Yves Congar (1904-1995)

Théologien dominicain, pionnier de l'œcuménisme catholique et penseur de la « vraie et fausse réforme », Yves Congar fut longtemps suspecté par Rome avant de devenir l'une des influences les plus déterminantes de Vatican II, puis cardinal en 1994. Une réforme non pas de rupture, mais de retour aux sources dans la continuité.

Ignispedia

Yves Congar (1904-1995), dominicain français, est l'un des théologiens catholiques les plus importants du XXᵉ siècle — et l'un des plus mal compris. On le présente souvent comme le « théologien de Vatican II », ce qu'il fut réellement : historiens et témoins le tiennent pour l'une des influences les plus déterminantes exercées sur les grands textes du Concile[1]. Mais on oublie que cet artisan du renouveau fut d'abord un homme longtemps tenu en suspicion par Rome, dont le livre le plus décisif fut interdit en 1952, et qui porta cette épreuve dans une obéissance filiale jusqu'au bout[2].

Sa vie tient en une tension féconde : celle d'un catholique qui veut réformer sans rompre. Pionnier de l'œcuménisme dès 1937, théologien du laïcat, penseur de la Tradition et de l'Esprit Saint, Congar n'a jamais opposé la fidélité et le renouveau. Son ouvrage de 1950, Vraie et fausse réforme dans l'Église, distingue précisément la réforme authentique — retour aux sources, communion, patience, primauté de la charité — de la fausse réforme qui, par impatience et par orgueil, verse dans le schisme[3]. C'est cette distinction, et non un quelconque esprit de rupture, qui fait de lui une figure de l'herméneutique de la continuité.

Mis sous contrôle de 1947 à 1956 — son livre de 1950 est interdit en 1952 —, il est appelé par Jean XXIII dès 1960 parmi les experts du Concile qu'il inspire, puis honoré au soir de sa vie : gravement malade, cloué depuis des années à l'Hôpital des Invalides, il est créé cardinal par saint Jean-Paul II en novembre 1994, sept mois avant sa mort[4].

Un Ardennais chez les Prêcheurs

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Yves Congar naît le 13 avril 1904 à Sedan, dans les Ardennes, région-frontière meurtrie par les guerres[5]. L'enfance de Congar est marquée par l'occupation allemande de 1914-1918 : à dix ans, il voit sa ville envahie et occupée. Fait rarement noté, cette expérience précoce de la coexistence entre catholiques et protestants sedanais nourrira sa vocation œcuménique[6].

De 1914 à 1918, l'enfant tient jour après jour cinq cahiers d'écolier, illustrés de ses propres dessins, où il consigne la vie quotidienne sous l'occupation : réquisitions et pillages, fermeture puis réouverture irrégulière de l'école, prise d'otages envoyés vers l'Allemagne — dont son propre père et son grand-père —, et le sort des prisonniers russes, roumains et italiens dont certains meurent de mauvais traitements sous ses yeux. Ce document, respecté jusque dans ses fautes d'orthographe d'enfant, sera publié soixante-dix-neuf ans plus tard sous le titre Journal de la guerre 1914-1918[7]. On y voit déjà, dans le regard aigu porté sur la souffrance des innocents et des ennemis eux-mêmes, l'attention concrète aux personnes qui marquera tout le théologien à venir.

Une vocation dans les décombres

Après une année de service militaire (1924-1925) passée en Rhénanie, le jeune Congar entre chez les dominicains — l'Ordre des Prêcheurs fondé par saint Dominique — au noviciat d'Amiens, en 1925. Il y reçoit le nom de religion de Marie-Joseph[8]. Il avait d'abord hésité, un temps attiré par le séminaire diocésain, avant que le philosophe Jacques Maritain et le dominicain Réginald Garrigou-Lagrange ne l'orientent vers l'ordre de saint Thomas d'Aquin[9].

En quelques dates

  1. 13 avril 1904
    Naissance à Sedan

    Yves Congar naît dans les Ardennes, dans une ville où catholiques et protestants se côtoient.

  2. 1925
    Entrée chez les dominicains

    Il entre au noviciat d'Amiens et prend le nom de frère Marie-Joseph.

  3. 25 juillet 1930
    Ordination sacerdotale

    Ordonné prêtre au terme de ses études au Saulchoir.

