Comment répondre à l'objection des religions multiples ?

« Il y a des milliers de religions, elles ne peuvent pas toutes avoir raison » : comment répondre ? En séparant le constat de la conclusion, en montrant que les religions se contredisent (donc ne sont pas toutes vraies), et en tenant la voie catholique entre relativisme et mépris.

Ignispedia

C'est l'une des objections les plus désarmantes pour un croyant qui n'y est pas préparé, parce qu'elle a l'air d'un simple bon sens : « regarde, il y a des milliers de religions sur la Terre, toutes persuadées d'avoir raison ; statistiquement, tu es catholique parce que tu es né en France, et tu serais musulman si tu étais né à Riyad. Comment oser dire que ta religion, parmi tant d'autres, serait la vraie ? Soit elles se valent toutes, soit aucune ne vaut. » L'objection se présente comme une évidence tolérante, presque comme une vertu.

Pourtant, dès qu'on la regarde de près, elle repose sur une série de glissements : du constat (il y a beaucoup de religions) à une conclusion qui n'en découle pas (donc aucune n'est vraie, ou toutes le sont également) ; de la bonne intention (le respect) à une thèse philosophique contestable (le relativisme) ; et d'une image séduisante (« tous les chemins mènent au sommet ») à une affirmation qui, examinée, se retourne contre celui qui la prononce.

Cet article ne refait pas le détail du sophisme génétique (« tu crois cela parce que tu es né là ») ni la parodie du « dieu des spaghettis volants » : ils sont traités dans le dossier voisin Les 5000 religions et le « dieu des spaghettis volants », vers lequel nous renvoyons. Il donne la méthode générale pour répondre à l'objection de fond, en gardant deux écueils à distance égale : le mépris (« les autres religions ne sont que ténèbres ») et le relativisme (« elles se valent toutes »). Le but est qu'après l'avoir lu, vous ne vous sentiez plus jamais coincé quand on vous lance : « De toute façon, c'est pareil partout. »

L'objection en clair : « elles ne peuvent pas toutes avoir raison »

Pour bien répondre, il faut d'abord énoncer l'objection honnêtement, dans sa version la plus forte. Sous une formule unique se cachent en réalité plusieurs arguments très différents, qui s'appuient les uns sur les autres et qu'il faut savoir démêler.

Les quatre versions de l'objection

La première version est statistique et sceptique : « Il y a des milliers de religions ; elles se contredisent toutes ; il est donc présomptueux, voire impossible, de prétendre que l'une d'elles serait la vraie. » Le grand nombre tiendrait lieu de réfutation.

La deuxième version est biographique : « Ta religion n'est pas un choix, c'est un héritage : tu es catholique comme tu es français, par hasard de naissance. » C'est le fameux sophisme génétique — confondre l'origine d'une croyance avec sa vérité. Nous le traitons brièvement ici et renvoyons, pour le détail, à l'article voisin Les 5000 religions.

La troisième version est pluraliste, et c'est la plus subtile : « Toutes les religions sont des chemins différents vers le même sommet ; elles disent au fond la même chose ; aucune ne possède toute la vérité, chacune en a un morceau. » C'est la thèse de l'éléphant et des aveugles, que nous examinerons de près.

La quatrième version est relativiste et morale : « Prétendre détenir la vérité religieuse, c'est intolérant et dangereux ; la modestie et la paix exigent de dire que toutes les religions se valent. » Ici, l'objection n'est plus seulement intellectuelle : elle se présente comme une exigence éthique.

Ce que l'objection mélange sans le dire

Ces quatre versions reposent sur une confusion qu'il faut nommer d'emblée, parce qu'elle commande tout le reste. On mélange trois affirmations qui n'ont rien à voir :

  1. « Toutes les religions contiennent une part de vérité. » — Vrai, et l'Église l'enseigne (nous y reviendrons).
  2. « Toutes les religions sont également vraies. » — Logiquement impossible, parce qu'elles se contredisent sur l'essentiel.
  3. « On ne peut rien savoir de sûr en matière religieuse. » — Une thèse philosophique qui, on le verra, se réfute elle-même.

Tout l'art de la réponse consiste à séparer ces trois plans. L'objection tire sa force de leur amalgame : elle emprunte la générosité de la première proposition pour faire passer la seconde et la troisième, qui ne sont pas généreuses du tout — seulement confuses.

