En août 2019, une enquête du Pew Research Center provoque un choc dans le monde catholique américain : 69 % des catholiques interrogés déclarent croire que le pain et le vin de la messe sont « des symboles » du corps et du sang du Christ, et non le corps et le sang eux-mêmes. Parmi ceux qui vont à la messe chaque semaine, un tiers pense encore de même[1]. Autrement dit : la doctrine la plus centrale de la foi catholique — celle que le concile Vatican II appelle « la source et le sommet de toute la vie chrétienne »[2] — est devenue floue jusque chez les pratiquants.
La question de cet article n'est donc pas une querelle d'école. Elle touche ce qu'un catholique adore chaque dimanche. Si l'hostie n'est qu'un symbole, s'agenouiller devant elle, l'exposer dans un ostensoir, allumer une lampe rouge devant le tabernacle, tout cela devient au mieux une pieuse exagération, au pire de l'idolâtrie. La romancière catholique Flannery O'Connor l'a dit sans détour. Un soir, à table avec l'écrivain Mary McCarthy — qui venait de réduire l'Eucharistie à un symbole, « plutôt réussi » — et son mari, elle lâche, d'une voix tremblante, la seule réplique qu'elle trouve :
« Eh bien, si c'est un symbole, au diable ! »
Elle racontera la scène quelques années plus tard, dans une lettre restée célèbre : « Ce fut là toute la défense dont je fus capable […]. C'est le centre de l'existence pour moi ; tout le reste de la vie est jetable. » — Flannery O'Connor, lettre du 16 décembre 1955[3]
Cet article ne traite pas du comment de la présence — la métaphysique de la transsubstantiation — ni de la dimension de sacrifice de la messe, qui ont leurs propres pages. Il répond à une seule question, la plus fréquente : pourquoi l'Église refuse-t-elle de dire que l'Eucharistie est "seulement" un symbole ? Pour l'exposé doctrinal complet, voir aussi La Présence réelle eucharistique.
« Symbole » ou « présence réelle » : de quoi parle-t-on exactement ?
Avant de répondre, il faut désamorcer un malentendu. Le débat n'oppose pas « symbole » d'un côté et « réalité » de l'autre, comme si les catholiques niaient toute valeur symbolique au pain et au vin. Le pain signifie la nourriture, le vin signifie la joie et le sang ; l'Eucharistie est bien un signe. La vraie question est ailleurs.
Ce que soutient la thèse « seulement un symbole »
La position adverse — historiquement celle du réformateur suisse Ulrich Zwingli (1484-1531) — se résume ainsi : à la Cène, le pain reste du pain. Il ne devient pas le corps du Christ ; il le rappelle. La « Sainte Cène » est un mémorial, un repas de commémoration où la communauté se souvient de la mort de Jésus et proclame sa foi. Le « est » de « ceci est mon corps » doit se lire « ceci signifie mon corps », exactement comme lorsque Jésus dit « je suis la porte » (Jn 10, 9) sans être une porte de bois. Le verset-clé invoqué est Jean 6, 63 : « C'est l'esprit qui fait vivre, la chair n'est capable de rien. »[4]
Ce que confesse la foi catholique
L'Église ne dit pas seulement que le Christ est présent « plus intensément » dans un symbole. Elle affirme un changement de réalité. Le Catéchisme reprend mot pour mot le concile de Trente :
« Dans le très saint sacrement de l'Eucharistie sont "contenus vraiment, réellement et substantiellement le corps et le sang, conjointement avec l'âme et la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ, et, par conséquent, le Christ tout entier". » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1374, citant le concile de Trente[5]
Trois adverbes portent tout le poids : vraiment (ce n'est pas une image), réellement (ce n'est pas une simple pensée subjective du croyant), substantiellement (ce n'est pas seulement l'énergie ou la vertu du Christ, mais sa substance même). Après la consécration, dit l'Église, ce qui est sur l'autel n'est plus du pain : c'est le Christ, sous les apparences du pain[6].
Le vrai lieu du désaccord
Le désaccord n'est donc pas symbole contre non-symbole, mais « symbole seulement » contre « symbole qui contient et donne ce qu'il signifie ». C'est la définition même du sacrement catholique : un signe qui « réalise ce qu'il signifie »[7]. La question de cet article revient exactement à demander : quand Jésus a pris le pain, a-t-il institué un aide-mémoire, ou s'est-il donné lui-même ?
Quatre grandes réponses ont été données dans l'histoire chrétienne. Les distinguer clarifie tout le débat.
| Position | Auteur / courant | Le pain après la consécration | Le « est » de la Cène |
|---|---|---|---|
| Mémorialisme | Zwingli (1529) | reste du pain | = « signifie » (mémorial sans présence substantielle) |
| Présence spirituelle | Calvin (Institution, IV, xvii) | reste du pain ; le croyant communie vraiment à la chair et au sang par l'Esprit | communion réelle et substantielle, sans présence locale dans les éléments |
| Union sacramentelle | Luther (De la captivité de Babylone, 1520) | pain et corps du Christ réellement ensemble | « est » réaliste, sans transsubstantiation |
| Transsubstantiation | Église catholique — les Églises d'Orient professent le même changement réel (métabole) sans dogmatiser le terme latin | n'est plus du pain : c'est le corps du Christ | « est » pleinement réaliste |
Seul le mémorialisme nie la présence substantielle : pour Zwingli, la Cène est un mémorial qui nourrit la foi — mémoire de la mort du Christ et réception spirituelle par la foi (Exposition de la foi chrétienne, 1531) — sans que le corps du Christ y soit substantiellement présent. Ce n'est donc pas, à ses yeux, un rite vide de tout effet spirituel ; c'est la présence substantielle qu'il récuse. Les trois autres positions, malgré leurs différences profondes, refusent toutes de dire « ce n'est qu'un symbole » — y compris Luther, qui rompit avec Zwingli précisément sur ce point (voir plus bas le colloque de Marbourg). Autrement dit, la lecture purement symboliste est tardive et longtemps restée marginale dans l'histoire chrétienne.
