Pie IV (Pius IV), né Giovanni Angelo Medici le 31 mars 1499 à Milan, gouverne l'Église de Rome du 25 décembre 1559 au 9 décembre 1565. Fils d'un percepteur d'impôts d'origine modeste, juriste de formation, affable et diplomate, il succède au redoutable Paul IV dont l'austérité inflexible avait épuisé Rome. Son pontificat, qui paraît bref et discret, est en réalité l'un des plus décisifs du XVIᵉ siècle : c'est lui qui rouvrit et acheva le concile de Trente, l'œuvre dogmatique que Paul III avait convoquée vingt ans plus tôt et que trois pontificats avaient laissée inachevée.[1][2]
En moins de six ans, ce vieux cardinal que personne n'attendait a mené à son terme le concile le plus important de la modernité catholique, puis en a scellé l'autorité par une série d'actes restés fondateurs : la bulle Benedictus Deus qui confirme les décrets tridentins, la Profession de foi que tout titulaire d'une charge ecclésiastique devra désormais jurer, et l'Index des livres interdits. Pour conduire cette réforme, il s'est appuyé sur un instrument providentiel : son neveu Charles Borromée, jeune cardinal de vingt et un ans qui deviendra l'un des plus grands saints réformateurs de l'histoire de l'Église.[3][4]
Le contraste avec son prédécesseur structure tout son règne. Là où Paul IV avait gouverné par la rigueur, l'Inquisition et la défiance, Pie IV gouverne par la souplesse, la négociation et la patience. Cette modération a ses ombres : il rétablit le népotisme en élevant son neveu, et il fit juger et exécuter les neveux de Paul IV, les Carafa, dans un procès que saint Pie V cassera plus tard comme injuste.[5][6] Mais c'est cette même tempérance qui lui permit de rallier les princes chrétiens et de sauver le concile au bord de l'échec.
Comprendre Pie IV, c'est mesurer une vérité que l'histoire de la papauté ne cesse de répéter : les grandes œuvres de l'Église ne sont pas toujours accomplies par les plus saints de ses pontifes, mais par ceux qui savent, au bon moment, mener à bien ce que d'autres ont commencé. Le pape mondain et débonnaire de Milan a donné à la Réforme catholique sa charte doctrinale ; et il a eu le discernement de placer à ses côtés un saint qui en ferait, après lui, une réalité vivante.
Pourquoi Pie IV est le pape qui « achève » Trente
Le concile de Trente, convoqué par Paul III en 1545, n'avait connu jusqu'en 1559 qu'une existence chaotique. Deux premières périodes (1545-1547, puis 1551-1552) avaient produit des décrets capitaux, mais le concile avait été suspendu, transféré, paralysé par les guerres entre Charles Quint et la France, puis abandonné. Jules III l'avait rouvert sans pouvoir l'achever ; Marcel II n'avait régné que vingt-deux jours ; et Paul IV, hostile à l'idée même d'un concile qu'il jugeait dangereux pour l'autorité pontificale, avait préféré réformer par l'Inquisition.[7][8]
Quand Pie IV est élu fin 1559, l'Europe catholique réclame depuis des années la reprise et la conclusion du concile. Le protestantisme a continué de gagner du terrain ; la France glisse vers les guerres de Religion ; l'Empereur et le roi d'Espagne pressent Rome d'agir. Le nouveau pape comprend que l'avenir de l'Église se joue là, et il prend la décision que ses prédécesseurs avaient esquivée ou redoutée : convoquer une troisième et dernière période du concile, et la conduire jusqu'à son terme, coûte que coûte.[9][10]
« Pie IV consacra toute son attention à l'achèvement des travaux du concile de Trente. » — D'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV »[11]
C'est ce qui fait de lui un pape moins spectaculaire mais profondément efficace. Il n'a pas inventé Trente ; il l'a sauvé. Sans son obstination diplomatique entre 1560 et 1563, le grand concile de la Réforme catholique serait peut-être resté un chantier abandonné, et l'Église aurait abordé les siècles suivants sans la charte doctrinale et disciplinaire qui allait la structurer jusqu'à Vatican II. Le détail des décrets tridentins appartient à l'article consacré au concile ; ce qui revient en propre à Pie IV, c'est de l'avoir mené à la victoire.
