Que dit l'Église sur les orthodoxes ?

Que dit l'Église catholique des orthodoxes ? La doctrine officielle : de véritables Églises aux sacrements valides (sacerdoce, Eucharistie, succession apostolique), en communion réelle mais imparfaite avec Rome. Ce qui unit, ce qui sépare encore, et le chemin vers la pleine unité.

Ignispedia

Quand on demande ce que l'Église catholique dit officiellement des orthodoxes, la réponse magistérielle est claire et, pour beaucoup, surprenante : l'Église ne les regarde ni comme une autre religion, ni comme de simples « dissidents », mais comme des chrétiens authentiques appartenant à de véritables Églises. Les Églises orthodoxes ont gardé de vrais sacrements, un épiscopat valide et la succession apostolique ; leur Eucharistie est réellement le Corps et le Sang du Christ. Pour cette raison, le concile Vatican II et tout le Magistère postérieur affirment qu'il existe entre catholiques et orthodoxes une communion réelle, profonde, mais encore imparfaite.

Le mot décisif est « imparfaite » : la communion est si avancée qu'il ne manque presque rien pour pouvoir célébrer ensemble l'Eucharistie[1]. Ce qui manque encore n'est pas une vérité de foi accessoire, mais la pleine communion avec l'évêque de Rome, successeur de Pierre — que l'Église catholique tient pour un principe constitutif interne de toute Église particulière[2]. C'est pourquoi la situation est décrite, des deux côtés, comme une blessure plutôt que comme une condamnation[3].

Cet article expose ce que l'Église dit officiellement des orthodoxes : leur statut d'« Églises », la validité de leurs sacrements, le sens exact de la « communion imparfaite » et de l'expression « Églises sœurs », ce qui sépare encore, ce que l'Église permet dans la pratique (jusqu'à recevoir certains sacrements d'un prêtre orthodoxe), la levée des anathèmes de 1054, et le chemin vers la pleine unité. Pour l'histoire de la rupture, voir le grand schisme d'Orient et le schisme de Photius ; pour la réponse argumentée aux objections orthodoxes (primauté, Filioque, Florence), voir Réponses aux objections orthodoxes ; pour les Églises orientales unies à Rome, à ne pas confondre, voir Les Églises catholiques orientales.

Que dit l'Église en une phrase ?

Le cœur de la doctrine catholique sur les orthodoxes tient dans une affirmation du Catéchisme de l'Église catholique, qui mérite d'être citée intégralement parce qu'elle est aujourd'hui la formulation officielle de référence :

« Avec les Églises orthodoxes, cette communion est si profonde "qu'il lui manque bien peu pour qu'elle atteigne la plénitude autorisant une célébration commune de l'Eucharistie du Seigneur". » — Catéchisme de l'Église catholique, §838[4]

Tout est dans ces quelques mots. D'un côté, l'Église ne dit pas que la communion est rompue : elle dit qu'elle est réelle. De l'autre, elle ne dit pas qu'elle est complète : il manque « bien peu », mais ce peu est décisif puisqu'il empêche encore la concélébration eucharistique. La doctrine catholique sur les orthodoxes se déploie donc toujours selon ce double registre : reconnaître tout ce qui est déjà là, nommer honnêtement ce qui manque encore. C'est exactement ce que l'on va détailler.

Les orthodoxes sont-ils de « vraies Églises » ?

La première question, et la plus lourde de conséquences, est celle du statut ecclésial. L'Église catholique ne réserve pas le mot « Église », au sens théologique fort, à elle seule : elle l'accorde aussi, et de plein droit, aux Églises orthodoxes.

« Véritables Églises particulières » : la formule de Dominus Iesus

En 2000, la Congrégation pour la doctrine de la foi, alors dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, publie la déclaration Dominus Iesus, qui clarifie le vocabulaire ecclésiologique de manière particulièrement nette :

« Les Églises qui, quoique sans communion parfaite avec l'Église catholique, lui restent cependant unies par des liens très étroits comme la succession apostolique et l'Eucharistie valide, sont de véritables Églises particulières. » — Congrégation pour la doctrine de la foi, Dominus Iesus, §17[5]

Le mot « véritables » est ici techniquement précis : il signifie que l'Église du Christ est présente et agissante dans ces Églises[6]. Une communauté orthodoxe n'est donc pas un simple groupement de croyants sincères : c'est une Église particulière au sens plein, dotée d'évêques, de prêtres, de sacrements et d'une vie liturgique pleinement valide. Cette reconnaissance n'est pas un compliment diplomatique : c'est un jugement doctrinal.

