Martin Luther (1483-1546) est un moine augustin, théologien et professeur d'Écriture sainte allemand, initiateur historique de la Réforme protestante. Sa publication des 95 thèses contre les indulgences le 31 octobre 1517 à Wittenberg est traditionnellement considérée comme l'événement déclencheur d'une rupture séculaire avec l'Église catholique romaine. Excommunié par le pape Léon X en janvier 1521 par la bulle Decet Romanum Pontificem, il refuse de se rétracter à la Diète de Worms (avril 1521) et poursuit, à la Wartburg puis à Wittenberg, l'élaboration d'une théologie réformée fondée sur les principes de la sola scriptura, de la sola fide et d'une réduction radicale des sacrements à deux.
Au-delà de la rupture doctrinale, Luther est un traducteur dont la Bible allemande (Nouveau Testament 1522, Bible complète 1534) façonne durablement la langue littéraire allemande moderne, un liturgiste qui invente la messe vernaculaire (Deutsche Messe, 1526), un catéchiste dont les deux catéchismes de 1529 forment encore la spiritualité luthérienne, et un polémiste dont la rhétorique violente — contre Rome, les paysans révoltés (1525), les juifs (1543) ou Érasme (De servo arbitrio, 1525) — a marqué l'opinion européenne autant que ses thèses.
Son évaluation catholique contemporaine, ouverte par Joseph Lortz (1939) et Yves Congar (1983, Martin Luther, sa foi, sa réforme)[1], formalisée par Benoît XVI à Erfurt (2011) et la commémoration commune de Lund (2016), reconnaît la profondeur spirituelle de sa quête (« Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? ») tout en maintenant les divergences doctrinales irréductibles sur la papauté, la justification, les sacrements et l'autorité magistérielle, divergences réaffirmées par le Concile de Trente (1545-1563) — la Déclaration commune sur la justification (1999) ayant depuis établi un consensus différencié sur ce seul point, sans lever les autres divergences[2].
Biographie
Origines et formation (1483-1512)
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben dans le comté de Mansfeld, fils de Hans Luder, mineur devenu petit propriétaire d'une fonderie de cuivre, et de Margarethe Lindemann. Baptisé le lendemain (fête de saint Martin de Tours, d'où son prénom), il étudie à Mansfeld, Magdebourg puis Eisenach. Il s'inscrit en 1501 à l'Université d'Erfurt, où il obtient son baccalauréat (BA) en 1502 et sa maîtrise en arts libéraux (MA) en 1505.
Le 2 juillet 1505, alors qu'il rentre à Erfurt par la route, Luther est surpris par un violent orage à Stotternheim. Frappé de terreur par la foudre tombée à quelques pas de lui, il s'écrie : « Sainte Anne, aide-moi, je deviendrai moine ! » Il tient son vœu : le 17 juillet 1505, il entre au couvent des Augustins observants d'Erfurt, contre l'avis de son père Hans qui l'avait destiné au droit[3]. Le choix de l'Observance augustinienne — branche rigoriste réformée des ermites de saint Augustin — n'est pas anodin : c'est précisément la mouvance qui maintient au XVᵉ siècle une lecture intensément augustinienne du péché, de la grâce et du libre arbitre dont Luther tirera plus tard les conséquences extrêmes[4].
Ordonné diacre le 27 février 1507 puis prêtre le 3 avril 1507 (samedi saint[5]) dans la cathédrale d'Erfurt par l'évêque auxiliaire de Mayence Johann Bonemilch von Laasphe, il célèbre sa première messe le 2 mai 1507[6]. La célébration est éprouvante : Luther confie plus tard avoir été paralysé d'effroi devant la sainteté de l'action eucharistique, signe précoce de l'Anfechtung (épreuve spirituelle, tentation contre la foi) qui marquera toute sa vie intérieure[7]. Son supérieur Johann von Staupitz (vers 1460-1524)[8], vicaire général de la congrégation observante des Augustins en Allemagne, l'envoie poursuivre des études de théologie. Luther reçoit son doctorat en théologie le 19 octobre 1512 à l'Université de Wittenberg et succède dès le 21 octobre à Staupitz lui-même comme professeur de Sainte Écriture (lectura in Biblia, « charge de cours sur la Bible ») à la faculté de théologie. Il enseigne sur les Psaumes (Dictata super Psalterium, « cours dicté sur les Psaumes », 1513-1515), Romains (1515-1516), Galates (1516-1517) et Hébreux (1517-1518).
Johann von Staupitz, le père spirituel inavoué
Le rôle de Staupitz dans la formation théologique et spirituelle de Luther est désormais reconnu comme décisif par toute l'historiographie. C'est lui qui oriente Luther de la scolastique nominaliste — l'école de la fin du Moyen Âge qui insiste sur la toute-puissance de Dieu et sur la part de l'homme dans son salut (Gabriel Biel, Guillaume d'Occam) — vers une lecture intensive d'Augustin et de saint Paul ; c'est lui qui le pousse vers le doctorat ; c'est lui que Luther, selon les Propos de table (souvenirs recueillis par ses étudiants après sa mort), aurait désigné comme « celui qui a commencé la doctrine » (Staupitz hatt die doctrinam angefangen, « Staupitz a commencé l'enseignement »)[9]. Quand l'angoisse scrupuleuse de Luther devient ingérable au confessionnal, Staupitz lui répond — Luther rapporte lui-même cette parole habituelle de son père spirituel dans une lettre qu'il lui adresse le 30 mai 1518 — par une parole décisive : « Regarde les plaies du Christ, regarde le sang du Christ versé pour toi ; là, et là seulement, la prédestination devient lumineuse. »[10] Staupitz reste catholique jusqu'à sa mort en 1524, mais refuse jusqu'au bout de condamner Luther — situation typique de l'ambiguïté tardo-médiévale où la rupture n'apparaît encore à personne comme la fatalité qu'elle deviendra.
Les 95 thèses et la rupture (1517-1521)
Le scandale des indulgences et la prédication de Johann Tetzel
Pour comprendre l'événement de 1517, il faut d'abord saisir ce qu'étaient les indulgences dans leur pratique tardo-médiévale et ce qui les avait corrompues. L'indulgence est, dans la doctrine catholique, la remise devant Dieu de la peine temporelle due pour des péchés déjà pardonnés quant à la faute, accordée par l'Église qui dispose du trésor des mérites du Christ et des saints[11]. Le principe n'est pas en cause : il est défini dogmatiquement et sera réaffirmé par le Concile de Trente (session XXV, Décret sur les indulgences, 4 décembre 1563).
Ce qui scandalise au début du XVIᵉ siècle, ce n'est pas l'indulgence en elle-même mais sa commercialisation systématique. En 1515, le pape Léon X (Jean de Médicis, 1475-1521) renouvelle l'indulgence plénière dite « de Saint-Pierre » pour financer la reconstruction de la basilique Saint-Pierre de Rome. L'archevêque Albert de Brandebourg-Mayence, âgé de 24 ans, qui cumule trois sièges (Magdebourg, Halberstadt, Mayence) en violation du droit canonique, négocie avec Rome la prédication de cette indulgence sur ses terres en échange du remboursement des sommes empruntées aux Fugger d'Augsbourg pour ses dispenses[12]. La moitié des revenus revient ainsi à Albert et aux banquiers, l'autre moitié à Rome. C'est dans ce dispositif financier que s'inscrit la prédication du dominicain Johann Tetzel (1465-1519) en Saxe et Brandebourg en 1516-1517.
Tetzel prêche avec un sens du spectacle qui restera proverbial. Selon une formule contemporaine attribuée à sa prédication par Luther dans la Thèse 27 de 1517 et reprise dans le proverbe populaire :
« Dès que la pièce dans le tronc tinte, l'âme du purgatoire au ciel s'élance. » — proverbe attribué à la prédication de Johann Tetzel, formule reprise par Luther dans la Thèse 27 des 95 thèses[13]
Luther vise précisément cette prédication. Dans la Thèse 1 des 95 — la plus profonde, et celle qui contredit le moins la doctrine catholique[14] :
« Notre Seigneur et Maître Jésus-Christ, en disant Penitentiam agite ["faites pénitence", Mt 4, 17], a voulu que toute la vie des fidèles soit pénitence. » — Martin Luther, Thèse 1 des 95 thèses, 31 octobre 1517[15]
Et dans la Thèse 36, qui blesse directement le commerce des indulgences :
« Tout chrétien vraiment contrit possède la pleine rémission de la peine et de la faute, qui lui est due, même sans lettres d'indulgence. » — Martin Luther, Thèse 36 des 95 thèses[16]
Les 95 thèses et leur diffusion
Le 31 octobre 1517, Luther rédige les Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum — les 95 thèses. Le récit traditionnel du clouage des thèses à la porte de la Schlosskirche de Wittenberg a été contesté en 1961 par Erwin Iserloh (Luthers Thesenanschlag — Tatsache oder Legende ?) ; les historiens modernes admettent généralement que Luther a au moins envoyé les thèses par lettre à Albert de Mayence et à l'évêque Jérôme Schulz le 31 octobre 1517, la question de l'affichage public restant débattue[17]. Quel qu'ait été le mode initial de publication, la viralité de l'imprimerie fait le reste : les 95 thèses sont diffusées dans toute l'Allemagne en deux semaines, traduites en allemand et imprimées à Nuremberg, Leipzig et Bâle avant la fin de 1517[18].
Exsurge Domine et la condamnation pontificale
L'année 1520 voit la publication des trois grands traités de Luther, qui formalisent ce qui n'était initialement qu'une protestation contre une pratique :
- An den christlichen Adel deutscher Nation (« À la noblesse chrétienne de la nation allemande »), publié le 5 août 1520 — appel aux princes allemands pour une réforme de l'Église
- De captivitate Babylonica ecclesiae (« La captivité babylonienne de l'Église »), octobre 1520 — attaque systématique contre les sept sacrements et la transsubstantiation
- De libertate christiana (« De la liberté chrétienne »), novembre 1520 — exposé de la doctrine de la justification par la foi
Le pape Léon X condamne 41 propositions luthériennes par la bulle Exsurge Domine du 15 juin 1520, qui s'ouvre par la célèbre invocation : « Lève-toi, Seigneur, et juge ta cause ; souviens-toi des outrages que t'adressent chaque jour les insensés »[19]. Luther dispose de soixante jours pour se rétracter. Au lieu de cela, il brûle publiquement la bulle, avec un exemplaire du Corpus iuris canonici et de la Summa de saint Thomas, à la Porte d'Elster de Wittenberg le 10 décembre 1520 — geste hautement symbolique de rupture avec le droit canon et la scolastique. L'excommunication suit par la bulle Decet Romanum Pontificem du 3 janvier 1521, qui exclut Luther et ses partisans de la communion catholique.
