Les petits prophètes

D'Osée à Malachie, les douze petits prophètes forment le dernier chœur de l'Ancien Testament. Petits par la taille de leurs livres, immenses par leurs oracles : le Jour du Seigneur, la justice pour les pauvres et des prophéties messianiques accomplies dans le Christ.

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Les petits prophètes sont les douze livres prophétiques les plus brefs de l'Ancien Testament, d'Osée à Malachie. Ils ferment la série des prophètes dans nos Bibles et couvrent près de quatre siècles de prédication, du temps des rois d'Israël et de Juda (VIIIᵉ siècle av. J.-C.) jusqu'au retour de l'Exil et à la reconstruction du Temple (Vᵉ siècle).

Le mot « petits » ne dit rien de leur rang. Il dit seulement la taille de leurs écrits : le plus bref, Abdias, tient en une page, quand Isaïe en remplit soixante-six chapitres. Saint Augustin l'explique sans détour : ces prophètes sont dits petits à cause de la brièveté de leurs discours, non d'une moindre autorité[4]. Le Nouveau Testament les cite abondamment, la liturgie les fait entendre chaque année, et certaines des plus grandes prophéties messianiques, Bethléem, le rameau monté sur un âne, les trente pièces d'argent, le côté transpercé, sortent de leurs pages.

Dans la Bible hébraïque, les Douze forment d'ailleurs un seul livre, le Livre des Douze. Le présent article traite la catégorie générale : la distinction entre grands et petits prophètes, l'office prophétique en Israël, la place de ces livres dans le canon, leurs auteurs et leur datation tels que l'Église les a reçus, leur théologie commune, leur accomplissement dans le Christ, leur usage liturgique et le débat avec l'exégèse moderne. Pour la visite détaillée des douze livres un par un, voir Les douze petits prophètes.

Petits par la taille, grands par la parole

D'où vient la distinction entre grands et petits prophètes

La distinction ne vient ni du talent ni de la sainteté des prophètes, mais du volume de leurs rouleaux. Quatre livres prophétiques sont longs : Isaïe (66 chapitres), Jérémie (52), Ézéchiel (48) et Daniel (12 chapitres denses, en partie en araméen). On les appelle les grands prophètes. Douze autres livres sont brefs, d'Abdias (un seul chapitre) à Osée et Zacharie (quatorze chapitres chacun). On les appelle les petits prophètes[5].

L'expression est ancienne dans l'Église latine : saint Augustin, qui commente les prophètes dans l'ordre au livre XVIII de La Cité de Dieu, justifie ce vocabulaire par la seule brièveté des écrits[6]. La tradition grecque dit de même avec le mot Dōdekaprophēton, « les Douze Prophètes », et la tradition juive avec Trei Asar, « les Douze » en araméen[7]. Nulle part les petits prophètes ne sont présentés comme des prophètes de second rang : Amos, qui se dit simple bouvier, tient tête au sanctuaire royal de Béthel, et c'est un « petit » prophète, Michée, qui nomme Bethléem comme lieu de naissance du Messie (Mi 5,1)[8].

Les seize prophètes écrivains

On compte seize grands ensembles prophétiques si l'on joint les quatre grands aux douze petits. Le tableau suivant donne la mesure de chacun, en chapitres de nos Bibles chrétiennes (la numérotation hébraïque diffère légèrement pour Joël et Malachie)[9].

LivreChapitresÉpoque reçue
Isaïe66VIIIᵉ siècle (Ézéchias)
Jérémie52Fin VIIᵉ - début VIᵉ siècle (chute de Jérusalem)
Ézéchiel48Exil à Babylone (début VIᵉ siècle)
Daniel12Exil à Babylone (VIᵉ siècle)
Osée14VIIIᵉ siècle (royaume du Nord)
Joël4Date débattue (voir plus bas)
Amos9Vers 760-750 (Jéroboam II, Ozias)
Abdias1 (21 versets)Après la chute de Jérusalem (date débattue)
Jonas4VIIIᵉ siècle (Jéroboam II)
Michée7Vers 740-700 (Yotam, Achaz, Ézéchias)
Nahum3Entre 663 et 612 (chute de Ninive)
Habacuc3Fin VIIᵉ siècle (montée des Chaldéens)
Sophonie3Sous Josias (640-609)
Aggée2520 (2ᵉ année de Darius)
Zacharie14520-518
Malachie4 (3 en hébreu)Vᵉ siècle (après le retour)

Les quatre grands totalisent 178 chapitres, les douze petits 67 chapitres. À eux seuls, Osée et Zacharie en fournissent 28, près de la moitié du corpus des petits[10].

Des porte-parole, pas des devins

Le prophète d'Israël n'est ni un devin ni un prédicateur d'apocalypse au sens moderne. Le mot hébreu nabi désigne celui qui parle au nom de Dieu, souvent avec la formule « ainsi parle le Seigneur » qui ouvre et scande les oracles[11]. La Catholic Encyclopedia rappelle que le prophète est d'abord le messager d'une alliance : il rappelle la Loi de Moïse, dénonce l'idolâtrie et l'injustice, annonce le châtiment si le peuple persiste et promet le relèvement si le peuple revient[12].

Concrètement, les petits prophètes exercent ce ministère dans des situations très différentes : Amos et Osée face à l'opulence idolâtre du royaume du Nord avant sa chute (722 av. J.-C.), Michée et Sophonie à Jérusalem avant et pendant la réforme de Josias, Nahum et Habacuc face à la violence des empires, Aggée et Zacharie sur le chantier du second Temple, Malachie dans la routine découragée d'après l'Exil. Même charge, mêmes mots d'ordre, quatre siècles d'histoire sainte.

La place des petits prophètes dans le canon

Dans la Bible hébraïque : les Derniers Prophètes

La Bible hébraïque range les écrits en trois ensembles, la Loi (Torah), les Prophètes (Neviim) et les Écrits (Ketuvim). Les Prophètes se divisent en Premiers Prophètes (Josué, Juges, Samuel, Rois, des livres d'histoire) et Derniers Prophètes : Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, puis les Douze comptés comme un seul livre[13]. C'est pourquoi le Livre des Douze forme un seul rouleau : Ben Sira le nomme déjà comme un groupe unique vers 180 av. J.-C. (Si 49,10)[14], et la tradition rabbinique l'attribue en bloc aux hommes de la Grande Assemblée (traité Baba Batra 15a)[15].

