Pape Marcel II (1501-1555)

Humaniste, bibliothécaire de la Vaticane et légat du concile de Trente, Marcello Cervini fut élu pape le 9 avril 1555 malgré l'opposition de Charles Quint. Réformateur austère et ennemi du népotisme, il mourut au bout de 22 jours, laissant son nom à la célèbre Messe du pape Marcel de Palestrina.

Ignispedia

Marcel II (Marcellus II), né Marcello Cervini le 6 mai 1501 à Montefano, dans la Marche d'Ancône, d'une famille toscane originaire de Montepulciano, fut pape du 9 avril au 1ᵉʳ mai 1555. Son pontificat ne dura que vingt-deux jours : c'est l'un des plus brefs de toute l'histoire de l'Église.[1][2]

Avant la tiare, Cervini avait pourtant été l'une des figures les plus accomplies de la cour de Rome : humaniste maîtrisant le latin, le grec, les mathématiques et l'astronomie, secrétaire de Paul III, bibliothécaire de la Bibliothèque vaticane et surtout l'un des trois légats-présidents qui ouvrirent le concile de Trente en 1545.[3][4] Réformateur convaincu, austère, ennemi du népotisme, il incarnait l'espérance du parti de la réforme catholique.[5][6]

Son élection, le 9 avril 1555, fut rapide — quatre jours de conclave, une acclamation quasi unanime — et cela malgré l'opposition explicite de Charles Quint, qui avait ordonné à ses cardinaux d'empêcher la promotion d'un homme jugé trop indépendant.[7][8] Fait remarquable, Cervini conserva son nom de baptême et régna sous le nom de Marcel II : il est le dernier pape, jusqu'à l'époque contemporaine, à n'avoir pas changé de nom.[9][10]

En trois semaines, ce pape pressé esquissa un programme de réforme — suppression du faste, économies de la cour, refus d'enrichir sa famille, relance du concile de Trente —, avant de mourir d'apoplexie, épuisé par les exercices de la Semaine sainte et de Pâques.[11][12] Sa mémoire survit surtout par la Missa Papae Marcelli que Palestrina composera quelques années plus tard, et par l'image, chère aux historiens de la Contre-Réforme, du « pape qui aurait pu être » : le réformateur idéal arraché trop tôt à l'Église.[13][14]

Pourquoi Marcel II fascine les historiens

Peu de pontificats aussi courts ont laissé une trace aussi durable dans l'imaginaire catholique. Marcel II règne vingt-deux jours — assez pour figurer parmi les dix pontificats les plus brefs de l'histoire — et pourtant son nom revient sans cesse sous la plume des historiens de la réforme tridentine.[15][16] La raison tient à un paradoxe : il est le pape dont on parle surtout pour ce qu'il n'a pas eu le temps de faire.

Cervini réunissait, aux yeux des contemporains, les qualités attendues d'un pape réformateur : la science, la piété, l'austérité de mœurs, l'expérience du gouvernement et une connaissance directe du concile.[17][18] Son prédécesseur immédiat, Jules III, avait laissé la réforme inachevée — le concile restait suspendu depuis 1552 — et le népotisme, avec l'élévation du jeune Innocenzo del Monte au cardinalat, avait scandalisé Rome ; Marcel II annonça, dès ses premiers jours, le programme inverse : relance conciliaire et refus d'enrichir sa parenté.[19][20]

Sa mort presque immédiate transforma cette espérance en deuil emblématique. Le parti de la réforme — autour de figures comme le cardinal Reginald Pole et le futur saint Pie V — vit dans cette disparition une épreuve providentielle. Le conclave de mai 1555 porta à la tiare le cardinal Gian Pietro Carafa, qui régna sous le nom de Paul IV (23 mai 1555 – 1559) : à l'origine, avec Paul III, de l'Inquisition romaine (bulle Licet ab initio, 1542) et auteur de l'Index de 1559, il mena la réforme par la discipline, là où Cervini l'annonçait par la science et l'exemple.[21][22] Comprendre Marcel II, c'est donc tenir ensemble deux choses : un homme exceptionnellement préparé au gouvernement de l'Église, et un pontificat de vingt-deux jours qui ne fut qu'un commencement interrompu.

Les sources principales

Le pontificat de Marcel II, si bref soit-il, est bien documenté : par les actes du conclave et les dépêches diplomatiques, par les diaires du concile de Trente — dont son fidèle secrétaire Angelo Massarelli tint le journal —, et par la grande historiographie de la papauté de la Renaissance.[23][24] Sa carrière d'humaniste et de bibliophile a en outre suscité une littérature savante propre.

