« Et les croisades ? » La question tombe presque toujours au même moment : dès qu'un catholique parle de paix, de charité ou de vérité de l'Évangile, un interlocuteur sort la carte des croisades comme une preuve définitive d'hypocrisie. C'est l'une des trois ou quatre objections « anti-Église » les plus fréquentes, avec l'Inquisition, les guerres de religion et les abus. Elle a l'avantage rhétorique d'être courte, frappante, et de sembler indiscutable : « vous avez fait la guerre au nom de Dieu ».
Cet article n'est pas le récit historique des croisades — ce dossier existe déjà, détaillé et sourcé, dans Les croisades (1095-1291). Ici, l'objectif est différent et complémentaire : fournir une méthode de réponse, utilisable dans une vraie conversation, face à un ami, un collègue, un parent ou un contradicteur en ligne. Comment répondre sans mentir, sans s'effondrer, et sans tomber dans la caricature inverse ?
La posture catholique juste tient en une phrase : ni déni, ni flagellation. Ni le déni qui prétendrait que les croisades furent une promenade de saints sans tache ; ni la flagellation qui accepterait par avance le verdict de barbarie. La vérité historique, quand on la regarde de près, est à la fois plus défendable que ne le croit l'objecteur et plus exigeante que ne le voudrait l'apologète paresseux. C'est précisément cet équilibre que cet article apprend à tenir.
Comprendre l'objection avant d'y répondre
La première erreur, en apologétique, est de répondre trop vite. Avant de réfuter, il faut identifier exactement ce que l'autre affirme — car « l'objection des croisades » n'est jamais une seule objection, mais un paquet de griefs hétérogènes qu'on a intérêt à séparer.
Trois formes très différentes
L'objection arrive sous trois visages qu'il faut savoir distinguer, parce qu'ils n'appellent pas la même réponse.
- La forme populaire : « Les croisades, c'est la preuve que la religion mène à la guerre. » C'est un slogan, pas un argument. L'interlocuteur a souvent peu de faits ; il répète une image. La bonne réponse est calme, factuelle, pédagogique.
- La forme cultivée : « Reconnaissez quand même que l'Église a lancé des guerres d'agression, massacré à Jérusalem et pillé Constantinople. » Là, il y a de vrais faits, certains exacts, d'autres déformés. Il faut un tri rigoureux : confirmer ce qui est vrai, corriger ce qui est faux.
- La forme militante : « Le christianisme est intrinsèquement violent, les croisades le prouvent, et vos excuses ne changent rien. » Le but n'est plus de comprendre mais de condamner. Ici, on ne cherche pas à « gagner » : on dépose calmement la vérité pour les tiers qui écoutent.
Repérer la forme à laquelle on a affaire est déjà la moitié du travail. On ne sert pas les mêmes arguments à quelqu'un qui s'interroge de bonne foi et à quelqu'un qui veut clore le procès.
Ce que l'objection présuppose — et qui est faux
Sous le slogan se cachent presque toujours quatre présupposés implicites. Les nommer, c'est désamorcer l'objection avant même de la réfuter point par point.
- Que les croisades surgissent de rien, comme une agression chrétienne spontanée contre un monde musulman paisible. (Faux : elles arrivent après quatre siècles de conquêtes.)
- Que « croisade » = « conversion par l'épée ». (Faux : l'objectif déclaré était la libération des lieux saints et le secours aux chrétiens d'Orient, jamais le baptême forcé, toujours condamné par l'Église.)
- Que les croisés étaient des pillards cyniques cherchant terres et butin. (Faux : la croisade ruinait financièrement ceux qui partaient.)
- Qu'une demande de pardon vaut aveu de culpabilité totale. (Faux : l'Église distingue les fautes de ses membres et sa sainteté propre.)
La règle d'or : ne pas répondre à une caricature par une autre
Le piège symétrique du catholique pressé est de transformer les croisés en saints immaculés : « c'était purement défensif, tout était parfait, rien à se reprocher ». C'est faux, et cela se retourne immédiatement : il suffit à l'objecteur de citer le sac de Constantinople ou les pogroms de 1096 pour faire passer le défenseur pour un négationniste. La force apologétique vient au contraire de l'honnêteté : on assume les vraies fautes, ce qui rend d'autant plus crédible la réfutation des fausses accusations. Une encyclopédie catholique n'est pas un tract ; elle gagne en disant le vrai, y compris quand il dérange.
