Le mot « indulgence » est sans doute l'un des plus mal compris du vocabulaire catholique. Pour beaucoup, il évoque immédiatement un scandale : l'idée qu'on pourrait « acheter son paradis », payer une somme pour effacer ses fautes. C'est une caricature. L'Église n'a jamais enseigné cela, et le condamne formellement[1]. La doctrine réelle est exposée avec précision par les apologistes contemporains, à la suite du Catéchisme[2].
La définition réelle est précise et beaucoup plus modeste. Une indulgence est la rémission, devant Dieu, de la peine temporelle due pour des péchés dont la faute a déjà été pardonnée[3]. Trois mots sont décisifs et seront expliqués un à un : il s'agit d'une peine (pas de la faute), temporelle (pas éternelle), pour un péché déjà pardonné (donc déjà remis quant à la culpabilité). L'indulgence ne pardonne aucun péché : elle suppose le péché déjà pardonné, généralement par le sacrement de confession.
Une indulgence peut être partielle ou plénière, selon qu'elle remet une partie ou la totalité de cette peine ; et le fidèle peut l'obtenir pour lui-même ou l'appliquer à un défunt du purgatoire[4]. Elle puise sa force dans ce que l'Église appelle le « trésor » des mérites du Christ et des saints, dispensé par l'autorité de l'Église en vertu du pouvoir de « lier et délier » reçu du Christ[5].
Cet article répond à la question telle qu'on la pose le plus souvent : qu'est-ce qu'une indulgence, comment cela fonctionne-t-il, et comment en gagne-t-on une aujourd'hui ? Pour l'histoire — la naissance médiévale, le scandale de Tetzel, les 95 thèses de Luther (qui défendait pourtant les indulgences) et la réponse aux objections protestantes —, on se reportera au dossier complet Les indulgences. Pour le détail du régime plénier, voir Que dit l'Église sur les indulgences plénières ?.
La définition de l'Église, mot à mot
Le point de départ doit être le texte officiel. Le Catéchisme de l'Église catholique reprend mot pour mot la définition donnée par Paul VI en 1967 :
« L'indulgence est la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés dont la faute est déjà effacée, rémission que le fidèle bien disposé obtient à certaines conditions déterminées, par l'action de l'Église, laquelle, en tant que dispensatrice de la rédemption, distribue et applique par son autorité le trésor des satisfactions du Christ et des saints » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1471[6]
Le Code de droit canonique en donne une formulation identique, signe qu'il s'agit d'une définition stable et officielle de l'Église[7]. Cette phrase dense contient toute la doctrine. On peut la déplier en quatre affirmations.
« La rémission… de la peine »
Une indulgence remet une peine, c'est-à-dire une dette de réparation — pas la faute elle-même. C'est la distinction la plus importante de tout l'article, et la source de presque tous les malentendus. On y revient en détail dans la section suivante. Pour l'instant, retenir une formule : l'indulgence ne pardonne rien ; elle libère. Le pardon, lui, est déjà acquis avant que l'indulgence n'intervienne.
« …temporelle »
La peine en jeu est temporelle, c'est-à-dire limitée, purificatrice, et non la peine éternelle de la damnation. Le pardon du péché grave a déjà supprimé la peine éternelle ; ce qui reste est de l'ordre de la guérison, non de la condamnation[8]. Cette purification peut s'accomplir sur terre ou, après la mort, au purgatoire.
« …due pour les péchés dont la faute est déjà effacée »
L'indulgence présuppose le pardon. On ne gagne pas d'indulgence pour un péché non confessé : il faut d'abord retrouver l'amitié de Dieu, ordinairement par la confession sacramentelle, puis l'indulgence agit sur ce qui subsiste après le pardon. C'est pourquoi parler d'« acheter le pardon » est un contresens : le pardon n'est jamais à vendre, et l'indulgence ne touche pas au pardon.
« …par l'action de l'Église »
Enfin, l'indulgence n'est pas un automatisme magique attaché à un geste. C'est un acte de l'Église, qui « distribue et applique avec autorité » le trésor de la Rédemption, sous des conditions qu'elle fixe. On verra plus bas d'où vient ce pouvoir et pourquoi il n'a rien d'arbitraire.