La réponse en cinq mouvements

Avant le détail, voici la charpente de la réponse. Retenez ces cinq étapes : elles suffisent à tenir une conversation entière sans se laisser enfermer.

  1. Séparer le constat de la conclusion. Oui, il y a beaucoup de religions ; non, cela ne prouve pas qu'aucune n'est vraie.
  2. Appliquer le principe de non-contradiction. Les religions affirment des choses opposées : elles ne peuvent donc pas être toutes vraies en même temps.
  3. Démonter le pluralisme. L'image des « chemins vers le même sommet » se retourne contre celui qui la propose : il prétend voir le sommet entier.
  4. Énoncer la position catholique. Ni mépris, ni relativisme : des rayons de vérité partout, mais l'unicité du Christ.
  5. Répondre concrètement — et renvoyer aux dossiers dédiés.
Les cinq mouvements de la réponse — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Aucune de ces cinq étapes ne demande d'être savant. Elles demandent seulement de ne pas accepter le cadre piégé où l'objection veut nous entraîner — celui où affirmer une vérité serait, par définition, manquer de respect aux autres. Car, on va le voir, c'est exactement l'inverse : c'est parce que la vérité existe et compte qu'il vaut la peine de comparer les religions au lieu de les confondre.

Premier mouvement : le constat est vrai, la conclusion ne l'est pas

Commençons par accorder à l'objection tout ce qu'elle a de juste — c'est la meilleure façon de faire apparaître ce qu'elle a de faux.

« Beaucoup de religions » ne prouve pas « aucune n'est vraie »

Oui, il existe une grande diversité de religions et de croyances. Le constat est incontestable. Mais on glisse aussitôt vers une conclusion qui ne s'y trouve pas : « donc aucune n'est vraie », ou « donc on ne peut pas trancher ». Or ce raccourci ne tient pas une seconde dès qu'on l'applique à n'importe quel autre domaine.

Pendant des siècles, les hommes ont eu des centaines d'opinions contradictoires sur la forme de la Terre, l'origine des maladies, le mouvement des astres. Cette diversité n'a jamais signifié que la question n'avait pas de réponse — seulement qu'on ne l'avait pas encore trouvée, ou que la plupart se trompaient. La pluralité des erreurs ne crée pas, par magie, l'impossibilité de la vérité. Le nombre des fausses réponses ne prouve rien contre l'existence d'une vraie. Au contraire : pour qu'il y ait des erreurs, il faut qu'il y ait une vérité à manquer.

Imaginons cent personnes à qui l'on demande la racine carrée de 144. Quatre-vingt-dix-neuf donnent des chiffres différents et faux. Conclura-t-on que « puisque tout le monde n'est pas d'accord, 12 ne vaut pas mieux qu'un autre » ? Évidemment non. Le désaccord, même massif, ne dissout pas la bonne réponse : il rend seulement sa recherche plus exigeante.

« Quand vous rencontrez deux théories qui se contredisent, cela ne veut pas dire que l'une est vraie et l'autre fausse. Cela peut vouloir dire que les deux sont fausses. Mais cela ne peut pas vouloir dire que les deux sont vraies. » — adage logique élémentaire, application directe du principe de non-contradiction d'Aristote[1]

L'accident de naissance : un sophisme (renvoi)

« Tu es catholique parce que tu es né là. » L'argument paraît fort, mais il prouve trop. Car il s'applique exactement de la même façon à l'athée né dans une famille athée, au musulman né au Maroc, et au sceptique né dans l'Occident relativiste du XXIᵉ siècle : tous croient ce qu'ils croient aussi en partie par leur naissance. Si l'origine d'une conviction suffisait à la disqualifier, l'objection se disqualifierait elle-même — l'incroyant ne serait incroyant que par accident géographique.

La vérité d'une idée ne dépend pas de la manière dont on y est venu, mais de son contenu. Un enfant né dans une famille de mathématiciens n'a pas tort de croire que 2 + 2 = 4 sous prétexte qu'il l'a appris de ses parents. Le détail de ce sophisme — dit sophisme génétique — et de sa réfutation complète est développé dans Les 5000 religions et le « dieu des spaghettis volants ». Retenez ici l'essentiel : d'où vient une croyance n'a rien à voir avec sa vérité.