La Diète de Worms et la Wartburg (1521-1522)
Convoqué par l'empereur Charles Quint (1500-1558, élu en 1519) à comparaître à la Diète d'Empire de Worms sous sauf-conduit impérial, Luther s'y présente le 16 avril 1521 après un voyage triomphal depuis Wittenberg (départ le 2 avril, étapes à Erfurt, Eisenach, Francfort). Il comparaît les 17 et 18 avril 1521 devant l'empereur, le nonce Girolamo Aleandro, les princes électeurs et l'official Johann von der Eck (à ne pas confondre avec son adversaire de Leipzig, Johann Maier von Eck). Sommé de rétracter ses écrits empilés sur une table, il demande un délai d'un jour, puis refuse le 18 avril dans la formule restée fameuse[20] :
« À moins qu'on ne me convainque par le témoignage des Écritures ou par des raisons évidentes — car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls, car il est constant qu'ils ont souvent erré et se sont contredits — je suis tenu en captivité par les textes scripturaires que j'ai cités, et ma conscience est captive de la parole de Dieu. Je ne peux ni ne veux rien rétracter, car aller contre sa conscience n'est ni sûr ni honnête. » — Martin Luther devant la Diète de Worms, 18 avril 1521[21]
La célèbre formule « Hier stehe ich, ich kann nicht anders. Gott helfe mir. Amen » (« Ici je me tiens, je ne peux faire autrement. Que Dieu m'aide. Amen ») qui suivrait ces mots est considérée comme historiographiquement douteuse : elle n'apparaît pas dans les transcriptions notariales officielles et serait un ajout des éditeurs postérieurs (sans doute dès l'édition imprimée de Spalatin)[22]. Pour autant, la phrase résume bien le geste posé : Luther fait de la conscience captive de l'Écriture un principe ultime au-dessus de l'autorité conciliaire et pontificale. C'est cette inversion qui rend la rupture désormais irréversible, et qui sera condamnée par le concile de Trente comme un renversement du principe même de tradition apostolique[23].
Charles Quint réplique le 19 avril par une déclaration personnelle d'attachement à la foi catholique, manuscrite en français : « Je suis descendu de princes très chrétiens [...] et qui sont toujours restés jusqu'à la mort fils fidèles de l'Église romaine [...]. Je suis donc déterminé à maintenir tout ce que mes prédécesseurs et moi avons maintenu jusqu'ici. »[24] Mis au ban de l'Empire par l'édit de Worms du 25 mai 1521 (rédigé par Aleandro et signé seulement après le départ de plusieurs électeurs), Luther est protégé par l'électeur Frédéric le Sage qui le fait enlever (mise en scène concertée, le 4 mai 1521 dans la forêt de Thuringe) et conduire à la Wartburg, près d'Eisenach. Il y vit sous le pseudonyme de « Junker Jörg » du 4 mai 1521 au 1ᵉʳ mars 1522. Pendant ces dix mois, il traduit le Nouveau Testament en allemand à partir du texte grec d'Érasme (édition de 1519, Novum Testamentum omne). Le Septembertestament paraît à Wittenberg le 21 septembre 1522 chez l'imprimeur Melchior Lotter le Jeune : 3 000 exemplaires épuisés en trois mois, douze rééditions en 1523. La traduction complète de la Bible suit en 1534, avec la collaboration de Philippe Mélanchthon, Justus Jonas, Caspar Cruciger, Matthäus Aurogallus (pour l'hébreu) et Johann Bugenhagen[25].
Mariage et années pastorales (1525-1546)
Le 13 juin 1525, Luther épouse Katharina von Bora (1499-1552), ancienne moniale cistercienne du couvent de Nimbschen (Saxe) qu'il avait aidée à s'évader. La cérémonie civile a lieu le matin même au domicile de Lucas Cranach l'Ancien, suivie de la bénédiction nuptiale le soir à l'église paroissiale de Wittenberg en présence de Justus Jonas, Johannes Bugenhagen et Cranach. Une cérémonie publique plus formelle est célébrée le 27 juin 1525 par Bugenhagen. Les Luther auront six enfants entre 1526 et 1534. Katharina, surnommée affectueusement « Käthe » par son mari, gère avec rigueur l'ancien couvent augustinien de Wittenberg mis à disposition par l'électeur, fait office de brasseuse, de gestionnaire de domaine agricole, et tient salon pour les étudiants et les « Tischreden » (Propos de table) qui seront publiés à titre posthume.
La même année 1525 voit la Guerre des Paysans (mai-juin) : initialement sympathique aux paysans révoltés contre les seigneurs, Luther bascule contre eux dans l'opuscule Wider die räuberischen und mörderischen Rotten der Bauern (« Contre les bandes pillardes et assassines des paysans », mai 1525), appelant à leur écrasement militaire.
Luther meurt le 18 février 1546 à Eisleben, sa ville natale, après une longue maladie. Il est enterré dans la Schlosskirche de Wittenberg, sous le sol près de la chaire d'où il avait prêché pendant plus de vingt-cinq ans.
Œuvres majeures
De libertate christiana (1520)
Le bref traité De la liberté du chrétien (en allemand : Von der Freiheit eines Christenmenschen) expose la tension fondamentale de l'éthique luthérienne dans un paradoxe initial qui en résume tout le développement :
« Un homme chrétien est seigneur absolument libre de toutes choses, et soumis à personne. Un homme chrétien est serviteur dévoué de toutes choses, et soumis à chacun. » — Martin Luther, De libertate christiana, novembre 1520[26]
Le chrétien est libéré par la foi de la nécessité légale, et librement il sert son prochain par charité. C'est le texte le plus accessible et le plus humaniste de Luther — et celui qui passe le mieux les frontières confessionnelles, au point d'être abondamment cité par les catholiques contemporains (Benoît XVI à Erfurt 2011, le cardinal Kasper en 2016). On y entend encore distinctement la voix d'un théologien augustinien qui n'a pas encore systématisé sa rupture avec la doctrine catholique de la coopération à la grâce.
De captivitate Babylonica ecclesiae (octobre 1520)
À l'opposé exact du précédent, La captivité babylonienne de l'Église est l'écrit le plus radical de l'année 1520 et celui qui rend la rupture théologiquement irréversible. Luther y attaque systématiquement les sept sacrements : il en retient seulement deux (baptême et eucharistie, l'absolution étant ambiguë), récuse la transsubstantiation au profit d'une présence par consubstantiation (le pain reste pain et devient corps), condamne le sacrifice de la messe comme contraire à l'unique sacrifice du Christ, et nie le caractère sacramentel du mariage, de la confirmation, de l'ordre et de l'extrême-onction[27]. Le ton est polémique mais l'effet doctrinal est massif : c'est cette œuvre, plus que les 95 thèses, qui décide Rome à passer de la procédure inquisitoriale à l'excommunication formelle.
Érasme, lecteur attentif et longtemps sympathique au mouvement luthérien, écrit au début de 1521 : « La rupture est désormais irréparable. »[28] Le Concile de Trente répondra point par point à ce traité dans les sessions VII (sacrements, 1547), XIII (eucharistie, 1551), XXI-XXII (messe, 1562) et XXIV (mariage et ordre, 1563).
De servo arbitrio (décembre 1525)
Du serf arbitre est la réponse magistrale de Luther au De libero arbitrio diatribē sive collatio (« Diatribe ou conférence sur le libre arbitre ») d'Érasme de Rotterdam, publié à Bâle en septembre 1524. Luther y défend une conception extrêmement radicale de l'incapacité humaine à coopérer au salut : la volonté humaine, sous l'emprise du péché originel, ne peut rien que le mal, hors la grâce. Pour Luther, c'est son œuvre la plus rigoureuse et celle qu'il considérait, avec le Petit Catéchisme, comme son héritage le plus durable. Il l'écrit lui-même en 1537 : « Aucun de mes livres n'est juste, hormis peut-être De servo arbitrio et le Catéchisme. »[29]
Le ton est d'une violence polémique extrême envers Érasme[30]. Mais la conséquence doctrinale est plus grave encore : Luther y formule une double prédestination implicite que Calvin systématisera en 1539. Le concile de Trente, session VI (Décret sur la justification, 13 janvier 1547), répondra en réaffirmant la liberté humaine sous la grâce : « Si quelqu'un dit que le libre arbitre de l'homme [...] n'est qu'un nom vide [...] qu'il soit anathème » (canon 5).
Le Colloque de Marbourg (1529) — la rupture avec Zwingli
Du 1ᵉʳ au 4 octobre 1529, sur l'invitation du landgrave Philippe de Hesse qui rêve d'unifier les protestants face à Charles Quint, Luther rencontre Ulrich Zwingli (1484-1531), réformateur de Zurich, au château de Marbourg. Sont aussi présents : Philippe Mélanchthon, Justus Jonas, Johannes Oecolampade (Bâle), Martin Bucer (Strasbourg) et Caspar Hedio.
Quinze articles théologiques sont rédigés. Sur quatorze, les deux camps tombent d'accord — y compris sur la Trinité, le péché originel, la justification par la foi, la rédemption par le Christ seul. Sur le quinzième, consacré à la sainte Cène, la rupture est définitive[31].
Selon le récit consigné par les témoins (notamment Andreas Osiander, présent à la table), Luther, au début de la dispute, prend une craie et écrit en grand sur la table en bois :
« HOC EST CORPUS MEUM » (« Ceci est mon corps »).
Et il y reviendra obstinément : la parole du Christ doit être prise littéralement, le pain est réellement le corps. Zwingli répond que « est » signifie « signifie » et que les paroles du Christ doivent être interprétées spirituellement (Jn 6, 63 : « C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien »). Luther refuse tout compromis. À la fin du colloque, il refuse même à Zwingli le geste fraternel : « Vous avez un autre esprit que nous. »[32] Pour la première fois dans l'histoire de la Réforme, deux courants protestants se séparent doctrinalement : luthériens et réformés-zwingliens — division qui n'a jamais été surmontée et qui prouve, dès 1529 (douze ans après les 95 thèses), l'incapacité structurelle de la sola scriptura à produire l'unité doctrinale qu'elle promet.
Großer Katechismus / Kleiner Katechismus (1529)
Les deux catéchismes de Wittenberg, publiés en 1529 à la suite de la visite pastorale catastrophique des paroisses saxonnes (Visitatio Saxonica, 1527-1528) qui révèle un niveau d'ignorance religieuse abyssal — beaucoup de paroissiens ne savent ni le Notre Père ni les Dix Commandements —, deviennent les textes de référence de la catéchèse luthérienne. Le Petit Catéchisme (Kleiner Katechismus) est, à côté du De servo arbitrio, l'œuvre que Luther revendique comme son testament. Il est encore largement utilisé aujourd'hui dans les Églises luthériennes du monde entier et figure dans le Livre de Concorde (Konkordienbuch, 1580) comme texte symbolique normatif du luthéranisme[33].
Doctrine théologique de Luther
L'œuvre théologique de Luther n'est pas un système unifié comparable à la Somme de saint Thomas ou à l'Institution de Calvin : c'est une série d'articulations polémiques nées de circonstances concrètes (indulgences, sacrements, justification, conscience), progressivement durcies en doctrine confessionnelle par Mélanchthon et les générations suivantes (Confession d'Augsbourg, 1530 ; Formule de Concorde, 1577 ; Livre de Concorde, 1580). On peut néanmoins en isoler quatre articulations majeures qui structurent l'ensemble — et qui, comparées article par article à la doctrine catholique réaffirmée par le Concile de Trente, révèlent l'ampleur exacte de la rupture[34].