De vrais sacrements et une succession apostolique valide

Cette reconnaissance ne date pas de 2000. Elle est l'enseignement explicite du concile Vatican II dans le décret sur l'œcuménisme Unitatis Redintegratio (1964), qui consacre une section entière aux Églises d'Orient[7]. Le texte conciliaire est d'une grande précision :

« Ces Églises, bien que séparées, ont de vrais sacrements, principalement — en vertu de la succession apostolique — le sacerdoce et l'Eucharistie, par lesquels elles restent unies à nous par des liens très étroits. » — Concile Vatican II, Unitatis Redintegratio, §15[8]

Trois éléments sont reconnus comme valides sans la moindre réserve : la succession apostolique des évêques (la chaîne ininterrompue qui remonte aux Apôtres par l'imposition des mains), le sacerdoce ordonné, et l'Eucharistie. Pour la théologie catholique, ces trois réalités tiennent ensemble : parce que les évêques orthodoxes sont validement ordonnés, leurs prêtres le sont aussi, et parce que ces prêtres sont validement ordonnés, leur messe consacre réellement le Corps et le Sang du Christ. Le Catéchisme reprend mot pour mot cet enseignement dans le contexte eucharistique[9].

Pourquoi l'Église ne dit PAS la même chose des protestants

« L'évêque célébrant la Divine Liturgie », Ivan I. Belsky, 1770 (galerie Tretiakov). L'épiscopat valide en succession apostolique, qui garantit le sacerdoce et l'Eucharistie, est précisément ce que Rome reconnaît aux orthodoxes — et ce qui manque, en règle générale, aux communautés issues de la Réforme. Photo : Wikimedia Commons, domaine public.

La meilleure manière de mesurer la portée de cette reconnaissance est de la comparer à ce que l'Église dit des communautés issues de la Réforme. Dominus Iesus trace la ligne de partage avec une netteté volontaire :

« Les Communautés ecclésiales qui n'ont pas conservé l'épiscopat valide et la substance authentique et intégrale du mystère eucharistique ne sont pas des Églises au sens propre. » — Congrégation pour la doctrine de la foi, Dominus Iesus, §17[10]

La différence ne tient pas à la sincérité de la foi ni à la ferveur de la prière, qui peuvent être très grandes chez les protestants. Elle tient à la structure sacramentelle. Faute d'épiscopat en succession apostolique, les communautés de la Réforme n'ont pas conservé le sacrement de l'ordre, donc n'ont pas l'Eucharistie au sens catholique. C'est pourquoi l'Église les appelle « Communautés ecclésiales » et non « Églises » au sens propre, tandis qu'elle appelle les orthodoxes des « Églises » sans guillemets restrictifs. Le tableau suivant résume cette différence de statut :

Critère reconnu par RomeÉglises orthodoxesCommunautés de la Réforme
Baptême valideOuiOui
Succession apostolique des évêquesOuiNon (en règle générale)
Sacerdoce ordonné valideOuiNon
Eucharistie valide (présence réelle)OuiNon au sens catholique
Appellation magistérielle« Églises » au sens propre« Communautés ecclésiales »

Cette asymétrie explique tout le reste : c'est parce que les orthodoxes ont gardé les sacrements que la communion avec eux peut être qualifiée de « si profonde », alors qu'avec les protestants elle reste, selon les mots du Catéchisme, plus limitée[11].

Une communion réelle, mais imparfaite

Le concept qui structure toute la doctrine catholique sur les orthodoxes est celui de communion imparfaite. Il faut le comprendre précisément, car il échappe aux deux caricatures opposées : ni « ils sont déjà tout comme nous », ni « ils sont hors de l'Église ».

Ce que signifie « communion imparfaite »

Infographie originale Ignispedia créée par IA : la communion orthodoxe est le degré maximal hors de la pleine communion catholique.