Premier temps : rétablir le contexte historique
La plupart des objections s'effondrent dès qu'on rétablit la chronologie. L'objecteur imagine spontanément un XIᵉ siècle où une Europe agressive attaque un Orient musulman tranquille. C'est l'inverse de la réalité.
Les croisades sont une riposte, pas une initiative
Avant 1095, l'islam conquérant a déjà absorbé, par les armes, environ deux tiers de l'ancien monde chrétien : la Syrie, la Palestine — donc Jérusalem et le tombeau du Christ —, l'Égypte, toute l'Afrique du Nord chrétienne (celle de saint Augustin), une grande partie de l'Espagne, et enfin l'Asie Mineure après la défaite byzantine de Manzikert en 1071[1]. L'historien américain Thomas Madden résume la vérité que l'objection occulte :
« Les croisades vers l'Orient furent en tout point des guerres défensives. Elles furent une réponse directe à l'agression musulmane. » — Thomas F. Madden, The Real History of the Crusades[2]
Ce n'est pas une thèse confessionnelle isolée : c'est devenu le consensus de la recherche universitaire depuis les travaux de Jonathan Riley-Smith. Le sociologue Rodney Stark, peu suspect de complaisance ecclésiastique, le formule sans détour :
« Les croisades ne furent pas provoquées sans raison. Elles ne furent pas la première vague du colonialisme européen. Elles ne furent pas menées pour la terre, le butin ou les conversions. » — Rodney Stark, God's Battalions[3]
La croisade a une cause immédiate précise : l'empereur byzantin Alexis Iᵉʳ Comnène, débordé par les Turcs seldjoukides après Manzikert, envoie des appels répétés à l'Occident latin pour obtenir des renforts militaires. Sans cette demande orientale, il n'y aurait pas eu de croisade[4]. Le pape Urbain II y répond au concile de Clermont, le 27 novembre 1095[5]. La croisade naît donc d'une demande d'aide, pas d'un rêve de conquête.
Une chronologie qui renverse l'objection
Le moyen le plus efficace, en conversation, est de poser la chronologie sur la table. Elle parle d'elle-même.
| Date | Événement | Conséquence pour le monde chrétien |
|---|---|---|
| 636-638 | Conquête musulmane de la Syrie et de Jérusalem | Perte des lieux saints chrétiens |
| 640-642 | Conquête de l'Égypte | Perte d'Alexandrie, grand foyer chrétien |
| 698 | Prise de Carthage | Fin de l'Afrique chrétienne latine |
| 711-718 | Invasion de l'Espagne wisigothique | Quasi-totalité de la péninsule sous domination musulmane |
| 1071 | Bataille de Manzikert | Effondrement byzantin en Asie Mineure |
| 1095 | Appel d'Urbain II à Clermont | Première réponse militaire occidentale organisée |
Entre la première conquête de Jérusalem et la première croisade s'écoulent plus de quatre cent cinquante ans. Présenter les croisades comme « l'agression initiale » revient à raconter un film à partir de la dernière demi-heure. Comme l'écrit Madden, la croisade fut « une réponse à plus de quatre siècles de conquêtes au cours desquelles les musulmans avaient déjà pris les deux tiers de l'ancien monde chrétien »[6].
⚠️ Attention à ne pas surjouer. Dire « riposte défensive » ne signifie pas que chaque croisade fut sage, proportionnée ou bien conduite. Cela situe seulement l'origine du mouvement. La défense d'un principe (riposte légitime) ne couvre pas automatiquement tous les actes commis en son nom — c'est précisément la distinction que la suite de l'article travaille.
Le croisé n'était pas un colon, mais un pèlerin pénitent ruiné
Le deuxième pilier de l'objection — « ils y allaient pour s'enrichir » — est celui que la recherche a le plus durement démenti. Au XIXᵉ siècle, on lisait volontiers les croisades comme une soupape pour cadets de famille sans terre, avides de fiefs. Jonathan Riley-Smith, en dépouillant les chartes de départ, a montré l'inverse : pour financer leur voyage, la plupart des croisés vendaient ou hypothéquaient leurs domaines. La croisade était un gouffre financier.
