Un catholique peut-il voter pour un candidat pro-avortement ?

L'Église ne répond ni par un oui ni par un non automatique. Voter pour un candidat à cause de sa position favorable à l'avortement est une coopération formelle au mal, toujours interdite ; voter pour lui malgré cette position, pour des raisons graves et proportionnées, peut rester licite.

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Peu de questions de morale politique reviennent aussi souvent à l'approche d'une élection : un catholique peut-il voter pour un candidat favorable à l'avortement ? La réponse de l'Église n'est ni un « oui » indifférent, ni un « non » automatique. Elle est précise, et elle tient tout entière dans une distinction de théologie morale : celle entre la coopération formelle et la coopération matérielle au mal.

Le principe peut se résumer d'une phrase. Voter pour un candidat **parce qu'**il est favorable à l'avortement — pour faire avancer cette cause — est toujours gravement illicite : c'est partager directement une volonté de mort. Mais voter pour un candidat malgré sa position sur l'avortement, sans la partager, pour d'autres raisons graves et proportionnées, peut rester licite : c'est une coopération seulement matérielle et éloignée, que l'Église ne condamne pas par principe[1].

Cette réponse n'est pas une échappatoire diplomatique. Elle repose sur deux affirmations que l'Église tient fermement et qu'il faut tenir ensemble. D'une part, l'avortement n'est pas une opinion politique parmi d'autres : c'est un mal intrinsèque, la suppression directe d'une vie humaine innocente, que rien ne peut justifier[2]. D'autre part, le vote est un acte moral dont le citoyen est responsable devant Dieu, et qui ne se réduit jamais à un seul enjeu, même grave[3].

Cet article expose la doctrine catholique du vote face à l'avortement : pourquoi toutes les questions morales n'ont pas le même poids, ce que signifient les fameuses « raisons proportionnées », ce que l'Église demande au législateur comme à l'électeur, et comment discerner quand aucun candidat n'est pleinement acceptable. Pour le fondement même de la condamnation de l'avortement, on renvoie à l'article dédié ; ici, l'objet est le discernement du votant.

Une question mal posée — et la réponse de l'Église

Pourquoi la réponse n'est ni « oui » ni « non »

La question telle qu'on la pose dans les médias — « un catholique a-t-il le droit de voter pour tel candidat ? » — est presque toujours mal formulée, parce qu'elle attend une réponse binaire à un problème qui dépend de l'intention et des circonstances. Or la moralité d'un acte humain ne se juge pas seulement à son objet, mais aussi à la fin recherchée et aux circonstances[4]. Un même bulletin glissé dans l'urne peut être un péché grave ou un acte licite selon ce que l'électeur veut et selon ce qui est en son pouvoir.

C'est pourquoi l'Église ne publie pas de liste de candidats autorisés. Elle enseigne des principes et forme les consciences, laissant à chaque fidèle la responsabilité du jugement prudentiel concret. Le rôle des pasteurs n'est pas de dire pour qui voter, mais de rappeler ce qui ne se négocie jamais et ce qui relève de la libre appréciation[5].

Le piège du vote à enjeu unique et du « moindre mal »

Deux raccourcis opposés faussent le débat. Le premier réduit le vote à un enjeu unique : « je vote contre l'avortement, donc tout le reste m'est égal ». Le second dissout l'avortement dans une liste indifférenciée d'enjeux : « l'avortement, l'économie, l'écologie, l'immigration… tout se vaut, je choisis selon mes préférences ». L'Église refuse les deux.

La distinction décisive : partager l'intention du mal rend la coopération formelle et toujours interdite ; ne pas la partager peut relever d'une coopération matérielle éloignée.

Contre le premier, elle rappelle qu'un électeur ne doit pas « utiliser l'opposition d'un candidat à un mal intrinsèque pour justifier l'indifférence ou l'inattention à d'autres questions morales importantes touchant la vie et la dignité humaines »[6]. Contre le second, elle rappelle que toutes les questions n'ont pas le même poids moral : on ne met pas sur le même plan la protection de l'innocent et un désaccord sur les taux d'imposition. Tenir les deux bouts, c'est exactement ce que la doctrine catholique du vote demande.

