Jean Guitton (Saint-Étienne, 18 août 1901 — Paris, 21 mars 1999) est l'un des derniers grands philosophes catholiques laïcs du XXᵉ siècle français : le quotidien Le Monde l'a salué à sa mort comme « le dernier des grands philosophes catholiques ».[1][2][3] Normalien, agrégé et docteur ès lettres, disciple de Henri Bergson et de Maurice Blondel, héritier surtout d'un maître obscur et aveugle — le père Pouget —, il a consacré sa vie à montrer que l'intelligence, poussée jusqu'au bout, ne se ferme pas à la foi mais s'y ouvre.[4][5]
Sa trajectoire est singulière : philosophe universitaire couronné (chaire à la Sorbonne, Académie française en 1961, Grand prix de littérature en 1954), il fut aussi, et c'est unique pour un laïc, un homme au cœur de la vie de l'Église.[6][7] Ami intime de Giovanni Battista Montini — le futur Paul VI —, il devint en 1962 le premier auditeur laïc catholique invité au concile Vatican II, dont il fut un témoin privilégié.[8][9] Auteur de dizaines de livres sur le temps, sur Jésus, sur la Vierge, il connut à quatre-vingt-dix ans un dernier triomphe de librairie avec Dieu et la science (1991), best-seller vendu à près d'un million d'exemplaires.[10]
Ignispedia le lit comme une personnalité marquante du catholicisme : non un docteur dont chaque page ferait autorité — sa pensée fut souvent celle d'un moraliste et d'un essayiste plus que d'un métaphysicien de système, et sa conduite sous l'Occupation reste discutée —, mais un immense témoin de l'intelligence croyante, l'homme qui a su dire, dans un siècle sceptique, pourquoi il croyait. « Incroyant par méthode et par prudence, je n'ai jamais été incroyant de substance et par les fibres », confiait-il.[11] Ce qu'il écrivit sur la quinzième icône peinte pour Saint-Louis-des-Invalides — « Je vais à mon Père » —, « parole de Jésus que l'humble baptisé [...] prononce à son tour » selon le cardinal Lustiger dans son homélie, résume toute sa vie.[12]
Pourquoi Jean Guitton compte-t-il ?
Le dernier des grands philosophes catholiques
Le XXᵉ siècle français fut riche en intellectuels catholiques : Jacques Maritain et Étienne Gilson pour le thomisme, Maurice Blondel pour la philosophie de l'action, Charles Péguy et Paul Claudel pour la poésie de la foi. Guitton appartient à cette constellation, mais à une place propre : ni pur métaphysicien ni poète, il est le philosophe-écrivain, le moraliste qui pense sa vie et vit sa pensée.[13][14] Sa langue, limpide et imagée, a porté la réflexion chrétienne bien au-delà des cercles universitaires — de quoi faire de lui, aux yeux de sa nécrologie du Monde, « le dernier des grands philosophes catholiques ».[15]
Son originalité tient à ce qu'il n'a jamais séparé la philosophie de l'existence concrète. Élève de Bergson pour l'attention à la durée intérieure, de Blondel pour la conviction que la raison s'ouvre nécessairement à un ordre plus haut, il a fait de sa propre vie — la captivité, l'amitié, la vieillesse, la peinture, la prière — la matière même de sa réflexion.[16][17] C'est pourquoi tant de ses livres sont des portraits : de M. Pouget, du père Lagrange, de Marthe Robin, de Paul VI. Penser, pour lui, c'est d'abord regarder un visage.
Un laïc au cœur de l'Église
Ce qui distingue radicalement Guitton des autres philosophes de sa génération, c'est sa place dans l'Église et non seulement à ses côtés. Laïc marié, professeur d'université, il fut invité par le pape Jean XXIII à assister au concile Vatican II dès sa première session en 1962, honneur jamais accordé jusque-là à un laïc catholique.[18][19] L'amitié de près de trente ans qui le lia à Montini-Paul VI en fit un confident du sommet de l'Église à l'heure de son plus grand concile.[20]
Cette proximité n'a rien d'anecdotique : elle explique la posture de Guitton dans les débats de l'après-concile. Ni progressiste dissolvant le dogme, ni traditionaliste refusant Vatican II, il a cherché à tenir ensemble la fidélité et l'ouverture — ce que l'Église appellera plus tard l'herméneutique de la continuité. Son œuvre est un plaidoyer constant pour une foi qui n'a pas peur de l'intelligence, et une intelligence qui n'a pas honte de la foi.