« La croisade n'était pas bon marché. Même de riches seigneurs pouvaient aisément s'appauvrir, eux et leur famille, en s'y engageant. […] Les croisades furent notoirement mauvaises pour le pillage : quelques-uns s'enrichirent, mais l'immense majorité revint sans rien. » — Thomas F. Madden, The Real History of the Crusades[7]
Pourquoi partaient-ils, alors ? Riley-Smith a établi que la motivation dominante était religieuse et pénitentielle : le croisé se voyait comme un pèlerin armé, accomplissant un acte de dévotion coûteux pour le rachat de ses péchés et par charité envers les chrétiens d'Orient. C'est la thèse de son étude devenue classique, Crusading as an Act of Love (« La croisade comme acte d'amour »)[8]. Madden le redit :
« Les croisés médiévaux se voyaient comme des pèlerins accomplissant des actes de justice sur le chemin du Saint-Sépulcre. […] Ils étaient vivement conscients de leur péché et désireux d'affronter les épreuves de la croisade comme un acte pénitentiel de charité et d'amour. » — Thomas F. Madden[9]
En conversation, cet argument est souvent décisif : il ne minimise pas les fautes, mais il détruit le mobile que l'objection prête aux croisés. On ne ruine pas sa famille par cupidité.
Deuxième temps : nommer la doctrine, pas l'émotion
Une fois le contexte rétabli, l'objection se déplace souvent vers le terrain moral : « mais faire la guerre au nom de Dieu, c'est par principe un scandale ». Il faut alors quitter l'anecdote et nommer la doctrine précise qui était engagée.
La guerre juste n'est pas la « guerre sainte » telle qu'on l'imagine
L'Église ne canonise pas la violence ; elle l'encadre par une doctrine ancienne et restrictive : la guerre juste. Elle ne vient pas d'un délire médiéval, mais de saint Augustin, au Vᵉ siècle, qui pose le principe d'une guerre menée par devoir, à contrecœur, pour rétablir un ordre lésé :
« On cherche la paix en faisant la guerre. […] Que la nécessité, et non la volonté, tue l'ennemi qui combat. » — Saint Augustin, Contra Faustum[10]
Augustin ne glorifie pas la guerre : il la traite comme un mal qu'une cause juste peut rendre, à regret, licite. C'est l'exact opposé d'une exaltation de la violence.
Les trois conditions de saint Thomas d'Aquin
Saint Thomas d'Aquin, au XIIIᵉ siècle, fixe la formulation classique. Pour qu'une guerre soit juste, trois conditions doivent être réunies simultanément :
« Pour qu'une guerre soit juste, trois choses sont requises. D'abord l'autorité du prince sur l'ordre duquel la guerre doit être menée. […] Ensuite une cause juste : que ceux qu'on attaque l'aient mérité par quelque faute. […] Enfin il est requis que l'intention de ceux qui combattent soit droite : qu'ils visent à promouvoir le bien ou à éviter le mal. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 40[11]
On peut présenter ces critères dans un tableau, utile pour montrer que la doctrine juge les croisades autant qu'elle peut les éclairer.
| Condition (Thomas, II-II q. 40) | Sens | Application aux croisades |
|---|---|---|
| Autorité légitime | Décision d'une autorité publique, non d'un particulier | Remplie pour l'appel pontifical ; violée par les bandes incontrôlées (pogroms de 1096) |
| Cause juste | Réparer un tort réel, défendre | Défense des chrétiens d'Orient et des pèlerins : recevable |
| Intention droite | Viser le bien, la paix, non la haine ou le butin | Vraie chez beaucoup ; trahie à Constantinople en 1204 |
Cette grille est l'arme la plus honnête du défenseur : elle montre que la doctrine catholique condamne elle-même les dévoiements des croisades. Ce n'est pas l'objecteur qui juge l'Église de l'extérieur : c'est l'Église qui possède les critères pour juger ses propres fautes. Le Catéchisme actuel maintient d'ailleurs ces conditions, presque mot pour mot[12].
Ce que l'indulgence de croisade était — et n'était pas
Vient souvent la pointe : « le pape promettait le paradis automatique à ceux qui tuaient ». C'est un contresens sur l'indulgence. Une indulgence n'a jamais été un permis de tuer ni un blanc-seing pour le ciel : c'est la remise de la peine temporelle due pour des péchés déjà pardonnés par la pénitence et la contrition[13]. L'indulgence de croisade supposait donc la confession, le repentir et l'accomplissement d'une œuvre pénitentielle lourde — le pèlerinage armé. Elle ne dispensait ni de la conversion du cœur, ni du jugement de Dieu sur les actes commis. Confondre indulgence et « licence de meurtre récompensée par le ciel » revient à confondre une remise de peine avec une absolution du crime lui-même.
Troisième temps : la conversion forcée, l'objection qui s'effondre
C'est sans doute le point le plus mal connu, et donc le plus efficace à corriger : la croisade n'a jamais eu pour but la conversion des musulmans par la force, et l'Église a toujours interdit le baptême forcé.
