Pourquoi l'Église refuse-t-elle l'avortement ?

L'Église catholique refuse l'avortement parce qu'un être humain innocent est mis à mort dès sa conception. Voici le raisonnement moral, la constance de la doctrine depuis le Iᵉʳ siècle, l'enseignement du magistère et les réponses aux grandes objections.

Ignispedia

L'Église catholique refuse l'avortement pour une raison qu'elle tient pour indépendante de toute croyance : on ne tue pas un être humain innocent. Elle ne dit pas d'abord « Dieu l'interdit » ; elle dit d'abord que l'enfant conçu est l'un des nôtres, le plus faible et le plus sans défense, et que le supprimer volontairement est un homicide. Le reste — l'Écriture, la Tradition, le magistère — vient confirmer et éclairer cette évidence, non la remplacer.

Ce refus n'est ni récent, ni marginal, ni négociable. Dès les origines chrétiennes — la Didachè est datée de la fin du Iᵉʳ ou du début du IIᵉ siècle selon les auteurs —, les chrétiens écrivaient : « Tu ne tueras pas l'enfant par avortement. » Dix-neuf siècles plus tard, le Catéchisme constate que cet enseignement « n'a pas changé » et « demeure invariable »[1]. En 1995, saint Jean-Paul II a prononcé une déclaration solennelle contre l'avortement direct, engageant l'autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses successeurs, en communion avec les évêques[2].

Pourtant, l'Église n'oppose pas la loi à la miséricorde. Elle qualifie l'avortement de « crime » pour dire la gravité du mal — le tort irréparable fait à l'innocent — mais elle tend la main à celles et ceux qui l'ont commis : depuis 2016, tout prêtre peut absoudre ce péché, et le pape rappelle qu'« il n'y a aucun péché que la miséricorde de Dieu ne puisse atteindre »[3].

Cet article répond à la question pourquoi : le raisonnement moral, sa constance historique, son autorité magistérielle, et les grandes objections. Pour le dossier sociétal complet (ampleur du phénomène, déroulement, cas difficiles, incohérences du camp « pro-choix »), voir Que penser de l'avortement ? ; pour le statut de l'être conçu, voir La dignité de l'embryon ; pour la question du vote, voir Un catholique peut-il voter pour un candidat pro-avortement ?.

La réponse en une phrase

Le refus de l'Église tient en une proposition que l'on peut citer telle quelle :

« La vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception. Dès le premier moment de son existence, l'être humain doit se voir reconnaître les droits de la personne, parmi lesquels le droit inviolable de tout être innocent à la vie. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2270[4]

Tout tient dans cette phrase. Si l'enfant à naître est un être humain innocent, alors le tuer volontairement est un meurtre, et aucune circonstance — si douloureuse soit-elle — ne peut rendre bon en soi le fait de le tuer. L'Église ne refuse pas l'avortement parce qu'elle serait indifférente à la détresse des femmes ; elle le refuse parce qu'elle refuse d'acheter le soulagement d'une détresse au prix de la vie d'un autre.

« On ne tue pas un innocent » : le cœur de l'argument

Un raisonnement en trois pas

Avant toute référence religieuse, l'argument de l'Église est un simple syllogisme que n'importe qui peut examiner :

  1. Il est toujours gravement injuste de tuer directement un être humain innocent. C'est le principe le plus universellement reconnu de toute morale et de tout droit : le meurtre de l'innocent est le mal-type.
  2. L'enfant à naître est un être humain innocent. Ce n'est pas une croyance mais un fait biologique : dès la fécondation existe un organisme humain vivant, distinct de sa mère, avec son propre patrimoine génétique.
  3. Donc il est toujours gravement injuste de tuer directement l'enfant à naître — c'est-à-dire d'avorter.
L'argument moral central du refus catholique de l'avortement. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La force de ce raisonnement est qu'il ne suppose aucune prémisse spécifiquement catholique. Un athée cohérent qui admet les deux prémisses doit admettre la conclusion. Tout le débat se déplace donc vers la seconde prémisse : l'enfant à naître est-il vraiment l'un des nôtres ? C'est là que se joue la discussion réelle — et c'est là que la science moderne a renforcé la position de l'Église, non l'inverse.

