C'est l'une des objections les plus spontanées que l'on adresse au christianisme, et l'une des plus douloureuses quand elle vient d'un cœur inquiet : si le salut passe par Jésus, qu'arrive-t-il à ceux qui n'ont jamais entendu parler de lui ? L'enfant mort dans un village d'Amazonie avant qu'aucun missionnaire n'y parvienne, l'homme des steppes mille ans avant l'Incarnation, l'aïeul d'un continent que l'Évangile n'a atteint qu'au XVIᵉ siècle, le contemporain qui n'a jamais croisé qu'une caricature du Christ : leur destin serait-il scellé par un simple hasard de naissance ? Un Dieu qui condamnerait un homme pour une ignorance dont il n'est pas responsable ne serait pas juste — et l'objection, sous cette forme, vise juste.
L'Église ne se dérobe pas devant cette question. Elle refuse les deux réponses faciles : celle qui damne d'office tous les non-chrétiens, et celle qui déclare que la foi n'a finalement aucune importance. Elle tient une vérité plus haute et plus paisible : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2, 4), il a des chemins pour rejoindre celui qu'aucun prédicateur n'a atteint, et il « ne permet pas que quelqu'un soit puni des supplices éternels sans être coupable de quelque faute volontaire »[1]. Mais elle refuse aussi de transformer cette espérance en garantie mécanique.
Cet article prend la question dans son angle le plus concret — qu'arrive-t-il à cet homme-là ? — et laisse à d'autres pages le soin d'exposer le mécanisme doctrinal complet. La question de savoir si l'on peut être sauvé sans connaître Jésus est traitée pour elle-même dans l'article Peut-on être sauvé sans connaître Jésus ? ; la position de l'Église sur les grandes religions, dans Que dit l'Église sur le salut des non-chrétiens ? ; l'objection du pluralisme, dans Comment répondre à l'objection des religions multiples ?. Ici, on regarde en face la personne que la question désigne vraiment : l'inévangélisé, celui qui n'a jamais eu la chance d'entendre.
La question derrière la question : de qui parle-t-on au juste ?
« N'avoir jamais entendu parler » : une situation précise
La force de la question tient à sa précision. Elle ne porte pas sur celui qui a entendu l'Évangile et l'a rejeté, ni sur le baptisé tiède, ni même sur le croyant d'une autre religion vivant au contact du christianisme. Elle porte sur un cas-limite très net : celui à qui l'annonce n'est jamais parvenue, ou n'est parvenue que défigurée au point d'être méconnaissable. Toute la théologie catholique de cette question repose sur cette distinction : on ne juge pas de la même manière celui qui refuse une lumière et celui qui n'en a jamais reçu le rayon.
Ceux que la question vise vraiment
Concrètement, l'inévangélisé n'est pas une abstraction. Ce sont les innombrables générations qui ont vécu avant la venue du Christ, aux quatre coins du monde. Ce sont les peuples des continents que l'Évangile n'a atteints que tardivement — l'Amérique avant 1492, l'Océanie profonde, des vallées d'Asie centrale ou d'Afrique restées des siècles sans annonce. Ce sont, aujourd'hui encore, les quelques peuples volontairement isolés, et cette multitude d'hommes et de femmes qui, pour mille raisons sociales, familiales ou politiques, n'ont jamais rencontré autre chose qu'un christianisme réduit à un cliché hostile. La question n'est donc pas marginale : elle concerne une part immense de l'humanité de tous les temps.
Ce que la question ne demande pas
Il faut aussi dire ce que la question ne pose pas, pour ne pas répondre à côté. Elle ne demande pas si toutes les religions se valent — elles ne se valent pas. Elle ne demande pas si l'on peut se dispenser d'évangéliser — on ne le peut pas. Elle ne demande pas non plus ce que deviennent les enfants morts sans baptême, cas voisin mais distinct traité dans Que devient un enfant mort sans baptême ? et Que dit l'Église sur les limbes ?. Elle pose une question précise sur un homme précis : que se passe-t-il, pour lui, au terme de sa vie ?
Une inquiétude ancienne, pas une invention moderne
Le vrai scandale : Dieu punirait-il un hasard géographique ?