L'avortement : un mal intrinsèque, non une opinion parmi d'autres

Ce que l'Église tient depuis le premier siècle

Avant de parler du vote, il faut mesurer la gravité de ce dont on parle. L'Église ne classe pas l'avortement parmi les sujets discutables : elle le tient pour un mal intrinsèque, c'est-à-dire un acte mauvais par son objet même, qu'aucune intention ni circonstance ne peut rendre bon. Cet enseignement est constant depuis les origines chrétiennes :

« Depuis le premier siècle, l'Église a affirmé la malice morale de tout avortement provoqué. Cet enseignement n'a pas changé. Il demeure invariable. L'avortement direct, c'est-à-dire voulu comme une fin ou comme un moyen, est gravement contraire à la loi morale. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2271[7]

Le concile Vatican II, loin d'atténuer cette ligne, l'a solennellement réaffirmée en rangeant l'avortement parmi les attentats les plus graves contre la vie :

« La vie, dès sa conception, doit être sauvegardée avec un soin extrême ; l'avortement et l'infanticide sont des crimes abominables. » — Concile Vatican II, constitution Gaudium et Spes, § 51[8]

Cette qualification — crime abominable — n'est pas un excès rhétorique : elle situe l'avortement dans la catégorie des actes que la loi morale interdit de manière absolue, sans exception possible.

Un droit que la loi civile devrait protéger

Pour la doctrine catholique, le droit à la vie de l'enfant à naître n'est pas une croyance confessionnelle réservée aux fidèles : c'est un droit naturel, inscrit dans la dignité de toute personne humaine, que l'autorité politique a le devoir de reconnaître et de protéger.

« Les droits inaliénables de la personne devront être reconnus et respectés par la société civile et l'autorité politique. Ces droits de l'homme ne dépendent ni des individus, ni des parents, et ne représentent pas non plus une concession de la société et de l'État : ils appartiennent à la nature humaine et sont inhérents à la personne. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2273[9]

C'est précisément parce que ce droit relève de la loi naturelle — accessible à la raison de tous, croyants ou non — qu'un citoyen catholique peut le défendre dans la cité sans imposer une dogme à quiconque. L'argument pro-vie le plus rigoureux n'est d'ailleurs pas religieux : il repose sur une donnée biologique simple — l'embryon humain est, dès la conception, un organisme humain individuel vivant — et sur un principe moral universel : il est injuste de tuer un être humain innocent[10].

Pourquoi toutes les questions n'ont pas le même poids moral

C'est ici que se joue tout le discernement électoral. Le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, l'a formulé avec une netteté décisive :

« Toutes les questions morales n'ont pas le même poids moral que l'avortement et l'euthanasie. Par exemple, si un catholique était en désaccord avec le Saint-Père sur l'application de la peine de mort ou sur la décision de faire la guerre, il ne serait pas pour autant considéré comme indigne de se présenter pour recevoir la sainte communion. (…) Il peut exister une diversité légitime d'opinions, même entre catholiques, sur le fait de faire la guerre ou d'appliquer la peine de mort, mais non pas en ce qui concerne l'avortement et l'euthanasie. » — Cardinal Joseph Ratzinger, Note sur la digne réception de la sainte communion, 2004, point 3[11]

Benoît XVI, devenu pape, a donné à cette hiérarchie son expression la plus connue en parlant de valeurs non négociables :

« …pour ceux qui, par la position sociale ou politique qu'ils occupent, doivent prendre des décisions concernant les valeurs fondamentales, comme le respect et la défense de la vie humaine, de sa conception à sa fin naturelle, comme la famille fondée sur le mariage entre homme et femme, la liberté d'éducation des enfants et la promotion du bien commun sous toutes ses formes. Ces valeurs ne sont pas négociables. » — Benoît XVI, exhortation apostolique Sacramentum Caritatis, § 83 (2007)[12]

Trois principes sont ainsi non négociables : la protection de la vie de la conception à la mort naturelle, la reconnaissance de la famille fondée sur le mariage entre un homme et une femme, et le droit des parents d'éduquer leurs enfants[13]. Pour le reste — fiscalité, politique économique, modalités de l'accueil migratoire, stratégie énergétique — l'Église reconnaît une « légitime pluralité des options temporelles »[14]. Sur ces sujets, des catholiques sincères peuvent voter différemment ; sur l'avortement, non.

