« Avec tout ce qu'ils ont fait aux enfants, tu crois encore à ça ? » La phrase tombe au détour d'un repas, dans un commentaire sous une vidéo, ou dans la bouche d'une personne qui souffre. Et le croyant le mieux intentionné se retrouve désarmé. Car cette objection n'est pas une objection comme les autres : elle ne touche pas une idée, elle touche des enfants brisés, des vies détruites, et une trahison commise par ceux-là mêmes qui devaient les protéger. La pire réponse possible serait de la traiter comme un débat à gagner.
Cet article ne refait pas le dossier des faits — il existe : voir La crise des abus dans l'Église catholique pour la chronologie, les affaires et les réformes, et le rapport Sauvé de la CIASE pour les chiffres et la méthode. Son but est différent et très concret : donner la juste manière de répondre quand on vous oppose les abus — sans minimiser une seconde l'horreur, et sans renier pour autant la foi.
La clé tient en une phrase, et il faut l'avoir comprise avant d'ouvrir la bouche : on ne défend pas les coupables, on distingue le Christ de ceux qui l'ont trahi. Tout le reste — les chiffres, la distinction entre la sainteté de l'Église et le péché de ses membres, la parole terrible de Jésus sur le scandale, la réforme en cours — n'est qu'une manière de déplier cette distinction sans jamais s'en servir comme d'un paravent.
Nous verrons d'abord pourquoi cette objection est la plus légitime de toutes ; puis la première règle absolue (reconnaître, jamais minimiser) ; ce que le Christ lui-même dit de ceux qui scandalisent les petits ; la distinction décisive entre l'Église sainte et ses membres pécheurs ; comment répondre à « je ne peux plus faire confiance » ; ce que valent vraiment les théories sur le célibat ; et enfin comment adapter sa réponse à la personne qui se tient en face de soi.
Pourquoi cette objection est-elle la plus difficile à entendre ?
Une blessure réelle, pas un argument de comptoir
La plupart des objections contre la foi sont des objections d'idées : l'existence de Dieu, les miracles, la science. On peut y répondre à tête reposée. L'objection des abus est d'une autre nature : derrière elle, il y a souvent une douleur concrète — une personne abusée, un proche détruit, ou simplement quelqu'un de profondément scandalisé au sens le plus juste du mot. La première erreur, fatale, serait de la traiter comme une question théorique et de répondre par une argumentation bien ficelée. On n'argumente pas contre une plaie : on la reconnaît d'abord.
Il faut donc poser une règle avant toute autre : celui qui objecte les abus a, sur ce point précis, raison de s'indigner. Son indignation n'est pas un obstacle à la foi chrétienne ; elle en est, sans qu'il le sache, un écho. Car personne n'a parlé des abuseurs d'enfants avec plus de violence que Jésus lui-même. Le reconnaître désarme immédiatement le soupçon que la foi servirait à excuser l'inexcusable.
Trois personnes très différentes derrière une même phrase
On commet une seconde erreur en croyant que tous ceux qui posent cette objection sont identiques. En réalité, la même phrase peut sortir de trois bouches très différentes, et l'on ne répond pas de la même manière à chacune.
| Qui parle | Ce qu'il cherche vraiment | L'attitude juste | L'erreur à éviter |
|---|---|---|---|
| Une victime ou un proche blessé | Être cru, reconnu, non trahi une seconde fois | Se taire, écouter, accompagner | Défendre l'institution, dégainer un argument |
| Un chercheur sincère | Comprendre comment concilier ces faits et la foi | La vérité entière, la honte assumée, l'espérance | Minimiser ou esquiver les chiffres |
| Un polémiste de mauvaise foi | « Coincer » le croyant, marquer un point | Calme, brièveté, refus de la surenchère | Entrer dans l'escalade ou se justifier sans fin |
Cette distinction commande tout le reste. À une victime, on ne « répond » pas : on l'écoute. À un chercheur, on doit la vérité tout entière. À un polémiste, on ne doit ni un déni ni une capitulation. Garder ces trois visages en tête évite la maladresse la plus fréquente : servir un argument apologétique à quelqu'un qui attendait seulement d'être entendu.
