La question revient souvent, et elle est douloureuse : je sais que j'ai commis une faute grave, mais c'est dimanche, tout le monde se lève pour communier, et rester seul à mon banc me met mal à l'aise — puis-je quand même m'avancer ? L'Église répond avec une netteté qui peut d'abord surprendre : non. Celui qui a conscience d'un péché mortel ne doit pas recevoir la sainte communion sans s'être d'abord confessé. Cette réponse n'est pas une dureté de juriste : elle protège à la fois la sainteté du sacrement et l'âme de celui qui s'en approche.
Car l'Eucharistie n'est pas un aliment ordinaire. Sous les espèces du pain et du vin, c'est le Corps et le Sang du Christ que l'on reçoit réellement. Recevoir ce don suprême avec une âme volontairement séparée de Dieu, ce n'est pas un détail de discipline : c'est, selon le mot de saint Paul, manger et boire « sa propre condamnation ». La tradition appelle cela une communion sacrilège.
Mais la réponse de l'Église n'est ni un piège ni une source d'angoisse. Elle s'accompagne de distinctions précises qui évitent les deux erreurs opposées : la présomption, qui communie sans examen, et le scrupule, qui n'ose plus jamais s'avancer. Tout dépend de trois choses : la faute est-elle vraiment mortelle ? en ai-je certitude ? puis-je accéder à un confesseur ? Il existe même une exception, prévue par le droit lui-même, pour le cas où l'on ne peut pas se confesser à temps.
Cet article expose le fondement biblique de cette doctrine, les textes magistériels qui la définissent (Catéchisme, concile de Trente, Code de droit canonique), la raison profonde de sa gravité — le sacrilège —, puis répond aux cas concrets : que faire quand on est en état de péché mortel, quand on doute, quand on ne peut pas se confesser, et que faire si l'on ne peut décemment pas communier. Il suppose connues deux distinctions traitées ailleurs : celle du péché mortel et du péché véniel et la démarche de la bonne confession.
La réponse courte de l'Église
« Non » — et pourquoi ce non est un acte d'amour
Disons-le sans détour pour ne laisser aucun doute : un catholique qui a conscience d'avoir commis un péché mortel ne peut pas recevoir la communion tant qu'il n'a pas reçu l'absolution sacramentelle. Le Catéchisme de l'Église catholique l'énonce en une phrase :
« Celui qui veut recevoir le Christ dans la Communion eucharistique doit se trouver en état de grâce. Si quelqu'un a conscience d'avoir péché mortellement, il ne doit pas accéder à l'Eucharistie sans avoir reçu préalablement l'absolution dans le sacrement de Pénitence. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1415[1]
Ce « non » n'est pas une exclusion. Il est, au contraire, un acte de protection. L'Église ne ferme pas la porte à celui qui a péché — elle lui indique le chemin par lequel rentrer : la confession. Refuser de communier dans cet état n'est pas se punir, c'est reconnaître honnêtement qu'une amitié rompue se renoue d'abord par le pardon, non par l'embrassade comme si rien ne s'était passé. On ne s'assoit pas à la table de l'ami que l'on vient de trahir sans lui avoir d'abord demandé pardon.
Ce que la question suppose : deux distinctions préalables
Pour bien comprendre la réponse, il faut tenir ensemble deux distinctions que l'on confond souvent.
D'abord, tous les péchés ne sont pas mortels. Seul le péché mortel — qui réunit une matière grave, la pleine conscience et le plein consentement — fait perdre la grâce sanctifiante et interdit la communion. Le péché véniel, lui, blesse la charité sans la détruire : il n'empêche pas de communier (l'Eucharistie en remet d'ailleurs les fautes). Toute la question repose donc sur cette frontière, exposée en détail dans l'article Quelle est la différence entre péché mortel et péché véniel ?.
