On les emploie souvent l'un pour l'autre, comme deux synonymes pieux du même événement : le Christ est mort « pour nos péchés ». Et il est vrai que l'expiation et la rédemption ne se contredisent jamais : elles nomment le même acte — la Passion, la mort et la résurrection de Jésus. Mais ce ne sont pas des mots interchangeables. Chacun éclaire ce mystère par un côté différent, comme deux fenêtres ouvertes sur la même pièce.
Pour saisir la différence, il suffit de suivre les images que chaque mot contient. Racheter (rédemption) évoque le monde du marché et de l'esclavage : on paie un prix pour rendre la liberté à un captif. Expier (expiation) évoque le monde du culte et du sanctuaire : on offre un sacrifice pour effacer une souillure et réparer une offense. La rédemption regarde d'abord l'homme — d'où il est tiré, à quel prix. L'expiation regarde d'abord le péché — comment il est couvert, effacé, réparé devant Dieu.
Cet article n'est pas un doublon de Qu'est-ce que la rédemption ?, qui déplie tout le mystère du rachat, ni de Qu'est-ce que la réconciliation avec Dieu ?. Il répond à une question plus précise et très fréquente : puisque ces deux mots désignent la même Croix, qu'apporte chacun que l'autre ne dit pas ? Comprendre la nuance, ce n'est pas jouer sur les mots : c'est mieux voir l'ampleur de ce que le Christ a fait — et éviter deux caricatures opposées, celle d'un Dieu qu'il faudrait fléchir, et celle d'un salut qui ne coûterait rien.
Deux mots, un seul mystère : la Croix
Pourquoi la question se pose
Le vocabulaire du salut est étonnamment riche. Le Nouveau Testament dit tour à tour que le Christ nous a rachetés, justifiés, réconciliés, sanctifiés, qu'il a expié nos péchés, qu'il s'est offert en sacrifice, qu'il a payé une rançon, qu'il a porté nos fautes. Ces mots ne sont pas des synonymes paresseux : chacun vient d'un univers concret — le tribunal, le marché aux esclaves, le Temple, le champ de bataille, la famille — et chacun éclaire une dimension du mystère unique.
L'expiation et la rédemption sont deux de ces images maîtresses. Les confondre revient à s'appauvrir : on perd soit la gravité du péché à réparer, soit la réalité de la captivité dont nous sommes tirés. Les distinguer, au contraire, c'est tenir ensemble les deux bonnes nouvelles : le péché est effacé et l'homme est libéré.
Ni synonymes ni contraires : deux facettes d'un même acte
Il faut écarter d'emblée deux erreurs symétriques.
La première consiste à en faire de purs synonymes, comme si « expiation » et « rédemption » disaient exactement la même chose. Faux : leurs images, leurs racines latines et leurs termes grecs diffèrent, et la théologie les distingue soigneusement.
La seconde, plus grave, en fait des rivaux, comme si la rédemption (bonne, joyeuse, libératrice) devait corriger une expiation (sombre, sacrificielle, « sanglante »). Faux également : le Catéchisme place les deux mots côte à côte, sur le même plan, comme quatre valeurs conjointes du sacrifice unique du Christ. Loin de s'opposer, ils se complètent.
La bonne image est celle de deux facettes d'un même diamant, ou de deux angles sur une même statue. La statue est une : c'est le Christ crucifié et ressuscité. Selon l'angle, on voit le sacrifice qui efface le péché (expiation) ou la rançon qui libère l'homme (rédemption). Saint Thomas d'Aquin, précisément, énumère plusieurs « modes » selon lesquels une seule Passion produit son effet — le mérite, la satisfaction, le sacrifice, la rédemption — sans jamais dire qu'il y aurait plusieurs événements : il n'y a qu'une Croix, regardée de plusieurs manières[1].
« Expiation » : le mot et la réalité
Expiare : purifier, réparer l'offense
Le mot français vient du latin expiare, formé sur piare (rendre pius, accomplir un rite qui purifie) et le préfixe ex- (jusqu'au bout). Expier, c'est effacer complètement une faute ou une souillure par un acte réparateur. Dans le monde antique comme dans la Bible, l'expiation appartient au registre du culte : on expie par un sacrifice, un rite, une offrande, non par une simple parole.