On présente parfois cette objection comme une trouvaille de l'incroyance contemporaine. C'est faux. Elle a tourmenté les théologiens dès les premiers siècles, précisément parce qu'elle touche à la justice de Dieu. Si l'accès au salut dépendait uniquement d'avoir eu la chance de naître au bon endroit, au bon siècle, dans la bonne famille, alors le salut ne serait qu'une loterie et Dieu, un juge arbitraire. Or la foi affirme exactement le contraire : « Dieu ne fait pas de différence entre les hommes » (Ac 10, 34), il « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité »[2]. L'inquiétude, loin d'être une attaque contre la foi, jaillit d'une intuition profondément juste que la foi elle-même revendique.
Le faux dilemme : « damnés d'office » ou « peu importe la foi »
Le piège consiste à croire qu'il n'existe que deux réponses. La première, rigoriste, damnerait purement et simplement tous ceux qui n'ont pas reçu le baptême et la foi explicite : c'est la thèse écartée par le Saint-Office (lettre Suprema haec sacra, 8 août 1949)[3]. La seconde, laxiste, conclurait que puisque ces gens peuvent être sauvés, la foi et la mission n'ont finalement aucune importance. L'Église rejette les deux. Sa réponse ne se situe pas entre les deux comme un compromis mou : elle est au-dessus, tenant fermement les deux vérités que l'objection croit contradictoires — la nécessité du Christ pour être sauvé, et la volonté de Dieu de sauver tous les hommes.
Ce que l'Écriture laisse voir : Dieu déborde les frontières visibles
La loi écrite dans les cœurs
Avant même de raisonner en théologien, il faut écouter l'Écriture. Elle montre partout un Dieu qui agit au-delà du périmètre visible de son peuple. Saint Paul l'affirme sans détour : les païens, qui n'ont pas reçu la Loi de Moïse, portent pourtant en eux une loi.
« Quand des païens qui n'ont pas la Loi pratiquent spontanément ce que prescrit la Loi, eux qui n'ont pas la Loi sont à eux-mêmes leur propre loi. Ils montrent ainsi que la façon d'agir prescrite par la Loi est inscrite dans leur cœur, et leur conscience en témoigne. » — Saint Paul, Épître aux Romains 2, 14-15[4]
Autrement dit, l'homme qui n'a jamais entendu parler du Christ n'est pas pour autant sans lumière : la conscience droite et la loi naturelle sont déjà une parole de Dieu gravée en lui, à laquelle il peut obéir ou désobéir. Le salut de l'inévangélisé se jouera d'abord sur cette fidélité-là.
Les justes d'avant l'Alliance
L'Ancien Testament regorge de figures d'hommes justes qui n'appartenaient pas au peuple élu et n'avaient reçu aucune révélation explicite : Melchisédech, roi et prêtre du Dieu Très-Haut, que la Lettre aux Hébreux fait figure du Christ ; Job, l'homme d'Uç, modèle de justice hors de toute Alliance ; les habitants de Ninive convertis à la prédication de Jonas. La tradition chrétienne a vu dans ces « saints païens » la preuve que la grâce de Dieu n'a jamais attendu les frontières d'un peuple pour rejoindre un cœur droit.
« Le Dieu que vous adorez sans le connaître »
Le Nouveau Testament prolonge cette intuition. À Athènes, devant l'autel dédié au « dieu inconnu », saint Paul ne condamne pas d'emblée les païens : il reconnaît en eux une quête tâtonnante du vrai Dieu.
« Ce que vous vénérez sans le connaître, voilà ce que, moi, je viens vous annoncer. […] Dieu les a faits pour qu'ils le cherchent et, si possible, l'atteignent et le trouvent, lui qui, en fait, n'est pas loin de chacun de nous. » — Saint Paul à l'Aréopage, Actes des Apôtres 17, 23-27[5]
La recherche sincère de Dieu, même confuse, même sans nom exact, n'est donc pas ignorée par lui. Elle est déjà l'œuvre d'une grâce secrète.
Corneille : la grâce précède le prédicateur
Le récit du centurion Corneille (Ac 10) est décisif pour notre question. Cet officier romain, païen, priait Dieu et faisait l'aumône avant d'avoir entendu l'Évangile. Dieu ne l'a pas laissé dans son ignorance : il a exaucé sa droiture en lui envoyant Pierre. La grâce agissait déjà dans son cœur ; l'annonce est venue couronner, non commencer, l'œuvre de Dieu. Ce schéma — la grâce d'abord, le prédicateur ensuite — deviendra, on va le voir, la clé de toute la réflexion théologique sur le sort des inévangélisés.