Les sources principales
| Source | Nature | Apport pour Pie IV |
|---|---|---|
| The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV » (1911) | Synthèse catholique de référence | Biographie d'ensemble, conclave, concile, procès Carafa, mort |
| The Catholic Encyclopedia, art. « Council of Trent » (1912) | Histoire savante du concile | Réouverture de 1562, sessions finales, clôture de 1563 |
| Ludwig von Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge, t. XV-XVI | Grande histoire de la papauté | Récit détaillé du pontificat, diplomatie conciliaire |
| Hubert Jedin, Geschichte des Konzils von Trient, t. IV (1975) | Histoire savante de référence du concile | Troisième période rouverte sous Pie IV (1562-1563) |
| John W. O'Malley, Trent: What Happened at the Council (Harvard, 2013) | Synthèse historique moderne | Réouverture de 1562, crises et clôture de 1563 |
| Bulle Benedictus Deus (souscrite 26 janvier 1564) | Acte pontifical | Confirmation des décrets du concile de Trente |
| Bulle Iniunctum nobis (13 novembre 1564) | Acte pontifical | Profession de foi tridentine obligatoire |
| Index librorum prohibitorum dit « tridentin » (1564) | Acte disciplinaire | Règles sur les livres et la censure |
| L. A. Muratori, Annali d'Italia | Annaliste italien du XVIIIᵉ s. | Jugement d'ensemble sur le pontificat |
Giovanni Angelo Medici avant le pontificat (1499-1559)
Avant d'être le pape qui acheva Trente, Giovanni Angelo Medici fut un homme parti de très bas, qui dut tout à son intelligence juridique, à sa patience et à la fortune militaire d'un frère redouté. Rien, dans ses origines, ne le destinait à la tiare.
Une famille milanaise modeste
Giovanni Angelo Medici naît le 31 mars 1499 à Milan, deuxième d'une famille nombreuse de condition humble.[12][13] Son père, Bernardino Medici, était fermier des impôts — un percepteur, non un seigneur. La famille appartient à une branche milanaise des Medici qui se prétendait apparentée à la grande maison florentine des Médicis, mais les historiens modernes n'ont trouvé aucune preuve de ce lien.[14] Le futur pape ne devra donc rien à un grand nom : il devra tout à son travail.
« Il était d'une famille de condition humble ; son père exerçait le métier de fermier des impôts. » — D'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV »[15]
L'ombre d'un frère condottiere : Gian Giacomo Medici
L'ascension de la famille tient d'abord à un homme : le frère aîné de Giovanni Angelo, Gian Giacomo Medici, surnommé il Medeghino. Soldat de fortune brutal et habile, il se tailla une principauté autour du lac de Côme, passa au service de l'Empereur Charles Quint, et reçut de lui le titre de marquis de Marignan.[16][17] Commandant des troupes impériales, il s'illustra notamment à la conquête de Sienne (1555). C'est la gloire militaire de ce frère qui ouvrit au cadet les portes de la carrière romaine : dans l'Italie du XVIᵉ siècle, un nom porté par les armes valait une recommandation.
Le juriste : Pavie, Bologne et le doctorat de 1525
Giovanni Angelo étudie d'abord la philosophie et la médecine à Pavie, puis le droit à Bologne, où il obtient, le 11 mai 1525, un doctorat en droit civil et canonique.[18] Cette formation de juriste est la clé de tout son destin : elle fait de lui un administrateur compétent et un négociateur précis, qualités qui serviront plus que la dévotion dans une Curie où l'on gouvernait des États. À vingt-huit ans, il entre au service de l'Église et arrive à Rome le 26 décembre 1527 — près de trente-deux ans avant son élection au souverain pontificat, presque jour pour jour.[19]
La carrière curiale : de Clément VII à la pourpre (1549)
À Rome, l'ascension est lente mais sûre. Clément VII le fait protonotaire apostolique. Sous Paul III, il gouverne plusieurs villes des États pontificaux, se révélant administrateur ferme et efficace.[20] Récompensé de ses services, il est nommé archevêque de Raguse (l'actuelle Dubrovnik) en 1545, puis créé cardinal-prêtre du titre de Sainte-Pudentienne le 8 avril 1549, dans la dernière année du pontificat de Paul III.[21][22]
Le règne de Paul IV (1555-1559) marque pourtant une éclipse : le pape Carafa, austère et soupçonneux, se défie de ce cardinal trop souple, trop mondain, et le tient à l'écart. Cette mise au ban paradoxale prépare son élection : quand l'Église, lasse de la dureté de Paul IV, cherchera un homme d'apaisement, le nom de Medici s'imposera précisément parce qu'il avait été l'opposé du pontife défunt.[23][24]
Le conclave de 1559 : quatre mois d'impasse
À la mort de Paul IV, le 18 août 1559, s'ouvre l'un des conclaves les plus longs et les plus disputés du siècle. Pendant près de quatre mois, le Sacré Collège reste bloqué par la rivalité de deux grands partis : la faction française et la faction hispano-impériale, chacune refusant le candidat de l'autre.[25][26] Aucun nom ne réunit la majorité requise ; les pressions des couronnes paralysent les scrutins.