Deuxième mouvement : elles ne peuvent pas toutes être vraies

Voici le cœur de la réponse, et le point que l'objection préfère ne pas regarder en face. On répète volontiers que « toutes les religions disent la même chose ». C'est faux — et c'est même l'inverse qui est vrai.

Le principe de non-contradiction

Il existe une loi de la pensée si fondamentale qu'on ne peut pas la nier sans s'en servir : une chose ne peut pas être et ne pas être en même temps et sous le même rapport. Aristote l'appelait le principe de non-contradiction, « le plus ferme de tous les principes », celui sans lequel aucun discours, pas même l'objection adverse, n'aurait de sens[2].

Le principe de non-contradiction appliqué aux prétentions religieuses — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Appliqué aux religions, ce principe a une conséquence imparable. Si deux religions affirment, sur le même point, des choses opposées, elles ne peuvent pas avoir raison toutes les deux. L'une peut avoir raison et l'autre tort ; les deux peuvent se tromper ; mais elles ne peuvent pas être toutes deux vraies. Dire « toutes les religions sont également vraies », c'est donc affirmer une impossibilité logique — comme dire qu'un cercle est carré.

Des prétentions qui se contredisent vraiment

On objectera : « mais peut-être qu'au fond elles disent la même chose, sous des mots différents ? » C'est le point à vérifier — et la vérification est accablante pour le pluralisme. Les grandes religions ne diffèrent pas seulement par les rites ou le vocabulaire : elles se contredisent sur les questions les plus décisives.

Le tableau suivant compare, non des détails secondaires, mais le noyau de quelques grandes traditions sur quatre questions fondamentales. Il suffit à montrer qu'elles ne peuvent pas être toutes vraies à la fois. Chaque case est un résumé simplifié : les traditions réelles comportent des nuances et des courants internes, mais ces nuances ne changent rien à l'incompatibilité logique des réponses.

Question décisiveChristianismeIslamHindouisme (advaita)Bouddhisme (theravāda)
Dieu est-il un être personnel ?Oui, Dieu personnel et TrinitéOui, Dieu personnel, mais non trineNon : l'Absolu (Brahman) est impersonnelLa question de Dieu est écartée
Qui est Jésus ?Dieu fait homme, mort et ressuscitéUn grand prophète, ni Dieu ni crucifié[3]Éventuellement un sage parmi d'autresSans rôle central
Comment est-on sauvé ?Par la grâce du ChristPar la soumission et les œuvresPar la libération du cycle des renaissancesPar l'extinction du désir (nirvāṇa)
Que devient l'homme après la mort ?Résurrection, vie éternelleRésurrection, jugementRéincarnation jusqu'à la délivranceCessation du « moi »
Les religions ne disent pas « la même chose » : sur les questions décisives, elles se contredisent — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Lues côte à côte, ces réponses ne sont pas des nuances d'une même vérité : ce sont des affirmations incompatibles. Jésus ne peut pas être à la fois Dieu incarné (christianisme) et un simple prophète qui n'est pas mort sur la croix (islam). Dieu ne peut pas être à la fois personnel (judaïsme, christianisme, islam) et purement impersonnel (advaita). On ne peut pas à la fois ressusciter pour la vie éternelle et se réincarner, ou cesser d'exister. Au moins l'une de ces positions est fausse — et probablement plusieurs.

« Toutes les religions disent la même chose » : la phrase qui ne résiste pas

L'idée que les religions diraient « la même chose » ne tient que tant qu'on reste dans le vague — « il faut être bon, aimer son prochain, chercher Dieu ». Dès qu'on descend dans le concret, l'accord se brise. C'est d'ailleurs un manque de respect déguisé : prétendre que toutes les religions se ramènent à un plus petit dénominateur commun, c'est dire à un musulman, à un bouddhiste et à un chrétien que ce à quoi ils tiennent le plus — l'unicité d'Allah, l'extinction du moi, la résurrection du Christ — n'est qu'un détail folklorique. Le vrai respect commence par prendre au sérieux ce que chacun affirme réellement. C'est ce que Chesterton reprochait à la « religion comparée » de son temps : à force de chercher partout le même fond, elle finissait par comparer des choses qui ne se ressemblent que de loin, et passait à côté de ce qui fait précisément la singularité de chacune[4].

