Peu de mots du vocabulaire catholique sont aussi mal compris que celui de limbes. Beaucoup l'imaginent comme un « petit enfer » officiel, une invention cruelle de l'Église pour les bébés morts trop tôt ; d'autres ont entendu dire que « le pape a supprimé les limbes » et en concluent que l'Église change ses dogmes au gré des époques. Les deux idées sont fausses. Le limbe des enfants n'a jamais été un dogme — donc il n'y a rien à supprimer — et il n'a jamais désigné un lieu de tourments.
Première surprise : il n'y a pas un, mais deux limbes, que le pluriel français a fini par confondre. Le limbe des Pères (limbus patrum) désigne le séjour des justes morts avant le Christ, que Jésus est venu délivrer le Samedi saint : c'est une vérité de foi, inscrite dans le Credo (« descendu aux enfers »). Le limbe des enfants (limbus infantium) est tout autre chose : une hypothèse théologique sur le sort des enfants morts sans baptême, élaborée par les théologiens du Moyen Âge, jamais érigée en dogme, et aujourd'hui largement abandonnée au profit de l'espérance de leur salut.
Cet article expose ce que l'Église catholique enseigne réellement sur les limbes : l'origine du mot, la distinction entre les deux limbes, les antécédents patristiques puis la controverse entre Pélage et saint Augustin, la synthèse des grands scolastiques, ce que le Magistère a précisément dit — et surtout n'a jamais défini —, puis le déclin de l'hypothèse et le document de 2007 de la Commission théologique internationale. La question pastorale brûlante — qu'advient-il concrètement d'un enfant mort sans baptême ? — est traitée dans l'article dédié Que devient un enfant mort sans baptême ? ; ici, l'objet est d'abord doctrinal : que dit l'Église des limbes ?
Les limbes, de quoi parle-t-on ? Deux réalités sous un même mot
Le mot « limbe » : la lisière du séjour des morts
Le mot vient du latin limbus, qui signifie « bordure, frange, ourlet » — la lisière d'un vêtement, le bord d'un objet[1]. Les théologiens médiévaux l'ont employé par image : le limbe est la marge du séjour des morts, ce qui borde le Ciel sans en faire partie, une zone « en lisière » de la béatitude. Le terme n'apparaît ni dans l'Écriture ni chez les Pères grecs ; il s'impose dans la théologie latine à partir du XIIᵉ-XIIIᵉ siècle pour nommer deux états bien distincts que la langue courante a ensuite mêlés sous un même pluriel.
Le limbe des Pères : le « sein d'Abraham »
Le premier limbe, le limbus patrum (« limbe des Pères »), désigne le séjour où les justes de l'Ancienne Alliance — Abraham, Moïse, les prophètes, tous ceux qui sont morts dans l'amitié de Dieu avant la Rédemption — attendaient l'ouverture du Ciel. Le Ciel leur était fermé non par leur faute, mais parce que les portes du Paradis ne pouvaient être rouvertes que par le Christ. L'Écriture l'appelle le « sein d'Abraham », où le pauvre Lazare est porté après sa mort (Lc 16, 22)[2].
Ce limbe-là n'a rien d'incertain : il appartient à la foi. C'est lui que vise l'article du Credo « descendu aux enfers », et c'est de lui que parle abondamment la tradition.
Le limbe des enfants : une hypothèse sur les non-baptisés
Le second limbe, le limbus infantium ou limbus puerorum (« limbe des enfants »), est tout autre. Il ne désigne pas un fait révélé, mais une hypothèse théologique : l'état supposé des enfants morts avec le seul péché originel, c'est-à-dire sans avoir reçu le baptême et sans avoir jamais commis de péché personnel. Faute d'être lavés du péché originel, ils ne pourraient pas entrer dans la vision de Dieu ; mais n'ayant aucune faute personnelle, ils ne mériteraient aucune souffrance. Le limbe serait alors un état de bonheur naturel parfait, sans la peine du sens, mais sans la vision béatifique.
C'est ce second limbe qui fait l'objet des débats, des malentendus — et de cet article. Toute la difficulté tient à cette confusion : on a transféré sur l'hypothèse incertaine du limbe des enfants l'autorité qui n'appartenait qu'à la vérité de foi du limbe des Pères.
Pourquoi la question se pose : une tension entre trois vérités
L'hypothèse du limbe des enfants n'est pas née d'un goût pour la spéculation : elle tente de tenir ensemble trois affirmations de la foi qui semblent se contredire dès qu'on les applique à un nourrisson mort sans baptême.
