Scott Hahn (né en 1957) passe pour l'un des apologètes et théologiens bibliques catholiques vivants les plus lus du monde anglophone. Ancien ministre presbytérien de formation calviniste, farouchement anti-catholique dans sa jeunesse, il est entré dans l'Église catholique à Pâques 1986 au terme d'un itinéraire intellectuel devenu célèbre : c'est en cherchant à réfuter le catholicisme, Bible en main, qu'il s'est retrouvé peu à peu convaincu par lui.[1][2] Son récit de conversion, Rome Sweet Home (1993), et surtout les cassettes audio qui circulèrent par centaines de milliers — et l'on a pu parler à leur propos d'une génération entière de protestants américains ramenés vers Rome.[3]
Mais réduire Scott Hahn à un converti éloquent serait une erreur. Docteur en théologie de l'université Marquette, professeur de théologie biblique à la Franciscan University of Steubenville depuis 1990 — où il est titulaire de la chaire Father Michael Scanlan —, fondateur du St. Paul Center for Biblical Theology, il a signé une œuvre savante considérable — plus de quarante livres et une thèse, Kinship by Covenant, publiée par la prestigieuse Yale University Press.[4][5] Son intuition maîtresse, tirée de sa formation même dans la covenant theology réformée, est que la Bible entière raconte une histoire d'alliances par lesquelles Dieu se constitue une famille.
Ignispedia le reçoit comme la figure emblématique du grand retour de convertis qui a marqué le catholicisme américain depuis les années 1980 : un homme dont la vie est, à elle seule, un argument en faveur des grandes questions que traite cette encyclopédie — la sola scriptura, la foi seule, l'Eucharistie, la place de Marie. Portrait sans hagiographie : ni saint canonisé, ni oracle infaillible, mais un témoin lucide dont il faut savoir peser aussi les limites.
Pourquoi Scott Hahn compte-t-il ?
L'homme qui a « rendu la Bible aux catholiques »
Pendant des siècles, l'apologétique catholique de langue anglaise fut d'abord littéraire et philosophique : Chesterton, Benson, plus tard les grands convertis d'Oxford. Scott Hahn a introduit un registre nouveau, longtemps considéré comme un terrain protestant : celui de l'exégèse biblique serrée, verset après verset, dans la langue même des évangéliques américains. Son génie fut de démontrer que la Bible, lue de près, est catholique — que la messe, la confession, le purgatoire, le culte de Marie, le sacerdoce et la papauté ne sont pas des ajouts médiévaux à l'Évangile, mais son accomplissement.[6][7]
Ce déplacement explique son influence. Là où l'on attendait le catholique sur le dogme et la tradition, Hahn a porté le combat sur le texte sacré, avec l'aisance d'un ancien pasteur qui avait prêché la sola scriptura et enseigné le grec et l'hébreu. Nombre de catholiques américains, longtemps intimidés par la familiarité biblique de leurs voisins protestants, ont trouvé en lui la preuve vivante qu'ils n'avaient rien à céder sur ce terrain.
Le converti dont l'histoire a converti
En 1993, Scott et Kimberly Hahn publient chez Ignatius Press Rome Sweet Home: Our Journey to Catholicism, le récit à deux voix de leur conversion.[8] Le livre, best-seller durable, doit une part de son succès à sa forme : ce n'est pas un traité, mais un drame de couple. Scott entre dans l'Église en 1986 ; Kimberly, épouse fervente d'un pasteur, vit d'abord cette conversion comme une trahison, avant de le rejoindre quatre ans plus tard, à Pâques 1990.[9][10]
Plus encore que le livre, ce sont les cassettes audio qui ont fait de Hahn un phénomène. Son témoignage enregistré — la fameuse « Scott Hahn conversion tape » — s'est diffusé de main en main dans les paroisses et les groupes de prière des États-Unis, reproduit par centaines de milliers d'exemplaires.[11] Rares sont les apologètes dont on a pu dire qu'ils avaient, littéralement, converti des foules par le seul récit de leur propre chemin.
Un savant, pas seulement un témoin
Il serait pourtant injuste de le ranger parmi les seuls témoins populaires. Scott Hahn a soutenu en 1995, à l'université Marquette, un doctorat de théologie dont la thèse — Kinship by Covenant — a été jugée digne d'être publiée, dans une version remaniée, par Yale University Press en 2009, au sein de la collection de référence Anchor Yale Bible Reference Library.[12] Peu d'apologètes catholiques peuvent se prévaloir d'une telle reconnaissance universitaire hors de leur propre camp.