Pourquoi parle-t-on de « peine » si le péché est déjà pardonné ?
C'est la vraie difficulté, et l'objection que tout le monde formule un jour : si Dieu m'a pardonné, pourquoi resterait-il quelque chose à « payer » ? La réponse tient à une distinction que l'expérience humaine connaît parfaitement, même si le vocabulaire théologique l'a rendue obscure.
La double conséquence du péché : la faute et la peine
Le Catéchisme énonce le principe :
« Le péché a une double conséquence. Le péché grave nous prive de la communion avec Dieu et, par là, nous rend incapables de la vie éternelle […]. D'autre part, tout péché, même véniel, entraîne un attachement malsain aux créatures, qui a besoin de purification, soit ici-bas, soit après la mort, dans l'état qu'on appelle Purgatoire. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1472[9]
Il y a donc deux choses dans tout péché : une faute (la rupture avec Dieu, la culpabilité) et une blessure (le désordre laissé dans l'âme et dans le monde, l'attachement aux créatures). Le pardon supprime la première instantanément. La seconde, elle, demande une guérison, qui n'est pas automatique.
Une image simple : le clou et la planche
L'image classique est celle du clou planté dans une planche. Demander pardon, et l'obtenir, c'est retirer le clou : la faute est ôtée, entièrement, sans reste. Mais le trou demeure dans le bois. La peine temporelle, c'est ce trou : la trace, le dommage, la déformation que le péché a laissés, et qu'il faut maintenant réparer et cicatriser.
Une autre image, rapportée par l'apologiste Matthieu Lavagna d'après Mgr Jacques Perrier à l'occasion du Jubilé de l'an 2000, est celle de l'incendie : un bâtiment en feu doit d'abord être éteint — c'est le pardon, qui arrête la destruction —, mais après le passage du feu, il reste à nettoyer le site inondé, réparer les dégâts, racheter ce qui a été perdu ou endommagé[10]. Le pardon rétablit la relation ; il ne supprime pas par enchantement toutes les conséquences.
Une distinction déjà présente dans la Bible
Cette logique n'est pas une invention médiévale. L'Écriture la montre à l'œuvre. Lorsque David se repent de son péché, le prophète Natan lui déclare aussitôt : « Le Seigneur a passé sur ton péché, tu ne mourras pas » — la faute est remise sur-le-champ. Et pourtant, dans la même phrase, une conséquence temporelle subsiste : l'enfant né de la faute mourra[11]. Le pardon est total ; une peine demeure.
« Le Seigneur a passé sur ton péché, tu ne mourras pas. Cependant, parce que tu as bafoué le Seigneur, le fils que tu viens d'avoir mourra. » — 2 Samuel 12, 13-14[12]
De même, le bon larron est pardonné et reçoit la promesse du paradis « aujourd'hui » — mais il achève sa peine sur la croix, et accepte de la porter : « Et puis, pour nous, c'est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons »[13]. Le pardon n'a pas supprimé la croix ; il l'a transfigurée en chemin de salut.
Peine éternelle et peine temporelle
Le Catéchisme précise enfin le statut de cette peine restante, pour éviter qu'on l'imagine comme une menace :
« Le pardon du péché et la restauration de la communion avec Dieu entraînent la remise des peines éternelles du péché. Mais des peines temporelles du péché demeurent. […] Ces deux peines ne doivent pas être conçues comme une espèce de vengeance, infligée par Dieu de l'extérieur, mais bien comme découlant de la nature même du péché. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1472-1473[14]
Autrement dit, la peine temporelle n'est pas un châtiment ajouté par un Dieu vindicatif : c'est la cicatrice naturelle du péché, ce qu'il faut encore guérir une fois la faute remise. L'indulgence est précisément le moyen par lequel l'Église, puisant dans les mérites du Christ, accélère et achève cette guérison.
D'où l'Église tire-t-elle le pouvoir de remettre cette peine ?