  4. 1937
    Chrétiens désunis et la collection Unam Sanctam

    Il fonde la collection Unam Sanctam et publie l'acte de naissance de l'œcuménisme catholique.

  5. 1940-1945
    La captivité

    Aumônier fait prisonnier, il passe cinq ans en Allemagne, notamment à Colditz et Lübeck.

  6. 1950
    Vraie et fausse réforme dans l'Église

    Il publie sa grande œuvre sur la réforme sans rupture — interdite par Rome deux ans plus tard.

  7. 1947-1956
    Les années de suspicion

    Ses écrits sont contrôlés ; il est éloigné à Jérusalem, Rome, Cambridge, puis Strasbourg.

  8. 1962-1965
    Le Concile Vatican II

    Peritus, il devient l'un des théologiens les plus influents du Concile.

  9. 26 novembre 1994
    Créé cardinal

    Jean-Paul II le crée cardinal alors qu'il est gravement malade aux Invalides.

  10. 22 juin 1995
    Mort à Paris

    Il meurt à l'Hôpital des Invalides et est inhumé au cimetière du Montparnasse.

Le Saulchoir : l'école de la théologie historique

Vestiges de l’ancienne abbaye du Saulchoir à Kain, en 2010 — Grentidez, Wikimedia Commons, domaine public.

Congar fait sa théologie au Saulchoir, le studium dominicain alors installé à Kain-la-Tombe, en Belgique[10]. Il y est formé par le père Marie-Dominique Chenu, maître d'une manière neuve de faire de la théologie : non pas répéter des thèses abstraites, mais lire saint Thomas d'Aquin dans son siècle, en historien, pour retrouver la fraîcheur des sources contre la sécheresse de la scolastique décadente[11]. C'est là que naît chez Congar la conviction qui commandera toute son œuvre : la vérité catholique ne se conserve pas en la figeant, mais en remontant sans cesse à sa source vivante — l'Écriture, les Pères, la grande Tradition. Ce ressourcement, il ne le concevra jamais comme une révolution, mais comme la manière la plus profonde d'être fidèle.

Ordonné prêtre le 25 juillet 1930, il soutient l'année suivante une thèse sur l'unité de l'Église[12]. Le sujet n'est pas anodin : il sera le grand chantier de sa vie.

Le pionnier de l'œcuménisme catholique

Dans les années 1930, le mot même d'« œcuménisme » est suspect aux oreilles catholiques : on y entend un relativisme protestant, une manière de mettre toutes les confessions sur le même plan. Congar va lui donner un sens rigoureusement catholique — et le faire entrer, une génération avant le Concile, dans la théologie de l'Église.

« Chrétiens désunis » et la collection Unam Sanctam (1937)

Infographie originale Ignispedia créée par IA

En 1937, Congar fonde aux Éditions du Cerf la collection Unam Sanctam, vouée à l'ecclésiologie et au retour aux sources ; elle comptera jusqu'à soixante-dix-sept volumes[13]. Il en signe lui-même le premier tome : Chrétiens désunis. Principes d'un « œcuménisme » catholique[14]. C'est l'acte de naissance de l'œcuménisme catholique : un catholique y prend au sérieux la division des chrétiens, non pour la relativiser, mais pour en souffrir et travailler à l'unité.

Sa thèse est nette et fidèle : l'unité chrétienne ne se fera pas par un compromis qui rabote les vérités, mais par un approfondissement de la catholicité elle-même — c'est-à-dire de la plénitude que l'Église catholique porte et que les communautés séparées, souvent, ont conservée de manière partielle. Reconnaître les « éléments d'Église » présents chez les autres chrétiens, ce n'est pas nier que la plénitude soit dans l'Église catholique : c'est appeler tous les baptisés à cette plénitude[15]. Congar hérite ici du grand théologien allemand Johann Adam Möhler et de son intuition d'une Église organisme vivant[16].

Comprendre l'unité sans dissoudre la vérité

Cette exigence de vérité protège Congar de l'irénisme facile. Pour lui, l'œcuménisme n'est jamais une négociation à la baisse : c'est une conversion. Chaque confession est appelée à se purifier, à revenir à la source commune, pour que l'unité soit unité dans la vérité et non uniformité de façade. On mesure combien cette position, en 1937, était à la fois audacieuse et parfaitement catholique — et combien elle préparait, sans le savoir, le décret conciliaire Unitatis Redintegratio de 1964.