- La réalité du péché originel. Tout homme naît privé de la sainteté originelle ; nul n'entre au Ciel avec cette privation non guérie[3].
- La nécessité du baptême. Le Christ l'a dit en propres termes : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu » (Jn 3, 5)[4]. Le baptême est le moyen ordinaire et sûr du salut[5].
- La volonté salvifique universelle. Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4)[6]. Le Christ est mort pour tous, sans exception.
Comment concilier ces trois vérités dans le cas d'un enfant qui meurt avant le baptême, sans faute personnelle, mais avec le péché originel ? Toute l'histoire de la doctrine des limbes est l'histoire des réponses successives à cette question redoutable.
Le limbe des Pères : une vérité de foi, non une hypothèse
« Il est descendu aux enfers »
Avant d'aborder la question disputée, il faut donner toute sa place au limbe certain. Le Symbole des Apôtres confesse que le Christ, après sa mort, « est descendu aux enfers ». Le mot « enfers » (au pluriel) ne désigne pas ici l'enfer des damnés, mais le séjour des morts — le shéol hébreu, l'Hadès grec — où toutes les âmes, justes ou non, attendaient avant la Rédemption. Le Catéchisme est explicite :
« Ce sont précisément ces âmes saintes, qui attendaient leur Libérateur dans le sein d'Abraham, que Jésus-Christ délivra lorsqu'il descendit aux enfers » (Catéchisme romain, I, 6, 3). « Jésus n'est pas descendu aux enfers pour y délivrer les damnés, ni pour détruire l'enfer de la damnation, mais pour libérer les justes qui l'avaient précédé. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 633[7]
Saint Pierre l'enseigne déjà : « C'est en lui qu'il est parti proclamer son message aux esprits qui étaient en captivité » (1 P 3, 19)[8]. La tradition orientale en a fait son icône pascale par excellence, l'Anastasis : le Christ ressuscité saisissant Adam et Ève par le poignet pour les arracher au tombeau.
Un limbe qui s'est vidé à Pâques
Le limbe des Pères n'existe donc plus : il s'est vidé lorsque le Christ, descendu au séjour des morts, a ouvert le Ciel aux justes qui l'attendaient depuis Adam. Ce limbe appartient au passé du salut. Sur le fait de cette délivrance, aucun débat : c'est un enseignement constant et certain de la foi, indépendant de toute spéculation sur le sort des enfants. C'est précisément parce que ce premier limbe est sûr que le mot a gardé tant de poids — un poids que le second limbe, lui, n'a jamais reçu.
Aux origines de la question : Pélage et saint Augustin
L'erreur de Pélage : un « lieu intermédiaire »
La question du sort des enfants non baptisés éclate au début du Vᵉ siècle, dans la controverse contre Pélage et ses disciples. Niant le péché originel, les pélagiens soutenaient que les enfants naissent dans l'état d'innocence d'Adam avant la chute. Dès lors, un enfant mort sans baptême ne pouvait être damné ; il jouirait d'une « vie éternelle » dans un lieu intermédiaire (medius locus), distinct du Royaume des cieux mais heureux — sans avoir besoin de la Rédemption du Christ. C'était saper d'un coup le péché originel et la nécessité de la grâce.
Augustin n'est du reste pas le premier à affronter la question : dès 381, saint Grégoire de Nazianze, dans son Discours 40 sur le baptême (§ 23), envisageait déjà le cas des enfants empêchés de recevoir le sacrement — ils ne seront, dit-il, « ni glorifiés ni punis » par le juste Juge[9]. Mais c'est la controverse pélagienne qui fait du sujet une question disputée dans toute l'Église latine.
La réaction de saint Augustin : la « peine la plus douce »
Contre cette doctrine, saint Augustin affirme avec force que les enfants naissent réellement marqués par le péché originel et que, sans le baptême, ils ne peuvent entrer dans le Royaume : ils encourent la damnation, c'est-à-dire l'exclusion du Royaume — et Augustin réfute expressément ceux qui nient cette damnation. Mais — et le point est capital — cette damnation est, dit-il, la plus douce de toutes :
« On peut donc affirmer avec raison que les petits enfants qui quittent ce monde sans avoir reçu le baptême subiront la condamnation la plus douce de toutes. » — Saint Augustin, La rémission des péchés et le baptême des petits enfants, livre I, chap. XVI, § 21[10]
Cette formule — la damnation la plus douce — pèsera des siècles durant. Augustin maintient donc contre Pélage trois choses : le péché originel est réel, le baptême est nécessaire, et les enfants morts sans baptême sont damnés. Ce n'est pas encore le « limbe » sans souffrance des scolastiques : c'est seulement à partir de Pierre Abélard que la « peine très douce » d'Augustin sera relue comme une simple privation de la vision de Dieu, sans peine supplémentaire[11].