L'Église a constamment condamné le baptême forcé
La règle est constante, du Moyen Âge à Vatican II.
- Au XIIIᵉ siècle, le pape Innocent IV — pourtant grand canoniste de la croisade — enseigne dans son commentaire des décrétales que les infidèles ont un droit naturel à leurs biens et à leurs sociétés, et qu'on ne peut les contraindre à la foi[14].
- En 1953, Pie XII redit le principe classique : « Nul ne peut être contraint d'embrasser la foi catholique contre sa conscience. »[15]
- En 1965, le concile Vatican II en fait une déclaration solennelle :
« La vérité ne s'impose que par la force de la vérité elle-même. […] Personne ne doit être contraint d'agir contre sa conscience [en matière religieuse], ni empêché d'agir selon sa conscience. » — Concile Vatican II, Dignitatis humanae, n° 10[16]
Il y a donc une continuité doctrinale : la conversion forcée n'a jamais été la doctrine de l'Église. Les baptêmes forcés qui ont historiquement existé (par exemple lors de certains pogroms) furent des violations de cette doctrine, non son application.
Croisade ≠ djihad de conversion
L'objecteur projette souvent sur la croisade un modèle qu'il croit symétrique de la conquête islamique : convertir ou soumettre. Mais l'objectif déclaré de la croisade n'était pas de convertir les musulmans : c'était de rouvrir l'accès aux lieux saints et de secourir les chrétiens d'Orient[17]. La distinction est capitale : on peut discuter la légitimité d'une guerre de défense ou de reconquête de lieux saints ; mais on ne peut pas l'assimiler à une entreprise d'évangélisation par l'épée, qui aurait contredit la doctrine même que l'Église professait.
Le contre-exemple qui parle : François devant le sultan (1219)
Si l'on cherche une image qui résume l'idéal chrétien réel, c'est celle-ci : en 1219, en pleine cinquième croisade, saint François d'Assise traverse les lignes ennemies à Damiette pour rencontrer le sultan d'Égypte al-Malik al-Kâmil. Il n'y va pas avec une armée mais désarmé, pour annoncer l'Évangile par la parole et le témoignage[18]. Le sultan, frappé, le laisse repartir libre. Cet épisode, contemporain des croisades, montre que la voie chrétienne de la mission n'était pas la contrainte : un saint emblématique de l'époque incarne exactement l'inverse de la « conversion par l'épée ».
Quatrième temps : assumer honnêtement les vraies fautes
C'est ici que l'apologétique honnête se sépare du déni. Trois faits, au moins, sont réels et graves. Les nier ruinerait toute crédibilité ; les replacer correctement les empêche de devenir des preuves de « barbarie chrétienne intrinsèque ».
Le sac de Constantinople (1204) : condamné sur le coup par le pape lui-même
C'est le pire dévoiement. La quatrième croisade, détournée de sa route par des intérêts vénitiens et dynastiques, finit par piller en avril 1204 la grande cité chrétienne de Constantinople — des frères chrétiens, pas des « infidèles ». Le fait est indéfendable. Mais l'objecteur ignore presque toujours la suite : Innocent III, le pape qui avait lancé la croisade, l'a condamnée immédiatement et avec une violence rare dès qu'il apprit le sac :
« Comment l'Église des Grecs reviendrait-elle à l'unité et au respect du Siège apostolique, elle qui n'a vu chez les Latins que des œuvres de perdition et de ténèbres, au point qu'elle les déteste à juste titre plus que des chiens ? » — Innocent III, lettre du 12 juillet 1204[19]
Le sac de Constantinople n'est donc pas l'Église réalisant son projet : c'est une trahison de la croisade, dénoncée par son propre commanditaire. C'est exactement la condition « intention droite » de saint Thomas qui est violée.
Le massacre de Jérusalem (1099) : ni l'excuser, ni l'exagérer
À la prise de Jérusalem, le 15 juillet 1099, les croisés commettent un massacre — fait attesté par les chroniqueurs latins eux-mêmes[20]. Deux écueils symétriques sont à éviter. D'un côté, excuser : le massacre d'une population à l'issue d'un siège est un crime, point. De l'autre, gober les chiffres légendaires : la tradition rhétorique médiévale parle de torrents de sang « jusqu'aux genoux des chevaux », image biblique invraisemblable. Les historiens actuels, comme Benjamin Z. Kedar, estiment les victimes entre 3 000 et 10 000, non les « 70 000 » de la légende[21]. Réponse honnête : « oui, il y a eu un massacre, grave ; non, il ne fut pas le génocide fantasmé, et il était conforme — hélas — aux usages de guerre de l'époque, que la doctrine chrétienne réprouvait par ailleurs ».