Reste la question de fond : de quel droit l'Église remet-elle une peine devant Dieu ? La réponse repose sur deux piliers : un pouvoir reçu du Christ, et un « trésor » dans lequel ce pouvoir puise.
Le pouvoir de « lier et délier »
Le Christ a confié à son Église une autorité réelle sur le pardon et ses suites. À Pierre : « Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux »[15]. Aux Apôtres : « À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis »[16]. L'indulgence est une application de ce pouvoir des clés : si l'Église peut remettre la faute par l'absolution, elle peut a fortiori remettre, par mode d'autorité, la peine qui en demeure[17].
« L'indulgence s'obtient par l'Église qui, en vertu du pouvoir de lier et de délier qui lui a été accordé par le Christ Jésus, intervient en faveur d'un chrétien et lui ouvre le trésor des mérites du Christ et des saints pour obtenir du Père des miséricordes la remise des peines temporelles dues pour ses péchés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1478[18]
Le « trésor de l'Église »
Ce dans quoi l'Église puise n'est pas un coffre d'argent, mais un trésor spirituel : la valeur infinie de la satisfaction et des mérites du Christ, à laquelle s'ajoutent les mérites surabondants de la Vierge Marie et des saints[19]. Le Catéchisme en donne une définition imagée :
« Ces biens spirituels de la communion des saints, nous les appelons aussi le "trésor de l'Église", "qui n'est pas une somme de biens, ainsi qu'il en est des richesses matérielles accumulées au cours des siècles, mais qui est le prix infini et inépuisable qu'ont auprès de Dieu les expiations et les mérites du Christ Notre Seigneur, offerts pour que l'humanité soit libérée du péché et parvienne à la communion avec le Père". » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1476[20]
La première définition solennelle de ce trésor remonte à la bulle Unigenitus Dei Filius de Clément VI (1343), qui parle d'un trésor « acquis pour l'Église militante » et confié à Pierre pour être dispensé aux fidèles[21]. Il ne s'agit donc pas d'additionner des « bons points » comme une monnaie : c'est l'unique mérite du Christ, communiqué aux membres de son Corps.
La communion des saints
Ce partage n'est possible que parce que les chrétiens forment un seul corps. C'est la doctrine de la communion des saints : les biens spirituels circulent entre les membres de l'Église — ceux de la terre, ceux du purgatoire, ceux du Ciel. Le bien de l'un profite à tous[22]. L'indulgence est l'expression la plus concrète de cette solidarité surnaturelle : par elle, les mérites du Christ et des saints sont appliqués à celui qui en a besoin, vivant ou défunt. Sur ce point, voir Qu'est-ce que la communion des saints ?.
Indulgence partielle et indulgence plénière
L'indulgence se présente sous deux formes, selon la quantité de peine remise[23].
- L'indulgence partielle remet une partie de la peine temporelle ;
- L'indulgence plénière la remet en totalité : une âme qui mourrait aussitôt après l'avoir gagnée irait directement au Ciel, sans purgatoire.
Le tableau ci-dessous résume la distinction.
| Critère | Indulgence partielle | Indulgence plénière |
|---|---|---|
| Ce qu'elle remet | Une partie de la peine temporelle | La totalité de la peine temporelle |
| Fréquence | Plusieurs fois par jour | Une seule fois par jour[24] |
| Conditions | Œuvre indulgenciée + état de grâce | Œuvre + confession + communion + prière aux intentions du pape + détachement de tout péché |
| Mesure | Plus de décompte en « jours / années » depuis 1967[25] | Tout ou rien |
| Application | Pour soi ou pour un défunt | Pour soi ou pour un défunt |
La fin du décompte « en jours » (1967)
Avant la réforme de Paul VI, les indulgences partielles étaient mesurées en unités déroutantes : « 100 jours », « 7 ans » d'indulgence. Ces chiffres ne signifiaient évidemment pas « 100 jours de moins au purgatoire » — le purgatoire n'est pas un compteur de jours —, mais renvoyaient à l'ancienne pénitence publique de l'Église primitive : « autant que vaudrait une pénitence de tant de jours ». Pour éviter ce malentendu, Indulgentiarum doctrina a supprimé tout décompte chiffré : l'indulgence partielle est désormais désignée « uniquement par les mots indulgence partielle, sans y ajouter un nombre de jours ou d'années déterminé »[26]. Sa mesure dépend désormais de la ferveur du fidèle et de la dignité de l'œuvre accomplie.