Mère Teresa de Calcutta, devant le président des États-Unis réuni avec le Congrès, a dit la même chose dans le langage des pauvres :

Sainte Mère Teresa à Bonn en 1986, lors d'une rencontre pro-vie. Photo Wikimedia Commons.

« Je sens que le plus grand destructeur de la paix aujourd'hui est l'avortement, parce que c'est une guerre contre l'enfant, le meurtre direct d'un enfant innocent par sa mère elle-même. » — Sainte Mère Teresa, discours au National Prayer Breakfast, Washington, 3 février 1994[15]

Le devoir de voter et les limites de l'obéissance civile

Voter, un acte moral et un devoir

L'abstention systématique n'est pas, pour l'Église, une position neutre. Participer à la vie publique relève de la responsabilité du chrétien envers le bien commun. Le Catéchisme range explicitement le vote parmi les devoirs du citoyen :

« La soumission à l'autorité et la coresponsabilité du bien commun exigent moralement le paiement des impôts, l'exercice du droit de vote, la défense du pays. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2240[16]

La Congrégation pour la doctrine de la foi va plus loin : « les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la "politique" », c'est-à-dire à l'action multiforme au service du bien commun[17]. Le vote n'est donc pas un loisir civique facultatif : c'est, pour le baptisé, un lieu d'exercice de la charité et de la justice.

Nul ne peut faire le mal pour qu'il en résulte un bien

Mais ce devoir a une limite absolue, qui est aussi un principe premier de toute la morale chrétienne :

« Il n'est jamais permis de faire le mal pour qu'il en résulte un bien. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1789[18]

Et lorsque la loi civile contredit la loi morale, l'obéissance cesse d'être un devoir pour devenir une faute :

« Le citoyen est obligé en conscience de ne pas suivre les prescriptions des autorités civiles quand ces préceptes sont contraires aux exigences de l'ordre moral, aux droits fondamentaux des personnes ou aux enseignements de l'Évangile. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2242[19]

Le cardinal Joseph Ratzinger à Rome en 1988. Préfet de la CDF, il formule en 2004 le principe le plus cité sur le vote catholique face à l'avortement. Photo Wikimedia Commons.

Voter pour faire avancer un mal intrinsèque reviendrait précisément à faire le mal — non à le subir. C'est ce que la suite va préciser.

La clé doctrinale : coopération formelle et coopération matérielle

Toute la réponse de l'Église tient dans une distinction que la théologie morale a élaborée depuis des siècles pour juger les situations où l'on contribue, de près ou de loin, au péché d'autrui : la coopération au mal. Un électeur ne commet pas lui-même l'avortement ; mais en portant au pouvoir quelqu'un qui le promeut, il y coopère d'une certaine manière. Toute la question est de savoir comment.

Coopérer « formellement » au mal : toujours illicite

On parle de coopération formelle lorsqu'on partage l'intention mauvaise de celui qui agit — lorsqu'on veut, soi aussi, que le mal se réalise. Cette coopération est toujours et sans exception interdite, parce qu'elle fait de nous un complice volontaire du mal lui-même.

« Il n'est jamais licite de coopérer formellement au mal. Cette coopération a lieu lorsque l'action accomplie, ou par sa nature même, ou par la forme qu'elle revêt dans un contexte déterminé, se qualifie comme une participation directe à un acte contre la vie humaine innocente, ou comme un partage de l'intention immorale de l'agent principal. » — Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, § 74[20]

Appliqué au vote, cela signifie : si je vote pour un candidat **parce qu'**il fera progresser l'avortement — parce que c'est ce que j'attends et veux de lui — je partage son intention. Je coopère formellement. C'est gravement peccamineux.