Titulaire de la chaire Father Michael Scanlan de théologie biblique et de nouvelle évangélisation à Steubenville, fondateur d'une revue savante (Letter & Spirit) et d'un centre de recherche (le St. Paul Center), directeur avec Curtis Mitch de l'Ignatius Catholic Study Bible, Hahn a bâti tout un appareil d'étude biblique catholique là où il n'existait presque rien.[13][14] C'est cette double nature — le vulgarisateur qui touche des millions de gens et le théologien qui publie chez Yale — qui fait sa singularité.
L'homme : d'un foyer de Pittsburgh à la chaire de Steubenville
Repères biographiques
- 28 octobre 1957Naissance à Bethel Park
Scott Walker Hahn naît à Bethel Park, en Pennsylvanie, dans la banlieue de Pittsburgh, au sein d'une famille presbytérienne sans ferveur particulière.
- v. 1972-1974Conversion évangélique
Adolescent turbulent, il est saisi par un réveil évangélique et se donne au Christ avec une ardeur totale. Il se destine aussitôt au ministère pastoral.
- 1979Grove City College et mariage
Il obtient son bachelor (théologie, philosophie, économie) à Grove City College, magna cum laude, et épouse la même année Kimberly Kirk, fille de pasteur.
- 1982Gordon-Conwell et ordination
Diplômé summa cum laude du séminaire Gordon-Conwell (M.Div.), il est ordonné ministre presbytérien et devient pasteur de Trinity Presbyterian Church, à Fairfax (Virginie).
- 1982-1985Les brèches
En étudiant l'alliance, la justification, la sola scriptura et Jean 6 pour mieux défendre le protestantisme, il en vient à douter de ses propres fondements.
- Pâques 1986Entrée dans l'Église catholique
Il est reçu dans l'Église catholique à la Vigile pascale de 1986, à Milwaukee, où il achève des études doctorales à Marquette. Kimberly reste protestante.
- 1990Franciscan University of Steubenville
Il devient professeur de théologie et d'Écriture à la Franciscan University of Steubenville, poste qu'il occupe toujours.
- Pâques 1990Conversion de Kimberly
Après quatre ans de résistance et d'étude, Kimberly Hahn entre à son tour dans l'Église catholique, à Joliet (Illinois).
- 1993Rome Sweet Home
Les époux publient chez Ignatius Press le récit de leur conversion, Rome Sweet Home, qui devient un classique de l'apologétique.
- 1995Doctorat à Marquette
Il soutient sa thèse de doctorat, Kinship by Covenant, sur la théologie de l'alliance dans l'Ancien et le Nouveau Testament.
- 2001St. Paul Center
Il fonde le St. Paul Center for Biblical Theology, voué à répandre la culture biblique chez les laïcs et la maîtrise de l'Écriture chez le clergé.
- 2009Kinship by Covenant chez Yale
Sa thèse paraît, remaniée, chez Yale University Press — consécration académique rare pour un apologète catholique.
Un adolescent converti au Christ
Rien, dans son enfance, ne prédisposait Scott Hahn à devenir théologien. Élevé dans un presbytérianisme tiède, adolescent chahuteur de la banlieue de Pittsburgh, il connaît vers seize ans un retournement évangélique brûlant : il se donne au Christ, découvre la Bible avec passion et décide, presque aussitôt, de consacrer sa vie au ministère.[15][16] Cette conversion première est décisive pour comprendre la suite : Hahn n'a jamais cessé d'être un homme de la conversion, de la décision totale pour le Christ. Le catholicisme ne fut pas pour lui une atténuation de cette ferveur, mais son accomplissement.
Grove City et Gordon-Conwell : la formation d'un calviniste
Le jeune converti étudie d'abord à Grove City College, petit college presbytérien de Pennsylvanie, où il décroche en 1979 un bachelor avec un triple cursus de théologie, de philosophie et d'économie.[17] La même année, il épouse Kimberly Kirk, elle-même fille de pasteur : un couple entièrement voué, semble-t-il, à servir l'Évangile protestant.