Le Christ descendu jusqu'aux morts : la lumière du Samedi saint
« L'Évangile a été annoncé même aux morts »
Il existe dans la foi catholique un article trop souvent oublié qui éclaire directement notre question : entre sa mort et sa résurrection, le Christ est descendu aux enfers. Non pour y souffrir, mais pour y porter la Bonne Nouvelle à tous ceux qui l'avaient précédé dans la mort. Le Catéchisme le dit sans ambiguïté, à la suite de saint Pierre.
« C'est pour cela que l'Évangile a été annoncé aussi aux morts, afin que, jugés selon les hommes dans la chair, ils vivent selon Dieu dans l'Esprit. » — Première lettre de saint Pierre 4, 6[6]
La première lettre de Pierre évoque aussi le Christ allant « proclamer son message aux esprits qui étaient en prison » (1 P 3, 19). Le Credo lui-même professe cette descente : « il est descendu aux enfers ».
Ce que la descente aux enfers signifie pour les inévangélisés
Cette vérité de foi porte un message immense pour notre sujet. Le Catéchisme précise que le Christ n'est pas descendu aux enfers pour y délivrer les damnés, « mais pour libérer les justes qui l'avaient précédé »[7] : tous ces hommes et femmes qui, avant l'Incarnation, avaient vécu selon la lumière reçue sans jamais pouvoir connaître le nom de Jésus. La Rédemption n'a pas commencé à la date de la Passion pour les seuls contemporains du Christ : elle rejoint, rétrospectivement, tous les justes de tous les temps. Le salut du Christ n'est donc pas prisonnier de la chronologie ni de la géographie de l'annonce.
Une lumière rétrospective sur toute l'humanité
Si le Christ a rejoint jusque dans la mort ceux qui n'avaient pas pu le connaître de leur vivant, alors aucune génération, aucun peuple, aucun homme n'est par principe hors de portée de sa grâce. La descente aux enfers est comme la garantie dramatique que la volonté salvifique de Dieu ne connaît pas de mur infranchissable. Elle ne dispense évidemment personne de répondre à la grâce ; mais elle interdit de tracer une frontière au-delà de laquelle Dieu ne pourrait plus atteindre un cœur.
L'intelligence de la foi : des Pères à l'École de Salamanque
Justin et les « semences du Verbe »
Dès le IIᵉ siècle, saint Justin, philosophe et martyr, forge une intuition féconde : le Verbe de Dieu, qui s'est pleinement révélé en Jésus-Christ, a semé partout des « semences » de vérité (logos spermatikos). Socrate, Héraclite et les sages qui ont vécu selon la raison ont, à leur mesure, participé à cette lumière. Cette idée — développée dans l'article voisin — fonde une conviction constante de la tradition : partout où un homme cherche le vrai et le bien, il touche déjà, sans le savoir, à quelque chose du Christ.
Saint Thomas d'Aquin : « l'homme élevé dans la forêt »
Le Moyen Âge affronte la question de face. Comment Dieu, qui veut le salut de tous, traite-t-il celui qui, par un pur hasard, naît là où nul ne prêche ? Saint Thomas d'Aquin répond par une image restée célèbre : celle d'un homme qui aurait grandi seul, coupé de toute annonce.
« Si quelqu'un, élevé ainsi dans les forêts ou parmi les bêtes sauvages, suivait la conduite de la raison naturelle dans la recherche du bien et la fuite du mal, il faut tenir très certainement que Dieu, ou bien lui révélerait par une inspiration intérieure ce qu'il faut croire, ou bien lui enverrait un prédicateur de la foi, comme il envoya Pierre à Corneille. » — Saint Thomas d'Aquin, De veritate, q. 14, a. 11[8]
La réponse est lumineuse : à celui qui fait ce qui dépend de lui, Dieu ne refuse pas la grâce. Il trouve un chemin — intérieur ou extérieur — pour le rejoindre. L'exemple de Corneille revient ici comme la clé : la fidélité d'un cœur droit appelle la lumière de Dieu.
L'École de Salamanque et le salut des Indiens d'Amérique
La question cesse d'être théorique en 1492. La découverte d'un continent entier peuplé d'hommes qui n'avaient jamais pu entendre l'Évangile pose brutalement le problème. À Salamanque, le dominicain Francisco de Vitoria, dans sa célèbre Relectio de Indis (1539), défend une thèse décisive : les Indiens qui n'ont jamais reçu l'annonce ne sont pas coupables du péché d'incroyance — ils restent comptables de leurs fautes contre la loi naturelle, mais ne sont pas damnés pour une foi qu'on ne leur a jamais proposée. Cette réflexion, contemporaine du combat dominicain pour les droits des peuples autochtones porté notamment par Bartolomé de Las Casas, montre que l'Église, confrontée au cas concret d'un monde inévangélisé, a refusé la solution rigoriste et cherché comment la miséricorde de Dieu pouvait les atteindre[9].