Repères biographiques
L'enfant de Saint-Étienne
Jean Guitton naît le 18 août 1901 à Saint-Étienne, dans une famille de la bourgeoisie catholique liée à l'industrie de la passementerie ; son frère cadet, Henri Guitton (1904-1992), deviendra un économiste réputé.[21][22] Le milieu paternel garde une tradition austère, presque janséniste, tandis que la piété maternelle est plus tendre : le jeune Jean grandit ainsi entre rigueur et confiance, entre l'exigence de contrôler ses croyances et l'attrait pour la contemplation.[23][24]
Dans son hommage funèbre, l'académicien Hector Bianciotti rapportera un mot d'enfance de Guitton qui éclaire toute sa méthode : « Je me disais : ce que professent mes parents ou les prêtres, lorsque j'aurai l'âge d'homme, il faudra que je le contrôle. »[25] La foi de Guitton ne sera jamais une habitude reçue, mais une vérité vérifiée, tenue au bout d'une longue épreuve de l'intelligence.
Normalien, disciple de Bergson et de Blondel
Reçu à l'École normale supérieure en 1920, Guitton passe l'agrégation de philosophie en 1923 — classé deuxième —, avant d'obtenir le doctorat ès lettres en 1933.[26][27] Sa formation le met en contact avec les deux grands maîtres de la philosophie française d'alors. De Bergson, il retient le sens de la durée, de la vie intérieure, de l'intuition ; l'estime sera réciproque au point que le vieux philosophe le désignera, avec Vladimir Jankélévitch, comme un héritier de sa pensée, et fera de lui l'un de ses exécuteurs testamentaires littéraires.[28][29] De Blondel, le « philosophe d'Aix », il reçoit la conviction maîtresse que la raison, loin de se suffire, appelle et attend un ordre qui la comble sans la contredire.[30]
Selon lui, l'attention ne doit s'arrêter ni aux seules idées ni aux seuls faits : seul mériterait vraiment de la retenir le fait éclairé par une idée — l'idée incarnée dans un fait.[31]
M. Pouget, le maître aveugle
Mais le maître décisif de Guitton ne fut ni Bergson ni Blondel : ce fut un humble prêtre lazariste aveugle, le père Guillaume Pouget (1847-1933).[32][33] Retiré à la maison-mère de la Congrégation de la Mission, rue de Sèvres à Paris, savant en Écriture et en histoire mais suspecté au temps de la crise moderniste — on lui avait retiré en 1905 son cours d'Ancien Testament et jamais confié le Nouveau —, Pouget exerçait depuis sa cellule un magistère spirituel discret, de mémoire et de parole.[34][35]
Introduit auprès de lui en juin 1921 par le philosophe Jacques Chevalier, le jeune Guitton passa des heures innombrables à recueillir sa parole jusqu'à la mort du vieillard en 1933.[36][37] Il en tira, en 1941, un livre inclassable, Portrait de M. Pouget, que saluera Albert Camus — un chef-d'œuvre de vénération plus que d'amitié, où un incroyant blessé par la guerre découvrait, dans la figure d'un prêtre aveugle, une lumière que les yeux ne donnent pas.[38][39]
La thèse de 1933 : le temps et l'éternité
En 1933, Guitton soutient une thèse restée une référence : Le Temps et l'Éternité chez Plotin et saint Augustin, dirigée par Léon Brunschvicg.[40][41] Il y compare deux manières de penser le passage du temps à l'éternel : la procession néoplatonicienne de Plotin, où le multiple émane de l'Un par degrés continus, et la création chrétienne de saint Augustin, où l'éternité de Dieu n'est pas le prolongement du temps mais son fondement gratuit. Passer de l'un à l'autre, selon la formule reprise par Universalis, c'est passer « l'intervalle infini d'une création, et non seulement l'intervalle fini d'une procession, ou d'une génération ».[42]
Cette intuition — l'abîme entre l'émanation et la création, entre le dieu des philosophes et le Dieu créateur — traversera toute son œuvre. Le temps, pour Guitton, n'est pas une prison : il est le lieu où l'éternité se donne à qui sait attendre et regarder.
La captivité et l'ombre de Vichy
Mobilisé en 1939, Guitton est fait prisonnier en juin 1940 et passe cinq ans en captivité, à l'Oflag IV-D d'Elsterhorst, jusqu'en 1945.[43][44] Il y écrit et y enseigne. Mais ces années portent une ombre durable : Guitton, admirateur du maréchal Pétain, y anime un « Cercle Pétain », publie en 1942 des Fondements de la communauté française préfacés par le maréchal et dédiés à lui, et laisse paraître en 1943 des pages de son journal dans un hebdomadaire vichyste.[45] À la Libération, une commission d'épuration demande sa rétrogradation et son interdiction d'enseigner pour « intelligence avec l'ennemi » ; la sanction sera annulée par le Conseil d'État en 1948, et Guitton réintégré à l'université de Dijon.[46] Cet épisode, sur lequel Ignispedia revient plus bas, pèsera longtemps sur sa réputation.
