Quelle différence entre miracle, signe et prodige ?

Miracle, signe et prodige ne sont ni synonymes ni trois événements distincts : ce sont trois angles sur une seule œuvre de Dieu. Le prodige (téras) regarde l'effet qui étonne ; le signe (sēmeion) regarde le sens qui appelle à la foi ; le miracle (dynamis) regarde la cause, la puissance de Dieu. Distinction éclairée par Actes 2, 22, le Catéchisme (§§ 547-548), saint Jean, saint Thomas (Somme, I, q. 105) et saint Augustin.

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Trois mots reviennent sans cesse dès qu'on parle des œuvres de Dieu : miracle, signe, prodige. On les emploie souvent l'un pour l'autre : « Jésus a fait un miracle », « c'était un signe du Ciel », « quel prodige ! ». Et il est vrai que, lorsqu'ils désignent une œuvre de Dieu, ils ne se contredisent jamais : ils nomment le même événement — une guérison, une multiplication des pains, une résurrection. Mais ce ne sont pas des mots interchangeables. Chacun éclaire l'événement par un côté différent, comme trois fenêtres ouvertes sur la même scène.

Le plus frappant, c'est que la Bible elle-même aligne les trois mots dans une seule phrase. Le jour de la Pentecôte, saint Pierre présente Jésus comme un « homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes » (Ac 2, 22). Le Catéchisme reprend exactement cette triple formule : le Christ « accompagne ses paroles par de nombreux "miracles, prodiges et signes" »[1]. Si l'Écriture et l'Église prennent la peine d'employer les trois, c'est qu'aucun ne dit à lui seul tout ce que les deux autres apportent.

Cet article n'est pas un doublon de Qu'est-ce que le discernement des esprits ?, ni de Comment discerner une apparition mariale ?, qui traitent du tri entre le vrai et le faux surnaturel. Il répond à une question plus précise et très fréquente : puisque ces trois mots désignent souvent le même fait, qu'apporte chacun que les autres ne disent pas ? Comprendre la nuance, ce n'est pas jouer sur les mots : c'est mieux voir ce que Dieu fait — et éviter le piège très ancien qui consiste à chercher le prodige pour lui-même, en oubliant qu'un miracle est d'abord un signe donné pour la foi.

Trois mots pour une seule réalité

Pourquoi la question se pose

Le vocabulaire biblique du surnaturel est étonnamment riche. Le Nouveau Testament dit tour à tour que Jésus a fait des actes de puissance, des signes, des prodiges, des œuvres, des merveilles ; que Dieu a manifesté sa gloire, guéri, délivré, ressuscité. Ces mots ne sont pas des synonymes paresseux : chacun vient d'un univers concret — l'étonnement, la lecture d'un présage, la force à l'œuvre, la marque qui renvoie à autre chose — et chacun éclaire une dimension du mystère unique.

Miracle, signe et prodige sont trois de ces images maîtresses. Les confondre revient à s'appauvrir : on perd soit le sens de l'événement, soit sa cause divine, soit son caractère extraordinaire. Les distinguer, au contraire, c'est tenir ensemble les trois bonnes nouvelles : quelque chose d'extraordinaire est arrivé (prodige), cela vient de Dieu (miracle), cela veut dire quelque chose pour moi (signe).

Le verset-charnière : Actes 2, 22

Tout part d'un verset décisif, prononcé par saint Pierre au matin de la Pentecôte :

« Hommes d'Israël, écoutez ces paroles. Il s'agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. » — Actes des Apôtres 2, 22[2]

Trois mots, un seul homme, une seule série d'œuvres. En grec, la phrase enchaîne dynámeis (des actes de puissance, rendus par « miracles »), térata (des prodiges) et sēmeîa (des signes)[3]. Le même trio revient ailleurs dans le Nouveau Testament : saint Paul parle des « signes, prodiges et actes de puissance » qui authentifient sa mission d'apôtre (2 Co 12, 12), et l'épître aux Hébreux dit que Dieu a confirmé le salut « par des signes, des prodiges, des miracles de toutes sortes » (He 2, 4)[4]. Loin d'être une redondance, cette accumulation est un enseignement : une seule œuvre de Dieu porte à la fois les trois dimensions.

