Edward Feser (né en 1968)

L'un des philosophes catholiques vivants les plus lus dans le monde anglophone. Athée convaincu pendant une décennie, philosophe analytique de formation, Edward Feser est revenu à la foi catholique en 2001 par la seule force des arguments de la métaphysique aristotélicienne et thomiste. Héritier du renouveau thomiste de Gilson et Maritain, il défend le théisme classique contre le Nouvel Athéisme.

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Edward Feser (né en 1968) est l'un des philosophes catholiques vivants les plus lus dans le monde anglophone, et sans doute le plus efficace des défenseurs contemporains de la métaphysique classique — celle d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin — dans le langage rigoureux de la philosophie analytique. Sa trajectoire a de quoi surprendre : formé dans les départements de philosophie américains les plus sécularisés, il fut pendant une dizaine d'années un athée convaincu, persuadé que les preuves de l'existence de Dieu n'étaient que de vieilles curiosités réfutées depuis longtemps. Il est revenu à la foi catholique en 2001, non par une crise du cœur, mais par la seule contrainte des arguments : à force de vouloir réfuter honnêtement saint Thomas, il finit par comprendre qu'il avait raison[1].

Ce parcours, Feser l'a raconté lui-même dans un texte devenu célèbre, « The Road from Atheism » (2012)[2]. Il y décrit comment la philosophie du langage, la philosophie de l'esprit, puis la redécouverte de la métaphysique aristotélicienne — les natures, les essences, la finalité (telos) — ont fait s'effondrer, une à une, les certitudes du naturalisme matérialiste qu'il enseignait. Ce qu'il croyait mort était vivant ; ce qu'il croyait réfuté ne l'avait jamais été.

Héritier direct du renouveau thomiste dont Étienne Gilson et Jacques Maritain furent les grands maîtres au XXᵉ siècle, Feser en est le prolongement dans le XXIᵉ : là où le Nouvel Athéisme de Richard Dawkins et Christopher Hitchens croyait avoir enterré Dieu, il a montré que ces auteurs ne combattaient qu'une caricature, et qu'ils ignoraient superbement les arguments réels de la tradition. La revue National Review le présente comme « l'un des meilleurs auteurs contemporains en philosophie »[3].

Un philosophe analytique au service de saint Thomas

Edward Charles Feser naît le 16 avril 1968 en Californie, où il passera toute sa vie[4]. Élevé dans une famille catholique, il étudie à la Crespi Carmelite High School d'Encino, un établissement tenu par les carmes[5]. Mais, comme il le racontera plus tard, il a perdu l'essentiel de sa foi vers treize ou quatorze ans, au contact d'objections protestantes contre le catholicisme[6]. La suite de son parcours intellectuel se fera d'abord entièrement hors de l'Église.

Une formation dans la philosophie universitaire américaine

Feser se forme dans les institutions californiennes : il obtient un B.A. de philosophie et de sciences religieuses à la California State University, Fullerton, puis un M.A. de religion à la Claremont Graduate School[7]. Il achève enfin un doctorat de philosophie à l'University of California, Santa Barbara, en 1999, avec une thèse au titre révélateur de ses intérêts d'alors : Russell, Hayek, and the Mind-Body Problem — Bertrand Russell, l'économiste libéral Friedrich Hayek et le problème du rapport entre l'esprit et le corps[8].

Rien, dans cette formation, ne prédisposait Feser à devenir un champion de la scolastique. La philosophie analytique dominante des années 1990 tenait la métaphysique classique — substances, essences, causes finales — pour un vestige médiéval définitivement dépassé. C'est précisément de l'intérieur de cette culture philosophique que Feser va, peu à peu, changer d'avis.

Le professeur de Pasadena

Après avoir été visiting assistant professor à la Loyola Marymount University et chercheur invité au Social Philosophy and Policy Center de la Bowling Green State University[9], Feser devient professeur de philosophie au Pasadena City College, en Californie, poste qu'il occupe depuis. Fait notable pour un philosophe de son influence, il enseigne dans un community college — un établissement de premier cycle — et non dans une grande université de recherche : sa notoriété mondiale, il la doit moins à une chaire prestigieuse qu'à ses livres et à son blog, lus bien au-delà du monde universitaire.