Ce n'est pas d'abord une position religieuse

On présente souvent le refus catholique comme une croyance imposée aux non-croyants. C'est un contresens. L'Église soutient que la valeur de la vie humaine innocente relève de la raison naturelle, accessible à tout homme de bonne volonté, croyant ou non. La foi ajoute une lumière — l'enfant est aussi une créature aimée de Dieu, appelée à la vie éternelle — mais elle ne crée pas de toutes pièces l'interdit : elle confirme un interdit que la conscience droite perçoit déjà.

C'est pourquoi les premiers médecins de l'Antiquité païenne, bien avant le christianisme, prêtaient déjà le serment d'Hippocrate :

« Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif. » — Serment d'Hippocrate, IVᵉ siècle avant Jésus-Christ[5]

L'interdit de l'avortement n'est donc pas une invention cléricale : c'est une intuition morale que l'Église a reçue, gardée et approfondie.

L'enfant à naître est un être humain dès la conception

Ce que dit l'embryologie

La seconde prémisse — l'enfant à naître est un être humain — n'est pas une pétition de principe théologique mais un constat d'embryologie. Dès la fécondation, le zygote possède un génome humain complet, unique et orienté : il n'est pas un organe de la mère mais un organisme nouveau, qui se développe de lui-même, de façon continue et coordonnée, du stade unicellulaire jusqu'à l'âge adulte. Les manuels de référence l'énoncent sans détour : le développement humain commence à la fécondation[6].

Échographie d'un embryon humain à huit semaines. Photo : Nevit Dilmen, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0.

Les manuels décrivent, entre la conception et la mort naturelle, un développement continu : ils ne montrent aucun seuil biologique qui marquerait le passage du « non-humain » à « l'humain ». La nidation, l'apparition du cœur, la sensibilité à la douleur, la viabilité, la naissance : ce sont des étapes de développement d'un être déjà humain, non des seuils d'humanisation. Fixer à l'un de ces moments le début de la dignité relève d'un choix arbitraire, non d'une observation.

« Être humain » et « personne » : la fausse coupure

Pour justifier l'avortement, on distingue souvent l'être humain (donnée biologique) et la personne (statut moral qui, dit-on, s'acquerrait plus tard, avec la conscience, l'autonomie ou le langage). L'Église récuse cette coupure : elle est philosophiquement fragile et pratiquement dangereuse.

Fragile, car les critères proposés — conscience, rationalité, autonomie — sont possédés à des degrés variables et sont absents chez le nourrisson, le grand handicapé mental ou l'homme endormi, sans que personne n'en conclue qu'on peut les tuer. Dangereuse, car une fois admis que certains humains ne sont pas des « personnes », on ne sait plus où arrêter la liste : l'histoire du XXᵉ siècle a montré où mène l'idée qu'il existe des vies humaines sans valeur. La position catholique est la seule pleinement cohérente : est une personne tout être humain, du premier instant au dernier, sans exception ni degré. Le fondement et le développement de cet argument sont détaillés dans La dignité de l'embryon.

Ce que dit l'Écriture sur l'enfant à naître

L'argument de l'Église ne repose pas sur un « verset contre l'avortement » — la Bible n'en contient pas de formule isolée. Sa force est ailleurs : l'Écriture entière traite l'enfant à naître comme une personne déjà connue et aimée de Dieu, appelée par son nom avant même de naître. C'est cette conviction qui rend l'avortement impensable pour la conscience biblique.

Le prophète Jérémie s'entend dire que Dieu le connaissait et l'avait choisi avant sa formation :

« Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t'ai consacré. » — Jérémie 1, 5[7]

Le psalmiste célèbre le même mystère : la vie prénatale n'est pas une matière anonyme mais l'œuvre personnelle du Créateur, tissée dans le secret :

« C'est toi qui as créé mes reins, qui m'as tissé dans le sein de ma mère. » — Psaume 138 (139 hébreu), 13[8]

Le Nouveau Testament va plus loin encore. Lors de la Visitation, saint Jean-Baptiste — enfant de six mois dans le sein d'Élisabeth — reconnaît la présence du Christ, lui-même à peine conçu dans le sein de Marie : « l'enfant a tressailli d'allégresse en moi », dit Élisabeth[9]. Deux êtres à naître, l'un précurseur de l'autre : l'Évangile attribue à l'enfant prénatal une véritable vie personnelle et même spirituelle. Pour l'exégèse catholique, ces textes ne prouvent pas à eux seuls l'interdit — ils montrent le regard que Dieu porte sur l'enfant conçu, regard dont l'interdit découle naturellement.