Coopérer « matériellement » : parfois permis

On parle de coopération matérielle lorsqu'on ne partage pas l'intention mauvaise, mais que notre acte contribue malgré tout, indirectement, à ce que le mal se produise. Cette coopération peut être plus ou moins proche ou éloignée de l'acte mauvais. Lorsqu'elle est éloignée, elle peut devenir licite à condition qu'il existe une raison proportionnée — c'est-à-dire un bien à obtenir ou un mal à éviter suffisamment grave pour justifier que l'on tolère cette contribution indirecte.

Le vote relève au maximum de cette catégorie : l'électeur ne décide pas lui-même de l'avortement, il choisit un représentant dont les pouvoirs sont multiples et dont les actes futurs sont incertains. Sa coopération, s'il rejette intérieurement la position abortive, est matérielle et éloignée.

Le principe de Ratzinger (2004) appliqué au vote

C'est exactement ce qu'a tranché le cardinal Ratzinger dans le passage le plus cité sur cette question, une note adressée en 2004 aux évêques américains :

« Un catholique serait coupable de coopération formelle au mal, et donc indigne de se présenter à la sainte communion, s'il votait délibérément pour un candidat précisément à cause de la position permissive du candidat sur l'avortement ou l'euthanasie. Lorsqu'un catholique ne partage pas la position d'un candidat en faveur de l'avortement ou de l'euthanasie, mais vote pour ce candidat pour d'autres raisons, cela est considéré comme une coopération matérielle éloignée, qui peut être permise en présence de raisons proportionnées. » — Cardinal Joseph Ratzinger, Note sur la digne réception de la sainte communion, 2004, nota bene du point 6[21]

Le même bulletin n'a pas la même portée morale selon l'intention : voter à cause de la position pro-avortement est interdit ; voter malgré cette position peut être licite pour une raison proportionnée.

Tout est là. La même action extérieure — voter pour ce candidat — est interdite si elle est motivée par la position abortive, et permise si elle est faite malgré elle, pour des raisons graves. La frontière passe par le cœur.

« Voter pour à cause de » contre « voter pour malgré »

Le cas interdit : choisir un candidat précisément pour sa position pro-avortement

Le premier cas est le plus clair. Un électeur catholique qui choisirait un candidat **parce qu'**il promet d'étendre l'avortement, qui verrait dans cette promesse un motif de son vote, ferait sienne l'intention de supprimer des vies humaines. Peu importe qu'il ne tienne jamais lui-même un instrument : il veut le résultat. C'est la définition même de la coopération formelle, « toujours illicite »[22]. Les conférences épiscopales l'énoncent sans détour :

« Un catholique ne peut pas voter pour un candidat qui soutient une politique favorisant un acte intrinsèquement mauvais, tel que l'avortement (…), si l'intention de l'électeur est de soutenir cette position. » — Conférence des évêques des États-Unis, Former sa conscience pour une citoyenneté fidèle, § 34[23]

Le cas permis : voter malgré cette position, pour des raisons proportionnées

Le second cas est celui de la majorité des situations réelles, où aucun candidat n'est parfait. Un électeur peut rejeter la position abortive d'un candidat et voter pour lui quand même, à cause d'autres enjeux d'une gravité suffisante.

« Il peut arriver qu'un catholique qui rejette la position inacceptable d'un candidat, même sur des politiques favorisant un acte intrinsèquement mauvais, décide raisonnablement de voter pour ce candidat pour d'autres raisons moralement graves. Voter ainsi ne serait permis que pour des raisons moralement vraiment graves, non pour servir des intérêts étroits ou des préférences partisanes, ni pour ignorer un mal moral fondamental. » — Conférence des évêques des États-Unis, Former sa conscience pour une citoyenneté fidèle, § 35[24]

L'électeur, dans ce cas, ne veut pas l'avortement ; il le déplore, le combat par d'autres moyens, mais juge que renoncer à voter pour ce candidat causerait un mal encore plus grand. C'est une coopération matérielle éloignée, licite si la raison est proportionnée.