Marié et père de six enfants, il vit dans la région de Los Angeles[10]. Ses centres de recherche déclarés couvrent la métaphysique, la théologie naturelle, la philosophie de l'esprit et la philosophie morale et politique[11] — c'est-à-dire l'ensemble des terrains où la métaphysique classique croise les grandes questions de l'existence de Dieu, de l'âme et du bien.

« The Road from Atheism » : une conversion par la raison

La route depuis l’athéisme — infographie originale IA. Source : Edward Feser, The Road from Atheism, 2012.

Le texte le plus lu de Feser n'est pas un livre savant, mais un billet de blog publié en juillet 2012 : « The Road from Atheism », la route depuis l'athéisme[12]. Il y retrace, en philosophe, les étapes intellectuelles qui l'ont ramené à Dieu. Ce récit est important parce qu'il contredit un cliché tenace : l'idée qu'on ne reviendrait jamais à la foi par des arguments, mais seulement par le cœur ou par une expérience. Feser est le contre-exemple vivant.

L'athée des années 1990

Devenu athée pendant ses études, Feser embrasse le naturalisme : la conviction que la matière, telle que la décrit la science physique, épuise tout le réel, et qu'il n'existe ni âme, ni finalité, ni Dieu[13]. Son athéisme, précise-t-il, ne reposait pas d'abord sur le problème du mal, mais sur un défi plus sec : l'idée que l'existence de Dieu manque tout simplement de bons arguments, que les « preuves » classiques ont été balayées par Hume et Kant, et qu'un philosophe sérieux n'a plus à s'en soucier[14]. Il enseignait cette position et la croyait solide.

Le lent effritement du naturalisme

L'édifice se fissure par où on ne l'attendait pas : la philosophie du langage et la philosophie de l'esprit, ses spécialités. En travaillant sur la signification (Frege, Alonzo Church), Feser se persuade que le sens ne peut pas se réduire à des états matériels du cerveau. La critique du matérialisme par John Searle, dans The Rediscovery of the Mind, ébranle le physicalisme standard. Les analyses de Russell sur la physique — qui ne nous livre que la structure abstraite des choses, non leur nature intrinsèque — achèvent de rendre le naturalisme instable[15]. Puis vient la rencontre avec l'éthique aristotélicienne de Philippa Foot et Alasdair MacIntyre, qui réintroduit dans son horizon les notions bannies d'essence et de finalité[16].

« Quand j'étais étudiant, je suis tombé sur ce mot : un peu de philosophie éloigne de Dieu, mais beaucoup de philosophie y ramène. » — Edward Feser, The Road from Atheism (2012)[17]

Ce mot n'est pas de Feser : il reformule une célèbre sentence de Francis Bacon, pour qui « un peu de philosophie incline l'esprit de l'homme à l'athéisme, mais la profondeur en philosophie ramène l'esprit des hommes à la religion »[18]. Toute l'histoire de Feser tient dans ce renversement : ce n'est pas la foi qui l'a détourné de la raison, c'est la raison poussée jusqu'au bout qui l'a reconduit à la foi.

Le tournant : relire les Cinq Voies sans mépris

Le déclic vient de l'enseignement. Chargé, comme jeune docteur, de cours de philosophie de la religion, Feser doit exposer les Cinq Voies de saint Thomas — les cinq démonstrations de l'existence de Dieu. Par honnêteté professorale, il s'efforce de les présenter sous leur forme la plus forte, et non sous la caricature qu'en donnent la plupart des manuels athées. C'est en essayant de rendre justice à l'argument cosmologique qu'il s'aperçoit, avec un certain effroi, que l'argument tient — dès lors qu'on le comprend dans le cadre métaphysique classique auquel il appartient, et non dans le cadre appauvri de la philosophie moderne[19].