Il poursuit au séminaire Gordon-Conwell, l'un des hauts lieux de l'évangélisme savant de la Nouvelle-Angleterre, où il obtient en 1982 un Master of Divinity summa cum laude.[18] C'est là, et auprès de maîtres comme le théologien presbytérien John Gerstner, qu'il se forme à la théologie réformée la plus rigoureuse — celle des cinq sola, du calvinisme des cinq points, de la covenant theology. Détail lourd de conséquences : Gerstner, apologète anti-catholique convaincu, avait coutume de dire à ses étudiants une phrase que Hahn n'oublierait jamais :
« Si nous nous trompons sur la foi seule, je serais demain matin à genoux devant le Vatican, à Rome, en train de faire pénitence. » — John Gerstner, rapporté par Scott Hahn[19]
Le maître ne croyait pas si bien dire : c'est précisément sur la sola fide que son meilleur élève allait finir par se retourner.
Le pasteur anti-catholique
Ordonné en 1982, Scott Hahn devient pasteur de Trinity Presbyterian Church, à Fairfax, en Virginie, et enseigne dans un séminaire.[20] À cette date, il n'est pas seulement non-catholique : il est militant anti-catholique. Il distribue de la littérature hostile à Rome, dissuade des catholiques de rester dans leur Église, et tient le culte eucharistique pour de l'idolâtrie pure :
« Si l'hostie qu'ils adorent là, sur cet autel, n'est pas Dieu, alors ce sont des idolâtres, des païens ; ils sont à plaindre et à combattre. » — Scott Hahn, évoquant sa période anti-catholique[21]
Il va jusqu'à offrir à sa future épouse un exemplaire de Roman Catholicism de Loraine Boettner — « la bible de l'anti-catholicisme », selon ses propres mots — dans l'espoir de la prémunir contre Rome.[22] C'est ce même homme, armé de tout l'appareil de la controverse réformée, qui allait, en cherchant à mieux réfuter l'Église, se laisser peu à peu désarmer par elle.
Le long chemin vers Rome (1982-1986)
La conversion de Scott Hahn n'a rien d'un coup de foudre sentimental : c'est une capitulation intellectuelle, brèche après brèche, sur les points mêmes qu'il croyait les plus sûrs. Il faut suivre l'ordre de ces effondrements, car chacun recoupe une grande question d'apologétique.
L'alliance (covenant) : la première brèche
La formation réformée de Hahn faisait de l'alliance (covenant) la clé de toute la Bible. En l'approfondissant pour mieux l'enseigner, il découvre que, dans le monde biblique, une alliance n'est pas un contrat — un échange de biens et de services entre parties —, mais un lien de parenté : par l'alliance, Dieu ne conclut pas un marché, il fait entrer des étrangers dans sa famille.
« Pour les anciens Hébreux, et dans la Sainte Écriture, une alliance diffère d'un contrat à peu près autant que le mariage diffère de la prostitution. » — Scott Hahn[23]
La conséquence est vertigineuse. Si le salut est une affaire de famille et non de tribunal, alors le schéma protestant d'une justification purement juridique — Dieu déclarant juste un pécheur par un simple verdict extérieur — devient trop étroit. Le salut est plutôt l'adoption réelle des hommes comme fils de Dieu, ce que la théologie catholique appelle la grâce sanctifiante et la vie divine communiquée. Cette intuition, née de sa propre discipline réformée, deviendra la matrice de toute son œuvre future.
Sola fide : Luther a-t-il ajouté un mot ?
De l'alliance, Hahn passe à la justification par la foi seule (sola fide), pilier de la Réforme. En étudiant l'épître aux Romains et l'épître de Jacques, il constate un fait qui le bouleverse : l'expression « foi seule » (pistis monon) n'apparaît dans le Nouveau Testament qu'une seule fois, en Jacques 2, 24 — et c'est précisément pour la nier : « l'homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seule ».[24]
« La foi seule est fausse. D'abord parce que la Bible ne le dit nulle part. Ensuite parce que Luther a inséré le mot "seule" dans sa traduction allemande. » — Scott Hahn[25]
L'accusation historique — Luther ajoutant allein (« seul ») à Romains 3, 28 dans sa traduction — est ancienne et débattue, mais elle cristallise pour Hahn l'essentiel : le principe fondateur de la Réforme ne se lit pas dans le texte sacré, il lui est surimposé. Ce constat rejoint la question traitée par ailleurs dans Ignispedia : sommes-nous vraiment sauvés par la foi seule ?