Béziers et le « Tuez-les tous » : une phrase probablement inventée
Lors de la croisade albigeoise, en 1209, le légat Arnaud Amaury aurait lancé devant Béziers : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». C'est l'une des citations les plus assenées contre l'Église. Or elle ne repose que sur une seule source tardive : le moine Césaire de Heisterbach, dans un recueil d'exempla pour novices écrit une dizaine d'années après les faits[22]. L'historien Jacques Berlioz (CNRS) estime qu'il s'agit très probablement d'une construction rhétorique édifiante, pas d'une parole historique. À manier donc avec une honnêteté inverse de celle de l'objecteur : « on ne peut pas prouver qu'il l'a dite ; la seule source est tardive et littéraire ». (Sur ce dossier distinct, voir la légende noire de l'Inquisition.)
Les pogroms de 1096 : condamnés par l'Église, non commandés par elle
En 1096, des bandes croisées indisciplinées, notamment celles du comte Émich de Leiningen, massacrent les communautés juives de Rhénanie (Mayence, Worms, Cologne, Spire). Le fait est réel et abominable. Mais — et c'est la précision décisive — ces bandes agissaient contre la volonté de l'Église : les chroniques juives elles-mêmes rapportent que des évêques, comme à Spire et à Mayence, protégèrent les Juifs au péril de leur vie[23]. La papauté avait du reste réaffirmé, par la bulle Sicut Iudaeis non, la protection des Juifs et l'interdiction de les baptiser de force, renouvelée par une vingtaine de papes[24]. Les pogroms de 1096 sont donc des crimes commis en marge et contre la croisade officielle, pas une politique de l'Église (voir Que dit l'Église sur le judaïsme).
Cinquième temps : la repentance, une force et non un aveu de culpabilité totale
L'objecteur a souvent un dernier coup : « le pape lui-même s'est excusé, donc l'Église reconnaît ses crimes ». Il faut savoir transformer cet argument en force.
Jean-Paul II et la « purification de la mémoire » (2000-2001)
Lors du Jubilé de l'an 2000, Jean-Paul II a posé un geste sans précédent. Le 12 mars 2000, à Saint-Pierre, il a demandé pardon pour les fautes commises par des fils et des filles de l'Église, y compris « dans le service de la vérité » par des méthodes contraires à l'Évangile[25]. Le 4 mai 2001, à Athènes, il a explicitement évoqué le sac de Constantinople de 1204 devant l'archevêque orthodoxe, demandant pardon pour les torts faits aux orthodoxes[26]. Ce travail avait été préparé par le document de la Commission théologique internationale Mémoire et réconciliation (2000), présidé par le cardinal Ratzinger[27].
« Le pape s'est excusé, donc l'Église avoue un crime » : un faux raisonnement
Le sophisme consiste à traiter une demande de pardon comme un aveu de culpabilité institutionnelle totale. Or l'acte de Jean-Paul II repose sur une distinction théologique précise, énoncée par la Commission théologique internationale : on distingue la sainteté de l'Église comme Corps du Christ, qui ne pèche pas, et les péchés de ses membres, qui sont réels[28]. Demander pardon pour les seconds n'est pas désavouer la première ; c'est au contraire un acte de vérité et de force, possible précisément parce que l'Église croit en sa propre sainteté et peut donc regarder en face les fautes des siens. Une institution qui n'aurait rien à défendre ne s'excuserait de rien.
« Que ce soit l'occasion d'une purification de la mémoire historique […] ; reconnaissant les défaillances de ses fils, l'Église […] s'engage de nouveau sur les chemins de l'Évangile. » — Saint Jean-Paul II, Journée du pardon, 12 mars 2000[29]
On peut donc retourner l'argument : « l'Église est l'une des très rares institutions au monde à avoir demandé pardon pour des fautes vieilles de huit siècles. Qui d'autre l'a fait pour ses propres conquêtes ? »
Les pièges rhétoriques à désamorcer
Trois pièges reviennent presque toujours. Les connaître évite de s'y laisser enfermer.