SourceNatureApport pour Marcel II
The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Marcellus II » (vol. 9, 1910)notice encyclopédique catholiquebiographie d'ensemble, dates, conclave, charge de bibliothécaire
Ludwig von Pastor, Histoire des papes, t. XIIIgrande synthèse documentéerécit du conclave, programme de réforme, mort à partir des archives
New Catholic Encyclopedia / Encyclopedia.com, art. « Marcellus II »notice savanteMassarelli, neutralité politique, mesures de réforme
Léon Dorez, « Le cardinal Marcello Cervini et l'imprimerie à Rome » (1892)étude érudite, Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. 12, 1892, p. 289-313 (Persée)imprimerie grecque, édition des Pères, bibliophilie
James Willoughby, « Cardinal Marcello Cervini (1501-1555) and English Libraries » (2018)chapitre, p. 119, Books and Bookmen in Early Modern Britain (PIMS, Toronto)bibliothèque personnelle, réseau humaniste de Cervini
Diaires de la chapelle Sixtine (Diarii Sistini, registres de la chapelle pontificale tenus depuis 1535)source contemporaine (cf. Library of Congress, exposition Rome Reborn)épisode du Vendredi saint 1555 et la musique sacrée

Comme pour tous les papes de cette période, la méthode consiste à distinguer les faits publics — actes, dates de consistoire, sessions conciliaires, scrutins — des rumeurs et embellissements postérieurs, en particulier la légende romantique qui relie après coup la Missa Papae Marcelli au « sauvetage » de la polyphonie.[25]

Marcello Cervini : l'humaniste devenu cardinal

Une famille toscane au service de la curie

Marcello Cervini naît le 6 mai 1501. La plupart des notices biographiques le font naître à Montefano, dans la Marche d'Ancône, où son père exerçait sa charge ; d'autres sources, dont The Catholic Encyclopedia et Britannica, indiquent Montepulciano, en Toscane, berceau de la famille Cervini.[26][27][28] Les deux indications se concilient : la famille était toscane d'origine, mais établie dans les États pontificaux au service de l'administration.

Son père, Riccardo Cervini, était trésorier apostolique de la Marche d'Ancône et un proche de Clément VII ; sa mère se nommait Cassandra Benci.[29][30] L'enfant grandit ainsi dans un milieu cultivé et dévoué à la curie romaine. Riccardo, lui-même versé dans les sciences, initia son fils à l'astronomie et au calcul du calendrier — un savoir rare qui marquera durablement le futur pape.[31]

L'érudit : Sienne, Rome et les sciences

Cervini étudie d'abord à Sienne, puis vient à Rome peu après l'avènement de Clément VII, en 1523, pour y poursuivre sa formation.[32] Il y acquiert une réputation d'humaniste complet : il écrit le latin, le grec et l'italien avec aisance, et passe pour un bon mathématicien, versé dans la philosophie et l'astronomie.[33][34] Les contemporains louent sa pureté de vie autant que sa science, ce qui lui vaut l'estime des personnages les plus influents de la cour.

« Par la pureté de sa vie et son ardent désir du savoir, il gagna le respect et l'amitié de nombreux personnages de haute influence. » — d'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Marcellus II »[35]

Cet ancrage humaniste n'est pas anecdotique : il fait de Cervini l'un des représentants de cet humanisme chrétien qui, loin de s'opposer à la réforme de l'Église, en fut au contraire l'un des moteurs, par le retour aux sources patristiques, conciliaires et scripturaires.[36][37]

Secrétaire de Paul III et bras droit d'Alessandro Farnèse

Le pape Paul III (Alexandre Farnèse), qui fit de Cervini son secrétaire, son cardinal et son légat. Portrait par Titien, v. 1543 — domaine public (Wikimedia Commons).