Dans la Septante et la Vulgate : à la fin de l'Ancien Testament

La Bible grecque des Septante, traduite à Alexandrie à partir du IIIᵉ siècle av. J.-C., adopte un ordre différent : elle place les Douze avant les grands prophètes dans certains manuscrits, puis l'usage chrétien les fixe après Daniel, tout à la fin des prophètes[16]. Saint Jérôme suit cet ordre dans la Vulgate latine, tout en rappelant dans son prologue casqué (Prologus Galeatus, 391-392) que les Hébreux comptent les Douze pour un seul livre[17]. Nos Bibles catholiques gardent cet ordre : Osée ouvre la série, Malachie la ferme, et Malachie ferme du même coup tout l'Ancien Testament, sur l'annonce du retour d'Élie avant « le jour du Seigneur » (Ml 3,23-24)[18].

Daniel, compté avec les grands

Les Bibles chrétiennes rangent Daniel parmi les quatre grands prophètes, juste avant Osée. La Bible hébraïque le place autrement, parmi les Écrits (Ketuvim), avec les Psaumes et Job[19]. Cette différence de classement, qui touche aussi la datation du livre, est traitée dans l'article voisin (voir Le livre de Daniel, en cours de rédaction). Elle ne change rien au statut inspiré du livre, défini solennellement avec tous les autres.

Florence et Trente : la réception solennelle

L'Église a nommé ces livres dans ses définitions du canon. Le concile de Florence, par le décret Cantate Domino aux Jacobites (4 février 1442), énumère les livres reçus, dont « Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie »[20]. Le concile de Trente, à la session IV (décret De Canonicis Scripturis, 8 avril 1546), reçoit ces mêmes livres « entiers, avec toutes leurs parties », tels qu'on a coutume de les lire dans l'Église et dans l'antique Vulgate, sous peine d'anathème pour qui refuserait de les tenir pour sacrés et canoniques[21]. Le Catéchisme rappelle le sens de cette réception : les livres de l'Ancien Testament, « divinement inspirés, gardent une valeur permanente » et préparent la venue du Christ (CEC 121-123)[22].

Les auteurs et la datation reçus par l'Église

Ce que dit la tradition juive : le traité Baba Batra

Le Talmud de Babylone, au traité Baba Batra (15a), attribue l'ordre et la mise par écrit d'une partie des Écritures aux hommes de la Grande Assemblée, l'autorité juive du temps d'Esdras et de Néhémie : « Les hommes de la Grande Assemblée ont écrit Ézéchiel, les Douze Petits Prophètes, Daniel et le rouleau d'Esther »[23]. Le verbe « écrire » signifie ici recueillir, ordonner et admettre dans le canon, non composer de toutes pièces : les prophètes eux-mêmes restent les auteurs des oracles, et l'Assemblée en garantit la transmission. Cette tradition fait des Douze un recueil clos dès l'époque du retour d'Exil, ce que confirme indirectement Ben Sira qui les cite comme un groupe déjà constitué vers 180[24].

Tableau des douze : auteur, repère et datation reçue

Chaque livre porte en général son propre repère chronologique dans son premier verset : un roi, un événement, une date. Le tableau suivant suit ces indications internes, qui fondent la datation traditionnelle.

LivreAuteur nomméRepère interneDatation reçue
OséeOsée, fils de Beéri (Os 1,1)Sous Ozias, Yotam, Achaz, Ézéchias (rois de Juda) et Jéroboam II (Israël)Vers 750-720[25]
JoëlJoël, fils de Petuel (Jl 1,1)Fléau de sauterelles, aucun roi nomméDate débattue (voir ci-dessous)
AmosAmos de Teqoa (Am 1,1)Sous Ozias et Jéroboam II, « deux ans avant le tremblement de terre »Vers 760-750[26]
AbdiasAbdias (Ab 1)Sac de Jérusalem par des étrangers, orgueil d'ÉdomAprès 587 (date débattue)
JonasJonas, fils d'AmittaïMission à Ninive ; le même Jonas paraît sous Jéroboam II (2 R 14,25)VIIIᵉ siècle[27]
MichéeMichée de Morésheth (Mi 1,1)Sous Yotam, Achaz, ÉzéchiasVers 740-700[28]
NahumNahum d'Elqosh (Na 1,1)Chute de No-Amon (Thèbes, 663) déjà accomplie, Ninive encore deboutEntre 663 et 612[29]
HabacucHabacuc (Ha 1,1)Montée des ChaldéensFin VIIᵉ siècle[30]
SophonieSophonie, fils de Cushi (So 1,1)« Au temps de Josias »Vers 640-609[31]
AggéeAggée (Ag 1,1)« La 2ᵉ année de Darius », 1ᵉʳ jour du 6ᵉ mois29 août 520[32]
ZacharieZacharie, fils de Bérékya (Za 1,1)8ᵉ mois de la 2ᵉ année de Darius, puis 4ᵉ année520-518[33]
Malachie« Malachie » (Ml 1,1)Temple en fonction, relâchement du culteVᵉ siècle, après 515[34]

Deux livres portent des dates au jour près, Aggée et Zacharie, ce qui est unique dans toute la Bible prophétique : l'oracle d'Aggée est daté du 29 août 520, et Zacharie reçoit la parole en octobre-novembre de la même année[35][36]. Les livres d'Esdras confirment le cadre : c'est la prédication d'Aggée et de Zacharie qui relance le chantier du Temple interrompu (Esd 5,1 ; 6,14)[37].

  1. vers 760-720
    Osée, Amos, Jonas : le royaume du Nord avant sa chute

    Amos (vers 760-750) dénonce le luxe de Samarie, Osée (vers 750-720) épouse la cause d'un Dieu trompé, Jonas fils d'Amittaï annonce à Jéroboam II l'extension du territoire (2 R 14,25). Samarie tombe en 722.

  2. vers 740-609
    Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie : Juda entre Assyrie et Babylone

    Michée (vers 740-700) annonce la ruine de Samarie puis nomme Bethléem ; Sophonie (sous Josias, 640-609) décrit le Jour du Seigneur ; Nahum chante la chute de Ninive (612) ; Habacuc interroge Dieu sur la violence des Chaldéens.

  3. 520-518
    Aggée et Zacharie : le chantier du second Temple

    Le 29 août 520, Aggée ordonne de rebâtir la Maison ; deux mois après, Zacharie reçoit ses visions nocturnes. Le Temple est achevé en 515 (Esd 6,15).

  4. Vᵉ siècle
    Malachie : la routine d'après l'Exil

    Le Temple fonctionne, mais le culte s'est relâché et les prêtres offrent des bêtes tarées. Malachie annonce le messager qui préparera la voie et l'offrande pure offerte « d'orient en occident ».