C'est l'habileté du cardinal Alessandro Farnese, petit-fils de Paul III, qui finit par dénouer l'impasse en ralliant les indécis sur le nom de Giovanni Angelo Medici, candidat de compromis acceptable par tous parce qu'il n'était inféodé à personne.[27] Élu par acclamation dans la nuit de Noël, le 25 décembre 1559, il prend le nom de Pie IV et est couronné le 6 janvier 1560, en la fête de l'Épiphanie.[28][29]
« Le conclave dura plus de trois mois, les partis français et hispano-autrichien se neutralisant. Les efforts du cardinal Farnèse finirent par faire élire Medici par acclamation. » — D'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV »[30]
Le choix est révélateur de l'attente de l'Église. Après l'intransigeance de Paul IV, on veut un pape conciliant, juriste, capable de négocier plutôt que de fulminer. Pie IV remplira ce programme — pour le meilleur, en sauvant le concile ; et, au début, pour le plus dur, en réglant ses comptes avec la famille du pape défunt.
- 25 décembre 1559Élection au souverain pontificataprès un conclave de quatre mois
Giovanni Angelo Medici est élu par acclamation dans la nuit de Noël et prend le nom de Pie IV. Couronnement le 6 janvier 1560.
- 31 janvier 1560Charles Borromée cardinalle neveu de vingt et un ans
Le pape crée cardinal et secrétaire d'État son neveu Charles Borromée, qui deviendra le moteur de la réforme et un grand saint.
- 6 mars 1561Procès et exécution des Carafales neveux de Paul IV
Le cardinal Carlo Carafa est étranglé et son frère Giovanni, duc de Paliano, décapité. Pie V cassera ces sentences plus tard.
- 18 janvier 1562Réouverture du concile de Trentela troisième et dernière période
Après des années de suspension, le concile reprend ses travaux. Les sessions décisives sur les sacrements et la réforme s'enchaînent.
- 4 décembre 1563Clôture du concile de Trentel'œuvre menée à son terme
Les dernières sessions (XXIIᵉ à XXVᵉ) closent dix-huit ans de travaux conciliaires. La Réforme catholique a sa charte.
- 26 janvier 1564Bulle Benedictus Deusla confirmation pontificale
Pie IV confirme solennellement tous les décrets du concile de Trente et en réserve l'interprétation au Saint-Siège.
- 13 novembre 1564Profession de foi tridentinebulle Iniunctum nobis
Le pape impose à tout titulaire d'une charge ecclésiastique le serment du « Credo de Pie IV ».
- 1565Le complot d'Accoltiune tentative d'assassinat déjouée
Benedetto Accolti et ses complices, exaltés religieux, projettent de tuer le pape. Le complot est découvert et puni.
- 9 décembre 1565Mort de Pie IVassisté de deux saints
Emporté par la fièvre romaine, le pape meurt entouré de saint Charles Borromée et de saint Philippe Néri.
Le règlement de comptes avec les Carafa
Le premier grand acte du pontificat n'est pas une réforme mais une vengeance judiciaire. Sous Paul IV, ses neveux Carafa avaient exercé un pouvoir scandaleux, mêlant népotisme, violences et intrigues, jusqu'à ce que le vieux pape les disgracie lui-même en 1559. Pie IV décide de les traduire en justice.
Un procès retentissant (1560-1561)
Les neveux et proches de Paul IV sont arrêtés et jugés pour une série de crimes — meurtres, abus de pouvoir, malversations.[31][32] Le procès, mené avec une rigueur implacable, aboutit le 6 mars 1561 : le cardinal Carlo Carafa est étranglé dans sa prison du château Saint-Ange, et son frère Giovanni Carafa, duc de Paliano, est décapité avec ses plus proches associés.[33][34] Pour Pie IV, frapper la famille du pape précédent était à la fois un acte de justice, une démonstration d'autorité et un avertissement à la Curie.