Une doctrine constante depuis les origines

Le témoignage de l'Église primitive

L'un des faits les plus remarquables de cette histoire est sa continuité absolue. Dès les premières générations chrétiennes, l'avortement est condamné sans ambiguïté. La Didachè ou Doctrine des douze apôtres, texte daté de la fin du Iᵉʳ ou du début du IIᵉ siècle selon les auteurs, range l'avortement parmi les interdits fondamentaux du chemin de vie :

« Tu ne tueras point l'enfant par avortement, et tu ne le feras pas mourir après sa naissance. » — Didachè, II, 2[10]

L'Épître de Barnabé, à la même époque, reprend mot pour mot le précepte[11]. Au IIᵉ siècle, le philosophe chrétien Athénagore d'Athènes, dans sa Supplique au sujet des chrétiens adressée aux empereurs Marc Aurèle et Commode, prend l'avortement comme preuve que les chrétiens ne sauraient être des meurtriers :

« Nous disons que les femmes qui emploient des moyens pour avorter commettent un meurtre, et qu'elles auront à rendre compte à Dieu de cet avortement. » — Athénagore d'Athènes, Supplique au sujet des chrétiens, 35[12]

Tertullien, au tournant du IIIᵉ siècle, formule dans son Apologétique l'argument qui traversera tous les siècles suivants — l'embryon est déjà un homme en devenir, le supprimer est déjà un homicide :

« Il ne nous est pas permis de détruire, même dans le sein de la mère, ce qui est destiné à devenir un homme. C'est un homicide anticipé que d'empêcher une naissance ; et il n'importe guère qu'on arrache une âme déjà née ou qu'on la fasse périr à sa naissance. » — Tertullien, Apologétique, IX[13]

Dix-neuf siècles sans rupture

De la Didachè au Catéchisme actuel, la ligne ne s'est jamais brisée. Les conciles locaux (Elvire, canon 63, vers 305 ; Ancyre, canon 21, en 314)[14], les Pères (canon 2 de la lettre de saint Basile à Amphiloque, lettre 22 de saint Jérôme à Eustochium, saint Augustin cité par Pie XI dans Casti Connubii)[15] puis, à l'époque moderne, Pie IX (Apostolicae Sedis, 1869)[16] et les papes du XXᵉ siècle ont réaffirmé l'interdit. Les débats internes ont porté sur des points secondaires — le moment de l'« animation », la qualification pénale exacte — jamais sur le fond : l'avortement provoqué est toujours resté un mal grave. C'est ce que résume le Catéchisme :

« Depuis le premier siècle, l'Église a affirmé la malice morale de tout avortement provoqué. Cet enseignement n'a pas changé. Il demeure invariable. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2271[17]

De la Didachè au magistère contemporain : une même défense de la vie innocente. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette permanence n'est pas un détail. Elle signifie que la position de l'Église n'est pas une réaction crispée aux lois modernes de dépénalisation : elle précède de dix-neuf siècles le débat contemporain. Ce n'est pas l'Église qui a durci sa position ; c'est la société qui a changé la sienne.

Ce qu'enseigne le magistère

Vatican II : un « crime abominable »

Le concile Vatican II, souvent invoqué pour son ouverture au monde, est d'une netteté totale sur ce point. La constitution pastorale Gaudium et Spes (1965) place l'avortement au rang des atteintes les plus graves à la dignité humaine :

« La vie doit donc être sauvegardée avec un soin extrême dès la conception : l'avortement et l'infanticide sont des crimes abominables. » — Concile Vatican II, constitution Gaudium et Spes, § 51[18]

Le mot est fort — nefanda crimina, « crimes abominables » — et il est prononcé par le concile le plus pastoral de l'histoire récente, non par un texte de circonstance.

Evangelium Vitae : une déclaration solennelle

L'énoncé le plus solennel est celui de saint Jean-Paul II dans l'encyclique Evangelium Vitae (1995). Après avoir consulté l'ensemble des évêques du monde, le pape prononce la déclaration suivante, en engageant l'autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses successeurs :

« C'est pourquoi, avec l'autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses successeurs, en communion avec les Évêques — qui ont condamné l'avortement à différentes reprises et qui, en réponse à la consultation précédemment mentionnée, même dispersés dans le monde, ont exprimé unanimement leur accord avec cette doctrine —, je déclare que l'avortement direct, c'est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d'un être humain innocent. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite ; elle est transmise par la Tradition de l'Eglise et enseignée par le Magistère ordinaire et universel. » — Saint Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, § 62[19]

Saint Jean-Paul II, auteur de l'encyclique Evangelium Vitae (1995). Image : Wikimedia Commons, licence libre.