Le Catéchisme pose le principe général qui vaut pour tous les chrétiens baptisés non catholiques, avant de l'appliquer aux orthodoxes :

« Ceux qui croient au Christ et qui ont été régulièrement baptisés se trouvent dans une certaine communion, bien qu'imparfaite, avec l'Église catholique. » — Catéchisme de l'Église catholique, §838[12]

La « communion imparfaite » n'est pas une communion fausse ou fictive : c'est une communion réelle mais inachevée. L'image juste n'est pas celle d'un mur qui sépare, mais d'un lien déjà noué qui n'a pas encore atteint sa pleine tension. Vatican II avait fondé cette idée en enseignant, dans Lumen Gentium, que l'Église se sait unie pour de multiples raisons à tous les baptisés qui honorent l'Écriture et reçoivent les sacrements[13]. Avec les orthodoxes, qui ont tous les sacrements, cette union atteint son degré maximal hors de la pleine communion.

« Il ne lui manque bien peu… » : la proximité eucharistique

C'est ici qu'intervient la phrase la plus forte du §838, déjà citée : avec les orthodoxes, « il lui manque bien peu » pour célébrer ensemble l'Eucharistie. Cette formule est empruntée à un discours de Paul VI prononcé le 14 décembre 1975, pour le dixième anniversaire de la levée des anathèmes[14]. Elle dit une chose vertigineuse : la barrière entre catholiques et orthodoxes n'est pas sacramentelle. Les deux Églises confessent la même foi eucharistique, le même sacerdoce, les mêmes sept sacrements, la même Mère de Dieu, les mêmes sept conciles œcuméniques du premier millénaire. Ce qui empêche encore le partage du même autel relève de la structure de communion — autrement dit, du lien visible avec Rome — et non de la substance de la foi sacramentelle.

Le baptême commun, racine de la communion

À la racine de toute cette communion se trouve un sacrement que catholiques et orthodoxes se reconnaissent mutuellement et sans condition : le baptême. L'Église enseigne que le baptême « constitue le fondement de la communion entre tous les chrétiens »[15]. Un orthodoxe baptisé n'a donc jamais à être rebaptisé pour devenir catholique, et réciproquement : le sacrement reçu est pleinement valide. C'est cette racine baptismale commune qui fait que la division entre Rome et l'Orient n'est jamais, pour la doctrine catholique, une séparation entre l'Église et le « dehors », mais une fracture à l'intérieur du peuple des baptisés.

L'expression « Églises sœurs » : ce qu'elle dit et ne dit pas

Parmi les formules les plus employées dans le dialogue avec l'orthodoxie figure celle d'« Églises sœurs ». Elle est belle et juste, mais l'Église a tenu à en préciser l'usage exact pour éviter qu'on lui fasse dire ce qu'elle ne dit pas.

L'usage magistériel de « Églises sœurs »

L'expression a été reprise par les papes eux-mêmes. Jean-Paul II l'emploie dans Ut Unum Sint pour décrire la fraternité retrouvée entre Rome et Constantinople[16]. Elle traduit une vérité réelle : les Églises particulières d'Orient et d'Occident sont nées de la même semence apostolique, ont grandi côte à côte, et partagent le même héritage sacramentel. Une métropole orthodoxe et un diocèse catholique sont, en ce sens, des Églises sœurs — filles d'une même mère, l'Église une du Christ.

La mise au point de 2000 : une fraternité bien comprise

Mais l'expression peut induire en erreur si on l'applique mal. En 2000, une Note sur l'expression « Églises sœurs » publiée par la Congrégation pour la doctrine de la foi a précisé les limites de son usage[17]. L'idée centrale est simple : on peut parler d'« Églises sœurs » entre Églises particulières (tel patriarcat orthodoxe et tel diocèse catholique), mais jamais au sens où l'« Église catholique » dans son ensemble serait simplement la « sœur » de l'« Église orthodoxe » dans son ensemble, comme s'il y avait deux Églises côte à côte et aucune d'elles ne serait l'Église du Christ. Car pour la foi catholique, l'unique Église du Christ subsiste dans l'Église catholique[18]. La fraternité est donc réelle entre les Églises particulières, mais elle ne dissout pas l'affirmation que la plénitude de l'Église se trouve dans la communion catholique.

Ce qui manque encore : la communion avec le successeur de Pierre

Infographie originale Ignispedia créée par IA : l'Église tient ensemble reconnaissance des biens communs et appel à la pleine communion.

Si la communion est si profonde, pourquoi n'est-elle pas complète ? La réponse de l'Église est constante : ce qui manque, c'est la pleine communion avec l'évêque de Rome.