Ni synonymes, ni trois événements : trois angles

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Il faut écarter d'emblée deux erreurs symétriques.

La première consiste à en faire de purs synonymes, comme si « miracle », « signe » et « prodige » disaient exactement la même chose. Faux : leurs images, leurs racines latines et leurs termes grecs diffèrent, et la théologie les distingue soigneusement.

La seconde consiste à imaginer trois faits séparés — comme s'il y avait des « miracles » d'un côté, des « signes » de l'autre, des « prodiges » à part. Faux également : à Cana, l'eau changée en vin est en même temps un prodige (l'événement étonne), un miracle (il vient de la puissance de Dieu) et un signe (il « manifeste la gloire » du Christ et fait croire les disciples).

La bonne image est celle de trois angles sur une même statue, ou de trois facettes d'un même diamant. La statue est une : c'est l'œuvre de Dieu. Selon l'angle, on voit l'étonnement qu'elle provoque (prodige), la puissance qui la produit (miracle) ou le sens vers lequel elle pointe (signe). On peut résumer d'une formule : le prodige regarde l'effet, le miracle regarde la cause, le signe regarde la finalité.

« Prodige » : l'événement qui étonne

Prodigium, téras : ce qui frappe et déconcerte

Le mot français « prodige » vient du latin prodigium, qui désignait dans l'Antiquité un présage, un fait extraordinaire tenu pour un avertissement du Ciel. L'idée première est celle de l'événement qui sort de l'ordinaire et qui provoque l'étonnement, voire l'effroi. Le prodige se signale par son côté spectaculaire : quelque chose se produit qu'on n'attendait pas et qu'on ne sait pas expliquer.

Le mot grec correspondant, téras (au pluriel térata), va dans le même sens : il désigne ce qui frappe les sens et l'imagination, le phénomène stupéfiant. C'est le vocabulaire de l'émerveillement et de la stupeur, non celui de la signification. Le prodige, pris en lui-même, dit : « regarde comme c'est extraordinaire » — il ne dit pas encore ce que cela veut dire, ni d'où cela vient.

Le prodige ne se suffit pas à lui-même

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Voici un fait remarquable, souligné depuis longtemps par les commentateurs : dans le Nouveau Testament, le mot téras (prodige) n'est jamais employé seul. Il apparaît une quinzaine de fois, toujours accolé à sēmeion (signe), dans l'expression « signes et prodiges »[5]. Le grand philologue anglican Richard C. Trench l'a noté dans ses classiques Synonymes du Nouveau Testament :

« Il est éminemment caractéristique du Nouveau Testament que le titre [prodige], qui plus que tout autre rappelait les prodiges du monde païen, ne soit jamais employé sans un autre terme qui lui donne nécessairement un sens plus élevé. » — Richard C. Trench, Synonyms of the New Testament, § 91[6]

Autrement dit : l'Écriture refuse de laisser le prodige tout seul. Un fait étonnant qui ne serait que étonnant resterait ambigu — les magiciens de Pharaon aussi produisaient des « prodiges » (Ex 7, 11). Pour être une œuvre de Dieu, le prodige doit toujours être aussi un signe : porter un sens, renvoyer à Dieu, appeler la foi.

Ennemond Boniface, au terme de sa grande enquête sur Thérèse Neumann, formule la même exigence avec netteté : un fait inexplicable, même avéré, ne suffit pas à établir un miracle :

« Ce premier élément (matériel transcendant) est évidemment nécessaire, mais il n'est pas suffisant pour manifester une intervention divine. Il ne constitue que le « corps » du miracle. Il constitue un « prodige », non un miracle. Il n'est pas encore un signe. » — Ennemond Boniface, Thérèse Neumann, la crucifiée de Konnersreuth devant l'histoire et la science[7]

Le danger du prodige seul : les faux prodiges

C'est pourquoi la Bible met en garde, avec insistance, contre les prodiges qui égarent. Le livre du Deutéronome l'énonce sans détour : si un prophète annonce un « signe ou un prodige » qui se réalise vraiment, mais qu'il s'en sert pour entraîner vers de faux dieux, il ne faut pas le suivre :