Ensuite, l'état de grâce n'est pas une perfection morale ni une absence de toute faute : c'est la présence en l'âme de la grâce sanctifiante, cette vie divine reçue au baptême. On peut être en état de grâce avec bien des imperfections et des péchés véniels ; on en sort par le seul péché mortel. La communion requiert cet état de grâce, non l'impeccabilité. C'est pourquoi des saints qui se jugeaient indignes communiaient chaque jour : ils étaient pécheurs, mais en amitié avec Dieu.
Le fondement biblique : « sans discerner le Corps »
L'avertissement de saint Paul aux Corinthiens
La doctrine ne vient pas d'une décision tardive de l'Église : elle est inscrite dès le Nouveau Testament. Dans sa Première lettre aux Corinthiens, lettre généralement datée des années 50, saint Paul corrige les Corinthiens qui s'approchaient de la Cène du Seigneur sans respect, et il prononce l'avertissement le plus solennel de toute l'Écriture sur la réception de l'Eucharistie :
« Quiconque mange ce pain ou boit cette coupe du Seigneur indignement aura à répondre du Corps et du Sang du Seigneur. Que chacun donc s'éprouve soi-même et qu'il mange alors de ce pain et boive de cette coupe ; car celui qui mange et boit, mange et boit sa propre condamnation, s'il n'y discerne le Corps. » — Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 11, 27-29[2]
Trois affirmations tiennent dans ces versets, et toute la doctrine catholique n'en sera que le développement. Premièrement, on peut manger l'Eucharistie indignement : la simple réception matérielle n'est donc pas toujours bonne ; elle peut tourner au mal. Deuxièmement, celui qui le fait devient « coupable » (en grec enochos, « passible de », « responsable devant ») du Corps et du Sang du Seigneur — le même adjectif grec que celui appliqué à l'homicide en Mt 5, 21 (hos d'an phoneusē, enochos estai tē krisei) : il offense le Christ lui-même, présent dans le sacrement. Troisièmement, le remède préventif est l'examen de soi : « que chacun s'éprouve soi-même ».
« Que chacun s'éprouve soi-même » : l'examen de conscience
Le Catéchisme s'appuie directement sur ce passage pour fonder l'obligation de se préparer. Il y voit l'institution scripturaire de l'examen de conscience avant la communion :
« Pour répondre à cette invitation, nous devons nous préparer à ce moment si grand et si saint. S. Paul exhorte à un examen de conscience [...] Celui qui est conscient d'un péché grave doit recevoir le sacrement de la Réconciliation avant d'accéder à la communion. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1385[3]
L'examen dont parle saint Paul n'est pas une introspection anxieuse, mais un regard de vérité : suis-je en paix avec Dieu, ou ai-je rompu avec lui par une faute grave que je n'ai pas encore confessée ? Là où l'âme se découvre chargée d'un péché mortel, la conduite est claire : passer d'abord par le sacrement de la Réconciliation. Là où elle ne se reconnaît que des fautes légères, elle peut s'avancer avec confiance.
Manger « sa propre condamnation »
Le mot le plus grave est le dernier : celui qui communie sans « discerner le Corps » mange « sa propre condamnation » (en grec krima, jugement). Loin de recevoir la grâce du sacrement, il reçoit un jugement contre lui-même. L'Eucharistie, qui est « remède d'immortalité » pour qui la reçoit bien, devient poison pour qui la reçoit mal — non par la faute du sacrement, toujours saint, mais par la disposition de celui qui le profane.
Ce que l'Église a défini : du Catéchisme au concile de Trente
La doctrine de saint Paul a été reçue, méditée et finalement définie solennellement par l'Église, en particulier face aux objections de la Réforme protestante. Trois grands textes la fixent.