Trois idées sont contenues dans le mot. D'abord la souillure : le péché n'est pas seulement une dette, il tache, il rend impur, il fait obstacle à la sainteté de Dieu. Ensuite la réparation : l'offense faite à un Dieu infiniment aimant appelle à être réparée, non pour calmer une susceptibilité divine, mais parce que l'amour blessé demande à être rétabli dans la vérité. Enfin l'effacement : expier, c'est faire que le péché ne soit plus là, qu'il soit « couvert », « enlevé », « lavé ».
L'expiation regarde donc, en premier, non pas l'homme mais le péché lui-même et l'offense faite à Dieu. C'est le pôle où se rassemblent aussi les mots voisins de satisfaction et de réparation.
Le vocabulaire biblique : propitiation, propitiatoire, Yom Kippour
Derrière « expiation », l'Écriture emploie une famille de mots grecs bâtis sur la racine hilas- : hilasmós (l'expiation, le moyen d'effacer le péché) et hilastérion (le lieu ou l'instrument de l'expiation). Les traductions françaises hésitent entre expiation, propitiation et, pour la liturgie récente, pardon — mais la réalité visée est la même. Saint Jean écrit :
« Voici en quoi consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos péchés. » — Première lettre de saint Jean 4, 10[2]
Le mot rendu ici par « sacrifice de pardon » est justement hilasmós : l'expiation. Et saint Paul, dans un verset décisif que nous retrouverons, applique au Christ le terme hilastérion :
« Car le projet de Dieu était que le Christ soit instrument de pardon, en son sang, par le moyen de la foi. » — Épître aux Romains 3, 25[3]
Ce vocabulaire plonge ses racines dans l'Ancien Testament, et singulièrement dans le grand rite du Yom Kippour, le « Jour des Expiations » (Lévitique 16). Une fois l'an, le grand prêtre entrait dans le Saint des Saints et aspergeait de sang le kapporèt — le couvercle d'or de l'Arche que la Bible grecque appelle précisément hilastérion, le « propitiatoire » — pour effacer les péchés du peuple[4]. L'auteur de l'épître aux Hébreux relit toute cette liturgie à la lumière du Christ :
« Il lui fallait se rendre en tout semblable à ses frères, pour devenir un grand prêtre miséricordieux et digne de foi […] afin d'enlever les péchés du peuple. » — Épître aux Hébreux 2, 17[5]
Le Christ est donc à la fois le grand prêtre qui offre et la victime offerte ; il est le vrai hilastérion, le lieu où Dieu et l'homme se rejoignent et où le péché est effacé. C'est ce que résume le Compendium du Catéchisme :
« Jésus a librement offert sa vie en sacrifice d'expiation, c'est-à-dire qu'il a réparé nos fautes par la pleine obéissance de son amour jusqu'à la mort. » — Compendium du Catéchisme de l'Église catholique, n° 122[6]
Ce que l'expiation vise : le péché et l'offense faite à Dieu
Retenons le point qui fait la différence. Dans l'expiation, le regard porte sur le péché : il s'agit de le couvrir, de l'effacer, de réparer l'offense qu'il constitue devant la sainteté de Dieu. Le mouvement va de l'homme vers Dieu : une offrande est présentée pour que la faute ne fasse plus obstacle.
C'est pourquoi l'expiation appelle naturellement les mots de satisfaction (donner à l'amour offensé ce qui lui est dû) et de réparation (rétablir l'ordre brisé). Le Catéchisme les regroupe explicitement, comme on le verra : rédemption et réparation, expiation et satisfaction. Ces quatre mots ne décrivent pas quatre opérations séparées, mais un seul sacrifice regardé sous ses différents effets.
Un contresens à écarter : apaiser un Dieu en colère ?
Ici surgit l'objection la plus courante, souvent formulée par les critiques du christianisme comme par certains chrétiens gênés : l'expiation ne suppose-t-elle pas un Dieu vindicatif, qu'il faudrait apaiser par le sang, comme les idoles païennes réclamaient des victimes ? Ne serait-ce pas un Dieu-Père exigeant la mort de son Fils pour calmer sa colère ?