« Même si le signe ou le prodige annoncé s'accomplit, s'il te dit : "Allons à la suite d'autres dieux […] et servons-les", tu n'écouteras pas les paroles de ce prophète […]. Car le Seigneur votre Dieu vous met à l'épreuve pour savoir si vous l'aimez. » — Deutéronome 13, 3-4[8]

Le Nouveau Testament reprend cet avertissement à propos de la fin des temps. Saint Paul décrit l'action de l'Impie comme une contrefaçon des œuvres divines : elle se déploiera « avec toute sorte de puissances, de signes et de prodiges mensongers » (2 Th 2, 9)[9]. Et Jésus lui-même annonce que « de faux messies et de faux prophètes se lèveront et produiront des signes et des prodiges pour égarer, s'il était possible, les élus » (Mc 13, 22)[10].

La leçon est capitale : un prodige, même réel, n'authentifie rien à lui seul. Le critère n'est pas la puissance du phénomène, mais sa direction — vers le vrai Dieu ou loin de lui. C'est déjà tout le travail du discernement, développé dans Qu'est-ce que le discernement des esprits ? et, pour le surnaturel prétendu, dans Comment discerner une apparition mariale ?.

« Signe » : l'événement qui signifie

Signum, sēmeion : montrer au-delà de soi

Le mot « signe » vient du latin signum : une marque, une enseigne, ce qui renvoie à autre chose que soi. Un panneau routier n'est pas la route ; il l'indique. Un signe est fait pour être traversé du regard : on ne s'arrête pas à lui, on va vers ce qu'il montre.

Le grec sēmeion dit exactement cela. Formé sur sēma (la marque) et le verbe sēmainō (signifier, indiquer), il désigne l'événement porteur de sens. Là où le prodige arrête le regard sur le spectacle, le signe l'oriente vers une vérité : l'identité de celui qui l'accomplit, la venue du Royaume, l'appel de Dieu. Le miracle, comme signe, n'est pas d'abord un exploit : c'est un message.

L'évangile des signes : saint Jean

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Aucun auteur du Nouveau Testament n'a autant insisté sur cette dimension que saint Jean. Fait décisif : dans son évangile, Jean ne raconte les œuvres de Jésus que comme des signes (sēmeia)[11] — à une exception près, et elle est parlante. En Jn 4, 48, les « signes et prodiges » apparaissent dans la bouche même de Jésus, qui reproche à ses auditeurs de ne vouloir croire qu'à cette condition. Partout ailleurs, chaque œuvre de Jésus y est racontée comme une révélation à déchiffrer. La première d'entre elles, à Cana, est expressément nommée « commencement des signes » :

« Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C'était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » — Évangile selon saint Jean 2, 11[12]

On compte traditionnellement sept signes dans la première partie de l'évangile de Jean (souvent appelée le « Livre des signes ») : l'eau changée en vin à Cana, la guérison du fils de l'officier, celle du paralytique de Béthesda, la multiplication des pains, la marche sur les eaux, la guérison de l'aveugle-né et la résurrection de Lazare — tous ordonnés au signe suprême, la Croix et la Résurrection[13]. Et Jean dit clairement pourquoi il les rapporte :

« Il y a encore beaucoup d'autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant, vous ayez la vie en son nom. » — Évangile selon saint Jean 20, 30-31[14]

Le signe n'existe donc pas pour lui-même : il existe pour la foi et pour la vie. C'est sa raison d'être.

Le signe appelle la foi, il ne la force pas

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Un signe ne contraint pas : il propose. On peut le voir et ne pas croire — l'évangile de Jean est plein de témoins qui assistent aux signes et refusent de se rendre. Un signe s'adresse à une liberté ; il éclaire assez pour rendre la foi raisonnable, mais pas au point d'écraser le choix du cœur. C'est pourquoi Jésus refuse de transformer ses signes en démonstrations forcées.

Quand les pharisiens lui réclament un « signe » spectaculaire pour le mettre à l'épreuve, il le leur refuse :

« Cette génération mauvaise et adultère réclame un signe, mais, en fait de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas. » — Évangile selon saint Matthieu 12, 39[15]

Le « signe de Jonas », c'est sa propre Résurrection après trois jours — le signe par excellence, mais donné à la foi, non au voyeurisme. De même, devant Hérode qui « espérait lui voir faire un miracle » comme on assiste à un spectacle (Lc 23, 8), Jésus garde le silence[16]. Le Christ ne fait jamais de prodige pour éblouir : il fait des signes pour sauver.

