Réginald Garrigou-Lagrange (1877-1964) est sans doute le théologien thomiste le plus influent de la première moitié du XXᵉ siècle. Pendant un demi-siècle, du haut de sa chaire de l'Angelicum de Rome, ce dominicain français a formé des générations de prêtres, d'évêques et de futurs cardinaux à la pensée de saint Thomas d'Aquin, au point de mériter le surnom redouté et admiratif de « Monstre sacré du thomisme »[3].
Deux visages, en apparence contradictoires, se disputent sa mémoire. Il y a d'abord le maître spirituel : celui qui, dans Les Trois Âges de la vie intérieure, a rappelé à toute l'Église une vérité oubliée — que tous les baptisés, et non une élite de cloître, sont appelés à la sainteté et à la vie mystique. Il y a ensuite le combattant doctrinal : l'homme du sévère article « La nouvelle théologie où va-t-elle ? » (1946), gardien intransigeant de l'orthodoxie thomiste, dont la rigueur a parfois glissé vers la dureté, y compris dans des choix politiques (soutien à Franco, à Pétain) qui brisèrent son amitié avec Jacques Maritain.
Un détail suffit à mesurer son rayonnement : en 1948, c'est lui qui dirige, à Rome, la thèse de doctorat d'un jeune prêtre polonais nommé Karol Wojtyła — le futur Jean-Paul II[4]. Théologien de la contemplation et théologien de combat, Garrigou-Lagrange est l'une de ces figures qu'on ne peut ni canoniser sans réserve ni congédier sans injustice : il faut la comprendre.
Un médecin devenu dominicain
Rien ne destinait le jeune Gontran-Marie Garrigou-Lagrange à la théologie. Né le 21 février 1877 à Auch, dans le Gers, au sein d'une famille de la bourgeoisie catholique du Sud-Ouest, il se tourne d'abord vers la médecine, qu'il étudie à Bordeaux. Sa vocation ne naîtra pas d'une éducation cléricale, mais d'un livre[5].
Ernest Hello, ou la conversion par un livre
L'étudiant en médecine tombe un jour sur L'Homme, de l'écrivain catholique Ernest Hello (1828-1885), esprit mystique et polémiste, prophète de l'absolu de Dieu contre la médiocrité du siècle[6]. La rencontre est un choc. Le futur théologien y découvre que la vérité catholique n'est pas une opinion parmi d'autres, mais une lumière qui juge toute la vie. De cette lecture naît une décision qui étonne son entourage : abandonner la médecine du corps pour la médecine des âmes[7].
En 1897, à vingt ans, Gontran-Marie entre chez les Frères prêcheurs — l'ordre dominicain, l'ordre de saint Thomas d'Aquin — et prend en religion le nom de frère Réginald, en mémoire du bienheureux Réginald d'Orléans, l'un des premiers compagnons de saint Dominique. Le choix du nom dit déjà le programme : la prédication de la vérité.
De la Sorbonne à Rome
Ordonné prêtre en 1902, formé à la philosophie et à la théologie dans les studia de l'ordre — notamment auprès du dominicain Ambroise Gardeil —, le jeune frère Réginald est envoyé étudier à Paris, à la Sorbonne, où il se frotte à la philosophie universitaire de son temps. Il y suit les cours d'Henri Bergson — donnés, selon les notices, au Collège de France — pour qui il gardera une admiration critique, et respire le climat intellectuel post-kantien qu'il passera sa vie à combattre. C'est là aussi qu'il fait la connaissance d'un autre étudiant en quête d'absolu, un certain Jacques Maritain — amitié dont on mesurera plus loin la grandeur et la rupture[8]. Très tôt, Garrigou-Lagrange se révèle un esprit d'une puissance de synthèse peu commune, doublée d'une mémoire prodigieuse et d'une capacité de travail écrasante[9].
En 1909, il est appelé à Rome pour enseigner au Collegium Angelicum — la future université pontificale Saint-Thomas-d'Aquin, tenue par l'ordre dominicain, qui deviendra l'un des grands foyers du thomisme mondial[10]. Il y restera un demi-siècle, jusqu'à la fin de 1959. C'est là, dans la Ville éternelle, que se jouera toute sa carrière.
En quelques dates
- 21 février 1877Naissance à Auch
Gontran-Marie Garrigou-Lagrange naît dans le Gers, au sein d'une famille catholique du Sud-Ouest.
- vers 1895-1897Études de médecine et conversion
Étudiant en médecine à Bordeaux, il est bouleversé par la lecture de L'Homme d'Ernest Hello.
- 1897Entrée chez les Dominicains
Il prend l'habit des Frères prêcheurs et le nom de frère Réginald.
- 1909Chaire à l'Angelicum de Rome
Début d'un demi-siècle d'enseignement thomiste à Rome.
- 1915Dieu, son existence et sa nature
Grande somme de théologie naturelle contre l'agnosticisme moderne.
- 1923Perfection chrétienne et contemplation
Manifeste sur l'appel universel à la contemplation.
- 1938Les Trois Âges de la vie intérieure
Sa grande synthèse spirituelle, largement traduite et rééditée.
- 1946« La nouvelle théologie où va-t-elle ? »
Article-manifeste contre les courants qu'il juge modernistes.
- 1948Thèse de Karol Wojtyła
Il dirige à l'Angelicum la thèse du futur Jean-Paul II sur saint Jean de la Croix.
- Fin 1959Dernier cours à l'Angelicum
L'âge et le déclin de la mémoire l'obligent à quitter la chaire après un demi-siècle.