Le retour à l'Église (2001)

Le basculement est rapide. Au cours de l'été 2001, Feser se surprend à défendre le théisme philosophique face à des interlocuteurs sceptiques. Avant la fin de l'année, il est revenu dans l'Église catholique[20]. Sa conversion n'a rien d'un attendrissement : c'est une reddition intellectuelle. Mais Feser refuse d'y voir une adhésion froide, purement cérébrale. Bien comprise, écrit-il, la découverte de Dieu ne peut pas laisser tiède :

« Si vous vous trouvez intellectuellement convaincu qu'il existe une Cause incausée divine qui vous soutient dans l'être, vous et le monde, à chaque instant, et que vous ne trouvez pas cette conclusion extrêmement étrange et bouleversante, quelque chose qui vous conduit à une sorte de révérence, alors j'ose dire que vous ne l'avez pas comprise. » — Edward Feser, The Road from Atheism (2012)[21]

Ni fidéisme, ni rationalisme désincarné

Feser prévient une double objection. Aux athées, il répond que sa conversion n'a rien d'irrationnel. Mais il répond aussi à un certain type de croyant — celui qui répète que « la foi est affaire de cœur, pas de tête » — et qui jugera sa démarche trop intellectuelle. Cette objection, dit-il, non seulement est fausse, mais elle est hétérodoxe : elle contredit la doctrine catholique du rapport entre la foi et la raison, réaffirmée par le concile Vatican I et par Jean-Paul II dans Fides et ratio.

« On dira que mon changement de vue était trop rationaliste, trop cérébral, trop froid, trop centré sur une connaissance théorique du Dieu des philosophes plutôt que sur une réponse personnelle au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Mais cette opposition est fausse, et la conception du rapport entre foi et raison qu'elle suppose est non seulement sotte, mais hétérodoxe. » — Edward Feser, The Road from Atheism (2012)[22]

Le Dieu des philosophes et le Dieu d'Abraham, pour Feser comme pour toute la tradition catholique, sont le même Dieu : la raison qui démontre l'Acte pur d'être et la foi qui adore le Père de Jésus-Christ ne se contredisent pas — la première prépare et confirme la seconde. C'est exactement la conviction que défendait, à sa manière, Pascal lorsqu'il distinguait, sans les opposer, les certitudes du cœur et celles de la démonstration.

L'œuvre : restaurer la métaphysique classique

Toute l'œuvre de Feser prolonge cette conversion : elle vise à remettre debout la métaphysique classique — hylémorphisme, acte et puissance, quatre causes, essences réelles — que la philosophie moderne, de Descartes à Hume, a cru pouvoir abolir. Feser soutient que cet abandon n'a jamais été justifié, seulement décrété, et qu'il est la racine cachée de la plupart des impasses de la pensée contemporaine[23].

Sa production, régulière et abondante, se répartit entre livres savants, ouvrages d'introduction et essais de combat :

AnnéeTitreÉditeurSujet
2008The Last Superstition: A Refutation of the New AtheismSt. Augustine's PressRéfutation du Nouvel Athéisme[24]
2009Aquinas: A Beginner's GuideOneworldIntroduction à saint Thomas[25]
2014Scholastic Metaphysics: A Contemporary IntroductionEditiones ScholasticaeMétaphysique scolastique[26]
2015Neo-Scholastic EssaysSt. Augustine's PressRecueil d'essais[27]
2017Five Proofs of the Existence of GodIgnatius PressThéologie naturelle[28]
2017By Man Shall His Blood Be ShedIgnatius PressPeine de mort (avec J. Bessette)[29]
2019Aristotle's RevengeEditiones ScholasticaeFondements métaphysiques des sciences[30]
2022All One in ChristIgnatius PressCritique du racisme et de la critical race theory[31]
2024Immortal Souls: A Treatise on Human NatureEditiones ScholasticaePhilosophie de l'âme[32]

The Last Superstition : la charge contre le Nouvel Athéisme

Six repères bibliographiques — infographie originale IA ; livres symboliques, sans reproduction de couvertures. Sources : ouvrages cités dans le tableau et leurs notes.