Sola scriptura : le principe qui se réfute lui-même
Reste le principe des principes, celui qui soutenait tous les autres : la sola scriptura, l'Écriture comme seule règle de foi. Ancien prédicateur de ce dogme, Hahn lui applique son propre critère et découvre qu'il ne se trouve nulle part dans l'Écriture : aucun texte biblique n'enseigne que la Bible seule serait l'unique autorité, à l'exclusion de la Tradition et de l'Église.[26] Le principe qui prétend tout fonder ne peut se fonder lui-même — il est autoréférentiellement instable.
Pire : c'est l'Église catholique qui, aux conciles des IVᵉ et Vᵉ siècles, a discerné et fixé le canon des Écritures. Sans l'autorité vivante de l'Église, le protestant ne saurait même pas quels livres composent sa Bible. Hahn en tire la conclusion qui fera basculer tout l'édifice : l'Écriture, la Tradition et le Magistère ne sont pas concurrents, mais solidaires. C'est le cœur de l'article Ignispedia voisin : pourquoi les catholiques ne suivent-ils pas la sola scriptura ?
Jean 6 et l'Eucharistie
L'effondrement doctrinal appelait une confirmation existentielle : elle vint de l'Eucharistie. En étudiant le chapitre 6 de l'évangile de Jean — le discours sur le Pain de vie, où le Christ répète que sa chair est « vraiment une nourriture » — puis les récits de la Cène et la liturgie de la messe, Hahn comprend que la présence réelle n'est pas une superstition médiévale, mais la lecture la plus littérale et la plus ancienne du texte.[27][28]
Le choc décisif se produit lorsque, encore protestant, il assiste incognito à une messe en semaine. Ce qu'il croyait devoir mépriser le saisit :
« "Mon Seigneur et mon Dieu." Quand les fidèles se sont avancés pour communier, je me suis littéralement mis à saliver : "Seigneur, c'est toi que je veux." » — Scott Hahn, sur sa première messe[29]
Cette expérience, il la théorisera plus tard dans The Lamb's Supper : la messe est l'accomplissement de l'Apocalypse, la liturgie du Ciel descendue sur la terre. Elle renvoie à la question que traite Ignispedia : pourquoi l'Eucharistie n'est-elle pas seulement un symbole ?
La contraception : l'épreuve du couple
Un dernier point acheva de le convaincre, et il touchait à sa vie même. En étudiant l'histoire des doctrines chrétiennes sur le mariage, les Hahn découvrent un fait qu'aucun pasteur ne leur avait jamais dit :
« Jusqu'en 1930, toutes les dénominations protestantes, sans une seule exception, condamnaient la contraception sur des bases bibliques. » — Kimberly Hahn, propos rapportés par Scott Hahn dans son récit de conversion[30]
La conférence anglicane de Lambeth de 1930 fut la première communauté chrétienne de l'histoire à autoriser la contraception ; toutes les autres suivirent, sauf une : l'Église catholique. Pour un homme qui cherchait l'Église fidèle à la foi apostolique, ce constat était sans réplique. L'Église romaine se révélait non pas comme une déviation tardive, mais comme la gardienne de la morale chrétienne la plus ancienne, contre laquelle tout le protestantisme avait fini par céder.
Pâques 1986 : l'entrée, et le drame conjugal
Convaincu sur toute la ligne, Scott Hahn est reçu dans l'Église catholique à la Vigile pascale de 1986, à Milwaukee, où il achève alors un doctorat à Marquette.[31][32] Mais sa conversion ouvre une crise. Kimberly, épouse de pasteur, vit ce passage comme un effondrement de leur vie commune : elle a épousé un ministre protestant, elle se retrouve mariée à un catholique. Rome Sweet Home ne cache rien de ces années douloureuses, faites de disputes, de larmes et de patience.[33]
Fidèle à sa conviction que l'alliance est un lien de famille, Hahn refuse de forcer sa femme. Il prie, argumente sans écraser, attend. Kimberly entreprend sa propre étude — c'est elle, notamment, qui creuse le dossier de la contraception — et, à Pâques 1990, quatre ans après lui, elle entre à son tour dans l'Église catholique, à Joliet.[34][35] Le couple, un temps déchiré par la foi, se retrouve pleinement uni en elle : de leur mariage naîtront six enfants.