- vers 155Justin et les « semences du Verbe »
Dans ses Apologies (Ire et IIe, vers 155), le philosophe martyr affirme que le Verbe a semé partout des germes de vérité : les sages païens y ont eu part.
- 1256-1259Thomas d'Aquin : « l'homme de la forêt »
Dans le De veritate (disputé à Paris, 1256-1259), Thomas soutient qu'à qui suit la raison naturelle, Dieu envoie la lumière nécessaire.
- 1539Vitoria et les Indiens d'Amérique
L'École de Salamanque refuse de damner pour incroyance les peuples jamais évangélisés du Nouveau Monde.
- 13 janvier 1547Concile de Trente : le baptême de désir
La VIe session (décret sur la justification, ch. 4) reconnaît que le désir du baptême peut en obtenir le fruit.
- 1863Pie IX : l'ignorance invincible
L'encyclique Quanto conficiamur moerore : nul n'est puni éternellement sans faute volontaire.
- 1964-1965Vatican II : « des voies connues de Dieu seul »
Lumen Gentium 16, Gaudium et Spes 22 et Ad Gentes 7 formulent la doctrine devenue classique.
- 1990Jean-Paul II : Redemptoris Missio
L'encyclique missionnaire : salut toujours par le Christ, mission toujours nécessaire.
Ce que l'Église enseigne aujourd'hui : ce qui « arrive » vraiment
Pie IX : l'ignorance invincible n'est pas une faute
Au XIXᵉ siècle, le bienheureux Pie IX formule le principe qui commande toute la question. Contre l'idée d'un Dieu qui damnerait pour un accident de naissance, il enseigne que ceux qui vivent dans une ignorance invincible — une ignorance dont ils ne sont pas responsables — et qui observent la loi naturelle peuvent, sous l'action de la grâce, obtenir la vie éternelle.
« Ceux qui sont dans une ignorance invincible de notre très sainte religion et qui, observant soigneusement la loi naturelle et ses préceptes gravés par Dieu dans les cœurs, disposés à obéir à Dieu, mènent une vie honnête et droite, peuvent, avec l'aide de la lumière et de la grâce divines, obtenir la vie éternelle. […] Dieu ne permet pas que quelqu'un soit puni de peines éternelles s'il n'a pas la faute volontaire. » — Bienheureux Pie IX, encyclique Quanto conficiamur moerore, 1863[10]
Le mécanisme précis de l'ignorance invincible et du baptême de désir est détaillé dans l'article Peut-on être sauvé sans connaître Jésus ? ; on ne le redouble pas ici.
Vatican II : « par des voies connues de Dieu seul »
Le concile Vatican II a donné à cette doctrine sa formulation devenue classique. Lumen Gentium affirme que ceux qui, « sans faute de leur part, ignorent l'Évangile du Christ et son Église, mais cherchent Dieu d'un cœur sincère » et s'efforcent d'accomplir sa volonté sous l'action de la grâce, « peuvent parvenir au salut éternel »[11]. Gaudium et Spes va plus loin en indiquant comment :
« Puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l'homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associé au mystère pascal. » — Concile Vatican II, Gaudium et Spes 22[12]
Et Ad Gentes précise que Dieu peut, « par des voies connues de lui seul », amener à la foi ceux qui ignorent l'Évangile sans faute[13].
Le Catéchisme : un désir du Baptême qu'on ignore avoir
Le Catéchisme de l'Église catholique rassemble tout cela dans une formule d'une grande clarté, en parlant du baptême de désir élargi à l'inévangélisé :
« Tout homme qui, ignorant l'Évangile du Christ et son Église, cherche la vérité et fait la volonté de Dieu selon qu'il la connaît, peut être sauvé. On peut supposer que de telles personnes auraient désiré explicitement le Baptême si elles en avaient connu la nécessité. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1260[14]
Voilà, en une phrase, ce qui « arrive » à celui qui n'a jamais entendu parler de Jésus mais a vécu droitement sous la grâce : Dieu lui reconnaît un désir implicite de ce qu'il aurait choisi s'il l'avait connu.