La justification par la foi seule (sola fide)
C'est le principe matériel de la Réforme : l'homme est justifié devant Dieu non par ses œuvres, fussent-elles préparées par la grâce, mais par la seule foi (sola fide) qui reçoit passivement la justice étrangère (aliena iustitia) du Christ imputée au pécheur. Luther formule l'image décisive dans son commentaire sur Romains (1515-1516) et dans le sermon sur la double justice (Sermo de duplici iustitia, 1519) :
« Le chrétien est en même temps juste et pécheur — toujours pécheur, toujours pénitent, toujours juste. » (Simul iustus et peccator, semper iustus, semper peccator, semper poenitens) — Martin Luther, Commentaire sur l'épître aux Romains, scholie sur Rm 4, 7, WA 56, 272[35]
Cette doctrine appelle plusieurs corrections de l'historiographie catholique contemporaine, déjà esquissées par Joseph Lortz (1939) et systématisées par la Déclaration commune sur la doctrine de la justification (Augsbourg, 31 octobre 1999) signée par la Fédération luthérienne mondiale et l'Église catholique sous Jean-Paul II[36] : Luther ne nie pas que la foi qui justifie soit informée par la charité (Ga 5, 6) et qu'elle produise immanquablement des œuvres bonnes ; ce qu'il refuse, c'est que ces œuvres aient une causalité méritoire dans la justification initiale. Cependant — et c'est ce que la Réponse officielle du Saint-Siège à la JDDJ (25 juin 1998) a rappelé —, la conception luthérienne de la justice imputée comme étrangère reste irréductible à la doctrine catholique de la grâce sanctifiante réellement infuse, qui transforme le pécheur en juste (non solum reputatur, sed vere iustus nominatur et est, Trente, session VI, chap. 7)[37].
L'Écriture seule (sola scriptura)
C'est le principe formel de la Réforme : l'Écriture sainte est l'unique norme normante de la foi (norma normans non normata), et toute autorité ecclésiale (pape, conciles, tradition) reste subordonnée à l'Écriture. Luther l'a formulé à la Diète de Worms : « ma conscience est captive de la parole de Dieu ». Il l'a explicité dans la Réponse à Ambrosius Catharinus (1521) : « L'Écriture est sa propre interprète » (Scriptura sui ipsius interpres) — formule qui passera dans la Formule de Concorde (1577)[38].
Les difficultés de ce principe sont structurelles et apparaissent dès 1525-1529 :
- Canon biblique : Luther rejette du canon les deutérocanoniques (Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Baruch, Maccabées), qualifie l'épître de Jacques d'« épître de paille » (« stroherne Epistel ») parce qu'elle contredit sa lecture de la justification, et minimise l'Apocalypse[39]. Le concile de Trente, session IV (8 avril 1546), fixera dogmatiquement le canon catholique en y incluant les deutérocanoniques.
- Interprétation : si l'Écriture est sa propre interprète, comment expliquer que Luther et Zwingli, lisant la même Écriture, aboutissent à Marbourg (1529) à des conclusions opposées sur la sainte Cène ? La fragmentation interne du protestantisme dès 1529 (luthériens / réformés zwingliens) puis dès 1534 (anabaptistes de Münster) en est la démonstration historique. Voir article Sola Scriptura pour la réfutation systématique.
La réduction sacramentelle
Dans De captivitate Babylonica ecclesiae (1520), Luther ramène les sept sacrements catholiques à deux (baptême, eucharistie), parfois trois (avec l'absolution). Le tableau ci-dessous récapitule les positions de Luther en 1520 face à la doctrine réaffirmée par le concile de Trente (sessions VII à XXIV, 1547-1563) :
| Sacrement | Doctrine catholique réaffirmée à Trente | Position de Luther en 1520-1530 | Réponse magistérielle catholique |
|---|---|---|---|
| Baptême | Sacrement institué par le Christ, conférant la grâce ex opere operato, ouvrant à la régénération et à la filiation divine | Conservé comme sacrement de la foi, signum efficax | Trente session VII, can. 1-14 sur le baptême (3 mars 1547) |
| Confirmation | Sacrement distinct conférant le don plénier de l'Esprit Saint | Rejeté comme rite humain sans fondement scripturaire suffisant | Trente session VII, can. 1-3 sur la confirmation |
| Eucharistie — Présence réelle | Transsubstantiation : conversion du pain et du vin en corps et sang du Christ, espèces seules subsistantes | Consubstantiation : présence réelle mais le pain demeure pain (avec, dans, sous) | Trente session XIII (11 oct. 1551), can. 2 |
| Eucharistie — Sacrifice | Renouvellement non sanglant de l'unique sacrifice du Calvaire | Rejeté comme contraire à l'unique sacrifice du Christ | Trente session XXII (17 sept. 1562), can. 1-9 |
| Pénitence | Sacrement de réconciliation incluant contrition, confession et absolution sacerdotale | Ambigu : retenu comme retour au baptême, mais privé de son caractère sacramentel propre | Trente session XIV (25 nov. 1551), can. 1-15 |
| Onction des malades | Sacrement de réconfort des malades, institué par saint Jacques (Jc 5, 14-15) | Rejeté comme tradition humaine, l'épître de Jacques étant « stroherne » | Trente session XIV, can. 1-4 sur l'extrême-onction |
| Ordre | Sacrement instituant un sacerdoce ministériel ontologiquement distinct du sacerdoce baptismal | Rejeté : tout baptisé est prêtre (sacerdoce universel), pas de sacerdoce ministériel sacramentel | Trente session XXIII (15 juil. 1563), can. 1-8 |
| Mariage | Sacrement signifiant l'union du Christ et de l'Église (Ep 5, 32) | Rejeté comme tradition humaine (chose mondaine, weltlich Ding) | Trente session XXIV (11 nov. 1563), can. 1-12 |
La rupture n'est donc pas marginale : sur sept sacrements, cinq sont vidés de leur caractère sacramentel, et les deux retenus sont reformulés en profondeur. C'est cette réduction qui détermine la divergence ecclésiologique ultérieure (sacerdoce, autorité, succession apostolique).
Les deux règnes (Zwei-Reiche-Lehre)
Luther distingue rigoureusement deux ordres ou règnes (Reiche) sous lesquels Dieu gouverne le monde : le règne spirituel (geistliches Reich), où l'Évangile produit par la foi l'homme intérieur libéré ; et le règne temporel (weltliches Reich), où la Loi, exercée par les magistrats civils, contient le mal par la force et garantit l'ordre social[40]. Le règne spirituel ne se gouverne pas par l'épée ; le règne temporel ne se gouverne pas par l'Évangile.
Cette doctrine, formalisée dans Von weltlicher Obrigkeit (« De l'autorité temporelle », 1523), a deux conséquences historiques considérables :
- Elle soutient théologiquement la souveraineté des princes territoriaux sur leurs Églises, et donne sa forme à la Réforme princière allemande (Saxe, Hesse, Brandebourg) puis à la Paix d'Augsbourg de 1555 (cuius regio, eius religio).
- Elle est invoquée pour justifier la répression armée des paysans révoltés en mai 1525 : la rébellion appartient au règne temporel, et le magistrat civil a le droit et le devoir de la châtier sans mesure. C'est dans ce cadre que Luther écrit le tristement célèbre Wider die räuberischen und mörderischen Rotten der Bauern (mai 1525), pivot de la critique catholique et marxiste ultérieure[41].
La théologie politique luthérienne reste l'un des terrains les plus disputés du XXᵉ siècle : Karl Barth y voit une compromission structurelle avec le pouvoir étatique qui prépare l'incapacité luthérienne à résister au régime nazi (à l'exception des chrétiens confessants autour de Bonhoeffer), tandis que Dietrich Bonhoeffer lui-même, luthérien, tente d'en sauver le noyau dans son Éthique (publication posthume, 1949)[42].
La controverse antisémite
Un aspect particulièrement sombre de la pensée luthérienne tardive concerne ses écrits antisémites, notamment Von den Juden und ihren Lügen (« Des juifs et de leurs mensonges »), publié en 1543. Initialement plus conciliant envers les juifs (Dass Jesus Christus ein geborener Jude sei, 1523), Luther radicalise dramatiquement son opposition dans les dernières années de sa vie. Le traité de 1543 appelle à mettre le feu aux synagogues, détruire les maisons des juifs, leur interdire l'enseignement, les contraindre au travail manuel, voire les expulser. Les historiens contemporains ont identifié dans ce texte un « programme en sept points » dont la propagande nazie s'est explicitement réclamée en 1938 (voir Objection 4 ci-dessous)[43].
L'Église évangélique en Allemagne (EKD) a officiellement désavoué ces textes à plusieurs reprises : prise de position (Kundgebung) de la Synode « 50 Jahre Erklärung von Weißensee » (2000), déclaration (Kundgebung) « Martin Luther und die Juden – Notwendige Erinnerung zum Reformationsjubiläum » adoptée par la 12ᵉ Synode à Brême le 11 novembre 2015, puis résolution « Christen und Juden als Zeugen der Treue Gottes » de la Synode de Magdebourg (9 novembre 2016) ; le jubilé de la Réforme 2017 a prolongé ce travail de mémoire[44]. (La déclaration luthérienne de 1994 parfois citée ici est celle de l'Église évangélique luthérienne d'Amérique — ELCA, avril 1994 —, non de l'EKD.)
Évaluation catholique contemporaine
Benoît XVI à Erfurt (2011)
Le 23 septembre 2011, le pape Benoît XVI visite le couvent des Augustins d'Erfurt où Luther fit ses vœux et étudia. Dans son allocution aux représentants de l'EKD, il honore la quête spirituelle de Luther :
« Ce qui l'a animé, c'était la question de Dieu, qui fut la passion profonde et le ressort de sa vie et de son itinéraire tout entier. "Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ?" Cette question lui pénétrait le cœur et se trouvait derrière chacune de ses recherches théologiques et chaque lutte intérieure. Pour Luther, la théologie n'était pas une question académique, mais la lutte intérieure avec lui-même, et ensuite c'était une lutte par rapport à Dieu et avec Dieu. » — Benoît XVI, allocution au couvent des Augustins d'Erfurt, 23 septembre 2011[45]
Et plus loin :
« La pensée de Luther, sa spiritualité tout entière était complètement christocentrique : "Ce qui promeut la cause du Christ" était pour Luther le critère herméneutique décisif dans l'interprétation de la Sainte Écriture. »[46]
La commémoration de Lund (2016)
Le 31 octobre 2016 — 499ᵉ anniversaire des thèses — le pape François participe à la cathédrale luthérienne de Lund (Suède) à une commémoration commune du 500ᵉ anniversaire de la Réforme, avec l'évêque Munib Younan (Jordanien, président de la Fédération luthérienne mondiale). C'est la première fois dans l'histoire qu'un pape participe officiellement à une commémoration de la Réforme protestante. Dans son homélie, le pape François déclare :
« Avec gratitude, nous reconnaissons que la Réforme a contribué à mettre davantage au centre la Sainte Écriture dans la vie de l'Église. » — Pape François, homélie à Lund, 31 octobre 2016[47]
« Nous aussi, nous devons regarder avec amour et honnêteté notre passé et reconnaître notre faute et demander pardon, Dieu seul est juge. » — Pape François, homélie à Lund, 31 octobre 2016[48]
La Déclaration commune (Joint Statement) signée le même jour avec l'évêque Younan confesse et déplore pour sa part, devant le Christ, que luthériens et catholiques ont blessé l'unité visible de l'Église[49].