Le livre qui l'a rendu célèbre, The Last Superstition (2008), est une réponse frontale au Nouvel Athéisme — Richard Dawkins, Sam Harris, Christopher Hitchens, Daniel Dennett. La thèse de Feser est que ces auteurs, malgré leur assurance, ignorent tout des arguments qu'ils prétendent réfuter : ils confondent la théologie naturelle classique avec un « dieu bouche-trou » (god of the gaps), croient répondre à saint Thomas quand ils ne répondent qu'à William Paley, et n'ont jamais compris ce que « cause » ou « finalité » signifient chez Aristote[33]. Le ton est polémique, assumé, parfois mordant — Feser rend coup pour coup au sarcasme des athées — mais l'ossature est une défense sérieuse du worldview aristotélico-thomiste contre le matérialisme.

Aquinas et Scholastic Metaphysics : rendre Thomas contemporain

Là où The Last Superstition frappe, Aquinas (2009) et Scholastic Metaphysics (2014) construisent. Le premier est devenu un manuel d'introduction à saint Thomas apprécié jusque dans les universités laïques, parce qu'il présente la métaphysique, la théologie naturelle, la psychologie et l'éthique thomistes avec la clarté argumentative de la philosophie analytique[34]. Le second, plus technique, défend pièce à pièce l'appareil conceptuel scolastique — acte et puissance, hylémorphisme, causalité, essence et existence — en dialoguant avec la métaphysique analytique la plus récente[35]. Feser y accomplit un tour de force : parler aux philosophes contemporains dans leur langue, tout en leur rendant Aristote et Thomas.

Five Proofs of the Existence of God : la théologie naturelle restaurée

En 2017, avec Five Proofs of the Existence of God, Feser reprend le projet le plus audacieux qui soit : démontrer l'existence de Dieu. Il n'y reprend pas les Cinq Voies telles quelles, mais présente cinq grandes familles d'arguments de la tradition classique, chacun attaché à un grand nom, en les reformulant et en répondant systématiquement aux objections[36] :

PreuveRacineIdée centrale
L'argument aristotélicienAristoteLe changement exige un Moteur immobile, Acte pur
L'argument néoplatonicienPlotinLe composé exige un principe absolument simple
L'argument augustiniensaint AugustinLes vérités éternelles supposent un Intellect divin
L'argument thomistesaint ThomasCe dont l'essence n'inclut pas l'existence exige l'Être subsistant
L'argument rationalisteLeibnizLe principe de raison suffisante conduit à l'Être nécessaire
Cinq familles d’arguments — infographie originale IA. Source : Edward Feser, Five Proofs of the Existence of God, 2017 ; repères de lecture, distincts des Cinq Voies.

Contre l'idée reçue que ces preuves ne feraient qu'établir une abstraction lointaine, Feser montre au contraire qu'elles conduisent nécessairement à un Dieu unique, simple, immuable, immatériel, éternel, parfait, omniscient, omnipotent et souverainement bon — c'est-à-dire au Dieu du théisme classique, et non à un simple « architecte » déiste[37].

Théisme classique contre « personnalisme théiste »

L'un des apports les plus utiles de Feser, sur ce point, est d'avoir popularisé — après le dominicain Brian Davies — la distinction entre théisme classique et « personnalisme théiste » (theistic personalism)[38]. Le théisme classique, celui d'Augustin, d'Anselme, de Thomas, de Maïmonide, conçoit Dieu comme l'Être même subsistant (Ipsum Esse Subsistens), absolument simple, immuable, hors du temps. Le « personnalisme théiste » — souvent inconscient de lui-même — se représente Dieu comme une « personne » très puissante parmi les êtres, un individu maximal soumis aux mêmes catégories que les créatures. Or, souligne Feser, beaucoup d'attaques athées visent ce second dieu, qui n'a jamais été celui de la grande tradition : elles frappent un mannequin[39]. Cette clarification rejoint exactement la « métaphysique de l'Exode » (Ex 3, 14) chère à Gilson et le thomisme de l'acte d'être de Cornelio Fabro.