La Sorbonne et l'Académie française
Après la guerre, la carrière de Guitton s'élève : professeur à Dijon, puis titulaire à partir de 1955 d'une chaire d'histoire de la philosophie à la Sorbonne, qu'il occupera jusqu'en 1968.[47][48] Il reçoit le Grand prix de littérature de l'Académie française en 1954, avant d'être élu à l'Académie française le 8 juin 1961, au fauteuil 10, celui de Léon Bérard.[49] Là encore, l'ombre de Vichy resurgit : sa nomination à la Sorbonne comme son élection sont combattues par des maîtres tels que Vladimir Jankélévitch et Jean Wahl, qui y voient « le retour du pétainisme », et ses premiers cours sont chahutés.[50] Guitton entrera plus tard, en 1987, à l'Académie des sciences morales et politiques.[51]
La mort (1999)
Jean Guitton meurt à Paris le 21 mars 1999, à 97 ans, au terme d'une vieillesse lucide et priante.[52][53] Ses obsèques sont célébrées le 25 mars en l'église Saint-Louis-des-Invalides, où le cardinal Jean-Marie Lustiger prononce l'homélie et l'académicien Hector Bianciotti l'éloge.[54][55] Il est inhumé dans une chapelle qu'il avait lui-même décorée, au hameau du Deveix, sur la commune de Champagnat (Creuse).[56]
La pensée : du temps à l'éternité
Plotin et Augustin : procession ou création
Le cœur philosophique de Guitton est cette méditation sur le temps qu'il inaugure dès sa thèse de 1933 et qu'il ne cessera de reprendre.[57] Contre l'idée d'un temps pur écoulement, absurde et fermé, il oppose un temps orienté, gros d'éternité. La distinction entre la procession de Plotin et la création d'Augustin n'est pas une querelle d'école : elle décide de tout. Si le monde émane de Dieu par degrés nécessaires, l'homme n'est qu'un moment d'un grand tout impersonnel ; si le monde est créé, l'homme est voulu, aimé, appelé par un Dieu personnel.[58] Toute la spiritualité de Guitton découle de ce choix pour la création.
L'art de penser
Guitton fut aussi un maître de la méthode intellectuelle, un art qu'il enseigna dans deux livres devenus classiques : Nouvel art de penser (1946) et Le Travail intellectuel (1951).[59][60] Loin de l'abstraction, il y donne des conseils de moraliste sur la manière de lire, d'écrire, de composer, de choisir l'essentiel. L'une de ses maximes les plus reprises, que les recueils rattachent à ce livre, condense un art de vivre autant qu'un art de penser : savoir négliger l'accessoire, ne pas chercher à tout comprendre, s'accrocher à un seul point et penser autour.[61]
Cet éloge de l'attention concentrée débouche, chez lui, sur une vision presque religieuse de l'intelligence : l'homme serait religieux dans la mesure même où il est capable d'attention et de silence.[62] Penser vraiment, c'est déjà prier un peu.
Une intelligence croyante
La grande affaire de Guitton fut de réconcilier la foi et la raison sans sacrifier ni l'une ni l'autre. Il se définissait lui-même par une formule d'une honnêteté saisissante, que reprendra son éloge académique :
« Incroyant par méthode et par prudence, je n'ai jamais été incroyant de substance et par les fibres. » — Jean Guitton[63]
La foi, pour lui, n'exclut pas le doute méthodique : elle le traverse et le dépasse. Croire n'est pas refuser de contrôler, mais consentir à ce qui, une fois contrôlé, demeure. D'où cette autre formule, citée à ses funérailles, qui définit la foi comme un engagement de toute la personne :
« On ne croit vraiment que ce pour quoi on accepterait, le cas échéant, d'être tenu pour un idiot ou de souffrir. » — Jean Guitton[64]
Le philosophe de Jésus et de Marie
Le Problème de Jésus
Guitton ne fut pas seulement un philosophe du temps : il fut un écrivain religieux fécond. Dans Le Problème de Jésus, il aborde en philosophe la figure du Christ, cherchant à établir la crédibilité rationnelle de l'Évangile — non pour prouver la foi, qui reste un don, mais pour montrer qu'elle n'est pas déraisonnable.[65][66] Il y déploie une apologétique fine, attentive aux objections de la critique historique, dans la ligne d'un Garrigou-Lagrange mais avec la souplesse d'un moraliste plutôt que la rigueur d'un scolastique.