« Si vous êtes chrétien, vous n'êtes pas obligé de croire que toutes les autres religions sont entièrement fausses. Si vous êtes athée, vous êtes obligé de croire que le point central de toutes les religions du monde entier n'est qu'une seule et énorme erreur. » — C. S. Lewis, Les Fondements du christianisme (Mere Christianity), livre II, ch. 1[5]

La conséquence : au plus une est pleinement vraie

De tout cela découle une alternative simple, que le pluralisme voudrait éviter : ou bien l'une de ces religions est substantiellement vraie et les autres se trompent sur l'essentiel (tout en gardant des fragments de vérité), ou bien elles se trompent toutes. Mais l'option « elles sont toutes également vraies » est éliminée par la logique, pas par l'intolérance. Ce n'est pas le croyant qui exclut cette option : c'est le principe de non-contradiction. Reconnaître cela ne tranche pas encore laquelle est vraie — c'est l'objet d'autres dossiers, comme Pourquoi le catholicisme est la vraie religion et L'histoire plaide en faveur du catholicisme — mais cela ferme définitivement la porte au relativisme.

Troisième mouvement : le piège du pluralisme

Reste la version la plus raffinée de l'objection : « tous les chemins mènent au même sommet ». Beaucoup la croient évidente. Elle est en réalité fragile — et se retourne contre celui qui la tient.

La thèse de John Hick : tous répondent au même « Réel »

La parabole de l'éléphant : celui qui la raconte prétend voir ce qu'il refuse aux autres — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le pluralisme religieux a trouvé son théoricien le plus rigoureux chez le philosophe britannique John Hick (1922-2012). Sa thèse : les grandes religions seraient autant de réponses culturellement différentes à une seule et même réalité ultime, qu'il appelle le « Réel » (the Real) — réalité en soi inconnaissable, que chaque tradition perçoit à travers ses propres images : Dieu personnel pour les uns, Absolu impersonnel pour les autres[6]. Personne ne posséderait la vérité entière ; chacun en aurait une perspective partielle et légitime.

La parabole de l'éléphant et des aveugles

Pour illustrer cette idée, Hick et les pluralistes aiment reprendre une vieille parabole indienne : des aveugles palpent chacun une partie d'un éléphant. L'un touche la trompe et croit tenir un serpent ; un autre l'oreille et croit un éventail ; un autre la patte et croit un tronc d'arbre. Chacun a raison en partie et tort en partie : l'éléphant les dépasse tous. Morale supposée : les religions sont comme ces aveugles, et Dieu comme l'éléphant — chacune n'en saisit qu'un fragment, aucune n'a tort, aucune n'a tout à fait raison.

L'image est jolie. Elle a un défaut fatal.

Pourquoi la parabole se retourne contre celui qui la raconte

Le théologien Lesslie Newbigin a mis le doigt sur le point que les pluralistes négligent toujours : dans l'histoire, celui qui raconte n'est pas aveugle.

« Le conteur n'a pas pris en compte le fait que l'histoire est racontée du point de vue du roi et de ses courtisans, qui ne sont pas aveugles mais voient que les hommes aveugles sont incapables de saisir la totalité de l'éléphant et n'en saisissent qu'une partie. […] Si le roi n'était pas, lui aussi, capable de voir pleinement l'éléphant, il n'y aurait pas d'histoire. » — Lesslie Newbigin, The Gospel in a Pluralist Society (1989)[7]

Autrement dit : pour dire « chaque religion ne saisit qu'un bout de la vérité », il faut bien, soi-même, connaître la vérité entière — savoir que c'est un éléphant, et que les aveugles se trompent. Le pluraliste se met donc, sans le voir, à la place du roi qui voit tout. Il prétend posséder le point de vue surplombant qu'il refuse à toutes les religions. Sa modestie affichée cache la prétention la plus haute de toutes : « moi seul, du dehors, je vois ce que vous palpez à l'aveugle. »

Le pluralisme n'est donc pas une position au-dessus des religions : c'est une religion de plus, avec son dogme (le « Réel » inconnaissable), son orthodoxie (aucune tradition n'a raison contre les autres) et ses hérétiques (ceux qui osent dire que leur foi est vraie). Il ne supprime pas l'exclusivisme : il le déplace sur lui-même.

Le relativisme est, lui aussi, une prétention absolue

Le même retournement vaut pour la version morale de l'objection. Quand on affirme « il n'y a pas de vérité religieuse, tout se vaut », on énonce… une vérité religieuse — et on prétend qu'elle, au moins, vaut mieux que les autres. L'affirmation « toute affirmation absolue est intolérante » est elle-même une affirmation absolue. Le relativisme se coupe la branche sur laquelle il est assis : il ne peut pas formuler sa propre thèse sans la violer.