« Vous justifiez donc la violence religieuse ! »
Non : on distingue. Reconnaître qu'une riposte défensive pouvait être légitime au XIᵉ siècle n'est pas approuver toute violence « religieuse ». La doctrine de la guerre juste est précisément ce qui interdit la violence gratuite, le massacre des civils, la conversion forcée. C'est un cadre limitatif, pas un permis.
Le « deux poids, deux mesures »
L'objection isole les croisades de tout contexte comparatif. Or les conquêtes qui les ont précédées — quatre siècles d'expansion militaire — ne suscitent presque jamais la même indignation. Le but n'est pas de dire « les autres ont fait pire » (un mauvais argument moral), mais de pointer l'asymétrie du procès : on juge l'Occident chrétien selon des normes qu'on n'applique à personne d'autre, ce qui trahit un présupposé plus qu'un raisonnement.
Le présentisme : juger le XIᵉ siècle avec les yeux du XXIᵉ
L'erreur méthodologique majeure est l'anachronisme : plaquer nos catégories (colonialisme, droits de l'homme, conventions de Genève) sur un monde qui ne les connaissait pas. Régine Pernoud, archiviste-paléographe, a passé sa vie à dénoncer cette caricature du Moyen Âge :
« On juge le Moyen Âge sans le connaître, et on le condamne sans l'avoir entendu. » — d'après Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge[30]
Comprendre n'est pas excuser : c'est se donner les moyens de juger justement, en distinguant ce qui relève des mœurs d'une époque et ce qui relève d'une faute condamnable de tout temps — comme le massacre de chrétiens à Constantinople, que les contemporains eux-mêmes ont condamné.
Fiche mémo : répondre en trente secondes
En situation réelle, on n'a pas le temps d'un exposé. Voici les réponses-éclair, à garder en tête. Chacune renvoie, pour le détail, au dossier Les croisades.
| Si l'on vous dit… | Réponse courte |
|---|---|
| « Les croisades, agression chrétienne » | Riposte après quatre siècles de conquêtes islamiques (Jérusalem prise en 638) |
| « Ils y allaient pour l'argent » | La croisade ruinait : on vendait ses terres pour partir (Riley-Smith, Madden) |
| « Conversion par l'épée » | Le baptême forcé fut toujours condamné (Innocent IV, Pie XII, Vatican II) ; voir François devant le sultan |
| « Le massacre de Jérusalem prouve la barbarie » | Massacre réel, mais 3 000-10 000 morts, pas 70 000 ; usage de guerre de l'époque |
| « Et Constantinople 1204 ? » | Vrai et grave — condamné immédiatement par le pape Innocent III |
| « Le pape s'est excusé, donc c'est un crime » | Demande de pardon = acte de vérité, pas aveu de culpabilité totale (fautes des membres ≠ sainteté de l'Église) |
| « C'est indéfendable aujourd'hui » | On distingue : la doctrine (guerre juste) tient ; certains actes furent fautifs et l'Église l'a reconnu |
La structure à retenir tient en cinq mots : contexte, doctrine, conversion, fautes, pardon. Replacer le contexte, nommer la doctrine de la guerre juste, montrer que la conversion forcée fut toujours interdite, assumer honnêtement les vraies fautes, et présenter la repentance comme une force. Avec cette colonne vertébrale, on ne se fait jamais piéger — ni dans le déni, ni dans la honte.
Pour aller plus loin
- Les croisades (1095-1291) — le dossier historique complet : chronologie des huit campagnes, sources primaires, doctrine de la guerre juste, sac de Constantinople, demande de pardon.
- Les hérétiques et la légende noire de l'Inquisition — une autre grande objection de la « légende noire ».
- Les guerres de religion — pour distinguer croisades médiévales et conflits confessionnels du XVIᵉ siècle.
- Que dit l'Église sur la guerre juste ? — la doctrine, exposée pour elle-même.
- Que dit l'Église sur le judaïsme — pour le dossier des relations avec le peuple juif.
- Et si l'histoire n'était pas celle qu'on nous a toujours racontée ? — la méthode critique face aux « légendes noires ».
Notes et références
Rodney Stark, God's Battalions: The Case for the Crusades, HarperOne, 2009, introduction et ch. 1. Stark (1934-2022), sociologue des religions, y soutient que les croisades furent une réaction défensive tardive à l'expansion militaire de l'islam, et non une agression coloniale. Sur Manzikert (26 août 1071) et l'effondrement byzantin en Asie Mineure, voir aussi Christopher Tyerman, God's War, Belknap Press, 2006, ch. 1.