La réponse catholique est nette, et elle est inscrite dans le texte même de l'Écriture : c'est Dieu qui prend l'initiative. Ce n'est pas l'homme qui, de lui-même, apaise un Dieu réticent ; c'est Dieu qui, « le premier », par amour, donne son propre Fils « en sacrifice de pardon » (1 Jn 4, 10). L'expiation chrétienne renverse la logique païenne : dans le paganisme, l'homme offre pour fléchir la divinité ; dans l'Évangile, Dieu se donne lui-même pour effacer le péché de l'homme. Saint Paul le dit d'un mot : « Tout cela vient de Dieu » (2 Co 5, 18)[7].
L'expiation ne mesure donc pas la colère de Dieu, mais la gravité du péché et la démesure de l'amour qui le répare. Le sacrifice de la Croix n'arrache pas un pardon à un Père distant : il manifeste et réalise un pardon déjà voulu de toute éternité. On dépliera cette réponse plus loin, à propos de la satisfaction de saint Anselme, souvent mal comprise.
« Rédemption » : le mot et la réalité
Redimere : racheter, payer la rançon
Le mot « rédemption » vient du latin redemptio, de redimere — red- (de nouveau, en retour) et emere (acheter). Redimere, c'est racheter : dégager un bien ou une personne en payant un prix. Dans l'Antiquité, le verbe s'employait très concrètement pour le rachat des captifs et des esclaves : on versait une somme, la rançon, pour rendre à un homme sa liberté.
L'image est donc tout autre que celle de l'expiation. Ici, on ne regarde pas d'abord le péché-souillure à effacer, mais l'homme captif à libérer et le prix à payer pour le rendre libre. Le mouvement va de la servitude vers la liberté.
Le vocabulaire biblique : rançon, rachat, sang précieux
Le Nouveau Testament emploie une famille de mots grecs bâtie sur lútron (rançon) : lútron, apolútrōsis (rachat, rédemption), lutróō (racheter). Le mot vient de la bouche même du Christ :
« Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » — Évangile selon saint Marc 10, 45[8]
Saint Pierre précise la nature de cette rançon : elle n'est pas d'argent, mais de sang :
« Vous le savez : ce n'est pas par des biens corruptibles, l'argent ou l'or, que vous avez été rachetés […] mais par un sang précieux, celui du Christ, l'agneau sans défaut et sans tache. » — Première lettre de saint Pierre 1, 18-19[9]
Et saint Paul relie explicitement le rachat à la rémission des péchés :
« En lui, par son sang, nous avons la rédemption, le pardon de nos fautes. » — Épître aux Éphésiens 1, 7[10]
Ce que la rédemption vise : la servitude et la libération
La rédemption regarde donc l'homme dans sa captivité. De quoi est-il captif ? La tradition parle d'une triple servitude : l'esclavage du péché (Jn 8, 34 : « qui commet le péché est esclave du péché »), le pouvoir de la mort, et l'emprise du Mauvais. Racheter l'homme, c'est le tirer de ces trois prisons et le rétablir dans la liberté des enfants de Dieu.
Le tout est développé à part entière dans Qu'est-ce que la rédemption ?, qui traite les grandes clés (rançon, sacrifice, satisfaction, substitution, victoire, récapitulation) et la question classique : à qui la rançon est-elle payée ? Retenons seulement, pour notre comparaison, l'essentiel : là où l'expiation efface le péché, la rédemption libère le pécheur. L'une nettoie la tache ; l'autre brise la chaîne. Disons-le nettement ici même : ce prix n'est versé à personne — surtout pas au diable, qui n'a aucun droit sur l'homme ; c'est la vie même du Christ, donnée par amour, et c'est Dieu lui-même qui en est l'auteur.