Deux mots du tableau demandent une glose. Chez Calvin, la « vertu » (virtus) du Christ désigne son efficacité, sa puissance agissante communiquée au croyant par le Saint-Esprit — non une simple influence morale. Et ce que le tableau nomme union sacramentelle, terme des confessions luthériennes, est souvent appelé « consubstantiation » dans les manuels : un mot que les luthériens récusent généralement, car il suggère un système philosophique étranger à Luther.
Que dit Jésus lui-même ? Le discours du Pain de vie (Jean 6)
Le texte le plus décisif n'est pas d'abord le récit de la Cène : c'est le long discours prononcé par Jésus à Capharnaüm, environ un an avant sa Passion, rapporté au chapitre 6 de l'évangile de Jean. C'est là que Jésus affronte de face l'objection « ce n'est qu'une image » — et refuse d'y céder.
« Ma chair est la vraie nourriture »
Après avoir multiplié les pains, Jésus se présente comme le « pain de vie ». Le discours pourrait rester métaphorique — jusqu'au moment où Jésus durcit délibérément son langage :
« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour la vie du monde. […] En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. » — Évangile selon saint Jean 6, 51.55-56[8]
Un détail du texte grec pèse lourd. À partir du verset 54, Jean cesse d'employer le verbe ordinaire « manger » (phagein) et passe au verbe trōgein — « mâcher », « croquer », un mot concret et charnel. Ce durcissement délibéré du vocabulaire cadre mal avec l'idée que Jésus voudrait simplement dire « croyez en moi »[9]. Il ne tranche pas à lui seul le débat : trōgein a aussi le sens général de « manger », et le lexique grec en relève au moins un emploi figuré. Le choix du verbe nourrit donc la lecture réaliste sans démontrer à lui seul l'impossibilité de toute figure.
« Cette parole est dure » : Jésus laisse partir les disciples
L'indice le plus fort en faveur du sens réel, aux yeux de la tradition catholique, c'est la réaction de l'auditoire, et la réaction de Jésus à leur scandale. Les disciples comprennent qu'il parle de manger réellement sa chair, et cela les révulse.
« Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, déclarèrent : "Cette parole est rude ! Qui peut l'entendre ?" […] À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s'en retournèrent et cessèrent de l'accompagner. » — Évangile selon saint Jean 6, 60.66[10]
Voici le point qui fait difficulté pour la lecture symboliste : Jésus les laisse partir. Souvent, dans les évangiles, quand un auditeur comprend Jésus trop littéralement — Nicodème croyant qu'il faut « rentrer dans le sein de sa mère » (Jn 3, 4), la Samaritaine croyant à une eau ordinaire (Jn 4, 15) —, Jésus relève le propos vers son vrai sens. Ici, au contraire, alors que beaucoup de disciples s'en vont scandalisés par le réalisme de ses paroles, il ne dit pas : « Attendez, vous avez mal compris, je parlais par image. » Il se tourne vers les Douze et leur demande s'ils veulent partir aussi (Jn 6, 67). Qu'un maître voie s'éloigner beaucoup de ses disciples sur un simple malentendu de vocabulaire sans le dissiper — la tradition catholique y lit le signe que le sens réaliste est bien celui qu'il voulait[11].
« La chair n'est capable de rien » : l'objection retournée
Reste le verset que les symbolistes citent toujours : « C'est l'esprit qui fait vivre, la chair n'est capable de rien » (Jn 6, 63). Zwingli en faisait la clé de voûte de sa lecture : Jésus lui-même annulerait tout ce qu'il vient de dire sur sa chair à manger. Mais la lecture ne tient pas.
D'abord, si « la chair n'est capable de rien » signifiait que la chair du Christ est inutile, le christianisme s'effondrerait tout entier : l'Incarnation, la Croix, la Résurrection dans la chair seraient vaines. Or Jean écrit précisément que « le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14). Jésus ne peut pas déclarer sa propre chair inutile cinq chapitres plus loin[12].
Ensuite, dans le vocabulaire johannique et paulinien, « la chair » (opposée à « l'esprit ») ne désigne pas la matière ou le corps, mais l'homme livré à ses seules forces naturelles, incapable de saisir les réalités divines. « Juger selon la chair », c'est juger de façon purement humaine (Jn 8, 15). Le sens est donc : comprises avec les seules ressources de la chair, mes paroles vous scandalisent ; c'est l'Esprit qui vous les fera recevoir. Loin de nier le réalisme, le verset explique pourquoi ce réalisme exige la foi[13].