Trois dossiers sans repère royal : Joël, Abdias, Malachie

L'honnêteté impose de dire que trois livres ne livrent pas eux-mêmes leur date. Joël ne nomme aucun roi : le livre s'ouvre sur un fléau de sauterelles et l'appel « sonnez du cor en Sion » (Jl 2,1)[38]. Une lecture ancienne le place tôt, au temps du jeune roi Joas (IXᵉ siècle), quand le prêtre Yehoyada gouvernait en régent et que l'absence de roi adulte expliquerait le silence du livre ; une autre le place après l'Exil. Abdias, le plus bref des prophètes, prophétise contre Édom après le sac d'une Jérusalem livrée aux pillards : 587 av. J.-C. si c'est Nabuchodonosor, une date plus haute si c'est un sac antérieur[39]. Malachie n'est peut-être pas un nom propre : le mot hébreu mal'akhi signifie « mon messager », et le livre pourrait être anonyme, intitulé par son premier mot comme le veut un usage ancien[40]. Dans les trois cas, la tradition lit ces livres à leur place canonique, entre les prophètes datés qui les encadrent, et l'Église n'a jamais conditionné leur autorité à une date précise.

Les témoins anciens du recueil

Ben Sira, vers 180 : la première mention du groupe

Le Siracide, composé en hébreu à Jérusalem vers 180 av. J.-C., s'achève sur un éloge des Pères où les Douze sont nommés comme un groupe déjà constitué :

« Et les douze prophètes, que leurs ossements refleurissent depuis leur tombe, car ils ont consolé Jacob et l'ont racheté par une espérance assurée. » — Siracide 49,10[41]

Le grec dit exactement « les douze prophètes » (tôn dôdeka prophêtôn), et le prologue du traducteur grec, daté de 132 av. J.-C., atteste déjà la tripartition Loi, Prophètes et autres Écrits[42]. Les Douze existent donc comme recueil clos au début du IIᵉ siècle av. J.-C. au plus tard.

Qumrân : le Livre des Douze déjà copié

Les grottes de Qumrân ont livré sept copies hébraïques du Livre des Douze (4QXIIa à 4QXIIg, grotte 4), plus un fragment grec (4Q122), et un rouleau des Douze à Murabba'at, caché au IIᵉ siècle apr. J.-C.[43]. L'ordre des livres y suit pour l'essentiel celui que nous connaissons, et le texte est proche du texte massorétique. Ces copies, antérieures à l'ère chrétienne pour la plupart, prouvent que le recueil circulait sous une forme stable bien avant le Nouveau Testament.

Josèphe, Méliton, Origène : le canon des vingt-deux

Vers 95 apr. J.-C., Flavius Josèphe écrit que les Juifs ne possèdent que vingt-deux livres justement crus divins : cinq de Moïse, treize des prophètes qui ont consigné l'histoire depuis Moïse jusqu'à Artaxerxès, et quatre d'hymnes et de préceptes (Contre Apion, I, 38-41)[44]. Les Douze comptent pour un dans ces vingt-deux, au même titre qu'Isaïe ou Jérémie.

Vers 170, l'évêque Méliton de Sardes voyage jusqu'en Palestine pour établir la liste exacte des livres de l'Ancien Testament. Eusèbe de Césarée conserve sa liste (Histoire ecclésiastique, IV, 26) : on y lit « les Douze en un seul livre », aux côtés d'Isaïe, de Jérémie, des Douze et des autres écrits[45]. Origène, au siècle suivant, compte de même vingt-deux livres « comme les Hébreux » (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VI, 25)[46].

Jérôme et Augustin : les Douze dans l'Église latine

Saint Jérôme, retiré à Bethléem dans les années 390, commente les douze petits prophètes un par un, le plus ancien commentaire latin suivi du recueil[47]. Dans son prologue casqué (391-392), il rappelle la règle de comptage hébraïque : les Douze, ramassés en un seul volume, font un seul livre[48]. Saint Augustin, au livre XVIII de La Cité de Dieu, parcourt les prophètes dans l'ordre et justifie le nom de « petits » par la brièveté des écrits[49]. Le Nouveau Testament, enfin, les traite en Écriture d'autorité : Pierre cite Joël à la Pentecôte, Jacques cite Amos au concile de Jérusalem, Paul cite Osée et Habacuc, et le Christ lui-même cite Jonas, Michée et Zacharie (voir plus bas le tableau des citations).

Visite rapide des douze livres

Chaque livre est résumé ici en quelques lignes avec son verset le plus célèbre. Pour la visite détaillée, livre par livre, voir Les douze petits prophètes.

Osée : l'amour blessé de Dieu

Dieu ordonne à Osée d'épouser Gomer, qui le trompera : le mariage brisé du prophète devient l'image de l'Alliance brisée par Israël. Mais l'amour divin ne lâche pas : « D'Égypte, j'ai appelé mon fils » (Os 11,1), verset que Matthieu applique au retour de la sainte Famille[50]. Et la phrase la plus citée par le Christ : « C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice » (Os 6,6)[51].

Joël : « Je répandrai mon Esprit »

Après un fléau de sauterelles qui dévaste Juda, Joël appelle au jeûne et annonce le Jour du Seigneur, ténèbres pour les rebelles et délivrance pour Sion. Le sommet est la promesse que Pierre proclamera à la Pentecôte : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3,1)[52].

Amos : « que le droit jaillisse comme une source »

Bouvier de Teqoa sans titre officiel, Amos monte au sanctuaire royal de Béthel dénoncer le luxe bâti sur l'écrasement des pauvres. Sa sentence la plus célèbre roule encore dans les prétoires et les discours : « Que le droit jaillisse comme une source, et la justice comme un torrent » (Am 5,24)[53]. C'est aussi Amos que Jacques cite au concile de Jérusalem pour accueillir les païens (Am 9,11-12)[54].

Abdias : la chute de l'orgueil d'Édom

Vingt et un versets, le plus court oracle de la Bible : Édom, le frère ennemi installé dans les rochers, a applaudi au sac de Jérusalem. Il tombera à son tour, « car le Jour du Seigneur est proche pour toutes les nations » (Ab 15)[55]. Le livre se ferme sur l'espérance : « la royauté appartiendra au Seigneur ».

Jonas : le Dieu qui pardonne aux païens

Un prophète qui fuit sa mission, une tempête, un grand poisson, une ville païenne qui se convertit en un jour, et un prophète vexé de la miséricorde divine : le livre se lit comme un conte, mais le Christ en fait un fait et le signe de sa résurrection : « Il ne lui sera donné d'autre signe que le signe du prophète Jonas » (Mt 12,39)[56]. La dernière phrase donne la clé : Ninive compte plus de cent vingt mille êtres qui « ne distinguent pas leur droite de leur gauche », et Dieu les épargne (Jon 4,11)[57].