- 15 février 1964Mort à Rome
Il s'éteint à quatre-vingt-six ans, après plusieurs années de déclin.
Le « Monstre sacré » de l'Angelicum
Pendant un demi-siècle, Garrigou-Lagrange est l'Angelicum — ou du moins son cœur battant. Sa chaire de théologie dogmatique, puis de théologie spirituelle, attire les étudiants du monde entier. On vient à Rome pour l'entendre.
Un demi-siècle de chaire
De 1909 à la fin de 1959, Garrigou-Lagrange enseigne à un rythme et avec une ampleur qui forcent l'admiration. Il traite en latin, selon la méthode scolastique de la quaestio, la totalité de la Somme théologique de saint Thomas : Dieu un et trine, la création, le Christ, la grâce, les vertus, les fins dernières. En 1917, l'Angelicum crée pour lui une chaire de théologie ascétique et mystique — présentée par les notices biographiques comme la première chaire de théologie spirituelle dans l'histoire de l'Église —, qu'il occupera lui aussi jusqu'à la fin[11]. Le théologien de la vie intérieure recevait ainsi une reconnaissance institutionnelle inédite. Son enseignement n'est pas une glose érudite : c'est une transmission vivante d'un système qu'il tient pour la plus haute expression de la raison éclairée par la foi. Ses cours deviennent des livres ; ses livres, des manuels ; ses manuels, la formation intellectuelle de milliers de prêtres[12].
D'où vient le surnom
Le surnom de « Monstre sacré du thomisme » — expression que l'éditeur américain de son biographe attribue à l'écrivain François Mauriac, sans qu'aucune œuvre ni page mauriacienne ne l'établisse, et que reprendra comme titre ce même biographe, Richard Peddicord — dit à la fois la crainte et la vénération qu'il inspirait[13]. Monstre par la démesure de son érudition, la rigueur implacable de ses distinctions, l'autorité redoutable de ses jugements ; sacré par le sérieux religieux qui animait tout son travail. Pour ses disciples, il était le gardien vigilant du dépôt thomiste ; pour ses adversaires, un inquisiteur intellectuel dont la logique ne laissait aucune échappatoire.
Consulteur du Saint-Office
Cette autorité doctrinale trouve un prolongement institutionnel. Garrigou-Lagrange devient consulteur du Saint-Office — la congégation romaine chargée de veiller sur l'orthodoxie de la foi. À ce titre, il pèse sur les grandes décisions doctrinales de son temps ; plusieurs commentateurs ont lu dans l'encyclique Humani generis de Pie XII (1950) la marque de ses combats — hypothèse courante mais débattue, l'encyclique ne nommant aucun théologien[14]. Rome écoute le dominicain d'Auch : c'est une force, et ce sera aussi, on le verra, une tentation.
Le philosophe du sens commun et des preuves de Dieu
Avant d'être un maître spirituel, Garrigou-Lagrange est un métaphysicien. Sa conviction fondatrice est que l'intelligence humaine, par ses seules forces, peut atteindre des vérités certaines sur l'être, sur Dieu, sur l'âme — et que nier cette capacité, comme le fait la philosophie moderne depuis Kant, revient à saper les fondements mêmes de la foi.
Le sens commun contre l'agnosticisme
Dès son premier grand livre, Le Sens commun, la philosophie de l'être et les formules dogmatiques (1909), Garrigou-Lagrange défend une idée qui commandera toute son œuvre : le sens commun. Il ne s'agit pas du « bon sens » populaire au sens banal, mais de la capacité naturelle de tout esprit à saisir les premiers principes de la réalité — le principe de non-contradiction (une chose ne peut à la fois être et ne pas être), le principe de raison suffisante, le principe de causalité, le principe de finalité[15].
Ces principes ne sont pas des conventions du langage ni des habitudes psychologiques : ce sont des lois de l'être que l'esprit lit dans le réel. Les nier, c'est se condamner à l'absurde. Or, remarque Garrigou-Lagrange, c'est précisément ce que fait la modernité : en enfermant l'homme dans ses représentations (Kant) ou dans le flux de son devenir (Bergson, l'évolutionnisme), elle dissout la vérité stable au profit du relatif et du mouvant. Sur ce point, il rejoint le combat que mènera de son côté Étienne Gilson contre l'idéalisme.
Dieu, son existence et sa nature
De cette philosophie de l'être découle une théologie naturelle robuste. Dans Dieu, son existence et sa nature (1915), somme massive plusieurs fois rééditée, Garrigou-Lagrange développe et défend les cinq voies de saint Thomas — les cinq chemins par lesquels la raison remonte des créatures à leur Créateur[16]. Le monde ne se suffit pas à lui-même : le mouvement appelle un premier moteur, les causes une cause première, la contingence un être nécessaire, les degrés de perfection un maximum, l'ordre une intelligence ordonnatrice.
Contre l'agnosticisme qui déclare Dieu inconnaissable et le fidéisme qui abandonne la foi à un pur sentiment, Garrigou-Lagrange maintient avec force la doctrine du premier concile du Vatican (1870) : Dieu peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison[17]. La foi n'est pas un saut dans le vide ; elle a des préambules rationnels solides.