Une justice plus tard désavouée
Le jugement de l'histoire est resté partagé. Si certains crimes des Carafa étaient réels, la procédure et la sévérité de la sentence parurent à beaucoup excessives et politiquement intéressées. La preuve en est éclatante : son successeur saint Pie V, pape réformateur et homme de rigueur morale, réhabilita les Carafa et déclara leurs condamnations injustes.[35] Cet épisode rappelle que la fermeté de Pie IV pouvait se muer en dureté quand son intérêt et celui de l'autorité pontificale étaient en jeu — nuance que l'historiographie catholique ne dissimule pas.
Charles Borromée : le saint au cœur de la réforme
Si le népotisme fut le défaut de Pie IV, il prit chez lui une tournure providentielle. Le neveu qu'il éleva ne fut pas un prince dissipé, mais l'un des plus grands saints réformateurs de l'histoire de l'Église.
Un cardinal-neveu de vingt et un ans
Le 31 janvier 1560, à peine élu, Pie IV crée cardinal son neveu Charles Borromée, fils de sa sœur Margherita, âgé de vingt et un ans, et lui confie la charge de secrétaire d'État.[36][37] La nomination relève d'abord du népotisme classique : on place sa famille aux postes-clés. Mais le jeune homme va transformer cette faveur en service héroïque de l'Église.
« Pie IV fut plus heureux que ses prédécesseurs dans le jeune homme qu'il créa cardinal-neveu : Charles Borromée, gloire de Milan et de l'Église universelle au XVIᵉ siècle. » — D'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV »[38]
Le moteur de la conclusion de Trente
C'est Borromée qui devient le véritable artisan administratif de la dernière période du concile. Infatigable, il presse le pape, coordonne les légats, maintient la pression diplomatique sur les cours européennes pour que le concile reprenne et aboutisse. La Catholic Encyclopedia note que Pie IV trouva en lui « l'homme qu'il fallait pour mener à bien cette œuvre importante et faire entrer ses décisions dans l'usage de l'Église ».[39] Sans la sainteté laborieuse de ce neveu, le pontificat de Pie IV n'aurait pas eu son bras exécutif.
De la Curie à l'archevêché de Milan
Après la clôture du concile, Borromée renonce à la vie curiale pour devenir un archevêque résidant exemplaire à Milan, où il appliquera à la lettre les décrets de Trente : séminaires, visites pastorales, catéchisme, discipline du clergé. Il deviendra le modèle de l'évêque de la Réforme catholique et sera canonisé en 1610. L'ironie est forte : le népotisme de Pie IV, abus en principe, a donné à l'Église l'un de ses plus purs réformateurs. Sa biographie propre relève d'un article dédié ; ici, il importe de voir qu'il fut l'instrument vivant de l'œuvre de son oncle.
Rouvrir et achever le concile de Trente (1562-1563)
L'œuvre qui domine tout le pontificat, et pour laquelle l'histoire retient Pie IV, est la troisième et dernière période du concile de Trente. Reprendre un concile suspendu depuis dix ans, dans une Europe déchirée, relevait de la gageure diplomatique.
La difficile convocation
Dès son élection, Pie IV annonce son intention de rouvrir le concile.[40] Mais les obstacles sont immenses : la France, entrée dans les guerres de Religion, est tentée par l'idée d'un concile national gallican ; l'Empereur Ferdinand Ier voudrait des concessions aux protestants (communion sous les deux espèces, mariage des prêtres) pour les ramener ; l'Espagne de Philippe II entend tout contrôler. Le pape doit manœuvrer entre ces exigences contradictoires sans laisser le concile lui échapper ni rouvrir la vieille querelle du conciliarisme — la thèse selon laquelle le concile serait supérieur au pape.[41][42]
La réouverture du 18 janvier 1562
Au prix d'une diplomatie acharnée, le concile rouvre solennellement à Trente le 18 janvier 1562.[43] Les sessions s'enchaînent alors à un rythme décisif, traitant des questions les plus disputées que les périodes précédentes avaient laissées en suspens : la communion sous les deux espèces, le sacrifice de la Messe, le sacrement de l'Ordre, le mariage, le purgatoire, le culte des saints, des reliques et des images, les indulgences, et surtout une vaste réforme disciplinaire — dont le décret capital sur la fondation de séminaires dans chaque diocèse.[44][45]
La clôture du 4 décembre 1563
Après avoir surmonté de graves crises — désaccords entre nations, menaces de départ des évêques français, tension permanente avec l'Empereur et l'Espagne — le concile tient ses dernières sessions et se clôt solennellement le 4 décembre 1563.[46][47] Dix-huit ans après son ouverture par Paul III, le grand concile de la Réforme catholique est enfin achevé. C'est, pour Pie IV, le triomphe de tout un règne.
