Quand l'Église appelle la messe le « Saint Sacrifice », elle n'affirme pas que le Christ meurt de nouveau, ni qu'on ajoute quoi que ce soit à sa mort. Elle affirme une chose plus saisissante : l'unique sacrifice offert au Calvaire est rendu réellement présent sur l'autel, pour que ses fruits soient appliqués aux hommes de tous les temps. La messe n'est pas un second sacrifice à côté de la Croix ; c'est le même sacrifice, offert d'une autre manière.
Cette dimension sacrificielle ne s'oppose pas au repas ni à la communion : elle les fonde. L'Eucharistie est à la fois le mémorial sacrificiel dans lequel se perpétue le sacrifice de la Croix, et le banquet sacré où le Christ se donne en nourriture[1]. Pour comprendre pourquoi on parle de présence du corps et du sang, voir l'article La Présence réelle eucharistique ; le présent article répond à une autre question, longtemps disputée : pourquoi la messe est-elle un sacrifice, et non un simple souvenir ?
La réponse traverse toute la Tradition. Elle est inscrite dans les paroles mêmes de Jésus — un corps « livré », un sang « versé » —, attestée dès la Didachè et les Pères, définie solennellement par le concile de Trente (1562) contre les Réformateurs, et reprise sans rupture par le Catéchisme et le magistère contemporain. Le cœur de la doctrine tient en une formule de Trente que le Catéchisme cite mot pour mot : « C'est une seule et même victime, c'est le même qui offre maintenant par le ministère des prêtres, qui s'est offert lui-même alors sur la Croix. Seule la manière d'offrir diffère »[2].
Qu'est-ce qu'un sacrifice, et pourquoi l'Eucharistie en est-il un ?
Sacrifice : offrir, immoler, communier
Avant toute distinction technique, une image simple. Dans presque toutes les religions, sacrifier, c'est offrir à Dieu un bien — souvent une victime — pour reconnaître qu'il est le Seigneur de la vie, lui rendre grâce, réparer une faute et obtenir sa faveur. Le sacrifice n'est pas d'abord une destruction : c'est un don, dont l'immolation est le signe extérieur. Il s'achève normalement par une communion : on partage la victime offerte, on s'unit à Dieu en mangeant ce qui lui a été consacré.
L'Ancien Testament est plein de ces offrandes : l'agneau pascal, les sacrifices du Temple, le sang de l'Alliance répandu par Moïse. Mais la Lettre aux Hébreux le rappelle sans détour : ces sacrifices ne pouvaient pas, par eux-mêmes, « enlever les péchés »[3]. Ils annonçaient et préparaient l'unique sacrifice capable de sauver : celui du Christ.
Le malentendu à lever d'emblée
Dire que la messe est un sacrifice provoque souvent une objection immédiate : « Vous prétendez donc refaire mourir Jésus à chaque messe ? » La doctrine catholique affirme exactement le contraire. Le Christ meurt une seule fois, et cette mort suffit absolument. Ce que la messe rend présent, ce n'est pas une nouvelle mise à mort, mais l'acte d'offrande du Christ, son sacrifice, qui demeure éternellement actuel devant le Père.
C'est ce que résume le Catéchisme : l'Eucharistie « est un sacrifice parce qu'elle re-présente (rend présent) le sacrifice de la croix, parce qu'elle en est le mémorial et parce qu'elle en applique le fruit »[4]. Trois mots à retenir : rendre présent, faire mémoire, appliquer le fruit. Tout l'article tient dans ces trois verbes.
Que disent les paroles de Jésus à la Cène ?
Le caractère sacrificiel de l'Eucharistie n'est pas une déduction tardive : il est manifesté par les paroles mêmes de l'institution[5]. À la dernière Cène, Jésus ne dit pas seulement « ceci est mon corps » ; il précise pourquoi et pour qui.
« Mon corps livré », « mon sang versé » : un vocabulaire d'immolation
« Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. […] Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. » — Évangile selon saint Luc 22, 19-20[6]
« car ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés. » — Évangile selon saint Matthieu 26, 28[7]
Les expressions sont sacrificielles, non descriptives. Un corps « donné », un sang « versé pour la multitude en rémission des péchés » : c'est le langage de l'immolation et de l'expiation. En séparant rituellement le pain (son corps) et la coupe (son sang), Jésus signifie par avance sa mort — le sang séparé du corps — et l'offre comme sacrifice de la nouvelle Alliance.