De revelatione : la crédibilité de la foi
Ce souci de fonder rationnellement la foi culmine dans son grand traité latin De revelatione per Ecclesiam catholicam proposita (1918), longtemps manuel de référence dans les séminaires. Garrigou-Lagrange y traite de l'apologétique au sens classique : comment établir, avant même de croire, que la révélation chrétienne est crédible — par les miracles, les prophéties, la sainteté de l'Église, l'expansion inexplicable de l'Évangile[18]. Ici encore, la raison prépare la foi sans la remplacer : elle montre qu'il est raisonnable de croire, laissant à la grâce le dernier mot.
Le théologien de la vie intérieure
C'est pourtant par un autre versant de son œuvre que Garrigou-Lagrange a le plus profondément marqué les âmes. Car ce logicien redoutable fut aussi, et peut-être d'abord, un maître de vie spirituelle. À l'Angelicum, il occupa la chaire de théologie spirituelle créée pour lui en 1917[19] ; et ses livres de spiritualité, plus encore que ses traités philosophiques, ont nourri des millions de lecteurs.
Perfection chrétienne et contemplation
En 1923 paraît Perfection chrétienne et contemplation selon saint Thomas d'Aquin et saint Jean de la Croix — l'un des livres qui décidèrent d'un grand débat spirituel du XXᵉ siècle[20]. La question était la suivante : la contemplation mystique — cette expérience de Dieu où l'âme est saisie, illuminée, unie à lui de façon passive et savoureuse — est-elle réservée à quelques privilégiés, ou fait-elle partie du chemin normal de toute vie chrétienne fervente ?
Deux écoles s'affrontaient. Pour les tenants des « deux voies » — représentés notamment par le jésuite Augustin Poulain —, il y aurait une voie ordinaire (l'ascèse, les vertus, la prière commune) et une voie extraordinaire (la contemplation infuse), séparées, la seconde étant une grâce rare et facultative. Garrigou-Lagrange, suivant en cela l'abbé Auguste Saudreau et surtout saint Thomas et saint Jean de la Croix, défend la thèse inverse : il n'y a qu'une seule voie de sainteté, et la contemplation infuse en est le couronnement normal, offert en principe à tous ceux qui vivent pleinement leur baptême[21].
En substance, la thèse de Garrigou-Lagrange est que la vie mystique n'a rien d'essentiellement extraordinaire : elle est le plein épanouissement normal de la grâce sanctifiante et des dons du Saint-Esprit[22].
L'appel universel à la sainteté
L'enjeu de cette thèse dépasse de loin la querelle d'école. En affirmant que tout chrétien est appelé à la contemplation et à la sainteté, Garrigou-Lagrange redonne à la vie spirituelle sa hauteur pour le commun des fidèles. La sainteté n'est pas un luxe monastique : c'est la vocation baptismale ordinaire, le développement logique de la grâce reçue au baptême. Un laïc dans le monde, une mère de famille, un ouvrier peuvent être appelés aux sommets de l'union à Dieu.
Cette conviction — que le concile Vatican II consacrera solennellement en 1964 dans la constitution Lumen gentium, avec son fameux chapitre V sur « l'appel universel à la sainteté » — Garrigou-Lagrange l'avait défendue quarante ans plus tôt, textes de saint Thomas en main :
« Il est donc bien évident pour tous que l'appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s'adresse à tous ceux qui croient au Christ, quel que soit leur état ou leur forme de vie. » — Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 40[23]
Il y a là un paradoxe savoureux : l'adversaire déclaré de la théologie nouvelle a préparé, sur ce point précis, l'une des intuitions les plus fécondes du dernier concile.
Les Trois Âges de la vie intérieure
Toute cette doctrine trouve sa forme achevée et accessible dans le grand ouvrage de 1938 : Les Trois Âges de la vie intérieure, prélude de celle du ciel[24]. Reprenant la tradition spirituelle classique, Garrigou-Lagrange y décrit la croissance de l'âme vers Dieu selon trois âges — comme une vie a son enfance, son adolescence et sa maturité :
- la voie purgative (les commençants), où l'âme lutte contre le péché et se purifie ;
- la voie illuminative (les progressants), où grandissent les vertus et la lumière de la foi ;
- la voie unitive (les parfaits), où l'âme, unie à Dieu, vit sous la motion des dons du Saint-Esprit et goûte la contemplation.
Loin d'être un schéma sec, ce parcours est jalonné des grandes épreuves purificatrices que saint Jean de la Croix a décrites : la nuit des sens et la nuit de l'esprit, où Dieu sèvre l'âme de ses consolations pour la purifier en profondeur[25]. Les Trois Âges deviendra un classique de la théologie spirituelle, traduit en de nombreuses langues, et longtemps l'un des rares traités complets à unir la rigueur thomiste et l'expérience des grands mystiques.
L'abandon à la Providence
Cette hauteur doctrinale n'exclut pas la tendresse. Dans La Providence et la confiance en Dieu (1932), Garrigou-Lagrange écrit des pages d'une grande douceur sur l'abandon confiant à la volonté divine — cette attitude par laquelle l'âme, cessant de se tourmenter, se laisse conduire par un Père qui sait mieux qu'elle ce qui lui convient[26].
L'âme, écrit-il en substance, gagne à s'abandonner à la Providence : elle fait mieux les choses que nous, pourvu qu'on la laisse faire avec un cœur confiant et docile[27].
On touche ici à l'unité profonde du personnage : le même homme qui manie la logique comme une épée sait que le dernier mot de la vie chrétienne n'est pas la démonstration, mais l'amour et la confiance. Sa spiritualité rejoint, par d'autres voies, celle de l'abandon que défendra un Servais Pinckaers dans son renouveau de la théologie morale.