Michée : « Toi, Bethléem »

Contemporain d'Isaïe, Michée fustige les chefs qui « dévorent la chair » du peuple (Mi 3), annonce que Sion sera labourée comme un champ, puis nomme le lieu du salut : « Toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c'est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël » (Mi 5,1)[58]. Les scribes de Jérusalem citent ce verset à Hérode quand les mages arrivent (Mt 2,5-6). Les anciens du temps du roi Joakim s'en souviendront pour sauver Jérémie : Michée avait prophétisé sous Ézéchias sans être mis à mort (Jr 26,18-19)[59].

Nahum : la fin de Ninive

Un siècle après Jonas, Ninive n'a pas persévéré : Nahum annonce la chute de la ville sanguinaire, « pleine de rapines ». L'oracle, datable entre la prise de Thèbes (663) et la chute de Ninive (612), se termine sur une question sans réponse : « Sur qui ta cruauté n'est-elle pas passée ? » (Na 3,19)[60]. Le livre montre que la patience divine a un terme quand l'oppression s'obstine.

Habacuc : « le juste vivra par sa fidélité »

Le prophète ose plaider contre Dieu : pourquoi les méchants prospèrent-ils, pourquoi les Chaldéens vont-ils châtier Juda ? La réponse tient en une phrase qui portera toute la théologie de Paul : « Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 2,4)[61]. Citée en Romains 1,17, en Galates 3,11 et en Hébreux 10,38, elle devient l'un des versets les plus féconds du Nouveau Testament.

Sophonie : le Jour du Seigneur et la joie de Sion

Sous le roi Josias, Sophonie décrit le Jour du Seigneur comme une tempête qui balaiera Juda puis les nations. Puis le ton bascule : Dieu « exulte pour toi de joie » et « te renouvellera par son amour » (So 3,17)[62]. L'Église a fait de l'appel « Pousse des cris de joie, fille de Sion » (So 3,14) la première lecture du dimanche de Gaudete, au cœur de l'Avent[63].

Aggée : « Rebâtissez la Maison »

Quatre oracles en quatre mois, en 520 : les rapatriés se sont construit des maisons lambrissées pendant que le Temple reste en ruines. Aggée les remet au travail, et le gouverneur Zorobabel avec le grand prêtre Josué obéissent. Promesse finale : « la gloire future de cette Maison surpassera la première » (Ag 2,9)[64].

Zacharie : le roi humble monté sur un âne

Huit visions nocturnes, puis des oracles : le livre accompagne la reconstruction du Temple et déborde vers le Messie. « Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne » (Za 9,9)[65], acclamé le jour des Rameaux (Mt 21,5). « Ils regarderont vers celui qu'ils ont transpercé » (Za 12,10)[66], accompli sous la lance du Calvaire (Jn 19,37). « Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées » (Za 13,7)[67], cité à Gethsémani (Mt 26,31). Aucun petit prophète n'est cité aussi souvent dans le récit de la Passion.

Malachie : « l'offrande pure » et le messager

Dernier livre de l'Ancien Testament chrétien. Le culte s'est relâché, les prêtres offrent des bêtes aveugles, le peuple doute que servir Dieu serve à quelque chose. Malachie répond par deux annonces immenses : le Seigneur viendra dans son Temple, précédé de son messager (Ml 3,1)[68], appliqué à Jean-Baptiste (Mc 1,2) ; et l'offrande pure offerte dans le monde entier :

« D'orient en occident, mon nom est grand parmi les nations, et en tout lieu une offrande pure est présentée à mon nom. » — Malachie 1,11[69]

L'Église lit ce verset comme l'annonce du sacrifice eucharistique offert chaque jour sur tous les autels du monde.

La théologie commune des petits prophètes

L'Alliance rompue et rappelée

Tous les Douze parlent le langage de l'Alliance du Sinaï : Dieu a choisi, le peuple a trahi, Dieu châtie, Dieu pardonne. Osée en donne l'image la plus poignante avec son mariage : Israël est l'épouse infidèle, et Dieu, au lieu de la répudier, la séduit à nouveau au désert : « Je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur » (Os 2,16)[70]. Malachie, quatre siècles plus tard, constate la même lassitude : « Vous fatiguez le Seigneur par vos paroles » (Ml 2,17)[71]. Entre les deux, le refrain ne change pas : le malheur d'Israël vient de sa rupture, jamais d'un abandon de Dieu.

Le droit et la justice pour les pauvres

Amos et Michée sont les deux grandes voix sociales du recueil. Amos voit des riches qui « vendent le juste pour de l'argent, et le pauvre pour une paire de sandales » (Am 2,6)[72] ; Michée accuse les chefs qui « haïssent le bien et aiment le mal » (Mi 3,2)[73]. Leur exigence tient en deux sentences que l'Église n'a jamais cessé de reprendre :

« Que le droit jaillisse comme une source, et la justice comme un torrent. » — Amos 5,24[74]

« On t'a fait connaître, homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : pratiquer la justice, aimer la miséricorde, marcher humblement avec ton Dieu. » — Michée 6,8[75]

Le culte sans la justice est le mensonge que tous dénoncent : fêtes, sacrifices et cantiques ne couvrent pas l'écrasement du faible (Am 5,21-24)[76].

Le Jour du Seigneur

Joël, Abdias, Sophonie et Malachie annoncent le Jour du Seigneur : le jour où Dieu tranche, pour les siens comme pour les nations. Joël l'ouvre par les ténèbres et le son du cor : « Sonnez du cor en Sion, faites retentir la clameur » (Jl 2,1)[77]. Sophonie en fait le poème le plus terrible et le plus beau du recueil, repris par la liturgie des défunts : « Jour de colère que ce jour-là, jour de détresse et d'angoisse » (So 1,15)[78]. Mais ce Jour est double : ténèbres pour qui s'obstine, lumière pour le Reste qui revient. C'est ce double visage qui passe dans le Nouveau Testament, du discours sur la ruine de Jérusalem (Mt 24) au livre de l'Apocalypse.

Le Reste et le relèvement

Quand tout semble perdu, les Douze annoncent qu'un Reste reviendra : « Le Reste de Jacob sera, au milieu des peuples nombreux, comme la rosée qui vient du Seigneur » (Mi 5,6)[79]. Sophonie décrit ces survivants comme « un peuple humble et modeste qui cherchera refuge dans le nom du Seigneur » (So 3,12)[80]. Aggée et Zacharie voient ce Reste à l'œuvre sur le chantier du Temple. Le Catéchisme lit dans ce Reste revenu d'Exil « l'une des figures les plus transparentes de l'Église » (CEC 710)[81].