Qu'est-ce qu'une « raison proportionnée » ?

Le terme est souvent invoqué à tort, comme un sésame permettant de justifier n'importe quel vote. Or une raison proportionnée n'est pas un simple désaccord politique, ni une préférence économique ou partisane. Pour être proportionnée à la gravité de l'avortement — la suppression directe de vies humaines innocentes par millions —, elle doit elle-même toucher des biens d'une gravité comparable.

Les moralistes catholiques dégagent plusieurs critères pour évaluer cette proportion :

Critère du jugementQuestion à se poserEffet sur la licéité du vote
Gravité du mal toléréL'avortement promu est-il marginal ou massif, encadré ou illimité ?Plus le mal est grave, plus la raison contraire doit l'être
Pouvoir réel du candidatLe candidat pourra-t-il vraiment étendre l'avortement, ou son rôle est-il limité ?Un pouvoir faible diminue la coopération
Existence d'une alternativeUn autre candidat crédible, moins nuisible à la vie, est-il accessible ?S'il existe, la raison de soutenir le pire faiblit
Biens en jeu par ailleursLes autres enjeux touchent-ils la vie, la dignité, la paix, la justice fondamentale ?Seuls des biens graves peuvent compenser
Intention de l'électeurEst-ce que je veux le mal, ou seulement le tolère malgré moi ?L'intention de promouvoir le mal rend tout illicite

Concrètement : invoquer une baisse d'impôts ou une réforme administrative pour soutenir un candidat qui rendrait l'avortement illimité ne constitue pas une raison proportionnée. En revanche, le souci d'éviter une catastrophe humanitaire, une guerre injuste, la persécution de populations entières, ou de protéger d'autres vies menacées, peut atteindre ce seuil. Le jugement reste prudentiel : il ne se déduit pas mécaniquement, mais il n'est pas non plus arbitraire.

Le cas particulier du législateur : Evangelium Vitae 73

Un cas voisin éclaire encore la doctrine : celui de l'élu qui, ne pouvant abroger une loi permissive, peut-il voter une loi moins permissive ? Jean-Paul II y a répondu dans un passage célèbre d'Evangelium Vitae, souvent appliqué par analogie à l'électeur :

Jean-Paul II en 1979. Dans Evangelium Vitae, il distingue l'approbation d'une loi injuste et le soutien limité à une mesure qui réduit un mal déjà existant. Photo Wikimedia Commons.

« Lorsqu'il ne serait pas possible d'abroger complètement une loi permettant l'avortement ou de mettre fin à son application, un parlementaire, dont l'opposition personnelle absolue à l'avortement serait manifeste et connue de tous, pourrait licitement apporter son soutien à des propositions destinées à limiter les préjudices d'une telle loi et à en diminuer ainsi les effets négatifs sur le plan de la culture et de la moralité publique. » — Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, § 73[25]

Le principe est limpide : on ne vote pas une loi inique, mais on peut réduire un mal qu'on ne peut supprimer, à deux conditions strictes — que l'opposition de fond à l'avortement soit claire et publique, et que le but soit réellement de limiter le mal, non de l'avaliser. Transposé à l'électeur, ce raisonnement justifie le choix d'un candidat moins favorable à l'avortement contre un candidat plus favorable, lorsque aucun candidat pleinement pro-vie n'est en mesure de l'emporter. Ce n'est pas approuver un mal : c'est en limiter l'étendue.

Et quand aucun candidat n'est acceptable ?

Hiérarchiser sans relativiser

Dans bien des scrutins, aucun candidat ne défend pleinement la dignité de la vie. L'électeur catholique se trouve alors devant des positions toutes imparfaites. La règle n'est pas de renoncer au discernement, mais de hiérarchiser : peser la gravité des maux promus, le pouvoir réel de chaque candidat, et les biens qu'ils protègent par ailleurs. Le vote pour le candidat le moins défavorable à la vie — non parce qu'on approuve ses fautes, mais pour empêcher un mal plus grand — est alors une application directe du principe d'Evangelium Vitae 73.