« Miracle » : l'événement qui manifeste la puissance de Dieu

Miraculum, dynamis : l'admiration et la puissance

Le mot « miracle » vient du latin miraculum, formé sur mirari (s'étonner, admirer) et mirus (étonnant). Étymologiquement, c'est donc la chose admirable, celle qui suscite l'admiration. Mais dans l'usage théologique, « miracle » a fini par désigner surtout la cause de l'événement : une œuvre qui dépasse les forces de la nature et qui vient directement de Dieu.

Le grec le plus proche de ce sens est dynamis (au pluriel dynámeis) : la puissance, la force en acte. C'est le mot que préfèrent les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc, Luc) pour les œuvres de Jésus : littéralement des « actes de puissance ». La Vulgate latine les rend souvent par virtutes — des « vertus », au sens ancien de forces. Là où le prodige regarde l'étonnement et le signe regarde le sens, le miracle regarde d'où vient la force : de Dieu seul.

La définition de saint Thomas : praeter ordinem naturae

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La théologie catholique a précisé ce qu'est un miracle au sens strict. Saint Thomas d'Aquin en donne la définition classique dans la Somme théologique : est proprement miracle ce qui est fait par la puissance divine en dehors de l'ordre de toute la nature créée (praeter ordinem totius naturae creatae)[17]. Le mot latin praeter est important : il ne dit pas « contre » mais « au-delà de », « en dehors de ». Le miracle n'est pas un désordre : c'est l'auteur même de l'ordre naturel qui agit librement, au-delà de ce que les causes créées peuvent produire seules.

Saint Thomas distingue alors trois degrés de miracle, selon la manière dont la puissance de Dieu surpasse celle de la nature[18] :

  • Ce que la nature ne peut absolument pas faire — le degré le plus élevé. Exemples de Thomas : deux corps occupant le même lieu, le soleil revenant en arrière, un corps humain glorifié.
  • Ce que la nature peut faire, mais pas dans cet ordre — le degré intermédiaire. La nature produit la vie et la vue, mais elle ne rend pas la vie à un mort ni la vue à un aveugle : la résurrection des morts et la guérison des aveugles appartiennent à ce degré.
  • Ce que la nature peut faire, mais que Dieu accomplit sans les causes naturelles — le degré le plus modeste. Exemples : une fièvre guérie d'un coup, sans traitement ni le cours habituel de la nature ; une pluie soudaine sans cause naturelle, comme à la prière de Samuel ou d'Élie.

Cette échelle montre que le mot « miracle » pointe toujours vers la cause : ce n'est pas l'ampleur du spectacle qui fait le miracle, mais le fait qu'il procède de Dieu au-delà des forces de la création.

Saint Augustin : non contre la nature, mais contre ce que nous en savons

Faut-il alors dire que le miracle « viole » les lois de la nature ? Saint Augustin, bien avant Thomas, avait donné une réponse nuancée qui reste précieuse :

« Le prodige n'arrive donc pas contre la nature, mais contre ce que nous connaissons de la nature. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XXI, ch. 8[19]

Pour Augustin, rien n'est « contre nature » pour Dieu, puisque la nature n'est rien d'autre que ce que Dieu veut : la volonté du Créateur est la loi ultime de tout ce qui existe. Le miracle nous paraît « contre nature » parce que nous ne connaissons qu'une petite part des puissances que Dieu a mises dans le réel. Le miracle n'est donc pas un accroc dans un tissu que Dieu subirait : c'est l'intervention libre de Celui qui tient toute la nature dans sa main.

Cette précision protège la foi de deux excès : le rationalisme, qui nie a priori toute action de Dieu au nom des « lois de la nature » ; et la crédulité, qui verrait du miracle partout. Le miracle est réel, mais rare, et il demande à être discerné — c'est précisément ce que fait l'Église quand elle prend le temps de reconnaître un miracle, comme l'explique Pourquoi l'Église met-elle parfois longtemps à reconnaître un miracle ?.

La différence, mise au clair

Un tableau comparatif

Le plus simple est de placer les trois mots côte à côte, angle contre angle.

