Le schisme de Photius désigne la crise qui opposa Rome et Constantinople autour du patriarcat de Photius au IXᵉ siècle. Il ne faut pas le confondre avec le grand schisme d'Orient de 1054 : la communion fut rétablie après Photius, mais l'affaire révéla déjà les lignes de fracture qui deviendraient centrales entre catholiques et orthodoxes : primauté romaine, autonomie des Églises orientales, rôle du pouvoir impérial, mission en Bulgarie et addition latine du Filioque au Credo.[1][2]
L'épisode commence par une crise locale : le patriarche Ignace est écarté en 857 sous la pression de la cour byzantine, puis remplacé par Photius, haut fonctionnaire laïc promu rapidement aux ordres sacrés.[3][4] Il devient ensuite une crise universelle parce que Rome est appelée à juger l'affaire, contredit ses propres légats, reconnaît Ignace, condamne Photius, puis voit Constantinople répondre par un synode qui attaque le pape Nicolas Iᵉʳ.[5][6]
Pourquoi le schisme commence-t-il ?
La déposition d'Ignace
Ignace, fils de l'empereur Michel Iᵉʳ Rangabé, est patriarche de Constantinople depuis 847.[7] Les sources catholiques soulignent qu'il entre en conflit avec Bardas, oncle puissant de l'empereur Michel III, et qu'il est banni le 23 novembre 857.[8] La difficulté canonique tient au fait qu'Ignace n'a pas librement renoncé à son siège : s'il reste patriarche légitime, toute nomination sur son siège est invalide.[9]
Photius n'est pas un personnage médiocre placé là par hasard. Il appartient à l'élite administrative et intellectuelle de Constantinople : secrétaire impérial, diplomate, savant, auteur du Myriobiblon et des Amphilochia.[10] Même les sources catholiques hostiles à sa conduite reconnaissent son érudition exceptionnelle.[11][12]
Le point sensible n'est donc pas sa compétence, mais son entrée dans le patriarcat. La tradition hostile à Photius insiste sur sa promotion accélérée depuis l'état laïc jusqu'au patriarcat en quelques jours. La lecture orthodoxe, elle, présente son élection comme une solution de pacification après la déposition d'Ignace, que l'Orient jugeait acceptée ou réglée par un synode local.[13][14]
Rome intervient, puis se déjuge
En 861, un synode se tient à Constantinople avec des légats romains.[15] Ceux-ci acceptent la déposition d'Ignace et la reconnaissance de Photius. Mais le pape Nicolas Iᵉʳ rejette ensuite cette décision : à Rome, un synode de 863 annule l'action des légats, reconnaît Ignace comme patriarche légitime et condamne Photius s'il persiste à occuper le siège.[16][17]
Cette séquence donne à l'affaire sa portée ecclésiologique. Pour Rome, les légats ont mal jugé ou outrepassé leur mandat ; le pape peut corriger leur décision. Pour Constantinople, Rome défait après coup un jugement rendu sur place et transforme une crise orientale en démonstration de juridiction pontificale. Le désaccord ne porte déjà plus seulement sur Photius : il porte sur la compétence de Rome dans une affaire patriarcale orientale.
Quelles sont les causes profondes ?
Une crise de juridiction
Le cœur juridique est simple : un patriarche vivant peut-il être écarté par pression politique, puis remplacé par un laïc promu rapidement ? La réponse catholique traditionnelle est négative : Ignace reste titulaire tant qu'il n'a pas renoncé librement ou été déposé selon les canons.[18] Le concile de 869-870 jugera donc Photius comme intrus et confirmera Ignace.[19][20]
La réponse orthodoxe postérieure insiste davantage sur la réception orientale : les évêques locaux avaient accepté Photius, les légats romains de 861 avaient d'abord confirmé cette solution, puis le synode de 879-880 réhabilita Photius avec des légats romains présents. C'est pourquoi beaucoup d'orthodoxes regardent ce dernier synode comme le vrai règlement de la crise.[21]
| Question | Lecture catholique | Lecture orthodoxe |
|---|---|---|
| Ignace en 857 | Patriarche injustement déposé | Patriarche écarté dans une crise interne byzantine |
| Photius en 858 | Intrus sur un siège occupé | Élu pour restaurer la paix ecclésiale |
| Rome en 863 | Juge suprême pouvant corriger ses légats | Intervention excessive dans l'Orient |
| Constantinople IV (869-870) | VIIIᵉ concile œcuménique catholique | Synode ignatien non reçu par l'Orient |
| Synode de 879-880 | Synode controversé, non œcuménique pour Rome | Réhabilitation de Photius et mémoire conciliaire majeure |
La Bulgarie, enjeu missionnaire et politique
La Bulgarie récemment christianisée rend la querelle explosive. Le prince Boris-Michel cherche des réponses disciplinaires et une organisation ecclésiastique.[22] Rome et Constantinople se disputent la juridiction de cette jeune Église parce qu'elle commande l'équilibre religieux des Balkans.[23] Photius accuse les missionnaires latins d'introduire des pratiques étrangères en Bulgarie ; Rome reproche à Constantinople de confisquer un champ missionnaire disputé.[24]
Le conflit bulgare explique pourquoi des questions apparemment secondaires deviennent inflammables : jeûne du samedi, discipline des prêtres mariés, confirmation ou chrismation, usages liturgiques. Dans une Église encore indivise, ces divergences pourraient rester disciplinaires ; dans une frontière missionnaire contestée, elles deviennent des marqueurs d'identité.