1 3Thomas F. Madden, « The Real History of the Crusades », Crisis Magazine, avril 2002 (repris dans Ignatius Insight, 2005). Madden (né en 1960), professeur d'histoire médiévale à l'Université de Saint-Louis, est l'un des spécialistes actuels les plus reconnus des croisades. Texte original : « The Crusades to the East were in every way defensive wars. They were a direct response to Muslim aggression. » et « Crusading was not cheap. […] The Crusades were notoriously bad for plunder. »
2 6 7 9Jonathan Riley-Smith, The First Crusaders, 1095-1131, Cambridge University Press, 1997. Riley-Smith (1938-2016), professeur à Cambridge, a renouvelé l'historiographie des croisades en démontrant, à partir des chartes de départ, le caractère pénitentiel et ruineux de l'engagement croisé. Sur l'appel d'Alexis Comnène, voir aussi Tyerman, God's War, op. cit., ch. 2.
4Concile de Clermont, 18-28 novembre 1095 ; appel d'Urbain II le 27 novembre. Les quatre récits du discours (Foucher de Chartres, Robert le Moine, Baudri de Dol, Guibert de Nogent) sont postérieurs ; pour les actes, voir Giovanni Domenico Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, vol. XX, col. 815-816, Venise, 1775, et Norman Tanner (éd.), Decrees of the Ecumenical Councils, Georgetown University Press, 1990, vol. 1, p. 188.
5Jonathan Riley-Smith, « Crusading as an Act of Love », History, vol. 65, n° 214, 1980, p. 177-192 (leçon inaugurale au Royal Holloway College, Université de Londres, mai 1979). Riley-Smith y montre que la croisade était vécue par ses acteurs comme un acte de charité chrétienne — secours aux frères d'Orient et amour du Christ — et non comme une entreprise de profit.
8Saint Augustin, Contra Faustum manichaeum, livre XXII, ch. 74-75, vers 397-398, dans Patrologia Latina, vol. 42, col. 447-448 — locus classicus de la doctrine de la guerre juste. Voir aussi De civitate Dei, livre XIX, ch. 7 et 12, sur la misère de la guerre et la paix comme fin. Texte : « Pacem habere debet voluntas, bellum necessitas […] ».
10Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, secunda secundae, q. 40, a. 1, vers 1271-1272, éd. Léonine, Sancti Thomae Aquinatis opera omnia, Rome, 1888-1903, vol. 8, p. 311-313. Texte original : « Ad hoc quod aliquod bellum sit iustum, tria requiruntur. Primo quidem, auctoritas principis […]. Secundo, requiritur causa iusta […]. Tertio, requiritur ut sit intentio bellantium recta […]. »
11Catéchisme de l'Église catholique, n° 2309, qui énumère les conditions rigoureuses de la « légitime défense par la force militaire » (dommage durable, certain et grave ; tous les autres moyens impraticables ; conditions sérieuses de succès ; absence de maux pires) — héritage direct de la doctrine de la guerre juste de saint Augustin et de saint Thomas.
12Catéchisme de l'Église catholique, n° 1471-1473, sur la nature de l'indulgence : « L'indulgence est la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés, dont la faute est déjà effacée. » L'indulgence suppose donc le pardon préalable du péché par la pénitence ; elle n'est en aucun cas une absolution du crime ni un « droit au ciel » indépendant de la conversion.
13Innocent IV, Commentaria super libros quinque Decretalium, sur la décrétale X 3.42.3 (De baptismo et eius effectu), vers 1245, éd. Francfort, 1570. Cité dans Brian Tierney, The Idea of Natural Rights, Eerdmans, 1997, p. 116-117, et James Muldoon, Popes, Lawyers, and Infidels, University of Pennsylvania Press, 1979, p. 5-27. Innocent IV reconnaît aux non-chrétiens un droit naturel à leurs biens et à leur autorité légitime.
14Pie XII, discours « Ci riesce » à l'Union des juristes catholiques italiens, 6 décembre 1953, Acta Apostolicae Sedis, vol. 45, 1953, p. 794-802. Passage italien : « Nessuno potrebbe essere costretto a abbracciare la fede cattolica contro la sua coscienza. »
15Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae sur la liberté religieuse, 7 décembre 1965, n° 10, Acta Apostolicae Sedis, vol. 58, 1966, p. 936. Le texte rappelle que l'acte de foi doit être volontaire et que nul ne peut y être contraint — principe que l'Église présente comme constant dans sa doctrine.