La primauté romaine, principe constitutif interne

Pour la doctrine catholique, la communion avec le successeur de Pierre n'est pas un supplément extérieur ajouté à une Église par ailleurs complète : elle est l'un de ses principes constitutifs internes. Dominus Iesus le formule ainsi : parce que la communion avec l'Église catholique, dont le chef visible est l'évêque de Rome, « n'est pas un complément externe à l'Église particulière, mais l'un de ses principes constitutifs internes », la situation des Églises orthodoxes, malgré leur pleine validité sacramentelle, « souffre d'un défaut »[19]. C'est précisément ce point — le rôle du pape — qui constitue le cœur de la divergence, et qui est traité en détail, avec les arguments bibliques et patristiques, dans Réponses aux objections orthodoxes.

Une « blessure » réciproque, pas une condamnation

Le vocabulaire choisi par l'Église pour décrire cette situation est révélateur. Dans ses Réponses à des questions concernant certains aspects de la doctrine sur l'Église (2007), la Congrégation pour la doctrine de la foi parle non pas de nullité mais de blessure :

« Il s'agit d'Églises qui, bien que séparées, demeurent unies à l'Église catholique par des liens très étroits, comme la succession apostolique et l'Eucharistie valide ; il leur manque cependant quelque chose dans leur condition d'Églises particulières. » — Congrégation pour la doctrine de la foi, Réponses sur la doctrine de l'Église, 2007[20]

Le mot « blessure » dit deux choses à la fois : que quelque chose manque réellement (ce n'est pas une situation indifférente), et que ce manque affecte un corps vivant (ce n'est pas une mort). La division est une plaie ouverte dans l'unique Église, et cette plaie blesse aussi, d'une autre manière, l'Église catholique elle-même, empêchée de réaliser pleinement sa catholicité dans l'histoire[21]. C'est pourquoi l'Église ne traite jamais les orthodoxes en adversaires vaincus, mais en frères dont la séparation est une souffrance partagée.

Que permet l'Église dans la pratique sacramentelle ?

La reconnaissance des sacrements orthodoxes n'est pas théorique : elle a des conséquences pratiques concrètes, inscrites dans le droit de l'Église. C'est sans doute l'aspect le plus méconnu de la doctrine catholique sur les orthodoxes.

Le canon 844 : la communicatio in sacris avec les orthodoxes

Le Code de droit canonique de 1983 prévoit qu'un fidèle catholique peut, dans certaines circonstances, recevoir trois sacrements d'un ministre orthodoxe, et qu'un prêtre catholique peut les administrer à un orthodoxe qui le demande librement :

« Les ministres catholiques administrent licitement les sacrements de pénitence, d'Eucharistie et d'onction des malades aux membres des Églises orientales qui n'ont pas la pleine communion avec l'Église catholique, s'ils le demandent spontanément et sont dûment disposés. » — Code de droit canonique, canon 844 §3[22]

Cette possibilité, appelée communicatio in sacris, était déjà envisagée par Vatican II, qui la jugeait non seulement « possible » mais, dans des circonstances opportunes et avec l'approbation de l'autorité, « même recommandée »[23]. Elle n'existe que parce que les sacrements orthodoxes sont reconnus valides : on ne pourrait pas en dire autant des communautés protestantes, dont l'Eucharistie n'est pas reconnue. C'est la preuve la plus tangible que la doctrine de la « communion réelle » n'est pas un discours, mais une réalité juridique.

Pas de nouveau baptême, pas de « reconversion »

De même, lorsqu'un chrétien orthodoxe entre en pleine communion avec l'Église catholique, il ne reçoit aucun nouveau baptême ni nouvelle ordination s'il est prêtre : ses sacrements sont valides. L'Église ne parle d'ailleurs pas, dans ce cas, de « conversion » au sens d'un passage du paganisme à la foi, mais d'un rétablissement de la pleine communion. Le vocabulaire est volontairement différent de celui qu'on emploierait pour un non-baptisé.

Mariages, funérailles et vie pastorale concrète

Dans la vie quotidienne, cette proximité se traduit par de nombreuses facilités pastorales : reconnaissance mutuelle des mariages célébrés validement, possibilité pour un catholique d'assister à la divine liturgie orthodoxe et d'y satisfaire en partie son désir de prière, dispositions particulières pour les couples mixtes. Tout cela découle d'un même principe : entre catholiques et orthodoxes, on n'est pas entre étrangers en matière de foi sacramentelle, mais entre membres séparés d'une même famille.