La première règle : reconnaître, jamais minimiser
Commencer par la vérité et par la honte
Avant tout argument, il y a un devoir : dire la vérité et avoir honte. Les abus sexuels commis par des clercs et des religieux sont un crime abominable et une trahison de l'Évangile. Aucune statistique, aucun contexte, aucune comparaison ne doit jamais servir à atténuer cela. Le pape François l'a écrit en toutes lettres :
« Avec honte et repentir, en tant que communauté ecclésiale, nous reconnaissons que nous n'avons pas su être là où nous le devions, que nous n'avons pas agi à temps en reconnaissant l'ampleur et la gravité du dommage qui était infligé à tant de vies. » — Pape François, Lettre au peuple de Dieu, 20 août 2018[1]
Le réflexe spontané du croyant — « oui, mais… » — est précisément celui qu'il faut désapprendre. Tant que la phrase contient un « mais » qui vient relativiser, la victime ou l'interlocuteur sincère entend : « il défend son camp. » La bonne réponse commence sans « mais » : « Ce qui a été fait est monstrueux, et ce qui a été couvert est une seconde faute. » C'est seulement une fois cette vérité reconnue sans condition qu'on peut, éventuellement, aller plus loin.
Les chiffres qu'il faut oser regarder
Répondre justement suppose d'oser regarder les chiffres en face. En France, le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE), présidée par Jean-Marc Sauvé et remis le 5 octobre 2021, a estimé à environ 330 000 le nombre de personnes ayant subi, mineures, des violences sexuelles dans le cadre de l'Église catholique entre 1950 et 2020 ; environ 216 000 quand on retient les seuls clercs et religieux comme auteurs[2]. Aux États-Unis, le rapport indépendant du John Jay College (2004) avait documenté 10 667 allégations contre 4 392 clercs entre 1950 et 2002, soit environ 4 % du clergé de la période[3].
Ces nombres ne sont pas des munitions de débat : ce sont des vies. Les citer sert à une seule chose — interdire le déni. Celui qui répondrait « quelques brebis galeuses » trahit à la fois la vérité et les victimes. L'ampleur est telle que la seule attitude honnête est de la nommer pour ce qu'elle est : la plus grave crise interne de l'Église depuis des siècles.
Le piège du « c'est pire ailleurs »
C'est ici qu'intervient l'erreur la plus répandue chez les croyants qui veulent « défendre l'Église » : l'argument « mais c'est pire dans les familles, à l'école, dans le sport. » Il faut le dire nettement : cet argument est à la fois faux et lâche.
Faux, parce que les données ne disent pas cela. Le rapport Sauvé a comparé les milieux : la grande majorité des violences sexuelles sur mineurs ont bien lieu dans la famille et l'entourage proche — c'est statistiquement le milieu de très loin le plus dangereux. Mais dès qu'on regarde les institutions, le constat se retourne contre toute tentation de minimiser : « en dehors du cercle familial et amical, l'Église catholique est le milieu où la prévalence des violences sexuelles est la plus élevée », a déclaré Jean-Marc Sauvé en présentant le rapport — soit 0,82 % des personnes par des clercs, 1,16 % en incluant les laïcs en mission ecclésiale, contre 0,36 % pour les colonies de vacances, 0,34 % pour l'école publique, 0,28 % pour les clubs de sport[4]. Dire « c'est pire à l'école » est donc tout simplement inexact.
Lâche, surtout, parce que même si c'était vrai, cela ne changerait rien. Que d'autres pèchent davantage n'innocente jamais celui qui pèche. L'Église ne se présente pas comme un club de sport : elle se présente comme enseignant la sainteté au nom du Christ. C'est ce qui rend le scandale plus grave, pas moins. Le seul usage légitime de ces comparaisons est de réfuter une affirmation précise — « le catholicisme rend pédophile » — et jamais de soulager la conscience de l'Église. On y reviendra plus bas.