Aristotle's Revenge et Immortal Souls : la nature et l'âme

De la nature à l’âme — infographie originale IA. Sources : Aristotle’s Revenge, 2019, et Immortal Souls, 2024.

Les deux grandes sommes de la maturité étendent le combat à la nature et à l'homme. Aristotle's Revenge (2019) soutient que les sciences physiques et biologiques elles-mêmes présupposent, qu'elles le veuillent ou non, des notions aristotéliciennes : substances, potentialités, causes finales — car sans elles, la notion même de loi de la nature ou de disposition causale devient inintelligible[40]. Immortal Souls (2024), enfin, est un traité de philosophie de l'esprit qui défend l'hylémorphisme thomiste et l'immortalité de l'âme : l'intellect humain, parce qu'il saisit des concepts universels et immatériels, ne peut pas être un simple produit de la matière, et l'âme rationnelle subsiste après la mort[41]. On mesure le chemin parcouru : le doctorant qui écrivait sur le mind-body problem pour défendre le naturalisme le résout désormais par saint Thomas.

Les débats : un catholique qui ne fuit pas la controverse

Feser n'est pas seulement un métaphysicien : c'est un intellectuel public, engagé dans les débats les plus disputés, y compris à l'intérieur de l'Église.

La peine de mort

En 2017, avec le politologue Joseph Bessette, Feser publie By Man Shall His Blood Be Shed: A Catholic Defense of Capital Punishment, une défense de la légitimité de principe de la peine de mort au regard de l'Écriture, de la Tradition et du Magistère constant de l'Église[42]. L'ouvrage, paru chez Ignatius Press, prend une actualité brûlante lorsque le pape François fait modifier, en 2018, le Catéchisme pour déclarer la peine capitale « inadmissible ». Feser soutient que la tradition doctrinale antérieure — biblique et magistérielle — reconnaît la licéité de principe de cette peine, et il discute publiquement la portée de la nouvelle formulation. Le débat, technique et vif, illustre son souci de la continuité doctrinale, dans la ligne de l'herméneutique de la continuité chère à Benoît XVI.

Racisme et théorie critique de la race

En 2022, All One in Christ applique la même méthode à une question sociale brûlante : Feser y condamne le racisme comme contraire à la doctrine catholique de l'unité du genre humain (« tous un dans le Christ », Ga 3, 28), tout en critiquant la théorie critique de la race (critical race theory) au nom de cette même doctrine, qu'il juge incompatible avec l'anthropologie chrétienne et l'universalisme de l'Évangile[43]. Là encore, l'argument est doctrinal avant d'être politique.

Le blog et l'influence

Une part décisive de l'influence de Feser passe par son blog, Edward Feser, ouvert en 2008 et suivi par des dizaines de milliers de lecteurs[44]. Il y traite, avec une régularité rare, de métaphysique, de théologie naturelle, d'actualité doctrinale et de philosophie de l'esprit, dans un style accessible mais exigeant. Ce blog a fait beaucoup pour la renaissance du thomisme analytique chez de jeunes philosophes et apologistes anglophones, et pour la diffusion d'un catholicisme intellectuel confiant, capable de tenir tête au Nouvel Athéisme sans complexe.

Feser dans le paysage catholique contemporain

Feser occupe une place singulière parmi les intellectuels catholiques d'aujourd'hui. Il n'est ni un théologien de métier, ni un prêtre médiatique : c'est un philosophe professionnel qui a fait de la métaphysique classique une arme apologétique. On peut le situer par contraste avec quelques figures voisines :

FigureRegistreApport propre
Étienne Gilson (1884-1978)Historien de la philosophieRedécouverte du Moyen Âge et de l'acte d'être
Jacques Maritain (1882-1973)Philosophe systématiqueThomisme de la connaissance, de l'art, du politique
Peter Kreeft (né en 1937)Apologète populaireVulgarisation, dialogues, morale
Robert Barron (né en 1959)Évêque et communicantÉvangélisation médiatique, culture
Edward Feser (né en 1968)Métaphysicien analytiqueThéisme classique contre le Nouvel Athéisme
Une méthode philosophique — infographie originale IA. Synthèse des développements sur Aquinas, Scholastic Metaphysics et Five Proofs dans cet article.