La Vierge Marie
En 1949 paraît chez Aubier La Vierge Marie, l'un de ses livres les plus lus, où il traite en philosophe et en contemplatif du mystère marial.[67][68] Sa mariologie tient dans un principe qui renverse tout le regard moderne : ce serait le plus haut qui expliquerait le plus bas, le plus mystérieux qui éclairerait le plus ordinaire.[69]
Pour Guitton, Marie n'est pas une figure secondaire ou sentimentale : elle est la clef d'une intelligence renversée, où l'humble éclaire le grand et où le mystère, loin d'obscurcir l'évidence, la fonde.
Portrait de M. Pouget et l'art du portrait
Toute une part de l'œuvre de Guitton est faite de portraits spirituels : M. Pouget (1941), le père Lagrange (1992), Marthe Robin (1985), Paul VI (1967).[70][71] Ce genre lui ressemble : pour lui, une vérité ne se démontre pas seulement, elle se montre dans un visage. Le Portrait de M. Pouget reste le sommet du genre — la preuve, par un homme aveugle, que la lumière la plus haute n'est pas celle des yeux.
Guitton et le concile Vatican II
Le premier auditeur laïc
Le fait qui a marqué la mémoire de l'Église est la présence de Guitton au concile Vatican II comme premier auditeur laïc catholique.[72][73] Invité par Jean XXIII à assister à la première session en septembre 1962, il fut le premier laïc à recevoir cet honneur.[74] Il faut cependant une nuance que le Saint-Siège lui-même apporte : à la première session, Guitton siégeait aux côtés des observateurs ; les auditeurs laïcs proprement dits ne furent nommés qu'à partir de la deuxième session, présidée par Paul VI, et Guitton figure parmi les premiers d'entre eux.[75] Qu'on retienne la formule répandue de « premier auditeur laïc » ou la précision vaticane, l'essentiel demeure : un philosophe laïc marié fut, pour la première fois, admis à suivre de l'intérieur un concile œcuménique.
L'ami de Paul VI
Cette place, Guitton la dut à une amitié de près de trente ans avec Giovanni Battista Montini, rencontré dès 1950, devenu Paul VI en 1963.[76] Selon Vatican News, Guitton rendait chaque année, le 8 septembre, une visite votive à son ami, et cela durant vingt-sept ans.[77] De cette proximité rare naîtront les Dialogues avec Paul VI (1967), document unique où un pape confie à un laïc sa pensée sur l'Église, la foi et le monde moderne.[78][79] L'amitié de Montini protégea sans doute aussi Guitton, dont certaines audaces intellectuelles auraient pu inquiéter Rome.[80]
Le Christ écartelé : hérésies et conciles
En 1963 — au cœur même du concile — Guitton publie Le Christ écartelé. Crises et conciles dans l'Église, méditation sur les grandes crises doctrinales de l'histoire chrétienne, de l'arianisme à la Réforme.[81] Sa thèse est profonde : les hérésies ne sont pas de simples accidents extérieurs, mais des tentations permanentes de l'esprit. « toute grande hérésie existe d'une manière latente dans la structure et la profondeur de l'intelligence » (p. 65), écrit-il.[82] Le concile n'est pas une machine à condamner : il est l'effort de l'Église pour tenir ensemble ce que l'esprit humain tend sans cesse à écarteler — l'humanité et la divinité du Christ, la liberté et la grâce, l'Écriture et la Tradition.
Pionnier de l'œcuménisme
Bien avant que Vatican II n'en fasse une priorité, Guitton fut un pionnier du dialogue avec les protestants et les orthodoxes.[83][84] Son Dialogue avec les précurseurs porte un sous-titre éloquent — journal œcuménique, 1922-1962 —, qui atteste un souci de l'unité chrétienne remontant à sa jeunesse, quatre décennies avant le concile.[85] Cet œcuménisme, chez lui, n'a jamais été une dilution de la foi catholique, mais une recherche patiente de ce que les frères séparés gardent de la vérité commune.