La différence, mise au clair
Un tableau comparatif
Le plus simple est de placer les deux mots l'un en face de l'autre, image contre image.
| Aspect | Expiation | Rédemption |
|---|---|---|
| Racine latine | expiare (purifier, réparer) | redimere (racheter, dégager par un prix) |
| Univers de l'image | Le culte, le sanctuaire, le sacrifice | Le marché, la captivité, la rançon |
| Mot grec | hilasmós, hilastérion | lútron, apolútrōsis |
| Regarde d'abord | Le péché et l'offense faite à Dieu | L'homme captif à libérer |
| Verbe-clé | Effacer, couvrir, réparer | Racheter, délivrer, libérer |
| Mouvement | De l'homme vers Dieu (offrande) | De la servitude vers la liberté |
| Mots de la même famille | Satisfaction, réparation, propitiation | Rançon, rachat, délivrance |
| Icône biblique | Le Yom Kippour, le propitiatoire (Lv 16) | Le rachat des captifs, l'Exode |
| Objection à écarter | « apaiser un Dieu en colère » | « à qui paie-t-on la rançon ? au diable ? » |
| Ce qu'elle produit en moi | Un cœur purifié, réconcilié | Une liberté reçue, une appartenance nouvelle |
Ce tableau ne sépare pas deux événements : il décompose un seul événement — la Croix — selon deux éclairages. C'est pourquoi la dernière ligne se rejoint : le cœur purifié est le cœur libéré.
L'angle de l'offense et l'angle de la captivité
On peut résumer la nuance d'une phrase. Si l'on demande : « qu'est-ce qui a été effacé ? », la réponse est le langage de l'expiation — le péché, l'offense, la souillure. Si l'on demande : « qui a été libéré, et de quoi ? », la réponse est le langage de la rédemption — l'homme, arraché à la servitude.
Les deux questions portent sur le même moment, mais elles n'ouvrent pas la même perspective. C'est exactement comme demander, d'une même dette payée par un ami : « la dette est-elle éteinte ? » (oui — c'est l'angle de l'expiation) et « suis-je désormais libre ? » (oui — c'est l'angle de la rédemption). Une seule somme versée, deux vérités.
Deux métaphores, un seul acte d'amour
Le risque, avec les métaphores, serait de les prendre trop matériellement : imaginer un Dieu-comptable qui tient un grand livre (expiation), ou un Dieu-marchand qui verse une rançon à un ravisseur (rédemption). Les Pères ont mis en garde : ces images sont vraies, mais analogiques. Elles disent quelque chose de réel du salut, non tout le réel de Dieu.
Ce qui unifie les deux métaphores, et les empêche de dériver, c'est l'amour. Le Catéchisme le dit d'une formule qui est le cœur de notre sujet :
« C'est « l'amour jusqu'à la fin » (Jn 13, 1) qui confère sa valeur de rédemption et de réparation, d'expiation et de satisfaction au sacrifice du Christ. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 616[11]
Tout est là. Ce n'est pas le sang comme tel, ni la souffrance comme telle, qui sauve : c'est l'amour qui s'y donne « jusqu'à la fin ». Et ce même amour porte à la fois la valeur d'expiation (le péché est effacé) et la valeur de rédemption (l'homme est racheté). Les deux mots ne sont pas rivaux : ils sont deux fruits du même amour.
Comment l'Église les articule
Le Catéchisme : quatre valeurs d'un seul sacrifice
Le paragraphe 615 du Catéchisme est sans doute le meilleur résumé de la manière dont l'Église tient ensemble ces registres. Il part de l'obéissance du Christ, nouvel Adam, substituée à notre désobéissance :
« Par son obéissance jusqu'à la mort, Jésus a accompli la substitution du Serviteur souffrant qui "offre sa vie en sacrifice expiatoire", "alors qu'il portait le péché des multitudes", qu'il "justifie en s'accablant lui-même de leurs fautes". Jésus a réparé pour nos fautes et satisfait au Père pour nos péchés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 615[12]
Puis le § 616, cité plus haut, rassemble les quatre mots — rédemption, réparation, expiation, satisfaction — comme quatre valeurs conférées par l'amour à un seul sacrifice. Ce n'est pas un empilement : c'est une symphonie. Chaque mot dit la même Croix sous un angle :
- Sacrifice et expiation : l'angle du culte — le péché est offert et effacé ;
- Satisfaction et réparation : l'angle de la justice et de l'amour — l'offense est réparée ;
- Rédemption : l'angle de la libération — l'homme est racheté.