AspectProdigeSigneMiracle
Racineprodigium (présage, fait étonnant)signum (marque, enseigne)miraculum (de mirari, s'étonner)
Mot grectéras / tératasēmeion / sēmeiadynamis / dynámeis
Regarde d'abordL'effet sur les sensLe sens, la significationLa cause : Dieu
Question posée« Qu'est-ce qui étonne ? »« Qu'est-ce que cela veut dire ? »« D'où cela vient-il ? »
Corpus de prédilectionActes, annonces eschatologiquesÉvangile de saint JeanÉvangiles synoptiques
Danger à écarterLe spectacle sans le sens (Mt 12, 39)Croire sans se convertirRéduire Dieu à un faiseur de tours
Ce qu'il produit bien vécuL'étonnement qui ouvreLa foi qui reconnaîtL'adoration de la puissance de Dieu

Ce tableau ne sépare pas trois événements : il décompose un seul événement — l'œuvre de Dieu — selon trois éclairages. C'est pourquoi la dernière ligne se rejoint : l'étonnement bien vécu conduit à reconnaître le sens, et le sens reconnu conduit à adorer la puissance qui l'a donné.

Trois questions, un seul acte

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On peut résumer la nuance en trois questions posées au même fait.

Si l'on demande : « qu'est-ce qui étonne ici ? », on parle le langage du prodige — l'événement sort de l'ordinaire.

Si l'on demande : « qu'est-ce que cela veut dire, vers quoi cela me tourne ? », on parle le langage du signe — l'événement révèle et appelle.

Si l'on demande : « d'où cela vient-il, quelle puissance l'a produit ? », on parle le langage du miracle — l'événement procède de Dieu.

Les trois questions portent sur le même moment, mais elles n'ouvrent pas la même perspective. C'est exactement comme regarder une même lettre reçue : « quelle belle écriture ! » (le prodige, l'aspect qui frappe), « que me dit-elle ? » (le signe, le message), « qui me l'a écrite ? » (le miracle, l'auteur). Une seule lettre, trois regards — et seul le troisième, l'auteur, donne son poids aux deux autres.

Pourquoi les trois mots ensemble

On comprend maintenant pourquoi l'Écriture et le Catéchisme tiennent à employer les trois mots ensemble (Ac 2, 22 ; CEC 547). Chacun garde une vérité que les autres, seuls, laisseraient dans l'ombre :

  • Sans le prodige, on oublierait que Dieu agit réellement, visiblement, dans l'histoire et dans les corps : la foi chrétienne n'est pas une idée, elle repose sur des faits.
  • Sans le signe, on tomberait dans la fascination du spectacle : le prodige deviendrait un but, alors qu'il n'est qu'un doigt tendu vers Dieu.
  • Sans le miracle (la cause divine), on confondrait l'œuvre de Dieu avec la magie, le hasard ou le pouvoir humain : on perdrait ce qui, seul, fait sa valeur.

Tenir les trois, c'est tenir tout l'Évangile des œuvres de Jésus : du réel qui étonne, du sens qui appelle, de la puissance qui sauve.

Ce que cette distinction change pour la foi

Ne pas courir après les prodiges

La première conséquence est spirituelle. Le chrétien n'est pas fait pour courir après le merveilleux. Chercher le prodige pour le prodige — collectionner les phénomènes, réclamer des preuves spectaculaires, mesurer sa foi à la quantité de signes obtenus — c'est précisément l'attitude que Jésus reproche à « cette génération qui réclame un signe » (Mt 12, 39). Le Christ a même refusé, au désert, de se jeter du haut du Temple pour forcer un prodige éclatant (Mt 4, 5-7) : la foi ne se fonde pas sur le sensationnel.

Cela vaut pour l'accueil des grâces extraordinaires — apparitions, guérisons, phénomènes mystiques. L'Église les prend au sérieux, mais elle rappelle qu'ils sont au service de la foi, non l'inverse. On lira à ce sujet Faut-il croire aux révélations privées ? : même reconnues, elles n'ajoutent rien à la Révélation et ne s'imposent que dans la mesure où elles renvoient à l'Évangile.