16Christopher Tyerman, God's War: A New History of the Crusades, Belknap Press of Harvard University Press, 2006. Tyerman (né en 1953), professeur d'histoire médiévale à Oxford, souligne que l'objectif des croisades d'Orient était la récupération des lieux saints et le secours aux chrétiens, non l'évangélisation forcée des musulmans.
17Bonaventure, Legenda Maior, ch. 9, dans Opera Omnia, éd. de Quaracchi, vol. VIII, p. 530-531 ; rencontre de septembre 1219 à Damiette. Pour l'analyse historique, voir John Tolan, Le saint chez le sultan. La rencontre de François d'Assise et de l'islam, Seuil, 2007.
18Innocent III, lettre au légat Pierre de Saint-Marcel, 12 juillet 1204, Patrologia Latina, vol. 215, col. 699-702, Registrum Innocentii III, livre VII, épître 126. Traduction anglaise dans Alfred J. Andrea (éd.), Contemporary Sources for the Fourth Crusade, Brill, 2000, p. 98-100. Texte : « Quomodo enim Graecorum Ecclesia […] ad unitatem ecclesiasticam […] revertetur, quae in Latinis non nisi perditionis exemplum et opera tenebrarum aspexit, ut iam merito illos abhorreat plus quam canes ? »
19Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum, livre X, ch. 38, éd. Rosalind Hill, The Deeds of the Franks, Oxford Medieval Texts, Clarendon Press, 1962, p. 91. Le récit du massacre de Jérusalem (15 juillet 1099) et l'image du sang « usque ad genua » y est rhétorique et biblique (cf. Ap 14, 20).
20Benjamin Z. Kedar, « The Jerusalem Massacre of July 1099 in the Western Historiography of the Crusades », Crusades, vol. 3, 2004, p. 15-75. Kedar (né en 1938), professeur émérite à l'Université hébraïque de Jérusalem, estime les victimes entre 3 000 et 10 000, et démonte les chiffres légendaires (« 70 000 ») issus de sources tardives.
21La phrase « Caedite eos. Novit enim Dominus qui sunt eius » (« Tuez-les tous, le Seigneur reconnaîtra les siens ») n'est rapportée que par Césaire de Heisterbach, Dialogus miraculorum, V, 21, vers 1219-1223, soit une dizaine d'années après le sac de Béziers (1209). Jacques Berlioz (CNRS), « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », Loubatières, 1994, considère qu'il s'agit probablement d'une construction rhétorique cistercienne destinée aux novices, non d'un mot historique du légat Arnaud Amaury.
22Salomon bar Siméon, Chronique de la première croisade, vers 1140, éd. et trad. dans Robert Chazan, European Jewry and the First Crusade, University of California Press, 1987, p. 225-242. Le chroniqueur juif rapporte lui-même que des évêques (Spire, Mayence) tentèrent de protéger les communautés juives face aux bandes du comte Émich de Leiningen.
23Solomon Grayzel, The Church and the Jews in the Thirteenth Century, Hermon Press, 2 vol., 1933-1989, donne le texte critique de la bulle Sicut Iudaeis non et de ses renouvellements pontificaux successifs, de Calixte II (vers 1120) à Nicolas V (1447) — protection des Juifs et interdiction du baptême forcé.
24Saint Jean-Paul II, homélie de la Journée du pardon, 1er dimanche de Carême, 12 mars 2000, basilique Saint-Pierre, n° 3 ; texte intégral sur Vatican.va. Le pape demande pardon pour les fautes commises par des fils de l'Église, y compris « dans le service de la vérité » par des méthodes contraires à l'Évangile.
25 29Saint Jean-Paul II, discours à l'archevêque Christodoulos d'Athènes, palais du Saint-Synode, 4 mai 2001 ; texte intégral sur Vatican.va. Le pape y évoque explicitement le sac de Constantinople de 1204 et demande pardon aux orthodoxes pour les torts des Latins.
26Commission théologique internationale, Mémoire et réconciliation : l'Église et les fautes du passé, présidée par le cardinal Joseph Ratzinger, 7 mars 2000 ; texte intégral sur Vatican.va. Le document fonde la demande de pardon sur la distinction entre la sainteté de l'Église comme Corps du Christ et les péchés de ses membres (ch. 1 et 5).
27 28Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 1977, rééd. Points-Histoire, 2014. Pernoud (1909-1998), archiviste-paléographe et conservatrice des Archives nationales, y dénonce le procès anachronique et mal informé fait au Moyen Âge ; la formule citée résume l'esprit de l'ouvrage.
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