Saint Thomas : les « modes » de la Passion
Sept siècles plus tôt, saint Thomas d'Aquin avait fixé la même intuition avec sa rigueur habituelle. Dans la Somme théologique (IIIᵃ Pars, question 48), il se demande de quelle manière la Passion du Christ a produit notre salut, et il répond en distinguant plusieurs modes d'un seul et même événement — la question compte six articles : par mode de mérite (art. 1), de satisfaction (art. 2), de sacrifice (art. 3), de rédemption ou rachat (art. 4), et enfin par mode d'efficience (art. 6)[13].
L'important est que Thomas ne juxtapose pas cinq actions : il montre comment une seule Passion, à cause de la dignité infinie de celui qui souffre et de la charité avec laquelle il souffre, produit tous ces effets à la fois. L'expiation-satisfaction et la rédemption y sont deux modes distincts, complémentaires, jamais concurrents.
« Celui qui pâtit par charité et par obéissance offrait à Dieu quelque chose de plus grand que ne l'exigeait la compensation de toute l'offense du genre humain. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵃ Pars, q. 48, a. 2[14]
Expiation, satisfaction, réparation : la famille de l'expiation
Un mot sur la satisfaction, souvent citée à côté de l'expiation. Le terme vient de saint Anselme de Cantorbéry (Cur Deus Homo, « Pourquoi un Dieu fait homme ? », v. 1098) : le péché est une atteinte à l'honneur infini de Dieu ; seul un homme devait réparer, mais seul un Dieu pouvait offrir une réparation à la mesure de l'offense ; d'où la nécessité du Dieu-homme[15]. On lui a reproché une image trop juridique, presque féodale. Mais bien comprise, la satisfaction n'a rien d'un marchandage : elle dit que le péché est assez grave pour que sa réparation ne soit pas une bagatelle, et que l'amour du Christ est assez grand pour la porter surabondamment.
Satisfaction, réparation, propitiation gravitent donc autour de l'expiation : toutes regardent le péché et l'offense. La rédemption, elle, forme un pôle distinct : elle regarde l'homme et sa liberté. Voilà pourquoi le Catéchisme peut aligner les quatre : ils ne se recouvrent pas exactement, chacun ajoute une nuance.
| Registre | Mots-frères | Question à laquelle il répond |
|---|---|---|
| Sacrificiel / cultuel | Expiation, propitiation, sacrifice | Comment le péché est-il effacé devant Dieu ? |
| Juridique / de justice | Satisfaction, réparation | Comment l'offense est-elle réparée ? |
| Libérateur | Rédemption, rachat, rançon, délivrance | De quoi l'homme est-il libéré, et à quel prix ? |
| Relationnel | Réconciliation, paix | Comment l'amitié rompue est-elle refaite ? |
Ce tableau montre que « expiation » et « rédemption » ne sont pas les deux seuls mots du salut : ils appartiennent à des familles distinctes qui, ensemble, disent tout le mystère. Sur le versant relationnel, voir la réconciliation ; sur le versant du statut devant Dieu, voir la justification.
Là où les deux se rejoignent : la messe et les sacrements
Le sacrifice de la messe, mémorial de l'expiation et de la rédemption
Si l'expiation et la rédemption sont deux faces d'un seul acte, il existe un lieu où l'Église les célèbre ensemble et les rend présentes : la messe. Le concile de Trente enseigne que le sacrifice eucharistique est le même sacrifice que celui de la Croix, offert de manière non sanglante : « une seule et même victime, le même qui s'offre maintenant par le ministère des prêtres, et qui s'offrit alors lui-même sur la Croix »[16].
À la messe, le Christ n'est pas ré-immolé — il ne meurt qu'une fois (He 9, 28) —, mais l'unique sacrifice de la Croix, avec toute sa valeur d'expiation et de rédemption, nous est rendu présent et appliqué. C'est pourquoi la liturgie appelle l'hostie la « victime » et l'Agneau « qui enlève le péché du monde ». Sur ce point, voir Pourquoi l'Eucharistie est-elle un sacrifice ?.