La guerre, la captivité, l'épreuve intérieure

Procession de la Fête-Dieu à Colditz, juin 1943 — Auteur inconnu, archives familiales Henri Lamaison, Wikimedia Commons, domaine public.

Mobilisé comme aumônier militaire avec le grade de lieutenant, Congar est fait prisonnier en 1940 et passe cinq années de captivité en Allemagne, notamment dans les Oflags de Colditz et de Lübeck, réservés aux officiers rebelles après ses tentatives d'évasion répétées[17]. Il y sera aumônier de ses compagnons de captivité et recevra la Croix de guerre et la Médaille des Évadés[18].

La guerre est aussi pour lui une épreuve spirituelle. Dans les carnets qu'il tient pendant la captivité, il s'interroge avec une lucidité déchirante sur sa propre vie de théologien, tenté par l'abstraction :

« N'ai-je pas, au temps de l'abondance du papier, de l'encre, des livres et des heures de solitude, cherché moins l'Église elle-même que la théorie de l'Église, moins le Christ que la christologie ? » — Yves Congar, carnets de captivité, tels que cités par Aleteia[19]

Cette exigence de vérité intérieure — préférer le Christ vivant à l'idée qu'on s'en fait — traversera toute son œuvre et lui donnera son ton si particulier : celui d'un savant qui n'a jamais séparé la théologie de la prière.

« Vraie et fausse réforme » : réformer sans rompre

Infographie originale Ignispedia créée par IA

De retour en France, Congar enseigne de nouveau au Saulchoir et publie, en 1950, ce qui restera son livre le plus important : Vraie et fausse réforme dans l'Église[20]. Le titre dit tout : il ne s'agit pas de savoir s'il faut réformer — l'Église, institution humaine autant que divine, en a toujours besoin —, mais de discerner la vraie réforme de la fausse.

Pourquoi l'Église doit toujours se réformer

Pour Congar, l'Église est sainte par sa Tête et par ses dons, mais elle est faite de pécheurs ; elle porte le trésor divin dans des « vases d'argile ». Il y a donc en elle une part institutionnelle, humaine, historique, qui peut vieillir, se scléroser, se laisser recouvrir par des habitudes qui trahissent l'Évangile plus qu'elles ne le servent. Réformer, ce n'est pas juger l'Église de haut : c'est l'aimer assez pour vouloir qu'elle redevienne, dans ses formes concrètes, plus transparente à ce qu'elle est. Cette conviction, l'Église elle-même la reprendra à Vatican II :

« L'Église, au cours de son pèlerinage, est appelée par le Christ à cette réforme permanente dont elle a continuellement besoin en tant qu'institution humaine et terrestre. » — Concile Vatican II, décret Unitatis Redintegratio, n° 6, 21 novembre 1964[21]

Les quatre conditions d'une réforme sans schisme

Le cœur du livre est un discernement. Comment réformer sans provoquer la rupture ? Congar, analysant les grandes crises de l'histoire — et notamment la Réforme protestante du XVIᵉ siècle —, dégage quatre conditions pour qu'une réforme demeure catholique et n'aboutisse pas au schisme[22] :

  1. La primauté de la charité et du pastoral sur le système. La vraie réforme part d'un souci concret des âmes, non d'une idéologie ou d'une volonté de puissance.
  2. Rester dans la communion du tout. Le réformateur authentique ne se sépare jamais du corps entier de l'Église : être catholique, c'est demeurer uni à l'universel, y compris à ceux qu'on voudrait réformer.
  3. La patience, contre l'ultimatum et le fait accompli. L'unité a ses temps ; il faut savoir attendre, souffrir les lenteurs, refuser de forcer la main à l'Église par des ruptures brutales.
  4. Le retour aux sources (le ressourcement). La vraie nouveauté n'est jamais une invention arbitraire : c'est une redécouverte du principe, de l'Écriture, des Pères, de la grande Tradition.