« Le sang de l'Alliance » : l'écho du Sinaï
La formule « le sang de l'Alliance » renvoie directement à Moïse scellant l'Alliance au Sinaï : « Voici le sang de l'Alliance que le Seigneur a conclue avec vous »[8]. Là, le sang des victimes était aspergé sur le peuple et sur l'autel. Au Cénacle, Jésus annonce l'Alliance nouvelle et définitive, scellée non plus dans le sang des animaux, mais dans le sien. La Cène n'est donc pas un repas ordinaire : c'est l'institution d'un rite sacrificiel d'Alliance.
« Faites ceci en mémoire de moi » : le mémorial qui rend présent
Reste le mot décisif : mémorial. Pour un lecteur moderne, « faire mémoire » signifie « se souvenir », c'est-à-dire évoquer un absent. Mais dans la Bible, le mémorial (en hébreu zikkaron, en grec anamnèsis) est bien davantage.
« Dans le sens de l'Écriture Sainte, le mémorial n'est pas seulement le souvenir des événements du passé, mais la proclamation des merveilles que Dieu a accomplies pour les hommes. Dans la célébration liturgique de ces événements, ils deviennent d'une certaine façon présents et actuels. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1363[9]
Comme la Pâque juive rendait présente la libération d'Égypte à chaque génération, le mémorial chrétien rend présent l'unique Pâque du Christ. Le concile Vatican II le formule ainsi : « Toutes les fois que le sacrifice de la croix par lequel le Christ notre Pâque a été immolé se célèbre sur l'autel, l'œuvre de notre rédemption s'opère »[10]. Quand le prêtre redit « Faites ceci en mémoire de moi », il n'organise pas une commémoration nostalgique : il accomplit l'ordre du Christ d'actualiser son sacrifice.
Le sacrifice eucharistique dans le reste du Nouveau Testament
L'institution n'est pas un texte isolé. Saint Paul, les prophètes et la Lettre aux Hébreux convergent vers la même lecture sacrificielle.
Saint Paul : l'autel, la table et la coupe
Écrivant aux Corinthiens, saint Paul oppose la table eucharistique aux banquets sacrificiels païens — et il les met sur le même plan logique, celui du sacrifice :
« La coupe de bénédiction que nous bénissons, n'est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas communion au corps du Christ ? […] Vous ne pouvez pas prendre part à la table du Seigneur et en même temps à celle des démons. » — Première lettre aux Corinthiens 10, 16-21[11]
L'argument de Paul n'aurait aucun sens si l'Eucharistie n'était qu'un symbole : il compare la « table du Seigneur » aux autels d'Israël et aux autels païens, c'est-à-dire à des réalités sacrificielles. Le concile de Trente s'appuiera précisément sur ce passage, en notant que le mot « table » désigne ici l'autel[12].
« Vous proclamez la mort du Seigneur »
Quelques lignes plus loin, Paul donne à l'Eucharistie sa portée sacrificielle explicite : « Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne »[13]. Le rite n'évoque pas un enseignement du Christ : il proclame sa mort, c'est-à-dire son sacrifice, et l'inscrit dans le temps de l'Église « jusqu'à ce qu'il vienne ».
Le prêtre « selon l'ordre de Melchisédech », qui offrit le pain et le vin
Pourquoi le pain et le vin, et non un agneau ? La réponse se trouve dans une figure de la Genèse reprise par les Psaumes et par les Hébreux. Melchisédech, « roi de Salem » et « prêtre du Dieu Très-Haut », offrit du pain et du vin (Gn 14, 18). Le Psaume 110 annonce un Messie « prêtre à jamais selon l'ordre du roi Melkisédek » (Ps 110, 4), et la Lettre aux Hébreux applique ce sacerdoce au Christ[14]. Le concile de Trente y voit la clé : se déclarant « prêtre pour toujours selon l'ordre de Melchisédech », le Christ « offrit à Dieu le Père son corps et son sang sous les espèces du pain et du vin », puis ordonna aux apôtres et à leurs successeurs « de les offrir »[15].