Les paroles de l'institution : « Ceci EST mon corps »
Le soir du Jeudi saint, ce que Jésus avait annoncé à Capharnaüm, il l'accomplit. Les quatre récits de l'institution — Matthieu, Marc, Luc et saint Paul — emploient tous la même formule, d'un réalisme brutal :
« Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : "Prenez, mangez : ceci est mon corps." Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : "Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés." » — Évangile selon saint Matthieu 26, 26-28[14]
« Est » et non « représente »
Jésus dispose de tout un vocabulaire pour dire le symbole s'il le veut. En araméen comme en grec, il pouvait dire « ceci vous rappellera mon corps », « faites ceci en signe de moi ». Il ne le dit pas. Il dit « est » (estin), et il ajoute « livré pour vous », « versé pour la multitude » : non le langage d'un simple souvenir, mais celui d'un mémorial sacrificiel — car il commande aussi « faites cela en mémoire de moi » (Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 24-25). Que le sang soit dit « versé » au moment même de la Cène, avant la Croix, montre que le sacrifice y est déjà rendu présent sacramentellement[15].
L'objection classique — « Jésus dit aussi "je suis la porte", "je suis la vigne" : ce sont des métaphores » — se heurte au contexte. Quand Jésus dit « je suis la vigne », il reste lui-même, visiblement, et la vigne est manifestement une image de lui. Mais quand il tend un morceau de pain en disant « ceci est mon corps », il identifie à son corps « livré » un objet distinct de lui, au terme d'un discours où il a maintenu son propos réaliste jusqu'à laisser partir des disciples. Désigner un objet distinct n'interdit certes pas, en grammaire, toute métaphore ou métonymie — saint Paul écrit bien que « cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang » (1 Co 11, 25) —, mais le contexte global de la Cène et la lecture constante de l'Église, massive dès les premiers siècles, orientent vers le sens réaliste (voir plus bas).
Le colloque de Marbourg (1529) : quand les Réformateurs se divisent
Ce réalisme est si prégnant dans le texte que Martin Luther lui-même refusa de le lâcher. En octobre 1529, à Marbourg, Luther et Zwingli tentent de sceller l'unité protestante. Les quinze articles signés constatent l'accord des deux partis sur l'essentiel de la foi — et, sur la Cène même, sur plusieurs points : célébration sous les deux espèces, refus de faire de la messe une œuvre méritoire, institution divine du sacrement, nécessité de la communion spirituelle. Le désaccord, consigné dans l'article 15, porte sur la seule présence corporelle du vrai corps et du vrai sang du Christ dans le pain et le vin, les deux partis s'y promettant mutuellement la charité chrétienne malgré ce différend. Selon le rapport d'Andreas Osiander, présent au colloque, Luther aurait écrit à la craie sur la table, devant lui, les mots « Hoc est corpus meum » (« Ceci est mon corps »), refusant d'y lire « signifie » ; Zwingli soutenait que « est » voulait dire « signifie » et brandissait Jean 6, 63[16]. L'échec porte donc sur ce point précis — non sur toute entente : les quatorze premiers articles, eux, furent signés des deux côtés.
L'épisode est éclairant pour notre question : le principal adversaire de Rome au XVIe siècle tenait le « est » pour trop clair afin d'être réduit à un symbole. La lecture purement symboliste n'a même pas fait l'unanimité chez les Réformateurs.
Saint Paul : on ne profane pas un symbole
Le plus ancien témoignage écrit sur l'Eucharistie n'est pas un évangile : c'est la Première lettre aux Corinthiens, dictée par saint Paul vers l'an 54, une vingtaine d'années après la Cène. Or Paul y parle de l'Eucharistie en termes que nul ne pourrait appliquer à un simple symbole.
1 Corinthiens 10 : une communion au corps
« La coupe de bénédiction que nous bénissons, n'est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas communion au corps du Christ ? » — Première lettre aux Corinthiens 10, 16[17]
Paul enchaîne aussitôt en opposant la table du Seigneur à la table des idoles : on ne peut pas « boire à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons » (1 Co 10, 21). La lecture catholique y voit la logique de la communion sacrificielle : de même que les repas pris sur les victimes unissaient réellement les convives à l'autel servi (1 Co 10, 18-20), la coupe et le pain eucharistiques unissent réellement au corps et au sang du Christ — non comme un simple rappel, mais comme une participation (koinônia).
1 Corinthiens 11, 27-29 : le sacrilège n'a de sens que pour une présence réelle
L'argument le plus fort de Paul est ailleurs. Il avertit les Corinthiens qui communient sans discernement :
« Et celui qui aura mangé le pain ou bu la coupe du Seigneur d'une manière indigne devra répondre du corps et du sang du Seigneur. […] Celui qui mange et qui boit mange et boit son propre jugement s'il ne discerne pas le corps du Seigneur. » — Première lettre aux Corinthiens 11, 27.29[18]
Cette phrase est, pour la lecture catholique, l'un des appuis les plus directs de la présence réelle. Paul ne dit pas « coupable envers un symbole du Seigneur », mais « coupable envers le corps et le sang du Seigneur » — et il lie cette faute à des châtiments bien réels, la maladie et la mort (1 Co 11, 30). Certes, atteindre un signe sacré peut viser, à travers lui, celui qu'il représente ; mais la gravité que Paul attache à l'irrévérence eucharistique ne s'explique pleinement, pour les catholiques, que si le corps et le sang du Seigneur sont vraiment reçus là. Le mémorialisme, qui n'y voit qu'un pain ordinaire accompagné d'un souvenir, laisse ce passage sans véritable portée[19].