L'avènement de Paul III, en 1534, ouvre sa carrière. Le pape le nomme protonotaire apostolique et secrétaire papal dès 1534.[38][39] À partir de 1538, Cervini devient le secrétaire et conseiller du cardinal-neveu Alessandro Farnèse, jeune prince de l'Église par qui passait une grande part de la diplomatie pontificale.[40][41]

Ce rôle le projette au cœur des affaires européennes. Il accompagne Farnèse dans ses légations auprès de Charles Quint et de François Iᵉʳ, notamment lors des tractations qui visaient à unir les princes chrétiens contre les protestants et contre la menace turque.[42] Il parcourt ainsi Nice, l'Espagne, la France et les Pays-Bas des Habsbourg, accumulant une connaissance directe des grandes puissances.[43]

Le cardinal de Santa Croce (1539)

Le 19 décembre 1539, Paul III le crée cardinal-prêtre du titre de Santa Croce in Gerusalemme.[44][45] Devenu prince de l'Église, Cervini reçoit l'administration de plusieurs diocèses — Nicastro (1539), puis Reggio Emilia et Gubbio —, charges qu'il prend, contrairement à beaucoup, au sérieux.[46][47]

Le bibliophile, l'imprimeur et le réformateur de terrain

Bibliothécaire de la Sainte Église romaine

En 1548, à la mort de l'humaniste Agostino Steuco, Cervini lui succède comme bibliothécaire de la Bibliothèque vaticane — la charge de Bibliothecarius Sanctae Romanae Ecclesiae.[48][49] Sous son protectorat, la grande bibliothèque des papes connaît un essor remarquable : il y fait entrer plus de cinq cents codices, dont cent quarante-trois manuscrits grecs, et entreprend l'établissement de nouveaux catalogues.[50][51]

« Sous son protectorat, la Bibliothèque vaticane fut bientôt mise en excellent état, plus de cinq cents volumes latins, grecs et hébreux venant s'y ajouter. » — d'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Marcellus II »[52]

Cervini fut ainsi l'un des grands bibliothécaires de la Renaissance, soucieux de conserver et de rendre accessible l'héritage manuscrit de l'Antiquité chrétienne et profane.[53]

L'imprimerie grecque et l'édition des Pères

Le cardinal ne se contenta pas de collectionner : il fut un promoteur de l'imprimerie savante. Persuadé que la réforme de l'Église passait par le retour aux textes, il soutint à Rome l'établissement d'une imprimerie grecque destinée à publier les Pères de l'Église dans leur langue originale.[54][55] L'érudit Léon Dorez a montré le rôle décisif de Cervini dans ces premières grandes entreprises typographiques romaines en caractères grecs.[56]

« Le cardinal Cervini conçut le projet d'imprimer à Rome les œuvres des Pères grecs, et c'est à son initiative que l'on doit les premières grandes éditions romaines en caractères grecs. » — d'après Léon Dorez, Le cardinal Marcello Cervini et l'imprimerie à Rome (1892)[57]

Ce programme éditorial est une des clés du personnage : pour Cervini, science et réforme ne font qu'un. Restaurer la connaissance des sources, c'est armer l'Église contre l'erreur.

Le réformateur de terrain : la visite de Reggio (1543)

Cervini ne fut pas un réformateur de cabinet. Administrateur du diocèse de Reggio Emilia, il y mena en 1543 une visite pastorale approfondie, supprimant les abus partout où il les rencontrait.[58][59] Cette pratique de la visite — pierre angulaire de la future réforme tridentine — fait de lui un précurseur concret de ce que le concile de Trente érigera bientôt en obligation pour tous les évêques.

« Tandis qu'il administrait Reggio, il entreprit en 1543 une visite approfondie du diocèse et abolit les abus partout où ils se trouvaient. » — d'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Marcellus II »[60]

Le légat-président du concile de Trente (1545-1547)

Le concile de Trente, dont Cervini fut l'un des trois légats-présidents (1545-1547). Peinture du musée du Buonconsiglio, Trente — domaine public (Wikimedia Commons).

L'angle de cet article étant le pontificat, on renvoie pour la doctrine et le détail des canons à l'article dédié sur le concile de Trente. Reste ici le rôle propre de Cervini : avoir été, avec Giovanni Maria del Monte (le futur Jules III) et Reginald Pole, l'un des trois légats-présidents qui ouvrirent et dirigèrent la première période du concile.[61][62]

Les trois présidents

Nommé président en février 1545, Cervini incarne au concile la ligne romaine. Là où del Monte excelle dans la procédure et où Pole apporte sa stature spirituelle, Cervini représente la fermeté doctrinale et l'indépendance de Rome face aux pressions politiques.[63][64]