Le pape rattache donc lui-même cette doctrine au Magistère ordinaire et universel. Sur le degré précis — s'agit-il d'un dogme solennellement défini, d'une doctrine définitive, ou d'un enseignement autorisé mais non définitif ? — les théologiens discutent, et cet article ne tranche pas leur débat : il rapporte les termes mêmes de l'encyclique, qui présente cet enseignement comme définitif, non comme une opinion révisable au gré des époques.

L'excommunication : pourquoi une peine si grave ?

Le droit de l'Église assortit l'avortement d'une peine exceptionnelle : l'excommunication automatique (latæ sententiæ), encourue par le fait même de l'acte accompli. Depuis la réforme du Livre VI du Code de droit canonique — constitution apostolique Pascite Gregem Dei (2021), en vigueur le 8 décembre 2021 — cette disposition figure au canon 1397 § 2 :

« Qui procure un avortement, si l'effet s'en suit, encourt l'excommunication latæ sententiæ. » — Code de droit canonique, canon 1397 § 2[20]

Pourquoi une peine aussi lourde ? Non pour condamner sans retour, mais pour dire la vérité de l'acte. Le Catéchisme le précise expressément : l'Église ne cherche pas à « restreindre le champ de la miséricorde », mais à « manifester la gravité du crime commis, le dommage irréparable causé à l'innocent mis à mort, à ses parents et à toute la société »[21]. La peine vise l'acte objectif ; elle ne préjuge pas de la culpabilité subjective, souvent diminuée par la peur, la pression ou la détresse.

Pourquoi l'Église ne fait aucune exception

Quatre objections fréquentes et la réponse morale centrale de l'Église. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est le point le plus mal compris, et le plus douloureux. Si l'enfant à naître est un innocent, alors les « exceptions » invoquées reviennent à dire qu'il existe des cas où il serait permis de tuer un innocent — ce que la morale refuse par principe. L'Église traite néanmoins chaque objection avec sérieux, car derrière chacune il y a une vraie souffrance.

« Et en cas de viol ? »

Le viol est un crime atroce, et la compassion pour la victime doit être totale. Mais la question morale est : l'enfant conçu dans ces conditions est-il coupable du crime de son père ? Non. Il est lui aussi une victime innocente. Le supprimer, c'est ajouter une seconde injustice à la première, et faire payer à l'innocent le crime d'un autre. La juste réponse est de tout mettre en œuvre pour soutenir la femme — accompagnement, sécurité, adoption si elle ne peut élever l'enfant — sans exiger d'elle qu'elle devienne à son tour l'auteur d'une mise à mort.

« Et si la vie de la mère est en danger ? »

C'est le cas le plus délicat, et il faut le distinguer précisément. L'Église n'a jamais exigé qu'une mère se laisse mourir. Le principe du double effet autorise des interventions médicales nécessaires pour sauver la mère, même si elles entraînent indirectement la mort de l'enfant — par exemple l'ablation d'un utérus cancéreux ou le traitement d'une grossesse extra-utérine. Ce qui est visé et voulu, c'est de soigner la mère ; la mort de l'enfant est une conséquence non désirée, non le moyen employé.

Ce que l'Église exclut, c'est l'avortement direct : tuer délibérément l'enfant comme moyen de résoudre le problème. La distinction n'est pas un jeu de mots : elle sépare le médecin qui fait tout pour sauver deux vies, mais n'en sauve qu'une, de celui qui décide d'en supprimer une pour l'autre. Pie XI l'avait déjà énoncé dans Casti Connubii : « quelle cause pourrait jamais suffire à excuser en aucune façon le meurtre direct d'un innocent ? »[22].

« Et en cas de malformation grave ? »

Le diagnostic prénatal d'un handicap sévère plonge des parents dans une épreuve immense. Mais la logique de l'avortement « pour malformation » est celle-ci : cette vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Or aucun homme n'a autorité pour décréter qu'une autre vie humaine — fragile, souffrante, diminuée — ne mérite pas d'exister. L'enfant handicapé n'a pas moins de dignité ; il a besoin de plus d'amour. La réponse juste n'est pas de le supprimer mais de l'accueillir et d'accompagner ses parents, y compris par les soins palliatifs périnataux quand l'issue est fatale.