Le Catéchisme : l'état de grâce requis
Le Catéchisme de l'Église catholique (1992) résume la doctrine en deux paragraphes complémentaires. Le § 1385 fonde l'obligation sur saint Paul ; le § 1415 la rattache à l'état de grâce. Tous deux disent la même chose : conscience d'un péché mortel ⇒ confession avant communion. Le Catéchisme y revient encore au § 1457, dans le contexte du sacrement de pénitence :
« Celui qui a conscience d'avoir commis un péché mortel ne doit pas recevoir la Sainte Communion, même s'il éprouve une grande contrition, sans avoir préalablement reçu l'absolution sacramentelle, à moins qu'il n'ait un motif grave pour communier et qu'il ne lui soit possible d'accéder à un confesseur. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1457[4]
Ce paragraphe est précieux : il énonce d'un même trait la règle (confession préalable, même en cas de grande contrition) et l'exception (motif grave + impossibilité de se confesser), sur laquelle on reviendra.
Le concile de Trente : la confession préalable obligatoire
C'est au concile de Trente, en pleine controverse avec les Réformateurs, que l'Église a défini la question avec le plus de force. La session XIII (11 octobre 1551), dans son Décret sur le très saint sacrement de l'Eucharistie, consacre tout un chapitre à la préparation requise :
« La coutume de l'Église montre clairement que cette épreuve est nécessaire pour que personne, en ayant conscience d'un péché mortel, quelque contrit qu'il s'estime, ne s'approche de la sainte eucharistie sans une confession sacramentelle préalable. » — Concile de Trente, session XIII, ch. 7 (DS 1647)[5]
Le concile précise aussitôt la portée de la règle : elle vaut « toujours », « par tous les chrétiens », y compris par les prêtres tenus de célébrer — du moment qu'ils peuvent recourir à un confesseur. Et il fixe déjà l'exception du prêtre contraint de célébrer en cas de nécessité urgente : qu'il se confesse alors « le plus tôt possible »[6].
Le canon 11 : « la foi seule ne suffit pas »
Au cœur de la controverse se trouvait la thèse luthérienne selon laquelle la foi seule suffirait à recevoir dignement l'Eucharistie, sans confession préalable des péchés graves. Trente la condamne par un canon, sous peine d'anathème :
« Si quelqu'un dit que la foi seule est une préparation suffisante pour recevoir le sacrement de la très sainte eucharistie : qu'il soit anathème. Et pour qu'un si grand sacrement ne soit pas reçu indignement et donc pour la mort et la condamnation, ce saint concile statue et déclare que ceux dont la conscience est chargée d'un péché mortel, quelque contrits qu'ils se jugent, doivent nécessairement au préalable se confesser sacramentellement, s'il se trouve un confesseur. » — Concile de Trente, session XIII, canon 11 (DS 1661)[7]
Ce canon est doctrinalement définitif : il engage l'autorité infaillible du concile. Il rappelle aussi que la dispute n'est pas une querelle de discipline, mais touche au salut : recevoir indignement, c'est s'exposer « à la mort et à la condamnation ».
Le Code de droit canonique : le canon 916
Enfin, le droit actuel de l'Église traduit cette doctrine en norme pratique. Le Code de droit canonique de 1983 énonce, au canon 916, la règle qui s'impose en conscience à chaque fidèle (le for interne) :
« Qui a conscience d'être en état de péché grave ne célébrera pas la Messe ni ne communiera au Corps du Seigneur sans recourir auparavant à la confession sacramentelle, à moins d'un motif grave et qu'il ne soit dans l'impossibilité de se confesser ; en ce cas, il n'oubliera pas qu'il est tenu par l'obligation de faire un acte de contrition parfaite, qui inclut la résolution de se confesser au plus tôt. » — Code de droit canonique (1983), canon 916[8]
Ce canon est la synthèse opératoire de toute la doctrine : règle (confession d'abord), exception (motif grave + impossibilité), et condition de l'exception (contrition parfaite + résolution de se confesser).