Le relativisme n'est pas neutre : il énonce lui aussi une vérité absolue — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le philosophe Alvin Plantinga l'a montré avec rigueur : le pluraliste qui reproche au croyant son « exclusivisme » occupe lui-même une position tout aussi exclusive — il tient que sa lecture des religions est vraie et que celle des croyants exclusivistes est fausse. On ne peut donc pas, sans incohérence, condamner l'exclusivisme au nom d'une autre forme d'exclusivisme[8].

Cela ne veut pas dire qu'il faille être arrogant. Cela veut dire que personne n'échappe à la question de la vérité — pas même celui qui prétend la dissoudre. L'Église rappelle d'ailleurs que « tous les hommes sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Église ; et, quand ils l'ont connue, de l'embrasser et de lui être fidèles »[9]. La seule question honnête n'est donc pas « faut-il chercher la vérité ? » (on ne peut pas y échapper), mais « où se trouve-t-elle ? ». C'est précisément ce que développe Peut-on trouver la vérité sur Dieu et la religion ?.

Quatrième mouvement : la réponse catholique, ni relativisme ni mépris

On pourrait croire que tout cela conduit à une position dure : « nous avons raison, les autres ont tort, point final. » Or la position catholique est à la fois plus ferme et plus large. Elle tient ensemble deux vérités que l'objection croit incompatibles : il y a de la vérité partout, et le Christ est unique.

Des rayons de vérité dans toutes les religions

L'Église ne dit pas que les autres religions ne sont que ténèbres et erreur. Le concile Vatican II l'a affirmé solennellement dans la déclaration Nostra Aetate :

« L'Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d'agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu'elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. » — Vatican II, déclaration Nostra Aetate (28 octobre 1965), nº 2[10]

Le Catéchisme reprend exactement cette doctrine : dans les autres religions, l'Église reconnaît la recherche, « encore dans les ombres et sous des images », du Dieu inconnu mais proche, et considère tout ce qui peut se trouver de bon et de vrai dans les religions « comme une préparation évangélique »[11]. Saint Justin de Naplouse, dès le IIᵉ siècle, parlait des semina Verbi, les « semences du Verbe » dispersées chez tous les hommes : toute parcelle de vérité, même chez un philosophe païen, appartenait déjà secrètement au Christ-Verbe[12]. C'est cette même intuition que Jean-Paul II a reprise pour penser le rapport de l'Église aux religions[13]. Le catholique n'a donc aucune raison de mépriser la quête spirituelle d'un hindou ou la droiture morale d'un musulman : il y voit l'œuvre du Dieu unique qui « veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4)[14].

Mais des limites et des erreurs, pas une équivalence

Reconnaître des rayons de vérité n'est pas dire que tout s'y vaut. Le même Catéchisme ajoute aussitôt, et il faut citer les deux faces ensemble :

« Mais dans leur comportement religieux, les hommes montrent aussi des limites et des erreurs qui défigurent en eux l'image de Dieu. » — Catéchisme de l'Église catholique, nº 844[15]

Rayons de vérité partout, plénitude dans le Christ : la voie catholique entre relativisme et mépris — infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est la différence décisive entre la position catholique et le pluralisme. Le pluraliste dit : « toutes ces images se valent. » L'Église dit : « toutes ces traditions contiennent quelque chose de vrai, mais elles contiennent aussi des erreurs, et toutes ne sont pas également proches de la plénitude. » Reconnaître des semences de vérité dans une religion n'efface pas ce qu'elle peut affirmer de faux. Le respect des personnes n'oblige nullement à l'égalité des doctrines.