La prophétie de Malachie : « en tout lieu une offrande pure »
Cinq siècles avant le Christ, le prophète Malachie annonçait la fin des sacrifices du seul Temple de Jérusalem et l'avènement d'un sacrifice universel :
« Car du levant au couchant du soleil, mon nom est grand parmi les nations. En tout lieu, on brûle de l'encens pour mon nom et on présente une offrande pure, car mon nom est grand parmi les nations, – dit le Seigneur de l'univers. » — Livre de Malachie 1, 11[16]
Un sacrifice « pur », offert « en tout lieu », à toutes les nations : ni le sacerdoce lévitique ni aucune liturgie ancienne, attachés à un lieu unique, ne pouvaient l'accomplir. Les premiers chrétiens y ont reconnu, d'une seule voix, l'Eucharistie.
Comment les premiers chrétiens comprenaient-ils la messe ?
Si l'idée du sacrifice eucharistique était une invention médiévale, on ne la trouverait pas dans les textes les plus anciens. Or elle y est, dès la fin du Iᵉʳ siècle, avec une remarquable constance — et toujours reliée à la prophétie de Malachie.
La Didachè : « afin que votre sacrifice soit pur » (fin du Ier siècle, vers 90-120)
Le plus ancien manuel liturgique chrétien, la Didachè (ou Doctrine des douze Apôtres), parle déjà de l'Eucharistie dominicale comme d'un sacrifice :
« Au jour du Seigneur, rassemblez-vous, rompez le pain et rendez grâces, après avoir confessé vos fautes, afin que votre sacrifice soit pur. […] Car c'est là ce qu'a dit le Seigneur : En tout lieu et en tout temps, offrez-moi un sacrifice pur ; car je suis un grand Roi, et mon nom est admirable parmi les nations. » — Didachè, 14, 1-3 (fin du Ier siècle, vers 90-120)[17]
Le terme grec employé est thusia — sacrifice — et la citation finale est précisément Malachie 1, 11. Dès la génération des Pères apostoliques, l'Eucharistie est donc nommée sacrifice, et reliée à la prophétie.
Justin Martyr : l'accomplissement de la prophétie (vers 155-160)
Vers 155-160, dans son Dialogue avec Tryphon, le philosophe et martyr Justin reprend l'argument et l'adresse à un interlocuteur juif :
« Dieu parle de ces nations — c'est-à-dire de nous — qui en tout lieu lui offrent des sacrifices, à savoir le pain de l'Eucharistie et aussi la coupe de l'Eucharistie. » — Saint Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, ch. 41 (vers 155-160)[18]
Irénée de Lyon : « la nouvelle oblation de la nouvelle Alliance » (vers 180)
Vers 180, saint Irénée de Lyon donne à cette doctrine sa formule classique. Le Christ, prenant le pain et le vin, « enseigna la nouvelle oblation de la nouvelle Alliance, que l'Église, recevant des apôtres, offre à Dieu dans le monde entier »[19]. Et il y reconnaît, lui aussi, l'oblation pure de Malachie :
« L'oblation de l'Église, que le Seigneur a enseigné à offrir dans le monde entier, est tenue par Dieu pour un sacrifice pur, et lui est agréable. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, IV, 18, 1 (vers 180)[20]
Cyprien de Carthage : le prêtre agit « à la place du Christ » (vers 253)
Au milieu du IIIᵉ siècle, saint Cyprien expose déjà ce que Trente définira treize siècles plus tard : à l'autel, le prêtre ne fait pas une œuvre nouvelle, il rejoue l'acte du Christ et offre son sacrifice.
« Le prêtre remplit véritablement la fonction du Christ lorsqu'il imite ce que le Christ a fait ; et il offre alors dans l'Église, à Dieu le Père, un sacrifice vrai et plénier. […] Car la passion du Seigneur est le sacrifice que nous offrons. » — Saint Cyprien de Carthage, Lettre 63, 14 et 17 (vers 253)[21]
L'expression latine — sacerdos vice Christi vere fungitur — annonce mot pour mot la notion que la théologie nommera l'action in persona Christi : le prêtre agit « à la place du Christ ».
Cyrille de Jérusalem : un sacrifice offert aussi pour les défunts (vers 350)
Vers 350, saint Cyrille de Jérusalem, expliquant la liturgie aux nouveaux baptisés, témoigne d'une pratique déjà bien établie : on offre « la sainte et redoutable victime » en intercédant pour les vivants et pour les morts[22]. La dimension propitiatoire du sacrifice — pour la rémission des péchés, y compris ceux des défunts — appartient donc à la foi de l'Église ancienne, bien avant les controverses du XVIᵉ siècle.
Pourquoi le concile de Trente a-t-il dû le définir ?