Sa force est d'avoir porté le fer sur le terrain même de l'adversaire : la philosophie analytique, réputée hostile à la métaphysique religieuse. En prouvant qu'on pouvait y défendre Aristote et Thomas avec les outils les plus contemporains, Feser a rendu au catholicisme intellectuel une audace argumentative que le XXᵉ siècle avait parfois perdue. Il rejoint en cela la conviction de Garrigou-Lagrange : la vérité métaphysique n'est pas une convention datée, mais une lecture de l'être que l'esprit peut atteindre en tout temps.

Portée et limites

Ignispedia ne canonise pas chaque position de Feser. Son ton polémique, dans The Last Superstition, a été jugé parfois trop rude ; ses thèses sur la peine de mort et la théorie critique de la race sont librement débattues entre catholiques, y compris fidèles ; et sa manière de reformuler les preuves classiques suscite, chez d'autres thomistes, des discussions techniques légitimes. Rien de cela n'est un défaut d'orthodoxie : ce sont les débats normaux d'une pensée vivante.

Ce que l'on peut retenir sans réserve, c'est le service rendu : Feser a montré à toute une génération que la foi catholique n'a pas à se cacher devant la philosophie contemporaine, que les preuves de Dieu ne sont pas des reliques mais des arguments toujours redoutables, et que la métaphysique de saint Thomas, loin d'être morte, enterre encore ses fossoyeurs — pour reprendre la formule que Gilson appliquait à la philosophie tout entière. Sa propre vie en est la preuve : un athée que les arguments ont ramené à genoux.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Edward Feser, « The Road from Atheism », billet publié sur son blog Edward Feser en juillet 2012 (URL : https://edwardfeser.blogspot.com/2012/07/road-from-atheism.html), réédité en trois parties sur Strange Notions (« The Road from Atheism: Dr. Edward Feser's Conversion », strangenotions.com). Récit autobiographique de sa perte de la foi vers 13-14 ans, de son athéisme naturaliste des années 1990, de l'effritement du matérialisme (Frege, Church, Searle, Russell, éthique aristotélicienne de Foot et MacIntyre), de la relecture des Cinq Voies et du retour à l'Église catholique en 2001. Citations traduites de l'anglais par l'auteur de l'article ; originaux : « I came across the saying that learning a little philosophy leads you away from God, but learning a lot of philosophy leads you back » ; « If you find yourself intellectually convinced that there is a divine Uncaused Cause who sustains the world and you in being at every instant, and don't find this conclusion extremely strange and moving, something that leads you to a kind of reverence, then I daresay you haven't understood it » ; « It will be said […] that my change of view was too rationalistic, too cerebral, too bloodless, too focused on a theoretical knowledge of the God of the philosophers rather than a personal response to the God of Abraham, Isaac, and Jacob. But the dichotomy is a false one, and the implied conception of the relationship between faith and reason not only foolish but heterodox. »

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  2. Jugement de la revue National Review citant Feser comme « one of the best contemporary writers on philosophy » (« l'un des meilleurs auteurs contemporains en philosophie »), formule reprise sur la quatrième de couverture de plusieurs de ses livres et dans sa notice biographique.

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  3. « Edward Feser », notice de Wikipedia (anglais) et notices biographiques concordantes (page « About » de edwardfeser.com) : naissance le 16 avril 1968, scolarité à la Crespi Carmelite High School (Encino), B.A. de philosophie et sciences religieuses à la California State University, Fullerton, M.A. de religion à la Claremont Graduate School, doctorat de philosophie à l'University of California, Santa Barbara (1999, thèse Russell, Hayek, and the Mind-Body Problem), professeur de philosophie au Pasadena City College, ancien visiting assistant professor à Loyola Marymount University et chercheur invité au Social Philosophy and Policy Center de Bowling Green State University, marié et père de six enfants, vivant dans la région de Los Angeles. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Edward_Feser

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  4. Francis Bacon, « Of Atheism », in The Essays or Counsels, Civil and Moral (1625) : « A little philosophy inclineth man's mind to atheism, but depth in philosophy bringeth men's minds about to religion. » C'est la sentence que Feser reformule dans The Road from Atheism. Traduction française de l'auteur de l'article.