Comment la rupture éclate-t-elle en 867 ?
L'encyclique de Photius contre les Latins
En 867, Photius écrit aux patriarches orientaux et convoque un synode contre Rome.[25] Sa lettre accuse les missionnaires latins en Bulgarie d'avoir altéré la tradition reçue. Elle énumère plusieurs griefs : jeûne du samedi, rejet pratique du clergé marié, répétition de la chrismation et surtout addition du Filioque.[26]
« Ils ont tenté, par leurs fausses opinions et leurs paroles altérées, de ruiner le saint et sacré symbole de Nicée — qui tient une force invincible de décisions synodales et universelles — en y ajoutant que l'Esprit Saint procède non seulement du Père, comme le déclare le symbole, mais aussi du Fils. » — Photius, encyclique aux patriarches orientaux, 867 (traduction française du passage anglais cité en note)[27]
Cette accusation est historiquement capitale. Les discussions sur le Filioque existaient déjà en Occident, mais Photius donne à la controverse sa première grande formulation orientale anti-latine.[28] Pour lui, ajouter et du Fils au Credo altère la monarchie du Père et introduit deux principes dans la Trinité. La doctrine catholique, elle, est définie : au concile de Florence (Laetentur caeli, décret pour les Grecs, 6 juillet 1439), l'Église confesse que le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils comme d'un seul principe et par une unique spiration — non comme de deux sources rivales.[29][30][31]
Le synode photien contre Nicolas Iᵉʳ
Le synode de 867 va plus loin qu'une protestation doctrinale. Il prétend condamner et déposer le pape Nicolas Iᵉʳ.[32] Pour Rome, cet acte est inadmissible : un synode local ne peut juger et déposer le pontife romain, surtout dans une affaire où Constantinople avait demandé l'intervention romaine.[33]
Le canon 6 de Constantinople IV conservera la mémoire romaine de cette blessure : Photius y est condamné pour avoir réuni un synode contre Nicolas, fabriqué de faux représentants patriarcaux et produit des écrits diffamatoires contre le pape.[34]
Comment Constantinople IV répond-il ?
Le changement politique de 867
La crise bascule la même année. Michel III est assassiné et Basile Iᵉʳ le Macédonien prend le pouvoir.[35] Pour consolider son règne et obtenir l'appui romain, Basile écarte Photius, rappelle Ignace et demande avec Rome un concile général.[36] Le pape Nicolas meurt en novembre 867 ; son successeur Adrien II reprend le dossier, réunit un synode romain en 869, puis envoie des légats à Constantinople.[37]
Le concile s'ouvre à Sainte-Sophie le 5 octobre 869 et se clôt le 28 février 870.[38] Les actes conservés par Anastase le Bibliothécaire mentionnent les légats romains Donat, Étienne et Marin.[39] Vingt-sept canons sont approuvés, et la tradition catholique comptera ce concile comme le huitième œcuménique.[40][41]
Les décisions principales
Constantinople IV condamne Photius, confirme Ignace et brûle les actes du synode photien de 867.[42][43] Mais ses décisions ne se limitent pas à un conflit personnel. Le concile affirme la tradition canonique, confirme la vénération des images, condamne la théorie de deux âmes dans l'homme et protège l'élection des évêques contre les pressions des puissants.[44][45]
Le canon 21 formule aussi l'ordre des patriarcats : Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem. Il interdit de composer des écrits injurieux contre le siège de Pierre et répond directement au synode de 867.[46]
| Décision de 869-870 | Sens dans la crise photienne |
|---|---|
| Condamnation de Photius | Refuser qu'un siège occupé soit pris par pression politique |
| Restauration d'Ignace | Reconnaître la continuité canonique du patriarcat |
| Rejet du synode de 867 | Annuler la tentative de condamnation de Nicolas Iᵉʳ |
| Canons sur les élections | Empêcher l'ingérence des puissants dans les nominations |
| Rang des patriarcats | Réaffirmer Rome comme premier siège, puis Constantinople |
Pourquoi le schisme ne s'arrête-t-il pas en 870 ?