« Pie IV eut la satisfaction de voir la clôture de ce concile longtemps prolongé et le triomphe de la papauté sur les tendances anti-papales qui s'étaient parfois affirmées. » — D'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV »[48]
Le contenu doctrinal de ces décrets — la définition de la justification, des sacrements, du sacrifice eucharistique — appartient à l'article sur le concile de Trente et à la réfutation systématique exposée dans les réponses au protestantisme. Ce qui revient à Pie IV, c'est l'exploit politique et spirituel d'avoir conduit cette assemblée jusqu'à son terme.
Sceller l'autorité de Trente : les grands actes pontificaux
Achever le concile ne suffisait pas : il fallait en garantir l'autorité et en imposer l'application. Pie IV y consacre les deux dernières années de son règne par une série d'actes magistériels qui font de lui le garant juridique de la Réforme catholique.
La bulle Benedictus Deus (1564)
Par la bulle Benedictus Deus, souscrite le 26 janvier 1564 et publiée à l'été suivant, Pie IV confirme solennellement l'ensemble des décrets du concile de Trente et en réserve toute interprétation officielle au seul Saint-Siège, interdisant les commentaires privés susceptibles d'en altérer le sens.[49][50] Cet acte est capital : il transforme les décisions d'une assemblée en loi de l'Église universelle, et il verrouille le concile contre toute récupération conciliariste ou nationale.
« Les décrets furent confirmés le 26 janvier 1564 par Pie IV dans la bulle Benedictus Deus, et acceptés par les pays catholiques, par certains avec des réserves. » — D'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV »[51]
La Profession de foi tridentine (1564)
Le concile n'avait pas rédigé de symbole de foi propre. Pie IV charge une commission de cardinaux de composer une formule synthétique résumant la foi catholique réaffirmée à Trente, en opposition explicite aux thèses protestantes. Par la bulle Iniunctum nobis du 13 novembre 1564 (complétée par la constitution In sacrosancta beati Petri pour les universités), il rend cette Profession de foi obligatoire pour tout titulaire d'une charge ecclésiastique, tout évêque, et tout candidat à un grade universitaire.[52][53]
« Son nom restera immortellement lié à la "Profession de foi", qui doit être jurée par quiconque détient une charge ecclésiastique. » — D'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV »[54]
Ce texte, longtemps appelé le « Credo de Pie IV » ou Professio fidei Tridentina, restera pendant des siècles le serment de fidélité doctrinale de tout le clergé catholique ; son texte est repris parmi les symboles de foi de l'Église dans le Denzinger.[55] C'est l'un des héritages les plus durables du pontificat.
L'Index, le Catéchisme, le Missel et le Bréviaire
Pie IV met également en œuvre les instruments d'application voulus par le concile. Il fait publier en 1564 un nouvel Index des livres interdits, dit Index tridentin, accompagné de dix règles générales sur la censure des écrits dangereux pour la foi.[56][57] Il lance la rédaction du Catéchisme romain (le « Catéchisme du concile de Trente »), ainsi que la réforme du Missel et du Bréviaire, chantiers que la mort l'empêchera de voir aboutir : ils seront achevés et promulgués par son successeur saint Pie V.[58] Là encore, Pie IV est l'initiateur d'une œuvre que d'autres parachèveront, comme lui-même avait parachevé celle de Paul III.
Un gouvernement de modération
Tout le style de Pie IV s'oppose à la raideur de son prédécesseur. Juriste plutôt que mystique, diplomate plutôt que prophète, il gouverne par la détente et l'apaisement — une orientation qui a ses mérites et ses limites.