Le détail du régime plénier — œuvres concédées, jubilés, difficultés pratiques — est traité dans l'article voisin Que dit l'Église sur les indulgences plénières ?.
Comment gagne-t-on concrètement une indulgence aujourd'hui ?
Voici l'aspect le plus pratique, et celui que l'on cherche le plus souvent. Tout est codifié dans l'Enchiridion Indulgentiarum, le recueil officiel publié par la Pénitencerie apostolique (4ᵉ édition typique, 1999)[27]. Le droit de l'Église fixe d'ailleurs des conditions de capacité préalables : pour gagner une indulgence, il faut être baptisé, non excommunié, en état de grâce au moins au terme des œuvres prescrites, et avoir au moins l'intention de la recevoir[28].
Les conditions de l'indulgence plénière
Pour gagner une indulgence plénière, il faut accomplir l'œuvre indulgenciée prescrite et remplir trois conditions habituelles, le tout couronné par une disposition intérieure décisive[29] :
- Confession sacramentelle — pour être en état de grâce ;
- Communion eucharistique — de préférence le jour même de l'œuvre ;
- Prière aux intentions du Souverain Pontife — un Notre Père et un Je vous salue Marie suffisent ;
- Détachement de tout péché, même véniel — la condition la plus exigeante (voir ci-dessous).
Une même confession peut servir pour plusieurs indulgences plénières, mais il faut une communion et une prière distinctes pour chacune. Les trois conditions peuvent être remplies « plusieurs jours avant ou après » l'accomplissement de l'œuvre[30].
La condition décisive : le détachement de tout péché
La difficulté n'est pas administrative, elle est spirituelle. L'indulgence plénière exige qu'il n'y ait « aucun attachement au péché, même véniel ». Or se détacher de tout péché véniel — y compris des petites fautes que l'on aime sans vouloir y renoncer — est rare. C'est pourquoi beaucoup de théologiens estiment qu'on gagne en réalité moins d'indulgences plénières qu'on ne l'imagine : si le détachement n'est pas total, l'indulgence est seulement partielle[31]. Cette exigence dit bien la nature de l'indulgence : elle n'est pas un tour de passe-passe juridique, mais le fruit d'une conversion réelle du cœur — ce que Paul VI nomme la metanoia[32].
Une seule plénière par jour, et pour qui ?
On ne peut gagner qu'une seule indulgence plénière par jour[33] (sauf à l'article de la mort, où une indulgence spéciale est prévue pour le mourant). Les indulgences partielles, elles, peuvent être gagnées plusieurs fois par jour.
Surtout, l'indulgence ne peut être appliquée que de deux manières : à soi-même, ou à un défunt par mode de suffrage[34]. On ne peut pas la gagner pour un autre vivant. Ce détail est révélateur : l'indulgence n'est pas un transfert de « crédit » qu'on offrirait à qui l'on veut ; c'est un acte personnel de conversion, dont seul le fruit posthume peut être charitablement offert à une âme du purgatoire qui ne peut plus mériter pour elle-même.