Garrigou-Lagrange et le futur Jean-Paul II
Parmi les milliers d'étudiants passés par ses cours, l'histoire en a retenu un entre tous. En 1946, un jeune prêtre polonais de vingt-six ans, ordonné dans la clandestinité de la guerre, arrive à Rome pour un doctorat en théologie à l'Angelicum. Il s'appelle Karol Wojtyła.
La thèse sur saint Jean de la Croix
Le sujet que dirige Garrigou-Lagrange n'est pas anodin : La Doctrine de la foi chez saint Jean de la Croix (Doctrina de fide apud Sanctum Ioannem a Cruce). Le maître thomiste et l'élève polonais se rejoignent dans une même admiration pour le grand mystique carme — celui-là même que Garrigou-Lagrange citait à chaque page de ses traités spirituels[28]. Wojtyła soutient sa thèse en 1948 et obtient la mention la plus élevée.
Il y a là une transmission qui dépasse l'anecdote. Le futur Jean-Paul II gardera de cette formation romaine le goût de la métaphysique de l'être, la conviction que la foi engage l'intelligence, et une familiarité intime avec saint Jean de la Croix qui irriguera toute sa pensée — jusqu'à ses grandes encycliques. Le pape philosophe de Fides et ratio (1998), qui rappellera à l'Église que la foi et la raison sont « comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité », doit quelque chose au vieux dominicain d'Auch[29]. La postérité de Garrigou-Lagrange passe ainsi, discrètement, par le trône de Pierre.
La bataille contre la « nouvelle théologie »
Mais l'histoire n'a pas seulement retenu le maître spirituel. Elle a aussi retenu le polémiste — et c'est ici que le portrait se fait plus sombre, plus discuté, et qu'il faut le plus de justice.
« La nouvelle théologie où va-t-elle ? »
Dans les années 1940, un courant théologique se développe, surtout chez les jésuites de Lyon-Fourvière et quelques dominicains du Saulchoir : on l'appellera, souvent par dérision, la nouvelle théologie. Ses tenants — au premier rang desquels le père Henri de Lubac — veulent revenir aux sources (Pères de l'Église, saint Thomas lu dans son contexte historique) et critiquent la scolastique figée des manuels, qu'ils jugent desséchée et coupée de la vie.
Pour Garrigou-Lagrange, c'est une menace mortelle. En 1946, il publie dans la revue Angelicum un article au titre-manifeste : « La nouvelle théologie où va-t-elle ? ». Le diagnostic est sans appel : en relativisant les formules dogmatiques, en soumettant la vérité révélée au devenir historique, ces théologiens rouvrent, selon lui, la porte que saint Pie X avait fermée en condamnant le modernisme en 1907[30]. La conclusion claque comme une sentence :
« Où va la nouvelle théologie ? Elle revient au modernisme. » — R. Garrigou-Lagrange, « La nouvelle théologie où va-t-elle ? », Angelicum, 1946[31]
Le surnaturel, De Lubac et Humani generis
Le cœur du débat portait sur une question redoutable : le rapport de la nature et de la grâce. Dans son livre Surnaturel (1946), Henri de Lubac contestait une thèse chère à l'école thomiste — celle d'une « nature pure », d'un ordre naturel cohérent qui pourrait, par hypothèse, exister sans être ordonné à la vision de Dieu[32]. Garrigou-Lagrange y voyait une confusion dangereuse entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, propre à ruiner la gratuité de la grâce[33].
Ce combat trouve son épilogue romain en 1950, avec l'encyclique Humani generis de Pie XII, qui met en garde contre plusieurs erreurs attribuées à la nouvelle théologie. Plusieurs de ses artisans — dont de Lubac — sont alors écartés de l'enseignement pour un temps. Plusieurs commentateurs ont cru voir dans le texte pontifical l'ombre portée de Garrigou-Lagrange, consulteur du Saint-Office — lecture plausible, mais que le seul texte de l'encyclique ne permet pas d'établir[34].
L'ironie de l'histoire est cruelle. Deux décennies plus tard, ces mêmes théologiens « suspects » — de Lubac, mais aussi d'autres esprits proches — seront réhabilités et compteront parmi les grands artisans du concile Vatican II ; de Lubac sera fait cardinal par Jean-Paul II en 1983[35]. Le jugement de l'histoire fut, sur bien des points, plus nuancé que celui de Garrigou-Lagrange. Mais il serait injuste de n'y voir qu'une défaite : le dominicain avait mis le doigt sur un péril réel — la tentation, jamais éteinte, de dissoudre le dogme dans l'histoire — et l'Église elle-même, dans son magistère ultérieur, n'a jamais renié l'exigence de continuité qu'il défendait.
La rupture avec Jacques Maritain
Le plus douloureux fut sans doute la brouille avec Jacques Maritain. Les deux hommes se connaissaient depuis la Sorbonne et, selon l'historien Philippe Chenaux, le dominicain avait longtemps été le directeur spirituel du couple Maritain : il anima leurs célèbres cercles d'études thomistes et prêcha les retraites de Meudon jusqu'en 1937. Mais la politique les sépara. Quand éclate la guerre civile d'Espagne (1936-1939), Maritain refuse de bénir la « croisade » du camp franquiste et dénonce les massacres commis au nom de la religion — notamment dans sa préface au livre d'Alfred Mendizábal (1937). Garrigou-Lagrange, lui, prend fait et cause pour Franco au nom du « droit de légitime défense » et de la lettre collective des évêques espagnols, et déclare ne pouvoir ni comprendre ni approuver la position de son ancien ami[36]. La blessure fut aussi personnelle : au converti Maritain, le dominicain aurait reproché de vouloir donner des leçons de sens chrétien à des catholiques « de trois cents ans »[37].