Le contraste avec Paul IV
Le tableau ci-dessous résume l'opposition de tempérament et de méthode entre les deux pontificats successifs, qui éclaire pourquoi l'Église bascula d'un extrême à l'autre en 1559.
| Trait | Paul IV (1555-1559) | Pie IV (1559-1565) |
|---|---|---|
| Tempérament | Austère, ardent, inflexible | Affable, mondain, conciliant |
| Formation dominante | Réformateur théatin, Inquisition | Juriste, administrateur |
| Rapport au concile | Hostile, réforme par l'Inquisition | Rouvre et achève Trente |
| Méthode de gouvernement | Rigueur, défiance, répression | Négociation, diplomatie, détente |
| Politique envers les Juifs de Rome | Ghetto et restrictions sévères | Assouplissement de plusieurs mesures |
| Neveux | Carafa tout-puissants puis disgraciés | Carafa exécutés ; Borromée saint réformateur |
L'allègement de la rigueur
Pie IV allège plusieurs mesures héritées de Paul IV. Il modère la dureté de l'Inquisition romaine, assouplit certaines restrictions imposées aux Juifs de Rome — leur permettant par exemple de posséder des biens jusqu'à une certaine valeur — et rouvre la cité à un climat plus serein après les années de tension.[59][60] Cette politique de décrispation lui valut une réelle popularité, mais aussi le reproche de mollesse de la part des réformateurs les plus rigoristes.
Une diplomatie au service de l'unité
L'essentiel de l'énergie de Pie IV passe dans la négociation avec les princes. Pour rouvrir et faire aboutir le concile, il doit ménager l'Empereur Ferdinand Ier, le roi d'Espagne Philippe II et la France, ramener chacun à la table sans céder sur l'essentiel doctrinal. Cette patience diplomatique, qui contraste avec les anathèmes de Paul IV, fut la condition même du succès de Trente : un pape intransigeant aurait fait fuir les nations ; un pape souple les retint jusqu'au bout.[61][62]
Pie IV bâtisseur : la Rome de la Via Pia
Comme tous les grands papes de la Renaissance finissante, Pie IV fut un bâtisseur. Son règne laisse à Rome des monuments majeurs, où s'achève le passage du génie de Michel-Ange au service de la papauté.
Porta Pia, Via Pia et l'urbanisme
Pie IV ouvre une grande artère rectiligne, la Via Pia (l'actuelle Via XX Settembre), et en marque l'entrée par la célèbre Porta Pia, l'une des dernières œuvres architecturales de Michel-Ange (commencée en 1561).[63] Ce geste d'urbanisme inscrit son nom dans le tissu même de la ville et prolonge la grande tradition des papes mécènes ouverte par Jules II et Paul III.
Santa Maria degli Angeli et la Casina Pio IV
Le pape confie aussi à Michel-Ange la transformation des immenses thermes de Dioclétien en une basilique, Santa Maria degli Angeli e dei Martiri, geste hautement symbolique d'un monument païen consacré au culte chrétien. Dans les jardins du Vatican, il fait élever la délicate Casina Pio IV, pavillon de plaisance d'une élégance maniériste raffinée.[64] Il restaure par ailleurs l'université romaine (la Sapienza), fonde une imprimerie pontificale, et améliore l'adduction d'eau de la ville.[65]
Le revers : un règne coûteux
Cette politique de prestige et la guerre contre les Turcs en Hongrie pèsent lourd sur les finances. Pie IV dut imposer de lourdes taxes, ce que les chroniqueurs lui reprochèrent.[66] La grandeur monumentale du règne eut son prix, et la générosité du bâtisseur se paya de la rigueur du fisc — contradiction familière à toute l'histoire du mécénat pontifical.
Le complot d'Accolti et la fin du règne (1565)
Les dernières années du pontificat sont marquées par un épisode dramatique : une tentative d'assassinat. En 1565, un exalté nommé Benedetto Accolti, à la tête d'un petit groupe de conjurés mystiques persuadés d'agir par une inspiration surnaturelle, projette de tuer le pape.[67][68] Le complot, d'inspiration apocalyptique, est éventé à temps ; Accolti et ses complices sont arrêtés et exécutés. L'affaire, étrange, dit la fébrilité religieuse de l'époque, où des illuminés pouvaient croire que le meurtre d'un pape relevait d'une mission divine.