Le concile de Carthage (418) : la nécessité du baptême
L'Église romaine appuie Augustin. Le concile de Carthage de 418, dont les canons sont reçus dans toute l'Église, condamne le pélagianisme et affirme que les nouveau-nés doivent être baptisés « pour la rémission des péchés », afin que la régénération purifie en eux ce qu'ils ont contracté par la génération[12]. Un canon célèbre, longtemps attribué à ce concile, condamnait expressément l'idée pélagienne d'un « lieu intermédiaire » de bonheur hors du Royaume — même si les spécialistes discutent aujourd'hui son authenticité exacte dans les actes originaux. L'essentiel demeure : contre Pélage, l'Église a affirmé qu'il n'existe aucune voie de salut hors du Christ, et que le baptême est le moyen voulu par Dieu pour les enfants. Elle n'a pas pour autant défini le contenu positif d'un « limbe ».
La synthèse médiévale : le limbe comme bonheur naturel
Anselme, puis Abélard : de la damnation à la simple privation
Le Moyen Âge va adoucir encore la position augustinienne — mais pas d'un seul mouvement. Saint Anselme de Cantorbéry, au tournant des XIᵉ-XIIᵉ siècles, maintient la ligne d'Augustin : les enfants morts sans baptême sont damnés en raison du péché originel, selon la justice de Dieu[13]. Le tournant vient avec Pierre Abélard : dans son Commentaire de l'Épître aux Romains (livre II, sur Rm 5, 19), il relit la « peine très douce » d'Augustin comme la simple privation de la vision de Dieu (carentia visionis Dei), sans espérance de l'obtenir mais sans peines supplémentaires[14]. Pierre Lombard répand cet enseignement : les petits enfants ne souffrent aucune peine sinon la privation de la vision de Dieu[15].
La tradition distingue dès lors, pour les enfants morts sans baptême, deux peines que l'au-delà peut comporter : la peine du dam (poena damni, la privation de la vision de Dieu) et la peine du sens (poena sensus, la souffrance positive, symbolisée par le feu). Selon Abélard et ses successeurs, les enfants ne subissent que la privation de la vision béatifique, sans aucune souffrance positive. Ils ne voient pas Dieu, mais ils ne souffrent pas.
Saint Thomas d'Aquin : un bonheur naturel parfait
C'est saint Thomas d'Aquin qui donne à l'hypothèse sa forme la plus achevée et la plus sereine. Pour lui, les enfants morts dans le seul péché originel ne subissent ni la peine du feu ni aucun tourment intérieur : ils ne sont pas même attristés d'être privés de Dieu. Pourquoi ? Parce que la gloire des saints dépasse infiniment tout ce que la nature peut connaître : ne pas la connaître n'afflige pas plus un enfant du limbe qu'un paysan — l'image est de Thomas lui-même — ne s'attriste de ne pas hériter un royaume. Ces âmes possèdent sans angoisse ce qu'elles ont par la connaissance naturelle, participant aux biens naturels qu'elles connaissent[16].
Le limbe des enfants, chez Thomas, n'est donc ni un enfer ni une antichambre triste : c'est un état de paix naturelle, où l'âme connaît un bonheur réel, mais inférieur à celui des bienheureux du Ciel.
Saint Bonaventure et la « sentence commune »
Saint Bonaventure tient une position plus réservée que celle de Thomas : les enfants sont dans un état médian — ni tristesse de la privation, ni joie actuelle : « ni la tristesse ne les abat, ni la joie ne les réjouit »[17]. Au fil des siècles, le limbe des enfants devient ce que les théologiens appellent une sententia communis — une opinion commune des écoles, enseignée dans les manuels, mentionnée parfois par le Magistère ordinaire. Mais « opinion commune » n'est pas « dogme défini » : c'est une distinction technique décisive, sur laquelle reposera plus tard tout le débat moderne. Une thèse peut être enseignée presque partout pendant des siècles sans jamais être devenue un article de foi obligatoire.