Photius revient après la mort d'Ignace
Photius est exilé, mais il conserve un parti puissant. Basile le rappelle en 876 et lui confie l'éducation de ses fils.[47][48] Ignace meurt le 23 octobre 877 ; le siège devient alors réellement vacant.[49] Rome, sous Jean VIII, accepte la réconciliation de Photius et le reconnaît comme patriarche, dans l'espoir de stabiliser l'Orient.[50][51]
Ce moment est décisif pour juger équitablement l'affaire. La condamnation catholique porte sur la première occupation du siège d'Ignace ; après la mort d'Ignace, la question change. Photius peut désormais être élu sur un siège vacant. La difficulté devient alors sa mémoire du concile de 869-870, sa politique anti-latine et la juridiction bulgare.
Le synode de 879-880
Un synode se réunit à Sainte-Sophie en 879-880.[52] Il réhabilite Photius, annule pratiquement les décisions de 869-870 dans la réception byzantine et affirme le Credo sans addition.[53][54] La tradition orthodoxe y voit souvent un grand concile de restauration ; la tradition catholique ne le reçoit pas comme œcuménique et maintient Constantinople IV dans sa liste des conciles.[55][56]
La question de la réception est donc centrale. Un même lieu, Sainte-Sophie, porte deux mémoires opposées : pour Rome, le concile de 869-870 manifeste le jugement légitime de l'Église universelle ; pour l'Orthodoxie, le synode de 879-880 corrige une intervention romaine excessive et rétablit le patriarche reconnu par l'Orient.
Quel lien avec le schisme de 1054 ?
Le schisme de Photius ne crée pas immédiatement une séparation permanente. Après la seconde déposition de Photius en 886, une forme de communion revient entre Rome et Constantinople pour environ un siècle et demi, jusqu'à Michel Cérulaire et aux événements de 1054.[57]
Mais l'épisode laisse quatre héritages durables. D'abord, l'argument orthodoxe contre le Filioque reçoit sa première grande formulation polémique. Ensuite, la primauté romaine est désormais perçue par une partie de l'Orient comme une prétention juridictionnelle étrangère. Troisièmement, la concurrence missionnaire en terres slaves montre que l'évangélisation peut devenir un terrain de rivalité entre patriarcats. Enfin, la mémoire historique se divise : les mêmes événements produisent deux récits ecclésiaux incompatibles.
Cette continuité explique pourquoi les articles sur l'orthodoxie, Constantinople IV et le futur grand schisme d'Orient doivent être lus ensemble. Photius n'est pas 1054, mais il fournit à 1054 une grammaire de conflit : Rome et Constantinople savent déjà s'accuser mutuellement de rupture de la tradition.
Que faut-il retenir ?
Le schisme de Photius est un conflit à plusieurs étages. Au niveau immédiat, il porte sur la légitimité d'un patriarche. Au niveau canonique, il demande qui peut juger la déposition d'un siège patriarcal. Au niveau doctrinal, il fait entrer le Filioque au premier plan de la controverse Est-Ouest. Au niveau politique, il révèle le poids de l'empereur byzantin et de la Bulgarie dans les affaires ecclésiastiques.
Pour un lecteur catholique, la crise montre la nécessité d'un principe visible de communion quand une Église locale est divisée. Pour un lecteur orthodoxe, elle montre le danger d'une juridiction romaine comprise comme intervention extérieure dans la vie de l'Orient. C'est précisément pourquoi l'épisode reste important : il oblige à lire l'histoire sans la réduire à un slogan confessionnel.
Pour aller plus loin
- Lire Constantinople IV pour le concile catholique qui condamne Photius.
- Lire Réponses à l'orthodoxie pour les questions du Filioque, de la primauté et de la réception conciliaire.
- Lire Le grand schisme d'Orient pour la rupture de 1054.
- Retenir le cœur du sujet : Photius n'est pas la cause unique du schisme d'Orient, mais la crise photienne donne une première forme complète aux tensions entre Rome et Constantinople.