Quinze siècles de foi réaliste : le témoignage des Pères
La lecture réaliste n'est pas une invention médiévale de Rome. Elle est attestée dès la génération qui suit les Apôtres, sans interruption, chez des auteurs de tout l'Empire — grecs, latins, syriaques —, et sans qu'on connaisse de Père enseignant le simple symbole. C'est l'un des consensus patristiques les plus massifs qui soient — ce qui n'exclut ni les débats médiévaux sur le mode de cette présence, ni une contestation frontale au XIe siècle (voir ci-dessous).
Saint Ignace d'Antioche (vers 107)
Évêque d'Antioche, que la tradition fait disciple de l'apôtre Jean, conduit à Rome pour y être livré aux bêtes, Ignace écrit en chemin. Il reproche aux hérétiques docètes de fuir l'Eucharistie précisément parce qu'ils nient la réalité de la chair du Christ :
« Ils s'abstiennent de l'eucharistie et de la prière, parce qu'ils ne confessent pas que l'eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ, cette chair qui a souffert pour nos péchés et que le Père, dans sa bonté, a ressuscitée. » — Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Smyrniotes, 7, 1, vers 107[20]
Saint Justin Martyr (vers 155)
Dans sa Première Apologie, adressée à l'empereur païen pour expliquer ce que font vraiment les chrétiens, Justin décrit la messe et précise, dès le milieu du IIe siècle :
« Cette nourriture, nous l'appelons "eucharistie" […]. Car nous ne les recevons pas comme un pain ordinaire ni une boisson ordinaire ; mais de même que par la parole de Dieu, Jésus-Christ notre Sauveur s'est fait chair et a eu chair et sang pour notre salut, de même la nourriture eucharistiée par la prière de sa parole […] est la chair et le sang de ce Jésus qui s'est fait chair. » — Saint Justin Martyr, Première Apologie, 66, vers 155[21]
Saint Irénée de Lyon (vers 180)
Irénée argumente contre les gnostiques : si la chair humaine ne pouvait pas être sauvée, l'Eucharistie serait absurde. Son raisonnement suppose évidemment que le pain devient réellement le corps du Christ :
« Le pain, qui vient de la terre, ayant reçu l'invocation de Dieu, n'est plus un pain ordinaire, mais une eucharistie, faite de deux réalités, l'une terrestre et l'autre céleste. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, IV, 18, 5, vers 180[22]
Saint Cyrille de Jérusalem (vers 350)
Dans ses Catéchèses mystagogiques, adressées aux nouveaux baptisés, Cyrille les met en garde contre le jugement des sens — argument que reprendra saint Thomas d'Aquin :
« Ne considère donc pas le pain et le vin comme de simples éléments : ils sont, selon la déclaration du Maître, le corps et le sang du Christ. Même si les sens te le suggèrent, que la foi te rassure. Ne juge pas de la chose d'après le goût, mais, par la foi, sois pleinement assuré, sans hésitation, que tu as été jugé digne du corps et du sang du Christ. » — Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, IV, 6, vers 350[23]
Saint Jean Chrysostome (vers 390)
Le grand prédicateur d'Antioche puis de Constantinople, surnommé « Bouche d'or », prêche un réalisme eucharistique enflammé :
« Ce n'est pas l'homme qui fait que les offrandes deviennent le corps et le sang du Christ, mais le Christ lui-même qui fut crucifié pour nous. Le prêtre se tient là, accomplissant le geste, mais c'est la puissance et la grâce de Dieu qui agissent. "Ceci est mon corps", dit-il. Cette parole transforme les offrandes. » — Saint Jean Chrysostome, Homélie sur la trahison de Judas, 1, 6, vers 390[24]
Le cas de saint Augustin : le prétendu « symboliste »
Les défenseurs du mémorialisme citent volontiers saint Augustin (354-430), qui insiste sur la dimension « signe » du sacrement et lance des formules comme « croyez, et vous avez mangé » (Traité sur l'évangile de Jean, XXV, 12). En faire un symboliste avant l'heure est pourtant un contresens. Augustin distingue le signum (le signe sensible) et la res (la réalité contenue) — mais pour lui le signe contient et donne ce qu'il signifie ; il ne s'y substitue pas. Le même Augustin écrit, en commentant le psaume 33, cette phrase que nul symboliste ne pourrait prononcer :
« "Il était porté dans ses propres mains" […] : comment cela peut-il se faire pour un homme ? […] Le Christ, lui, était porté dans ses propres mains quand, présentant son propre corps, il dit : "Ceci est mon corps" — car il portait ce corps dans ses mains. » — Saint Augustin, Commentaire du psaume 33, sermon I, 10, vers 400[25] (citation abrégée ; traduction Ignispedia)
Augustin exhorte aussi ses fidèles : « Personne ne mange cette chair sans d'abord l'adorer […] ; nous pécherions en ne l'adorant pas. »[26] On n'adore pas un symbole. Le réalisme d'Augustin est spirituel et exigeant, mais réel : sa théologie du signe est celle du sacrement catholique, pas celle de Zwingli.
Le fait historique massif est donc celui-ci : pendant près de mille ans, la foi réaliste domine sans partage connu — en Occident, à Byzance comme en Orient syriaque, copte ou arménien —, et les Églises d'Orient professent aujourd'hui encore que le pain et le vin deviennent réellement le corps et le sang du Christ[27]. Cette continuité n'exclut ni les débats médiévaux sur le mode de la présence, ni la contestation frontale de Béranger au XIe siècle (voir ci-dessous), ni celle d'une frange de la Réforme au XVIe : mais c'est bien la contestation qui est tardive, non la doctrine.