Ce que le Magistère a réellement dit — et n'a jamais défini
Lyon II (1274) et Florence (1439) : « des peines inégales »
On cite souvent deux conciles pour « prouver » le limbe. En réalité, ils disent à la fois moins et plus. Le deuxième concile de Lyon (1274), puis le concile de Florence (1439) dans son décret pour les Grecs, enseignent que les âmes qui quittent ce monde en état de péché mortel actuel ou dans le seul péché originel « descendent aussitôt en enfer, pour y être punies cependant de peines inégales » :
« Les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel actuel, ou avec le seul péché originel, descendent aussitôt en enfer, mais pour y être châtiées de peines inégales. » — Concile de Florence, décret Laetentur cæli pour les Grecs, 1439[18]
Ce que ces conciles définissent, c'est que le sort des uns et des autres n'est pas identique : il y a des « peines inégales ». Le mot « enfer » garde ici son sens large de séjour privé de la vision de Dieu. Les conciles affirment donc une différence de condition entre celui qui meurt en péché mortel et celui qui meurt avec le seul péché originel — mais ils ne décrivent ni ne nomment le « limbe », et ne tranchent pas s'il comporte une souffrance. C'est sur cette base de « peines inégales » que les théologiens ont bâti l'hypothèse d'une peine minimale, voire nulle. Le Magistère a posé un cadre ; il n'a pas défini le tableau.
Pie VI et la bulle Auctorem fidei (1794) : la liberté de tenir le limbe
Le texte le plus important — et le plus mal lu — est la bulle Auctorem fidei du pape Pie VI, du 28 août 1794, qui condamne les erreurs du synode janséniste de Pistoia (1786). Les jansénistes de Pistoia avaient rejeté le limbe des enfants comme une « fable pélagienne ». Pie VI condamne cette condamnation :
« La doctrine qui rejette comme une fable pélagienne ce lieu des enfers — que les fidèles appellent communément le limbe des enfants — où les âmes de ceux qui meurent avec le seul péché originel sont punies de la peine du dam sans la peine du feu, comme si, du fait même d'écarter la peine du feu, [ses partisans] introduisaient ce lieu intermédiaire, exempt de peine et de faute, qu'ont imaginé les pélagiens : [cette doctrine est] fausse, téméraire, injurieuse aux écoles catholiques. » — Pie VI, bulle Auctorem fidei, 28 août 1794[19]
Le contresens à éviter est ici décisif. Pie VI ne définit pas l'existence du limbe ; il ne le proclame pas dogme. Il défend la liberté des théologiens de soutenir cette opinion, contre des adversaires qui voulaient la frapper d'hérésie. Autrement dit : il était permis — et il reste permis — de tenir le limbe ; il n'a jamais été obligatoire de le croire. C'est, parmi les textes doctrinaux recueillis au Denzinger (hors appareil éditorial et index), l'unique mention du mot « limbe » — et c'est une mention qui en protège la liberté, non qui l'impose.
La Commission théologique internationale précise la portée exacte de ce geste : Pie VI n'a pas condamné les jansénistes parce qu'ils niaient les limbes, mais parce qu'ils accusaient les défenseurs du limbe de l'hérésie de Pélage ; en laissant aux écoles catholiques la liberté de proposer d'autres solutions au sort des enfants non baptisés, le Saint-Siège défendait la doctrine commune comme une position acceptable et légitime, sans se l'approprier[20].
Le point capital : le limbe des enfants n'a jamais été un dogme
De cette histoire, il faut retenir une distinction que la Commission théologique internationale a formulée sans ambiguïté en 2007 : la théorie du limbe, élaborée par les théologiens à partir du Moyen Âge, n'est jamais entrée dans les définitions dogmatiques du Magistère — elle « demeure une opinion théologique possible »[21]. Le tableau ci-dessous résume les degrés d'autorité, souvent confondus.