Toujours par le Christ, jamais « à côté » de lui
Une précision capitale, sans quoi tout basculerait dans le relativisme : cet homme n'est jamais sauvé par sa religion ni par sa sincérité seule, mais toujours par le Christ, dont la grâce le rejoint secrètement. Jean-Paul II l'a fortement rappelé : pour ceux qui n'ont pas la foi explicite, « le salut du Christ est accessible en vertu d'une grâce qui, tout en ayant une relation mystérieuse avec l'Église, ne les y introduit pas formellement mais les éclaire d'une manière adaptée à leur état d'esprit et à leur cadre de vie »[15]. Il n'y a pas deux voies de salut, celle du Christ et une autre : il n'y en a qu'une, et elle peut atteindre l'homme là où l'annonce n'est jamais parvenue.
Alors, concrètement, qu'est-ce qui décide ?
Ce qui ouvre la porte
Réunissons les fils. Pour l'inévangélisé, trois choses se conjuguent et « ouvrent » la porte du salut : chercher Dieu — ou du moins le vrai et le bien — d'un cœur sincère ; suivre sa conscience droite, cette loi inscrite dans le cœur (Rm 2) ; et le faire sous l'action d'une grâce que le Christ lui offre en secret. Aucune de ces trois n'est le fruit de ses seules forces : c'est déjà Dieu qui, le premier, travaille en lui.
Ce qui ferme la porte : le refus, non l'ignorance
Il est essentiel de le dire clairement : ce n'est jamais l'ignorance qui condamne. Ce qui ferme la porte, c'est le refus délibéré du bien que l'on connaît — le mensonge à sa propre conscience, l'endurcissement volontaire contre la vérité entrevue. Un homme peut se perdre sans avoir jamais entendu le nom de Jésus, mais alors ce sera par sa faute personnelle contre la lumière qu'il avait, non par l'absence d'une lumière qu'il n'a jamais reçue.
| Situation | Ce qui est en jeu | Verdict de la théologie catholique |
|---|---|---|
| N'a jamais entendu l'Évangile, cherche Dieu et suit sa conscience | Grâce accueillie, désir implicite du Baptême | Peut être sauvé — par le Christ |
| N'a jamais entendu l'Évangile, mais refuse le bien qu'il connaît | Faute volontaire contre la conscience | Se perd par sa faute, non par l'ignorance |
| A entendu l'Évangile authentique et le refuse consciemment | Refus du Christ connu | Cas distinct, traité ailleurs |
Une possibilité réelle, pas une garantie automatique
L'Église dit « peut être sauvé », non « est automatiquement sauvé ». La nuance est toute la vérité. Affirmer que le salut de l'inévangélisé est possible n'autorise ni à le présumer avec certitude pour telle personne, ni à conclure que la mission serait superflue. La possibilité laissée ouverte par la miséricorde n'efface ni la réalité du péché, ni le sérieux du jugement, ni la difficulté de vivre droitement sans le secours des sacrements et de la Parole révélée. C'est une espérance, non un décret.
Le cas des tout-petits
Reste le cas de ceux qui n'ont pas même l'usage de la raison : les enfants morts avant tout choix, avant tout baptême. C'est un cas voisin mais spécifique, où l'Église professe non une certitude mais une ferme espérance, fondée sur la miséricorde de Dieu et la tendresse du Christ pour les petits. Il est traité pour lui-même dans Que devient un enfant mort sans baptême ?.
« Si l'on peut être sauvé sans, pourquoi les missionnaires ? »
Le paradoxe missionnaire
L'objection surgit aussitôt : si Dieu peut sauver ceux qui n'ont jamais entendu parler de lui, pourquoi risquer sa vie pour aller le leur annoncer ? Ne vaudrait-il pas mieux les laisser dans leur ignorance « salvatrice » ? Le raisonnement est spécieux, et l'Église y répond depuis toujours. D'abord parce qu'une possibilité de salut n'est pas une facilité : sans la Parole, sans les sacrements, sans l'Église, le chemin vers Dieu est infiniment plus rude, plus exposé à l'erreur et au péché. Ensuite parce que l'Évangile n'est pas seulement un ticket pour l'au-delà : c'est la vérité, la joie et la vie en plénitude, dès maintenant. Priver un peuple de l'Évangile sous prétexte qu'il « pourrait » être sauvé sans lui, ce serait comme refuser un trésor à quelqu'un parce qu'il pourrait survivre sans.