Dieu et la science (1991) : le pari du métaréalisme
La thèse du livre
À quatre-vingt-dix ans, Guitton connut un ultime et immense succès public avec Dieu et la science : vers le métaréalisme (1991), livre d'entretiens avec les frères Igor et Grichka Bogdanov, présentés comme astrophysiciens.[86] La thèse : les acquis de la physique du XXᵉ siècle — le Big Bang, l'étrangeté du monde quantique, les réglages fins de l'univers — rendraient plus crédible, non moins, l'hypothèse d'un Dieu créateur et ordonnateur.[87] Guitton y forge les notions de métaréalisme et de métalogique : Dieu ne serait pas seulement l'objet lointain de la métaphysique, mais comme entrevu au fondement même de la réalité physique.
Cette intuition rejoint, par un autre chemin, les grands arguments de l'apologétique cosmologique contemporaine sur le réglage fin de l'univers.[88] Le livre fut un phénomène d'édition, vendu à près d'un million d'exemplaires.[89]
Un succès et ses controverses
Le succès eut son revers. Dieu et la science fut accusé de simplifier la science, de réduire toute la physique à la mécanique quantique et de confondre trop vite conclusions théologiques et résultats expérimentaux ; une polémique de plagiat visa même les Bogdanov, mêlant le nom de l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan.[90] Des critiques catholiques rigoureuses reprochèrent au livre d'abandonner le réalisme métaphysique classique au profit d'un concordisme fragile.[91]
Ignispedia partage cette prudence : la démonstration de Dieu ne se joue pas au tribunal de la physique, toujours révisable, mais dans l'ordre plus ferme de la métaphysique de la contingence et de la finalité cosmique. Le mérite de Guitton reste néanmoins d'avoir, à un âge où d'autres se taisent, remis dans le débat public la question de Dieu — et rappelé que la science, loin de clore la question, la rouvre.
Le croyant : foi, prière, vieillesse
La prière et le visage de Dieu
Sous le philosophe, il y avait un priant. Le cardinal Lustiger a révélé, à ses obsèques, quelle était la prière la plus constante de Guitton :
« Ton visage, ô mon Dieu, grave-le dans mon cœur. » — prière de Jean Guitton, rapportée par le cardinal Jean-Marie Lustiger[92]
Toute la vie de Guitton fut cette quête d'un visage. Sa définition de Dieu, donnée dans son Mon testament philosophique (1997) tel que cité par Aleteia, refuse l'abstraction pour l'Absolu personnel que l'on peut prier :
« Quand on prononce ce mot énorme : "Dieu", on pense à l'Absolu comme à Quelqu'un. Cet Absolu est un Être pensant, voulant, aimant. Dieu, c'est quelqu'un qu'on peut prier. » — Jean Guitton, Mon testament philosophique (1997), cité par Aleteia[93]
Une vieillesse habitée par l'espérance
Peu d'écrivains ont médité la vieillesse avec autant de sérénité. Nonagénaire, Guitton publiait encore — Le Siècle qui s'annonce (1996), Mon testament philosophique (1997), Ultima Verba (1998) —, faisant de l'approche du dernier seuil un approfondissement spirituel plutôt qu'un déclin.[94] Ce qu'il écrivit sur la quinzième icône peinte pour Saint-Louis-des-Invalides — « Je vais à mon Père », « parole de Jésus que l'humble baptisé [...] prononce à son tour » selon le cardinal Lustiger — dit une vieillesse habitée par l'espérance.[95]
Le peintre de la lumière
Guitton fut enfin, sa vie durant, un peintre : aquarelliste encouragé jadis par Jean Cocteau, il réalisa un chemin de croix pour Saint-Louis-des-Invalides et décora des chapelles.[96] La peinture n'était pas pour lui un délassement, mais un prolongement de la contemplation. « L'acte de peindre est pour moi une contemplation, un acte iconique », disait-il[97] ; il voyait dans la couleur, selon la formule que les recueils rattachent à son Testament philosophique, la gloire de la lumière.[98] Chez cet homme, penser, prier et peindre étaient trois manières de chercher le même visage.
L'ombre au tableau : la question de Vichy
Un article honnête ne peut passer sous silence l'engagement pétainiste de Guitton pendant l'Occupation. Les faits sont établis : prisonnier en Allemagne, il y admira le maréchal Pétain, anima un cercle à sa gloire, publia en 1942 un livre préfacé par lui, et défendit encore Vichy devant la commission d'épuration de 1946, refusant d'y reconnaître une erreur.[99] Sa sanction fut annulée par le Conseil d'État en 1948, mais l'affaire poursuivit sa réputation, ressurgissant à chaque honneur — Sorbonne, Académie.[100]
Comment lire cette ombre ? Sans la minimiser ni l'ériger en verdict définitif sur l'homme. L'égarement politique de Guitton — partagé alors par une part du monde catholique séduite par l'ordre et l'autorité — fut réel et durable, et son entêtement à ne pas le reconnaître pèse. Mais il n'annule pas la valeur de son œuvre spirituelle ni la sincérité de sa foi, pas plus que les erreurs politiques d'autres grands esprits n'effacent leur pensée. Ignispedia rapporte le fait, laisse au lecteur son jugement sur l'homme, et retient de l'écrivain ce qui demeure : une intelligence au service de la foi.