Pourquoi est-ce si grave ? Le péché de sacrilège
Communier indignement : un sacrilège
Pourquoi l'Église entoure-t-elle la communion de tant de précautions ? Parce que l'enjeu n'est pas un manquement à une règle, mais une offense au Christ lui-même. Recevoir indignement l'Eucharistie, c'est traiter indignement le Corps même du Seigneur : c'est un sacrilège. Le Catéchisme le dit expressément :
« Le sacrilège consiste à profaner ou à traiter indignement les sacrements et les autres actions liturgiques [...] Le sacrilège est un péché grave surtout quand il est commis contre l'Eucharistie puisque, dans ce sacrement, le Corps même du Christ nous est rendu présent substantiellement. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2120[9]
Ainsi, la communion sacrilège ne répare pas le péché mortel : elle en ajoute un second, plus grave encore, car il porte directement sur le sacrement de l'amour. Loin d'être un raccourci vers le pardon, elle aggrave la blessure.
Saint Thomas : recevoir « sacramentellement » sans recevoir « spirituellement »
La théologie a éclairé ce point par une distinction célèbre, que le concile de Trente a reprise. Il y a trois manières de recevoir l'Eucharistie. Certains la reçoivent « seulement sacramentellement, en tant que pécheurs » : ils prennent le signe sacré, mais sans en recevoir le fruit. D'autres la reçoivent « seulement spirituellement », par le désir et la foi qui opère par la charité — c'est la communion spirituelle. D'autres, enfin, la reçoivent « à la fois sacramentellement et spirituellement » : ce sont ceux qui s'approchent « après avoir revêtu la robe nuptiale »[10].
Saint Thomas d'Aquin avait posé la doctrine. Le pécheur en état de péché mortel reçoit bien le sacrement (la manducation sacramentelle), mais il est incapable d'en recevoir l'effet (la manducation spirituelle), faute de la charité qui unit au Christ. Et il ne se contente pas de ne rien recevoir : il pèche mortellement en s'approchant indignement, car il commet un sacrilège. En paraphrase fidèle de son enseignement (Somme théologique, IIIe partie, question 80, article 4) : qui reçoit ce sacrement en état de péché mortel le profane et se rend coupable envers lui ; c'est pourquoi il pèche mortellement[11].
La voix des Pères : « Que nul Judas n'approche »
Bien avant les définitions conciliaires, les Pères de l'Église avaient mis en garde avec une vigueur intacte. La figure de Judas, qui reçut la bouchée à la Cène avant de trahir, est devenue l'image classique de la communion indigne. Saint Jean Chrysostome, dans ses homélies sur saint Matthieu, lance cet avertissement resté célèbre :
« Que personne ne s'approche [de cette table] avec indifférence, personne avec lâcheté, mais tous le cœur brûlant, tous fervents, tous éveillés. [...] Que nul Judas n'approche, de peur qu'il ne subisse le sort de Judas. » — Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile de saint Matthieu, hom. 82[12]
Le danger n'est donc pas une invention médiévale ni une rigidité moderne : il appartient à la conscience la plus ancienne de l'Église. Recevoir le Christ exige une âme tournée vers lui, non une âme volontairement fermée par le péché grave.
Les cas concrets : quand peut-on communier, quand ne le peut-on pas ?
La doctrine étant claire, restent les situations réelles, où le scrupule et la présomption guettent également. Voici les cas les plus fréquents.
Péché mortel certain et non confessé : se confesser d'abord
C'est le cas central, celui que vise directement toute la doctrine. Si l'on a la certitude morale d'avoir commis un péché mortel — matière grave, pleine conscience, plein consentement — et qu'on ne s'est pas encore confessé, on ne communie pas : on va d'abord à la confession. Ce n'est pas une option mais une obligation grave. Rester à son banc pendant que les autres communient n'a rien de honteux : c'est un acte d'humilité et de respect, infiniment plus digne qu'une communion sacrilège.
Le doute : suis-je vraiment en état de péché mortel ?