| Affirmation | Statut dans l'Église | Caractère |
|---|---|---|
| Le Christ a délivré les justes (limbe des Pères) | Vérité de foi (Credo) | À croire |
| Le péché originel est réel | Dogme (Trente) | À croire |
| Le baptême est nécessaire au salut | Doctrine de foi (Jn 3, 5 ; Trente) | À croire |
| Dieu veut le salut de tous | Vérité de foi (1 Tm 2, 4) | À croire |
| Les enfants morts sans baptême sont au « limbe » | Opinion théologique jamais définie | Libre, non imposé |
| Ces enfants connaissent un bonheur naturel sans souffrance | Hypothèse (saint Thomas ; Bonaventure retient un état médian, sans tristesse ni joie actuelle) | Libre, non imposé |
La colonne décisive est la dernière : seul le contenu positif de l'hypothèse — l'existence d'un état intermédiaire de bonheur naturel, sans souffrance — relève de l'opinion libre. Le cadre, lui, s'impose : réalité du péché originel, nécessité du baptême, et — selon les conciles de Lyon II et Florence — privation de la vision de Dieu avec des « peines inégales » pour qui meurt dans le seul péché originel (DS 858 ; DS 1306). On ne peut donc ni « supprimer » un dogme qui n'a jamais existé, ni reprocher à l'Église d'avoir « changé d'avis » sur un point qu'elle n'avait jamais tranché.
Le déclin du limbe et l'espérance du salut
Du Catéchisme de 1992 au silence sur le limbe
Au XXᵉ siècle, l'hypothèse du limbe s'efface peu à peu de la prédication et de la théologie. Le Catéchisme de l'Église catholique de 1992 en offre le signe le plus net : il ne mentionne pas le limbe. À la question du sort des enfants morts sans baptême, il répond non par une théorie, mais par une espérance fondée sur la miséricorde de Dieu :
« Quant aux enfants morts sans Baptême, l'Église ne peut que les confier à la miséricorde de Dieu, comme elle le fait dans le rite des funérailles pour eux. En effet, la grande miséricorde de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés, et la tendresse de Jésus envers les enfants, qui lui a fait dire : "Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas", nous permettent d'espérer qu'il y ait un chemin de salut pour les enfants morts sans Baptême. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1261[22]
Le Catéchisme ne nie pas le limbe — il ne le condamne pas davantage — mais il déplace le regard : de la spéculation sur un état intermédiaire vers la confiance dans la miséricorde. Ce déplacement prolonge l'esprit du concile Vatican II, qui avait rappelé que la grâce du Christ peut atteindre, par des voies connues de Dieu seul, ceux qui n'ont pu recevoir l'Évangile[23].
Le document de 2007 : « des raisons sérieuses d'espérer »
En 2004, Jean-Paul II demande à la Commission théologique internationale d'étudier la question. Le texte, intitulé L'espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême, est approuvé in forma specifica par la Commission, puis son président, le cardinal Levada, en approuve la publication après l'approbation reçue du Saint-Père — Benoît XVI — en audience du 19 janvier 2007 ; il paraît en avril 2007[24]. Ce document est donc un travail de la Commission, autorisé par le pape : il n'a pas en lui-même l'autorité d'un acte du Magistère. Ses conclusions sont d'une grande prudence et d'une grande clarté. D'une part, le limbe reste une hypothèse permise ; il n'est ni rejeté ni imposé. D'autre part, l'ensemble des données de la foi — la miséricorde de Dieu, l'universalité du salut, la solidarité de tous les hommes avec le Christ, la pratique liturgique de l'Église — offre « des fondements théologiques et liturgiques solides pour espérer » que ces enfants soient sauvés :
« Notre conclusion est que les multiples éléments que nous avons examinés plus haut offrent des fondements théologiques et liturgiques solides pour espérer que les petits enfants qui meurent sans baptême seront sauvés et jouiront de la vision bienheureuse de Dieu. » — Commission théologique internationale, L'espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême, conclusion (§ 102)[25]
La Commission prend soin de qualifier la nature de cette affirmation : il s'agit de raisons d'espérer dans la prière, non de fondements d'une connaissance certaine. L'Église ne possède pas de connaissance assurée sur ce point ; elle espère, et elle remet ces enfants entre les mains d'un Père dont la miséricorde dépasse les sacrements qu'il a lui-même institués, sans pour autant les supprimer.
Espérance n'est pas certitude — et le baptême reste urgent
Ce passage de la théorie du limbe à l'espérance du salut serait trahi s'il devenait une présomption. L'Église n'enseigne pas que tous les enfants non baptisés sont certainement sauvés ; elle dit qu'on peut l'espérer. Surtout, elle n'en conclut nullement que le baptême serait devenu facultatif. Le document de 2007 le souligne avec netteté : aucune de ces considérations « ne doit être comprise comme une atténuation de la nécessité du baptême ni comme une justification pour retarder l'administration de ce sacrement »[26]. Le baptême demeure le moyen sûr que le Christ a confié à son Église ; l'espérance porte sur les cas où ce moyen sûr a manqué sans faute. On ne renonce pas à la barque sous prétexte que Dieu peut sauver un naufragé.