Walter Kasper et le dialogue luthéro-catholique
Le cardinal Walter Kasper (président du Conseil pontifical pour l'unité des chrétiens de 2001 à 2010), dans Martin Luther : Eine ökumenische Perspektive (Patmos, 2016 ; traduit chez Paulist Press, 2016), propose une lecture catholique respectueuse de Luther distinguant les intuitions évangéliques profondes (passion pour la Parole de Dieu, christocentrisme, redécouverte de la grâce) des innovations théologiques problématiques (rejet du Magistère, négation de plusieurs sacrements, contestation de l'autorité pétrinienne).
Six objections (idées reçues) sur Luther et leur évaluation historique
Pour évaluer Luther avec justesse, il faut affronter six objections ou idées reçues largement répandues — protestantes, sécularisées ou catholiques — que l'historiographie sérieuse contemporaine (Lortz, Roper, Schilling, MacCulloch, Duffy) a démontées une à une.
Objection 1 — « Luther a simplement voulu réformer une Église catholique corrompue et décadente »
Réponse historique : Le narratif de la « décadence catholique tardo-médiévale » est lui-même une construction polémique héritée du XIXᵉ siècle. L'historien britannique Eamon Duffy (Cambridge) l'a démantelé dans The Stripping of the Altars (Yale UP, 1992) : à partir des archives paroissiales anglaises (testaments, comptes de fabrique, livres d'Heures), il montre que le catholicisme tardo-médiéval n'était ni décadent ni vermoulu, mais une tradition forte et vivante — et que la Réforme a représenté une rupture violente avec un système religieux populaire et théologiquement respectable[50].
Les statistiques paroissiales anglaises montrent une vitalité spirituelle remarquable au XVᵉ-début XVIᵉ siècle : multiplication des confréries laïques, pèlerinages massifs (Walsingham, Saint-Jacques de Compostelle), explosion de la littérature dévotionnelle vernaculaire (Imitation de Jésus-Christ, Livre Bleu de Margery Kempe), réformes monastiques (Observance franciscaine, Devotio Moderna). Les abus existaient (et étaient combattus de l'intérieur depuis le concile de Constance 1414-1418), mais le diagnostic d'une « décadence systémique » ne tient pas l'examen archivistique.
Objection 2 — « Luther a été le premier à traduire la Bible en allemand »
Réponse historique : Faux historiquement. Avant Luther, l'allemand possédait déjà dix-huit éditions complètes de la Bible imprimées, toutes catholiques[51] :
- Mentelin Bible (Strasbourg, 1466) — première Bible imprimée en allemand, soit 51 ans avant les 95 thèses
- Eggesteyn (Strasbourg, 1470), Zainer (Augsbourg, 1475-77), Sorg (Augsbourg, 1477), Koberger (Nuremberg, 1483), Schönsperger (Augsbourg, 1487 ; 1490), Otmar (Augsbourg, 1507 ; 1518), etc.
- Au total : 14 Bibles en haut-allemand + 4 en bas-allemand avant le Septembertestament de Luther (21 septembre 1522)
Le vrai mérite linguistique de Luther est ailleurs : il invente une langue littéraire normalisée à partir du chancellerie saxon, qui deviendra la base de l'allemand standard moderne (Hochdeutsch). Mais traduire la Bible n'est pas une innovation — c'est une tradition catholique vivante depuis trois quarts de siècle quand Luther s'y attelle.
Objection 3 — « Luther était un homme de paix ; ce sont ses adversaires qui ont été violents »
Réponse historique : L'iconographie pieuse contredit les sources primaires. Lors de la Guerre des Paysans (1524-1525), initialement sympathique à la révolte des paysans contre les seigneurs (cf. Ermahnung zum Frieden auf die zwölf Artikel der Bauern in Schwaben, avril 1525), Luther bascule violemment contre eux dans son tristement célèbre opuscule de mai 1525 :
« Pourfends, frappe, étrangle qui peut. Si tu y trouves la mort, bien heureux es-tu : tu ne pouvais jamais faire de mort plus bénie. […] Devrions-nous les épargner ? Non, pas un instant. Que chacun frappe, transperce, étrangle : ouvertement ou en secret, comme c'est meurtre et brigand qu'il pourchasse. » — Martin Luther, Wider die räuberischen und mörderischen Rotten der Bauern (« Contre les bandes pillardes et assassines des paysans »), mai 1525[52]
Le résultat : la répression des paysans entre 70 000 et 100 000 morts environ selon les synthèses historiques, et la rupture de Luther avec le mouvement populaire. Cette violence rhétorique n'est pas un dérapage isolé : Luther emploie des registres analogues contre les juifs (1543), les papistes (Ein Widerruf vom Fegefeuer, pamphlet antipapal de 1530 sur le purgatoire, où Luther se campe en maître et juge du pape — paraphrase, le mot à mot français n'ayant pas de référence WA établie), les théologiens scolastiques, et même contre Érasme (De servo arbitrio, 1525). Sa rhétorique est, comme l'analyse Lyndal Roper dans Martin Luther: Renegade and Prophet (Bodley Head, 2016 — livre shortlisté pour le Wolfson History Prize 2017), structurée par une violence symbolique constante qu'il revendiquait comme nécessaire à la cause de Dieu.
Objection 4 — « Luther était simplement victime des préjugés antisémites de son temps »
Réponse historique : Inexact. Initialement, dans Dass Jesus Christus ein geborener Jude sei (« Que Jésus-Christ est né juif », 1523), Luther est plus conciliant que la moyenne envers les juifs — espérant qu'ils se convertiraient massivement après la Réforme. Quand cet espoir échoue (les juifs ne se convertissent pas en masse), Luther radicalise dramatiquement sa position dans les dernières années.
Le traité Von den Juden und ihren Lügen (« Des juifs et de leurs mensonges »), publié en 1543 (Luther a alors 60 ans), contient un programme en sept points d'une violence inégalée dans la littérature européenne du XVIᵉ siècle :
« Premièrement, qu'on incendie leurs synagogues […]. Deuxièmement, qu'on détruise et qu'on rase aussi leurs maisons. […] Troisièmement, qu'on leur enlève tous leurs livres de prières et leurs Talmuds. Quatrièmement, qu'on interdise désormais à leurs rabbins d'enseigner. […] » — Martin Luther, Von den Juden und ihren Lügen, 1543[53]
Les sept points n'ont pas été « appliqués à la lettre » lors de la Nuit de Cristal (9-10 novembre 1938) — le pogrom n'en reprend pas toutes les mesures —, mais la filiation est documentée : dès le 15 novembre 1938, l'évêque luthérien Martin Sasse publie Martin Luther über die Juden : Weg mit ihnen !, qui s'ouvre sur ces mots : « Le 10 novembre 1938, jour anniversaire de Luther, les synagogues brûlent en Allemagne », et présente Luther comme le plus grand antisémite de son temps ; Julius Streicher, directeur du Stürmer, invoquera explicitement Luther pour sa défense au procès de Nuremberg (audience du 29 avril 1946)[54]. L'Église évangélique en Allemagne (EKD) a officiellement désavoué ces écrits par ses prises de position synodales de 2000 (Kundgebung « 50 Jahre Erklärung von Weißensee »), du 11 novembre 2015 à Brême et du 9 novembre 2016 à Magdebourg, prolongées par le jubilé de la Réforme 2017[55]. Mais on ne peut historiquement minimiser cette pensée : elle n'est ni accessoire ni climatique — elle est structurelle à la pensée luthérienne tardive.
Objection 5 — « Luther a inventé la sola fide à partir de zéro, en redécouvrant l'Évangile perdu »
Réponse historique : Trois corrections de l'historiographie contemporaine.
(1) Lortz et la lecture catholique : selon la thèse de Joseph Lortz (Mayence, 1939-1940), Luther est un homme profondément religieux qui combattait pour Dieu ; ce qu'il a brisé, ce n'est pas le catholicisme authentique, mais le catholicisme déformé qu'il voyait à travers le prisme du nominalisme occamiste de son école[56]. Luther rejette une caricature scolastique du salut par les œuvres (qu'il avait apprise chez Gabriel Biel et l'école nominaliste tardive), non la doctrine catholique authentique du mérite augustinien.
(2) Leppin et les racines mystiques : Volker Leppin (Die fremde Reformation, C. H. Beck 2016) a démontré que Luther boit aux sources de la mystique rhénane catholique (Maître Eckhart, Tauler, Suso) et de la Theologia Deutsch qu'il édite lui-même en 1518[57]. La théologie de la justification émerge organiquement de cette spiritualité catholique tardo-médiévale, non d'un coup de foudre paulinien isolé.
(3) McGrath et l'innovation réelle : Alister McGrath (Iustitia Dei, Cambridge UP 2005, chap. 12) identifie l'innovation théologique majeure de Luther non dans la formule « sola fide » mais dans la conception de la justice imputée comme aliena iustitia — une justice étrangère à l'homme qui demeure pleinement étrangère même après imputation. Cette conception, observe McGrath (qui est anglican), est selon lui sans équivalent dans la tradition patristique et médiévale. Voir article Sola Fide.
Objection 6 — « Luther est mort pacifié et réconcilié avec Rome »
Réponse historique : Faux. Luther maintient jusqu'à sa mort en 1546 ses positions de rupture irréductible avec Rome. Ses Articles de Smalkalde (rédigés en décembre 1536, publiés en 1538) — testament théologique adressé à la Ligue de Smalkalde des princes protestants — réaffirment :
- Le pape comme Antichrist (article IV, « Du Papat ») — l'une des thèses les plus virulentes de toute la carrière luthérienne
- L'impossibilité de toute réconciliation doctrinale avec Rome sans renoncement à la papauté
- La suspension irrévocable de la communicatio in sacris
Sur le plan personnel, les dernières années de Luther sont marquées par une détérioration physique et morale documentée par ses biographes : obésité marquée, calculs rénaux, arthrose sévère, troubles cardiaques et épisodes dépressifs récurrents (Acedia/Anfechtung)[58]. Les fouilles menées autour de la maison parentale de Mansfeld (l'Elternhaus des Luder) attestent une table familiale aisée — ce qui éclaire son milieu d'origine, non un régime personnel mesuré : aucun chiffre de poids de Luther à sa mort à Eisleben (18 février 1546) n'est établi par une source vérifiable[59].