La condamnation de 1054 a-t-elle été levée ?

Beaucoup imaginent que catholiques et orthodoxes restent sous le coup des excommunications de 1054. Ce n'est plus le cas depuis 1965, et ce geste fait partie intégrante de ce que l'Église dit aujourd'hui des orthodoxes.

La déclaration commune de Paul VI et Athénagoras

Le 7 décembre 1965, à la veille de la clôture du concile Vatican II, le pape Paul VI et le patriarche œcuménique Athénagoras Iᵉʳ publient une déclaration commune, lue simultanément à Rome et au Phanar (Constantinople). Les deux Églises y prennent une décision solennelle :

« [Paul VI et Athénagoras Iᵉʳ] regrettent les paroles offensantes, les reproches sans fondement et les gestes condamnables qui […] ont marqué ou accompagné les tristes événements de cette époque […] [et] regrettent également et enlèvent de la mémoire et du milieu de l'Église les sentences d'excommunication [de 1054], dont le souvenir agit jusqu'à nos jours comme un obstacle au rapprochement […] et les vouent à l'oubli. » — Déclaration commune de Paul VI et Athénagoras Iᵉʳ, 7 décembre 1965[24]

Ce geste est l'aboutissement de la rencontre historique de Paul VI et Athénagoras à Jérusalem en janvier 1964 — la première rencontre entre un pape et un patriarche de Constantinople depuis le concile de Florence (1439)[25].

« Vouer à l'oubli » : portée et limites du geste

Il faut comprendre exactement ce que ce geste fait, et ce qu'il ne fait pas. Il efface de la mémoire de l'Église les sentences d'excommunication réciproques de 1054 et l'amertume qui les entourait : sur le plan canonique et psychologique, l'obstacle est levé. Mais il ne rétablit pas, à lui seul, la pleine communion : les divergences doctrinales de fond (la primauté, le Filioque, les dogmes mariaux récents) demeurent à résoudre. Jean-Paul II le rappellera : la levée des excommunications a « supprimé un obstacle douloureux » sans pour autant clore le chemin[26]. C'est un pas immense, mais un pas, non l'arrivée.

Infographie originale Ignispedia créée par IA : de Jérusalem à Chieti, le dialogue catholique-orthodoxe progresse sans confondre rapprochement et pleine communion déjà acquise.
  1. Janvier 1964
    Rencontre de Jérusalem

    Paul VI et Athénagoras Iᵉʳ se rencontrent et s'embrassent à Jérusalem : première rencontre pape-patriarche de Constantinople depuis 1439. Naissance du « dialogue de la charité ».

  2. 7 décembre 1965
    Levée des anathèmes

    Déclaration commune lue à Rome et au Phanar : les excommunications de 1054 sont « vouées à l'oubli » et retirées de la mémoire de l'Église.

  3. 1979
    Création de la Commission mixte

    Jean-Paul II et Dimitrios Iᵉʳ instituent la Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre catholiques et orthodoxes.

  4. 2 mai 1995
    Orientale Lumen

    Lettre apostolique de Jean-Paul II : les catholiques sont invités à connaître et à recevoir le trésor spirituel, liturgique et théologique de l'Orient chrétien.

  5. 25 mai 1995
    Ut Unum Sint

    Encyclique de Jean-Paul II sur l'engagement œcuménique : l'Église doit « respirer avec ses deux poumons », l'Orient et l'Occident.

  6. 2007
    Document de Ravenne

    La Commission mixte reconnaît la nécessité d'une primauté à tous les niveaux de l'Église, sans encore s'accorder sur ses modalités.

  7. 2016
    Document de Chieti

    « Synodalité et primauté au premier millénaire » : retour à la tradition commune des sept premiers conciles comme base du dialogue.

Le chemin vers la pleine unité

La doctrine catholique sur les orthodoxes n'est pas seulement un constat statique : elle est orientée vers un but déclaré, le rétablissement de la pleine communion. C'est l'enseignement constant des papes depuis Vatican II.

« Respirer avec les deux poumons »

L'image la plus célèbre est celle de Jean-Paul II, dans l'encyclique Ut Unum Sint (1995), entièrement consacrée à l'engagement œcuménique :

« L'Église doit respirer avec ses deux poumons ! » — Saint Jean-Paul II, Ut Unum Sint, §54[27]

Le Christ Pantocrator de la mosaïque de la Déisis à Sainte-Sophie (XIIIe siècle), témoin majeur de l'héritage byzantin commun. Photo : Myrabella, Wikimedia Commons, domaine public.