L'unicité du Christ : le point que la foi ne peut pas céder

Car au centre, il y a une affirmation que le christianisme ne peut pas relativiser sans cesser d'être lui-même : le Christ n'est pas un maître spirituel parmi d'autres, mais Dieu venu en personne, « voie, vérité et vie ». C'est ce que la même Nostra Aetate maintient sans détour, juste après avoir loué les rayons de vérité : l'Église « annonce, et elle est tenue d'annoncer sans cesse, le Christ qui est "la voie, la vérité et la vie" »[16]. Cette annonce repose sur des paroles du Christ et des Apôtres d'une netteté absolue :

« Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. » — Évangile selon saint Jean, 14, 6[17]

« En nul autre que lui, il n'y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n'est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. » — Actes des Apôtres, 4, 12 (saint Pierre)[18]

Face à la mode pluraliste qui voudrait faire de Jésus une révélation partielle parmi d'autres, la Congrégation pour la doctrine de la foi a publié en 2000, sous la signature du cardinal Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), la déclaration Dominus Iesus. Elle vise nommément la thèse du caractère « limité, incomplet et imparfait » de la révélation du Christ, à compléter par les autres religions — et la déclare contraire à la foi[19]. Surtout, elle refuse explicitement le relativisme :

En substance, Dominus Iesus nº 21 juge clairement contraire à la foi catholique de tenir l'Église pour un chemin de salut parmi d'autres, au même titre que les autres religions, vues comme complémentaires ou substantiellement équivalentes[20].

Dominus Iesus reconnaît, dans le même paragraphe, que « les différentes traditions religieuses contiennent et proposent des éléments de religiosité qui procèdent de Dieu » — on retrouve les rayons de vérité — mais refuse de leur attribuer l'origine divine et l'efficacité salvifique propres aux sacrements chrétiens[21]. La doctrine est donc parfaitement cohérente : des semences de vérité partout, la plénitude du salut dans le seul Christ.

Le renversement de C. S. Lewis

C'est ici que se comprend pleinement la phrase de Lewis citée plus haut. Le chrétien peut intégrer sans peur ce que les autres religions ont de vrai : il croit que toute vérité, où qu'elle se trouve, vient du même Dieu, et il n'a donc pas à déclarer les autres traditions « fausses de part en part ». C'est au contraire l'athée, ou le relativiste cohérent, qui se trouve forcé de tenir une position bien plus radicale : que toutes les religions de l'humanité — c'est-à-dire l'expérience spirituelle de la quasi-totalité des hommes de tous les temps — se sont trompées sur l'essentiel. Qui, en réalité, fait preuve d'humilité ? Celui qui reconnaît des rayons de vérité partout en confessant une plénitude, ou celui qui décrète une « énorme erreur » universelle ?

Et le salut de ceux qui ne sont pas catholiques ?

Une dernière inquiétude affleure presque toujours : « si le Christ est l'unique chemin, alors tous ceux qui ne sont pas chrétiens sont perdus ? » La réponse de l'Église est nuancée et pleine d'espérance : tout salut vient du Christ par son Église, mais ceux qui, « sans faute de leur part, ignorent l'Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d'un cœur sincère », peuvent être sauvés par une grâce qui leur vient quand même du Christ[22]. Ce point — la juste lecture de « hors de l'Église point de salut » — a son propre dossier : Hors de l'Église, point de salut ?. L'unicité du Christ n'est donc pas une condamnation des autres : c'est l'affirmation que là où il y a du salut, c'est lui qui sauve — même chez ceux qui ne le connaissent pas encore par son nom.

Cinquième mouvement : comment répondre concrètement

Reste le plus important : la pratique. Comment réagir, dans une conversation réelle, quand on vous lance que « de toute façon, toutes les religions se valent » ?

Ne pas céder au cadre piégé

Le premier réflexe est de refuser le faux dilemme où affirmer = mépriser. Vous pouvez répondre calmement : « Je respecte profondément les autres religions, et l'Église y reconnaît même des parts de vérité. Mais "respecter" ne veut pas dire "croire qu'elles disent toutes la même chose" : justement, elles se contredisent. Dire qu'elles se valent toutes, ce serait ne prendre aucune au sérieux. » Cette seule distinction déplace tout le débat sur son vrai terrain.

Trois questions à retourner avec douceur

Beaucoup d'objections s'effondrent dès qu'on demande à l'autre de justifier ses propres présupposés — sans agressivité, par simple curiosité :

  • « Tu dis qu'aucune religion ne peut détenir la vérité : comment le sais-tu ? N'est-ce pas, toi aussi, une affirmation sur la vérité religieuse ? »
  • « Tu dis que toutes mènent au même sommet : pour le savoir, il faudrait voir le sommet entier. D'où regardes-tu ? »
  • « Tu dis qu'elles disent la même chose : penses-tu que Jésus est Dieu ? Le christianisme dit oui, l'islam dit non. Comment les deux peuvent-ils avoir raison ? »

Le but n'est pas de « gagner », mais d'ouvrir une brèche dans une fausse évidence. Souvent, l'autre n'a jamais remarqué que sa position « neutre » était, elle aussi, une position.