Beaucoup de fidèles s'inquiètent à tort. Or un péché n'est mortel que si les trois conditions sont réunies ensemble ; il suffit qu'une seule manque (matière en réalité légère, conscience obscurcie, consentement entravé par la peur, l'habitude ou la passion) pour qu'il ne le soit pas. En cas de doute sérieux sur la gravité réelle ou sur le plein consentement, on ne se trouve pas dans la certitude qu'exige le canon 916 (« qui a conscience d'être en état de péché grave ») pour s'abstenir absolument ; l'avis pastoral commun — opinion prudente, non définition du magistère — estime alors possible de communier avec humilité, tout en se confessant prochainement et en exposant la situation à un confesseur, seul juge du cas particulier[13]. C'est précisément pour éviter le scrupule — cette angoisse qui voit le péché mortel partout — que l'Église demande une conscience du péché grave, non une simple crainte vague. Sur le discernement exact des trois conditions, voir Quelle est la différence entre péché mortel et péché véniel ?.
L'exception : la contrition parfaite quand on ne peut se confesser
Le droit lui-même prévoit le cas où l'on est en état de péché grave et où l'on ne peut accéder à un confesseur, tout en ayant un motif grave de communier (par exemple éviter un scandale, ou l'absence prolongée de tout prêtre). Le canon 916 ouvre alors une voie :
« ... à moins d'un motif grave et qu'il ne soit dans l'impossibilité de se confesser ; en ce cas, il n'oubliera pas qu'il est tenu par l'obligation de faire un acte de contrition parfaite, qui inclut la résolution de se confesser au plus tôt. » — Code de droit canonique, canon 916[14]
La contrition parfaite est le regret du péché né de l'amour de Dieu aimé par-dessus tout (et non de la seule peur de l'enfer). Elle obtient d'avance le pardon du péché mortel — mais elle inclut toujours la ferme résolution de recourir au sacrement dès que possible[15]. Cette exception est étroite : elle suppose à la fois l'impossibilité réelle de se confesser et un motif grave de communier. Elle ne dispense jamais de la confession ultérieure ; elle l'anticipe seulement dans l'intention.
Le péché véniel : la communion reste permise
À l'inverse, le péché véniel n'interdit jamais la communion. Bien au contraire : l'Eucharistie est elle-même un remède des fautes légères. Le Catéchisme l'affirme :
« La sainte Communion au Corps et au Sang du Christ [...] lui remet les péchés véniels et le préserve des péchés graves. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1416[16]
Se priver de communier par crainte de ses imperfections vénielles serait donc une erreur : ce serait refuser le médecin par peur d'être malade. Le confesser reste recommandé pour progresser, mais ce n'est pas une condition pour s'approcher de la table sainte.
Tableau récapitulatif
Voici, en synthèse, la conduite à tenir selon l'état de l'âme. Le tableau distingue la situation, la possibilité de communier, et la démarche requise.
| Situation de l'âme | Peut-on communier ? | Que faire |
|---|---|---|
| Péché véniel (même non confessé) | Oui | Communier ; la confession reste recommandée |
| Doute sérieux sur la gravité ou le consentement | Possible, avec humilité (avis pastoral) | Communier, puis exposer le cas en confession ; en cas d'angoisse persistante, voir d'abord un confesseur |
| Péché mortel certain, non confessé | Non | Se confesser d'abord, puis communier |
| Péché mortel, pas de confesseur + motif grave | Oui, exceptionnellement | Acte de contrition parfaite + résolution de se confesser au plus tôt |
| Péché grave manifeste et obstiné (for externe) | Non admis par le ministre | Régulariser sa situation (cf. can. 915) |
Le rôle du ministre : le canon 915
For interne et for externe
Il faut distinguer deux plans. Le canon 916, qu'on vient de voir, oblige le fidèle en conscience (le for interne) : c'est à lui de juger s'il peut s'avancer. Mais il existe un autre canon, le 915, qui concerne le ministre de la communion (le for externe) :
« Les excommuniés et les interdits, après l'infliction ou la déclaration de la peine et ceux qui persistent avec obstination dans un péché grave et manifeste, ne seront pas admis à la sainte communion. » — Code de droit canonique (1983), canon 915[17]
Ce canon ne juge pas le for interne (Dieu seul lit les cœurs) ; il vise les situations publiques, graves et obstinées, où admettre quelqu'un à la communion causerait un scandale et profanerait le sacrement au vu de tous. Il protège la sainteté publique de l'Eucharistie, là où le canon 916 protège la conscience privée.