L'image dit que l'Orient chrétien n'est pas un appendice exotique ni une dépendance lointaine de l'Occident latin : il est l'un des deux poumons d'un seul corps, sans lequel l'Église entière respire mal. La même année, dans la lettre apostolique Orientale Lumen, Jean-Paul II invitait les catholiques à connaître, aimer et recevoir le trésor spirituel, liturgique et théologique de l'Orient — la théologie des Pères grecs, la prière du cœur, la spiritualité de la déification, la beauté des icônes[28].

Le dialogue théologique officiel : Ravenne et Chieti

Ce désir d'unité s'incarne dans un dialogue théologique institutionnel. La Commission mixte internationale pour le dialogue entre l'Église catholique et l'Église orthodoxe, créée en 1979, travaille précisément sur le point qui sépare encore : l'articulation entre primauté (le rôle du pape) et synodalité (la gouvernance collégiale chère à l'Orient). Le document de Ravenne (2007) a reconnu ensemble la nécessité d'une primauté aux niveaux local, régional et universel, sans encore définir comment elle devrait s'exercer[29]. Le document de Chieti (2016) est revenu à la tradition commune du premier millénaire — avant la rupture — comme base normative pour les deux Églises[30]. Le chemin est lent, mais il est réel et il avance.

Le rejet de l'« uniatisme » comme méthode

Un point délicat mérite d'être nommé. L'Église catholique a clairement déclaré que l'unité ne se cherche plus par l'« uniatisme », c'est-à-dire par le ralliement de groupes orthodoxes isolés détachés de leur Église. Le document de Balamand (1993), fruit du dialogue officiel, a reconnu que cette méthode du passé ne pouvait plus être le modèle de l'unité recherchée, tout en affirmant le droit d'exister des Églises catholiques orientales déjà constituées[31]. L'unité visée n'est pas une absorption, mais une communion dans la diversité légitime des traditions.

Prier et espérer l'unité

Enfin, la doctrine de l'Église souligne que l'unité est d'abord un don de Dieu à demander, non une simple négociation. L'œcuménisme spirituel — la prière, la conversion du cœur, la sainteté de vie — est présenté par Vatican II comme « l'âme de tout le mouvement œcuménique »[32]. Les papes successifs ont demandé pardon pour les fautes des catholiques dans les divisions passées, et ont multiplié les gestes de fraternité avec les patriarches d'Orient. L'unité reste un horizon ; mais elle est tenue pour possible, parce que, du point de vue de la foi sacramentelle, « il ne manque bien peu ».

Ce que l'Église ne dit PAS des orthodoxes

Pour finir, il est utile de lister négativement ce que l'Église, contrairement à une opinion répandue, ne dit pas des orthodoxes. Plusieurs idées courantes sont des malentendus que les textes magistériels démentent.

L'Église ne dit pas que les orthodoxes sont « d'une autre religion » : ils confessent la même foi trinitaire, le même Christ, les mêmes sacrements. Elle ne dit pas que leur Eucharistie est « symbolique » ou « invalide » : elle la tient pour le vrai Corps du Christ. Elle ne dit pas qu'il faut les « rebaptiser » : leur baptême est pleinement reconnu. Elle ne dit pas qu'ils sont « hors de l'Église » au sens strict : ils sont en communion réelle, quoique imparfaite. Elle ne les traite pas en « hérétiques » au sens populaire et infamant du mot : la divergence porte sur la structure de communion et quelques points doctrinaux précis, non sur le cœur de la foi commune. Et elle ne dit pas que la situation est « indifférente » ou définitive : la division est une blessure à guérir, et le rétablissement de la pleine unité est un devoir.