Ce que Guitton laisse à l'Église
Que reste-t-il de Jean Guitton ? D'abord un exemple : celui d'un laïc qui, sans être ni clerc ni saint canonisé, a tenu toute sa vie une intelligence rigoureuse au service de la foi, jusque dans la vieillesse et devant la mort. À une époque où beaucoup opposent la science et la religion, la raison et la croyance, la trajectoire de Guitton rappelle qu'un esprit peut être pleinement moderne et pleinement croyant.
Ensuite une méthode : celle du doute honnête qui ne se retourne pas contre la foi mais la purifie. « Incroyant par méthode, jamais par les fibres » : la formule pourrait servir de devise à toute apologétique contemporaine, qui doit rejoindre l'incroyant dans son doute avant de lui montrer le seuil.[101]
Ignispedia ne canonise pas chacune de ses pages : son concordisme scientifique de 1991 fut fragile, sa conduite sous Vichy demeure une ombre, et sa pensée relève souvent de l'essai plus que du système. Mais elle salue en lui un frère des grands esprits croyants de son siècle — Blondel, Maritain, Gilson, Péguy, Claudel —, l'ami d'un pape, le témoin d'un concile, et l'un de ceux qui ont le mieux montré, dans un siècle sceptique, que l'intelligence menée jusqu'au bout mène à un visage. L'inscription de sa quinzième icône disait tout : « Je vais à mon Père. »[102]
Pour aller plus loin
- Maurice Blondel (1861-1949) — le « philosophe d'Aix » dont Guitton reçut l'intuition maîtresse : la raison s'ouvre nécessairement au surnaturel.
- Jacques Maritain (1882-1973) — le plus célèbre philosophe catholique du siècle, contemporain de Guitton, artisan d'un thomisme vivant.
- Étienne Gilson (1884-1978) — l'historien du thomisme et de la philosophie médiévale, autre grand nom du renouveau intellectuel catholique.
- Reginald Garrigou-Lagrange (1877-1964) — le maître du thomisme apologétique, autre penseur de la crédibilité rationnelle de la foi.
- Blaise Pascal (1623-1662) — l'ancêtre français de toute apologétique du cœur et de l'intelligence croyante, que Guitton prolonge à sa manière.
- Charles Péguy (1873-1914) — le poète de la foi retrouvée, figure du même moment catholique français.
- Paul Claudel (1868-1955) — le grand converti-poète contemporain, autre témoin de la grâce au tournant du siècle.
- Le réglage fin de l'univers — le dossier apologétique qui prolonge, avec plus de rigueur, l'intuition de Dieu et la science.
Notes et références
Henri Fesquet, Henri Tincq et Jean-Baptiste Huynh, « Jean Guitton, le dernier des grands philosophes catholiques », Le Monde, 23 mars 1999 (nécrologie). URL : https://www.lemonde.fr/archives/article/1999/03/23/jean-guitton-le-dernier-des-grands-philosophes-catholiques_3565266_1819218.html
1 15« Jean Guitton », notice en langue anglaise (Wikipédia EN) : Guitton présenté comme philosophe et théologien catholique français, décrit comme « the last of the great Catholic philosophers » (« le dernier des grands philosophes catholiques ») avec renvoi à la nécrologie du New York Times (Eric Pace, 27 mars 1999) ; premier laïc admis comme observateur à Vatican II. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Jean_Guitton
2 14 53 83« Jean Guitton », notice biographique de référence (Wikipédia FR) : état civil, famille stéphanoise (père industriel de la passementerie, frère Henri Guitton économiste) ; ENS 1920, agrégation 1923 (reçu 2ᵉ), doctorat 1933 (thèse complémentaire sur Newman) ; captivité à l'Oflag IV-D d'Elsterhorst (1940-1945) ; « Cercle Pétain », Fondements de la communauté française (1942) préfacé et dédié à Pétain, extraits du Journal de captivité dans l'hebdomadaire vichyste Demain (7 mars 1943) ; épuration (comparution du 13 avril 1946, demande de rétrogradation et d'interdiction d'enseigner du 17 juillet 1946), annulation par le Conseil d'État le 19 mars 1948 ; opposition de Jankélévitch et Jean Wahl à la Sorbonne (1955) et à l'Académie ; amitié avec Mgr Montini / Paul VI ; peinture (chemin de croix aux Invalides, chapelles), sépulture à la chapelle du Deveix (Champagnat, Creuse) ; polémique de plagiat autour de Dieu et la science impliquant Trinh Xuan Thuan ; Académie des sciences morales et politiques (1987). URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Guitton