Les nations appelées au salut

Les petits prophètes ne parlent pas qu'à Israël. Jonas est envoyé à Ninive la païenne, qui se convertit. Nahum juge cette même Ninive quand elle retombe dans la cruauté : Dieu ne fait pas de favoritisme entre les peuples. Zacharie voit les nations monter à Jérusalem pour la fête des Tentes (Za 14,16)[82], et Malachie annonce que le nom du Seigneur sera grand « parmi les nations » (Ml 1,11)[83]. L'universalité du salut, que le concile de Jérusalem scellera en citant Amos (Ac 15,16-17), est déjà inscrite dans les Douze.

L'accomplissement chrétien

Une moisson de citations dans le Nouveau Testament

Peu de pages de l'Ancien Testament sont aussi présentes dans le Nouveau que les petits prophètes. Le tableau suivant rassemble les principales citations explicites.

Petit prophèteOracleAccomplissement cité
Osée 11,1« D'Égypte, j'ai appelé mon fils »Le retour de la sainte Famille (Mt 2,15)[84]
Osée 6,6« C'est la miséricorde que je veux »La défense des disciples et des publicains (Mt 9,13 ; 12,7)[85]
Osée 2,1.25« J'appellerai mon peuple celui qui n'était pas mon peuple »L'entrée des païens (Rm 9,25-26)[86]
Joël 3,1-5« Je répandrai mon Esprit sur toute chair »La Pentecôte (Ac 2,16-21)[87]
Amos 9,11-12« Je relèverai la hutte de David qui s'écroule »Le concile de Jérusalem (Ac 15,16-17)[88]
Michée 5,1« Toi, Bethléem Éphrata »La naissance à Bethléem (Mt 2,5-6)[89]
Habacuc 2,4« Le juste vivra par sa fidélité »La justification par la foi (Rm 1,17 ; Ga 3,11 ; He 10,38)[90]
Zacharie 9,9« Voici ton roi, monté sur un âne »L'entrée à Jérusalem (Mt 21,5 ; Jn 12,15)[91]
Zacharie 11,12-13Les trente pièces d'argent jetées au potierLe prix du sang de Judas (Mt 27,9-10)[92]
Zacharie 12,10« Ils regarderont vers celui qu'ils ont transpercé »Le coup de lance (Jn 19,37)[93]
Zacharie 13,7« Je frapperai le berger »La dispersion à Gethsémani (Mt 26,31)[94]
Malachie 3,1« Voici que j'envoie mon messager »Jean-Baptiste le Précurseur (Mc 1,2 ; Mt 11,10)[95]
Malachie 3,23-24« Je vais vous envoyer Élie, le prophète »Élie déjà venu en Jean-Baptiste (Mt 11,14 ; 17,10-13)[96]
Jonas (livre entier)Trois jours et la conversion de NiniveLe signe de Jonas : la résurrection (Mt 12,39-41 ; Lc 11,29-32)[97]

Deux remarques de lecture. D'abord, Matthieu attribue le prix des trente pièces à Jérémie (Mt 27,9) alors que le texte vient de Zacharie 11 : les Pères y voient une citation combinée, mêlant Zacharie 11 aux chapitres du potier de Jérémie (Jr 18-19 ; 32), mise sous le nom du plus grand des deux prophètes cités[98]. Ensuite, Paul cite Habacuc 2,4 en grec des Septante (« le juste vivra par la foi »), légèrement différent de l'hébreu (« par sa fidélité ») : les deux leçons disent la même confiance, l'une tournée vers Dieu, l'autre tenue par Dieu[99].

Jonas et le signe de la résurrection

Aux scribes qui réclament un signe, le Christ ne propose ni prodige ni argument, mais un prophète :

« Cette génération mauvaise et adultère réclame un signe, mais, en fait de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas. En effet, comme Jonas est resté dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits, le Fils de l'homme restera de même au cœur de la terre trois jours et trois nuits. » — Évangile selon saint Matthieu 12,39-40[100]

Le Christ traite Jonas comme un fait, non comme une fable : les Ninivites « se sont convertis en réponse à la proclamation faite par Jonas », et ils se lèveront au Jugement (Mt 12,41)[101]. C'est le point d'appui le plus solide de la lecture traditionnelle du livre : si Jonas n'était qu'un personnage inventé, l'argument du Christ porterait sur du vide.

Bethléem, l'âne, les trente pièces, le côté transpercé

Zacharie et Michée fournissent au récit évangélique ses repères les plus précis. Michée donne le lieu (Bethléem), Zacharie donne le mode d'entrée (le roi humble sur un âne), le prix de la trahison (trente sicles jetés au potier dans la Maison du Seigneur) et la blessure finale (celui qu'ils ont transpercé)[102][103][104][105]. Jean-Paul II y voyait la preuve que la Passion n'est pas un accident : « Tout cela est arrivé pour que s'accomplissent les Écritures » (prière du Vendredi saint, d'après Mt 26,56)[106].

La Pentecôte et Joël, le concile et Amos

Deux usages apostoliques montrent comment l'Église naissante lisait les Douze. À la Pentecôte, Pierre explique le prodige des langues par Joël : « C'est ce que dit le prophète : Dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Ac 2,16-17)[107]. Au concile de Jérusalem, Jacques justifie l'accueil des païens sans circoncision par Amos : « Après cela, je reviendrai pour relever la hutte de David qui s'est écroulée » (Ac 15,16)[108]. Les petits prophètes sont ainsi les témoins scripturaires des deux naissances de l'Église : aux Juifs d'abord, puis aux nations.

Les petits prophètes dans la liturgie de l'Église

L'Avent : Sophonie (Gaudete) et Michée

Le temps de l'Avent est le temps des petits prophètes par excellence. Le troisième dimanche, dit de Gaudete (« Soyez dans la joie »), s'ouvre sur Sophonie : « Pousse des cris de joie, fille de Sion, éclate en ovations, Israël » (So 3,14), première lecture de l'année C[109]. Le quatrième dimanche de l'année C fait entendre Michée : « Toi, Bethléem Éphrata », à la veille de Noël[110]. Et Malachie annonce le messager qui prépare la voie, lu aux approches du Précurseur[111].

Le Carême et les fêtes : Cendres, Jonas, Présentation, Rameaux

Le Carême s'ouvre sur Joël : « Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil » (Jl 2,12), première lecture du mercredi des Cendres[112]. Le troisième dimanche de l'année B fait entendre la conversion de Ninive (Jon 3,1-5.10), en réponse à Jonas[113]. La Présentation du Seigneur (2 février) proclame Malachie : « Voici que j'envoie mon messager pour préparer le chemin devant moi, et soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez » (Ml 3,1)[114]. Le dimanche des Rameaux et le quatorzième dimanche ordinaire (année A) font entendre Zacharie : « Voici ton roi qui vient à toi » (Za 9,9)[115]. Le vingt-septième dimanche ordinaire (année C) donne Habacuc et sa plainte devenue promesse : « Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 2,4)[116].