Cinq phrases à garder en tête

Quand on vous dit…Vous pouvez répondre…
« Il y a trop de religions pour qu'une seule soit vraie. »« Le nombre de mauvaises réponses ne prouve rien contre l'existence d'une bonne : sinon, aucune science ne serait possible. »
« Elles disent toutes la même chose. »« Non : sur Dieu, sur Jésus, sur le salut, elles affirment des choses opposées. Elles ne peuvent pas être toutes vraies. »
« Tous les chemins mènent au même sommet. »« Pour le savoir, il faudrait voir le sommet entier — ce que tu refuses justement aux croyants. »
« Tu es catholique par hasard de naissance. »« Et toi athée par hasard d'époque : l'origine d'une idée ne dit rien de sa vérité. »
« Affirmer une vérité, c'est intolérant. »« "Tout se vaut" est aussi une affirmation absolue. Personne n'échappe à la question de la vérité. »

Garder la charité — c'est le meilleur argument

Enfin, le meilleur témoignage n'est pas la victoire dialectique, mais une attitude juste : la fermeté sur la vérité, la douceur avec les personnes. Nostra Aetate demande aux catholiques de reconnaître, préserver et faire progresser « les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles » présentes chez les croyants des autres religions[23]. On peut donc tenir, sans la moindre contradiction, ces deux choses à la fois : aimer et estimer son ami musulman, bouddhiste ou agnostique comme personne — et lui dire, parce qu'on l'aime, qu'on croit avoir trouvé en Jésus-Christ « le Chemin, la Vérité et la Vie ». Le croyant qui unit cette charité et cette assurance est, à lui seul, la réfutation vivante de l'objection : il prouve qu'on peut tenir une vérité sans mépriser personne.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Aristote, Métaphysique, livre IV (Γ), ch. 3, 1005b 19-23 : la formule — « il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport » — s'y trouve en 1005b19-20, et c'est là qu'Aristote voit dans ce principe le plus ferme (le plus assuré) de tous les principes (1005b22-23). C'est le fondement logique de toute la réponse : deux affirmations contradictoires ne peuvent être vraies ensemble.

    1 2
  2. Coran, sourate 4 (An-Nisâ', « Les Femmes »), verset 157 : « ils ne l'ont ni tué ni crucifié » — l'islam nie que Jésus ait été crucifié. (Le reste de la case — Jésus simple prophète, non Dieu — relève du résumé simplifié annoncé ci-dessus.)

    3
  3. G. K. Chesterton, The Everlasting Man (« L'Homme éternel »), Londres, Hodder & Stoughton, 1925, 1ʳᵉ partie, ch. IV (« God and Comparative Religion »). Chesterton y critique la « religion comparée » qui, en cherchant partout un même fond mythique, gomme les différences réelles et manque la singularité du christianisme — qui n'est pas à ses yeux un mythe parmi les mythes.

    4
  4. C. S. Lewis, Mere Christianity (Les Fondements du christianisme), Londres, Geoffrey Bles, 1952, livre II, ch. 1 (« The Rival Conceptions of God ») : « If you are a Christian you do not have to believe that all the other religions are simply wrong all through. If you are an atheist you do have to believe that the main point in all the religions of the whole world is simply one huge mistake. »

    5
  5. John Hick, An Interpretation of Religion: Human Responses to the Transcendent, New Haven, Yale University Press, 1989 ; voir aussi God Has Many Names, Philadelphie, Westminster Press, 1982. Hick (1922-2012), principal théoricien du pluralisme religieux, soutient que les grandes traditions sont des réponses culturellement diverses à une même réalité ultime inconnaissable, le « Real ».