Pendant quinze siècles, le caractère sacrificiel de la messe fut une évidence partagée. La rupture vint de la Réforme protestante.
Le rejet des Réformateurs
Pour Martin Luther, faire de la messe un sacrifice offert par un prêtre revenait à transformer un don de Dieu en une œuvre de l'homme — ce qu'il jugeait incompatible avec le salut par la foi seule. Dès 1520, il dénonçait :
« La troisième captivité de ce sacrement est l'abus le plus détestable de tous : il n'y a aujourd'hui, dans l'Église, aucune opinion plus communément reçue ni plus fermement crue que celle-ci — que la messe est une bonne œuvre et un sacrifice. » — Martin Luther, De captivitate Babylonica ecclesiae, 1520[23]
En 1537, les Articles de Smalkalde durcissaient encore le propos : la messe catholique y est appelée « la plus grande et la plus horrible des abominations »[24]. Quant à Jean Calvin, il tenait l'idée d'un sacrifice renouvelé pour un outrage au sacrifice unique du Christ : à ses yeux, dresser un autel pour renouveler le sacrifice, c'est renverser ce que la croix a accompli une fois pour toutes[25]. La logique des Réformateurs reposait sur un texte précis — la Lettre aux Hébreux — que nous examinerons plus loin.
Un « véritable et authentique sacrifice » (session XXII, 1562)
Face à ce rejet, le concile de Trente consacra sa session XXII, le 17 septembre 1562, à la Doctrine sur le saint sacrifice de la messe. Le concile n'invente rien : il fixe ce que « l'Église catholique a toujours compris et enseigné »[26]. Le premier canon est sans ambiguïté :
« Si quelqu'un dit que, dans la messe, n'est pas offert à Dieu un véritable et authentique sacrifice, ou qu'« être offert » ne signifie pas autre chose que le fait que le Christ nous est donné en nourriture : qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, session XXII, canon 1 (DS 1751)[27]
« Une seule et même victime » : l'identité avec la Croix
Le chapitre 2 du décret donne la clé doctrinale, celle que le Catéchisme reprendra :
« Parce que, dans ce divin sacrifice qui s'accomplit à la messe, ce même Christ est contenu et immolé de manière non sanglante, lui qui s'est offert une fois pour toutes de manière sanglante sur l'autel de la croix, le saint concile enseigne que ce sacrifice est vraiment propitiatoire. […] C'est en effet une seule et même victime, c'est le même qui, s'offrant maintenant par le ministère des prêtres, s'est offert alors lui-même sur la croix, la manière de s'offrir étant seule différente. » — Concile de Trente, session XXII, chapitre 2 (DS 1743)[28]
Tout est dit : même victime (le Christ), même prêtre (le Christ, par le ministère de ses prêtres), un seul sacrifice. Seule diffère la manière d'offrir : sanglante au Calvaire, non sanglante et sacramentelle à l'autel.
Un sacrifice propitiatoire, pour les vivants et les morts
Le même chapitre précise les effets de ce sacrifice : il est « propitiatoire », c'est-à-dire qu'il obtient le pardon et la grâce. Ses fruits — ceux du sacrifice sanglant de la Croix — sont « reçus abondamment par le moyen de cette oblation non sanglante », et il est légitimement offert « non seulement pour les péchés, les peines, les satisfactions et les autres besoins des fidèles vivants, mais aussi pour ceux qui sont morts dans le Christ et ne sont pas encore pleinement purifiés »[29]. La messe offerte pour les défunts, attestée dès Cyrille de Jérusalem, est ici solennellement confirmée.
Les neuf canons de la session XXII
Le concile a traduit sa doctrine en neuf canons, chacun rejetant une erreur précise. Le tableau ci-dessous en donne la lecture synthétique.