Lire les signes, adorer la puissance de Dieu

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À l'inverse, la distinction invite à un regard plus profond sur la vie ordinaire. Beaucoup d'œuvres de Dieu ne sont pas des prodiges spectaculaires, mais elles restent des signes à lire : une conversion, un pardon reçu, une paix inattendue, une prière exaucée sans fracas. Le Catéchisme rappelle d'ailleurs que les miracles du Christ ne sont pas destinés « à satisfaire la curiosité ou les désirs magiques » : ils invitent à croire en lui[20]. Le croyant exercé apprend à voir le signe dans ce qui n'a pas l'éclat du prodige.

Enfin, tout vrai miracle appelle non pas d'abord le commentaire, mais l'adoration. Puisque le miracle regarde la cause — la puissance de Dieu —, le mouvement juste devant lui n'est pas « comme c'est étonnant » (on en resterait au prodige), mais « Seigneur, tu es là, et tu es bon ». C'est ainsi que réagit l'aveugle-né guéri : il ne s'extasie pas sur le phénomène, il se prosterne devant le Christ (Jn 9, 38). Le prodige a étonné ; le signe a fait comprendre ; le miracle conduit à adorer.

En résumé

  • Miracle, signe et prodige ne sont ni des synonymes ni trois événements distincts : ce sont trois angles sur une seule et même œuvre de Dieu. La Bible les réunit dans une phrase (Ac 2, 22), reprise par le Catéchisme (CEC 547).
  • Le prodige (latin prodigium ; grec téras) regarde l'effet : l'événement étonne, il sort de l'ordinaire. Dans le Nouveau Testament, il n'est jamais employé seul : il doit toujours être aussi un signe.
  • Le signe (latin signum ; grec sēmeion) regarde le sens : l'événement révèle et appelle à la foi. C'est le mot préféré de saint Jean, pour qui chaque miracle est un signe « pour que vous croyiez » (Jn 20, 31).
  • Le miracle (latin miraculum ; grec dynamis) regarde la cause : l'œuvre vient de Dieu, « au-delà de l'ordre de la nature créée » (saint Thomas), « non contre la nature, mais contre ce que nous en connaissons » (saint Augustin).
  • Il faut écarter deux pièges : courir après le prodige seul (le spectacle sans le sens, que Jésus refuse), et réduire le miracle à de la magie (en oubliant qu'il vient de Dieu et conduit à lui).
  • Un prodige, même réel, n'authentifie rien à lui seul : le critère est sa direction — vers le vrai Dieu (Dt 13 ; 2 Th 2, 9). D'où l'importance du discernement de l'Église.
  • Bien vécue, la distinction conduit de l'étonnement (prodige) à la reconnaissance (signe), et de la reconnaissance à l'adoration de la puissance de Dieu (miracle).

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 547 : « Jésus accompagne ses paroles par de nombreux "miracles, prodiges et signes" (Ac 2, 22) qui manifestent que le Royaume est présent en Lui. »

    1
  2. Actes des Apôtres 2, 22, trad. liturgique (AELF). Le grec enchaîne dynámesin kai térasin kai sēmeíois — actes de puissance, prodiges et signes.

    2
  3. Les trois substantifs grecs sont dýnamis (puissance, rendue en français par « miracle » ou « acte de puissance »), sēmeion (signe) et téras (prodige). dýnamis domine chez les Synoptiques ; sēmeion chez saint Jean ; téras n'apparaît jamais isolé (voir note Trench).

    3
  4. Le trio des trois mots (ou une paire) revient notamment en 2 Corinthiens 12, 12 (« les signes, les prodiges et les actes de puissance » de l'apôtre), en Hébreux 2, 4 (Dieu confirme le salut « par des signes, des prodiges et des miracles de toutes sortes ») et en Romains 15, 19 ; trad. liturgique (AELF).

    4
  5. Dans le Nouveau Testament, téras (prodige) apparaît seize fois, toujours en couple avec sēmeion (signe), le plus souvent dans l'expression « signes et prodiges » (p. ex. Ac 2, 19 ; 2, 22 ; 2, 43 ; 4, 30 ; 5, 12 ; 6, 8 ; 7, 36 ; 14, 3 ; 15, 12). Observation classique reprise par les lexiques du NT.