À l'inverse, la fausse réforme s'installe dès qu'on inverse ces critères : quand on préfère le système aux personnes, qu'on se coupe du tout au nom d'une pureté, qu'on impose par l'urgence et qu'on prétend créer du neuf en rompant avec la source. Luther, aux yeux de Congar, avait posé de vraies questions ; mais en rompant la communion et en forçant le fait accompli, il avait fait basculer la réforme en schisme[23]. On voit à quel point cette doctrine, loin d'armer la contestation, désarme précisément l'esprit de rupture.

Le tableau suivant résume, critère par critère, le discernement proposé par Congar entre les deux voies[24] :

CritèreVraie réforme (fidèle)Fausse réforme (schismatique)
MoteurPrimauté de la charité et du souci pastoral des âmesPrimauté du système, de l'idéologie ou de la volonté de puissance
Rapport au corps ecclésialDemeure dans la communion du tout, même en désaccordSe sépare au nom d'une prétendue pureté
RythmePatience ; refus de l'ultimatum et du fait accompliPrécipitation ; impose par l'urgence et la rupture unilatérale
Rapport à la sourceRetour aux sources (Écriture, Pères, grande Tradition)Invention arbitraire présentée comme nouveauté
Issue historiqueRenouveau reçu par l'Église (ex. : Vatican II)Schisme (ex. : la Réforme protestante du XVIᵉ siècle)

La sanction romaine et les années de suspicion (1947-1956)

Paradoxe cruel : ce livre qui prêchait la fidélité valut à son auteur la défiance de Rome. Dans le climat tendu qui suit l'encyclique Humani Generis (1950) et la crise de la « nouvelle théologie », le Saint-Office soupçonne Congar, comme il soupçonne au même moment Henri de Lubac ou Marie-Dominique Chenu[25]. En 1952, Vraie et fausse réforme et toutes ses traductions sont interdites[26]. De 1947 à 1956, ses écrits sont contrôlés, sa parole surveillée. On l'éloigne : Jérusalem, Rome, Cambridge, enfin Strasbourg, où l'archevêque Jean-Julien Weber l'accueille avec bonté à partir de 1956[27].

Congar souffre profondément de cette suspicion — son Journal d'un théologien (1946-1956), publié après sa mort, en porte la trace amère[28]. Mais il ne se révolte pas. Il ne quitte ni l'Ordre, ni l'obéissance, ni l'Église. Il applique à lui-même la troisième de ses conditions : la patience. L'histoire lui donnera raison plus vite qu'il ne l'espérait.

Le théologien du laïcat et de la Tradition

Pendant ces années difficiles, Congar ne cesse d'écrire. Deux grandes œuvres nourrissent alors ce qui deviendra l'enseignement du Concile.

« Jalons pour une théologie du laïcat » (1953)

Infographie originale Ignispedia créée par IA

En 1953, Congar publie Jalons pour une théologie du laïcat[29]. Jusque-là, on définissait souvent le laïc négativement : celui qui n'est ni clerc ni religieux, qui reçoit passivement ce que la hiérarchie lui transmet. Congar renverse la perspective. Le laïc a une vocation propre, fondée non sur une délégation du clergé, mais sur sa dignité baptismale[30]. Par le baptême, tout chrétien participe au sacerdoce, à la fonction prophétique et à la royauté du Christ ; il a sa mission dans le monde et dans l'Église.

Cette théologie irriguera directement le chapitre IV de la constitution Lumen Gentium et le décret Apostolicam Actuositatem sur l'apostolat des laïcs. Congar rendait au peuple de Dieu, dans son entier, la conscience de sa dignité — sans jamais dissoudre la distinction du sacerdoce ministériel et du sacerdoce commun.

« La Tradition et les traditions » : la grande Tradition et les traditions

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Entre 1960 et 1963, Congar publie sa grande somme sur la Tradition, en deux tomes — un Essai historique puis un Essai théologique[31]. La question est brûlante : contre les protestants qui opposent l'Écriture seule à la Tradition, et contre une apologétique catholique qui faisait parfois de la Tradition un second réservoir de vérités à côté de l'Écriture, Congar propose une distinction devenue classique.

Il faut distinguer, écrit-il, la Tradition — cette transmission vivante, dans l'Esprit Saint, de tout ce que l'Église est et croit, qui prolonge la Tradition des Apôtres — et les traditions au pluriel : usages, coutumes, formulations secondaires, parfois unilatérales, voire déviantes, qu'il faut savoir purifier[32]. La Tradition, la vraie, n'est pas la routine : elle est le flux de vie par lequel le Christ total se transmet d'âge en âge. Cette doctrine passera dans la constitution Dei Verbum sur la Révélation divine.