La première grande contestation : Béranger de Tours (XIe siècle)
Le XIe siècle voit surgir la première contestation frontale interne. Béranger de Tours (v. 999-1088), écolâtre — maître de l'école cathédrale — de Tours, soutient que le pain et le vin ne sont qu'un « signe » (figura) du corps du Christ, présent seulement de façon spirituelle. Sa thèse fait scandale précisément parce qu'elle est perçue comme une nouveauté contraire à la foi reçue. Condamné par plusieurs conciles, Béranger finit par se rétracter. À ne pas confondre avec les débats carolingiens du IXe siècle : l'échange entre Paschase Radbert et Ratramne de Corbie portait sur la manière de comprendre cette présence, dans un cadre qui demeurait réaliste — une question d'école, d'un autre ordre que la crise bérengarienne. En 1079, devant un synode romain, il signe une profession de foi restée célèbre :
« Je crois de cœur et confesse de bouche que le pain et le vin placés sur l'autel sont, par le mystère de la prière sacrée et les paroles de notre Rédempteur, substantiellement changés en la chair vraie, propre et vivifiante et au sang de notre Seigneur Jésus-Christ. » — Profession de foi de Béranger de Tours, synode de Rome, 1079[28]
Cet épisode est doublement instructif. D'une part, il confirme que la foi réaliste était bien la norme : c'est Béranger qui innove, et c'est lui qui doit se rétracter. D'autre part, la crise pousse l'Église à préciser son vocabulaire. Le mot transsubstantiation apparaît dans les décennies suivantes et est repris par le concile du Latran IV en 1215[29]. Il ne crée pas une doctrine nouvelle ; il donne un nom technique à la foi qu'Ignace, Justin et Cyrille professaient déjà.
Le concile de Trente : la réponse dogmatique (1551)
Quand la Réforme conteste frontalement la Présence réelle, l'Église répond par une définition solennelle. Le concile de Trente, en sa session XIII (11 octobre 1551), publie le Décret sur le très saint sacrement de l'Eucharistie. C'est le texte qui condamne explicitement, et pour la première fois avec cette précision, la thèse du « seulement un symbole ».
Canon 1 : « pas seulement dans un signe ou une figure »
Le premier canon vise mot pour mot le mémorialisme :
« Si quelqu'un nie que dans le sacrement de la très sainte Eucharistie sont contenus vraiment, réellement et substantiellement le corps et le sang, avec l'âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, et donc le Christ tout entier, mais dit qu'il y est seulement comme dans un signe, une figure ou par sa vertu : qu'il soit anathème. » — Concile de Trente, session XIII, canon 1, 1551[30]
Le texte exact du canon dit : « sed dixerit tantummodo esse in eo ut in signo vel figura aut virtute » — « mais dit qu'il n'y est que comme dans un signe, une figure ou par sa vertu » : c'est ce « seulement » (tantummodo) que le concile condamne. Autrement dit, et pour résumer le sens : pas seulement dans un signe ou une figure. Le catholicisme ne nie pas que l'Eucharistie soit un signe ; il nie qu'elle ne soit « que » cela. (Anathème : exclusion solennelle de la communion de l'Église, prononcée ici contre la doctrine condamnée.)
Transsubstantiation : le mot qui dit le réel
Le chapitre 4 du même décret explique le changement à l'aide de la notion de substance :
« Par la consécration du pain et du vin s'opère un changement de toute la substance du pain en la substance du corps du Christ notre Seigneur, et de toute la substance du vin en la substance de son sang. Ce changement, l'Église catholique l'a très justement et très proprement appelé transsubstantiation. » — Concile de Trente, session XIII, ch. 4, 1551[31]
Ce que les sens continuent de percevoir — la couleur, le goût, la forme du pain — l'Église les appelle les « espèces » ou « apparences ». Elles demeurent réellement, mais ce qu'elles recouvrent a changé. Le comment de ce changement est traité dans l'article Qu'est-ce que la transsubstantiation ?.
« Mais ce n'est pas raisonnable » : répondre aux objections
La foi en la Présence réelle soulève des objections récurrentes. Aucune n'est neuve ; toutes ont reçu une réponse dès les Pères ou saint Thomas d'Aquin.
« Jésus parlait par métaphore, comme "je suis la porte" »
Réponse déjà donnée plus haut : le contexte diffère. Dans une métaphore, le sujet reste manifestement lui-même (Jésus qui dit « je suis la vigne » reste Jésus, visiblement). Dans l'institution, Jésus identifie à son corps « livré » un objet distinct de lui — le pain —, au terme d'un discours où il a maintenu son propos réaliste jusqu'à laisser partir des disciples (Jn 6, 60-67). La lecture métaphorique reste grammaticalement possible, mais elle doit compter avec la scène de Capharnaüm : c'est elle, avec la lecture constante de l'Église, qui fait pencher la balance vers le sens réaliste.
« La chair n'est capable de rien, seul l'esprit compte » (Jn 6, 63)
Déjà traité : « la chair » désigne ici l'homme livré à ses seules forces, non la chair du Christ, qui vient d'être déclarée « vraie nourriture ». Selon la lecture catholique, ce verset ne nie donc pas le réalisme : il enseigne qu'on ne l'accueille que dans l'Esprit et la foi — la présence réelle ne s'appréhende que par la foi, comme le rappelle le Catéchisme[32].