L'amitié n'y survivra pas — sans virer pour autant à la haine : jusqu'à la fin, Garrigou-Lagrange fera transmettre à Maritain, toujours selon Chenaux, son « religieux souvenir », et Maritain saluera après sa mort la « lumière de grâce » de son vieux maître de théologie[38]. Deux thomistes de la même école, unis par la vérité de saint Thomas, séparés par la lecture des événements de leur siècle : le cas dit assez que l'orthodoxie doctrinale ne garantit pas la justesse du jugement politique.
Les ombres : politique et intransigeance
Un article catholique honnête ne peut passer sous silence ce que la mémoire de Garrigou-Lagrange traîne de plus lourd. La rigueur qui faisait sa force devint parfois dureté, et sa passion de l'ordre l'entraîna dans des engagements politiques que l'histoire a durement jugés.
Franco, Pétain et le refus de la Résistance
Garrigou-Lagrange épousa les positions de la droite catholique intransigeante de son temps. Le fait documenté est une lettre de 1941 à Jacques Maritain, dans laquelle il se déclare entièrement acquis au maréchal Pétain, présenté comme un homme providentiel — Maritain, opposé à Vichy, le décrira de son côté comme luttant « vaillamment pour Vichy »[39]. Ces prises de position appartiennent à un climat d'époque — mais elles ne s'en trompaient pas moins gravement, et l'histoire leur a donné tort.
Un caractère de combat
Il faut cependant se garder de la caricature. Garrigou-Lagrange n'était ni un cynique ni un homme de haine : c'était un homme de certitudes, persuadé que la vérité ne se négocie pas et que la charité même exige parfois la fermeté. Ses erreurs de jugement furent celles d'un tempérament de combat appliqué à des matières — la politique, la conjoncture historique — où la logique thomiste ne suffit pas et où la prudence eût demandé plus de nuance. C'est la limite de l'homme ; ce n'est pas la mesure de son œuvre.
Déclin, mort et purification
Les dernières années de Garrigou-Lagrange furent une longue épreuve. À partir des années 1950, sa santé décline ; sa mémoire, autrefois prodigieuse, l'abandonne peu à peu. L'homme qui avait tenu dans sa tête toute la Somme de saint Thomas connut l'humiliation de l'oubli. Après son dernier cours, à la fin de 1959, il vécut cinq années de dépouillement, priant le chapelet dans sa cellule. Il s'éteint à Rome le 15 février 1964, à quatre-vingt-six ans, et repose, selon les seules notices en ligne qui le mentionnent — sans confirmation à ce jour dans les biographies de référence ni dans les archives publiées de l'ordre — au cimetière romain du Campo Verano, dans le carré des dominicains[40].
Il y a, dans cette fin, quelque chose qui ressemble à une dernière purification — la nuit de l'esprit qu'il avait tant décrite dans ses livres, vécue cette fois dans sa propre chair. Le théologien de la contemplation acheva sa route dépouillé de tout, réduit à la nudité de la foi. Sa mort survint quelques mois avant la promulgation de Lumen gentium et de son chapitre sur l'appel universel à la sainteté — comme si l'Église recueillait, au moment même où il la quittait, le meilleur de ce qu'il lui avait donné.
Une postérité en clair-obscur
Pendant les décennies qui suivirent le concile, le nom de Garrigou-Lagrange fut souvent synonyme, dans les facultés de théologie, d'une scolastique dépassée : le « manuel » figé qu'on avait voulu fuir. Sa réputation resta longtemps prisonnière de son rôle d'accusateur de la nouvelle théologie et de ses ombres politiques.
La réhabilitation contemporaine
Depuis les années 2000, un mouvement de redécouverte s'est amorcé. Des théologiens comme le dominicain Richard Peddicord (The Sacred Monster of Thomism, 2005) et le père Aidan Nichols (Reason with Piety, 2008) ont proposé une relecture équilibrée, distinguant le polémiste daté du maître spirituel toujours vivant[41][42]. Ses grands livres de spiritualité — Les Trois Âges, Perfection chrétienne et contemplation, La Providence — sont réédités et retraduits, notamment en anglais, et retrouvent des lecteurs jusque dans les jeunes générations en quête d'une théologie robuste.
Ce qui demeure
Que reste-t-il, aujourd'hui, du Monstre sacré du thomisme ? Non pas ses colères ni ses erreurs politiques, mais l'essentiel de son message : que la sainteté est pour tous, que la contemplation est la vocation normale du baptisé, que la foi a besoin d'une raison forte et que le dogme ne se dissout pas dans l'histoire. Sur ce dernier point, l'intuition qui l'opposa à la nouvelle théologie rejoint une conviction constante du magistère — celle qu'un futur pape, Benoît XVI, exprimera par la formule de l'herméneutique de la continuité : le concile ne rompt pas avec la Tradition, il l'approfondit. Garrigou-Lagrange avait raison de refuser la rupture ; il eut tort de refuser, avec elle, tout renouveau. Entre ces deux vérités, l'Église a tracé son chemin — et lui a rendu, par-delà les querelles, la place d'un grand maître de la vie intérieure.