| Canon | Erreur condamnée | Affirmation catholique |
|---|---|---|
| 1 (DS 1751) | La messe n'est pas un vrai sacrifice, seulement un repas offert | La messe est un véritable et authentique sacrifice |
| 2 (DS 1752) | « Faites ceci » n'institue pas de prêtres chargés d'offrir | Le Christ a institué les apôtres prêtres pour offrir son corps et son sang |
| 3 (DS 1753) | La messe n'est que louange ou simple commémoration | La messe est un sacrifice propitiatoire, offert pour les vivants et les morts |
| 4 (DS 1754) | La messe blasphème ou amoindrit le sacrifice de la Croix | La messe ne fait aucun tort au sacrifice unique de la Croix |
| 5 (DS 1755) | Célébrer en l'honneur des saints est une imposture | On rend grâce à Dieu pour les saints et on implore leur intercession |
| 6 (DS 1756) | Le canon de la messe contient des erreurs à abolir | Le canon romain est pur de toute erreur |
| 7 (DS 1757) | Cérémonies et ornements sont des dérisions impies | Ce sont des signes de piété qui honorent un si grand sacrifice |
| 8 (DS 1758) | Les messes où seul le prêtre communie sont illicites | Ces messes sont publiques et légitimes |
| 9 (DS 1759) | Tout doit être en langue vulgaire, à voix haute, sans eau au calice | L'Église garde ses rites antiques et l'eau mêlée au vin |
Les quatre premiers canons portent le cœur de la doctrine ; les cinq suivants défendent des points liturgiques attaqués par les Réformateurs.
« Le Christ n'est-il pas mort une fois pour toutes ? » — l'objection d'Hébreux
C'est l'objection majeure, et il faut la prendre dans sa forme la plus forte. La Lettre aux Hébreux insiste comme aucun autre texte sur l'unicité et la suffisance définitive du sacrifice du Christ :
« Jésus Christ, au contraire, après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice, s'est assis pour toujours à la droite de Dieu. […] Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu'il sanctifie. » — Lettre aux Hébreux 10, 12-14[30]
Le grand prêtre Jésus, ajoute l'épître, « n'a pas besoin, comme les autres grands prêtres, d'offrir chaque jour des sacrifices […] : cela, il l'a fait une fois pour toutes en s'offrant lui-même »[31]. L'objection protestante en tire une conséquence apparemment imparable : si le Christ s'est offert une fois pour toutes, alors prétendre offrir un sacrifice à chaque messe, c'est ou bien le répéter — donc nier sa suffisance —, ou bien le multiplier — donc l'outrager.
La réponse : re-présenter, non répéter
La réponse catholique ne contourne pas Hébreux : elle l'embrasse. Oui, le sacrifice du Christ est unique et définitif. Non, la messe ne le répète pas. La messe ne fait pas un nouveau sacrifice : elle rend présent l'unique sacrifice, déjà accompli, pour en appliquer le fruit ici et maintenant. Jean-Paul II l'a formulé avec une netteté définitive :
« La Messe rend présent le sacrifice de la Croix, elle ne s'y ajoute pas et elle ne le multiplie pas. […] “le sacrifice du Christ et le sacrifice de l'Eucharistie sont un unique sacrifice”. » — Saint Jean-Paul II, encyclique Ecclesia de Eucharistia, § 12 (2003)[32]
La distinction décisive est celle entre l'acte historique (la mort sanglante du Vendredi saint, qui ne se reproduit jamais) et son actualisation sacramentelle (l'offrande rendue présente sous les signes du pain et du vin). De même que le Christ vivant intercède éternellement pour nous au Ciel « toujours vivant pour intercéder en leur faveur »[33], son sacrifice demeure éternellement actuel ; la messe nous y donne accès.
Saint Thomas d'Aquin : « une image qui représente la Passion »
Trois siècles avant Trente, saint Thomas d'Aquin avait déjà répondu à cette objection — qu'il cite explicitement à partir d'Hébreux 10, 14. Pour lui, dire que « le Christ est immolé » à la messe se justifie de deux manières.
« On a coutume de désigner les images par les noms des choses qu'elles représentent. […] Or la célébration de ce sacrement est comme une image qui représente la passion du Christ, laquelle est sa véritable immolation ; et c'est pourquoi la célébration de ce sacrement est appelée immolation du Christ. […] L'autre motif concerne l'effet de la passion du Christ : par ce sacrement, nous devenons participants du fruit de la passion du Seigneur. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, III, q. 83, a. 1 (vers 1273)[34]
Thomas cite alors saint Ambroise : « Il y a une seule victime, et non plusieurs, parce que le Christ a été offert une seule fois, et que ce sacrifice-ci est le modèle de celui-là »[35]. Et saint Augustin : « Le Christ a été immolé une seule fois en lui-même, et cependant il est immolé chaque jour dans le sacrement. » L'unité du sacrifice est sauve : ce n'est pas une répétition, c'est une présence renouvelée du même et unique acte.