Tableau des lectures dominicales et festives

CélébrationLectureProphète
Mercredi des CendresJl 2,12-18, « revenez à moi de tout votre cœur »Joël[117]
3ᵉ dimanche de l'Avent, année C (Gaudete)So 3,14-18a, « pousse des cris de joie »Sophonie[118]
4ᵉ dimanche de l'Avent, année CMi 5,1-4a, « toi, Bethléem Éphrata »Michée[119]
Présentation du Seigneur (2 février)Ml 3,1-4, « soudain viendra dans son Temple »Malachie[120]
Dimanche des RameauxZa 9,9 (évangile : Mt 21,1-11)Zacharie[121]
14ᵉ dimanche ordinaire, année AZa 9,9-10, le roi humbleZacharie[122]
27ᵉ dimanche ordinaire, année CHa 1,2-3 ; 2,2-4, « le juste vivra »Habacuc[123]
3ᵉ dimanche ordinaire, année BJon 3,1-5.10, la conversion de NiniveJonas[124]
Jour de la PentecôteAc 2,14-36 (qui cite Jl 3,1-5)Joël[125]

Tout au long du temps ordinaire, le lectionnaire de semaine fait entendre Osée, Amos, Michée, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie et Malachie. Seuls Abdias et Nahum, les plus brefs et les plus circonstanciels, restent rares à l'office : leur place demeure la lecture continue de l'Écriture.

Le Dies irae, héritier de Sophonie

La prose des défunts, le Dies irae attribué à Thomas de Celano (XIIIᵉ siècle), reprend les images de Sophonie 1 : « Jour de colère que ce jour-là » (Dies irae, dies illa), « jour de détresse et d'angoisse, jour de ténèbres et d'obscurité » (So 1,15)[126]. Pendant sept siècles, chaque messe de requiem a ainsi fait chanter un petit prophète aux funérailles des chrétiens.

Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites

Les principales hypothèses en circulation

Depuis le XIXᵉ siècle, une partie de l'exégèse contemporaine propose de reculer les dates et de diviser les auteurs. Les thèses les plus courantes sur les Douze : les chapitres 9 à 14 de Zacharie viendraient d'une autre main (« Deutéro-Zacharie ») et d'une époque plus tardive ; Joël et Abdias seraient postexiliques faute de roi nommé ; Jonas serait un récit didactique composé après l'Exil pour enseigner l'universalisme, non l'histoire d'un prophète du VIIIᵉ siècle ; « Malachie » serait un titre (« mon messager ») plutôt qu'un nom ; plusieurs oracles auraient été retouchés par des disciples[127].

Cinq fragilités de méthode

Ces hypothèses peuvent être exposées loyalement, mais elles appellent cinq réserves que le lecteur doit connaître.

Premièrement, le présupposé anti-prophétique. Une partie des datations tardives ne repose sur aucun indice matériel : elles découlent du principe qu'une prophétie précise (Cyrus nommé par Isaïe, Bethléem nommée par Michée, la chute de Ninive annoncée par Nahum) ne peut pas précéder l'événement. Si l'on pose d'avance que la prédiction est impossible, toute prophétie datée devient « tardive » par définition : le raisonnement est circulaire[128].

Deuxièmement, les datations circulaires. On date un texte par son vocabulaire supposé tardif, puis on date le vocabulaire par les textes qu'on a déjà déclarés tardifs. Joël est déclaré postexilique parce qu'il ne nomme pas de roi, puis son silence sur le roi devient la preuve du postexilisme d'autres textes : la boucle est bouclée sans preuve indépendante[129].

Troisièmement, l'argument du silence. L'absence de mention d'un roi (Joël), d'un Temple (Nahum) ou d'un auteur connu (Malachie) n'est pas une preuve d'époque : un oracle bref contre Édom n'avait aucune raison de dresser la liste des rois de Juda. Tirer une date d'un silence, c'est faire parler ce que le texte tait[130].

Quatrièmement, la confusion entre retouche et invention. Qu'un oracle ait été recopié, annoté ou complété par des disciples (le cas de Jérémie et de son scribe Baruch est explicite : Jr 36,32) ne prouve pas que l'oracle soit inventé. La tradition juive elle-même admettait ce travail de recueil : les hommes de la Grande Assemblée ont « écrit » les Douze, c'est-à-dire ordonné et transmis, sans en être les auteurs[131].

Cinquièmement, le mépris de la réception unanime. Ben Sira, Qumrân, Josèphe, Méliton, le Nouveau Testament, les Pères reçoivent ces livres comme anciens et prophétiques, sans la moindre trace d'un débat sur leur authenticité dans l'Antiquité[132][133][134]. Une hypothèse moderne qui contredit vingt siècles de réception unanime porte la charge de la preuve : des indices stylistiques ne pèsent pas lourd face à des témoins.

Pourquoi la lecture traditionnelle reste défendable

Trois faits tiennent bon. D'abord, les repères internes sont précis et cohérents : Aggée et Zacharie se datent au mois près et le livre d'Esdras confirme leur effet ; Michée est cité comme une autorité par les anciens du temps de Jérémie (Jr 26,18-19) ; Jonas fils d'Amittaï figure aux livres des Rois (2 R 14,25)[135][136][137]. Ensuite, les témoins matériels sont anciens : Qumrân copie déjà le recueil, Ben Sira le nomme en bloc, et aucune variante antique ne propose un autre ordre ni d'autres auteurs[138][139]. Enfin, le Nouveau Testament traite ces prophètes comme des personnes et des faits : Jonas a passé trois jours dans le poisson comme le Christ passera trois jours au tombeau, et les Ninivites se lèveront au Jugement (Mt 12,39-41)[140]. Un catholique n'est donc pas obligé de suivre les datations tardives : ce sont des hypothèses de travail, révisables, non des résultats établis. L'Église, qui a défini ces livres comme inspirés à Florence puis à Trente, les reçoit avec leurs auteurs et leurs dates, et la science du passé, précieuse mais fragmentaire, ne saurait à elle seule annuler cette réception[141][142].

Pour aller plus loin

Lire le texte. Les douze petits prophètes se lisent en quelques heures : Osée pour l'amour blessé, Jonas pour la miséricorde, Michée pour Bethléem, Habacuc pour la foi, Zacharie pour la Passion, Malachie pour l'Eucharistie annoncée.