« Puisque les fidèles défunts en voie de purification sont aussi membres de la même communion des saints, nous pouvons les aider entre autres en obtenant pour eux des indulgences, de sorte qu'ils soient acquittés des peines temporelles dues pour leurs péchés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1479[35]
Quelques œuvres indulgenciées courantes
L'Enchiridion attache des indulgences à un grand nombre d'actes de piété et de charité. Sa réforme de 1967 a réduit les listes pléthoriques anciennes au profit de quatre concessions générales qui couvrent toute la vie chrétienne : élever son cœur vers Dieu dans l'accomplissement de ses devoirs ; se mettre au service du prochain dans un esprit de foi ; se priver volontairement d'un bien permis dans un esprit de pénitence ; témoigner ouvertement de sa foi[36]. À quoi s'ajoutent des œuvres précises, parmi lesquelles, pour une indulgence plénière (aux conditions habituelles) :
- la lecture de l'Écriture sainte pendant au moins une demi-heure ;
- l'adoration du Saint-Sacrement pendant au moins une demi-heure ;
- le chemin de croix ;
- la récitation du chapelet en église, en famille ou en communauté ;
- la visite d'une église le jour de la Portioncule (2 août) ou lors d'un Jubilé[37].
Beaucoup d'actes simples — un « Mon Jésus, miséricorde » dit avec ferveur, un signe de croix, une visite au Saint-Sacrement — portent une indulgence partielle. L'esprit de la réforme est clair : relier l'indulgence non à des gestes comptés, mais à une vie de prière, de pénitence et de charité.
Ce qu'une indulgence n'est PAS
Trois contresens reviennent constamment. Il vaut la peine de les écarter clairement.
Ce n'est pas le pardon du péché
Une indulgence ne pardonne aucun péché et ne remplace jamais la confession. Elle suppose le péché déjà pardonné. Confondre les deux, c'est confondre la guérison de la blessure avec la réconciliation elle-même. Pour le pardon, il y a le sacrement de pénitence ; l'indulgence vient après.
Ce n'est pas un permis de pécher
L'indulgence ne donne aucune licence pour l'avenir : elle ne concerne que des fautes passées et pardonnées. Elle suppose même le contraire d'un laxisme : un détachement effectif du péché. On ne peut pas « prendre une indulgence d'avance » pour un péché qu'on a l'intention de commettre — l'idée est contradictoire dans les termes.
Ce n'est pas — et n'a jamais été — un tarif acheté
L'argent n'achète pas une indulgence. Donner une aumône a pu, historiquement, faire partie d'une œuvre de charité indulgenciée — mais l'œuvre était la charité, pas le paiement, et tout commerce de l'indulgence est une simonie, péché grave condamné depuis les Actes des Apôtres[38]. Le concile de Trente a ordonné d'abolir entièrement « tous les gains mauvais en vue de les obtenir » (pravos quaestus omnes pro his consequendis [...] omnino abolendos esse)[39]. Le scandale historique — le prédicateur Tetzel et son slogan, qui a provoqué la réaction de Luther en 1517 — relevait d'un abus de prédication, condamné par l'Église elle-même, et non de la doctrine. Fait peu connu : Luther, dans ses 95 thèses, ne réclamait pas l'abolition des indulgences mais défendait « la vérité des indulgences apostoliques » (thèse 71)[40]. Tout ce dossier historique est développé dans Les indulgences.
Une très brève histoire (le dossier complet ailleurs)
La pratique de l'indulgence est l'aboutissement d'un long développement, dont voici les jalons. Le détail — et la réponse aux objections — se trouve dans le dossier-maître Les indulgences.
- Antiquité chrétienneLa pénitence canonique et ses commutations
Dans l'Église ancienne, le pécheur public accomplissait de longues pénitences. Très tôt, l'Église permet de les racheter (redemptiones) par une œuvre équivalente plus brève : c'est l'ancêtre direct de l'indulgence.
- 1095Le concile de Clermont, Urbain II
Le pape accorde aux croisés partant « par pure dévotion » que ce pèlerinage « tienne lieu de toute pénitence » : première grande indulgence solennelle, comme commutation de la pénitence canonique[41].
- 1300Le premier Jubilé, Boniface VIII
Boniface VIII institue l'Année sainte et l'indulgence jubilaire pour les pèlerins de Rome : la pratique se généralise[42].
- 1343Clément VI, Unigenitus Dei Filius
Première définition solennelle du « trésor de l'Église », fondement doctrinal de l'indulgence.
- 1563Le concile de Trente, session XXV
Face aux abus dénoncés par la Réforme, Trente maintient la doctrine mais abolit entièrement « tous les gains mauvais » en vue d'obtenir les indulgences.