Le grand artisan de Vatican II

Pendant le concile Vatican II (1962-1965) — Lothar Wolleh, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Le concile Vatican II (1962-1965) est l'heure de Congar. Le théologien suspecté hier devient l'un des experts les plus écoutés de l'assemblée.

Le peritus le plus influent du Concile

Dès 1960, Jean XXIII l'appelle à la commission théologique préparatoire[33]. Puis, comme peritus (expert) — d'abord théologien personnel de Mgr Weber —, Congar participe à la rédaction de la plupart des grands textes doctrinaux au sein de la Commission doctrinale[34]. Les historiens du Concile le décrivent comme l'une des influences les plus formatrices de Vatican II[35]. Peu de théologiens du siècle auront ainsi vu leurs intuitions les plus contestées devenir, en quelques années, l'enseignement solennel d'un concile œcuménique.

Lumen Gentium, Dei Verbum, l'œcuménisme et les missions

La marque de Congar est partout dans les textes conciliaires[36] :

  • Sur l'Église (Lumen Gentium), il contribue à la vision de l'Église comme peuple de Dieu et communion, avant même la structure hiérarchique — et à la redécouverte de la collégialité des évêques unis au Pape.
  • Sur la Révélation (Dei Verbum), il apporte, dans un rôle plus discret, sa théologie de la Tradition vivante.
  • Sur l'œcuménisme (Unitatis Redintegratio), il soutient de toute son autorité les textes du Secrétariat pour l'unité — couronnement de son combat de 1937.
  • Sur les missions (Ad Gentes), appelé en renfort à la fin du Concile, il donne au décret le cadre théologique qui lui manquait.
Infographie originale Ignispedia créée par IA

On retrouve encore son empreinte dans Gaudium et Spes, Presbyterorum Ordinis et Dignitatis Humanae. À travers lui, c'est tout le patient travail du ressourcement — les Pères, la liturgie, l'Écriture, la Tradition vivante — qui entrait dans le Magistère.

« Mon journal du Concile »

Tout au long de ces années, Congar tient un journal minutieux, tenu de 1960 à décembre 1965, publié seulement en 2002 sous le titre Mon journal du Concile[37]. Document exceptionnel, il donne à voir de l'intérieur la fabrique des textes, les débats, les tensions, la fatigue d'un homme déjà atteint par la maladie mais qui se dépense sans compter pour l'Église qui l'avait fait taire. On y lit un théologien lucide, libre, parfois sévère envers la lourdeur romaine, mais toujours fidèle.

« Je crois en l'Esprit Saint » : la maturité pneumatologique

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Le dernier grand chantier de Congar est le plus élevé : la théologie de l'Esprit Saint. En 1979-1980, il publie sa trilogie Je crois en l'Esprit Saint[38], somme d'une vie de recherche.

L'Esprit co-institue l'Église

Congar y corrige un déséquilibre ancien de la théologie latine, qui avait parfois réduit l'Esprit Saint à un simple appoint d'une Église pensée sur le seul modèle de l'Incarnation et de la hiérarchie. Reprenant l'image patristique de saint Irénée — le Fils et l'Esprit comme les « deux mains du Père » —, Congar montre que l'Esprit Saint co-institue l'Église aux côtés du Verbe incarné[39]. Si le Christ institue l'Église par la Parole, les sacrements et le ministère, l'Esprit la constitue et la vivifie de l'intérieur, distribuant ses charismes à tous les fidèles pour l'édification du corps. Une ecclésiologie sans pneumatologie resterait, pour Congar, incomplète et déséquilibrée[40].

Une ecclésiologie de communion

De là découle sa grande idée d'une ecclésiologie de communion : l'Église n'est pas d'abord une pyramide de pouvoirs, mais une communion de personnes animée par l'Esprit, où la diversité des dons sert l'unité. Dans Diversités et communion (1982), il montre que la légitime diversité des expressions d'une même foi appartient de l'intérieur à l'unité chrétienne[41] — non pas un pluralisme de vérités contradictoires, mais la variété des dons au service d'une même foi. Cette vision, profondément traditionnelle et pourtant neuve, reste l'un des acquis les plus solides de la théologie catholique contemporaine.