« Les sens ne perçoivent que du pain »
C'est vrai — et c'est précisément le cœur du mystère, non une objection contre lui. Cyrille de Jérusalem prévenait déjà : « Ne juge pas d'après le goût, mais par la foi. » L'hymne Adoro te devote, attribuée à saint Thomas d'Aquin, le chante ainsi :
« La vue, le toucher, le goût se trompent sur toi, mais l'ouïe seule permet de croire en sécurité. Je crois tout ce qu'a dit le Fils de Dieu : rien n'est plus vrai que cette parole de Vérité. » — Saint Thomas d'Aquin, hymne Adoro te devote, vers 1264[33]
La foi ne contredit pas les sens : elle les dépasse là où ils ne peuvent atteindre. Les sens perçoivent correctement les apparences ; ils ne peuvent atteindre la substance, qui relève de l'intelligence et, ici, de la révélation.
« C'est du cannibalisme »
L'objection suppose qu'on mange le Christ comme on mangerait n'importe quelle chair — découpée, diminuée, consommée. Or le Christ est présent « à la manière de la substance », non à la façon d'un corps localisé qu'on entamerait : il est présent tout entier sous chaque espèce et sous chaque fragment, sans être divisé, dans son corps glorieux et ressuscité qui ne peut plus souffrir ni mourir[34]. On ne « digère » pas le Christ ; c'est lui qui nous assimile à lui. Saint Augustin lui fait dire : « Tu ne me changeras pas en toi comme la nourriture de ta chair, c'est toi qui seras changé en moi. »[35]
« L'idée est tardive, inventée au Moyen Âge »
C'est le contraire qui est vrai. Le mot transsubstantiation est médiéval, mais la chose — la présence réelle du corps et du sang — est attestée dès Ignace d'Antioche (v. 107), avant même que le canon du Nouveau Testament ne soit fixé. Ce sont les contestations (Béranger, puis la Réforme) qui sont tardives, non la doctrine. Une croyance attestée dès le IIe siècle chez des Pères de tout l'Empire, dans les liturgies anciennes, n'a pas pu être « inventée » au XIIIe.
Ce que change la Présence réelle
Cette question n'est pas spéculative : elle décide de toute une vie chrétienne. Si le Christ est réellement présent, alors une série de pratiques catholiques deviennent non seulement légitimes mais évidentes.
Adorer, garder, visiter
Parce que le Christ demeure présent tant que subsistent les espèces, l'Église conserve les hosties consacrées dans le tabernacle, y allume une lampe, s'agenouille devant elles, les expose à l'adoration, les porte en procession à la Fête-Dieu. Toutes ces pratiques seraient absurdes, voire idolâtres, devant un simple symbole ; elles sont l'exacte conséquence de la foi réaliste. C'est aussi pourquoi l'Église demande de ne pas communier en état de péché grave sans s'être confessé : on ne reçoit pas le Seigneur lui-même n'importe comment (voir Peut-on communier en état de péché mortel ?).
Les miracles eucharistiques
L'histoire de l'Église conserve des dossiers de ce type, distincts et inégalement documentés : Lanciano, dont la tradition fait remonter le fait au VIIIe siècle, et Buenos Aires — notamment l'hostie de 1996 conservée en l'église Santa María (les dossiers distinguent les faits de 1992, 1994 et 1996). L'Église ne fonde pas sa foi sur eux, mais ils l'illustrent. Ils sont examinés dans l'article Les miracles eucharistiques et Sanctuaire de Lanciano, sans préjuger ici d'un quelconque statut de reconnaissance.
« Le centre de l'existence »
Reste le témoignage le plus simple. Si l'Eucharistie n'est qu'un symbole, elle mérite le respect qu'on doit à une belle image pieuse — rien de plus. Si elle est le Christ, alors elle est, selon le mot de Flannery O'Connor, « le centre de l'existence », et tout le reste devient secondaire. C'est aussi ce que dit le concile Vatican II en appelant l'Eucharistie « la source et le sommet de toute la vie chrétienne »[36]. L'enjeu de la question « seulement un symbole ? » n'est donc pas doctrinal au sens froid du terme : c'est de savoir si, au tabernacle, quelqu'un attend.
Pour aller plus loin
- La Présence réelle eucharistique — l'exposé doctrinal complet de ce que cet article résume
- Qu'est-ce que la transsubstantiation ? — le comment du changement de substance
- Pourquoi l'Eucharistie est-elle un sacrifice ? — la dimension sacrificielle de la messe
- Qu'est-ce qu'un sacrement ? — le signe qui réalise ce qu'il signifie
- Peut-on communier en état de péché mortel ?
- Les miracles eucharistiques — Lanciano, Bolsena, Buenos Aires
- La Fête-Dieu (Corpus Christi)
- Pourquoi la messe est-elle obligatoire le dimanche ?
- Réponses au protestantisme
Notes et références
Pew Research Center, « Just one-third of U.S. Catholics agree with their Church that Eucharist is body, blood of Christ », 5 août 2019 (pewresearch.org). L'enquête (février 2019, échantillon national) indique que 69 % des catholiques auto-déclarés pensent que le pain et le vin sont « des symboles » ; 31 % adhèrent à la Présence réelle. Parmi les pratiquants hebdomadaires, 63 % croient à la Présence réelle.
1Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, § 11, 21 novembre 1964 (vatican.va) : l'Eucharistie est « fons et culmen totius vitae christianae » (« la source et le sommet de toute la vie chrétienne »). Repris au CEC, § 1324.
