du monde au Christ qui se dit lui-même « la porte » (Jn 10, 9).
Le Jubilé 2025 et l'indulgence de l'Espérance
Le dernier jubilé ordinaire en date a été convoqué par le pape François dans la bulle Spes non confundit (« L'espérance ne déçoit pas ») du 9 mai 2024[43]. La Pénitencerie apostolique en a fixé les conditions par un décret du 13 mai 2024 : on gagne l'indulgence jubilaire en accomplissant un pèlerinage vers l'une des basiliques ou l'un des lieux jubilaires désignés, en visitant pieusement un lieu sacré, ou en pratiquant des œuvres de miséricorde et de pénitence — toujours aux conditions habituelles (confession, communion, prière aux intentions du pape)[44]. La Porte sainte de Saint-Pierre a été ouverte le 24 décembre 2024 et l'Année sainte close le 6 janvier 2026.
François a résumé en une phrase le sens spirituel de toute indulgence, qu'il rattache non à un calcul mais à la découverte de la miséricorde :
« L'indulgence, en effet, permet de découvrir à quel point la miséricorde de Dieu est illimitée. » — Pape François, Spes non confundit, n° 23, 9 mai 2024[45]
L'application aux défunts par mode de suffrage
Un dernier trait achève de situer l'indulgence dans l'économie de l'Église : elle peut être offerte pour les morts. C'est l'une de ses dimensions les plus consolantes, et elle découle directement de la communion des saints.
« Par mode de suffrage » : le sens d'une formule
Le fidèle peut appliquer toute indulgence, partielle ou plénière, soit à lui-même, soit aux âmes du purgatoire[46]. Mais la manière diffère. Pour lui-même, le vivant gagne l'indulgence par un acte de juridiction directe de l'Église. Pour un défunt, l'Église n'a plus juridiction — l'âme n'est plus en pèlerinage sur terre ; elle l'offre donc « par mode de suffrage » (per modum suffragii), c'est-à-dire comme une prière, une intercession présentée à Dieu, qui l'agrée selon sa miséricorde[47]. Le Catéchisme le dit simplement :
« On peut aider les défunts en voie de purification en obtenant pour eux des indulgences afin qu'ils soient acquittés des peines temporelles dues pour leurs péchés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1479[48]
Le mois des défunts et la prière pour le purgatoire
C'est pourquoi la piété catholique attache traditionnellement des indulgences pour les défunts au début du mois de novembre — la Toussaint et la commémoration de tous les fidèles défunts (2 novembre). Du 1ᵉʳ au 8 novembre, le fidèle qui visite un cimetière en priant pour les morts peut gagner une indulgence plénière applicable aux seuls défunts[49]. La doctrine du purgatoire et la prière pour les morts sont développées ailleurs[50] ; il suffit ici de noter que l'indulgence donne à cette prière sa forme la plus haute : non plus seulement demander pour les morts, mais leur appliquer le trésor même de la Rédemption.
La réforme de 1967 : ce que Paul VI a recentré
Le régime contemporain des indulgences est issu d'une réforme décisive, voulue par le concile Vatican II et accomplie par Paul VI dans la constitution Indulgentiarum doctrina du 1ᵉʳ janvier 1967. Cette réforme n'a pas aboli les indulgences — contrairement à une idée répandue ; elle les a purifiées et recentrées sur leur sens spirituel.
La fin du décompte « en jours et en années »
Le changement le plus visible concerne le langage. Jusqu'en 1967, une indulgence partielle était chiffrée en « jours » ou en « années » (« cent jours d'indulgence », « sept ans »), héritage des anciennes pénitences canoniques qui se comptaient en durées. Ce système prêtait à un malentendu arithmétique, comme si l'on retranchait un nombre de jours d'une peine mesurée en jours. Paul VI l'a supprimé :
« L'indulgence partielle sera désormais désignée uniquement par les mots "indulgence partielle", sans y ajouter un nombre de jours ou d'années déterminé. » — Paul VI, Indulgentiarum doctrina, norme 4[51]
Désormais, la mesure d'une indulgence partielle n'est plus un chiffre, mais la ferveur de l'acte : le fidèle reçoit, en plus de la remise liée à son œuvre, une remise de peine équivalente à celle que cette œuvre opère déjà par elle-même. La réforme a ainsi déplacé l'attention de la quantité vers la qualité de la conversion.
Recentrer l'indulgence sur la charité
Paul VI a aussi réduit considérablement le nombre des indulgences plénières et lié plus étroitement l'indulgence aux actes de foi, de charité et de pénitence — ce qui aboutira aux quatre concessions générales de 1999. L'intention était claire : faire de l'indulgence, non un exercice de comptabilité dévote, mais un stimulant de la vie chrétienne tout entière. En ce sens, la réforme de 1967 a rendu à l'indulgence sa vérité : elle n'est pas un raccourci, mais l'expression liturgique et sacramentelle d'une conversion réelle, soutenue par la communion des saints.
« Par les indulgences les fidèles peuvent obtenir pour eux-mêmes et aussi pour les âmes du Purgatoire la rémission des peines temporelles, suites des péchés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1498[52]
Pour aller plus loin
- Qu'est-ce qu'une indulgence ? — la définition catéchétique mot à mot : faute et peine, l'image du clou et de la planche, ce qu'une indulgence n'est pas.
- Les indulgences face aux objections — le dossier apologétique : le mythe de la « vente du salut », Luther, Tetzel, et les réponses aux six grandes objections protestantes.