Affaibli par la goutte qui lui rongeait les membres depuis des années et l'obligeait à se faire porter en chaise, Pie IV décline rapidement. Atteint de la fièvre romaine, il meurt à Rome le 9 décembre 1565, à soixante-six ans, assisté de deux saints : son neveu saint Charles Borromée et saint Philippe Néri, l'apôtre de Rome.[69][70] Cette mort entourée de sainteté résume, mieux qu'aucun discours, le paradoxe du personnage : un pape de gouvernement, ni mystique ni héroïque, mais que la Providence avait placé au carrefour des saints qui refondaient l'Église.
La mort, le tombeau et la postérité
Un tombeau à Santa Maria degli Angeli
Inhumé d'abord à Saint-Pierre, le corps de Pie IV est transféré en 1583 dans la basilique qu'il avait fait élever, Santa Maria degli Angeli, où s'élève son tombeau.[71] Il repose ainsi dans le monument même qui symbolise son règne : un sanctuaire chrétien tiré des ruines de la Rome impériale, à l'image d'une Église qui se relevait des ruines de la division.
Le verdict de l'histoire
Comment juger Pie IV ? L'historiographie, catholique comprise, retient un pontife inégal mais décisif. Sur le plan personnel, son règne porte la marque du népotisme et la tache du procès des Carafa, plus tard cassé. Sur le plan institutionnel, il fut le pape qui acheva la plus grande œuvre de la modernité catholique : sans son obstination diplomatique, le concile de Trente serait peut-être resté inachevé.[72][73]
L'annaliste Ludovico Antonio Muratori a fixé la mémoire que l'Église garde de lui : son nom restera « en bénédiction pour avoir conduit à une glorieuse conclusion le concile de Trente », pour avoir réformé les tribunaux, maintenu l'ordre et promu des cardinaux de valeur.[74][75] Son rêve de reconquérir l'Allemagne protestante par la conciliation mourut avec lui ; mais l'édifice doctrinal qu'il avait scellé tiendra quatre siècles.[76]
Pie IV illustre ainsi une loi profonde de l'histoire de l'Église : Dieu achève par les uns ce qu'il a commencé par les autres. Paul III avait convoqué Trente ; Pie IV l'a clos ; saint Pie V en appliquera les décrets avec une sainteté brûlante. Entre le prince réformateur et le saint austère, le juriste milanais aura été l'ouvrier patient qui a relié les deux — et c'est précisément cette patience, plus que l'éclat, qui fait sa grandeur.
Pour aller plus loin
- Le concile de Trente (1545-1563) — l'œuvre dogmatique rouverte et achevée par Pie IV ; le détail de ses décrets.
- Le pape Paul III (1468-1549) — celui qui convoqua le concile que Pie IV mènera à son terme.
- Le pape Paul IV et Marcel II — les prédécesseurs immédiats, dont Pie IV inverse la rigueur.
- Le pape Jules III — qui avait rouvert sans pouvoir l'achever la deuxième période du concile.
- Le pape saint Pie V — son successeur, qui appliqua les décrets de Trente et acheva le Catéchisme, le Missel et le Bréviaire.
- Saint Charles Borromée — son neveu cardinal, moteur de la réforme et modèle de l'évêque tridentin.
- La Réforme catholique (Contre-Réforme) — le grand mouvement dont Trente fut la charte.
- Les réponses au protestantisme — la réfutation doctrinale élaborée à partir des décrets tridentins.
Notes et références
« Pope Pius IV », dans The Catholic Encyclopedia, vol. XII, Robert Appleton Company, New York, 1911 (texte sur newadvent.org/cathen/12129a.htm) — synthèse catholique de référence sur l'origine, le conclave de 1559, le procès des Carafa, le concile de Trente, la Profession de foi, le complot d'Accolti et la mort de Pie IV. Citations originales anglaises : « devoted his undivided attention to the completion of the labours of the Council of Trent » ; « luckier than his predecessors in the youth whom he created cardinal-nephew » ; « the glory of Milan and of the Universal Church in the sixteenth century » ; « had the satisfaction of seeing the close of the long-continued council and the triumph of the papacy ».
1 3 5 8 9 11 12 15 16 19 20 21 23 25 27 28 30 31 33 35 37 38 39 40 41 48 50 51 53 54 57 61 65 66 67 69 73 75« Pius IV (pope) », Encyclopædia Britannica — notice biographique : contraste avec Paul IV, réouverture et conclusion du concile de Trente, confirmation des décrets, Profession de foi, réforme du Catéchisme, du Missel et du Bréviaire, réduction des pouvoirs de l'Inquisition, mécénat, jugement d'ensemble (« an almost unmitigated triumph for the papacy »).