Pourquoi ce n'est pas un « blasphème » contre la Croix
L'objection de Calvin — selon laquelle la messe renverserait la croix — est précisément celle que le canon 4 de Trente rejette : « Si quelqu'un dit que, par le sacrifice de la messe, on commet un blasphème contre le très saint sacrifice du Christ accompli sur la croix, ou qu'il en constitue un amoindrissement : qu'il soit anathème »[36]. Loin de diminuer la Croix, la messe la proclame, la rend présente et en distribue les fruits. Une mère qui montre chaque jour à ses enfants le testament de leur père défunt n'ajoute rien à ce testament et ne le contredit pas : elle le rend présent et en applique les dispositions. Le même chapitre du décret précise : « Les fruits de cette oblation sanglante sont reçus abondamment par le moyen de cette oblation non sanglante ; tant il s'en faut que celle-ci ne fasse aucun tort à celle-là »[37].
À quoi sert le sacrifice de la messe ? Les quatre fins
Tout sacrifice véritable poursuit quatre fins. La théologie classique, synthétisée par Pie XII dans l'encyclique Mediator Dei (1947), les retrouve toutes dans la messe[38].
| Fin | Nom traditionnel | Ce que l'Église offre |
|---|---|---|
| Adoration | latreutique | Reconnaître la souveraineté absolue de Dieu, lui rendre le culte qui n'est dû qu'à lui |
| Action de grâce | eucharistique | Remercier Dieu pour la création, la rédemption, la sanctification |
| Propitiation | propitiatoire | Obtenir le pardon des péchés et la réparation, pour les vivants et les défunts |
| Demande | impétratoire | Implorer les grâces dont l'Église et le monde ont besoin |
Ces quatre fins ne sont pas extérieures au sacrifice du Christ : elles sont les siennes. C'est lui qui adore parfaitement le Père, lui rend grâce, expie nos péchés et intercède pour nous. À la messe, l'Église ne fait que s'unir à cette offrande déjà parfaite. Pie XII le rappelle en reprenant la formule de Trente : « C'est une seule et même victime ; c'est la même personne qui l'offre maintenant par le ministère de ses prêtres et qui s'offrit alors elle-même sur la croix, seul le mode de l'offrande étant différent »[39].
Le sacrifice de toute l'Église
Le sacrifice eucharistique n'est pas seulement celui du Christ et du prêtre : il est aussi le sacrifice de l'Église entière, qui s'offre avec son Chef.
« Dans ce qu'elle offre, elle est elle-même offerte »
« L'Eucharistie est également le sacrifice de l'Église. […] Avec lui, elle est offerte elle-même tout entière. […] La vie des fidèles, leur louange, leur souffrance, leur prière, leur travail, sont unis à ceux du Christ et à sa totale offrande, et acquièrent ainsi une valeur nouvelle. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1368[40]
Saint Augustin l'avait résumé d'une formule lumineuse, citée par le Catéchisme : dans le sacrifice de l'autel, « il est montré à l'Église que, dans ce qu'elle offre, elle est elle-même offerte »[41]. À chaque messe, le chrétien est invité à déposer sa propre vie — joies, peines, travail — sur l'autel, pour qu'elle soit assumée dans l'offrande du Christ.
Le sacerdoce ministériel et le sacerdoce baptismal
Comment l'unique sacrifice du Christ peut-il être offert par des prêtres sans que soit diminuée l'unicité de son sacerdoce ? Par participation :
« Le sacrifice rédempteur du Christ est unique, accompli une fois pour toutes. Et pourtant, il est rendu présent dans le sacrifice eucharistique de l'Église. Il en est de même de l'unique sacerdoce du Christ : il est rendu présent par le sacerdoce ministériel sans que soit diminuée l'unicité du sacerdoce du Christ. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1545[42]
Le prêtre ordonné agit in persona Christi — c'est exactement le vice Christi de saint Cyprien. Mais les fidèles, par leur sacerdoce baptismal, « offrent la victime divine à Dieu et s'offrent eux-mêmes avec elle »[43]. Et cette offrande unit l'Église du Ciel et celle de la terre : « C'est en communion avec la très Sainte Vierge Marie […], ainsi que de tous les saints, que l'Église offre le sacrifice eucharistique »[44] — et pour les défunts qui se purifient encore.