Le vote blanc, l'abstention, le candidat le moins nuisible

Trois options s'ouvrent quand tous les candidats sont gravement déficients : voter pour le moins nuisible, voter blanc, ou s'abstenir. Aucune n'est imposée par l'Église, qui laisse ici un véritable espace au jugement prudentiel. Le devoir de participer (CEC § 2240) incline à ne pas déserter l'isoloir ; mais nul n'est tenu de cautionner un mal qu'il juge insupportable. Ce qui est exclu, c'est l'indifférence : refuser de discerner, voter par habitude ou par intérêt étroit en fermant les yeux sur la vie.

La tentation inverse : instrumentaliser l'avortement pour ignorer le reste

Symétriquement, l'Église met en garde contre une dérive opposée : se servir de l'étiquette « pro-vie » d'un candidat comme d'un blanc-seing dispensant d'examiner le reste de son programme.

« Un électeur ne devrait pas utiliser l'opposition d'un candidat à un mal intrinsèque pour justifier l'indifférence ou l'inattention à d'autres questions morales importantes touchant la vie et la dignité humaines. » — Conférence des évêques des États-Unis, Former sa conscience pour une citoyenneté fidèle, § 37[26]

La défense de la vie naissante ne dispense pas de la justice envers les pauvres, du respect du migrant, du refus de la torture ou de la guerre injuste. La cohérence pro-vie est globale : elle commence à la conception, mais ne s'y arrête pas.

Conscience, prudence et leurs limites

Une conscience bien formée n'est pas un alibi

L'argument « je vote selon ma conscience » est juste — mais il est souvent mal compris. La conscience n'est pas une liberté de décider ce qui est bien ou mal ; c'est le jugement par lequel on reconnaît le bien et le mal déjà inscrits dans la loi morale[27]. Une conscience bien formée se laisse instruire par la Parole de Dieu, par l'enseignement de l'Église et par la raison droite. Invoquer sa conscience pour soutenir activement l'avortement, ce n'est pas suivre sa conscience : c'est la déformer.

« Une conscience bien formée ne mènera jamais personne à conclure qu'il est permis de voter pour une politique en contradiction frontale avec la loi morale. » — Conférence des évêques des États-Unis, Former sa conscience pour une citoyenneté fidèle, § 34[28]

Le jugement prudentiel reste personnel — mais pas arbitraire

Une fois les principes posés — l'avortement est un mal intrinsèque, on ne vote jamais pour lui, une coopération matérielle exige une raison proportionnée —, leur application à une élection concrète demeure un acte de prudence personnel. Deux catholiques également fidèles peuvent évaluer différemment le pouvoir réel d'un candidat ou la gravité comparative des enjeux, et aboutir à des votes différents sans que l'un trahisse la foi. Mais cette liberté a une frontière : elle ne couvre jamais l'approbation de l'avortement lui-même. La prudence discerne les moyens ; elle ne renégocie pas les fins.

Objections fréquentes

« Je suis personnellement contre, mais je ne veux pas l'imposer »

C'est la formule classique. Elle confond deux choses : une conviction privée et une vérité de justice. On peut dire « je suis personnellement contre le vol, mais je ne l'impose pas » sans incohérence seulement si le vol ne fait pas de victime — ce qui est faux. De même, l'avortement n'est pas une option de vie privée sans tiers lésé : il y a une victime, l'enfant. Défendre son droit à la vie n'est pas imposer une religion ; c'est l'exigence élémentaire de la justice envers le plus faible, que toute société a le devoir de protéger[29].

« C'est du vote à enjeu unique »

Reprocher au catholique de réduire la politique à un seul enjeu serait justifié s'il s'agissait d'un enjeu mineur. Mais l'avortement touche le droit le plus fondamental — celui sans lequel aucun autre droit n'a de sujet : on ne jouit ni de la liberté, ni de l'égalité, ni de la santé si l'on a d'abord été supprimé. Ce n'est pas un enjeu parmi d'autres : c'est la condition de possibilité de tous les autres. L'Église ne demande pourtant pas de tout y subordonner mécaniquement : elle demande de lui reconnaître son poids réel, et de ne jamais le mettre à parité avec un débat purement technique.