Pour aller plus loin
- Saint Thomas d'Aquin — le Docteur commun dont Garrigou-Lagrange fut, un demi-siècle durant, le plus ardent interprète.
- Saint Jean de la Croix — le mystique carme au cœur de sa théologie spirituelle et de la thèse de Karol Wojtyła.
- Jacques Maritain (1882-1973) — l'ami thomiste d'abord accompagné puis perdu, séparé par la politique.
- Étienne Gilson (1884-1978) — l'autre grand thomiste du siècle, historien là où Garrigou-Lagrange est systématicien.
- Henri de Lubac (1896-1991) — le théologien jésuite adversaire dans la querelle de la nouvelle théologie, plus tard cardinal.
- Ernest Hello (1828-1885) — l'écrivain mystique dont la lecture décida de la vocation du jeune médecin d'Auch.
- Servais Pinckaers (1925-2008) — le dominicain du renouveau de la théologie morale, autre héritier de la tradition thomiste.
Notes et références
Sur le séjour parisien : les notices biographiques s'accordent sur des études à la Sorbonne, la fréquentation des cours d'Henri Bergson — donnés, selon John Lamont (« Attacks on Thomism »), « probablement au Collège de France » — et la rencontre avec Jacques Maritain ; voir aussi le Centre Jacques Maritain (université Notre-Dame, « The Very Rich Hours of Jacques Maritain: Lauds »), selon lequel Garrigou remarqua pour la première fois le jeune Maritain à la Sorbonne. Aucune page des biographies de référence (Peddicord, 2005 ; Nichols, 2008) n'ayant pu être contrôlée en session, l'article s'en tient à ces faits corroborés, sans enjoliver.
1 8Le Collegium Divi Thomae de Urbe, dit Angelicum, est le studium généralice de l'ordre dominicain à Rome, érigé en université pontificale Saint-Thomas-d'Aquin en 1963. Grand foyer du thomisme au XXᵉ siècle, il forma de nombreux prêtres, évêques et futurs cardinaux, parmi lesquels Karol Wojtyła. Garrigou-Lagrange y enseigna sans interruption de 1909 à la fin de 1959 : d'abord la théologie dogmatique, puis, à partir de 1917, la chaire de théologie ascétique et mystique créée pour lui — présentée par les notices biographiques (article « Réginald Garrigou-Lagrange » de Wikipédia en anglais ; 4ᵉ de couverture de R. Peddicord, The Sacred Monster of Thomism, St. Augustine's Press, 2005) comme la première chaire de théologie spirituelle érigée dans une faculté ecclésiastique ; aucune page d'ouvrage n'ayant pu être contrôlée en session, l'article la donne comme une présentation reçue, non comme un fait d'archives. La borne de fin 1959 est celle que donne R. Peddicord dans son esquisse biographique (« professor […] from 1909 until 1959 ») ; certaines notices commerciales donnent 1960.
2 10 11 19Richard Peddicord, O.P., The Sacred Monster of Thomism: An Introduction to the Life and Legacy of Reginald Garrigou-Lagrange, South Bend (Indiana), St. Augustine's Press, 2005 : biographie intellectuelle de référence en anglais ; retrace la naissance à Auch (21 février 1877), les études de médecine et la conversion par la lecture d'Ernest Hello, l'entrée chez les dominicains en 1897, le demi-siècle d'enseignement à l'Angelicum, le surnom de « Monstre sacré du thomisme », les controverses doctrinales et politiques, et propose une relecture équilibrée de son héritage. L'attribution de l'épithète à François Mauriac est celle que donne l'éditeur (St. Augustine's Press) dans la présentation de l'ouvrage, reprise notamment par la recension de Chronicles (« A Son of Saint Dominic ») ; à défaut d'une référence primaire mauriacienne établie (œuvre, page), l'article la présente comme une attribution.
3 5 7 13 41Karol Wojtyła, Doctrina de fide apud Sanctum Ioannem a Cruce (La Doctrine de la foi chez saint Jean de la Croix), thèse de doctorat en théologie soutenue à l'Angelicum (Rome) en 1948 sous la direction de R. Garrigou-Lagrange ; publiée ultérieurement (trad. anglaise Faith According to Saint John of the Cross, Ignatius Press, 1981). Le futur Jean-Paul II y étudie la foi comme moyen d'union à Dieu chez le docteur mystique carme, en dialogue avec la théologie thomiste de son directeur.
4 28Ernest Hello, L'Homme. La Vie, la Science, l'Art, Paris, Victor Palmé, 1872 (rééd. Perrin) : recueil de méditations et de portraits où l'écrivain catholique breton oppose la grandeur de la vocation humaine à la médiocrité du siècle. C'est la lecture de cet ouvrage, selon les biographes, qui décida de la conversion et de la vocation dominicaine du jeune étudiant en médecine. Voir R. Peddicord, The Sacred Monster of Thomism (2005), et l'article Ernest Hello d'Ignispedia.
6Aidan Nichols, O.P., Reason with Piety: Garrigou-Lagrange in the Service of Catholic Thought, Naples (Floride), Sapientia Press, 2008 : présentation d'ensemble de l'œuvre philosophique, dogmatique et spirituelle du dominicain ; insiste sur l'unité entre sa rigueur thomiste (« reason ») et sa profondeur spirituelle (« piety »), sa carrière romaine et sa mort à Rome le 15 février 1964.