Que faut-il croire, finalement ?
Au terme de ce parcours, la réponse à la question « que dit l'Église sur les limbes ? » peut se résumer en quelques certitudes simples.
- Le limbe des Pères est une vérité de foi. Le Christ est descendu au séjour des morts pour délivrer les justes de l'Ancienne Alliance ; ce limbe-là s'est vidé à Pâques. Sur ce point, rien n'a changé ni ne changera.
- Le limbe des enfants est une hypothèse théologique, jamais définie. Amorcée dans le combat d'Augustin contre Pélage — Augustin maintenant une damnation, fût-elle la plus douce —, puis transformée par les scolastiques, d'Abélard à Thomas et Bonaventure, en hypothèse d'un état sans souffrance, et défendue dans sa liberté par Pie VI, elle fut longtemps l'opinion commune des écoles — mais jamais un dogme. On peut encore la tenir ; on n'est pas tenu d'y croire.
- Ce que l'Église impose vraiment, ce sont les trois vérités que l'hypothèse cherchait à concilier : la réalité du péché originel, la nécessité du baptême, et la volonté de Dieu de sauver tous les hommes.
- Sur le sort concret des enfants morts sans baptême, l'Église confesse son ignorance et sa confiance. Ce sort n'a pas été révélé ; il est remis à la miséricorde de Dieu, qui « veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4). Le Catéchisme (§ 1261) exprimait déjà cette espérance ; le document de 2007 lui a donné de solides fondements théologiques et liturgiques — une espérance, non une certitude.
Le limbe n'a donc jamais été le « petit enfer » que l'imaginaire lui prête, ni un dogme que l'Église aurait honteusement enterré. Il fut une tentative respectueuse — celle de grands saints — pour ne trahir aucune vérité de la foi devant un mystère douloureux. L'Église a fini par préférer, à cette construction prudente, le langage plus évangélique de l'espérance confiante. Aux parents qui pleurent un enfant parti sans baptême, elle ne propose pas une théorie : elle propose un Père. Pour ce qui touche directement leur consolation et la conduite à tenir, l'article Que devient un enfant mort sans baptême ? prolonge précisément cette réponse.
Pour aller plus loin
- Que devient un enfant mort sans baptême ? — le versant pastoral et concret de la même question : l'espérance du salut, le rite des funérailles, la consolation des familles.
- Le baptême est-il nécessaire au salut ? — la nécessité du baptême et ses différentes formes (eau, sang, désir).
- Pourquoi baptiser les bébés ? — pourquoi l'Église baptise les tout-petits qui ne peuvent encore croire.
- Pourquoi l'Église parle-t-elle de péché originel ? — la doctrine qui est au cœur de la question du limbe.
- Que dit l'Église sur le purgatoire ? — l'autre état intermédiaire, lui aussi souvent mal compris.
- Que dit l'Église sur l'enfer ? — l'enfer des damnés, à ne jamais confondre avec les limbes.
- Peut-on être sauvé sans connaître Jésus ? — la portée universelle de la volonté salvifique de Dieu.
- Qu'est-ce que le salut ? — l'horizon où s'éclaire toute cette question.
Notes et références
Du latin limbus, « bordure, ourlet, frange ». Cf. l'article « Limbes » dans le Dictionnaire de théologie catholique (DTC), t. IX, col. 760-772, Letouzey et Ané, Paris, 1926, qui retrace l'histoire de la notion.
1Évangile selon saint Luc 16, 22 (traduction liturgique AELF) : « Or le pauvre mourut, et les anges l'emportèrent auprès d'Abraham. » Le « sein d'Abraham » désigne dans la tradition le séjour d'attente des justes avant l'ouverture du Ciel par le Christ.
2Catéchisme de l'Église catholique, §§ 403-405 et 1250, Librairie Éditrice Vaticane / Mame-Plon, Paris, 1992. Sur la transmission du péché originel et la privation de la sainteté originelle dont tout homme naît marqué.
3Évangile selon saint Jean 3, 5 (traduction liturgique AELF) : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. » Parole du Christ à Nicodème, fondement scripturaire de la nécessité du baptême.