Le cardinal des Invalides (1994-1995)

Le dernier acte de la vie de Congar est celui d'une longue passion physique offerte.

La maladie et l'offrande

L’Hôtel des Invalides à Paris — Aquilae, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Dès 1963, une maladie neurologique dégénérative commence à affaiblir Congar ; en 1985, elle prend la forme d'une sclérose qui atteint gravement sa mobilité et sa capacité d'écrire[42]. À partir de 1986, il vit à l'Hôpital des Invalides, à Paris, immobilisé, dépendant, mais gardant sa lucidité et sa foi. Le théologien qui avait tant écrit sur l'Esprit vivifiant expérimentait dans sa chair la lente dépossession — et la portait comme une offrande.

La barrette d'un théologien fidèle

Le 26 novembre 1994, saint Jean-Paul II le crée cardinal-diacre, avec le titre de San Sebastiano al Palatino[43]. Trop malade pour se rendre à Rome, Congar reçoit la barrette aux Invalides : l'Église honorait en lui la fécondité d'une théologie mise au service de la foi. Yves Congar meurt le 22 juin 1995, à quatre-vingt-onze ans, et repose au cimetière du Montparnasse[44].

Ce que Congar laisse : une réforme dans la continuité

Yves Congar est aujourd'hui revendiqué de partout, souvent à contresens. Les uns en font le héraut d'une Église « en révolution permanente » ; les autres, à l'inverse, le suspectent d'avoir ouvert la voie aux dérives postconciliaires. Les deux lectures oublient l'essentiel : Congar a précisément écrit le livre qui condamne la fausse réforme.

Son critère décisif — réformer par retour aux sources, dans la communion, avec patience et charité, jamais par rupture — annonce directement celui que Benoît XVI formulera en 2005 sous le nom d'herméneutique de la réforme dans la continuité, opposée à l'« herméneutique de la discontinuité et de la rupture »[45]. Lire Vatican II dans la continuité de la grande Tradition, c'est lire Congar comme il voulait être lu. Le renouveau qu'il a servi n'était pas une table rase : c'était un ressourcement.

Reste l'image d'un homme entier : savant prodigieux, dominicain fidèle, œcuméniste patient, théologien de l'Esprit — et surtout croyant qui, tenu en suspicion pendant des années, avec des écrits contrôlés et des éloignements successifs de 1947 à 1956, n'a jamais quitté ni l'Ordre, ni l'obéissance, ni l'Église[46]. En cela, sa vie illustre mieux qu'aucun traité sa propre doctrine : on ne réforme vraiment l'Église qu'en l'aimant assez pour lui obéir.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. « Yves Congar », notice biographique de référence (Wikipedia / Britannica) : naissance à Sedan le 13 avril 1904, entrée chez les dominicains à Amiens en 1925 (nom de religion Marie-Joseph), études au Saulchoir (Kain-la-Tombe, Belgique), ordination sacerdotale le 25 juillet 1930 par Luigi Maglione, thèse de 1931 sur l'unité de l'Église, captivité 1940-1945 (Colditz, Lübeck), restrictions romaines de 1947 à 1956 (Jérusalem, Rome, Cambridge, Strasbourg), rôle de peritus à Vatican II décrit comme « l'influence la plus formatrice » du Concile, maladie neurologique à partir de 1963 puis sclérose, résidence aux Invalides à partir de 1986, création comme cardinal-diacre le 26 novembre 1994 par Jean-Paul II (titre de San Sebastiano al Palatino), mort le 22 juin 1995, inhumation au cimetière du Montparnasse. Cf. Yves Congar, en.wikipedia.org ; Yves Congar, britannica.com.

    1 8 10 12 17 26 27 33 35 42 43 44
  2. Yves Congar, Journal d'un théologien (1946-1956), édité et annoté par Étienne Fouilloux, Paris, Cerf, 2000, 462 p. : témoignage direct sur la période de suspicion, les mesures du Saint-Office, l'éloignement, et la souffrance de Congar « à jamais suspecté », dans une fidélité entière à l'Église.