9 12 42Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950 (texte sur vatican.va) : mise en garde contre plusieurs opinions théologiques nouvelles jugées dangereuses pour l'intégrité du dogme, en matière d'évolution, d'exégèse et de rapport nature/grâce. Une partie de l'historiographie et des commentateurs attribue aux milieux thomistes romains — et notamment à Garrigou-Lagrange comme consulteur du Saint-Office — une influence sur le climat doctrinal de l'encyclique : hypothèse courante mais débattue, que le texte pontifical (qui ne nomme aucun théologien) ne suffit pas à trancher ; aucun historien nommé avec page n'a pu être contrôlé en session. Plusieurs tenants de la « nouvelle théologie » (dont Henri de Lubac) furent alors momentanément écartés de l'enseignement.
14 34R. Garrigou-Lagrange, Le Sens commun, la philosophie de l'être et les formules dogmatiques, Paris, Beauchesne, 1909 (plusieurs rééditions) : défense de la valeur objective des premiers principes (identité/non-contradiction, raison suffisante, causalité, finalité) comme lois de l'être, contre le nominalisme, le kantisme et l'évolutionnisme ; fondement de toute son épistémologie thomiste.
15R. Garrigou-Lagrange, Dieu, son existence et sa nature. Solution thomiste des antinomies agnostiques, Paris, Beauchesne, 1915 (nombreuses rééditions ; trad. anglaise God: His Existence and His Nature, B. Herder) : grande somme de théologie naturelle exposant et défendant les cinq voies de saint Thomas ainsi que la doctrine des attributs divins, contre l'agnosticisme moderne et dans la ligne du concile Vatican I sur la connaissance naturelle de Dieu.
16Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius, 24 avril 1870, ch. 2 et canons correspondants : « Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées » (cf. Rm 1, 20). Cette définition, dirigée contre le rationalisme, le fidéisme et le traditionalisme, est le socle magistériel de toute la théologie naturelle de Garrigou-Lagrange. Texte dans H. Denzinger, Enchiridion symbolorum, n° 3004-3026.
17R. Garrigou-Lagrange, De revelatione per Ecclesiam catholicam proposita, Rome, Ferrari (2 vol.), 1918 : traité latin d'apologétique et de théologie fondamentale, longtemps manuel de référence dans les séminaires ; établit la crédibilité rationnelle de la révélation chrétienne (miracles, prophéties, sainteté et expansion de l'Église) comme préambule à l'acte de foi.
18R. Garrigou-Lagrange, Perfection chrétienne et contemplation selon saint Thomas d'Aquin et saint Jean de la Croix, Saint-Maximin / Paris, Éditions de la Vie spirituelle, 1923 (2 vol.) : thèse centrale de l'auteur en spiritualité — la contemplation infuse n'est pas une grâce extraordinaire réservée à une élite, mais le plein épanouissement normal de la grâce sanctifiante et des dons du Saint-Esprit, dans la ligne de saint Thomas et de saint Jean de la Croix, contre la théorie des « deux voies ». Thèse centrale de l'ouvrage, ici résumée en paraphrase par l'auteur de l'article — aucune citation verbatim n'est reprise.
20 22Sur la controverse spirituelle du début du XXᵉ siècle relative à la contemplation infuse : d'un côté l'abbé Auguste Saudreau (Les Degrés de la vie spirituelle, 1896 ; La Vie d'union à Dieu, 1900), tenant de l'appel général à la contemplation ; de l'autre le jésuite Augustin Poulain (Des grâces d'oraison, Paris, Beauchesne, 1901), qui distingue plus nettement une voie ascétique ordinaire et une voie mystique extraordinaire. Garrigou-Lagrange se range résolument du côté de Saudreau et systématise cette position à partir de saint Thomas et de saint Jean de la Croix dans Perfection chrétienne et contemplation (1923).
21Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium, 21 novembre 1964, n° 40 (texte français sur vatican.va), au chapitre V « L'appel universel à la sainteté dans l'Église » : la phrase citée est reprise verbatim, contrôlée mot à mot sur vatican.va. Cette doctrine rejoint, en la consacrant, la thèse défendue dès 1923 par Garrigou-Lagrange sur l'appel de tous les baptisés à la contemplation et à la sainteté.
23R. Garrigou-Lagrange, Les Trois Âges de la vie intérieure, prélude de celle du ciel, Paris, Éditions du Cerf, 1938 (2 vol. ; trad. anglaise The Three Ages of the Interior Life) : grande synthèse de théologie spirituelle décrivant la croissance de l'âme selon les voies purgative, illuminative et unitive, intégrant les nuits purificatrices de saint Jean de la Croix ; l'un des traités spirituels catholiques les plus lus du XXᵉ siècle.
24Saint Jean de la Croix, La Montée du Carmel et La Nuit obscure (écrits vers 1578-1585) : le docteur mystique carme y décrit la purification passive de l'âme par la « nuit des sens » puis la « nuit de l'esprit », où Dieu sèvre l'âme de ses consolations sensibles et spirituelles pour l'unir à lui dans la foi nue. Garrigou-Lagrange fait de ces étapes l'armature de sa description des trois âges, articulant la doctrine thomiste des dons du Saint-Esprit et l'expérience mystique carmélitaine.
25R. Garrigou-Lagrange, La Providence et la confiance en Dieu. Fidélité et abandon, Paris, Desclée de Brouwer, 1932 (trad. anglaise Providence, B. Herder, 1937) : traité sur la Providence divine et sur l'abandon confiant à la volonté de Dieu, unissant la rigueur thomiste et une spiritualité de la confiance filiale. Doctrine de l'ouvrage, ici résumée en paraphrase par l'auteur de l'article — aucune citation verbatim n'est reprise.