Notes et références
Adrian Fortescue, "Photius of Constantinople", The Catholic Encyclopedia, vol. 12, New York, Robert Appleton Company, 1911, New Advent : Photius of Constantinople. Notice catholique détaillée sur la carrière de Photius, la déposition d'Ignace, les synodes de 861, 863, 867, 879-880, la seconde déposition de 886 et la mémoire occidentale de la crise.
1 3 7 8 10 11 17 18 35 47 49 50 57Orthodox Church in America, The Orthodox Faith, vol. III, Church History, "Saint Photius, Patriarch of Constantinople" : oca.org. Présentation orthodoxe de la crise : Ignace jugé injustement déposé mais accepté comme retiré, reconnaissance de Photius au synode de 861, condamnation romaine de 863, synode de 867, réhabilitation de 879-880 et canonisation orthodoxe de Photius.
2 4 13 15 16 21 48 51 52 53 55Fourth Council of Constantinople: 869-870, introduction et actes, traduction anglaise depuis le latin d'Anastase le Bibliothécaire, Documenta Catholica Omnia, d'après Concilia generalia Ecclesiae catholicae, Rome, 1608-1612, et P.-P. Joannou (éd.), Les canons des conciles œcuméniques, Grottaferrata, 1962 : PDF, p. 1-2. Donne les dates du concile, les légats Donat, Étienne et Marin, les 27 canons, la question du synode de 879-880 et la transmission des actes.
5 9 20 23 36 37 38 39 40 44 54William H. W. Fanning, "General Councils", The Catholic Encyclopedia, vol. 4, New York, Robert Appleton Company, 1908, New Advent : General Councils. Résume Constantinople IV comme concile tenu sous Adrien II et Basile, avec 102 évêques, trois légats pontificaux et la condamnation de Photius.
6 19 33 41 42 56Encyclopaedia Britannica, "Saint Photius, patriarch of Constantinople" : britannica.com. Notice de synthèse sur Photius comme savant, patriarche, figure missionnaire et acteur de la querelle avec Rome.
12Saint Photios Greek Orthodox National Shrine, "Saint Photios the Great" : stphotios.org. Présentation orthodoxe et liturgique de Photius comme théologien, défenseur de la foi et soutien de la mission.
14Photius de Constantinople, Encyclical to the Eastern Patriarchs, 867, traduction anglaise reproduite par Orthodox Church of the Mother of God : churchmotherofgod.org. Texte polémique attribué à Photius contre les usages latins en Bulgarie et contre le Filioque. Texte original du passage cité dans le corps : « false opinions and distorted words to ruin the holy and sacred Nicene Symbol of Faith — which by both synodal and universal decisions possesses invincible power — by adding to it that the Holy Spirit proceeds not only from the Father, as the Symbol declares, but from the Son also ».
22 24 25 26 27 28Concile de Florence, bulle Laetentur caeli, décret pour les Grecs, 6 juillet 1439, définition dogmatique (DS 1300), Vatican.va, texte latin : Laetentur caeli. Définit comme vérité de foi que le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils comme d'un seul principe et par une unique spiration. Texte original : « Quod Spiritus sanctus ex Patre et Filio eternaliter est, et essentiam suam suumque esse subsistens habet ex Patre simul et Filio, et ex utroque eternaliter tanquam ab uno principio et unica spiratione procedit ».
29Catéchisme de l'Église catholique, §§ 246-248, Vatican.va : CEC 246-248. « La tradition latine du Credo confesse que l'Esprit "procède du Père et du Fils (filioque)" » (§ 246) ; l'Esprit procède « comme d'un seul Principe et par une seule spiration » (Florence, DS 1300-1301) ; formule dite « de manière légitime et raisonnable » (Florence 1439, DS 1302), le Père étant avec le Fils « l'unique principe d'où procède l'Esprit Saint » (Lyon II, 1274, DS 850) (§ 248).
30Voir l'article Ignispedia Réponses à l'orthodoxie pour la synthèse catholique du Filioque : distinction entre procession éternelle, formule latine, réception grecque et définition du concile de Florence.
31Fourth Council of Constantinople (869-870), canon 6, traduction anglaise reproduite par le Medieval Sourcebook de Fordham University : sourcebooks.fordham.edu. Canon condamnant Photius pour le synode de 867 contre Nicolas Iᵉʳ et les écrits dirigés contre Rome.
32 34 43Fourth Council of Constantinople (869-870), canons disciplinaires et ecclésiologiques, Medieval Sourcebook, Fordham University : sourcebooks.fordham.edu. Texte utile pour les canons sur la progression aux ordres, l'interdiction des écrits contre le siège de Pierre, l'ordre des patriarcats et la discipline des élections.
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