L'amour ne calcule pas : le feu de saint François Xavier
La meilleure réponse n'est pas un argument mais un visage. Saint François Xavier, en une dizaine d'années, a parcouru l'Inde, les Moluques et le Japon, baptisant des dizaines de milliers de personnes, et il est mort en 1552 aux portes de la Chine qu'il brûlait d'atteindre. Ce n'est pas un froid calcul théologique qui l'a jeté sur les mers, mais l'amour : la certitude que le Christ est le trésor du monde, et qu'on ne garde pas pour soi celui qu'on aime. Sa lettre écrite de Cochin aux jésuites de Rome témoigne de sa douleur devant ces multitudes qui ne deviennent pas chrétiennes, faute d'ouvriers pour les instruire[16]. L'amour ne raisonne pas « ils peuvent s'en passer » : il court.
Thérèse, patronne des missions sans quitter son Carmel
L'Église a fait de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, moniale cloîtrée n'ayant jamais mis les pieds dans un pays de mission, la patronne des missions — à égalité avec François Xavier. Le message est limpide : la mission n'est pas d'abord une affaire de kilomètres, mais d'amour. On peut porter le monde entier dans la prière et l'offrande. Cette double patronne — l'infatigable voyageur et la carmélite immobile — dit tout : le zèle pour ceux qui n'ont jamais entendu parler de Jésus est le cœur battant de l'Église, qu'on parte au bout du monde ou qu'on prie derrière une grille.
La voie ordinaire reste l'annonce
Il faut donc tenir ensemble deux choses que l'objection oppose. Les « voies connues de Dieu seul » sont des voies extraordinaires : Dieu s'en réserve l'usage pour qui n'a pas pu recevoir l'annonce. Mais la voie ordinaire, celle que le Christ a explicitement commandée — « Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19) — reste l'évangélisation. Compter sur les voies extraordinaires pour se dispenser de la voie ordinaire serait tenter Dieu et trahir le commandement du Seigneur.
Ce que cela change pour vous : espérer sans présumer
Pour un ancêtre, un proche jamais rejoint par l'annonce
Cette question n'est presque jamais abstraite. Elle a un visage : un aïeul mort loin de la foi, un ami d'une culture que l'Évangile n'a jamais vraiment touchée, un être cher dont on redoute qu'il soit « perdu ». À celui qui porte cette peine, l'Église offre une parole d'apaisement solide, ni naïve ni désespérée : Dieu aime cette personne infiniment plus que vous ne l'aimez, il a tout fait pour la sauver, et il a des chemins que vous ne connaissez pas. Vous pouvez espérer son salut.
Prier, offrir, confier à la miséricorde
Espérer ne veut pas dire rester passif. La foi catholique enseigne que nos prières et nos offrandes ne sont pas perdues : elles peuvent, dans le mystère de la communion des saints, rejoindre ceux que nous confions à Dieu, vivants ou défunts. Prier pour un proche jamais évangélisé, offrir une messe pour lui, remettre son sort à la miséricorde du Christ — voilà une réponse concrète, à la portée de tous, plus féconde que toutes les spéculations.
La juste attitude du cœur : espérer sans présumer
Le mot juste est espérance. Ni présomption qui déclarerait tout le monde sauvé d'avance et rendrait la foi inutile, ni désespoir qui damnerait des multitudes au nom d'une rigueur que Dieu lui-même récuse. Entre les deux, l'espérance chrétienne : croire que le Christ, mort pour tous, descendu jusqu'aux morts pour rejoindre les justes de tous les temps, saura trouver le chemin de chaque cœur qui l'a cherché sans le connaître — tout en travaillant, prier et partir pour que nul n'ait plus à être sauvé « sans le savoir », mais puisse enfin le connaître, l'aimer et le nommer.
Pour aller plus loin
- Peut-on être sauvé sans connaître Jésus ? — la possibilité de principe et son mécanisme doctrinal complet.
- Que dit l'Église sur le salut des non-chrétiens ? — la position de l'Église, religion par religion.
- Comment répondre à l'objection des religions multiples ? — le pluralisme religieux et ses pièges.
- Le baptême est-il nécessaire au salut ? — la nécessité du sacrement et ses suppléances.
- Que devient un enfant mort sans baptême ? — le cas voisin des tout-petits.
- Qu'est-ce que le salut ? — ce que le salut signifie au juste.