« Mon corps, mon choix »

L'argument de l'autonomie corporelle bute sur un fait : dans la grossesse, il n'y a pas un corps mais deux. L'enfant n'est pas un organe de la mère ; il a son propre corps, son propre cœur, souvent son propre sexe et son propre groupe sanguin. La liberté de disposer de son corps s'arrête là où commence le corps d'autrui. Le célèbre « argument du violoniste » de la philosophe Judith Jarvis Thomson, qui cherche à justifier l'avortement même en admettant l'humanité de l'enfant, est examiné et réfuté en détail dans Que penser de l'avortement ?.

L'Église est-elle donc sans cœur ?

La miséricorde pour celles qui ont avorté

La fermeté doctrinale ne dit rien de la dureté envers les personnes — au contraire. L'Église sait que beaucoup de femmes avortent dans la peur, la solitude ou sous la contrainte, et que la blessure laissée est souvent profonde et durable. Sa parole aux personnes qui ont avorté n'est pas une condamnation mais un appel au retour :

« Je voudrais redire de toutes mes forces que l'avortement est un péché grave, parce qu'il met fin à une vie innocente. Cependant, je peux et je dois affirmer avec la même force qu'il n'existe aucun péché que ne puisse rejoindre et détruire la miséricorde de Dieu quand elle trouve un cœur contrit qui demande à être réconcilié avec le Père. » — Pape François, lettre apostolique Misericordia et Misera, § 12[23]

Par cette même lettre, le 20 novembre 2016, le pape a rendu permanente la faculté, accordée à tous les prêtres, d'absoudre le péché d'avortement dans le sacrement de la réconciliation[24]. L'excommunication n'est jamais un mur définitif : elle est un chemin de retour ouvert à quiconque se repent.

La réponse positive : accueillir l'enfant, soutenir la mère

Refuser l'avortement n'a de sens que si l'on offre autre chose. La cohérence de la position catholique se mesure à ce qu'elle propose à la place : accompagnement des femmes enceintes en difficulté, maisons d'accueil, aide matérielle, soutien à l'adoption, accompagnement du deuil périnatal. Une Église qui protégerait l'enfant à naître mais abandonnerait sa mère se contredirait. Le vrai combat pour la vie est un combat pour les deux à la fois — c'est ce que développe le dossier Que penser de l'avortement ?.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 2271. Le paragraphe cite explicitement la Didachè et l'Épître de Barnabé comme témoins anciens de cet enseignement.

    1 17
  2. Saint Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae sur la valeur et l'inviolabilité de la vie humaine, § 62, 25 mars 1995 (Libreria Editrice Vaticana). Texte intégral sur vatican.va (le texte français mis en ligne porte ici la coquille « ella » pour « elle », corrigée dans la citation).

    2 19
  3. Pape François, lettre apostolique Misericordia et Misera au terme du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, § 12, 20 novembre 2016 (Libreria Editrice Vaticana). Le pape y rend permanente, pour tous les prêtres, la faculté d'absoudre le péché d'avortement. Texte intégral sur vatican.va.

    3 23 24
  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 2270 (Libreria Editrice Vaticana, 1992 ; édition française de référence, Mame/Plon, 1998). Texte intégral sur vatican.va.

    4
  5. Serment d'Hippocrate, IVᵉ siècle avant Jésus-Christ. Traduction française d'Émile Littré, Œuvres complètes d'Hippocrate, tome IV, Paris, J.-B. Baillière, 1844, p. 629-631.

    5
  6. T. W. Sadler, Langman's Medical Embryology, 13ᵉ édition, Philadelphie, Wolters Kluwer, 2015, p. 14 : « Development begins with fertilization, the process by which the male gamete, the sperm, and the female gamete, the oocyte, unite to give rise to a zygote. » (« Le développement commence à la fécondation, processus par lequel le gamète mâle, le spermatozoïde, et le gamète femelle, l'ovocyte, s'unissent pour donner naissance à un zygote. ») Même constat chez Keith L. Moore, T. V. N. Persaud et Mark G. Torchia, The Developing Human — Clinically Oriented Embryology, 10ᵉ édition, Philadelphie, Elsevier, 2016 : « Human development begins at fertilization […] when a sperm fuses with an oocyte to form a single cell, the zygote. This highly specialized, totipotent cell marks the beginning of each of us as a unique individual. » (« Le développement humain commence à la fécondation […] quand un spermatozoïde fusionne avec un ovocyte pour former une cellule unique, le zygote. Cette cellule hautement spécialisée et totipotente marque le commencement de chacun de nous comme individu unique. ») Pour le développement de la question, voir La dignité de l'embryon.