4Catéchisme de l'Église catholique, § 1257, op. cit. : « Le Seigneur lui-même affirme que le Baptême est nécessaire pour le salut. » L'Église ne connaît d'autre moyen sûr que le baptême ; mais « Dieu a lié le salut au sacrement du Baptême, mais il n'est pas lui-même lié à ses sacrements » — c'est Dieu, et non l'Église, qui n'est pas lié.
5Première lettre de saint Paul à Timothée 2, 4 (traduction liturgique AELF) : « car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. » Fondement de la volonté salvifique universelle.
6Catéchisme de l'Église catholique, § 633, op. cit. : la première phrase citée reprend le Catéchisme romain (I, 6, 3) ; la seconde énonce le sens de la descente. Texte cité d'après l'édition officielle (vatican.va), dans l'ordre original ; les renvois internes entre parenthèses sont omis. Cf. aussi §§ 632 et 634-635.
7Première lettre de saint Pierre 3, 19 (traduction liturgique AELF) : « C'est en lui qu'il est parti proclamer son message aux esprits qui étaient en captivité. » (v. 18 : le Christ « mis à mort dans la chair, mais vivifié dans l'Esprit »). Cf. 1 P 4, 6.
8Saint Grégoire de Nazianze, Discours 40, Sur le saint baptême, § 23, prononcé à Constantinople en 381. Traduction anglaise citée : Nicene and Post-Nicene Fathers, 2ᵉ série, t. VII, éd. Ph. Schaff (Buffalo, 1894), consultée sur newadvent.org : « the third [class of those prevented from receiving baptism] will be neither glorified nor punished by the righteous Judge, as unsealed and yet not wicked ». La formule française du corps de l'article est traduite d'après cette version.
9Saint Augustin, De peccatorum meritis et remissione et de baptismo parvulorum (De la rémission des péchés et du baptême des petits enfants), livre I, chap. XVI, § 21 (an. 412). Traduction anglaise citée : Nicene and Post-Nicene Fathers, 1ʳᵉ série, t. V, éd. Ph. Schaff, trad. Rév. P. Holmes (Buffalo, 1887), consultée sur newadvent.org : « It may therefore be correctly affirmed, that such infants as quit the body without being baptized will be involved in the mildest condemnation of all » — passage qui affirme la damnation, puis réfute expressément ceux qui la nient. La citation française du corps de l'article est traduite d'après cette version anglaise.
10Commission théologique internationale, L'espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême (2007), §§ 21-22 (texte français officiel, vatican.va) : Augustin reste la référence des théologiens latins ; Anselme tient que les enfants morts sans baptême sont damnés selon la justice de Dieu ; à partir d'Abélard, la « peine très douce » d'Augustin est relue comme simple privation de la vision béatifique, sans peines supplémentaires.
11Concile de Carthage (1ᵉʳ mai 418), canon sur le baptême des nouveau-nés « pour la rémission des péchés » (contre Pélage), dans H. Denzinger, Enchiridion Symbolorum (DS 223). La formule « la régénération purifie en eux ce qu'ils ont contracté par la génération » reprend les termes de la Commission théologique internationale (2007), § 19. L'authenticité du canon distinct condamnant le medius locus pélagien est discutée par la critique historique.
12Sur saint Anselme de Cantorbéry, voir CTI (2007), § 21 et n. 69 : De la conception virginale et du péché originel, chap. 28, dans M. Corbin (dir.), L'Œuvre d'Anselme de Cantorbéry, t. IV, Paris, 1990, pp. 196-199.
13Pierre Abélard, Commentaria in Epistolam Pauli ad Romanos, livre II, sur Rm 5, 19 (CCCM 11, pp. 169-170) — locus identifié par la bibliographie et repris à la n. 71 du document de la CTI (2007) ; les pages primaires n'ont pas été consultées directement, et l'étendue exacte de l'affirmation reste à vérifier sur le texte.
14Pierre Lombard, Sentences, livre II, dist. 33, chap. 2, dans Sententiae in IV libris distinctae, t. I-2, Grottaferrata, 1971, p. 520 — d'après la n. 72 du document de la CTI (2007).
15Saint Thomas d'Aquin, Quaestiones disputatae De malo, q. 5 (De la punition du péché originel), a. 1-3 : la privation de la vision de Dieu convient comme punition du seul péché originel, sans peine du feu ni tourment intérieur ; cf. aussi Scriptum super Sententiis, livre II, dist. 33. Doctrine consultée dans la traduction anglaise de R. Regan (On Evil, Oxford University Press, 2003). Le corps de l'article en donne une synthèse rédactionnelle, non une citation littérale ; la comparaison du paysan traduit le De malo, q. 5, a. 3.