- La confession — le sacrement de pénitence, dont l'indulgence prolonge la grâce.
- L'Eucharistie — la communion, deuxième des conditions de l'indulgence plénière.
- Les sacramentaux — pour ne pas confondre indulgence et sacramental.
- Le purgatoire — la peine temporelle et la prière pour les défunts.
Sources principales
- Catéchisme de l'Église catholique, § 1471-1479 et § 1498 (Mame/Plon, 1992).
- Paul VI, constitution apostolique Indulgentiarum doctrina, 1ᵉʳ janvier 1967.
- Code de droit canonique (1983), can. 992-997.
- Pénitencerie apostolique, Enchiridion indulgentiarum. Normae et concessiones, 4ᵉ édition typique, Libreria Editrice Vaticana, 1999.
- Concile de Trente, session XXV, Décret sur les indulgences, 4 décembre 1563 (Denzinger-Schönmetzer 1835).
- François, bulle d'indiction Spes non confundit, 9 mai 2024.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1471, qui cite Paul VI, Indulgentiarum doctrina, norme 1, et ajoute la distinction de l'indulgence partielle et plénière.
1 4 12Code de droit canonique (1983), can. 992.
2 10 25Évangile selon saint Matthieu 16, 19 (traduction liturgique officielle) — parole du Christ à Pierre sur le pouvoir de lier et de délier, fondement scripturaire classique du pouvoir des clés.
3 7Sur le mode d'action propre des sacramentaux (ex opere operantis Ecclesiae) et leur différence avec les sacrements, voir l'article Les sacramentaux.
5Pénitencerie apostolique, Enchiridion indulgentiarum. Normae et concessiones, 4ᵉ édition typique, Libreria Editrice Vaticana, 1999 — Normes, quatre concessions générales et vingt-neuf autres concessions particulières.
6 16 33 34 36 41 49Catéchisme de l'Église catholique, § 1478.
8 11Concile de Trente, session XXV, Décret sur les indulgences, 4 décembre 1563 (Denzinger-Schönmetzer 1835) : le pouvoir de conférer des indulgences a été donné par le Christ à l'Église, qui en a usé dès les temps anciens ; condamnation des abus et anathème contre ceux qui les disent inutiles ou nient le pouvoir de les accorder.
9 26Catéchisme de l'Église catholique, § 1472-1473, sur la double conséquence du péché (peine éternelle et peine temporelle).
13 19Paul VI, constitution apostolique Indulgentiarum doctrina, 1ᵉʳ janvier 1967, Normes, n° 1 — définition reprise textuellement par le can. 992 du Code de 1983.
14 15 27 28Pape François, bulle d'indiction Spes non confundit, 9 mai 2024, n° 5.
17Le détail de l'objection « si Dieu pardonne, pourquoi une peine ? » et sa réponse sont traités dans l'article apologétique Les indulgences face aux objections.
18Clément VI, bulle Unigenitus Dei Filius, 27 janvier 1343 (Denzinger-Schönmetzer 1025-1027) : première définition magistérielle du thesaurus Ecclesiae, constitué des mérites du Christ augmentés de ceux de la Vierge et des saints.
20Catéchisme de l'Église catholique, § 1476 (citant Clément VI, Unigenitus Dei Filius).
21Catéchisme de l'Église catholique, § 1477.
22Catéchisme de l'Église catholique, § 1474 (citant Paul VI, Indulgentiarum doctrina).
23Catéchisme de l'Église catholique, § 1475.
24Indulgentiarum doctrina, Normes, n° 6 (une seule indulgence plénière par jour, sauf à l'article de la mort).
29Indulgentiarum doctrina, Normes, n° 2 (indulgence partielle ou plénière).
30Code de droit canonique (1983), can. 996, § 1 (état de grâce, baptisé, non excommunié) et § 2 (intention).
31 32Tradition franciscaine du Pardon d'Assise (indulgence de la Portioncule) : indulgence plénière obtenue le 2 août à la chapelle de la Portioncule, basilique Sainte-Marie-des-Anges (Assise), remontant à une grâce demandée par saint François et approuvée par Honorius III, vers 1216.
35Code de droit canonique (1983), can. 995, § 1 et § 2.
37 38Sur la Pénitencerie apostolique, plus ancien des trois tribunaux de la Curie romaine, compétent pour le for interne et les indulgences, dirigé par le cardinal pénitencier majeur : profil officiel, vatican.va (Curie romaine).
39Pénitencerie apostolique, décret sur l'octroi de l'indulgence durant le Jubilé ordinaire de l'année 2025, 13 mai 2024 (cardinal Angelo De Donatis, pénitencier majeur ; Mgr Krzysztof Nykiel, régent).
40 44Boniface VIII, bulle Antiquorum habet fida relatio, 22 février 1300 : institution du premier Jubilé et indulgence plénière pour les pèlerins des basiliques romaines.
42Pape François, bulle d'indiction Spes non confundit, 9 mai 2024, n° 23.
43 45Code de droit canonique (1983), can. 994.
46Indulgentiarum doctrina, Normes, n° 3 : « Les indulgences, aussi bien partielles que plénières, peuvent toujours être appliquées aux défunts par mode de suffrage. »
47Catéchisme de l'Église catholique, § 1479.
48Sur la peine temporelle, le purgatoire et la prière pour les défunts, voir l'article Le purgatoire.
50Indulgentiarum doctrina, Normes, n° 4 (suppression du décompte en jours et années).
51Catéchisme de l'Église catholique, § 1498 (« En bref »).
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