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Sources. Texte biblique cité selon la traduction liturgique officielle (AELF). Données canoniques selon le décret De Canonicis Scripturis du concile de Trente (session IV, 8 avril 1546) et le Catéchisme de l'Église catholique. Témoins anciens : Siracide, traité Baba Batra, Flavius Josèphe, Eusèbe de Césarée, saint Jérôme, saint Augustin.

Notes et références

  1. Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XVIII (chapitre 29 pour le sens du mot « petits » : la brièveté des écrits, non une moindre dignité). Traduction française : éd. du Seuil, 1994 ; texte latin sur thelatinlibrary ; traduction anglaise Dods sur newadvent.org/fathers/120118.htm.

    1 4 6 49
  2. Comptes en chapitres de la Bible chrétienne (Vulgate et traductions modernes) : Isaïe 66, Jérémie 52, Ézéchiel 48, Daniel 12 ; Osée 14, Joël 4, Amos 9, Abdias 1, Jonas 4, Michée 7, Nahum 3, Habacuc 3, Sophonie 3, Aggée 2, Zacharie 14, Malachie 4. Total des petits : 67 chapitres. En hébreu, Joël et Malachie comptent un chapitre de moins par un découpage différent.

    2 5 9 10
  3. Bible (AELF), Siracide 49,10 (« Et les douze prophètes, que leurs ossements refleurissent depuis leur tombe »). Grec : kai tôn dôdeka prophêtôn ta osta anathaloi ek tou topou autôn.

    3 14 24 41 132 139
  4. Hébreu shneim asar (שנים עשר, « les Douze »), araméen trei asar (תרי עשר), grec Dōdekaprophēton (Δωδεκαπρόφητον). Voir Catholic Encyclopedia, art. cité, et Siracide 49,10.

    7
  5. Bible (AELF), Michée 5,1 ; cité en Matthieu 2,5-6.

    8 58 89 102 110 119
  6. Catholic Encyclopedia (1911), art. « Prophecy, Prophet, and Prophetess » (newadvent.org/cathen/12477a.htm) : le prophète comme messager de l'alliance, rappel de la Loi, dénonciation de l'idolâtrie et annonce du châtiment puis du relèvement.

    11 12
  7. Sur les trois ordres (hébreu, grec, latin), voir Roger Beckwith, The Old Testament Canon of the New Testament Church, Eerdmans, Grand Rapids, 1985, p. 181-200 ; et Stephen B. Chapman, The Law and the Prophets, Baker Academic, Grand Rapids, 2020, p. 45-70. La Septante place les Douze avant les grands dans plusieurs manuscrits ; l'usage chrétien puis la Vulgate les fixent après Daniel.

    13 16 19
  8. Talmud de Babylone, traité Baba Batra 15a : « Les hommes de la Grande Assemblée ont écrit Ézéchiel, les Douze Petits Prophètes, Daniel et le rouleau d'Esther. » Traduction française : éd. Benny Lévy / Verdier ; texte sur sefaria.org/Bava_Batra.15a.

    15 23 131
  9. Saint Jérôme, Prologus Galeatus (prologue à Samuel et aux Rois, 391-392) : les Douze, ramassés en un seul volume, comptent pour un livre. Texte latin : Patrologie latine, t. 28 ; traduction sur newadvent.org/fathers/27051.htm (préfaces de Jérôme).

    17 48
  10. Bible (AELF), Malachie 3,1 (le messager) ; cité en Marc 1,2 et Matthieu 11,10.

    18 68 95 111 114 120
  11. Concile de Florence, décret aux Jacobites Cantate Domino (4 février 1442) : énumération des livres reçus, dont « Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie ». Texte dans Denzinger, Enchiridion, n. 1334-1336.

    20
  12. Concile de Trente, session IV, décret De Canonicis Scripturis (8 avril 1546) : les livres « entiers, avec toutes leurs parties », reçus tels qu'on les lit dans l'Église et la Vulgate. Texte dans Denzinger, n. 1501-1505.

    21 141
  13. Catéchisme de l'Église catholique, § 121-123 : les livres de l'Ancien Testament, divinement inspirés, gardent une valeur permanente et préparent la venue du Christ. Texte officiel sur vatican.va.

    22 142
  14. Bible, traduction liturgique officielle (AELF), Osée 1,1 (règnes d'Ozias, Yotam, Achaz, Ézéchias et Jéroboam II).

    25
  15. Bible (AELF), Amos 1,1 (sous Ozias et Jéroboam II, deux ans avant le tremblement de terre).

    26
  16. Bible (AELF), 2 Rois 14,25 (Jonas fils d'Amittaï, de Gath-Hépher, sous Jéroboam II).

    27 137
  17. Bible (AELF), Michée 1,1 (sous Yotam, Achaz, Ézéchias).

    28
  18. Bible (AELF), Nahum 3,8 (No-Amon déjà prise) et 3,19 (Ninive encore debout) ; Thèbes prise en 663, Ninive tombée en 612.

    29 60
  19. Bible (AELF), Habacuc 1,6 (montée des Chaldéens).

    30
  20. Bible (AELF), Sophonie 1,1 (au temps de Josias, fils d'Amon).

    31
  21. Bible (AELF), Aggée 1,1 (2ᵉ année de Darius, 1ᵉʳ jour du 6ᵉ mois, soit le 29 août 520 av. J.-C.).

    32 35 135
  22. Bible (AELF), Zacharie 1,1 (8ᵉ mois de la 2ᵉ année de Darius, octobre-novembre 520) et 7,1 (4ᵉ année, 518).

    33 36
  23. Bible (AELF), Malachie 1,1 ; l'hébreu mal'akhi signifie « mon messager », d'où l'hypothèse d'un livre anonyme intitulé par son premier mot.

    34 40
  24. Bible (AELF), Esdras 5,1 et 6,14 (Aggée et Zacharie relancent le chantier) ; Esdras 6,15 (achèvement en 515).

    37
  25. Bible (AELF), Joël 2,1 (le cor en Sion) et 2,12 (revenez à moi) ; première lecture du mercredi des Cendres.

    38 77 112 117
  26. Bible (AELF), Abdias 1-15 (oracle contre Édom après le sac de Jérusalem).

    39 55
  27. Prologue du Siracide grec, daté de la 38ᵉ année du règne d'Évergète, soit 132 av. J.-C. : « la Loi, les Prophètes et les autres livres ». Traduction : Bible de Jérusalem, Cerf, 2000, p. 1345.