La fermeté face à Charles Quint

C'est lors de cette présidence que se forge la réputation d'indépendance qui lui vaudra plus tard l'hostilité impériale. Cervini défendit sans crainte les intérêts du pape et de l'Église contre toute l'opposition de l'empereur, refusant de plier le concile aux exigences politiques de Charles Quint.[65][66] Cette intransigeance — notamment lors des débats sur le transfert du concile à Bologne en 1547 — explique que l'empereur, huit ans plus tard, tentera par tous les moyens de barrer son accès à la tiare.[67][68]

« Il fut nommé l'un des trois présidents du concile de Trente en 1545 et représenta sans crainte les intérêts du pape et de l'Église contre toute l'opposition de l'empereur. » — d'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Marcellus II »[69]

Le conclave d'avril 1555 : quatre jours et l'opposition impériale

La mort de Jules III et les trois factions

Le conclave d'avril 1555 : un vote rapide malgré l'opposition impériale. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Jules III meurt le 23 mars 1555. Sur les cinquante-sept cardinaux, trente-sept entrent en conclave ; vingt sont absents, faute d'avoir pu gagner Rome à temps.[70] Le Sacré Collège se partage, comme toujours à cette époque, en trois camps : une faction française acquise à Henri II, une faction impériale liée à Charles Quint, et un groupe de cardinaux italiens indépendants.[71][72]

L'élection par acclamation (9 avril 1555)

Le conclave s'ouvre le 5 avril 1555 (la Catholic Encyclopedia indique le 4 avril : les sources divergent d'un jour sur la date d'entrée en conclave). Fait notable, c'est la faction française qui porte la candidature de Cervini — alors même que Charles Quint avait ordonné à ses cardinaux d'empêcher son élection.[73][74] Mais les cardinaux impériaux eux-mêmes se rallient aux Français, et le 9 avril 1555, vers vingt-trois heures, Cervini est élu par acclamation.[75] Le lendemain, 10 avril, un scrutin de confirmation lui donne toutes les voix sauf la sienne : par humilité, il avait voté pour le doyen Gian Pietro Carafa, le futur Paul IV.[76][77]

« Les cardinaux présents à Rome entrèrent en conclave le 4 avril, et quatre jours plus tard le cardinal Marcello Cervini fut élu pape, bien que l'empereur eût donné instruction à ses cardinaux d'empêcher son élection. » — d'après The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Marcellus II »[78]

Avant le vote, les cardinaux avaient rédigé une capitulation électorale imposant au futur pape de rester neutre dans les conflits européens et lui interdisant de faire la guerre aux princes chrétiens — document que Marcel II refusera de signer une fois élu, jugeant qu'aucune assemblée ne pouvait lier d'avance la liberté du Souverain Pontife.[79][80]

Pourquoi garder le nom de Marcel

Contrairement à l'usage déjà solidement établi de prendre un nouveau nom, Cervini conserva son nom de baptême, n'y ajoutant qu'un numéro d'ordre : Marcel II.[81][82] Le geste, sobre et significatif, annonçait un pontificat sans rupture ni mise en scène, fidèle à l'homme qu'il avait toujours été. Le fait est resté sans postérité : depuis 1555, chaque pape a pris un nouveau nom, et Marcel II demeure à ce jour le dernier pontife à avoir régné sous son prénom de baptême.[83][84]

Vingt-deux jours de pontificat

Un couronnement sans faste (10 avril 1555)

Le 10 avril 1555, Cervini est consacré évêque et couronné pape — mais sans la solennité accoutumée, car on était en plein Carême.[85][86] Cette sobriété n'était pas seulement liturgique : elle donnait le ton d'un règne tout entier voulu austère. Le nouveau pape entendait gouverner en pasteur réformateur, non en prince Renaissance.[87]

La réforme commencée : austérité et fin du népotisme

Marcel II ne perdit pas un jour. Il institua aussitôt des économies dans les dépenses du Saint-Siège, réduisant le train de la cour pontificale.[88][89] Surtout, à rebours du népotisme reproché au règne de son prédécesseur, il refusa que ses proches viennent à Rome : il interdit à ses deux neveux les visites officielles et fit savoir qu'il n'entendait enrichir personne de sa parenté.[90][91]

Ce refus du népotisme — quelques semaines à peine après le scandale d'Innocenzo del Monte sous Jules III — était un signal politique majeur : il annonçait l'Église austère de la Contre-Réforme, celle que Paul IV et saint Pie V imposeront bientôt.[92][93]