Benoît XVI à Erfurt (2011) offre néanmoins l'évaluation catholique équilibrée définitive : « Ce qui l'a animé, c'était la question de Dieu. […] Pour Luther, la théologie n'était pas une question académique, mais la lutte intérieure avec lui-même »[60]. Luther est à la fois la victime et l'auteur d'une rupture qu'on peut, depuis l'œcuménisme contemporain, traiter avec à la fois gravité doctrinale (les divergences subsistent) et respect humain (la quête spirituelle est réelle).
Approfondissements
Sources biographiques de référence
- Heiko A. Oberman, Luther: Mensch zwischen Gott und Teufel, Severin und Siedler, Berlin, 1982 ; trad. anglaise Luther: Man Between God and the Devil, Yale University Press, 1989, 380 p., ISBN 0-300-03735-0 — biographie de référence en langue anglo-allemande, articulant le rôle du démoniaque dans la conscience luthérienne
- Lyndal Roper, Martin Luther: Renegade and Prophet, Bodley Head, Londres, 2016 ; Random House, New York, 2017, 540 p., ISBN 978-1-400-04061-2 — biographie psychologique-historique de référence, shortlistée pour le Wolfson History Prize 2017 et pour l'Elizabeth Longford Prize 2017
- Marc Lienhard, Martin Luther : La passion de Dieu, Bayard, Paris, 1999, 336 p., ISBN 978-2-227-32520-8 — référence francophone, approche existentielle et théologique
- Brad S. Gregory, The Unintended Reformation: How a Religious Revolution Secularized Society, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge MA, 2012 — métahistoire des conséquences à long terme
Le « tournant de la Tour » et la théologie de la justification
L'Erlebnis der Turm (« expérience de la tour »), récit autobiographique tardif (1545) où Luther situe sa découverte de la justice de Dieu comme « justice qu'il nous donne » plutôt que comme « justice par laquelle il nous juge », est traditionnellement daté de 1515-1518. Heiko Oberman et Marc Lienhard discutent cette chronologie : il s'agit moins d'un événement unique que d'un cheminement progressif documenté par les Cours sur les Psaumes (1513-1515), les Cours sur Romains (1515-1516) et les Cours sur Galates (1516-1517). La théologie de la sola fide émerge organiquement de cette lecture paulinienne intensive.
Réception catholique et débats historiographiques
Joseph Lortz et le tournant catholique sur Luther
Le tournant majeur dans la compréhension catholique de Luther s'est opéré au XXᵉ siècle grâce au prêtre allemand Joseph Lortz (1887-1975), professeur à l'Université de Mayence. Son opus magnum, Die Reformation in Deutschland (Herder, 2 vol., 1939-1940), succède aux jugements virulents de Denifle (1903) et Grisar (1911-1912) en proposant une lecture sympathique mais rigoureuse : Luther y apparaît comme un homme profondément religieux, qui combattait pour Dieu — et ce qu'il a brisé, ce n'est pas le catholicisme tel qu'il était, mais le catholicisme déformé qu'il voyait à travers le prisme du nominalisme occamiste[61].
Selon la lecture de Lortz, Luther reste en un sens un catholique par sa quête religieuse, ce qui rendra possible le dialogue œcuménique catholique-luthérien du concile Vatican II et de la Déclaration commune de 1999. Cette ligne a été poursuivie par Yves Congar O.P. dans son Vraie et fausse réforme dans l'Église (Cerf 1950, rééd. 1968, 720 p.) puis dans son Martin Luther, sa foi, sa réforme (Cerf 1983, 150 p.)[62].
Volker Leppin — les racines mystiques de Luther
Le professeur Volker Leppin (Université de Tübingen, puis Yale Divinity School depuis 2021) a renouvelé profondément la lecture de Luther dans Die fremde Reformation: Luthers mystische Wurzeln (« La Réformation étrange : les racines mystiques de Luther », C.H. Beck, Munich, 2016, 256 p., ISBN 978-3-406-69081-5)[63]. Sa thèse : Luther n'est pas un théologien de rupture ex nihilo, mais l'héritier conscient de la mystique rhénane (Maître Eckhart, Tauler, Suso) et de la Theologia Deutsch anonyme du XIVᵉ siècle.
Luther lui-même édite la Theologia Deutsch (1516, puis édition complète 1518) et écrit dans la préface :
« Je n'ai trouvé nulle œuvre autre que la Bible et les écrits de saint Augustin où j'aurais mieux pu apprendre ce que sont Dieu, le Christ, l'homme et toutes choses. » — Martin Luther, Vorrede zur Theologia Deutsch, WA 1, 378-379, édition 1518[64]
Cette filiation mystique relativise la thèse protestante traditionnelle d'une « redécouverte » radicale de l'Évangile : Luther boit aux sources de la spiritualité catholique médiévale tardive avant de s'en séparer.
Eamon Duffy — la vitalité catholique pré-tridentine
L'historien britannique Eamon Duffy, professeur émérite à l'Université de Cambridge (Magdalene College), a publié en 1992 The Stripping of the Altars: Traditional Religion in England c. 1400–c. 1580 (Yale UP, 654 p., ISBN 978-0-300-06076-9), un ouvrage qui a démoli le mythe protestant d'une Église catholique tardo-médiévale décadente, ignorante et corrompue. À partir des archives paroissiales anglaises de la fin du Moyen Âge, Duffy montre que la religion traditionnelle possédait, à la veille de la Réforme, vitalité, force et attrait tant dans la culture des élites que dans la culture populaire : la Réforme n'a pas libéré un peuple opprimé par une religion sclérosée, elle a brutalement supprimé une religion populaire et théologiquement respectable[65].
Ce constat fondé sur les archives paroissiales anglaises de la fin du Moyen Âge est désormais reçu par l'historiographie sérieuse — y compris protestante. Il modifie radicalement le contexte d'interprétation de Luther : il n'agit pas dans une Église moribonde mais dans une catholicité vivante et florissante.
Luther et la Vierge Marie — l'aspect occulté
Un fait souvent ignoré, y compris dans la mémoire protestante : Luther a maintenu toute sa vie une dévotion mariale substantielle. Hans Düfel, dans son étude classique Luthers Stellung zur Marienverehrung (Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 1968, 304 p.), démontre que Luther a tenu fermement :
- La virginité perpétuelle de Marie (perpetua virginitas) — sermon du 11 août 1532, WA 36, 143
- Le titre de Théotokos (Mère de Dieu), conformément à Éphèse 431
- L'Immaculée Conception (avec quelques hésitations finales, mais tenue dans l'écrit Predigten 1527, WA 17/II, 280)
- Le rôle d'intercession de Marie (catéchisme de 1529)
Dans son commentaire du Magnificat (1521) — l'un de ses plus beaux textes —, Luther écrit :
« Tous les hommes devraient prendre devant Marie une attitude d'humilité et d'admiration. C'est un grand mystère que d'être appelée Mère de Dieu. » — Martin Luther, Das Magnificat verdeutscht und ausgelegt, 1521, WA 7, 568-573[66]
Cette continuité mariologique partielle a été soulignée par le cardinal Walter Kasper dans Martin Luther: An Ecumenical Perspective (Paulist Press 2016, 96 p., trad. William Madges) comme l'un des points de convergence possibles du dialogue catholique-luthérien.
Diarmaid MacCulloch — la synthèse anglo-saxonne
L'historien anglican Sir Diarmaid MacCulloch (Oxford), dans son ouvrage de référence Reformation: Europe's House Divided 1490-1700 (Allen Lane / Penguin 2003, 800 p., ISBN 978-0-14-028534-4 ; Wolfson History Prize 2004, National Book Critics Circle Award 2004), offre une synthèse historiographique impartiale qui rend justice tant à Luther qu'à la réponse catholique. MacCulloch contextualise Luther dans la longue histoire des tentatives de réforme catholique depuis le XIVᵉ siècle (Wycliffe, Hus, Savonarole) et montre que la rupture de 1517 n'était pas inéluctable mais résulte d'une convergence de facteurs politiques, théologiques et personnels précis[67].
Heinz Schilling — la dimension politique impériale
Le professeur Heinz Schilling (Humboldt-Universität de Berlin, émérite), dans Martin Luther: Rebel in an Age of Upheaval (Oxford UP 2017, 624 p., trad. anglaise par Rona Johnston, ISBN 978-0-19-872202-9 — original allemand : Martin Luther: Rebell in einer Zeit des Umbruchs, C. H. Beck 2012), contextualise Luther dans le Saint Empire fragmenté et la politique princière allemande. Pour Schilling, Luther n'est pas un héros isolé mais un acteur d'une « lutte massive pour la réforme universelle du christianisme » dont les conditions politiques (Saxe électorale de Frédéric le Sage, Charles Quint occupé en Italie et contre les Ottomans, rivalités franco-impériales) sont déterminantes pour le succès initial[68].
Le Concile de Trente (1545-1563) — la réponse magistérielle
Si Luther est l'événement fondateur du protestantisme, le Concile de Trente est l'événement par lequel l'Église catholique se redéfinit doctrinalement contre lui — non par crispation polémique, mais par une clarification dogmatique sans précédent depuis Chalcédoine (451). Convoqué par Paul III le 13 décembre 1545, le concile se déroule en trois grandes périodes (1545-1547 Trente, 1551-1552 Trente, 1562-1563 Trente) et tient 25 sessions sous trois pontifes successifs (Paul III, Jules III, Pie IV).
Les principaux décrets répondent point par point à Luther :
- Session IV (8 avril 1546) — Décret sur les Écritures canoniques et Décret sur l'édition et l'usage des livres sacrés. Fixation du canon biblique incluant les deutérocanoniques (contre Luther) ; affirmation que la Tradition apostolique est reçue « avec un égal sentiment de piété et de respect » que l'Écriture (contre la sola scriptura) ; reconnaissance de la Vulgate comme version authentique pour les disputations doctrinales.
- Session VI (13 janvier 1547) — Décret sur la justification, 16 chapitres et 33 canons. C'est le décret le plus important du concile et la réponse théologique frontale à la sola fide : le pécheur n'est pas seulement déclaré juste mais rendu juste (non solum reputatur, sed vere iustus nominatur et est, chap. 7) ; la justice infuse opère par la charité diffusée dans le cœur (Rm 5, 5) ; le libre arbitre coopère sous la grâce sans la précéder ni la mériter[69].
- Session VII (3 mars 1547) — Décret sur les sacrements en général, 13 canons. Réaffirmation des sept sacrements institués par le Christ, conférant la grâce ex opere operato. Quatorze canons spécifiques au baptême, trois à la confirmation.
- Sessions XIII, XXI, XXII — Eucharistie, communion sous les deux espèces, sacrifice de la messe.
- Sessions XIV, XXIII, XXIV — Pénitence et extrême-onction, ordre, mariage.
- Session XXV (4 décembre 1563) — Décrets sur le purgatoire, l'invocation des saints, le culte des reliques, les images, les indulgences (réaffirmées en principe mais réformées dans la pratique : suppression du commerce, contrôle épiscopal strict).
L'indulgence de Saint-Pierre qui avait déclenché la révolte de Luther disparaît silencieusement après Trente : la session XXV interdit « tous les abus, gains illicites et superstitions » dans la concession des indulgences[70]. Sur ce point précis — la commercialisation —, Trente donne historiquement raison à Luther tout en repoussant absolument son interprétation théologique de l'indulgence.