    6
  7. Jérémie 1, 5. Traduction liturgique officielle (AELF). Le verset fonde la vocation prophétique sur une élection antérieure à la naissance.

    7
  8. Psaume 138 (139 hébreu), 13. Traduction liturgique officielle (AELF). Le psaume contemple la formation de l'homme dans le sein maternel comme une œuvre personnelle de Dieu.

    8
  9. Évangile selon saint Luc 1, 41 et 1, 44. Traduction liturgique officielle (AELF). Récit de la Visitation : Jean-Baptiste tressaille dans le sein d'Élisabeth à l'approche du Christ conçu depuis peu.

    9
  10. Didachè ou Doctrine des douze apôtres, II, 2, fin du Iᵉʳ siècle ou début du IIᵉ siècle selon les datations. Édition et traduction française : W. Rordorf et A. Tuilier, La Doctrine des douze apôtres (Didachè), coll. « Sources chrétiennes » n° 248, Éditions du Cerf, Paris, 1978.

    10
  11. Épître de Barnabé, XIX, 5, fin du Iᵉʳ – début du IIᵉ siècle : « Tu ne feras pas mourir l'enfant par avortement, et après sa naissance tu ne le tueras pas. » Édition : P. Prigent et R. A. Kraft, coll. « Sources chrétiennes » n° 172, Éditions du Cerf, Paris, 1971.

    11
  12. Athénagore d'Athènes, Supplique au sujet des chrétiens (Legatio pro Christianis), 35, vers 177, adressée aux empereurs Marc Aurèle et Commode. Édition : B. Pouderon, coll. « Sources chrétiennes » n° 379, Éditions du Cerf, Paris, 1992.

    12
  13. Tertullien, Apologétique (Apologeticum), IX, 8, vers 197. Texte original latin : « Nobis vero homicidio semel interdicto etiam conceptum utero, dum adhuc sanguis in hominem delibatur, dissolvere non licet. Homicidii festinatio est prohibere nasci. » Édition de référence : J.-P. Waltzing, coll. « Les Belles Lettres », Paris, 1929 ; traduction française adaptée.

    13
  14. Concile d'Elvire (vers 305), canon 63 : « Si qua mulier per adulterium, absente marito, conceperit, idque post facinus occiderit, placuit ei nec in finem dandam esse communionem, eo quod geminaverit scelus » — la femme qui, ayant conçu dans l'adultère, a tué son enfant, est privée de la communion, même à la fin ; concile d'Ancyre (314), canon 21, qui adoucit la peine à dix ans de pénitence.

    14
  15. Saint Basile de Césarée, Lettre 188 à Amphiloque, canon 2 (l'avortement assimilé au meurtre ; dix ans de pénitence, selon le repentir plutôt que le seul temps écoulé) ; saint Jérôme, Lettre 22 à Eustochium, § 13 (« aborti venena meditantur ») ; saint Augustin, Du mariage et de la concupiscence, livre I, ch. 15, longuement cité par Pie XI dans Casti Connubii (note 53).

    15
  16. Pie IX, constitution Apostolicae Sedis moderationi, 12 octobre 1869 : pour la peine d'excommunication, suppression de la distinction entre fœtus animé et fœtus inanimé — tout avortement consommé encourt l'excommunication.

    16
  17. Concile œcuménique Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes sur l'Église dans le monde de ce temps, § 51, promulguée le 7 décembre 1965. Texte latin : « Vita igitur inde a conceptione, maxima cura tuenda est ; abortus necnon infanticidium nefanda sunt crimina. » Texte intégral sur vatican.va.

    18
  18. Code de droit canonique, canon 1397 § 2 (Livre VI révisé, constitution apostolique Pascite Gregem Dei, 23 mai 2021, en vigueur le 8 décembre 2021). La disposition figurait auparavant au canon 1398 du Code de 1983. Texte sur vatican.va.

    20
  19. Catéchisme de l'Église catholique, § 2272 (coopération formelle à l'avortement, excommunication latæ sententiæ, et finalité non vindicative de la peine).

    21
  20. Pie XI, encyclique Casti Connubii sur le mariage chrétien, 31 décembre 1930, sur l'illicéité du meurtre direct de l'innocent, même pour raison médicale (« indication médicale ou thérapeutique »), et sur les efforts des médecins probes pour sauver les deux vies, celle de la mère et celle de l'enfant. Texte sur vatican.va.

    22