- Qu'est-ce que la grâce actuelle ? — la grâce qui rejoint l'homme là où il est.
Notes et références
Bienheureux Pie IX, encyclique Quanto conficiamur moerore aux évêques d'Italie (10 août 1863) — DS 2866 (Denzinger). Texte latin : « … eos, qui invincibili circa sanctissimam nostram religionem ignorantia laborant, quique naturalem legem eiusque praecepta in omnium cordibus a Deo insculpta sedulo servantes ac Deo oboedire parati, honestam rectamque vitam agunt, posse, divinae lucis et gratiae operante virtute, aeternam consequi vitam ; cum Deus … minime patiatur, quempiam aeternis puniri suppliciis, qui voluntariae culpae reatum non habeat. » Traduction (aucune version française officielle en ligne ; rendu à partir du latin) : ceux qui vivent dans l'ignorance invincible de la vraie religion et observent fidèlement la loi naturelle peuvent, sous l'action de la lumière et de la grâce divines, obtenir la vie éternelle, car Dieu « ne permet aucunement que quelqu'un soit puni de peines éternelles s'il n'a pas la faute volontaire ». Le même texte (DS 2865, 2867) condamne l'indifférentisme et rappelle le dogme « Hors de l'Église, pas de salut » pour ceux qui en sont « opiniâtrement séparés ».
1 10Première lettre de saint Paul à Timothée 2, 3-6 (traduction liturgique officielle AELF) : Dieu notre Sauveur « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. En effet, il n'y a qu'un seul Dieu ; il n'y a aussi qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous. » Texte fondateur de la volonté salvifique universelle.
2Suprême Congrégation du Saint-Office, lettre Suprema haec sacra à l'archevêque de Boston Mgr Cushing (8 août 1949), Protocole 122/49 — DS 3866-3872 (Denzinger). Condamnation de la thèse rigoriste du P. Leonard Feeney : l'Église distingue l'incorporation réelle et l'union « par le vœu et le désir » ; en cas d'ignorance invincible, Dieu accepte un vœu implicite inclus dans la bonne disposition d'âme.
3Épître de saint Paul aux Romains 2, 14-16 (traduction liturgique officielle AELF) : les païens « privés de la Loi » portent en eux « cette loi inscrite dans leur cœur », à quoi rend témoignage leur conscience. Fondement scripturaire de la loi naturelle atteignant l'homme sans la Révélation.
4Actes des Apôtres 17, 22-28 (traduction liturgique officielle AELF), discours de saint Paul à l'Aréopage d'Athènes : « Ce que vous vénérez sans le connaître, je viens vous l'annoncer. […] Il a voulu qu'ils cherchent Dieu ; peut-être pourraient-ils l'atteindre en tâtonnant. »
5Première lettre de saint Pierre 4, 6 (traduction liturgique officielle AELF) : « C'est pour cela, en effet, que la Bonne Nouvelle a été aussi annoncée à des morts. » Cf. 1 P 3, 18-19 : le Christ « est allé proclamer son message aux esprits qui étaient en prison ». Fondement scripturaire de la descente aux enfers professée dans le Symbole des Apôtres.
6Catéchisme de l'Église catholique, § 632-635 : entre sa mort et sa résurrection, le Christ est descendu au séjour des morts « en Sauveur, proclamant la bonne nouvelle aux esprits qui y étaient détenus » (§ 632). Il n'y est pas descendu « pour y délivrer les damnés […] mais pour libérer les justes qui l'avaient précédé » (§ 633). « La Bonne Nouvelle a été également annoncée aux morts » (§ 634, citant 1 P 4, 6) : la descente aux enfers étend l'œuvre rédemptrice « à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux ». Elle manifeste la portée universelle de la Rédemption.