    6
  6. Lesslie Newbigin, The Gospel in a Pluralist Society, Grand Rapids, Eerdmans / Londres, SPCK, 1989, p. 9-10. Newbigin (1909-1998), évêque et missionnaire en Inde, montre que la parabole des aveugles et de l'éléphant, invoquée par les pluralistes, est racontée du point de vue du roi qui voit l'éléphant entier : le pluraliste s'attribue donc le savoir total qu'il refuse à toutes les religions. Texte original : « The story is told from the point of view of the king and his courtiers, who are not blind but can see that the blind men are unable to grasp the full reality of the elephant and are only able to get hold of part of it. […] If the king were also blind, there would be no story. »

    7
  7. Alvin Plantinga, « Pluralism: A Defense of Religious Exclusivism », dans Thomas D. Senor (dir.), The Rationality of Belief and the Plurality of Faith: Essays in Honor of William P. Alston, Ithaca, Cornell University Press, 1995, p. 191-215. Plantinga montre que le reproche d'« arrogance » adressé au croyant exclusiviste atteint aussi le pluraliste, qui tient lui-même sa propre position pour vraie et celle des autres pour fausse.

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  8. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2104 (section « Le devoir social de religion et le droit à la liberté religieuse »), citant la déclaration Dignitatis Humanae nº 1 de Vatican II : « Tous les hommes sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Église ; et quand ils l'ont connue, de l'embrasser et de lui être fidèles. »

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  9. Concile Vatican II, déclaration Nostra Aetate sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes (28 octobre 1965), nº 2. Le texte loue « un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » présent dans les autres religions, tout en maintenant l'annonce du Christ « voie, vérité et vie » (Jn 14, 6) ; il invite aussi à reconnaître et faire progresser les valeurs spirituelles et morales des autres croyants.

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  10. Catéchisme de l'Église catholique, nº 843 : l'Église reconnaît dans les autres religions la recherche, « encore dans les ombres et sous des images », du Dieu inconnu mais proche, et considère tout ce qui peut se trouver de bon et de vrai dans les religions « comme une préparation évangélique ».

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  11. Saint Justin de Naplouse (martyr, v. 100-165), Apologie II, ch. 8 et 13 : doctrine du logos spermatikos (« Verbe séminal ») — toute vérité entrevue par les sages païens venait déjà d'une participation au Christ-Verbe. Source patristique de la notion de semina Verbi reprise par Vatican II et Jean-Paul II.

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  12. Saint Jean-Paul II, lettre encyclique Redemptoris Missio sur la valeur permanente du précepte missionnaire (7 décembre 1990), nº 5-6 et 28-29 : le Christ est l'unique médiateur, et l'Esprit répand chez tous les peuples des « semences du Verbe » (semina Verbi) qui préparent à l'Évangile sans s'y substituer.

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  13. Première lettre à Timothée, 2, 4-5 : « car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. En effet, il n'y a qu'un seul Dieu ; il n'y a aussi qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus […] » (traduction liturgique officielle AELF ; la citation s'arrête avant le v. 6). Texte clé : Dieu veut sauver tous les hommes, et il les sauve par l'unique médiateur.

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  14. Catéchisme de l'Église catholique, nº 844 : « Mais dans leur comportement religieux, les hommes montrent aussi des limites et des erreurs qui défigurent en eux l'image de Dieu. » Le rayon de vérité (nº 843) et les erreurs (nº 844) doivent toujours être cités ensemble.

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  15. Évangile selon saint Jean, 14, 6 : « Jésus lui dit : Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. » (traduction liturgique officielle).

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  16. Actes des Apôtres, 4, 12 : parole de saint Pierre devant le Sanhédrin — « En nul autre que lui, il n'y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n'est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. » (traduction liturgique officielle AELF).

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  17. Congrégation pour la doctrine de la foi (préfet : card. Joseph Ratzinger), déclaration Dominus Iesus sur l'unicité et l'universalité salvifique de Jésus-Christ et de l'Église (6 août 2000), nº 4, 6, 14, 21-22. Elle déclare « contraire à la foi de l'Église » la thèse du caractère « limité, incomplet et imparfait » de la révélation de Jésus-Christ, et refuse que des médiations puissent être tenues pour « parallèles ou complémentaires » à celle du Christ ; elle reconnaît cependant que les différentes traditions religieuses « contiennent et proposent des éléments de religiosité qui procèdent de Dieu ».

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  18. Catéchisme de l'Église catholique, nº 846-848, reprenant Lumen Gentium nº 14-16 : formulée positivement, la maxime « hors de l'Église point de salut » signifie que tout salut vient du Christ-Tête par l'Église ; mais ceux qui, sans faute de leur part, ignorent l'Évangile et cherchent Dieu d'un cœur sincère, peuvent obtenir le salut éternel. Voir l'article hors-de-leglise-point-de-salut.

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