- 1967Paul VI, Indulgentiarum doctrina
Réforme demandée par Vatican II : suppression du décompte en jours, recentrage sur la conversion du cœur et la charité. Régime toujours en vigueur.
On le voit : loin d'être une dérive tardive, l'indulgence prolonge la plus ancienne discipline pénitentielle de l'Église — les redemptiones, ces commutations de pénitence attestées dès le haut Moyen Âge[43] —, purifiée au fil des siècles de ses excès. Le concile Vatican II ne l'a nullement abolie — il en a demandé la réforme, accomplie par Paul VI[44].
Pour aller plus loin
L'indulgence n'est pas un reliquat embarrassant du Moyen Âge, mais l'expression concrète de trois vérités centrales de la foi : que le pardon ne supprime pas magiquement les conséquences du péché ; que les chrétiens forment un seul corps où les biens spirituels circulent (communion des saints) ; et que l'Église a reçu du Christ une autorité réelle sur le salut de ses membres. Bien comprise, elle est une invitation à la conversion, à la prière et à la charité — y compris envers les défunts du purgatoire, que l'on peut soulager : l'Église « recommande les aumônes, les indulgences et les œuvres de pénitence en faveur des défunts »[45].
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Sources principales
- Catéchisme de l'Église catholique, § 1471-1479 (texte officiel sur vatican.va).
- Paul VI, constitution apostolique Indulgentiarum doctrina, 1ᵉʳ janvier 1967, avec ses Normes.
- Pénitencerie apostolique, Enchiridion Indulgentiarum, 4ᵉ édition typique, 1999.
- Code de droit canonique (1983), canons 992 à 997.
- Concile de Trente, session XXV, Decretum de indulgentiis, 3-4 décembre 1563.
Notes et références
Concile de Trente, Session XXV (3-4 décembre 1563), Decretum de indulgentiis (4 décembre 1563) — DS 1835 dans Denzinger-Hünermann, Enchiridion Symbolorum. Le décret maintient l'usage des indulgences (« Christiano populo maxime salutarem », « très salutaire pour le peuple chrétien ») tout en statuant « pravos quaestus omnes pro his consequendis [...] omnino abolendos esse » (« que tous les gains mauvais en vue de les obtenir [...] soient entièrement abolis »).
1 39Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions (diffusion Salvator), avril 2023, p. 355-356, section « Qu'est-ce qu'une indulgence ? » du chapitre « Les indulgences, c'est acheter son paradis ! ». ISBN 978-2-491255-51-0.
2Catéchisme de l'Église catholique (CEC), § 1471, IIᵉ partie, section 2, chap. 2, art. 4 « Le sacrement de Pénitence et de Réconciliation », sous-section X « Les indulgences ». Le § 1471 cite mot pour mot la définition de Paul VI, Indulgentiarum doctrina, Norme 1, et renvoie au canon 994 du CIC 1983. Texte officiel sur vatican.va.
3 4 6Catéchisme de l'Église catholique, § 1478, sur l'obtention de l'indulgence par l'action de l'Église en vertu du pouvoir de lier et délier. Texte officiel sur vatican.va.
5 17 18Code de droit canonique (Codex Iuris Canonici, 1983), can. 992 : « L'indulgence est la remise devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés dont la faute est déjà effacée, que le fidèle bien disposé, et à certaines conditions définies, obtient par le secours de l'Église qui, en tant que ministre de la rédemption, distribue et applique avec autorité le trésor des satisfactions du Christ et des saints. » Texte officiel sur vatican.va.
7Catéchisme de l'Église catholique, § 1472-1473. Le § 1473 précise que la peine temporelle demeure après la rémission de la peine éternelle, et qu'elle découle « de la nature même du péché », non d'une vengeance divine. Texte officiel sur vatican.va.
8 14Catéchisme de l'Église catholique, § 1472, sur la double conséquence du péché (faute et peine, peine éternelle et peine temporelle). Texte officiel sur vatican.va.