    2 25 28 46
  3. Yves Congar, Vraie et fausse réforme dans l'Église, Paris, Cerf, coll. « Unam Sanctam » n° 20, 1950 (2ᵉ éd. remaniée 1968) : distinction entre vraie et fausse réforme et exposé des conditions d'une réforme qui ne provoque pas le schisme (primauté de la charité et du pastoral, communion avec le tout, patience, retour aux sources). Ouvrage dont toutes les traductions furent interdites par Rome en 1952.

    3 20 22 24
  4. Notices biographiques concordantes (Fédération des Sociétés d'Histoire et d'Archéologie d'Alsace ; notices dominicaines) : Sedan et les Ardennes comme région-frontière, expérience de l'occupation allemande de 1914-1918, aumônerie militaire, Croix de guerre et Médaille des Évadés, honneurs de fin de vie. URL : https://www.alsace-histoire.org/netdba/congar-yves/

    4 5 18
  5. « Congar Yves », notice de la revue Mémoire dominicaine / Journals OpenEdition (journals.openedition.org/dominicains) : formation au Saulchoir sous Marie-Dominique Chenu, influence de la théologie historique et du ressourcement, rôle de Jacques Maritain et de Réginald Garrigou-Lagrange dans l'orientation dominicaine du jeune Congar, théologie du laïcat fondée sur la dignité baptismale. URL : https://journals.openedition.org/dominicains/799

    6 9 11 30
  6. Yves Congar, Journal de la guerre 1914-1918, texte établi et annoté par Stéphane Audoin-Rouzeau et Dominique Congar, Paris, Cerf, 1997, 287 p. : cinq cahiers d'écolier tenus par Congar enfant à Sedan de 1914 à 1918 (réquisitions, prise d'otages dont son père et son grand-père, sort des prisonniers alliés), publiés avec les dessins et l'orthographe originaux du manuscrit. Cf. aussi la recension d'A. Prost, Histoire de l'éducation, n° 77, 1998 (persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1998_num_77_1_2970) et la notice du Comité de recherche international sur la Grande Guerre (crid1418.org).

    7
  7. Sur la fondation de la collection Unam Sanctam aux Éditions du Cerf en 1937, son objet ecclésiologique, son appel au « retour aux sources » et ses soixante-dix-sept volumes, ainsi que l'héritage de Johann Adam Möhler : notices sur Chrétiens désunis et l'œuvre œcuménique de Congar (Persée ; Nouvelle Revue Théologique, J. Famerée, « Chrétiens désunis du P. Congar 50 ans après », n° 110/5, 1988). URL : https://www.nrt.be/en/articles/download/155

    13 16
  8. M.-J. Congar, Chrétiens désunis. Principes d'un « œcuménisme » catholique, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Unam Sanctam » t. I, 1937 : premier volume de la collection et acte de naissance de l'œcuménisme catholique, fondant théologiquement le travail pour l'unité sur l'approfondissement de la catholicité.

    14
  9. Sur la reconnaissance des « éléments d'Église » présents chez les chrétiens séparés et l'appel à la plénitude catholique — thème que Congar développe dès 1937 et qui passera dans Lumen Gentium et Unitatis Redintegratio — cf. les synthèses de la théologie œcuménique de Congar (ec.cef.fr, « La théologie œcuménique d'Yves Congar », 2004). URL : https://ec.cef.fr/wp-content/uploads/sites/2/2014/05/de_14-2004.pdf

    15
  10. Yves Congar, carnets tenus pendant sa captivité (1940-1945) — citation indirecte : le carnet, la date et la page d'origine ne sont pas indiqués par la source qui la rapporte, la présentation biographique d'Aleteia, « Un théologien de Vatican II à (re)découvrir : Yves Congar », 22 octobre 2020. Passage tel que cité : « N'ai-je pas au temps de l'abondance du papier, de l'encre, des livres et des heures de solitude, cherché moins l'Église elle-même que la théorie de l'Église, moins le Christ que la christologie ? ». URL : https://fr.aleteia.org/2020/10/22/un-theologien-de-vatican-ii-a-redecouvrir-yves-congar/