Le tableau suivant récapitule ce que l'Église affirme et ce qu'elle refuse de dire :

Idée répandueCe que l'Église dit réellement
« Les orthodoxes sont d'une autre religion »Faux : même foi trinitaire, même Christ, mêmes sacrements
« Leur Eucharistie n'est pas valide »Faux : elle est le vrai Corps et Sang du Christ
« Il faut rebaptiser un orthodoxe qui devient catholique »Faux : son baptême est pleinement valide
« Les orthodoxes sont hors de l'Église »Faux : communion réelle, mais imparfaite
« La division n'a plus d'importance »Faux : c'est une blessure à guérir, l'unité est un devoir
« Catholiques et orthodoxes sont déjà tout à fait unis »Faux : il manque la pleine communion avec le successeur de Pierre

En somme, la position catholique tient ensemble deux affirmations que l'on serait tenté d'opposer : un immense respect pour la richesse sacramentelle, liturgique et spirituelle de l'Orthodoxie, et la conviction ferme que la plénitude de l'unité voulue par le Christ passe par la communion avec Pierre. Ni mépris, ni relativisme : une fraternité lucide et espérante.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, §838, Mame/Plon, Paris, 1992. La phrase citée renvoie à un discours de Paul VI du 14 décembre 1975 et au décret Unitatis Redintegratio §13-18. Texte officiel français sur vatican.va.

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  2. Congrégation pour la doctrine de la foi, déclaration Dominus Iesus sur l'unicité et l'universalité salvifique de Jésus-Christ et de l'Église, §17, 6 août 2000, vatican.va. Document approuvé par le pape Jean-Paul II, signé par le cardinal Joseph Ratzinger. Distingue les « véritables Églises particulières » (orthodoxes) des « Communautés ecclésiales » (issues de la Réforme).

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  3. Congrégation pour la doctrine de la foi, Réponses à des questions concernant certains aspects de la doctrine sur l'Église, 29 juin 2007, vatican.va. Réponse à la cinquième question : les Églises orthodoxes souffrent d'une « blessure » (vulnus) du fait qu'elles ne sont pas en communion avec le successeur de Pierre, les Communautés issues de la Réforme d'une blessure plus profonde.

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  4. Concile œcuménique Vatican II, Unitatis Redintegratio, §14-18, 21 novembre 1964, vatican.va. Section consacrée aux « Églises orientales » séparées : leur patrimoine liturgique et spirituel, leurs sacrements valides, et les principes du dialogue.

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  5. Concile œcuménique Vatican II, Unitatis Redintegratio, §15, vatican.va. Reconnaissance des « vrais sacrements » des Églises orientales, « principalement, en vertu de la succession apostolique, le sacerdoce et l'Eucharistie » ; la communicatio in sacris y est déclarée « non seulement possible, mais même recommandée » dans des circonstances opportunes et avec l'approbation de l'autorité.

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  6. Catéchisme de l'Église catholique, §1399, citant Unitatis Redintegratio §15 : les Églises orientales « bien que séparées, ont de vrais sacrements, surtout — en vertu de la succession apostolique — le sacerdoce et l'Eucharistie » ; une communicatio in sacris « est non seulement possible mais recommandée » dans des circonstances favorables et avec l'approbation de l'autorité ecclésiastique.

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  7. Catéchisme de l'Église catholique, §1400 : les communautés ecclésiales issues de la Réforme, « n'ayant pas conservé le sacrement de l'Ordre dans sa réalité originelle et intégrale », n'ont pas gardé la substance authentique du mystère eucharistique ; c'est pourquoi l'intercommunion eucharistique avec elles n'est pas possible.

    11
  8. Concile œcuménique Vatican II, constitution dogmatique sur l'Église Lumen Gentium, §15, 21 novembre 1964, vatican.va : l'Église se sait « unie pour de multiples raisons » aux baptisés qui se réclament du Christ sans professer intégralement la foi ou sans garder l'unité de communion sous le successeur de Pierre.

    13
  9. Paul VI, discours du 14 décembre 1975, pour le dixième anniversaire de la levée des anathèmes de 1054, Insegnamenti di Paolo VI, vol. XIII, 1975, p. 1389 ; source de la formule reprise au Catéchisme §838 (« il lui manque bien peu pour atteindre la plénitude autorisant une célébration commune de l'Eucharistie »).

    14
  10. Catéchisme de l'Église catholique, §1271, citant Unitatis Redintegratio §3 et §22 : le baptême « constitue le fondement de la communion entre tous les chrétiens », y compris ceux qui ne sont pas encore en pleine communion avec l'Église catholique.

    15
  11. Saint Jean-Paul II, Ut Unum Sint, §56-57, vatican.va : usage de l'expression « Églises sœurs » pour décrire le rapport retrouvé entre Rome et les Églises d'Orient dans le « dialogue de la charité ».