7Saint Thomas d'Aquin, Quæstiones disputatæ De veritate (disputé à Paris pendant le premier magistère, 1256-1259), q. 14, a. 11, ad 1 — latin vérifié sur l'édition léonine en ligne (corpusthomisticum.org) : « Si enim aliquis taliter nutritus ductum rationis naturalis sequeretur in appetitu boni et fuga mali, certissime est tenendum quod Deus ei vel per internam inspirationem revelaret ea quæ sunt necessaria ad credendum, vel aliquem fidei prædicatorem ad eum dirigeret, sicut misit Petrum ad Cornelium. » — « Si un homme ainsi élevé [dans les forêts, parmi les bêtes] suivait la conduite de la raison naturelle […], il faut tenir très certainement que Dieu, ou bien lui révélerait par une inspiration intérieure ce qu'il faut croire, ou bien lui enverrait un prédicateur de la foi, comme il envoya Pierre à Corneille. »
8Francisco de Vitoria (v. 1483-1546), Relectio de Indis, leçon publique donnée à l'université de Salamanque (1539) : les Indiens du Nouveau Monde qui n'ont jamais reçu l'annonce de l'Évangile ne sont pas coupables du péché d'incroyance — « The barbarians who have never received any news of the faith or Christian religion will be damned for their mortal sins or their idolatry; but not for the sin of unbelief » (trad. angl. A. Pagden et J. Lawrance, Vitoria: Political Writings, Cambridge University Press, 1991). Portée exacte : l'ignorance non fautive excuse de l'incroyance, non des autres fautes contre la loi naturelle. Thèse de l'École de Salamanque, contemporaine de la défense des droits des autochtones portée par le dominicain Bartolomé de Las Casas (v. 1474-1566), notamment lors de la controverse de Valladolid (1550-1551) face à Sepúlveda.
9Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium (21 novembre 1964), n° 16 : ceux qui « sans faute de leur part ignorent l'Évangile du Christ et son Église, mais cherchent Dieu d'un cœur sincère » et s'efforcent d'accomplir sa volonté sous l'action de la grâce « peuvent parvenir au salut éternel ». Cité au CEC § 847.
11Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes (7 décembre 1965), n° 22, § 5 : « Puisque le Christ est mort pour tous […], nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associés au mystère pascal. » Cité au CEC § 1260.
12Concile Vatican II, décret Ad Gentes (7 décembre 1965), n° 7 : Dieu peut, « par des voies connues de lui seul », amener à la foi ceux qui, sans faute, ignorent l'Évangile ; mais l'Église garde le devoir et le droit sacré d'évangéliser. Cité au CEC § 848.
13Catéchisme de l'Église catholique, § 1260, citant Gaudium et Spes n° 22 (cf. Lumen Gentium n° 16 ; Ad Gentes n° 7) : « Tout homme qui, ignorant l'Évangile du Christ et son Église, cherche cependant la vérité et fait la volonté de Dieu selon qu'il la connaît, peut être sauvé. On peut supposer que de telles personnes auraient désiré explicitement le Baptême, si elles avaient connu sa nécessité. »
14Saint Jean-Paul II, encyclique Redemptoris Missio (7 décembre 1990), n° 10 (texte français officiel, Vatican.va) : « Pour eux, le salut du Christ est accessible en vertu d'une grâce qui, tout en ayant une relation mystérieuse avec l'Église, ne les y introduit pas formellement mais les éclaire d'une manière adaptée à leur état d'esprit et à leur cadre de vie. Cette grâce vient du Christ, elle est le fruit de son sacrifice et elle est communiquée par l'Esprit Saint. » Une seule médiation, celle du Christ, jamais une voie parallèle.
15Saint François Xavier (1506-1552), lettre collective aux jésuites de Rome écrite depuis Cochin (Inde). Double datation : les éditions anciennes la datent du 31 décembre 1543 (H. J. Coleridge, The Life and Letters of St. Francis Xavier, t. I, Londres, Burns and Oates, 1886, lettre XIV « To the Society at Rome », passage vérifié p. 155-156), tandis que l'édition critique la re-date au 15 janvier 1544 (G. Schurhammer et J. Wicki, Epistolae S. Francisci Xaverii aliaque eius scripta, Monumenta Historica Societatis Iesu, Rome, 1944-1945, t. I ; texte espagnol dans Cartas y escritos de San Francisco Javier, Madrid, BAC, 1996 ; cf. J. Brodrick, Saint Francis Xavier (1506-1552), Londres, Burns Oates, 1952). Il y déplore (paraphrase) que des multitudes ne deviennent pas chrétiennes faute d'ouvriers pour les instruire, et rêve de parcourir les universités d'Europe, singulièrement Paris, pour y recruter des missionnaires. Texte anglais, vérifié dans Coleridge : « There is now in these parts a very large number of persons who have only one reason for not becoming Christian, and that is that there is no one to make them Christians. It often comes into my mind to go round all the Universities of Europe, and especially that of Paris, crying out everywhere like a madman… » Patron des missions (avec sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus) proclamé par Pie XI en 1927.
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