2 36Flannery O'Connor, lettre à Elizabeth (« A. ») Hester du 16 décembre 1955, dans The Habit of Being. Letters of Flannery O'Connor, éd. Sally Fitzgerald, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1979, p. 125. La scène — un dîner chez Mary McCarthy et son mari, où celle-ci présente l'Eucharistie comme un symbole — est située par O'Connor « cinq ou six ans » plus tôt, soit vers 1949-1950, sans date précise. Réplique effectivement prononcée : « Well, if it's a symbol, to hell with it. » Commentaire de la lettre : « That was all the defense I was capable of but I realize now that this is all I will ever be able to say about it, outside of a story, except that it is the center of existence for me; all the rest of life is expendable. » (traduction française Ignispedia).
3Ulrich Zwingli, De vera et falsa religione commentarius (1525) et Amica exegesis (1527). Zwingli lit « hoc est corpus meum » comme « hoc significat corpus meum » et fait de Jean 6, 63 (« la chair n'est capable de rien ») le principe herméneutique de sa doctrine du repas comme mémorial (Gedächtnismahl). Cf. W. P. Stephens, The Theology of Huldrych Zwingli, Oxford, Clarendon Press, 1986, ch. 10.
4Catéchisme de l'Église catholique (CEC), § 1374, citant le concile de Trente, session XIII, canon 1 (Denzinger-Schönmetzer 1651) : « vere, realiter ac substantialiter ».
5CEC, § 1376, citant le concile de Trente, session XIII, ch. 4 (Denzinger-Schönmetzer 1642) sur le changement de toute la substance du pain et du vin.
6CEC, § 1131 : « Les sacrements sont des signes efficaces de la grâce […] par lesquels la vie divine nous est dispensée. » Cf. § 1084 : le sacrement « réalise ce qu'il signifie ».
7Évangile selon saint Jean 6, 51.55-56 (traduction liturgique officielle, AELF). Le discours du Pain de vie occupe Jn 6, 22-59.
8Le passage du verbe phagein (« manger ») au verbe trōgein (« mâcher, croquer ») intervient en Jn 6, 54.56.57.58. Le lexique grec (LSJ, s.v. trōgō) atteste le sens général « manger » et au moins un emploi figuré (Aristophane, Nuées, 924). Sur le durcissement du vocabulaire en Jn 6, cf. R. E. Brown, The Gospel According to John (I–XII), Anchor Bible 29, New York, Doubleday, 1966, p. 283-284.
9Évangile selon saint Jean 6, 60.66 (AELF).
10Argument classique de la lecture catholique : dans les évangiles, un malentendu « trop littéral » est souvent relevé par Jésus vers son vrai sens (Nicodème, Jn 3, 4 ; la Samaritaine, Jn 4, 15 ; les disciples et le « levain », Mt 16, 6-12). En Jn 6, Jésus ne ramène pas ses paroles à une image mais les maintient, et laisse partir les disciples scandalisés (v. 66-67). Cf. R. E. Brown, The Gospel According to John (I–XII), Anchor Bible 29, p. 284-285.
11Saint Augustin, Traité sur l'évangile de Jean (In Iohannis Evangelium tractatus), XXVII, 5, vers 407-417 (PL 35, 1618-1619) : Augustin explique que « la chair n'est capable de rien » (Jn 6, 63) vise la chair comprise charnellement — à la façon d'une viande de boucherie —, non la chair du Christ vivifiée par l'Esprit : « accedat spiritus ad carnem » (« que l'Esprit s'ajoute à la chair » — traduction Ignispedia). Paraphrase du raisonnement d'Augustin, d'après le texte latin.
12CEC, § 1381 : la présence du véritable corps et du véritable sang du Christ « on ne l'apprend point par les sens, dit saint Thomas, mais par la foi seule, laquelle s'appuie sur l'autorité de Dieu » (saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, III, 75, 1, cité via Paul VI, Mysterium Fidei, 18) ; saint Cyrille d'Alexandrie y est cité sur Lc 22, 19, non sur Jn 6, 63.
13 32Évangile selon saint Matthieu 26, 26-28 (AELF). Récits parallèles : Mc 14, 22-24 ; Lc 22, 19-20 ; 1 Co 11, 23-25.
14Le sang est dit « versé » (grec ekchunnomenon, participe présent : Mt 26, 28) au moment même de la Cène, avant la Croix : le sacrifice y est déjà rendu présent sacramentellement. Sur la portée sacrificielle des récits de la Cène, cf. J. Ratzinger (Benoît XVI), Jésus de Nazareth, t. II, sur le dernier repas.
15Colloque de Marbourg, 1-4 octobre 1529, réuni par le landgrave Philippe de Hesse. Les Articles de Marbourg (15 articles ; texte dans Luther's Works, vol. 38, p. 85-89) constatent l'accord sur les 14 premiers et, dans l'article 15, plusieurs accords sur la Cène (deux espèces, messe non méritoire, institution divine, communion spirituelle nécessaire) avant de consigner le désaccord sur la présence corporelle et l'engagement mutuel à la charité chrétienne. L'inscription à la craie « Hoc est corpus meum » est rapportée par Andreas Osiander, présent au colloque. Cf. B. J. Spruyt, « Marburg Colloquy », dans The Oxford Encyclopedia of the Reformation.
16Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 10, 16-21 (AELF).
17Première lettre aux Corinthiens 11, 27-30 (AELF).