    16
  12. Congrégation pour la doctrine de la foi, Note sur l'expression « Églises sœurs », 30 juin 2000, vatican.va. Précise que l'expression peut s'employer entre Églises particulières, mais non pour désigner « l'Église catholique » et « l'Église orthodoxe » comme deux totalités sœurs, ce qui occulterait l'affirmation que l'unique Église du Christ subsiste dans l'Église catholique.

    17
  13. Congrégation pour la doctrine de la foi, lettre Communionis notio sur l'Église comprise comme communion, §17, 28 mai 1992, vatican.va. Rappelle que l'unique Église du Christ « subsiste dans » (subsistit in) l'Église catholique (cf. Lumen Gentium §8) et encadre l'usage de la notion d'« Églises sœurs ».

    18
  14. Code de droit canonique (1983), canon 844 §3 : « Les ministres catholiques administrent licitement les sacrements de pénitence, d'eucharistie et d'onction des malades aux membres des Églises orientales qui n'ont pas la pleine communion avec l'Église catholique, s'ils les demandent spontanément et sont dûment disposés. » Le canon 844 §2 prévoit le cas inverse (un catholique recevant ces sacrements de ministres non catholiques aux sacrements valides, en cas de nécessité). Disposition parallèle dans le Code des Canons des Églises orientales (CCEO), canon 671.

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  15. Déclaration commune du pape Paul VI et du patriarche œcuménique Athénagoras Iᵉʳ, 7 décembre 1965, lue solennellement à la session publique de Vatican II et simultanément au Phanar à Constantinople, vatican.va. Les deux Églises « regrettent », « enlèvent de la mémoire et du milieu de l'Église » et « vouent à l'oubli » les sentences d'excommunication réciproques de 1054.

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  16. Tomos Agapis (« Livre de la charité »), recueil des actes du « dialogue de la charité » entre Rome et Constantinople (1958-1970), publié par le Saint-Siège et le Patriarcat œcuménique, 1971. Documente la rencontre de Jérusalem (janvier 1964) entre Paul VI et Athénagoras — la première rencontre pape-patriarche de Constantinople depuis le concile de Florence (1439).

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  17. Saint Jean-Paul II, Ut Unum Sint, §55-56, vatican.va : l'abrogation des excommunications mutuelles de 1965 a « supprimé un obstacle douloureux d'ordre canonique et psychologique » sur le chemin de l'unité.

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  18. Saint Jean-Paul II, lettre encyclique Ut Unum Sint sur l'engagement œcuménique, §54, 25 mai 1995, vatican.va : « l'Église doit respirer avec ses deux poumons ! » — l'Orient et l'Occident chrétiens.

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  19. Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Orientale Lumen (« Lumière de l'Orient »), 2 mai 1995, vatican.va. Invite les catholiques à connaître, estimer et recevoir le patrimoine spirituel, liturgique, théologique et disciplinaire de l'Orient chrétien (théologie patristique grecque, prière du cœur, theosis, iconographie).

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  20. Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l'Église catholique et l'Église orthodoxe, document de Ravenne, Les conséquences ecclésiologiques et canoniques de la nature sacramentelle de l'Église : communion ecclésiale, conciliarité et autorité, 13 octobre 2007. Reconnaît conjointement la nécessité d'une primauté aux niveaux local, régional et universel, sans s'accorder encore sur la manière de l'exercer.

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  21. Commission mixte internationale catholique-orthodoxe, document de Chieti, Synodalité et primauté durant le premier millénaire : vers une compréhension commune au service de l'unité de l'Église, 21 septembre 2016. Prend la tradition commune du premier millénaire comme référence normative pour articuler primauté et synodalité.

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  22. Commission mixte internationale catholique-orthodoxe, document de Balamand (Liban), L'uniatisme, méthode d'union du passé, et la recherche actuelle de la pleine communion, 23 juin 1993. Reconnaît que l'« uniatisme » ne peut plus être la méthode de recherche de l'unité, tout en affirmant le droit d'exister des Églises catholiques orientales déjà constituées et le respect de la liberté religieuse.

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  23. Concile œcuménique Vatican II, décret sur l'œcuménisme Unitatis Redintegratio, §8, 21 novembre 1964, vatican.va : la conversion du cœur et la sainteté de vie, avec les prières pour l'unité, sont nommées « l'âme de tout le mouvement œcuménique » (œcuménisme spirituel).

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