Source et sommet de la vie chrétienne
C'est pourquoi le concile Vatican II appelle l'Eucharistie « source et sommet de toute la vie chrétienne »[45]. Sommet, parce que rien n'est plus grand sur la terre que le sacrifice du Christ rendu présent ; source, parce que toute la vie de grâce en découle. La sainte Monique, mourante, ne demandait à son fils Augustin qu'une chose : « Tout ce que je vous demande, c'est de vous souvenir de moi à l'autel du Seigneur, où que vous soyez »[46]. Elle savait que là, sur l'autel, le sacrifice qui sauve le monde se rend présent — et qu'aucune prière n'a plus de poids.
Pour aller plus loin
- La Présence réelle eucharistique — comment le pain et le vin deviennent vraiment le corps et le sang du Christ
- Qu'est-ce qu'un sacrement ?
- Qu'est-ce que la transsubstantiation ?
- Pourquoi Jésus devait-il mourir ?
- Qu'est-ce que la rédemption ?
- Pourquoi la messe est-elle obligatoire le dimanche ?
- Pourquoi Dieu demandait-il des sacrifices d'animaux ?
- La Fête-Dieu (Corpus Christi)
- Réponses au protestantisme
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique (CEC), § 1382. La messe est « à la fois et inséparablement le mémorial sacrificiel dans lequel se perpétue le sacrifice de la croix, et le banquet sacré de la communion au Corps et au Sang du Seigneur ».
1CEC, § 1367, citant le concile de Trente, session XXII, Doctrina de ss. Missae sacrificio, ch. 2 (Denzinger-Schönmetzer 1743).
2Lettre aux Hébreux 10, 10-14 (AELF).
3 30CEC, § 1366. Le passage cite le concile de Trente, session XXII, ch. 1 (DS 1740).
4CEC, § 1365 : « Le caractère sacrificiel de l'Eucharistie est manifesté dans les paroles mêmes de l'institution. »
5Évangile selon saint Luc 22, 19-20 (traduction liturgique officielle, AELF).
6Évangile selon saint Matthieu 26, 28 (Bible de la liturgie, AELF).
7Livre de l'Exode 24, 8 (AELF) : « Voici le sang de l'Alliance que, sur la base de toutes ces paroles, le Seigneur a conclue avec vous. »
8CEC, § 1363, sur le sens biblique du mémorial (cf. Ex 13, 3).
9CEC, § 1364, citant le concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, § 3.
10Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 10, 16-21 (AELF).
11Concile de Trente, session XXII, Doctrine sur le saint sacrifice de la messe, ch. 1 (Denzinger-Schönmetzer 1738-1742), 17 septembre 1562. Le concile y montre que le Christ, « prêtre selon l'ordre de Melchisédech », offrit son corps et son sang sous les espèces du pain et du vin, et applique à l'Eucharistie la prophétie de Malachie 1, 11 et le texte de 1 Co 10, 21.
12 15 26Première lettre aux Corinthiens 11, 23-26 (AELF), notamment v. 26 : « vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. »
13Psaume 110 (109), 4 ; Genèse 14, 18 ; Lettre aux Hébreux 5, 6 ; 7, 11-17 (AELF).
14Livre de Malachie 1, 11 (AELF).
16Didachè (Doctrine des douze Apôtres), 14, 1-3, fin du Ier siècle (vers 90-120, fourchette des éditions critiques). Texte intégral et traduction sur newadvent.org/fathers/0714.htm. Le terme grec est thusia (sacrifice) ; la citation finale est Malachie 1, 11.14. Édition critique de référence : La Didachè, Sources Chrétiennes n° 248.
17Saint Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, ch. 41 (et ch. 117), vers 155-160 (newadvent.org/fathers/01283.htm). Justin y interprète l'Eucharistie comme l'accomplissement de la prophétie de Malachie 1, 11.
18Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses), IV, 17, 5 (vers 180). Édition de référence : Sources Chrétiennes n° 100. Latin : « novam oblationem novi testamenti » ; texte anglais vérifié sur newadvent.org/fathers/0103417.htm : « taught the new oblation of the new covenant; which the Church receiving from the apostles, offers to God throughout all the world ».
19Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses), IV, 18, 1 (vers 180). Édition de référence : Sources Chrétiennes n° 100. Latin : « Ecclesiae oblatio […] purum sacrificium reputatur apud Deum » ; texte anglais vérifié sur newadvent.org/fathers/0103418.htm : « The oblation of the Church, which the Lord gave instructions to be offered throughout all the world, is accounted with God a pure sacrifice ».