Cette double opération — rejet de l'interprétation luthérienne et réforme des abus signalés par Luther — est ce qui rend Trente intellectuellement irréductible à la caricature protestante d'une « Contre-Réforme » seulement répressive. L'historien protestant John W. O'Malley S.J. (Georgetown), dans Trent: What Happened at the Council (Harvard UP, 2013, 335 p.), a démontré que le concile articule organiquement réforme disciplinaire et clarification doctrinale[71].
Erfurt 2011 — autre extrait de Benoît XVI
Pour compléter la citation déjà donnée plus haut, voici un autre extrait du même discours, sur l'actualité intacte de la question de Luther :
« "Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ?" Que cette question ait été la force motrice de tout son chemin, me touche toujours à nouveau profondément. Qui, en effet, se préoccupe aujourd'hui de cela, même parmi les chrétiens ? » — Benoît XVI, allocution au couvent des Augustins d'Erfurt, 23 septembre 2011[72]
Saint Alphonse de Liguori et la tradition catholique tridentine sur Luther
Avant le tournant historiographique du XXᵉ siècle inauguré par Lortz, la tradition catholique tridentine évalue Luther avec une grande sévérité doctrinale, sans la nuance contextuelle qu'imposeront les archives modernes. Le docteur de l'Église Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787) consacre à Luther une longue section de son Histoire des hérésies et de leur réfutation (1772)[73] : il y voit la racine d'un « déluge » de divisions doctrinales sortant de la sola scriptura, et reprend, avec les sources de son temps, le portrait noir transmis par Cochlæus, Bellarmin et Maimbourg. Ce regard sévère reste complémentaire, plutôt que contradictoire, des analyses contemporaines : la rupture doctrinale est aussi grave qu'Alphonse le voyait ; ce que le XXᵉ siècle ajoute, c'est la compréhension intérieure de la quête spirituelle qui anime Luther et la mise en contexte historique de la décadence des indulgences que les polémistes du XVIIIᵉ siècle ne distinguaient pas suffisamment du fond doctrinal.
Pour aller plus loin
- Sola Scriptura — l'Écriture seule — le principe formel de la Réforme
- Sola Fide — la justification par la foi seule — le principe matériel de la Réforme
- Le Concile de Trente — la réponse magistérielle catholique
- La Présence réelle eucharistique — l'objet du Colloque de Marbourg (1529)
Notes et références
Yves Congar O.P., Martin Luther, sa foi, sa réforme : études de théologie historique, Cogitatio Fidei n° 119, Cerf, Paris, 1983, 150 p., ISBN 978-2-204-01970-5. Congar y nuance et affine son jugement de Vraie et fausse réforme dans l'Église (1950) à la lumière de 33 années supplémentaires de recherche luthérienne.
1 62Conseil pontifical pour l'unité des chrétiens et Fédération luthérienne mondiale, Déclaration commune sur la doctrine de la justification, signée à Augsbourg le 31 octobre 1999. Texte et documents officiels : page ressource de la Fédération luthérienne mondiale (co-signataire) sur lutheranworld.org (l'ancienne adresse vatican.va du document répond 404 — vérifié le 4 octobre 2026). Voir aussi la Réponse officielle de l'Église catholique (25 juin 1998), qui précise les points de divergence subsistants. Méthode des différences entre langages réconciliables : ce qui a paru pendant 450 ans une opposition formelle est désormais reformulé comme deux manières complémentaires de dire un même cœur évangélique — sans pour autant identifier les deux doctrines.
2 36Heiko A. Oberman, Luther: Man Between God and the Devil, Yale University Press, New Haven, 1989, p. 125-127, ISBN 0-300-03735-0. Oberman analyse le vœu de Stotternheim comme moment fondateur, à la fois historique et symbolique, du parcours luthérien.
3Heiko A. Oberman, The Dawn of the Reformation: Essays in Late Medieval and Early Reformation Thought, Eerdmans, Grand Rapids, 1986, p. 64-80, et Luther: Man Between God and the Devil, Yale UP, 1989, p. 135-148. Oberman insiste sur le poids spécifique de l'Observance augustinienne dans la formation théologique de Luther : la mouvance maintient une lecture intensément augustinienne du péché et de la grâce, à laquelle Luther reste fidèle dans ses présupposés tout en en renversant la conclusion sacramentelle.
4Diaconat le 27 février 1507, par le même Bonemilch : la Catholic Encyclopedia (1913, art. « Martin Luther ») tient la date précise de l'ordination sacerdotale pour incertaine (« The precise date is uncertain ») — Köstlin (Luthers Leben, I, 1883, p. 63) ne retient plus aucune date dans sa dernière édition, et Oerger fixe le 27 février, date qui correspond à l'ordination diaconale (27 février 1507, par Bonemilch). Prêtrise le 3 avril 1507 (samedi saint) dans la cathédrale d'Erfurt, par Johann Bonemilch von Laasphe, évêque auxiliaire de Mayence résidant à Erfurt : voir Robert Kolb, Martin Luther: Confessor of the Faith, Oxford University Press, 2009 (« The suffragan bishop resident in Erfurt, Johann Bonemilch, ordained Luther as subdeacon, deacon, and then, on 3 April 1507, as priest ») ; la notice « Johannes Bonemilch » de Wikipédia en allemand précise « vermutlich am Karsamstag, dem 3. April, im Erfurter Dom die Priesterweihe » (« vraisemblablement le samedi saint, 3 avril, l'ordination sacerdotale dans la cathédrale d'Erfurt »). Variante 4 avril 1507 (jour de Pâques) donnée par l'article « Martin Luther » de Wikipédia en allemand d'après Johannes Wallmann, Kirchengeschichte Deutschlands seit der Reformation, 4ᵉ éd., Mohr Siebeck, Tübingen, 1993, p. 17 — non retenue ici (la date du 3 avril, portée par Kolb, est ici retenue). L'attribution de la prêtrise à Jérôme Schulz (Scultetus), évêque de Brandebourg, reprise par l'infobox non sourcée de Wikipédia en anglais (« 3/4 April 1507 », vérifiée le 4 octobre 2026) — n'est retenue par aucune source savante : Schulz, nommé à Brandebourg en 1507 seulement, n'apparaît nulle part comme ordinant d'Erfurt (qui relève de Mayence) ; il est par ailleurs destinataire, avec Albert de Mayence, de l'envoi des 95 thèses le 31 octobre 1517. Première messe le 2 mai 1507, en présence de son père Hans.
5 6La notion d'Anfechtung (épreuve, tentation, temptatio) est l'une des catégories centrales de la spiritualité de Luther : voir Heiko A. Oberman, Luther: Man Between God and the Devil, Yale UP, 1989, chap. « The Devil's Inheritance », p. 153-174, et Lyndal Roper, Martin Luther: Renegade and Prophet, Bodley Head, 2016, p. 41-68. Le récit traditionnel de la première messe paralysée par l'effroi est rapporté par Luther lui-même dans les Tischreden (n° 122, WA TR 1, 47-48).
7Catholic Encyclopedia (1913, art. « Johann von Staupitz ») : né « about 1460 » à Motterwitz près de Leisnig, mort à Salzbourg le 28 décembre 1524.
8Martin Luther, Tischreden (« Propos de table »), n° 526, WA TR 1, 245 : « Staupitz hatt die doctrinam angefangen » (« Staupitz a commencé la doctrine »). Voir l'étude exhaustive de Lothar Graf zu Dohna et Richard Wetzel, Staupitz, theologischer Lehrer Luthers ?, dans Lutherjahrbuch 1991, p. 105-138, et David C. Steinmetz, Misericordia Dei: The Theology of Johannes von Staupitz, Brill, Leyde, 1968, ISBN 978-90-04-01592-7.
9Martin Luther, Tischreden, n° 1017, WA TR 1, 510 ; cf. également la lettre de Luther à Staupitz du 30 mai 1518 : « Je me souviens, mon Père, qu'au milieu de toutes ces tentations vous avez l'habitude de dire : "C'est sur les plaies du Christ, ses plaies que tu dois méditer, et alors la prédestination resplendira en toi" » (WA Br 1, 525-526, lettre n° 76).
10Catéchisme de l'Église catholique, n° 1471-1479 (définition, justification théologique, communion des saints et trésor de l'Église). Texte officiel sur vatican.va. Voir aussi Paul VI, constitution apostolique Indulgentiarum doctrina, 1ᵉʳ janvier 1967, qui réforme la pratique sans modifier le principe doctrinal.
11Heinz Schilling, Martin Luther: Rebel in an Age of Upheaval, Oxford University Press, Oxford, 2017, 624 p., trad. anglaise par Rona Johnston, ISBN 978-0-19-872202-9. Édition originale allemande Martin Luther: Rebell in einer Zeit des Umbruchs, C. H. Beck, Munich, 2012, 716 p. Schilling, professeur émérite d'histoire à la Humboldt-Universität de Berlin, spécialiste reconnu de la Réforme princière et de la confessionnalisation.
12 68La formule allemande « Sobald der Pfennig im Kasten klingt, die Seele in den Himmel springt » est citée par Luther comme représentative de la prédication de Tetzel ; la formule latine équivalente, « quod statim ut iactus nummus in cistam tinnierit, evolare dicunt animam », figure dans la Thèse 27 des 95 thèses. Voir Hartmann Grisar, Luther, t. I, Herder, Fribourg-en-Brisgau, 1911, p. 320-322 (qui en discute le caractère exact), et Volker Reinhardt, Luther der Ketzer: Rom und die Reformation, C. H. Beck, Munich, 2016, ISBN 978-3-406-69602-2, p. 86-90.
13Martin Luther, Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum (95 thèses), 31 octobre 1517. Texte critique latin : WA 1, 233-238. Traduction française : Œuvres I, Labor et Fides, Genève, 1957, p. 31-37. Thèse 1 : « Dominus et magister noster Iesus Christus dicendo: "Penitentiam agite," etc., omnem vitam fidelium penitentiam esse voluit. » Thèse 27 : « Hominem praedicant, qui statim ut iactus nummus in cistam tinnierit, evolare dicunt animam. » Thèse 36 : « Quilibet christianus vere compunctus habet remissionem plenariam a poena et culpa etiam sine litteris veniarum sibi debitam. »
14 15 16Erwin Iserloh, Luthers Thesenanschlag — Tatsache oder Legende ?, Franz Steiner, Wiesbaden, 1962 (première publication 1961). Le débat est synthétisé dans Volker Leppin et Timothy Wengert, Sources and Context: The Ninety-Five Theses, dans Lutheran Quarterly, vol. 29, n° 4, hiver 2015, p. 373-398.
17Mark U. Edwards Jr., Printing, Propaganda, and Martin Luther, University of California Press, Berkeley, 1994 ; rééd. Fortress Press 2004, ISBN 978-0-8006-3603-2. Edwards montre que les 95 thèses connaissent trois éditions imprimées avant la fin de 1517 (Wittenberg, Nuremberg, Bâle, Leipzig) et que les écrits de Luther représenteront à eux seuls un tiers de la production allemande imprimée entre 1518 et 1525.