Ce que le Christ dit de ceux qui scandalisent les petits
La meule au cou
Le retournement le plus puissant que puisse opérer un croyant est celui-ci : l'indignation contre les abuseurs d'enfants n'est pas dirigée contre l'Évangile ; elle vient de l'Évangile. Personne n'a employé de mots plus durs que Jésus contre celui qui détourne un enfant du chemin de Dieu :
« Quiconque scandalise un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui suspendît au cou une meule de moulin, et qu'on le jetât au fond de la mer. Malheur au monde à cause des scandales ! » — Évangile selon saint Matthieu 18, 6-7[5]
Saint Luc redouble l'avertissement : « Il vaudrait mieux pour lui qu'on lui mît au cou une meule de moulin, et qu'on le jetât dans la mer, que de scandaliser un seul de ces petits »[6]. Dans la bouche du Christ, ces paroles ne visent personne plus directement qu'un ministre de la foi qui abuse d'un enfant. On peut donc dire à celui qui objecte : « Votre colère, Jésus l'a eue avant vous, et plus violemment que vous. »
Le scandale selon le Catéchisme
L'Église, loin d'avoir inventé une doctrine pour se couvrir, a au contraire codifié la gravité du scandale dans son propre Catéchisme. Le scandale donné à un enfant y est qualifié de faute grave :
« Le scandale prend une gravité particulière en raison de l'autorité de ceux qui le causent ou de la faiblesse de ceux qui le subissent. […] Constitue un scandale grave celui qui le provoque par ceux qui, par nature ou par fonction, sont obligés d'enseigner et d'éduquer les autres. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2285[7]
Autrement dit, la condamnation la plus ferme des abus est interne à la foi catholique. Ce ne sont pas les abuseurs qui appliquaient la doctrine : ce sont eux qui la bafouaient. La doctrine catholique sur la chasteté, sur le respect dû à l'enfant, sur la sainteté du sacerdoce, est précisément ce qui condamne leurs actes. Le crime est une trahison de l'enseignement, jamais son application.
La distinction décisive : la sainteté de l'Église et le péché de ses membres
L'Église, sainte par sa Tête, pécheresse en ses membres
Voici le cœur de toute réponse de fond. L'objection suppose, sans le dire, que l'Église se prétendrait composée d'hommes parfaits, et qu'un seul prêtre criminel suffirait donc à la démentir. Or l'Église n'a jamais prétendu cela. Elle se confesse au contraire « sainte et toujours à purifier » — sainte par le Christ qui en est la Tête, pécheresse en ses membres qui restent des hommes faillibles. Le Catéchisme le dit sans détour, citant le concile Vatican II :
« L'Église […] est tenue pour sainte de manière indéfectible. En effet le Christ […] l'a aimée comme son épouse, se livrant lui-même pour elle afin de la sanctifier. […] Cependant, alors que le Christ, "saint, innocent, sans tache", n'a pas connu le péché, l'Église, qui enferme des pécheurs dans son propre sein, est donc à la fois sainte et appelée à se purifier. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 827, citant Lumen Gentium 8[8]
C'est la fameuse formule latine : l'Église est « sancta simul et semper purificanda » — « sainte et en même temps toujours à purifier »[9]. Dire cela n'est pas une pirouette inventée pour la circonstance : c'est sa doctrine constante. La sainteté de l'Église ne vient pas de la moyenne morale de ses membres ; elle vient du Christ qui se donne à elle. Là où un membre trahit, ce n'est pas le Christ qui échoue, c'est l'homme qui se ferme.
Judas était l'un des Douze
Cette distinction n'est pas une théorie tardive : elle est inscrite dès l'origine de l'Église. Le premier collège apostolique, choisi par le Christ en personne, comptait un traître :
« N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les Douze ? Et l'un de vous est un démon ! » Il parlait de Judas, fils de Simon l'Iscariote ; c'est lui en effet qui allait le livrer, lui, l'un des Douze. » — Évangile selon saint Jean 6, 70-71[10]
Jésus a sciemment appelé Judas, l'a fait apôtre, lui a confié la bourse — et Judas l'a vendu. Si le groupe fondateur de l'Église, choisi par le Christ lui-même, contenait un traître, alors la présence de membres indignes au fil des siècles ne contredit pas la promesse faite à l'Église : elle l'accompagne. On peut le dire ainsi : « Le scandale dans l'Église ne date pas de 1950. Il date du premier soir, à la table de la Cène. »
Le bon grain et l'ivraie jusqu'à la moisson
Jésus a même donné, dans une parabole, la loi de fonctionnement de son Église dans le temps : un champ où le bon grain et l'ivraie poussent ensemble jusqu'à la moisson.
« Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier. » — Évangile selon saint Matthieu 13, 30[11]
L'Église sur terre n'est donc pas le tri définitif des bons et des mauvais : elle est le champ où les deux coexistent jusqu'au jugement de Dieu. Cela n'excuse en rien l'ivraie — l'Évangile dit qu'elle sera brûlée — mais cela explique pourquoi sa présence ne ruine pas le champ. Attendre une Église composée uniquement de saints, c'est attendre la fin du monde ; c'est confondre l'Église militante d'aujourd'hui avec l'Église triomphante du Ciel.
La réponse de saint Augustin aux donatistes
L'objection n'est pas neuve. Dès le IVᵉ siècle, les donatistes soutenaient qu'un sacrement administré par un ministre indigne était nul et que l'Église des traîtres n'était plus l'Église. Saint Augustin leur a répondu par une distinction décisive, devenue doctrine catholique : la valeur d'un sacrement ne vient pas de la sainteté du ministre, mais du Christ qui agit par lui. Le Catéchisme l'a fixée dans une formule latine célèbre : le sacrement agit « ex opere operato », « par le fait même que l'action est accomplie »[12].
« Celui qui se confie en Dieu, et non en l'homme, ne sera pas troublé par la mauvaise vie de tel ou tel. Quand Pierre baptise, c'est le Christ qui baptise ; quand Paul baptise, c'est le Christ qui baptise ; et quand Judas baptiserait, c'est encore le Christ qui baptiserait. » — Saint Augustin, Commentaire sur l'Évangile de saint Jean, traité VI[13]
Concrètement, cela répond à une angoisse réelle : « Mon baptême, ma confirmation, mon mariage sont-ils invalidés si le prêtre qui les a célébrés s'est révélé criminel ? » Non. La grâce reçue venait du Christ, pas de l'homme. Le crime du ministre est immense pour lui-même et pour ses victimes — mais il n'atteint pas la grâce que Dieu a réellement donnée.
« Comment faire encore confiance à une institution qui a couvert ? »
Distinguer la foi en Dieu et la confiance en des hommes
Une fois la distinction posée, reste l'objection la plus solide : non plus les crimes isolés, mais l'occultation systémique — le silence des supérieurs, les mutations de prêtres coupables, la protection de l'institution préférée à celle des enfants. Ici, aucune distinction théologique ne suffit, parce que l'objection est juste : il y a bien eu une faute de gouvernance grave et répétée.
La réponse n'est pas de nier, mais de distinguer deux choses qu'on confond : la foi en Dieu et la confiance en des hommes d'Église. La foi catholique ne demande jamais de faire confiance aveuglément à tout évêque ou à toute institution diocésaine. Elle demande de croire au Christ et à ce qu'il a révélé. Un croyant peut parfaitement garder une foi entière et exiger des comptes, dénoncer les dissimulations, soutenir les victimes contre une hiérarchie défaillante. Réclamer justice dans l'Église est un acte de foi, pas un acte contre la foi.
Reconnaître la faute de gouvernance sans la diluer
Le futur Benoît XVI, alors cardinal Ratzinger, a osé cette reconnaissance publique dès le Vendredi saint 2005, devant le monde entier, lors du chemin de croix au Colisée :
« Que de souillures dans l'Église, et particulièrement parmi ceux qui, dans le sacerdoce, devraient lui appartenir totalement ! […] Souvent, Seigneur, ton Église nous semble une barque sur le point de couler, une barque qui prend l'eau de toutes parts. » — Cardinal Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), méditation de la IXᵉ station, Chemin de croix au Colisée, 25 mars 2005[14]
Que le plus haut gardien de la doctrine ait dit cela publiquement, huit jours avant la mort de Jean-Paul II, démontre une chose : la critique des abus et de leur occultation n'est pas venue de l'extérieur contre une Église arc-boutée — elle est aussi venue de l'intérieur, du sommet, comme un examen de conscience. Reconnaître la faute n'affaiblit pas la foi : c'est la foi elle-même qui exige cette reconnaissance.
Pourquoi la doctrine condamne l'abus, loin de le permettre
Il faut enfin désamorcer une confusion fréquente : l'idée que l'enseignement de l'Église aurait, d'une manière ou d'une autre, favorisé les abus. C'est l'inverse. La morale catholique tient l'abus d'un mineur pour l'un des péchés les plus graves qui soient, et le droit de l'Église l'a toujours réprimé — insuffisamment dans les faits, certes, mais jamais en principe. Les coupables n'ont pas suivi la doctrine : ils l'ont reniée. Reprocher à l'Église ses abus au nom de sa propre morale, c'est lui rendre, sans le savoir, l'hommage de la croire tenue à mieux. Et c'est exact : elle y est tenue.