Le refus de la guerre et la neutralité

En matière politique, Marcel II adopta une posture de stricte neutralité entre la France et l'Empire, et prit des mesures de police pour rétablir la paix dans Rome.[94] Il avertit les ambassadeurs de France et d'Espagne de son intention de ne se laisser entraîner dans aucune guerre entre princes chrétiens — fidèle en cela, par conviction, à l'esprit de la capitulation qu'il avait pourtant refusé de signer.[95][96] Il se montra par ailleurs favorable à la jeune Compagnie de Jésus, qu'il comptait soutenir.[97]

Le concile de Trente comme priorité

La grande affaire de Cervini restait le concile de Trente, suspendu depuis 1552. Connaissant le dossier mieux que quiconque, il s'y attela immédiatement : il nomma Angelo Massarelli secrétaire et le chargea de rassembler tous les documents de réforme préparés sous Jules III, en vue d'une publication rapide.[98] Le pape voulait reprendre la grande œuvre conciliaire là où la guerre l'avait interrompue. Sa mort allait tout suspendre — et il faudra attendre Pie IV, en 1562, pour rouvrir Trente.

Le Vendredi saint 1555 : le pape et la musique sacrée

Un épisode, daté du Vendredi saint 12 avril 1555 — le troisième jour de son pontificat —, allait nouer pour toujours le nom de Marcel II à l'histoire de la musique sacrée. Assistant aux offices de la Semaine sainte dans sa chapelle, le pape jugea que les chantres exécutaient les textes de la Passion sans la gravité convenable, comme s'il s'agissait de chants joyeux.[99][100]

Giovanni Pierluigi da Palestrina, auteur de la Missa Papae Marcelli liée à la mémoire de Marcel II. Portrait de la fin du XVIᵉ siècle — domaine public (Wikimedia Commons).

Il convoqua les chanteurs et leur signifia que, pour les jours de la Passion, la musique devait correspondre au caractère douloureux de la liturgie, et surtout qu'elle devait être exécutée de telle sorte que les paroles puissent être entendues et comprises.[101][102]

« Le pape réunit les chantres de sa chapelle pour leur dire que la musique des jours saints devait s'accorder au caractère solennel de l'office, et que les paroles devaient pouvoir être clairement comprises. » — d'après les diaires de la chapelle Sixtine et l'historiographie musicale[103]

Cette exigence d'intelligibilité du texte rejoignait l'une des préoccupations majeures de la réforme catholique en matière liturgique : la musique ne devait pas noyer la parole de Dieu sous l'ornement. Quelques années plus tard, vers 1562, au temps du concile de Trente, Giovanni Pierluigi da Palestrina composera sa célèbre Missa Papae Marcelli — la « Messe du pape Marcel » —, traditionnellement tenue pour une réponse directe au vœu exprimé par Marcel II.[104]

La légende du « sauvetage de la polyphonie »

La postérité a brodé sur cet épisode une légende tenace : la Missa Papae Marcelli aurait, à elle seule, convaincu les pères de Trente de ne pas bannir la polyphonie de la liturgie. Cette histoire, popularisée par le biographe Giuseppe Baini en 1828, doit être maniée avec prudence.[105] Les musicologues récents soulignent qu'aucune source ne prouve ni que le concile ait jamais voulu proscrire la polyphonie, ni que la messe de Palestrina ait été le facteur décisif d'une telle décision.[106] Reste un fait solide : Marcel II fut, sur ce point comme sur les autres, un homme de la réforme, soucieux que la forme serve toujours le fond.

La mort du 1ᵉʳ mai 1555

Le pontificat s'acheva aussi vite qu'il avait commencé. Les fatigues de la Semaine sainte et de Pâques, ajoutées au surmenage d'un pape qui voulait tout reprendre en main, eurent raison d'une santé déjà fragile.[107][108] Dans la nuit, Marcel II fut frappé d'apoplexie — hora XII apoplexi correptus, selon les sources — et sombra dans le coma.[109] Il mourut le 1ᵉʳ mai 1555, vingt-deux jours après son élection, à l'âge de cinquante-trois ans.[110][111]

La date exacte a parfois prêté à confusion : The Catholic Encyclopedia indique par erreur le 6 mai, mais la mort le 1ᵉʳ mai 1555 fait consensus chez les historiens, et s'accorde avec la durée universellement admise de vingt-deux jours de règne.[112][113][114]

La nouvelle frappa de stupeur le parti de la réforme. On y vit la perte d'un pasteur en qui s'étaient concentrées toutes les espérances d'un renouveau de l'Église par la science, la sainteté et le gouvernement. Le conclave suivant, marqué par cette absence, porta à la tiare le sévère cardinal Carafa, devenu Paul IV : la réforme se fera, mais sous un tout autre visage.[115][116]

Chronologie de la vie de Marcel II

  1. 6 mai 1501
    Naissance

    Naissance de Marcello Cervini à Montefano (Marche d'Ancône), d'une famille toscane de Montepulciano ; son père Riccardo est trésorier apostolique.