18Léon X, bulle Exsurge Domine, 15 juin 1520. Texte latin officiel dans Magnum Bullarium Romanum, Turin, 1860, t. V, p. 749-755 ; reproduit dans Denzinger-Hünermann, Enchiridion Symbolorum, 43ᵉ éd., n° 1451-1492. La bulle condamne 41 propositions, sans en condamner formellement Luther comme hérétique, lui laissant 60 jours pour se rétracter avant l'excommunication.
19Acta des Reichstags zu Worms (1521), texte allemand contemporain, Reichstagsakten, jüngere Reihe, vol. 2, Munich, 1896, p. 581-583. Traduction française dans Marc Lienhard, Martin Luther : La passion de Dieu, Bayard, Paris, 1999, p. 105-107, ISBN 978-2-227-32520-8.
20 21Voir l'étude historiographique de Henning Bühmann, « Hier stehe ich, ich kann nicht anders » : Anatomie eines Mythos, dans Lutherjahrbuch, vol. 88, 2021, p. 109-138. La formule apparaît pour la première fois dans l'édition imprimée des actes par Spalatin (1521), mais pas dans les transcriptions notariales contemporaines.
22Concile de Trente, session IV (8 avril 1546), Décret sur les Écritures canoniques : « Ce concile, suivant l'exemple des Pères orthodoxes, reçoit et vénère avec un égal sentiment de piété et de respect tous les livres tant de l'Ancien que du Nouveau Testament [...] ainsi que les traditions elles-mêmes » (Denzinger 1501). Le décret pose en termes anti-luthériens explicites le principe de la double source (Écriture + Tradition apostolique).
23Charles Quint, déclaration personnelle à la Diète de Worms, 19 avril 1521. Texte français autographe partiellement reproduit dans Karl Brandi, Kaiser Karl V. Werden und Schicksal einer Persönlichkeit und eines Weltreiches, Bruckmann, Munich, 1937 ; rééd. WBG, Darmstadt, 1986, p. 113-114. La déclaration est l'un des rares textes politiques personnels de Charles Quint et marque sa rupture avec toute conciliation possible avec Luther.
24Luthers Werke (édition de Weimar), Bibel-Abteilung, vol. 5-12, Hermann Böhlaus Nachfolger, Weimar, 1906-1961, qui reproduit la Biblia, das ist, die gantze Heilige Schrifft Deudsch (Wittenberg, Hans Lufft, 1534). Voir Albrecht Beutel, In dem Anfang war das Wort: Studien zu Luthers Sprachverständnis, Mohr Siebeck, Tübingen, 1991, et Stephan Füssel, The Bible in Pictures: Illustrations from the Workshop of Lucas Cranach, Taschen, Cologne, 2017 (étude sur la production matérielle).
25Martin Luther, De libertate christiana / Von der Freiheit eines Christenmenschen, novembre 1520. Texte latin et allemand dans D. Martin Luthers Werke (Weimarer Ausgabe, WA), vol. 7, p. 49-73 (latin) et p. 20-38 (allemand). Traduction française dans Œuvres I, Labor et Fides, Genève, 1957, p. 271-294.
26Martin Luther, De captivitate Babylonica ecclesiae praeludium, octobre 1520. Texte critique : WA 6, 497-573. Traduction française dans Œuvres I, Labor et Fides, Genève, 1957, p. 165-258. Pour la réception ecclésiale immédiate, voir Pierre Fraenkel, Testimonia Patrum: The Function of the Patristic Argument in the Theology of Philip Melanchthon, Droz, Genève, 1961, et l'analyse confessionnelle de Wolfgang Beinert, dans Confessio Augustana und Confutatio, Aschendorff, Münster, 1980.
27Érasme de Rotterdam, lettre à Justus Jonas, 10 mai 1521 (Opus Epistolarum Erasmi, éd. Allen, t. IV, n° 1202). Sur les relations Érasme-Luther : Cornelis Augustijn, Erasmus: His Life, Works, and Influence, University of Toronto Press, 1991, ISBN 978-0-8020-7177-2.
28Martin Luther, Tischreden, propos rapporté par Veit Dietrich, 1537 ; WA TR 3, 615, n° 3795 : « Nullus liber meus est probus, exceptis forte De servo arbitrio et Catechismo. » Voir Walther von Loewenich, Luthers Theologia Crucis, Lutherisches Verlagshaus, Berlin, 7ᵉ éd. 1982, ISBN 978-3-7859-0492-9, qui revient sur ce jugement de l'auteur sur sa propre œuvre.
29Martin Luther, De servo arbitrio, décembre 1525. Texte critique : WA 18, p. 600-787. Traduction française par Georges Lagarrigue, Du serf arbitre, dans Œuvres V, Labor et Fides, Genève, 1958. Réponse au De libero arbitrio diatribē sive collatio (« Diatribe ou conférence sur le libre arbitre ») d'Érasme de Rotterdam, publié à Bâle en septembre 1524.
30Walter Köhler, Das Marburger Religionsgespräch 1529. Versuch einer Rekonstruktion, M. Heinsius Nachfolger, Leipzig, 1929 ; rééd. Olms, Hildesheim, 1980 — étude de référence. Voir aussi G. R. Potter, Zwingli, Cambridge University Press, 1976, p. 316-342, et Volker Leppin, Martin Luther, WBG, Darmstadt, 2006, chap. « Marburg », p. 264-272. Les quinze articles sont reproduits dans WA 30/III, 110-171.
31Martin Luther, paroles de fin de colloque rapportées par plusieurs témoins, notamment dans la lettre de Caspar Hedio à Boniface Wolfhart, 7 octobre 1529 (Ein gespräch, gehallten zu Marpurg, 1529). Voir Hermann Sasse, This Is My Body: Luther's Contention for the Real Presence in the Sacrament of the Altar, Augsburg Publishing House, Minneapolis, 1959 ; rééd. Lutheran Theological Seminary, Adelaide, 1977, ISBN 978-0-9577416-6-7.
32Konkordienbuch (Livre de Concorde), Dresde, 1580. Édition critique : Die Bekenntnisschriften der Evangelisch-Lutherischen Kirche, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 12ᵉ éd. 1998, ISBN 978-3-525-52101-4. Le Livre de Concorde regroupe les trois symboles œcuméniques (Apôtres, Nicée, Athanase), la Confession d'Augsbourg (1530), son Apologie (1531), les Articles de Smalkalde (1537), le Traité du pouvoir et de la primauté du pape (1537), le Petit Catéchisme et le Grand Catéchisme (1529) de Luther, et la Formule de Concorde (1577).
33Bernhard Lohse, Luthers Theologie in ihrer historischen Entwicklung und in ihrem systematischen Zusammenhang, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 1995 ; trad. anglaise Martin Luther's Theology: Its Historical and Systematic Development, Fortress Press, Minneapolis, 1999, ISBN 978-0-8006-3091-7. Synthèse de référence allemande sur la théologie de Luther, articulant développement historique et exposition systématique.
34Martin Luther, Vorlesung über den Römerbrief, 1515-1516, scholie sur Rm 4, 7 ; texte critique : D. Martin Luthers Werke (Weimarer Ausgabe, WA), vol. 56, p. 272 : « Simul iustus et peccator, simul peccator et iustus. » Sur le sens systématique de la formule : Otto Hermann Pesch O.P., Frei sein aus Gnade: Theologische Anthropologie, Herder, Fribourg-en-Brisgau, 1983, ISBN 978-3-451-19724-4 — étude œcuménique de référence d'un dominicain catholique sur l'anthropologie luthérienne de la grâce.
35Concile de Trente, session VI (13 janvier 1547), Décret sur la justification, chap. 7 ; texte officiel dans Denzinger-Hünermann, Enchiridion Symbolorum, n° 1528-1530 : « Non solum reputatur, sed vere iustus nominatur et est » (« il n'est pas seulement réputé juste, mais il est véritablement appelé juste et il l'est »). C'est le pivot dogmatique de la réponse catholique à la sola fide luthérienne.
37 69Martin Luther, Assertio omnium articulorum per bullam Leonis X. novissimam damnatorum, 1521, WA 7, 97 : « Scriptura sui ipsius interpres » (« L'Écriture est son propre interprète »). La formule passe ensuite dans la Formule de Concorde (1577), épitomé, Compendiaria regula et norma, et devient un lieu commun confessionnel luthérien. Discussion critique : Heinrich Bornkamm, Luther und das Alte Testament, Mohr Siebeck, Tübingen, 1948.
38Martin Luther, préface à l'épître de Jacques dans le Septembertestament de 1522, WA DB 7, 384-387. Luther y qualifie Jacques d'« épître de paille » (« stroherne Epistel ») parce qu'elle « ne contient rien de la nature de l'Évangile » — jugement infléchi dans les rééditions ultérieures mais maintenu sur le fond. Sur la doctrine luthérienne du canon : Kurt Aland, Studien zur Überlieferung des Neuen Testaments und seines Textes, De Gruyter, Berlin, 1967.
39Martin Luther, Von weltlicher Obrigkeit, wie weit man ihr Gehorsam schuldig sei (« De l'autorité temporelle, et jusqu'où on lui doit obéissance »), Wittenberg, 1523 ; WA 11, 245-281. Étude classique : Franz Lau, « Äusserliche Ordnung » und « weltlich Ding » in Luthers Theologie, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 1933. Synthèse récente : Volker Mantey, Zwei Schwerter — zwei Reiche: Martin Luthers Zwei-Reiche-Lehre vor ihrem spätmittelalterlichen Hintergrund, Mohr Siebeck, Tübingen, 2005, ISBN 978-3-16-148522-3.
40Sur la critique de la doctrine luthérienne des deux règnes par les marxistes (Engels, Der deutsche Bauernkrieg, 1850) et les écrivains du XXᵉ siècle (Thomas Mann, Allemagne et les Allemands, conférence de Washington, 29 mai 1945), voir Ernst Wolf, Peregrinatio: Studien zur reformatorischen Theologie und zum Kirchenproblem, Chr. Kaiser Verlag, Munich, 1954, p. 207-229 ; et Heinz Schilling, Martin Luther: Rebel in an Age of Upheaval, Oxford UP, 2017, p. 411-440.
41Dietrich Bonhoeffer, Ethik, édition posthume par Eberhard Bethge, Chr. Kaiser Verlag, Munich, 1949 ; trad. française Éthique, Labor et Fides, Genève, 1965 ; rééd. 1997, ISBN 978-2-8309-0865-7. Sur la critique barthienne de la Zwei-Reiche-Lehre : Karl Barth, Eine Schweizer Stimme 1938-1945, Evangelischer Verlag, Zollikon-Zürich, 1945.