16Concile de Florence, décret pour les Grecs Laetentur cæli, bulle de Eugène IV, 6 juillet 1439, dans Denzinger, Enchiridion Symbolorum (DS 1306). Texte latin : « illorum animas […] in originali tamen peccato decedentium mox in infernum descendere, poenis tamen disparibus puniendas. » La même formule figure dans la profession de foi de Michel Paléologue, IIᵉ concile de Lyon, 1274 (DS 858). Cf. Matthieu Lavagna, La question difficile de l'enfer, page PDF 53 (formule de Lyon II, DS 858, et reprise de Florence, DS 1306).
18Pie VI, bulle Auctorem fidei, 28 août 1794, proposition 26, condamnant l'erreur du synode de Pistoia (1786), dans Denzinger, Enchiridion Symbolorum (DS 2626). La doctrine qui rejetait le limbe des enfants comme une « fable pélagienne » est déclarée « fausse, téméraire, injurieuse aux écoles catholiques ». Le passage central, précédemment omis, est rétabli d'après la traduction française officielle (vatican.va, CTI 2007, § 26, d'après Fontgombault/Téqui). Parmi les textes doctrinaux recueillis au Denzinger (hors appareil éditorial et index), c'est l'unique mention du mot « limbe ».
19Commission théologique internationale, L'espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême (2007), n° 38 : la bulle Auctorem fidei « n'est pas une définition dogmatique de l'existence des limbes » ; Pie VI y rejette l'accusation janséniste qui identifiait le limbe des scolastiques à la « vie éternelle » promise aux enfants non baptisés par les pélagiens, et maintient pour les écoles catholiques la liberté de proposer différentes solutions. Cf. Matthieu Lavagna, La question difficile de l'enfer (copie L4 : Livre sur l'enfer - Matthieu Lavagna.pdf), pp. PDF 54-55, citant la bulle Auctorem Fidei de Pie VI (1794) et la CTI n°38.
20Commission théologique internationale, L'espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême (2007), introduction, § 3, et § 41. Le corps de l'article reformule le § 3 (original anglais : « This theory, elaborated by theologians beginning in the Middle Ages, never entered into the dogmatic definitions of the Magisterium […] It remains therefore a possible theological hypothesis ») ; les mots « demeure une opinion théologique possible » reprennent exactement le § 41 du texte français officiel (vatican.va, trad. Fontgombault/Téqui, avec adaptations).
21Catéchisme de l'Église catholique, § 1261, op. cit. L'Église confie les enfants morts sans baptême à la miséricorde de Dieu et exprime l'espérance d'un chemin de salut ; citation de Mc 10, 14.
22Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium, n° 16, et constitution pastorale Gaudium et spes, n° 22, 1964-1965. La grâce du Christ peut atteindre, par des voies connues de Dieu seul, ceux qui sans faute n'ont pas reçu l'Évangile.
23Avant-propos du document de la Commission théologique internationale (texte français officiel, vatican.va) : texte « approuvé in forma specifica par la Commission », soumis à son président, le cardinal W. J. Levada, qui, « après avoir reçu l'approbation du Saint-Père lors d'une audience […] le 19 janvier 2007, en a approuvé la publication ». Le texte original est en anglais ; la version française reprend, avec corrections et adaptations, la traduction de l'abbaye de Fontgombault (éd. P. Téqui).
24Commission théologique internationale, L'espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême (2007), conclusion, § 102 (texte français officiel, vatican.va, trad. Fontgombault/Téqui, avec adaptations) : « Notre conclusion est que les multiples éléments que nous avons examinés plus haut offrent des fondements théologiques et liturgiques solides pour espérer que les petits enfants qui meurent sans baptême seront sauvés et jouiront de la vision bienheureuse de Dieu. Nous soulignons que ce sont des raisons d'espérer dans la prière plutôt que des fondements d'une connaissance certaine. »
25Commission théologique internationale, L'espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême (2007), conclusion, § 103 (même traduction officielle) : « Ce qui nous a été révélé, c'est que la voie ordinaire du salut passe par le sacrement du baptême. Aucune des considérations présentées plus haut ne doit être comprise comme une atténuation de la nécessité du baptême ni comme une justification pour retarder l'administration de ce sacrement. »
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