3 21 23 27 29 39 41 44 45 46 48 50 51 52 56 66 67 71 78 80 84 85 90 94 96 99 100« Jean Guitton », Encyclopædia Universalis : influence décisive de Bergson et de Blondel ; rencontre du père Pouget, religieux lazariste, « influence décisive à partir de juin 1921 » (introduit par Jacques Chevalier) ; Guitton exécuteur testamentaire de Bergson, auteur de La Vocation de Bergson (1960) ; thèse Le Temps et l'Éternité chez Plotin et saint Augustin (1933), qualifiée d'œuvre philosophique majeure, avec la formule sur « l'intervalle infini d'une création, et non seulement l'intervalle fini d'une procession, ou d'une génération » ; en 1962, invitation de Jean XXIII au concile Vatican II, dont Guitton est présenté comme le premier auditeur laïc. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-guitton/
4 13 16 19 28 30 32 36 40 42 57 58 59 73« Jean Guitton », notice biographique officielle de l'Académie française (les Immortels) : né le 18 août 1901 à Saint-Étienne, mort le 21 mars 1999 à Paris ; entré à l'École normale supérieure en 1920, agrégé de philosophie en 1923, docteur ès lettres en 1933 ; professeur à la faculté de Montpellier (1937), puis à la Sorbonne (chaire d'histoire de la philosophie et philosophie) à partir de 1955 ; Grand prix de littérature de l'Académie française en 1954 ; élu à l'Académie française au fauteuil de Léon Bérard (10ᵉ fauteuil) le 8 juin 1961 ; liste des œuvres (Portrait de M. Pouget, Le Problème de Jésus, Dialogues avec Paul VI, etc.). URL : https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/jean-guitton
5 6 22 26 43 47 49 65 70 79« Il y a 120 ans naissait Jean Guitton », Vatican News, 18 août 2021 : Guitton premier laïc catholique invité comme auditeur à Vatican II dès la première session (septembre 1962) par Jean XXIII ; ami et confident de Paul VI, rencontré en 1950, à qui il rendait chaque 8 septembre une visite votive durant vingt-sept ans ; rappel de ses honneurs (Grand prix de littérature 1954, chaire à la Sorbonne 1955, Académie française 1961, Académie des sciences morales et politiques 1987). URL : https://www.vaticannews.va/fr/monde/news/2021-08/anniversaire-naissance-jean-guitton-concile-vatican-ii.html
7 8 18 20 72 74 76 77« Les auditeurs laïcs au concile Vatican II », Dicastère du Saint-Siège pour les laïcs, la famille et la vie (laici.va) : précision institutionnelle selon laquelle les auditeurs laïcs proprement dits furent nommés à partir de la deuxième session du concile, présidée par Paul VI ; Jean Guitton (France) figure parmi les premiers auditeurs laïcs, aux côtés de Silvio Golzio, Mieczysław de Habicht, Vittorino Veronese, etc. ; les auditeurs furent nommés à titre personnel et non comme représentants d'associations. URL : https://www.laici.va/content/laici/fr/media/notizie/gli-uditori-laici-al-concilio-vaticano-ii.html
9 75Jean Guitton, Igor et Grichka Bogdanov, Dieu et la science. Vers le métaréalisme (Grasset, 1991) : entretiens mobilisant la cosmologie (Big Bang), la physique quantique et les « réglages fins » de l'univers pour suggérer l'existence d'un Dieu créateur ; notions de « métaréalisme » et de « métalogique » ; succès de librairie considérable (proche du million d'exemplaires) ; l'ouvrage a suscité des critiques quant à la solidité de son concordisme scientifique et une polémique de plagiat. Notices : Grasset et Internet Archive. URL : https://www.grasset.fr/livre/dieu-et-la-science-9782246424116/ — https://archive.org/details/dieuetlasciencev0000guit
10 86 87 88 89 91Hector Bianciotti, hommage prononcé à l'occasion du décès de M. Jean Guitton, Académie française, 25 mars 1999 : citations verbatim de Guitton — « on ne croit vraiment que ce pour quoi on accepterait, le cas échéant, d'être tenu pour un idiot ou de souffrir » ; « Incroyant par méthode et par prudence, je n'ai jamais été incroyant de substance et par les fibres. » ; ainsi que le mot d'enfance sur la nécessité de « contrôler » plus tard les croyances reçues. URL : https://www.academie-francaise.fr/hommage-prononce-loccasion-du-deces-de-m-jean-guitton