« L'avortement est légal, donc le débat est clos »

La légalité d'un acte ne fonde jamais sa moralité. Une loi peut être injuste — et l'est lorsqu'elle contredit le droit naturel. « Une loi qui ne serait pas juste ne semble pas être une loi », écrivait déjà saint Augustin, repris par saint Thomas d'Aquin[30]. Le Catéchisme en tire la conséquence directe : devant une prescription contraire à l'ordre moral, le citoyen est « obligé en conscience de ne pas la suivre »[31]. Qu'une chose soit permise par la loi civile n'oblige donc nullement la conscience à la tenir pour bonne — encore moins à la promouvoir par son vote.

« Et la cohérence de vie : guerre, pauvreté, migrants, peine de mort ? »

Une boussole pratique pour l'isoloir : exclure toute approbation de l'avortement, puis discerner l'existence réelle d'une raison grave et proportionnée.

L'objection est sérieuse et l'Église la fait sienne — à une nuance près. Tous ces enjeux engagent la dignité humaine et obligent la conscience catholique. Mais ils ne sont pas tous du même ordre moral. La guerre et la peine de mort relèvent de jugements où « une diversité légitime d'opinions » est possible entre catholiques[32] : on peut débattre de leur application sans cesser d'être fidèle. L'avortement et l'euthanasie, eux, sont des maux intrinsèques : il n'y a pas de « bon usage » de la suppression directe d'un innocent. Reconnaître cette différence de nature n'est pas mépriser les autres causes : c'est refuser de noyer la plus grave dans la masse des autres.

En résumé : une boussole pour l'isoloir

La doctrine catholique du vote face à l'avortement peut se ramener à quatre repères simples, à tenir ensemble :

  1. On ne vote jamais pour un candidat à cause de sa position favorable à l'avortement. Ce serait une coopération formelle au mal, toujours interdite[33].
  2. On peut voter pour un candidat malgré cette position, pour des raisons graves et proportionnées, sans la partager : c'est une coopération matérielle éloignée, licite[34].
  3. Toutes les questions n'ont pas le même poids. La vie, le mariage et l'éducation sont des valeurs non négociables ; le reste relève souvent du jugement prudentiel[35].
  4. La conscience oblige, mais elle se forme. Elle ne couvre jamais l'approbation d'un mal intrinsèque, et elle ne dispense pas du devoir de participer à la vie de la cité[36].

Voter en catholique, ce n'est donc ni fermer les yeux ni se laver les mains. C'est porter dans l'isoloir une conscience éclairée par la vérité et ordonnée au bien commun — à commencer par le bien de celui qui ne peut pas voter : l'enfant à naître.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Cardinal Joseph Ratzinger, Worthiness to Receive Holy Communion — General Principles (Note sur la digne réception de la sainte communion), Congrégation pour la doctrine de la foi, juillet 2004, point 6 et son nota bene. Texte original : « A Catholic would be guilty of formal cooperation in evil, and so unworthy to present himself for Holy Communion, if he were to deliberately vote for a candidate precisely because of the candidate's permissive stand on abortion and/or euthanasia. When a Catholic does not share a candidate's stand in favour of abortion and/or euthanasia, but votes for that candidate for other reasons, it is considered remote material cooperation, which can be permitted in the presence of proportionate reasons. »

    1 21 33
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 2271. Cf. Didachè 2, 2 ; Épître de Barnabé 19, 5 ; Tertullien, Apologétique 9, 8, sur la condamnation de l'avortement dès les premiers siècles.

    2 7
  3. Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB), Forming Consciences for Faithful Citizenship, éd. révisée 2019, § 37. Traduction française de l'auteur.

    3 6 26
  4. Catéchisme de l'Église catholique, §§ 1750-1754, sur les sources de la moralité (objet, intention, circonstances).