9Comparaison rapportée par Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions (diffusion Salvator), avril 2023, p. 355, note 557 : « Lors du Jubilé de l'an 2000, Mgr Perrier, évêque émérite de Lourdes, avait pris la comparaison avec un incendie. L'incendie détruit le bâtiment ; il faut éteindre le feu. C'est le sacrement du pardon. Mais l'incendie laisse d'autres traces ! Après le passage du feu, il faut nettoyer le site inondé, réparer les dégâts, racheter ce qui a été perdu ou endommagé, etc. Telles sont les peines temporelles que l'indulgence efface. » Mgr Jacques Perrier, évêque de Tarbes-et-Lourdes de 1998 à 2012, s'exprimait à l'occasion du Grand Jubilé de l'An 2000 (bulle d'indiction de Jean-Paul II Incarnationis mysterium, 29 novembre 1998). ISBN 978-2-491255-51-0.
10Deuxième livre de Samuel 12, 13-14 (traduction liturgique, AELF). Le pardon est immédiat (« tu ne mourras pas »), mais une conséquence temporelle demeure : exemple scripturaire classique de la distinction faute / peine.
11 12Évangile selon saint Luc 23, 40-43 (AELF). Le bon larron reconnaît la justice de sa peine (« après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons », peine temporelle acceptée) tout en recevant la promesse du paradis « aujourd'hui » (faute remise).
13Évangile selon saint Matthieu 16, 19 (AELF) : pouvoir des clés donné à Pierre. Cf. Mt 18, 18 pour le même pouvoir donné aux disciples.
15Évangile selon saint Jean 20, 23 (AELF) : « À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. » Fondement scripturaire du pouvoir de l'Église sur le pardon et ses suites.
16Catéchisme de l'Église catholique, § 1476-1477. Définition du « trésor de l'Église » comme valeur infinie des mérites du Christ, à laquelle s'ajoutent les mérites de la Vierge Marie et des saints. Texte officiel sur vatican.va.
19 20Clément VI (Pierre Roger, pape 1342-1352), bulle Unigenitus Dei Filius, 27 janvier 1343, première définition solennelle du « trésor de l'Église ». Texte dans les Extravagantes communes, V, 9, 2 ; Denzinger-Hünermann, Enchiridion Symbolorum, n° 1025-1027. Formule centrale : « thesaurum acquisivit militanti Ecclesiae ».
21Paul VI, constitution apostolique Indulgentiarum doctrina, 1ᵉʳ janvier 1967, n° 5, sur la communion des saints comme fondement de l'indulgence : « Dans cette merveilleuse communauté, la sainteté de l'un profite aux autres. » Texte officiel sur vatican.va.
22Code de droit canonique (Codex Iuris Canonici, 1983), can. 993 : l'indulgence est partielle ou plénière « selon qu'elle libère en partie ou en totalité de la peine temporelle due pour les péchés ». Texte officiel sur vatican.va.
23Paul VI, Indulgentiarum doctrina (1967), Norme 6 (et Norme 18 pour les mourants) : on ne peut gagner qu'une seule indulgence plénière par jour ; les indulgences partielles peuvent être gagnées plusieurs fois par jour.
24 33Paul VI, Indulgentiarum doctrina (1967), Norme 4 : l'indulgence partielle « sera désormais désignée uniquement par les mots "indulgence partielle", sans y ajouter un nombre de jours ou d'années déterminé ». La réforme abolit l'ancien décompte chiffré hérité de la pénitence canonique.
25 26Paul VI (Giovanni Battista Montini, pape 1963-1978), constitution apostolique Indulgentiarum doctrina, 1ᵉʳ janvier 1967, réforme demandée par le concile Vatican II. Texte officiel sur vatican.va. Suivie de l'Enchiridion Indulgentiarum, publié par la Pénitencerie apostolique (4ᵉ édition typique, 1999).
27 44Code de droit canonique (1983), can. 996, § 1-2 : pour être capable de gagner les indulgences, il faut être baptisé, non excommunié et en état de grâce au moins au terme des œuvres prescrites ; et il faut avoir au moins l'intention générale de les recevoir et accomplir les œuvres requises au temps fixé. Texte officiel sur vatican.va.