Le théologien de l'alliance
Une fois catholique, Scott Hahn n'a pas renié sa formation réformée : il l'a transfigurée. Le meilleur de la covenant theology protestante — l'idée que la Bible est unifiée par une histoire d'alliances successives — est devenu chez lui le cœur d'une théologie biblique catholique. Voici les jalons de cette œuvre :
| Année | Œuvre | Ce que Hahn y établit |
|---|---|---|
| 1993 | Rome Sweet Home (avec Kimberly Hahn) | Récit à deux voix de leur conversion : l'apologétique par le témoignage. |
| 1998 | A Father Who Keeps His Promises | Toute la Bible relue comme l'histoire d'un Père bâtissant sa famille par des alliances. |
| 1999 | The Lamb's Supper | La messe est l'accomplissement de l'Apocalypse : le Ciel sur la terre. |
| 2001 | Hail, Holy Queen | Marie, nouvelle Ève et Reine-Mère, lue à partir de la typologie biblique. |
| 2009 | Kinship by Covenant (Yale University Press) | Version savante de sa thèse : l'alliance crée un lien de parenté, clé de toute l'Écriture. |
| 2013 | Consuming the Word | Le lien entre la Parole de Dieu, le canon et l'Eucharistie chez les Pères. |
| 2018 | The Fourth Cup | La Cène et la Croix relues à la lumière de la « quatrième coupe » de la Pâque juive. |
« Kinship by Covenant » : l'alliance comme lien de famille
Le grand livre savant de Hahn, Kinship by Covenant (2009), soutient une thèse simple et puissante : l'alliance biblique crée une parenté. Dieu ne se contente pas de conclure des pactes ; il adopte, il élargit sa famille par étapes successives — de Noé à Abraham, d'Abraham à Moïse, de Moïse à David — jusqu'à l'alliance nouvelle et éternelle scellée dans le sang du Christ, qui fait de toute l'humanité rachetée une seule famille de Dieu.[36]
Cette lecture réconcilie l'Ancien et le Nouveau Testament sans les opposer, et donne un fondement biblique à des doctrines catholiques que les protestants tenaient pour non-scripturaires : la communion des saints (la famille de Dieu dépasse la mort), la maternité de Marie (la mère du Roi est reine mère), le sacerdoce et la papauté (l'intendant du royaume, selon Isaïe 22). La reconnaissance de Yale University Press a montré que cette thèse n'était pas une apologétique déguisée, mais un travail exégétique sérieux.
« The Lamb's Supper » : la messe et l'Apocalypse
Son livre le plus populaire, The Lamb's Supper: The Mass as Heaven on Earth (1999), part de l'expérience qui l'avait bouleversé avant sa conversion. Hahn y déchiffre le livre de l'Apocalypse non comme un code d'anticipations catastrophiques — obsession de tant de sectes protestantes —, mais comme la description de la liturgie céleste : l'autel, l'Agneau immolé et debout, les cierges, l'encens, les prêtres en robes blanches, le Sanctus des anges, le calice. Or ces éléments sont exactement ceux de la messe catholique.[37]
La conclusion s'impose : chaque dimanche, le catholique qui va à la messe entre dans la scène même de l'Apocalypse ; la liturgie terrestre est le reflet de la liturgie du Ciel. Ce livre a réappris à des millions de fidèles à voir la messe — à comprendre que, sous les gestes familiers, se joue le drame cosmique de l'Agneau.
« The Fourth Cup » : la Pâque accomplie à la Croix
Dans The Fourth Cup (2018), Hahn met au jour une énigme du récit de la Cène. La Pâque juive comportait quatre coupes rituelles ; or, au Cénacle, le Christ s'interrompt après la troisième et déclare qu'il ne boira plus du fruit de la vigne avant le Royaume. La Pâque semble inachevée.[38] Où est la quatrième coupe ?
Hahn répond : sur la Croix. Lorsque Jésus, agonisant, reçoit le vin aigre au bout de l'hysope et dit « Tout est accompli », il boit enfin la quatrième coupe et achève la Pâque — faisant de son sacrifice la véritable Pâque, prolongée dans chaque messe. Cette lecture, typique de sa méthode, montre l'unité profonde entre l'Ancien Testament, la Passion et l'Eucharistie.