2 58 60 72 76Saint Charles Borromée (1538-1584), créé cardinal et secrétaire d'État par son oncle Pie IV le 31 janvier 1560 à l'âge de vingt et un ans ; coordinateur de la dernière période du concile de Trente, puis archevêque réformateur de Milan, canonisé en 1610.
4 36« Pope Pius IV », Wikipedia (encyclopédie en ligne, recoupée avec les sources primaires) — naissance le 31 mars 1499 à Milan, parents Bernardino Medici et Clelia Serbelloni, branche milanaise sans lien prouvé avec les Médicis de Florence, frère Gian Giacomo Medici marquis de Marignan, doctorat en droit le 11 mai 1525, archevêque de Raguse (1545), cardinal le 8 avril 1549, élection le 25 décembre 1559, exécution des Carafa (6 mars 1561), Porta Pia et Via Pia, Santa Maria degli Angeli, Casina Pio IV, complot d'Accolti, mort le 9 décembre 1565, transfert du corps à Santa Maria degli Angeli en 1583.
6 13 14 17 18 22 26 29 32 34 59 63 64 68 70 71« Council of Trent », dans The Catholic Encyclopedia, vol. XV, 1912 (newadvent.org/cathen/15030c.htm) — troisième période du concile rouverte le 18 janvier 1562, sessions sur la communion sous les deux espèces, le sacrifice de la Messe, l'Ordre, le mariage, le purgatoire, le culte des saints et des images, les indulgences, le décret de réforme et la fondation des séminaires, clôture le 4 décembre 1563.
7 10 42 43 44 46Ludwig von Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge, tomes XV-XVI consacrés au pontificat de Pie IV (éd. fr. Plon ; éd. orig. Geschichte der Päpste) — grande histoire savante de la papauté : conclave de 1559, diplomatie conciliaire, négociations avec Ferdinand Ier et Philippe II, gouvernement de modération.
24 62Hubert Jedin, Geschichte des Konzils von Trient (trad. angl. A History of the Council of Trent), 4 vol., Herder, 1951-1976 — histoire savante de référence du concile. Le tome IV (1975) est consacré à la troisième et dernière période rouverte sous Pie IV (1562-1563) : débats sur l'Ordre, l'eucharistie, les indulgences, le culte des saints et des images, et la réforme disciplinaire.
45John W. O'Malley, Trent: What Happened at the Council, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 2013, 335 p., ISBN 978-0-674-06697-7 — synthèse historique moderne de référence : récit de la réouverture de 1562, des crises entre nations et de la clôture du 4 décembre 1563 sous Pie IV.
47Pie IV, bulle Benedictus Deus, souscrite le 26 janvier 1564 (publiée à l'été 1564) — confirmation solennelle de tous les décrets du concile de Trente et réserve de leur interprétation officielle au seul Saint-Siège.
49Pie IV, bulle Iniunctum nobis, 13 novembre 1564 (complétée par la constitution In sacrosancta beati Petri pour les grades universitaires) — promulgation de la Professio fidei Tridentina (« Credo de Pie IV »), rendue obligatoire pour tout titulaire d'une charge ecclésiastique.
52Heinrich Denzinger, Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum (éd. revue par P. Hünermann) — recueil canonique des symboles et définitions de l'Église : la Professio fidei Tridentina (« Credo de Pie IV »), promulguée par la bulle Iniunctum nobis du 13 novembre 1564, y figure parmi les professions de foi officielles (nos DH 1862-1870).
55Index librorum prohibitorum dit Index tridentin, promulgué sous Pie IV en 1564 — liste révisée des livres interdits, accompagnée de dix règles générales sur la censure des écrits, en application d'un vœu du concile de Trente.
56Ludovico Antonio Muratori, Annali d'Italia (XVIIIᵉ siècle), jugement rapporté par The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Pius IV » — la mémoire de Pie IV reste « en bénédiction » pour avoir conduit le concile de Trente à une glorieuse conclusion, réformé les tribunaux et promu de bons cardinaux. Texte original cité : « his memory shall ever remain in benediction for having brought to a glorious termination the Council of Trent ».
74