42Martin Sasse, évêque luthérien de Thuringe, Martin Luther über die Juden : Weg mit ihnen !, paru le 15 novembre 1938 (37 000 exemplaires en deux semaines selon Christopher J. Probst, Demonizing the Jews: Luther and the Protestant Church in Nazi Germany, Indiana University Press, Bloomington, 2012) : « Am 10. November 1938, an Luthers Geburtstag, brennen die Synagogen in Deutschland » (« Le 10 novembre 1938, jour anniversaire de Luther, les synagogues brûlent en Allemagne »). Julius Streicher au procès de Nuremberg, audience du 29 avril 1946 (Trial of the Major War Criminals, vol. 12, p. 317) : « Dr. Martin Luther would very probably sit in my place in the defendants' dock today, if this book had been taken into consideration by the Prosecution » (« Le docteur Martin Luther siégerait très probablement à ma place sur le banc des accusés si ce livre avait été pris en compte par l'accusation »). Mise en contexte : Thomas Kaufmann, Luthers « Judenschriften » : Ein Beitrag zu ihrer historischen Kontextualisierung, Mohr Siebeck, Tübingen, 2011 (déjà cité [^ekd-antisem]).
43 54EKD, Kundgebung zu Christen und Juden — 50 Jahre Erklärung von Weißensee, Synode de l'EKD, 2000 ; Kundgebung « Martin Luther und die Juden – Notwendige Erinnerung zum Reformationsjubiläum », 2ᵉ session de la 12ᵉ Synode de l'EKD, Brême, 11 novembre 2015 (texte allemand sur ekd.de, « 2015_Beschluss_Kundgebung_Martin_Luther_und_die Juden.pdf » ; version anglaise « Martin Luther and the Jews » sur ekd.de) ; « Christen und Juden als Zeugen der Treue Gottes », Synode de l'EKD, Magdebourg, 9 novembre 2016 (renoncement à la mission envers les juifs). La déclaration de 1994 est celle de l'ELCA (Église évangélique luthérienne d'Amérique, avril 1994), non de l'EKD. Liens vérifiés le 3 octobre 2026. Voir aussi Thomas Kaufmann, Luthers « Judenschriften » : Ein Beitrag zu ihrer historischen Kontextualisierung, Mohr Siebeck, Tübingen, 2011, 200 p., ISBN 978-3-16-150772-7.
44 55Benoît XVI, allocution lors de la rencontre avec les représentants de l'EKD au couvent des Augustins d'Erfurt, 23 septembre 2011. Texte officiel français sur vatican.va.
45 46 60Pape François, homélie lors de la commémoration commune de la Réforme, cathédrale de Lund, 31 octobre 2016 (avec Munib Younan, président de la Fédération luthérienne mondiale). Citations d'après le texte officiel français de l'homélie sur vatican.va. Déclaration commune signée le même jour (résumée en paraphrase dans le corps de l'article d'après l'original anglais : « we also confess and lament before Christ that Lutherans and Catholics have wounded the visible unity of the Church ») : voir press.vatican.va.
47 48 49Eamon Duffy, The Stripping of the Altars: Traditional Religion in England c. 1400–c. 1580, Yale University Press, New Haven, 1992 ; 2ᵉ édition révisée 2005, 654 p., ISBN 978-0-300-06076-9. Duffy, professeur émérite d'histoire chrétienne à Cambridge (Magdalene College). Thèse centrale de l'ouvrage, résumée en paraphrase dans le corps de l'article (aucune citation verbatim n'est donnée, la page exacte n'ayant pu être vérifiée sur l'édition). Voir aussi son Saints, Sacrilege and Sedition (Bloomsbury 2012) pour l'approfondissement.
50 65Andrew C. Gow, The Contested History of a Book: The German Bible of the Later Middle Ages and Reformation in Legend, Ideology, and Scholarship, Journal of Hebrew Scriptures, vol. 9, art. 13 (2009), p. 8 : « In fact there were 14 in early new High German, 4 in early new Low German, and 4 in early modern Netherlandish, for a total of 22 Germanic editions by 1518 » — soit 18 éditions allemandes complètes (14 en haut-allemand + 4 en bas-allemand) avant le Septembertestament de Luther (21 septembre 1522). Sur la Bible de Mentelin (Strasbourg, 1466), première mise sous presse en allemand de cette tradition manuscrite du XIVᵉ siècle, voir ibid., p. 26.
51Martin Luther, Wider die räuberischen und mörderischen Rotten der Bauern (« Contre les bandes pillardes et assassines des paysans »), mai 1525. Texte critique : D. Martin Luthers Werke (Weimarer Ausgabe, WA), vol. 18, p. 357-361. Traduction française dans Œuvres IV, Labor et Fides, Genève, 1958. L'opuscule fut publié au moment où la répression était déjà en cours, ce qui aggrava encore son rôle inflammatoire. Sur la répression et le bilan des morts, la synthèse allemande retient 70 000 à 75 000 morts (Peter Blickle, Die Revolution von 1525, R. Oldenbourg Verlag, Munich, 1975 ; édition augmentée 2004, ISBN 978-3-486-44264-5 — page exacte à vérifier sur l'édition) et les synthèses française et anglaise environ 100 000 morts ; la borne haute de 130 000 morts avancée précédemment n'a été retrouvée dans aucune source et est en conséquence retirée. Voir aussi James M. Stayer, The German Peasants' War and Anabaptist Community of Goods, McGill-Queen's University Press, Montréal, 1991, ISBN 978-0-7735-0842-8.
52Martin Luther, Von den Juden und ihren Lügen, Wittenberg, 1543. Texte critique : D. Martin Luthers Werke (Weimarer Ausgabe, WA), vol. 53, p. 412-552. Le « programme en sept points » (Erstens… Siebentens : incendier les synagogues, raser les maisons, confisquer livres de prière et Talmuds, interdire l'enseignement aux rabbins, supprimer sauf-conduit et droit de voyage, interdire l'usure, imposer le travail manuel aux jeunes juifs et juives) ouvre la seconde partie du traité.
53Joseph Lortz (1887-1975), Die Reformation in Deutschland, Herder, Fribourg-en-Brisgau, 2 volumes, 1939-1940 ; 4ᵉ édition révisée 1962. Traduction française La Réforme de Luther, Cerf, Paris, 1970, 2 vol. Lortz, prêtre catholique, professeur à l'Université de Mayence et à l'Institut Max Planck d'histoire européenne, est considéré comme le fondateur de la « lecture catholique sympathique » de Luther. Voir le bilan critique de Erwin Iserloh, Luther in der katholischen Sicht heute, Aschendorff, Münster, 1968.
56 61Volker Leppin, Die fremde Reformation: Luthers mystische Wurzeln, C. H. Beck, Munich, 2016, 256 p., ISBN 978-3-406-69081-5. Leppin (né 1966), professeur de théologie systématique à Tübingen jusqu'en 2021, puis Horace Tracy Pitkin Professor of Historical Theology à Yale Divinity School. Voir également Volker Leppin, Martin Luther, Reclam, Stuttgart, 2017.
57 63Lyndal Roper, Martin Luther: Renegade and Prophet, Bodley Head, Londres, 2016 (déjà cité en bibliographie) — chapitres sur les années 1540 : obésité tardive, calculs, affections chroniques et Anfechtungen ; voir aussi Heiko A. Oberman, Luther: Man Between God and the Devil, Yale University Press, 1989, sur l'Anfechtung (déjà cité [^anfechtung]). Aucune source vérifiée par nos soins n'établit un poids chiffré de Luther à sa mort : le chiffre avancé précédemment est en conséquence retiré.
58Sur les fouilles de la maison parentale de Mansfeld (Luthers Elternhaus) : Luther in Mansfeld: Forschungen am Elternhaus des Reformators, Archäologie in Sachsen-Anhalt, 2007 ; dossier « Sein voller Bauch studierte gern — Esskultur im Hause Luther » (Office régional d'archéologie de Saxe-Anhalt / LutherMuseen, mars 2017) : le mobilier mis au jour atteste une table familiale aisée à Mansfeld — milieu d'origine des Luder, et non le régime personnel de Luther à Wittenberg à la fin de sa vie.
59Martin Luther, préface à l'édition complète de la Theologia Deutsch (anonyme, vers 1350-1430), publiée à Wittenberg en 1518. Texte critique : WA 1, 378-379. La Theologia Deutsch (parfois titrée Theologia Germanica ou Der Frankforter) est un traité mystique tardo-médiéval issu de l'école de Maître Eckhart et Jean Tauler. Édition critique moderne : Bengt Hoffman (trad. anglaise), The Theologia Germanica of Martin Luther, Paulist Press, New York, 1980.
64Martin Luther, Das Magnificat verdeutscht und ausgelegt (« Le Magnificat traduit et commenté »), publié à Wittenberg en 1521 et dédié au prince électeur Jean-Frédéric de Saxe. Texte critique : WA 7, 538-604. L'ouvrage, rédigé pendant le séjour à la Wartburg, est l'un des plus beaux textes spirituels de Luther sur la Vierge Marie. Étude de référence : Hans Düfel, Luthers Stellung zur Marienverehrung, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 1968, 304 p.
66Sir Diarmaid MacCulloch, Reformation: Europe's House Divided 1490-1700, Allen Lane / Penguin Books, Londres, 2003 ; édition américaine The Reformation: A History, Viking, New York, 2004, 800 p., ISBN 978-0-14-028534-4. MacCulloch (né 1951), professeur d'histoire de l'Église à Oxford (St Cross College, puis émérite). Wolfson History Prize 2004 (Royaume-Uni), prix National Book Critics Circle Award 2004 (États-Unis), British Academy Book Prize 2004.
67Concile de Trente, session XXV (3-4 décembre 1563), Décret sur les indulgences : « Sancta synodus [...] omnem pravum quaestum pro his consequendis [...] omnino abolendum esse mandat » (« Le saint synode ordonne d'abolir totalement tout gain illicite » dans la pratique des indulgences). Texte officiel dans Denzinger-Hünermann, n° 1835.
70John W. O'Malley S.J., Trent: What Happened at the Council, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge MA, 2013, 335 p., ISBN 978-0-674-06697-7. O'Malley (1927-2022), historien jésuite américain spécialiste de l'histoire de l'Église moderne, démonte la lecture classique du concile comme pure répression de la Réforme et montre l'organicité entre clarification doctrinale et réforme disciplinaire. Voir aussi Hubert Jedin, Geschichte des Konzils von Trient, Herder, Fribourg-en-Brisgau, 4 vol., 1949-1975 — référence allemande de référence.
71Benoît XVI, allocution à la rencontre avec les représentants de l'Église évangélique d'Allemagne, couvent des Augustins d'Erfurt, 23 septembre 2011. Texte officiel français complet sur vatican.va.
72Saint Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787), Histoire des hérésies et de leur réfutation (titre italien original : Istoria delle eresie colle loro confutazioni), Naples, 1772. Édition française disponible dans les Œuvres complètes du Bienheureux Alphonse-Marie de Liguori, Casterman/Vivès, Paris, 1834-1840, t. I-II. Voir aussi son Traité contre les hérétiques protestants (PDF local : alphonse_traite_contre_les_heretiques_protestants.pdf, t. I, p. 234 et suiv., dans la collection « 1787 — Saint Alphonse de Liguori » de la bibliothèque de Benoît Plaut). Lecture catholique tridentine classique de Luther, à compléter par les travaux historiques du XXᵉ siècle (Lortz, Congar, Leppin).
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