    42
  28. Sept copies hébraïques 4QXIIa à 4QXIIg (4Q76-82) dans la grotte 4, un fragment grec 4Q122, et le rouleau des Douze de Murabba'at (MurXII, IIᵉ siècle apr. J.-C.). Voir Eugene Ulrich (éd.), The Biblical Qumran Scrolls, Brill, Leyde, 2010, vol. 2, p. 610-640 ; Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, 3ᵉ éd., Fortress, Minneapolis, 2012, p. 110-115.

    43 133 138
  29. Flavius Josèphe, Contre Apion, I, 38-41 : vingt-deux livres justement crus divins, dont treize de prophètes depuis Moïse jusqu'à Artaxerxès. Traduction : éd. Les Belles Lettres, 1930 ; texte sur remacle.org.

    44
  30. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 26, 13-14 : liste de Méliton de Sardes (vers 170), avec « les Douze en un seul livre ». Traduction : Sources chrétiennes n. 31, Cerf, Paris, 1952, p. 210-212.

    45 134
  31. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 25 : Origène compte vingt-deux livres « comme les Hébreux ». Traduction : Sources chrétiennes n. 41, Cerf, Paris, 1955.

    46
  32. Saint Jérôme, Commentaire sur les douze petits prophètes, composé à Bethléem dans les années 390. Texte latin : Patrologie latine, t. 25-26 ; traduction anglaise (Fathers of the Church) : Catholic University of America Press, 2016-2020.

    47
  33. Bible (AELF), Osée 11,1 ; cité en Matthieu 2,15.

    50 84
  34. Bible (AELF), Osée 6,6 ; cité en Matthieu 9,13 et 12,7.

    51 85
  35. Bible (AELF), Joël 3,1-5 (2,28-32 en hébreu) ; cité en Actes 2,16-21.

    52 87 107 125
  36. Bible (AELF), Amos 5,21-24.

    53 74 76
  37. Bible (AELF), Amos 9,11-12 ; cité en Actes 15,16-17.

    54 88 108
  38. Bible (AELF), Matthieu 12,39-41 (le signe de Jonas) ; parallèle en Luc 11,29-32.

    56 97 100 101 140
  39. Bible (AELF), Jonas 4,11 (les cent vingt mille Ninivites).

    57
  40. Bible (AELF), Jérémie 26,18-19 (les anciens citent Michée 3,12 sous Ézéchias).

    59 136
  41. Bible (AELF), Habacuc 2,4 ; cité en Romains 1,17, Galates 3,11 et Hébreux 10,38.

    61 90 116 123
  42. Bible (AELF), Sophonie 3,12-18 (le Reste humble, la joie de Sion).

    62 63 80 109 118
  43. Bible (AELF), Aggée 2,9 (la gloire future de la Maison).

    64
  44. Bible (AELF), Zacharie 9,9 ; cité en Matthieu 21,5 et Jean 12,15.

    65 91 103 115 121 122
  45. Bible (AELF), Zacharie 12,10 ; cité en Jean 19,37.

    66 93 105
  46. Bible (AELF), Zacharie 13,7 ; cité en Matthieu 26,31.

    67 94
  47. Bible (AELF), Malachie 1,11 (l'offrande pure d'orient en occident) ; lu par les Pères comme l'annonce du sacrifice eucharistique, voir Didachè 14 et le concile de Trente, session XXII (Denzinger, n. 939, ancienne numérotation).

    69 83
  48. Bible (AELF), Osée 2,16 (la séduction au désert).

    70
  49. Bible (AELF), Malachie 2,17 (vous fatiguez le Seigneur).

    71
  50. Bible (AELF), Amos 2,6 (le juste vendu pour de l'argent).

    72
  51. Bible (AELF), Michée 3,2 (ils haïssent le bien).

    73
  52. Bible (AELF), Michée 6,8 (pratiquer la justice, aimer la miséricorde) ; repris par le Catéchisme sur la justice sociale.

    75
  53. Bible (AELF), Sophonie 1,15 (jour de colère) ; source du Dies irae attribué à Thomas de Celano (XIIIᵉ siècle).

    78 126
  54. Bible (AELF), Michée 5,6 (le Reste de Jacob comme la rosée).

    79
  55. Catéchisme de l'Église catholique, § 710 : le Reste des pauvres revenu d'Exil, figure transparente de l'Église. Texte officiel sur vatican.va.

    81
  56. Bible (AELF), Zacharie 14,16 (les nations à Jérusalem pour la fête des Tentes).

    82
  57. Bible (AELF), Romains 9,25-26 (qui cite Osée 2,1 et 2,25 selon les Septante).

    86
  58. Bible (AELF), Zacharie 11,12-13 (trente sicles jetés au potier) ; cité en Matthieu 27,9-10.

    92 104
  59. Bible (AELF), Malachie 3,23-24 (le retour d'Élie) ; appliqué à Jean-Baptiste en Matthieu 11,14 et 17,10-13, Luc 1,17.

    96
  60. Sur l'attribution à Jérémie en Matthieu 27,9, voir saint Jérôme, Commentaire sur Matthieu, IV, 27, 9 (Sources chrétiennes n. 259, Cerf, 1979) : citation combinée de Zacharie 11 et de Jérémie 18-19 et 32, mise sous le nom du plus grand des deux prophètes. Voir aussi saint Augustin, De l'accord des Évangélistes, III, 7.

    98
  61. Hébreu : wetsaddiq be'emunato yihyeh, « le juste vivra par sa fidélité » ; Septante : ho de dikaios ek pisteôs zêsetai, « le juste vivra par la foi ». Paul cite la Septante. Les deux leçons disent la même confiance persévérante. Voir Emanuel Tov, Textual Criticism, cité plus haut, p. 130-135.

    99
  62. Bible (AELF), Matthieu 26,56 (« tout cela est arrivé pour que s'accomplissent les Écritures »).

    106
  63. Bible (AELF), Jonas 3,1-5.10 (la conversion de Ninive) ; première lecture du 3ᵉ dimanche ordinaire, année B.

    113 124
  64. Exposé loyal de ces thèses : Bible de Jérusalem, Cerf, 2000, introductions à Joël, Abdias, Jonas, Zacharie et Malachie ; Traduction œcuménique de la Bible (TOB), Cerf, 2010, mêmes introductions. Ces introductions présentent les hypothèses comme telles, avec leurs degrés d'incertitude.

    127
  65. Sur les présupposés et les cercles de la critique, voir Thomas Howe, « Objections contre la datation tardive », dans 1000 raisons de croire (relais bibliographique vers la littérature apologétique) ; et pour la méthode catholique, Commission Biblique Pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église (1993), I, A-B et III, B, sur vatican.va : légitimité de la méthode historico-critique « indispensable » mais insuffisante sans la lecture de foi, et mise en garde contre les présupposés philosophiques qui en faussent l'usage.

    128 129 130