Comment cela me touche : baptême, pénitence, eucharistie
L'expiation et la rédemption ont été acquises une fois pour toutes sur la Croix. Mais elles doivent encore m'être appliquées personnellement. Les sacrements sont les canaux de cette application :
- le baptême me plonge dans la mort et la résurrection du Christ : mes péchés sont effacés (expiation appliquée) et je suis arraché au pouvoir du Mauvais (rédemption appliquée) ;
- le sacrement de pénitence rétablit le baptisé qui est retombé ; voir la réconciliation avec Dieu et Comment faire une bonne confession ? ;
- l'eucharistie me nourrit du fruit même du sacrifice.
La distinction des mots n'est donc pas une subtilité d'école : elle se vérifie dans ma vie. Chaque absolution efface (expiation) et libère (rédemption) ; chaque communion me donne part au prix payé pour moi.
Une distinction qui nourrit la vie spirituelle
Racheté et purifié : deux bonnes nouvelles à ne pas perdre
Pourquoi tenir aux deux mots ? Parce que chacun garde une bonne nouvelle que l'autre, seul, laisserait dans l'ombre.
Qui ne retiendrait que la rédemption risque d'oublier la gravité du péché : il se sait « libéré », mais pourquoi ? de quoi ? à quel prix ? L'expiation rappelle que le péché est une offense réelle, qui a coûté le sang de Dieu — et donc que la miséricorde n'est jamais un laisser-aller.
Qui ne retiendrait que l'expiation risque, à l'inverse, une religion étroite de la faute effacée, sans la joie de la liberté reçue. La rédemption rappelle que le but n'est pas seulement d'être « en règle », mais d'être libre, fils, vivant. Le Christ n'a pas seulement soldé une ardoise : il a ouvert une porte.
Tenir les deux, c'est tenir l'Évangile entier : le péché est effacé, et l'homme est libre. Ni culpabilité sans joie, ni joie sans vérité.
S'unir à l'expiation et à la rédemption du Christ
La tradition spirituelle catholique invite enfin le baptisé à ne pas rester spectateur. Saint Paul ose écrire : « je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous » (Col 1, 24) — non que le sacrifice du Christ soit insuffisant, mais parce que le Christ veut associer ses membres à son œuvre. C'est le sens de l'offrande des souffrances, de la réparation, de la prière pour les pécheurs : unir sa petite goutte à l'océan de l'unique Rédemption.
« Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église. » — Épître aux Colossiens 1, 24[17]
C'est là que la distinction des mots devient prière. Le chrétien peut, en union avec le Christ, réparer (versant de l'expiation) et intercéder pour la délivrance de ceux qui sont encore captifs (versant de la rédemption). L'un et l'autre, non par ses propres forces, mais dans le Cœur du Rédempteur.
En résumé
- Expiation et rédemption ne sont ni des synonymes ni des rivaux : ce sont deux facettes d'un seul acte, la mort et la résurrection du Christ.
- L'expiation (latin expiare ; grec hilasmós) regarde le péché : elle l'efface, le couvre, répare l'offense faite à Dieu. Ses mots-frères sont satisfaction, réparation, propitiation, sacrifice.
- La rédemption (latin redimere ; grec lútron) regarde l'homme : elle le rachète de la servitude du péché, de la mort et du Mauvais. Ses mots-frères sont rançon, rachat, délivrance.
- Le point commun est total : une seule Croix, un seul auteur — Dieu, qui prend l'initiative —, une seule racine — l'amour « jusqu'à la fin » (CEC § 616).
- L'Église les articule dans le Catéchisme (§§ 615-616) et saint Thomas dans les « modes » de la Passion (Somme, III, q. 48).
- Il faut écarter deux contresens : l'expiation n'apaise pas un Dieu vindicatif (c'est Dieu qui donne son Fils), et la rédemption n'est pas une rançon versée au diable.
- La distinction se vérifie dans la vie : chaque sacrement efface (expiation) et libère (rédemption). Le chrétien est appelé à s'y unir, par la réparation et l'intercession.