Le cas particulier des divorcés-remariés
La situation la plus discutée aujourd'hui est celle des fidèles divorcés engagés dans une nouvelle union. Elle relève de cette logique du for externe et soulève des questions pastorales délicates, abordées notamment par l'exhortation Amoris Laetitia. Comme elle a son article propre, on ne la redouble pas ici : voir Un catholique divorcé-remarié peut-il communier ?.
Que faire si l'on ne peut pas communier ?
Ne pas pouvoir communier un jour n'est pas une condamnation : c'est un appel. Trois attitudes transforment cette privation en chemin de grâce.
La communion spirituelle
Quand on ne peut recevoir l'Eucharistie sacramentellement, on peut toujours s'unir au Christ par le désir : c'est la communion spirituelle, reconnue par toute la tradition (c'est la deuxième des trois manières de recevoir selon Trente). Elle consiste à dire à Jésus son désir de le recevoir et à l'accueillir par la foi et l'amour, en attendant de pouvoir communier sacramentellement après la confession. Le concile de Trente lui-même reconnaît cette manière de recevoir « spirituellement », par le désir et la foi qui opère par la charité[18]. Elle ne remplace pas la communion sacramentelle, mais elle entretient la faim de Dieu et prépare le retour.
Recourir à la confession sans tarder
La conséquence pratique d'une communion empêchée est claire : aller se confesser au plus vite. Le péché mortel demande « une nouvelle initiative de la miséricorde de Dieu », qui passe ordinairement par le sacrement de pénitence. Loin d'être une humiliation, la confession est la porte de retour offerte gratuitement. Pour la démarche concrète, voir Comment faire une bonne confession ?.
Sortir du scrupule et de la présomption
Il faut enfin éviter les deux excès opposés. La présomption s'avance sans examen, par routine ou respect humain, et communie ce qu'elle ne discerne pas — c'est précisément ce que saint Paul condamne. À sa source, parfois, l'indifférence. La mystique polonaise Alice Lenczewska (1934-2012) rapporte dans son journal spirituel des paroles du Christ mettant en garde contre la communion reçue par routine, avec indifférence, comme une profanation de son amour[19].
Le scrupule, à l'inverse, n'ose plus jamais s'approcher, voit des péchés mortels partout et se prive du remède dont il a le plus besoin. La tradition spirituelle invite ici à la confiance. Saint Pierre-Julien Eymard, apôtre de l'Eucharistie, écrivait (lettre à Stéphanie Gourd, 26 janvier 1851) :
« Continuez vos communions parce que vous êtes faible [...] Il vaut mieux aller à la sainte communion avec vos misères que de vous en éloigner par crainte ou humilité ; l'amour a plus d'abandon que de respect, plus de confiance que de crainte. » — Saint Pierre-Julien Eymard, Conseils de vie spirituelle[20]
La règle d'or tient en deux temps : discerner avec vérité, communier avec confiance. Quand l'âme est en état de grâce — fût-elle pauvre et pécheresse en mille petites choses —, qu'elle s'avance hardiment, car c'est pour elle que le Christ s'est fait pain. Quand elle se sait séparée de Dieu par une faute grave, qu'elle passe d'abord par le pardon : alors la table sainte redeviendra, comme le veut le Seigneur, la vie de son âme.
Pour aller plus loin
- Quelle est la différence entre péché mortel et péché véniel ? — la distinction qui commande toute la question.