  2. 1523
    Arrivée à Rome

    Après des études à Sienne, Cervini gagne Rome sous Clément VII et s'y impose comme humaniste accompli.

  3. 1534
    Secrétaire de Paul III

    Paul III le nomme protonotaire apostolique et secrétaire papal ; il devient bientôt le bras droit du cardinal Alessandro Farnèse.

  4. 19 décembre 1539
    Cardinal de Santa Croce

    Créé cardinal-prêtre de Santa Croce in Gerusalemme ; il administre Nicastro, Reggio et Gubbio.

  5. 1543
    Visite de Reggio

    Visite pastorale approfondie du diocèse de Reggio Emilia : précurseur concret de la réforme tridentine.

  6. février 1545
    Légat-président de Trente

    Nommé l'un des trois présidents du concile de Trente ; défend l'indépendance de Rome face à Charles Quint.

  7. 1548
    Bibliothécaire de la Vaticane

    Succède à Agostino Steuco ; il enrichit la Bibliothèque vaticane de plus de 500 codices et soutient l'imprimerie grecque.

  8. 9 avril 1555
    Élection

    Élu pape par acclamation après quatre jours de conclave, malgré l'opposition de Charles Quint ; il garde son nom de baptême.

  9. 10 avril 1555
    Couronnement

    Consacré évêque et couronné, sans faste, en plein Carême ; début des économies et du refus du népotisme.

  10. 12 avril 1555
    Le Vendredi saint et les chantres

    Le pape exige des chanteurs une musique grave et intelligible : origine lointaine de la Missa Papae Marcelli.

  11. 1ᵉʳ mai 1555
    Mort

    Marcel II meurt d'apoplexie après 22 jours de pontificat, épuisé par les exercices de la Semaine sainte.

La postérité : le pape qui aurait pu être

Un deuil emblématique de la réforme

Marcel II appartient à cette catégorie rare de pontifes dont la brièveté même est devenue un symbole. Pour les historiens de la Contre-Réforme, il représente l'occasion manquée : un pape pleinement réformateur, savant, désintéressé, dont le règne de trois semaines n'aura été qu'une promesse.[117][118] Sa figure sert souvent de contrepoint à celle de Paul IV, son successeur (1555-1559), qui mena la réforme par l'Inquisition et l'Index, là où Cervini l'annonçait par la science et l'exemple.[119]

La Missa Papae Marcelli

Le plus durable des monuments élevés à sa mémoire n'est pas de pierre, mais de musique. La Missa Papae Marcelli de Palestrina, composée vers 1562, porte son nom à travers les siècles et reste l'une des œuvres les plus célèbres de toute la polyphonie sacrée.[120] Que la légende du « sauvetage de la polyphonie » soit historiquement fragile n'enlève rien à ce fait : un pape de vingt-deux jours a inspiré un chef-d'œuvre qui incarne, mieux qu'aucun traité, l'idéal d'une beauté liturgique au service de la Parole.

Une pièce de vingt-deux jours et la légende du Medagliere

Un pontificat de trois semaines laisse peu de traces matérielles — et pourtant Marcel II en a laissé au moins une, tangible : un giulio d'argent, frappé à l'atelier pontifical d'Ancône entre avril et mai 1555, porte à l'avers la légende PONT MAX MARC[ELLVS] et au revers le nom de la ville, ANCONA.[121] Sa rareté même — vingt-deux jours d'émission — en fait une pièce recherchée des numismates de la papauté renaissante.[122]

La mémoire de Cervini est également attachée, par une tradition qu'il faut manier avec la même prudence que la légende de la Missa Papae Marcelli, à la naissance du Medagliere — le cabinet des monnaies et médailles de la Bibliothèque vaticane. Selon ce récit, Cervini, encore cardinal-bibliothécaire, aurait fait don de sa collection personnelle à la Vaticane, donnant ainsi sa première pierre au futur cabinet numismatique.[123] La Bibliothèque vaticane elle-même précise cependant que ce récit « est généralement admis » sans être documenté avec certitude, et que le véritable essor du Medagliere ne viendra qu'au XVIIIᵉ siècle, sous Clément XII puis Benoît XIV.[124] Vraie ou embellie, cette tradition dit au moins une chose certaine : le bibliophile-collectionneur qu'avait été Cervini avant la tiare a marqué durablement l'imaginaire des institutions qu'il avait servies.