« Le célibat — ou le catholicisme — rend pédophile » : ce que disent les faits
Le célibat n'est pas un facteur causal
L'objection populaire veut que la continence obligatoire des prêtres latins crée une frustration qui expliquerait les passages à l'acte. C'est une thèse séduisante mais empiriquement réfutée. Si le célibat était la cause, les milieux où les adultes ne sont pas célibataires devraient être épargnés — or c'est l'inverse : la grande majorité des abus sur mineurs sont commis par des hommes mariés ou en couple, dans le cadre familial. Selon le psychologue Thomas Plante (Santa Clara University), qui a étudié les agresseurs cléricaux, les données disponibles ne font pas du célibat, en soi, un facteur de risque du passage à l'acte sur mineur[15]. Le vrai mécanisme est ailleurs : accès institutionnel à des enfants, culture du secret, mauvaise sélection et formation des candidats.
Le mal traverse tous les milieux, pas seulement l'Église
La preuve par les autres milieux est sans appel. Les confessions où le pastorat est ouvert au mariage ont connu leurs propres scandales : l'enquête indépendante Guidepost Solutions sur la Southern Baptist Convention (États-Unis, 2022) a rendu publique une base de plus de 700 cas d'agresseurs présumés, après une enquête du Houston Chronicle (2019) recensant des centaines de responsables mis en cause[16]. Le phénomène se retrouve dans l'école, le sport, le monde du spectacle, les familles. Cela ne disculpe en rien l'Église — répétons-le, l'argument « c'est partout » ne soulage aucune conscience. Mais cela ruine la thèse causale : ni le célibat ni le catholicisme ne « fabriquent » des agresseurs. Le mal vient du cœur de l'homme, et il rôde partout où des adultes ont pouvoir sur des enfants. La réponse n'est donc pas de supprimer le célibat, mais de protéger réellement les enfants — ce que la doctrine commandait déjà.
Répondre selon la personne en face de soi
À une victime ou à un proche blessé : se taire et accueillir
Devant une personne abusée, ou un proche encore meurtri, toute apologétique est déplacée. Il ne s'agit pas de répondre à une objection, mais d'accueillir une blessure. La seule attitude juste est l'écoute, la reconnaissance de l'injustice subie, et l'assurance qu'on la croit. « Ce qui t'a été fait est un crime. Tu as le droit d'être en colère, contre eux et contre l'Église qui n'a pas protégé. Je te crois. » Vouloir « sauver » l'Église devant une victime, c'est la blesser une seconde fois. La foi se tait ici pour laisser parler la charité.
À un chercheur sincère : la vérité entière et l'espérance
À quelqu'un qui cherche honnêtement comment tenir ensemble ces faits et la foi, on doit la vérité tout entière : l'ampleur du mal, la honte des dissimulations, et la distinction entre la sainteté de l'Église et le péché de ses membres. On peut alors montrer l'autre versant : non pas pour excuser, mais pour donner une espérance vraie — l'Église a connu d'autres crises de corruption et en est sortie réformée (voir le dossier historique), et la réponse actuelle, encore imparfaite, est sans précédent. La vérité d'abord, l'espérance ensuite, jamais l'inverse.
À un polémiste de mauvaise foi : calme et brièveté
Face à quelqu'un qui n'attend aucune réponse mais cherche à « coincer », l'erreur serait de se justifier sans fin ou d'entrer dans la surenchère. La réponse juste est brève et ferme : « Vous avez raison sur l'horreur — Jésus a été plus dur que vous contre ceux qui font cela. Et non, le crime de certains hommes ne prouve pas que le Christ soit faux. » On reconnaît ce qui est vrai dans l'attaque, on refuse la conclusion abusive, et on n'alimente pas un combat qui n'en est pas un. Le calme désarme plus sûrement que l'argument.
En une minute : comment répondre
Pour finir, voici trois manières de dire l'essentiel, selon le temps et l'auditoire.