20Saint Cyprien de Carthage, Lettre 63 (Ad Caecilium, de sacramento dominici calicis), 14 et 17, vers 253 (= Épître 62 dans la numérotation des Ante-Nicene Fathers). Latin : « sacerdos vice Christi vere fungitur, qui id quod Christus fecit imitatur, et sacrificium verum et plenum tunc offert in Ecclesia Deo Patri » ; « Passio est enim Domini sacrificium quod offerimus. »
21Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, V, 9-10, vers 350 (PG 33, 1116B-1117A), cité par le CEC, § 1371.
22Martin Luther, De captivitate Babylonica ecclesiae praeludium, 1520. Édition critique : Weimarer Ausgabe (WA), vol. 6, p. 512, l. 7-9. Latin vérifié mot à mot : « Tertia captivitas eiusdem sacramenti est longe impiissimus ille abusus, quo factum est, ut fere nihil sit hodie in Ecclesia receptius ac magis persuasum, quam Missam esse opus bonum et sacrificium. » Luther y soutient que la messe est un testamentum reçu par la foi, non une œuvre ni un sacrifice offert par l'homme.
23Articles de Smalkalde, IIᵉ partie, art. II, § 1, 1537 (Martin Luther). Allemand original vérifié mot à mot (Livre de Concorde, texte repris dans la Concordia Triglotta) : « Daß die Messe im Papsttum muss der grösste und schrecklichste Greül sein… » ; trad. anglaise Triglotta vérifiée : « That the Mass in the Papacy must be the greatest and most horrible abomination… » La traduction française du corps (« la plus grande et la plus horrible des abominations ») est fidèle à l'allemand (grösste… schrecklichste Greül).
24Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, livre IV, ch. 18, § 3 (édition latine 1559 ; édition française 1560, traduite et revue par Calvin lui-même). Le corps paraphrase sa thèse sans guillemets : le texte français exact de 1560 n'a pas pu être vérifié mot à mot en séance, et aucune citation française n'est donc attribuée à Calvin. Sens vérifié sur la traduction anglaise de référence (Beveridge, d'après le latin 1559, texte contrôlé sur ccel.org) : « the cross of Christ is overthrown the moment an altar is erected ».
25Concile de Trente, session XXII, canons sur le très saint sacrifice de la messe, canon 1 (DS 1751) et canon 4 (DS 1754), 17 septembre 1562.
27 36Concile de Trente, session XXII, ch. 2, Le sacrifice visible, expiation pour les vivants et les morts (DS 1743), 17 septembre 1562.
28 29 37Lettre aux Hébreux 7, 24-27 (AELF).
31 33Saint Jean-Paul II, encyclique Ecclesia de Eucharistia, § 12, 17 avril 2003 (vatican.va).
32Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵃ pars, q. 83, a. 1, vers 1273. Thomas y cite saint Augustin (les images désignées par le nom de ce qu'elles représentent ; « le Christ a été immolé une seule fois en lui-même, et cependant il est immolé chaque jour dans le sacrement ») et saint Ambroise (« une seule victime »).
34 35Pie XII, encyclique Mediator Dei, §§ 71-74, 20 novembre 1947 (vatican.va), sur les quatre fins du sacrifice : latreutique (adoration), eucharistique (action de grâce), propitiatoire (expiation) et impétratoire (demande).
38Pie XII, encyclique Mediator Dei, § 68, 20 novembre 1947 (vatican.va), reprenant la formule de Trente sur l'identité de la victime et de l'offrant.
39CEC, § 1368, sur l'Eucharistie comme sacrifice de l'Église unie à l'offrande de son Chef.
40Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre X, ch. 6, vers 413-426, cité par le CEC, § 1372.
41CEC, § 1545, sur l'unique sacerdoce du Christ rendu présent par le sacerdoce ministériel (citant saint Thomas d'Aquin, In Hebr. 7, 4).
42Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, § 11, 21 novembre 1964 (vatican.va) : l'Eucharistie est « source et sommet de toute la vie chrétienne » (latin : fons et culmen) ; les fidèles « offrent la victime divine à Dieu et s'offrent eux-mêmes avec elle ». Cf. aussi Presbyterorum Ordinis, § 2, cité au CEC § 1369.
43 45CEC, § 1371, sur le sacrifice offert pour les défunts et en communion avec la Vierge Marie et tous les saints ; cite saint Cyrille de Jérusalem et le mot de sainte Monique (saint Augustin, Confessions, IX, 11, 27).
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