Pourquoi Marcel II compte aujourd'hui

Le pontificat de Marcel II illustre une vérité que la foi catholique tient sans embarras : la Providence agit aussi par les œuvres inachevées. Vingt-deux jours ne suffirent pas à réformer l'Église, mais ils suffirent à montrer ce qu'aurait pu être un pape de la réforme : pauvre de faste, riche de science, libre des intérêts familiaux et politiques. En ce sens, Marcel II n'est pas un pontificat raté, mais un programme laissé en germe — celui-là même que le concile de Trente et les grands papes réformateurs accompliront après lui.

Pour aller plus loin

  • Pape Jules III (1487-1555) — son prédécesseur, qu'il avait servi au concile de Trente et dont il voulut achever la réforme inaboutie.
  • Pape Paul IV (1476-1559) — le cardinal Carafa, son successeur intransigeant, à qui Marcel II avait lui-même donné sa voix au conclave.
  • Le concile de Trente (1545-1563) — la grande assemblée que Cervini présida comme légat et qu'il voulait relancer.
  • Pape Paul III (1468-1549) — le pape qui fit de Cervini son secrétaire, son cardinal et son légat.
  • Reginald Pole — son collègue à la présidence de Trente et grande figure du parti de la réforme.
  • Pape saint Pie V (1504-1572) — le saint réformateur en qui s'accomplira l'idéal d'austérité annoncé par Marcel II.

Notes et références

  1. « Pope Marcellus II », The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910, New Advent, https://www.newadvent.org/cathen/09641a.htm. Donne la naissance (« born 6 May 1501, at Montepulciano in Tuscany »), la formation à Sienne, l'arrivée à Rome sous Clément VII en 1523, la nomination comme protonotaire et secrétaire par Paul III en 1534, la visite de Reggio en 1543, la présidence du concile de Trente en 1545, la charge de bibliothécaire (succession d'Agostino Steuco en 1548, plus de 500 volumes ajoutés), le conclave (« entered the conclave on April 4, and four days later... elected pope, although the emperor had instructed his cardinals to prevent his election »), la conservation du nom Marcello, la consécration et le couronnement sans solennité le 10 avril (Carême). NB : la notice indique par erreur le 6 mai 1555 comme date de mort.

    1 3 7 26 30 32 35 38 44 48 51 52 58 60 61 65 69 74 78 85 112
  2. « Pope Marcellus II », Wikipedia (synthèse des sources : Pastor, New Catholic Encyclopedia, diaires conciliaires). Naissance le 6 mai 1501 à Montefano (Marche d'Ancône) ; père Riccardo Cervini, trésorier apostolique, ami de Clément VII ; mère Cassandra Benci ; cardinalat de Santa Croce in Gerusalemme le 19 décembre 1539 ; bibliothécaire (143 codices grecs, plus de 500 au total) ; élection le 9 avril 1555 ; conservation du nom de baptême ; économies du Saint-Siège ; refus de faire venir ses neveux à Rome ; mort le 1ᵉʳ mai 1555 (« hora XII apoplexi correptus ») après 22 jours, classé parmi les dix pontificats les plus courts.

    2 9 15 28 29 31 33 43 45 49 50 77 83 88 90 95 109 110 114
  3. « Marcellus II », Encyclopædia Britannica, https://www.britannica.com/biography/Marcellus-II. Naissance le 6 mai 1501 à Montepulciano ; nom Marcello Cervini ; cardinal en décembre 1539 par Paul III ; secrétaire d'Alessandro Farnèse (1538) et légations auprès de Charles Quint et François Iᵉʳ ; président du concile de Trente en 1545 avec del Monte et Reginald Pole ; « one of the few popes in the modern period to retain his baptismal name » ; mort le 1ᵉʳ mai 1555 à Rome après un règne d'environ 22 jours.

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  4. « Marcellus II, Pope », New Catholic Encyclopedia / Encyclopedia.com, https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/marcellus-ii-pope. Administrateur de Nicastro, Reggio et Gubbio ; nomination d'Angelo Massarelli comme secrétaire du concile de Trente avec mission de rassembler les documents de réforme de Jules III pour une publication rapide ; neutralité politique ; mesures de police pour la paix à Rome ; bienveillance envers les jésuites ; conservation du nom de baptême.