18C'est aussi la lecture du Catéchisme, qui cite 1 Co 11, 27-29 pour fonder l'examen de conscience avant de communier et l'obligation de se confesser en état de péché grave (CEC, § 1385). Les pages exactes du commentaire de J. A. Fitzmyer (First Corinthians, Anchor Yale Bible 32, 2008) n'ayant pu être contrôlées dans l'édition citée, aucun appui précis ne lui est ici attribué.
19Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Smyrniotes, 7, 1, vers 107 (texte grec et traduction : Sources Chrétiennes n° 10 ; en ligne newadvent.org/fathers/0109.htm). Ignace vise les docètes qui nient la réalité de la chair du Christ.
20Saint Justin Martyr, Première Apologie, ch. 66, vers 155 (newadvent.org/fathers/0126.htm ; éd. de référence PG 6). Justin décrit aussi le déroulement de la messe aux ch. 65-67.
21Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses), IV, 18, 5, vers 180 (Sources Chrétiennes n° 100). Cf. aussi V, 2, 2-3 sur la résurrection de la chair nourrie par l'Eucharistie.
22Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, IV (Sur le corps et le sang du Christ), 6, vers 350 (Sources Chrétiennes n° 126 ; PG 33). Certains attribuent ces catéchèses à son successeur Jean de Jérusalem, mais leur ancienneté (IVe siècle) n'est pas contestée.
23Saint Jean Chrysostome, Homélie sur la trahison de Judas (De proditione Iudae), 1, 6, vers 390 (PG 49, 380). Cf. aussi Homélies sur la Première aux Corinthiens, 24, et Homélies sur l'évangile de Jean, 46-47.
24Saint Augustin, Commentaire du psaume 33 (Enarratio in Psalmum 33), sermon I, 10, vers 400 (PL 36, 306). Latin : « Ferebatur enim Christus in manibus suis, quando commendans ipsum corpus suum, ait : "Hoc est corpus meum" […] Ferebat enim illud corpus in manibus suis. » (« Le Christ était en effet porté dans ses propres mains quand, présentant son propre corps, il dit : "Ceci est mon corps" […] car il portait ce corps dans ses mains » — traduction Ignispedia).
25Saint Augustin, Commentaire du psaume 98 (Enarratio in Psalmum 98), 9, vers 400 (PL 37, 1264 ; CCL 39, 1385) : « Nemo autem illam carnem manducat, nisi prius adoraverit ; […] peccemus non adorando. » (« Personne ne mange cette chair sans l'avoir d'abord adorée ; nous pécherions en ne l'adorant pas » — traduction Ignispedia). Repris par Benoît XVI, exhortation Sacramentum Caritatis, § 66, 22 février 2007.
26Les Églises orthodoxes chalcédoniennes et les Églises orthodoxes orientales (copte, syriaque, arménienne, éthiopienne) professent que le pain et le vin deviennent réellement le corps et le sang du Christ : la liturgie parle de métabole (changement), sans que le terme latin de transsubstantiation y soit dogmatisé — il « ne définit pas la manière » du changement, que « Dieu seul peut comprendre » (Catéchisme de saint Philarète de Moscou ; cf. T. Ware, The Orthodox Church). L'Église assyrienne de l'Orient professe de même la présence réelle, alors même que son anaphore d'Addaï et Mari ne comporte pas de récit d'institution explicite — validité reconnue par la Congrégation pour la doctrine de la foi (17 janvier 2001, Guidelines publiées le 26 octobre 2001).
27Profession de foi imposée à Béranger de Tours, synode de Rome, 1079, rédigée sous le pape Grégoire VII (Denzinger-Schönmetzer 700). Latin : « panem et vinum […] substantialiter converti in veram et propriam ac vivificatricem carnem et sanguinem Iesu Christi Domini nostri. »
28IVe concile du Latran, 1215, constitution Firmiter credimus (De fide catholica), Denzinger-Schönmetzer 802 : « Cuius corpus et sanguis in sacramento altaris sub speciebus panis et vini veraciter continentur, transsubstantiatis pane in corpus et vino in sanguinem potestate divina. » Première occurrence du terme dans un texte conciliaire.
29Concile de Trente, session XIII, Décret sur le très saint sacrement de l'Eucharistie, canon 1, 11 octobre 1551 (Denzinger-Schönmetzer 1651). Latin : « …negaverit […] sed dixerit tantummodo esse in eo ut in signo vel figura aut virtute : anathema sit. »
30Concile de Trente, session XIII, ch. 4, 11 octobre 1551 (Denzinger-Schönmetzer 1642). Le canon 2 correspondant (DS 1652) définit le terme transsubstantiation.
31Saint Thomas d'Aquin, hymne Adoro te devote, vers 1264, attribuée à l'occasion de l'institution de la Fête-Dieu. Latin : « Visus, tactus, gustus in te fallitur, / sed auditu solo tuto creditur. » Cf. aussi l'hymne Lauda Sion et la Somme théologique, III, q. 75-77.
33CEC, § 1377 : le Christ est présent tout entier sous chacune des espèces et sous chacune de leurs parties, « de sorte que la fraction du pain ne divise pas le Christ » (cf. concile de Trente, DS 1641).
34Saint Augustin, Confessions, livre VII, ch. 10, 16, vers 397-401 (PL 32, 742). Latin : « Nec tu me in te mutabis sicut cibum carnis tuae, sed tu mutaberis in me. »
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