    5
  6. Richard C. Trench, Synonyms of the New Testament (Londres, 1854 ; nombreuses rééditions), § 91, sur sēmeion, téras, dynamis : le prodige (téras), qui rappelait le plus les portents du paganisme, n'est jamais employé dans le NT sans un terme qui lui donne un sens plus élevé. Traduction française de l'original anglais.

    6
  7. Ennemond Boniface, Thérèse Neumann, la crucifiée de Konnersreuth devant l'histoire et la science. Essai d'introduction à l'étude de la phénoménologie mystique, Paris, P. Lethielleux, 1979, p. 526-527 : le fait extraordinaire n'est que le « corps » du miracle ; il faut établir en outre sa transcendance spirituelle — le signe — par le contexte, les fruits et la fin manifestée.

    7
  8. Deutéronome 13, 2-4 (Vg 13, 1-3), trad. liturgique (AELF). Le sens du signe ou du prodige dépend de la direction où il conduit : vers le Seigneur, ou vers de faux dieux.

    8
  9. Deuxième lettre aux Thessaloniciens 2, 9, trad. liturgique (AELF) : la venue de l'Impie se fait « avec toute sorte de puissances, de signes et de prodiges mensongers » (grec en pásē dynámei kai sēmeíois kai térasin pseúdous). Les trois mêmes mots que pour le Christ, mais « du mensonge ».

    9
  10. Évangile selon saint Marc 13, 22 (cf. Mt 24, 24), trad. liturgique (AELF).

    10
  11. Dans le quatrième évangile, le mot sēmeion (signe) revient dix-sept fois pour désigner les œuvres de Jésus ; Jean n'emploie ni téras isolé ni dynamis au sens de miracle — la seule occurrence de téras (Jn 4, 48, « signes et prodiges ») est une parole de Jésus qui dénonce l'exigence du spectaculaire. D'où le nom de « Livre des signes » donné traditionnellement à Jn 1–12.

    11
  12. Évangile selon saint Jean 2, 11, trad. liturgique (AELF) : le miracle de Cana est nommé archē tōn sēmeíōn, « commencement des signes ».

    12
  13. Le décompte de sept signes johanniques (Cana ; fils de l'officier, Jn 4 ; paralytique de Béthesda, Jn 5 ; pains, Jn 6 ; marche sur les eaux, Jn 6 ; aveugle-né, Jn 9 ; Lazare, Jn 11) est une lecture traditionnelle courante, non une donnée dogmatique ; certains y ajoutent la Résurrection comme signe suprême, ou la pêche miraculeuse de Jn 21.

    13
  14. Évangile selon saint Jean 20, 30-31, trad. liturgique (AELF) : la finalité explicite des signes est la foi qui donne la vie.

    14
  15. Évangile selon saint Matthieu 12, 39 (cf. Mt 16, 4 ; Lc 11, 29), trad. liturgique (AELF) : le « signe de Jonas » désigne les trois jours au tombeau et la Résurrection.

    15
  16. Évangile selon saint Luc 23, 8, trad. liturgique (AELF) : Hérode « espérait lui voir faire un miracle » ; Jésus se tait, refusant le prodige-spectacle.

    16
  17. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iʳᵉ Partie, q. 105, a. 7 : est miracle au sens propre ce qui est fait par la puissance divine « en dehors de l'ordre de toute la nature créée » (praeter ordinem totius naturae creatae). Cf. Somme contre les Gentils, III, 101.

    17
  18. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iʳᵉ Partie, q. 105, a. 8 : les trois degrés du miracle — (1) ce que la nature ne peut jamais faire (deux corps au même lieu, le soleil qui recule, le corps glorifié) ; (2) ce que la nature peut faire mais non dans cet ordre (rendre la vie aux morts, la vue aux aveugles) ; (3) ce que la nature peut faire, mais que Dieu accomplit sans les causes naturelles (guérison soudaine d'une fièvre, pluie sans cause naturelle).

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  19. Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XXI, ch. 8. Texte latin : « Portentum ergo fit non contra naturam, sed contra quam est nota natura » — le prodige n'est pas contre la nature, mais contre ce que nous connaissons de la nature, la volonté du Créateur étant elle-même la nature de chaque chose créée.

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  20. Catéchisme de l'Église catholique, § 548 : les miracles du Christ « invitent à croire en lui » ; ils « ne sont pas destinés à satisfaire la curiosité ou les désirs magiques ».

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