    4
  5. Congrégation pour la doctrine de la foi, Note doctrinale sur certaines questions concernant l'engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique, 24 novembre 2002, § 3, sur la « légitime pluralité des options temporelles ». Document signé par le cardinal Joseph Ratzinger, préfet.

    5 14
  6. Concile œcuménique Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes, 7 décembre 1965, § 51 : « l'avortement et l'infanticide sont des crimes abominables » (« abortus necnon infanticidium nefanda sunt crimina »).

    8
  7. Catéchisme de l'Église catholique, § 2273. Cite Congrégation pour la doctrine de la foi, instruction Donum Vitae (1987), III.

    9
  8. Pour le détail de l'argument pro-vie non religieux (l'embryon humain est un organisme humain individuel dès la conception ; il est immoral de tuer un être humain innocent), voir Matthieu Lavagna, La Raison est pro-vie. Arguments non religieux contre l'avortement. Cf. aussi Robert P. George & Christopher Tollefsen, Embryo: A Defense of Human Life, Doubleday, 2008.

    10
  9. Cardinal Joseph Ratzinger, Worthiness to Receive Holy Communion — General Principles, CDF, 2004, point 3. Texte original : « Not all moral issues have the same moral weight as abortion and euthanasia. (…) There may be a legitimate diversity of opinion even among Catholics about waging war and applying the death penalty, but not however with regard to abortion and euthanasia. »

    11 32
  10. Benoît XVI, exhortation apostolique post-synodale Sacramentum Caritatis, 22 février 2007, § 83. Texte original italien : « Questi valori non sono negoziabili. »

    12 35
  11. Benoît XVI, Discours aux participants au Congrès organisé par le Parti Populaire Européen, 30 mars 2006 : protection de la vie de la conception à la mort naturelle, famille fondée sur le mariage entre un homme et une femme, droit des parents d'éduquer leurs enfants — « principes qui ne sont pas négociables ».

    13
  12. Mère Teresa de Calcutta, discours au National Prayer Breakfast, Washington D.C., 3 février 1994. Texte original : « I feel that the greatest destroyer of peace today is abortion, because it is a war against the child, a direct killing of the innocent child, murder by the mother herself. »

    15
  13. Catéchisme de l'Église catholique, § 2240.

    16 36
  14. Congrégation pour la doctrine de la foi, Note doctrinale (…) dans la vie politique, 24 novembre 2002, § 1, citant le concile Vatican II, Apostolicam Actuositatem.

    17
  15. Catéchisme de l'Église catholique, § 1789, énonçant un principe constant de la morale chrétienne (cf. Rm 3, 8 : « Faisons le mal pour qu'il en sorte du bien ? »).

    18
  16. Catéchisme de l'Église catholique, § 2242. Cf. Ac 5, 29 : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. »

    19
  17. Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, 25 mars 1995, § 74, sur l'interdiction absolue de la coopération formelle au mal.

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  18. USCCB, Forming Consciences for Faithful Citizenship, 2019, § 34. Traduction française de l'auteur.

    23
  19. USCCB, Forming Consciences for Faithful Citizenship, 2019, § 35. Traduction française de l'auteur. Texte original : « Voting in this way would be permissible only for truly grave moral reasons, not to advance narrow interests or partisan preferences or to ignore a fundamental moral evil. »

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  20. Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, 25 mars 1995, § 73, sur le soutien licite d'un parlementaire à une loi limitant les préjudices d'une loi abortive existante.

    25
  21. Catéchisme de l'Église catholique, § 1778, sur la conscience morale comme jugement de la raison.

    27
  22. USCCB, Forming Consciences for Faithful Citizenship, 2019, § 34, sur la conscience bien formée. Traduction française de l'auteur.

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  23. Catéchisme de l'Église catholique, § 2273, sur le devoir de la société civile et de l'autorité politique de reconnaître et protéger les droits inaliénables de la personne.

    29
  24. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iª-IIae, q. 95, a. 2, citant saint Augustin, De libero arbitrio, I, 5 : « lex iniusta non videtur esse lex » (« une loi injuste ne semble pas être une loi »).

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  25. Catéchisme de l'Église catholique, § 2242, op. cit.

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