La version en trois phrases. « Ce qui a été fait à ces enfants est monstrueux, et ce qui a été couvert est une seconde faute — je ne le minimise pas une seconde. Mais l'Église n'a jamais prétendu être faite d'hommes parfaits : elle est sainte par le Christ et pécheresse par ses membres, et Judas était déjà l'un des Douze. Le crime de certains prouve qu'ils ont trahi l'Évangile, pas que l'Évangile soit faux. »
La version-retournement. « Tu sais qui a parlé des abuseurs d'enfants avec le plus de violence ? Jésus : "mieux vaudrait pour lui une meule au cou et la mer." Ton indignation n'est pas contre l'Évangile ; elle vient de lui. »
La version pour soi-même, quand on doute. Se rappeler que ma foi ne repose pas sur la sainteté des clercs, mais sur le Christ. Je peux pleurer pour les victimes, exiger justice, avoir honte de mon Église — et continuer de croire en Celui qu'aucun traître n'a pu salir.
L'objection des abus est la plus douloureuse qu'on puisse opposer à un catholique, et la plus légitime dans son indignation. Y répondre n'est pas la désamorcer comme un argument : c'est reconnaître l'horreur sans réserve, distinguer le Christ de ceux qui l'ont trahi, et tenir ensemble la vérité, la justice pour les victimes et l'espérance d'une Église qui se laisse purifier.
Pour aller plus loin
- La crise des abus dans l'Église catholique — le dossier complet : faits, affaires, chiffres, réponse magistérielle et réforme.
- La CIASE et le rapport Sauvé (5 octobre 2021) — la méthode, les chiffres et les 45 recommandations.
- Comment expliquer le scandale du mal ? — la question plus large du mal et de Dieu.
- Pourquoi l'Église se dit-elle une, sainte, catholique et apostolique ? — le sens exact de la sainteté de l'Église.
- Peut-on être chrétien sans Église ? — pourquoi le scandale ne dispense pas de l'Église.
- Comment pardonner quand on a été gravement blessé ? — un chemin pour les blessures les plus profondes.
- Le pape peut-il se tromper ? — distinguer infaillibilité et impeccabilité.
Notes et références
Pape François, Lettre au peuple de Dieu, 20 août 2018, texte intégral sur vatican.va. Écrite en réaction au rapport du grand jury de Pennsylvanie, la lettre reconnaît la responsabilité ecclésiale et appelle à la pénitence et à la solidarité avec les victimes.
1Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE), Les violences sexuelles dans l'Église catholique. France 1950-2020, rapport remis le 5 octobre 2021 (dit « rapport Sauvé », du nom de son président Jean-Marc Sauvé). Estimation centrale : ~330 000 victimes mineures dans le cadre ecclésial, dont ~216 000 par des clercs et religieux. L'estimation repose sur la convergence de cinq sources, dont une enquête de l'Inserm (dir. Nathalie Bajos) menée fin 2020-début 2021. Intervalle de confiance à 95 % : 250 000 à 410 000.
2John Jay College of Criminal Justice, The Nature and Scope of the Problem of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests and Deacons in the United States, 1950-2002, étude commandée par la Conférence des évêques des États-Unis (USCCB), 2004 : 10 667 allégations recensées contre 4 392 clercs, soit environ 4 % des 109 694 prêtres et diacres en ministère sur la période.
3Présentation publique du rapport par Jean-Marc Sauvé, 5 octobre 2021 : « En dehors des cercles familial et amical, l'Église catholique est le milieu dans lequel la prévalence de violences sexuelles est la plus élevée. » Prévalence (proportion de personnes déclarant avoir subi, mineures, des violences sexuelles dans le milieu considéré) : famille et entourage proche, milieu de très loin le plus touché ; Église ~1,16 % (dont ~0,82 % par des clercs) ; colonies de vacances ~0,36 % ; école publique ~0,34 % ; clubs de sport ~0,28 % ; structures d'activités culturelles ~0,17 %. Cf. franceinfo, « Comment a été évalué le chiffre de 330 000 victimes », 5 octobre 2021 ; Aleteia, « Les six chiffres à retenir du rapport de la Ciase ».
4Évangile selon saint Matthieu 18, 6-7 (traduction Crampon). Parallèle en Mc 9, 42. Repris par le Catéchisme de l'Église catholique au sujet du scandale (§ 2285).