26 27Jean-Paul II, encyclique Fides et ratio, 14 septembre 1998, incipit : « La foi et la raison (Fides et ratio) sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité. » L'encyclique réaffirme la capacité de la raison à atteindre des vérités métaphysiques et recommande à nouveau saint Thomas d'Aquin comme maître de l'accord de la foi et de la raison — dans la ligne même que défendit toute sa vie le directeur de thèse du jeune Karol Wojtyła. Texte sur vatican.va.
29Saint Pie X, encyclique Pascendi Dominici gregis, 8 septembre 1907, et décret Lamentabili sane exitu du Saint-Office (3 juillet 1907) : condamnation du modernisme, présenté comme « le carrefour de toutes les hérésies », notamment pour son immanentisme, son évolutionnisme dogmatique et sa soumission de la vérité révélée au devenir de la conscience. C'est à cette condamnation que Garrigou-Lagrange rattache, en 1946, sa critique de la « nouvelle théologie ». Texte sur vatican.va.
30R. Garrigou-Lagrange, « La nouvelle théologie où va-t-elle ? », Angelicum, t. 23, 1946, p. 126-145 : article-manifeste contre les courants du « ressourcement » (école de Lyon-Fourvière, jésuites, et certains dominicains), qu'il accuse de relativiser les formules dogmatiques et de rouvrir la voie du modernisme condamné par saint Pie X (Pascendi, 1907). Il vise notamment Surnaturel (1946) d'Henri de Lubac et la critique de la notion de « nature pure ». La conclusion — « elle revient au modernisme » — résume la thèse de l'article.
31 33Henri de Lubac, Surnaturel. Études historiques, Paris, Aubier, coll. « Théologie », 1946 : ouvrage qui rouvre le débat sur le rapport nature/grâce en contestant l'interprétation, courante dans l'école thomiste (notamment chez Cajetan et Suárez), d'un ordre de « nature pure » possible sans ordination à la vision béatifique. De Lubac y soutient que le désir de voir Dieu est inscrit au cœur de la nature humaine concrète. C'est l'une des cibles majeures de l'article de Garrigou-Lagrange de 1946.
32Henri de Lubac fut créé cardinal par Jean-Paul II au consistoire du 2 février 1983, en reconnaissance de son œuvre théologique et de son rôle au concile Vatican II — spectaculaire renversement de fortune pour un théologien un temps suspecté à l'époque d'Humani generis (1950).
35Sur la relation puis la rupture entre Garrigou-Lagrange et Jacques Maritain — direction spirituelle du couple Maritain, cercles d'études thomistes et retraites de Meudon jusqu'en 1937, puis opposition frontale à propos de la guerre civile d'Espagne (Maritain refusant la « croisade » franquiste, notamment dans sa préface à Alfred Mendizábal, Aux origines d'une tragédie, 1937) — voir surtout Philippe Chenaux, « Maritain et Garrigou-Lagrange », Revue thomiste, t. 111, 2011, p. 263-277, appuyé sur les archives du Saint-Office ; R. Peddicord, The Sacred Monster of Thomism (2005) ; et Jean-Luc Barré, Jacques et Raïssa Maritain (Stock, 1995). Ces sources documentent l'échange de 1937 (reproche du « catholique de trois cents ans »), la persistance d'une affection personnelle (« religieux souvenir » transmis en 1958 ; hommage posthume de Maritain), mais aussi les vota défavorables de Garrigou, consulteur du Saint-Office, contre Humanisme intégral (1955-1956) — Maritain ne fut toutefois jamais formellement condamné. Note : Le Paysan de la Garonne (1966) est postérieur à la mort de Garrigou (1964) et n'a joué aucun rôle dans la rupture. Contrôle des pages (p. 263-277) et des pièces d'archives non effectué en session : les détails fins (Meudon jusqu'en 1937, « catholique de trois cents ans », « religieux souvenir », vota de 1955-1956) sont donnés d'après Chenaux, au conditionnel ou entre guillemets d'attribution, en attendant une vérification sur la revue elle-même.
36 37 38Lettre de Garrigou-Lagrange à Jacques Maritain (1941), citée par les notices biographiques : il s'y dit entièrement du côté du maréchal Pétain, vu comme le père de la patrie et un homme providentiel ; Maritain, opposé à Vichy, le décrira comme luttant « vaillamment pour Vichy » (cf. l'article « Réginald Garrigou-Lagrange » de Wikipédia en anglais et Thomas D. Howes, Civitas Institute). Paraphrase de l'article — aucun verbatim français de la lettre n'est repris, la source primaire n'ayant pu être contrôlée en session.
39Lieu d'inhumation au Campo Verano (cimetière monumental de Rome) — degré secondaire : les seules sources disponibles à ce stade sont l'infobox de l'article Réginald Garrigou-Lagrange de Wikipédia en anglais (champ « Burial place : Campo Verano »), le mémorial dédié au P. Garrigou-Lagrange (1877-1964) sur Find a Grave, et le récit de visite How I found the tomb of Fr. Garrigou-Lagrange (Thomistica.net, 30 septembre 2014), selon lequel il repose dans le carré des dominicains, près de San Lorenzo fuori le mura. Aucune confirmation à ce jour dans les biographies de référence (Peddicord, Nichols) ni dans les archives publiées de l'ordre.
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