Le St. Paul Center et l'évangélisation biblique
Professeur à Steubenville depuis 1990, Hahn n'a pas gardé sa science pour lui. En 2001, il fonde le St. Paul Center for Biblical Theology, institut catholique voué à répandre la culture biblique chez les laïcs et la maîtrise de l'Écriture chez le clergé.[39] Le Centre publie une revue savante, Letter & Spirit, anime des programmes d'étude biblique paroissiale comme Journey Through Scripture, et a absorbé la maison d'édition Emmaus Road, fondée par Hahn.
C'est aussi de ce foyer qu'est sortie l'Ignatius Catholic Study Bible, éditée par Hahn et Curtis Mitch, l'une des bibles d'étude catholiques les plus diffusées du monde anglophone.[40] Autour de lui s'est formée toute une génération de biblistes et d'apologètes catholiques — dont le savant Brant Pitre, son proche collaborateur —, prolongeant la même intuition : rendre aux catholiques l'intelligence savoureuse de leur propre Écriture.
Portée et limites
Une influence immense sur le catholicisme américain
Il est difficile de surestimer le rôle de Scott Hahn dans le renouveau biblique et apologétique du catholicisme américain depuis les années 1980. Il a inspiré ou accompagné un flux continu de convertis venus du protestantisme évangélique — pasteurs, professeurs, familles entières —, au point que l'on a pu parler d'un véritable convert boom. Ses livres, traduits en de nombreuses langues, ses conférences, ses émissions sur la chaîne EWTN, ont donné aux catholiques ordinaires des armes pour rendre compte de leur foi.
Sa force tient à un renversement : il a pris les méthodes de l'évangélisme — l'amour de la Bible, le témoignage personnel, l'étude serrée du texte, la culture de la conversion — et les a mises au service de l'Église catholique. En ce sens, il appartient à la même lignée que les grands convertis d'Ignispedia, de Chesterton à Benson : celle des hommes qui, ayant cherché la vérité ailleurs, l'ont trouvée à Rome et l'ont annoncée avec le zèle des nouveaux venus.
Objections et réserves
L'honnêteté commande de ne pas taire les critiques, qui viennent de deux bords. Du côté protestant, ses anciens coreligionnaires réformés lui reprochent d'avoir caricaturé la sola fide et la sola scriptura, ou d'avoir cédé à une lecture trop « sentimentale » de l'Eucharistie ; le débat sur l'ajout d'allein par Luther, en particulier, est plus nuancé qu'un slogan ne le laisse croire, Luther ayant lui-même défendu son choix comme une clarification du sens de Paul.[41] Ces objections méritent d'être entendues : l'argument de Hahn reste fort, mais il gagne à être présenté sans raccourci polémique.
Du côté catholique et universitaire, certains exégètes jugent sa typologie parfois trop enthousiaste — tentée de trouver dans chaque détail de l'Ancien Testament une préfiguration exacte du Nouveau. La typologie est une méthode patristique légitime et féconde, mais elle exige de la mesure : tout n'est pas figure de tout. Ignispedia tient Hahn pour un maître de la lecture chrétienne de la Bible, sans en faire une autorité magistérielle : ses intuitions valent par leur enracinement dans les Pères et le Magistère, non par sa seule ingéniosité. C'est un théologien, ni un Père de l'Église, ni un saint canonisé — et lui-même serait le premier à le rappeler.
L'héritage
À près de soixante-dix ans, Scott Hahn continue d'enseigner, d'écrire et de prêcher. Son héritage est déjà considérable. D'abord une méthode : lire la Bible catholique en catholique, avec l'ardeur, la précision et l'amour du texte que l'on croyait réservés aux évangéliques. Ensuite une institution : le St. Paul Center et son école de biblistes, qui ont durablement relevé le niveau de l'étude biblique catholique de langue anglaise. Enfin un exemple : celui d'un homme qui a suivi la vérité là où elle le menait, au prix de sa carrière, de son confort et, un temps, de la paix de son foyer.