    18
  5. Edward Feser, Scholastic Metaphysics: A Contemporary Introduction, Heusenstamm, Editiones Scholasticae (coll. « Scholastic Editions »), 2014 : défense de l'appareil métaphysique scolastique (acte et puissance, hylémorphisme, causalité, essence et existence, causes finales) en dialogue avec la métaphysique analytique contemporaine.

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  6. Edward Feser, The Last Superstition: A Refutation of the New Atheism, South Bend (Indiana), St. Augustine's Press, 2008 : défense polémique du « worldview » aristotélico-thomiste contre Richard Dawkins, Sam Harris, Christopher Hitchens et Daniel Dennett ; l'auteur soutient que le Nouvel Athéisme confond la théologie naturelle classique avec l'argument du dessein (« god of the gaps ») de William Paley et ignore la notion aristotélicienne de cause finale.

    24 33
  7. Edward Feser, Aquinas: A Beginner's Guide, Oxford, Oneworld Publications, 2009 : introduction devenue classique à la métaphysique, à la théologie naturelle, à la psychologie et à l'éthique de saint Thomas d'Aquin, exposées avec les outils de la philosophie analytique.

    25 34
  8. Edward Feser, Five Proofs of the Existence of God, San Francisco, Ignatius Press, 2017 : présentation et défense de cinq familles d'arguments de théologie naturelle (aristotélicien, néoplatonicien, augustinien, thomiste, rationaliste/leibnizien), avec réponses systématiques aux objections, et démonstration que ces preuves conduisent au Dieu unique, simple, immuable et parfait du théisme classique.

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  9. Edward Feser & Joseph M. Bessette, By Man Shall His Blood Be Shed: A Catholic Defense of Capital Punishment, San Francisco, Ignatius Press, 2017 : défense de la légitimité de principe de la peine de mort au regard de l'Écriture, de la Tradition patristique et du Magistère constant ; ouvrage discuté après la modification du Catéchisme de l'Église catholique (n° 2267) décidée par le pape François en 2018.

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  10. Edward Feser, Aristotle's Revenge: The Metaphysical Foundations of Physical and Biological Science, Heusenstamm, Editiones Scholasticae, 2019 : thèse selon laquelle les sciences physiques et biologiques présupposent des notions aristotéliciennes (substance, potentialité, cause finale) sans lesquelles la notion même de loi de la nature et de disposition causale devient inintelligible.

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  11. Edward Feser, All One in Christ: A Catholic Critique of Racism and Critical Race Theory, San Francisco, Ignatius Press, 2022 : condamnation du racisme au nom de la doctrine catholique de l'unité du genre humain, assortie d'une critique de la théorie critique de la race jugée incompatible avec l'anthropologie chrétienne et l'universalisme de l'Évangile.

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  12. Edward Feser, Immortal Souls: A Treatise on Human Nature, Heusenstamm, Editiones Scholasticae, 2024 : grand traité de philosophie de l'esprit défendant l'hylémorphisme thomiste et l'immortalité de l'âme rationnelle, à partir de l'immatérialité de l'intellect saisissant des concepts universels.

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  13. La distinction entre théisme classique et personnalisme théiste (theistic personalism) a été formalisée par le dominicain Brian Davies, An Introduction to the Philosophy of Religion, Oxford University Press (3ᵉ éd. 2004) ; Feser la reprend et la popularise, notamment dans Five Proofs of the Existence of God (2017), pour montrer que nombre d'objections athées visent un Dieu « personnaliste » anthropomorphe qui n'est pas le Dieu du théisme classique (Ipsum Esse Subsistens).

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