28Pénitencerie apostolique, Enchiridion Indulgentiarum (4ᵉ éd. typique, 1999), Norme 20 : pour l'indulgence plénière, accomplir l'œuvre prescrite et remplir trois conditions — confession sacramentelle, communion eucharistique, prière aux intentions du Souverain Pontife — en excluant tout attachement au péché, même véniel ; à défaut de ce détachement total, l'indulgence n'est que partielle. Les conditions peuvent être remplies plusieurs jours avant ou après l'œuvre.
29 30 31Paul VI, Indulgentiarum doctrina (1967), n° 11. La constitution emploie le terme grec metanoia (conversion du cœur) : les indulgences ne peuvent être acquises sans une sincère conversion de l'esprit et l'union avec Dieu, à quoi s'ajoute l'accomplissement des œuvres prescrites.
32Code de droit canonique (1983), can. 994 : tout fidèle peut gagner les indulgences, partielles ou plénières, « soit pour lui-même, soit pour les défunts par mode de suffrage ». Texte officiel sur vatican.va.
34Catéchisme de l'Église catholique, § 1479, sur l'application des indulgences aux défunts par mode de suffrage. Texte officiel sur vatican.va.
35Pénitencerie apostolique, Enchiridion Indulgentiarum (4ᵉ éd. typique, 1999) : les quatre concessions générales et la liste des œuvres indulgenciées (lecture de l'Écriture, adoration eucharistique, chemin de croix, chapelet, visite à la Portioncule le 2 août, etc.), reprise de la réforme de Indulgentiarum doctrina (1967).
36 37Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions (diffusion Salvator), 2023, p. 357, note 559. Sur la simonie (Ac 8, 18-24), commerce des biens spirituels, condamnée comme péché grave dès les origines de l'Église. ISBN 978-2-491255-51-0.
38Martin Luther (1483-1546), Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum (95 thèses), 1517, thèse 71 : Luther y défend explicitement « la vérité des indulgences apostoliques » et ne réclame pas leur abolition. Édition critique : Weimarer Ausgabe (WA), tome 1, p. 233-238. Dossier complet dans l'article Les indulgences.
40Concile de Clermont (novembre 1095), canon 2, sous le pape Urbain II : « Quicumque pro sola devotione […] ad liberandam ecclesiam Dei Ierusalem profectus fuerit, iter illud pro omni paenitentia reputetur » — le pèlerinage de croisade « tient lieu de toute pénitence ». Texte latin établi par Robert Somerville, The Councils of Urban II, vol. 1 : Decreta Claromontensia, Amsterdam, 1972, p. 74 ; commenté par Jonathan Riley-Smith, The First Crusade and the Idea of Crusading, University of Pennsylvania Press, 1986, p. 27, qui y voit l'acte de naissance de l'indulgence comme commutation de la pénitence canonique.
41Boniface VIII (Benedetto Caetani, pape 1294-1303), bulle Antiquorum habet fida relatio, 22 février 1300, qui institue le premier Jubilé (Année sainte) et accorde une indulgence plénière aux pèlerins visitant les basiliques romaines de Saint-Pierre et Saint-Paul. Première généralisation de la grande indulgence jubilaire, reprise ensuite à intervalles réguliers.
42Sur la discipline pénitentielle antique et les redemptiones (commutations de la pénitence canonique), voir Cyrille Vogel, Le pécheur et la pénitence au Moyen Âge, éd. du Cerf, Paris, 1969. Les pénitentiels insulaires puis francs des VIIᵉ-VIIIᵉ siècles fixent des tarifs de pénitence et autorisent leur rachat par une œuvre équivalente plus brève — antécédent direct de la pratique de l'indulgence.
43Catéchisme de l'Église catholique, § 1032 in fine : « L'Église recommande aussi les aumônes, les indulgences et les œuvres de pénitence en faveur des défunts. » Texte officiel sur vatican.va.
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