Pour aller plus loin
- quest-ce-que-la-redemption — tout le mystère du rachat : rançon, sacrifice, satisfaction, substitution, victoire, récapitulation.
- quest-ce-que-la-reconciliation-avec-dieu — le versant relationnel : l'amitié rompue refaite par Dieu.
- quest-ce-que-la-justification — le versant juridique : comment le pécheur est rendu juste.
- pourquoi-jesus-devait-il-mourir — pourquoi la Croix, et pas un autre chemin de salut.
- pourquoi-leucharistie-est-elle-un-sacrifice — la messe, mémorial de l'unique sacrifice.
- comment-expliquer-la-redemption-simplement — une version courte et pédagogique du rachat.
- quest-ce-que-le-salut · quest-ce-que-la-grace-sanctifiante — les facettes plus larges du même don.
Notes et références
Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵃ Pars, q. 48 (« De quelle manière la Passion du Christ a produit notre salut », en six articles) : par mode de mérite (a. 1), de satisfaction (a. 2), de sacrifice (a. 3), de rédemption (a. 4) et d'efficience (a. 6).
1 13Première lettre de saint Jean 4, 10, trad. liturgique (AELF). Le terme grec rendu par « sacrifice de pardon » est hilasmós (expiation, propitiation) ; d'anciennes traductions portent « victime de propitiation ».
2Épître aux Romains 3, 24-25, trad. liturgique (AELF) : « en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus » (v. 24) ; « instrument de pardon » rend le grec hilastérion (propitiatoire).
3Lévitique 16 (rite du Yom Kippour, « Jour des Expiations ») : le grand prêtre asperge de sang le kapporèt, couvercle de l'Arche, appelé hilastérion (« propitiatoire ») dans la Septante et en He 9, 5.
4Épître aux Hébreux 2, 17, trad. liturgique (AELF) ; le verbe grec hiláskesthai signifie « expier » / « faire propitiation » pour les péchés.
5Compendium du Catéchisme de l'Église catholique (2005), n° 122.
6Deuxième lettre de saint Paul aux Corinthiens 5, 18, trad. liturgique (AELF) : « Tout cela vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné le ministère de la réconciliation. »
7Évangile selon saint Marc 10, 45, trad. liturgique (AELF) ; le grec lútron désigne la rançon versée pour libérer un captif ou un esclave. Cf. le parallèle 1 Tm 2, 6 (antílutron).
8Première lettre de saint Pierre 1, 18-19, trad. liturgique (AELF).
9Épître aux Éphésiens 1, 7, trad. liturgique (AELF) ; le grec apolútrōsis (« rédemption ») y est joint à la rémission des fautes. Cf. Col 1, 14.
10Catéchisme de l'Église catholique, § 616, cité au mot près : « C'est "l'amour jusqu'à la fin" (Jn 13, 1) qui confère sa valeur de rédemption et de réparation, d'expiation et de satisfaction au sacrifice du Christ. » La traduction liturgique (AELF) de Jn 13, 1 porte « les aima jusqu'au bout » ; c'est la lettre du CEC (« jusqu'à la fin ») qui est reprise ici, dans l'Infobox comme dans le corps.
11Catéchisme de l'Église catholique, § 615 (citant Is 53, 10-12 et le concile de Trente, DS 1529).
12Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIᵃ Pars, q. 48, a. 2 (la Passion opère notre salut « par mode de satisfaction » ; la charité et l'obéissance du Christ offrent à Dieu davantage que ne l'exigeait la réparation de l'offense).
14Saint Anselme de Cantorbéry, Cur Deus Homo (v. 1098), livre I-II : la logique de la satisfaction et la nécessité du Dieu-homme pour réparer une offense d'ordre infini.
15Concile de Trente, session 22 (1562), Doctrine sur le saint sacrifice de la messe, ch. 2 (DS 1743) : à la messe, « c'est une seule et même victime, le même qui s'offre maintenant par le ministère des prêtres et qui s'offrit alors lui-même sur la Croix, seule la manière d'offrir étant différente ».
16Épître aux Colossiens 1, 24, trad. liturgique (AELF).
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