Face aux polémistes littéraires et aux philosophes du renouveau catholique, Scott Hahn représente une figure nouvelle et très américaine : l'apologète biblique, l'ancien pasteur devenu docteur, le converti dont la vie même prêche. Ignispedia le reçoit pour ce qu'il est : non un oracle, mais un guide sûr vers l'Écriture — l'homme qui a montré à toute une génération que, lue jusqu'au bout, la Bible ne conduit pas hors de l'Église, mais en son cœur.
Pour aller plus loin
- Pourquoi les catholiques ne suivent-ils pas la sola scriptura ? — la question qui a fait basculer Hahn : le principe fondateur de la Réforme ne se trouve pas dans la Bible.
- Sommes-nous sauvés par la foi seule ? — le dossier de la sola fide, cœur de sa crise doctrinale et du mot ajouté par Luther.
- Pourquoi l'Eucharistie n'est-elle pas seulement un symbole ? — Jean 6 et la présence réelle, le choc décisif de sa première messe.
- Les catholiques adorent-ils Marie ? et la virginité perpétuelle de Marie — la mariologie typologique développée dans Hail, Holy Queen.
- La confession est-elle biblique ? — un autre sacrement que Hahn a redécouvert par l'Écriture.
- G. K. Chesterton (1874-1936) — le grand converti anglais : l'apologétique du paradoxe, autre face du même mouvement de retour à Rome.
- Robert Hugh Benson (1871-1914) — fils d'archevêque anglican converti au catholicisme : la version édouardienne du chemin de Scott Hahn.
- Brant Pitre (né en 1975) — bibliste catholique, proche collaborateur de Hahn, qui prolonge sa lecture typologique de la Pâque et de l'Eucharistie.
Notes et références
« Scott Hahn », notice biographique encyclopédique en ligne : Scott Walker Hahn, né le 28 octobre 1957 à Bethel Park (Pennsylvanie) ; élevé presbytérien, converti à un protestantisme évangélique, ministre presbytérien ordonné en 1982, pasteur de Trinity Presbyterian Church (Fairfax, Virginie) ; entré dans l'Église catholique à Pâques 1986 à Milwaukee ; épouse Kimberly (convertie à Pâques 1990, Joliet, Illinois) ; six enfants ; professeur à la Franciscan University of Steubenville depuis 1990 ; auteur de plus de quarante ouvrages. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Scott_Hahn
1 9 15 20 31 34« The Scott Hahn Conversion Story », récit de conversion à la première personne (Catholic Education Resource Center, catholiceducation.org). Source des étapes de la conversion : étude de l'alliance, de la justification, de la sola scriptura et de Jean 6 ; rôle du professeur presbytérien John Gerstner ; période anti-catholique et diffusion de la littérature de Loraine Boettner ; découverte de l'histoire protestante de la contraception ; première messe. Les citations sont traduites de l'anglais par l'auteur de l'article ; on y trouve notamment « If the wafer they're worshipping up on that altar is not God, then they're idolaters… » URL : https://catholiceducation.org/en/religion-and-philosophy/the-scott-hahn-conversion-story.html
2 6 16 21 22 24 26 27 41Scott Hahn et Kimberly Hahn, Rome Sweet Home: Our Journey to Catholicism, San Francisco, Ignatius Press, 1993 : récit à deux voix de leur conversion, de l'entrée de Scott dans l'Église (Pâques 1986) à celle de Kimberly (Pâques 1990), sans masquer la crise conjugale traversée entre-temps. Best-seller durable de l'apologétique catholique de langue anglaise.
3 8 10 11 32 33 35Site officiel de Scott Hahn, page « About Dr. Hahn » (scotthahn.com) et St. Paul Center, notice biographique : B.A. magna cum laude de Grove City College (1979, triple cursus théologie / philosophie / économie) ; M.Div. summa cum laude de Gordon-Conwell Theological Seminary (1982) ; Ph.D. de l'université Marquette (1995) ; titulaire de la Father Michael Scanlan, T.O.R., Chair of Biblical Theology and the New Evangelization à la Franciscan University of Steubenville ; fondateur et président du St. Paul Center for Biblical Theology ; coéditeur, avec Curtis Mitch, de l'Ignatius Catholic Study Bible. URL : https://www.scotthahn.com/about-dr-hahn
4 13 17 18 40Scott W. Hahn, Kinship by Covenant: A Canonical Approach to the Fulfillment of God's Saving Promises, New Haven, Yale University Press, coll. Anchor Yale Bible Reference Library, 2009 : version savante, remaniée, de sa thèse de doctorat soutenue à Marquette en 1995 (Kinship by Covenant: A Biblical Theological Analysis of Covenant Types and Texts in the Old and New Testaments). Thèse centrale : l'alliance biblique établit une parenté, Dieu constituant sa famille par une série d'alliances de Noé au Christ. La publication chez Yale constitue une reconnaissance académique rare pour un apologète catholique.