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  5. Ludwig von Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge, t. XIII (Jules III, Marcel II, Paul IV), trad. fr., Paris, Plon. Récit détaillé du conclave d'avril 1555, du programme de réforme de Marcel II, de son austérité et de son refus du népotisme, de sa mort et du deuil du parti réformateur, à partir des archives romaines et des dépêches diplomatiques.

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  6. « April 1555 papal conclave », Wikipedia (d'après L. von Pastor et K. M. Setton). Mort de Jules III le 23 mars 1555 ; conclave du 5 au 9 avril ; 37 cardinaux présents sur 57 ; trois factions (France/Henri II, Empire/Charles Quint, Italiens indépendants) ; candidature de Cervini portée par les Français malgré l'opposition de Charles Quint ; élection par acclamation le 9 avril vers 23 h ; scrutin de confirmation le 10 avril (toutes les voix sauf la sienne, donnée à Gian Pietro Carafa) ; capitulation électorale imposant la neutralité et l'interdiction de guerre aux princes chrétiens.

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  7. « Missa Papae Marcelli », Wikipedia, et notices musicologiques de référence. Messe composée par Giovanni Pierluigi da Palestrina en l'honneur de Marcel II, vraisemblablement vers 1562 (copie dans un manuscrit romain) ; la légende du « sauvetage de la polyphonie » au concile de Trente, popularisée par Giuseppe Baini (Memorie storico-critiche della vita e delle opere di Giovanni Pierluigi da Palestrina, Rome, 1828), n'est corroborée par aucune source : rien ne prouve que le concile ait voulu bannir la polyphonie, ni que la messe ait été le facteur décisif d'une telle décision.

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  8. Léon Dorez, « Le cardinal Marcello Cervini et l'imprimerie à Rome (1539-1550) », Mélanges d'archéologie et d'histoire, École française de Rome, t. 12, 1892, p. 289-313, DOI 10.3406/mefr.1892.6744. En ligne sur Persée : https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-4874_1892_num_12_1_6744. Étude du rôle de Cervini dans l'établissement d'une imprimerie grecque à Rome et l'édition des Pères de l'Église.

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  9. James Willoughby, « Cardinal Marcello Cervini (1501–1555) and English Libraries », dans Books and Bookmen in Early Modern Britain: Essays Presented to James P. Carley, éd. J. Willoughby et J. Catto, Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 2018, p. 119, DOI 10.1515/9781771103992-011. Étude académique de la bibliothèque personnelle et du réseau humaniste de Cervini.

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  10. Sur l'épisode du Vendredi saint 12 avril 1555 (troisième jour du pontificat — Pâques tombait le 14 avril) : l'historiographie de la musique sacrée (blog Carus-Verlag, The Missa Papae Marcelli and its context ; Resonances – Engaging Music in its Cultural Context ; D. Di Grazia et J. Owens, notice de la Library of Congress) rapporte, d'après les diaires de la chapelle Sixtine (Diarii Sistini, registres de la chapelle pontificale tenus depuis 1535 — cf. Library of Congress, exposition Rome Reborn, « Records of the Papal Singers »), que Marcel II convoqua les chantres de sa chapelle pour leur demander une musique conforme au caractère solennel de la Passion et exécutée de telle sorte que les paroles puissent être entendues et comprises.

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  11. « Marcellus II », John Carroll University, Collection of Papal Coins, https://collected.jcu.edu/papalcoins/27/. Giulio d'argent, avers « PONT MAX MARC[ELLVS]... », revers « ANCONA... », 26 mm, atelier d'Ancône, avril-mai 1555, référence de catalogue Berman 1033.

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  12. Bibliothèque vaticane, « Numismatic Department », https://www.vaticanlibrary.va/en/information-for-readers/numismatic-department.html : « The origin of the Vatican Medagliere is generally believed to go back to Pope Marcellus II (1555), who, when he was still Cardinal Librarian, is said to have donated his collection to the Vatican Library. » La même page précise que la collection numismatique proprement dite ne prend son essor qu'au XVIIIᵉ siècle (pontificat de Clément XII, 1730-1740 ; acquisition de la collection du cardinal Alessandro Albani en 1738 ; collection du cardinal Gaspare Carpegna sous Benoît XIV, 1741-1743).

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