5Évangile selon saint Luc 17, 1-2 : « Il est impossible qu'il n'arrive pas de scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Il vaudrait mieux pour lui qu'on lui mît au cou une meule de moulin, et qu'on le jetât dans la mer, que de scandaliser un seul de ces petits. »
6Catéchisme de l'Église catholique (éd. définitive 1997), § 2284-2287, ici § 2285. Le scandale est défini comme « l'attitude ou le comportement qui induit autrui à faire le mal » ; sa gravité croît avec l'autorité de celui qui le donne et la faiblesse de celui qui le subit.
7Catéchisme de l'Église catholique, § 827, citant le concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, n° 8, et 1 Jn 1, 8. Le § 827 cite aussi le rituel de la pénitence : l'Église « renferme en son propre sein des pécheurs » et est « sainte tout en ayant à se purifier ».
8Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium (21 novembre 1964), n° 8 : « Ecclesia […] sancta simul et semper purificanda, poenitentiam et renovationem continuo prosequitur » — « L'Église, à la fois sainte et appelée à se purifier sans cesse, poursuit continuellement son effort de pénitence et de renouvellement. »
9Évangile selon saint Jean 6, 70-71. Jésus désigne Judas comme l'un des Douze qui le livrera ; cf. aussi Jn 13, 21-30 (l'annonce de la trahison au soir de la Cène) et Jn 12, 6 (Judas tenait la bourse et y puisait).
10Évangile selon saint Matthieu 13, 24-30 (parabole du bon grain et de l'ivraie), ici v. 30 ; explication donnée par Jésus en Mt 13, 36-43. Cf. aussi la parabole du filet qui ramène bons et mauvais poissons, Mt 13, 47-50.
11Catéchisme de l'Église catholique, § 1127-1128 : les sacrements agissent « ex opere operato » (« par le fait même que l'action sacramentelle est accomplie »), parce que c'est le Christ qui agit ; « dès lors qu'un sacrement est célébré conformément à l'intention de l'Église, la puissance du Christ et de son Esprit agit en lui et par lui, indépendamment de la sainteté personnelle du ministre ». Cf. aussi § 1550.
12Saint Augustin d'Hippone, In Iohannis Evangelium tractatus (Commentaire sur l'Évangile de saint Jean), traité VI, 7 (PL 35), contre la position donatiste : « Quand Pierre baptise, c'est le Christ qui baptise […] et quand Judas baptiserait, c'est encore le Christ qui baptiserait. » La controverse donatiste (IVᵉ-Vᵉ s.) portait précisément sur la validité des sacrements administrés par des ministres jugés indignes (les traditores).
13Cardinal Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), méditation de la IXᵉ station (Jésus tombe pour la troisième fois), Chemin de croix au Colisée, Vendredi saint 25 mars 2005, texte sur vatican.va. Méditations rédigées huit jours avant la mort de Jean-Paul II (chemin de croix du 25 mars 2005, mort de Jean-Paul II le 2 avril 2005).
14Thomas G. Plante, psychologue (Santa Clara University), spécialiste de l'étude des agresseurs cléricaux : selon lui, les données disponibles ne font pas du célibat, en soi, un facteur de risque du passage à l'acte sur mineur. Cf. T. G. Plante (dir.), Sin against the Innocents: Sexual Abuse by Priests and the Role of the Catholic Church, Praeger, 2004 ; position résumée publiquement : « Many argue that celibacy places Catholic clerics at risk of sexually abusing children. This isn't true. […] it doesn't increase the risk of child sexual abuse » (« Top 10 Myths About Clergy Abuse in the Catholic Church », Psychology Today, 1er août 2019, mythe n° 6).
15Guidepost Solutions, Report of the Independent Investigation: Southern Baptist Convention Executive Committee, rapport daté du 15 mai 2022 (288 p.), rendu public le dimanche 22 mai 2022 (publication publique : Baptist Press ; Biblical Recorder), avec publication d'une base de plus de 700 cas d'agresseurs présumés (2000-2019). Fait suite à l'enquête du Houston Chronicle et du San Antonio Express-News (« Abuse of Faith », 2019) recensant des centaines de responsables et bénévoles mis en cause depuis 1998. Exemple cité pour réfuter la thèse causale du célibat, jamais pour minimiser la responsabilité catholique.
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