5 12 36Scott Hahn, The Lamb's Supper: The Mass as Heaven on Earth, New York, Doubleday, 1999 : lecture du livre de l'Apocalypse comme description de la liturgie céleste (autel, Agneau, cierges, encens, prêtres, Sanctus, calice) dont la messe catholique est l'accomplissement terrestre. L'un des ouvrages catholiques de spiritualité liturgique les plus diffusés de sa génération.
7 28 37St. Paul Center for Biblical Theology (stpaulcenter.com), fondé par Scott Hahn en 2001 : institut catholique de recherche et de formation voué à la culture biblique des laïcs et à la maîtrise de l'Écriture par le clergé. Il publie la revue savante Letter & Spirit, anime des programmes d'étude comme Journey Through Scripture, et a réuni en 2015 la maison d'édition Emmaus Road Publishing, à l'origine fondée séparément par Hahn. URL : https://stpaulcenter.com/scott-hahn
14 39Mot du théologien presbytérien John Gerstner (formé à Harvard), professeur admiré de Scott Hahn, rapporté par ce dernier dans son récit de conversion : « If we're wrong on sola fide, I'd be on my knees outside the Vatican in Rome tomorrow morning doing penance » (traduction française de l'auteur de l'article). Gerstner, anti-catholique convaincu, rencontra plus tard Hahn pour discuter de sa conversion. Source : « The Scott Hahn Conversion Story » (CERC).
19Scott Hahn, sur la différence entre alliance et contrat, dans son récit de conversion : « For the ancient Hebrews, and in Sacred Scripture, a covenant differs from a contract about as much as marriage differs from prostitution » (traduction française de l'auteur de l'article). Cette distinction — l'alliance comme lien de parenté et non simple échange contractuel — est le point de départ de toute la théologie de l'alliance développée dans Kinship by Covenant. Source : « The Scott Hahn Conversion Story » (CERC).
23Scott Hahn, sur la sola fide, dans son récit de conversion : « Sola fide is wrong. First, because the Bible never says it anywhere. Second, because Luther inserted the word 'alone' in his German translation » (traduction française de l'auteur de l'article). Hahn souligne que l'expression « foi seule » n'apparaît qu'une fois dans le Nouveau Testament, en Jacques 2, 24, pour être niée. Le débat sur l'ajout d'allein par Luther à Romains 3, 28 est ancien ; Luther l'a défendu comme une clarification du sens paulinien. Source : « The Scott Hahn Conversion Story » (CERC).
25Scott Hahn, sur sa première messe (encore protestant), dans son récit de conversion : « My Lord and my God. As the people began going forward to receive communion, I literally began to drool, 'Lord, I want you' » (traduction française de l'auteur de l'article). L'expérience de l'Eucharistie confirma existentiellement une conviction née de l'étude de Jean 6. Source : « The Scott Hahn Conversion Story » (CERC).
29Kimberly Hahn, sur l'histoire protestante de la contraception, propos rapportés par Scott Hahn dans son récit de conversion : « Up until 1930, every single Protestant denomination without exception opposed contraception on Biblical grounds » (traduction française de l'auteur de l'article). La conférence de Lambeth de 1930 fut la première communauté chrétienne à autoriser la contraception ; l'Église catholique demeura seule à maintenir la position chrétienne traditionnelle. Kimberly Hahn instruisit particulièrement ce dossier. Source : « The Scott Hahn Conversion Story » (CERC).
30Scott Hahn, The Fourth Cup: Unveiling the Mystery of the Last Supper and the Cross, New York, Image, 2018 : la Pâque juive comportait quatre coupes rituelles ; le Christ interrompt le rite après la troisième coupe au Cénacle et n'achève la Pâque qu'à la Croix, en recevant le vin aigre et en disant « Tout est accompli » (Jean 19, 30). Le sacrifice du Calvaire est ainsi la Pâque véritable, prolongée dans chaque messe.
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