- Comment faire une bonne confession ? — la porte de retour quand on ne peut communier.
- Un catholique divorcé-remarié peut-il communier ? — le cas particulier du for externe.
- Pourquoi l'Eucharistie n'est-elle pas seulement un symbole ? — la présence réelle qui fonde l'exigence.
- Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ? — la vie divine que le péché mortel fait perdre.
- Comment savoir si Dieu me pardonne ? — l'assurance du pardon reçu.
- Pourquoi la messe est-elle obligatoire le dimanche ? — le contexte de la communion dominicale.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique (éd. définitive 1997), § 1415. Texte de référence du Compendium § 291.
1Première lettre aux Corinthiens 11, 27-29, dans la formulation du Catéchisme de l'Église catholique, § 1385 (texte contrôlé sur vatican.va) : c'est cette traduction — « condamnation » — qui est reprise dans tout l'article, Infobox comprise. Le grec krima (v. 29) y est rendu par « condamnation » ; d'autres traductions françaises rendent le même mot par « jugement » (ainsi la LSG). Au v. 27, l'adjectif grec enochos (« passible de », « responsable devant ») est le même qu'en Mt 5, 21 pour l'homicide. Lettre généralement datée des années 50 ; Paul écrit depuis Éphèse (cf. 1 Co 16, 8).
2Catéchisme de l'Église catholique, § 1385, citant 1 Co 11, 27-29.
3Catéchisme de l'Église catholique, § 1457, renvoyant au concile de Trente (DS 1647 ; 1661) et au Code de droit canonique, can. 916.
4Concile de Trente, session XIII (11 octobre 1551), Décret sur le très saint sacrement de l'Eucharistie, ch. 7 (Denzinger-Schönmetzer 1647). Sur la nécessité de l'examen et de la confession sacramentelle préalable pour qui a conscience d'un péché mortel.
5Concile de Trente, session XIII, ch. 7 (DS 1647), suite : la règle vaut « toujours », « par tous les chrétiens, même par les prêtres qui sont tenus par office de célébrer, du moment qu'ils peuvent avoir recours à un confesseur » ; en cas de nécessité urgente, le prêtre qui a dû célébrer sans confession préalable « se confesse le plus tôt possible ».
6Concile de Trente, session XIII, canon 11 (DS 1661). Condamnation, sous peine d'anathème, de la thèse selon laquelle « la foi seule est une préparation suffisante » ; obligation de la confession sacramentelle préalable pour qui a conscience d'un péché mortel, « s'il se trouve un confesseur ».
7Code de droit canonique (1983), canon 916. Norme du for interne : règle (confession préalable), exception (motif grave + impossibilité de se confesser), condition de l'exception (acte de contrition parfaite incluant la résolution de se confesser au plus tôt).
8Catéchisme de l'Église catholique, § 2120, sur le sacrilège, renvoyant au Code de droit canonique, can. 1367 et 1376.
9Concile de Trente, session XIII, ch. 8 (DS 1648), sur les trois manières de recevoir l'Eucharistie : sacramentellement seulement (les pécheurs), spirituellement seulement (par le désir et la foi opérant par la charité, cf. Ga 5, 6), ou les deux à la fois (« après avoir revêtu la robe nuptiale », cf. Mt 22, 11-14).
10 18Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 80, a. 4 (« le pécheur pèche-t-il en recevant sacramentellement le corps du Christ ? »). Le sed contra reprend la Glose sur 1 Co 11, 29 (deux manières de manger : sacramentelle et spirituelle) ; le corps de l'article enseigne que le pécheur reçoit le sacrement sans son fruit et pèche mortellement par sacrilège. Texte latin (éd. léonine, via Corpus Thomisticum, corpusthomisticum.org/sth4080) : « quicumque cum peccato mortali hoc sacramentum sumit, falsitatem in hoc sacramento committit. Et ideo incurrit sacrilegium, tanquam sacramenti violator. Et propter hoc mortaliter peccat. » Paraphrase du corps établie d'après ce texte latin ; trad. française de référence : Somme théologique, éd. coord. A. Raulin, trad. A.-M. Roguet, Paris, Cerf, 1984-1986 (page non recollationnée à l'exemplaire).
11Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'Évangile de saint Matthieu, homélie 82 (al. 83), § 6 (PG 58, 743). L'avertissement « que nul Judas n'approche » s'inscrit dans son exhortation à recevoir l'Eucharistie « le cœur brûlant ». Traduction française de travail, aucune édition française collationnée à l'exemplaire ; fond contrôlé sur le texte grec de la PG via la traduction anglaise NPNF (P. Schaff, Homily 82 on Matthew, newadvent.org/fathers/200182.htm : « Let then no one approach it with indifference […] but all with burning hearts […] Let no Judas receive, lest he suffer the fate of Judas »).
12Avis pastoral de théologie morale (opinion prudente, non définie par le magistère) : le doute sérieux n'équivaut pas à la conscience certaine du péché grave qu'exige le Code de droit canonique, can. 916, pour s'abstenir absolument. En cas de doute persistant ou d'angoisse scrupuleuse, s'en remettre au jugement d'un confesseur, seul juge du cas particulier.
13Code de droit canonique (1983), canon 916, op. cit. ; cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 1457.
14Catéchisme de l'Église catholique, § 1452 : la contrition « parfaite » (contrition de charité), née de l'amour de Dieu aimé par-dessus tout, remet les fautes vénielles et obtient le pardon des péchés mortels « si elle comporte la ferme résolution de recourir dès que possible à la confession sacramentelle ».
15Catéchisme de l'Église catholique, § 1416 : la sainte Communion accroît l'union au Christ, remet les péchés véniels et préserve des péchés graves.
16Code de droit canonique (1983), canon 915. Norme du for externe : les ministres ne doivent pas admettre à la communion ceux qui « persistent avec obstination dans un péché grave et manifeste ». Cf. la déclaration du Conseil pontifical pour les textes législatifs (24 juin 2000) sur l'interprétation du can. 915.
17Témoignage spirituel (non source doctrinale) : la mystique polonaise Alicja (Alice) Lenczewska (1934-2012), journal spirituel 1989-2010 (Exhortations ; trad. française Reviens au sanctuaire de ton âme. Conversations avec Jésus, Éditions des Béatitudes, 2018). La date exacte de la dictée et la page de l'édition française n'ont pas pu être collationnées à l'exemplaire : le passage est donc donné ci-dessus en paraphrase, non en citation littérale. Imprimatur de Mgr Henryk Wejman (Szczecin, Pologne) le 20 juillet 2015, après examen par une commission théologique constituée par l'archevêque Andrzej Dzięga : autorisation de publier, non jugement sur le caractère surnaturel.
19Saint Pierre-Julien Eymard (1811-1868), fondateur des Pères du Saint-Sacrement, lettre à Stéphanie Gourd, 26 janvier 1851 (CO 240 ; II, 276), reprise dans les Conseils de vie spirituelle. Édition vérifiée : Counsels for Spiritual Life, Congrégation du Saint-Sacrement, 2014 (extraits des Œuvres complètes, Centro Eucharistico, Ponteranica / Nouvelle Cité, Bruyères-le-Châtel, 2008, 17 vol., correspondance t. II-IV) — le passage français de l'article y correspond mot à mot : « Continue to go to Communion because you are weak [...] Love expresses itself more through surrender than through respect, more through trust than through fear. » Destinataire et date confirmés par l'édition critique Life and Letters, vol. 1 : The Early Years (CO 240, « To Miss Stephanie Gourd », 26 janvier 1851) ; pagination de l'édition française non recollationnée à l'exemplaire. Sur la confiance qui doit l'emporter sur la crainte dans l'accès à la communion (hors cas de péché mortel).
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