    19
  11. Concile œcuménique Vatican II, décret sur l'œcuménisme Unitatis Redintegratio, n° 6, promulgué par Paul VI le 21 novembre 1964 (texte français sur vatican.va). Citation : « L'Église, au cours de son pèlerinage, est appelée par le Christ à cette réforme permanente dont elle a continuellement besoin en tant qu'institution humaine et terrestre. » Texte latin : « Ecclesia in via peregrinans vocatur a Christo ad hanc perennem reformationem qua ipsa, qua humanum terrenumque institutum, perpetuo indiget. » URL : https://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decree_19641121_unitatis-redintegratio_fr.html

    21
  12. Sur Congar lecteur de Luther et sa lecture des vraies questions posées par la Réforme protestante, distinguées de la rupture qui les a fait basculer en schisme, cf. Vraie et fausse réforme dans l'Église (1950) et les études universitaires afférentes (Y. Congar, « Luther vu par les catholiques »), notamment DIAL/BOREAL, « Yves Congar, lecteur de Luther », dial.uclouvain.be.

    23
  13. Yves Congar, Jalons pour une théologie du laïcat, Paris, Cerf, coll. « Unam Sanctam » n° 23, 1953 : théologie positive du laïcat fondée sur la dignité baptismale et la participation au triple office du Christ (prêtre, prophète, roi), source directe du chapitre sur les laïcs de Lumen Gentium et du décret Apostolicam Actuositatem.

    29
  14. Yves Congar, La Tradition et les traditions, Paris, Fayard, t. I Essai historique (1960), t. II Essai théologique (1963) : distinction fondamentale entre la Tradition (transmission vivante, dans l'Esprit Saint, de tout ce que l'Église est et croit, prolongeant la Tradition apostolique) et les traditions secondaires, parfois unilatérales ou déviantes, à purifier. Doctrine reprise par la constitution Dei Verbum.

    31 32
  15. « Yves Congar, théologien majeur de Vatican II », dossier du Collège des Bernardins (collegedesbernardins.fr) : rôle de peritus au sein de la Commission doctrinale, contribution aux textes majeurs (Lumen Gentium, Dei Verbum, Unitatis Redintegratio, Ad Gentes), théologie de l'Église comme communion et peuple de Dieu, reconnaissance de l'Esprit Saint « co-instituant de l'Église aux côtés du Verbe incarné », doctrine de la diversité légitime au sein de l'unité chrétienne (cf. Y. Congar, Diversités et communion. Dossier historique et conclusion théologique, Paris, Cerf, coll. « Cogitatio fidei » n° 112, 1982). URL : https://www.collegedesbernardins.fr/magazine/article/yves-congar-theologie

    34 36 39 41
  16. Yves Congar, Mon journal du Concile, présenté et annoté par Éric Mahieu, avant-propos de Dominique Congar, préface de Bernard Dupuy, Paris, Cerf, 2002, 2 vol. : journal tenu de 1960 à décembre 1965, témoignage de première main sur la genèse des textes conciliaires et sur la vie intérieure de Congar durant le Concile.

    37
  17. Yves Congar, Je crois en l'Esprit Saint, Paris, Cerf, 3 tomes, 1979-1980 (t. I L'Expérience de l'Esprit, t. II « Il est Seigneur et il donne la vie », t. III Le Fleuve de vie coule en Orient et en Occident) : somme pneumatologique de la maturité, réintégrant l'Esprit Saint au cœur de l'ecclésiologie et du rapport entre christologie et pneumatologie.

    38
  18. Sur la thèse congarienne de l'Esprit Saint co-instituant de l'Église et le refus d'une ecclésiologie « sans pneumatologie », ainsi que sur l'évolution de Congar concernant le rôle de l'Esprit dans les institutions ecclésiales, cf. les études spécialisées (Revue des sciences philosophiques et théologiques, « Les retractationes d'Yves Congar sur le rôle de l'Esprit Saint dans les institutions ecclésiales », 2007). URL : https://www.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2007-2-page-265.htm

    40
  19. Benoît XVI, discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005 : distinction entre l'« herméneutique de la discontinuité et de la rupture » et l'« herméneutique de la réforme, du renouveau dans la continuité de l'unique sujet-Église », grille de lecture juste de Vatican II. Le critère congarien de la vraie réforme (retour aux sources, communion, patience, charité) en constitue une anticipation théologique directe. Texte sur vatican.va.

    45