11 17 24 25 55 63 64 101Cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, homélie prononcée aux obsèques de Jean Guitton en l'église Saint-Louis-des-Invalides, 25 mars 1999 (texte sur le site de l'Académie française) : Guitton présenté comme philosophe chrétien ; sa prière la plus constante — « Ton visage, ô mon Dieu, grave-le dans mon cœur » ; sa conception de la peinture — « L'acte de peindre est pour moi une contemplation, un acte iconique » ; l'inscription de la quinzième icône peinte pour Saint-Louis-des-Invalides — « Je vais à mon Père », « parole de Jésus que l'humble baptisé [...] prononce à son tour » URL : https://www.academie-francaise.fr/homelie-prononcee-lors-des-obseques-de-m-jean-guitton-en-leglise-saint-louis-des-invalides
12 54 92 95 97 102Jean Guitton, Le Travail intellectuel (Aubier, 1951 ; rééd. Aubier-Montaigne, 1986, 189 p.) : traité de méthode — lire, écrire, composer — auquel les recueils de citations rattachent les maximes paraphrasées dans l'article (savoir négliger, l'attention et le silence, le fait éclairé par une idée), sans pagination établie. Compte rendu bibliographique : Recherches sociographiques (Érudit). URL : https://www.abc-citations.com/auteurs/jean-guitton/
31 60 61 62Guillaume Pouget (1847-1933) et Jean Guitton, Portrait de M. Pouget (Gallimard, 1941) : Pouget, prêtre lazariste (Congrégation de la Mission) devenu aveugle, retiré à la maison-mère de la rue de Sèvres à Paris, savant en Écriture mais suspecté durant la crise moderniste (retrait de son cours d'Ancien Testament en 1905, jamais autorisé à enseigner le Nouveau Testament) ; ouvrage de Guitton salué par Albert Camus. Recension : Revue d'histoire et de philosophie religieuses (Persée, 1942). URL : https://www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1942_num_22_2_3123_t1_0177_0000_2
33 34 37 38Sur le contexte doctrinal de la suspicion qui pesa sur le père Pouget — la crise moderniste, les décrets Lamentabili et Pascendi (1907) —, voir le dossier Ignispedia La crise moderniste.
35Jean Guitton, La Vierge Marie (Aubier, 1949) : traitement philosophique du mystère marial, dont le principe est paraphrasé dans l'article, page non établie ; existence et réception de l'ouvrage attestées par la recension de la Revue d'histoire et de philosophie religieuses (Persée, 1950). URL : https://www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1950_num_30_1_3236_t1_0063_0000
68 69Jean Guitton, Le Christ écartelé. Crises et conciles dans l'Église (Librairie académique Perrin, 1963, 282 p.) : réflexion sur les grandes crises doctrinales (arianisme, gnosticisme, Réforme, etc.), avec la thèse citée par le recenseur d'après la p. 65 — « toute grande hérésie existe d'une manière latente dans la structure et la profondeur de l'intelligence ». Recension (p. 103) : Revue de l'histoire des religions (Persée, 1966). URL : https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1966_num_169_1_8329
81 82Jean Guitton, Mon testament philosophique (1997), cité par Aleteia (« Dieu, la science et la prière », 2 septembre 2014, d'après le blog de Jacques Gauthier ; page de l'édition originale non établie) : « Quand on prononce ce mot énorme : "Dieu", on pense à l'Absolu comme à Quelqu'un. Cet Absolu est un Être pensant, voulant, aimant. Dieu, c'est quelqu'un qu'on peut prier. » URL : https://fr.aleteia.org/2014/09/02/dieu-la-science-et-la-priere/
93Jean Guitton, Mon testament philosophique (Presses de la Renaissance, 1997 ; repris en poche, coll. Pocket Agora, n° 10494) : la formule sur la couleur, gloire de la lumière, rattachée à cet ouvrage par les recueils de citations sans page établie, est paraphrasée dans l'article (seule la p. 157 de l'édition de poche est documentée, pour une autre maxime). URL : https://www.abc-citations.com/auteurs/jean-guitton/
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