Rémi Brague, né le 8 septembre 1947 à Paris, est l'un des plus grands philosophes catholiques français vivants. Helléniste de formation, il a appris l'hébreu et l'arabe pour lire dans le texte les penseurs juifs et musulmans du Moyen Âge, et il est devenu l'un des rares esprits capables de tenir ensemble, dans une même enquête, la philosophie grecque, les trois monothéismes et la genèse de la modernité occidentale[1].
Son œuvre tourne autour d'une question unique, déclinée en trois grands livres : de quoi l'homme a-t-il besoin pour être pleinement homme ? Dans une trilogie devenue classique — La Sagesse du monde (1999), La Loi de Dieu (2005), Le Règne de l'homme (2015) —, il montre comment l'Occident a d'abord cherché sa mesure dans l'ordre du cosmos, puis dans la loi de Dieu, avant de prétendre, à l'époque moderne, se donner à lui-même sa propre loi — et pourquoi ce dernier projet, celui du « règne de l'homme », court à l'échec[2].
On lui doit aussi la thèse la plus célèbre sur l'identité européenne : dans Europe, la voie romaine (1992), il définit l'Europe non par ce qu'elle a inventé, mais par sa « romanité » — sa capacité à se savoir seconde, héritière d'un grec et d'un hébreu qu'elle n'a pas produits, et à transmettre plus grand qu'elle[3].
Catholique assumé, il fut, le 20 octobre 2012, le premier philosophe et le premier Français à recevoir le Prix Ratzinger, souvent surnommé le « Nobel de théologie », remis au Vatican par Benoît XVI en personne[4]. Membre de l'Institut de France, couronné en 2009 par le Grand Prix de philosophie de l'Académie française, il occupe une place à part : celle d'un philosophe rigoureux, reconnu par l'Université laïque, qui n'a jamais dissimulé que sa foi éclaire sa raison sans l'étouffer.
Un philosophe dans trois langues et trois traditions
Rémi Brague n'est pas un « penseur d'une seule idée ». Il est d'abord un historien de la philosophie au sens le plus exigeant : quelqu'un qui lit les textes dans leur langue, remonte aux sources, refuse les résumés de seconde main. C'est ce travail patient d'érudit qui donne à ses grandes synthèses leur autorité.
De la rue d'Ulm à la Sorbonne
Entré à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm en 1967, Brague est reçu à l'agrégation de philosophie en 1971[5]. Il enseigne d'abord dans le secondaire — au lycée technique du Perreux-sur-Marne (1972-1976) — puis entre au CNRS, où il est attaché de recherches (1976-1980) puis chargé de recherches (1980-1988)[6]. Il soutient une première thèse en 1976, consacrée à Platon, puis une thèse d'État en 1986 sur Aristote et la notion de « monde »[7].
Sa carrière universitaire proprement dite est tardive et rapide : professeur à l'université de Bourgogne (Dijon) de 1988 à 1990, il rejoint ensuite l'université Paris I Panthéon-Sorbonne, où il enseigne la philosophie arabe médiévale et la philosophie des religions de 1990 à 2012[8].
Grec, hébreu, arabe : le choix d'un comparatiste
La singularité de Brague tient à ses langues. Formé au grec et au latin, il apprend en outre l'hébreu médiéval à l'École pratique des hautes études (EPHE) et l'arabe littéral à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO)[9]. Ce n'est pas un ornement : c'est une méthode. Pour comprendre comment la philosophie grecque a été reçue, transformée et transmise par le judaïsme, le christianisme et l'islam, il faut lire Maïmonide en hébreu, Averroès et Avicenne en arabe, les Pères en grec.
Ses premiers travaux portent sur les Grecs. Il aborde d'abord les dialogues de Platon, puis relit Aristote à la lumière de la question heideggerienne du « monde » — d'où sortira Aristote et la question du monde (1988)[10]. De cette matrice grecque naîtra plus tard la première pièce de sa trilogie, La Sagesse du monde.
Paris et Munich : la chaire Romano Guardini
De 2002 à 2012, parallèlement à la Sorbonne, Brague occupe à l'université Louis-et-Maximilien de Munich (LMU) la prestigieuse chaire Romano Guardini de philosophie des religions et de vision catholique du monde[11]. Ce poste, créé en mémoire du grand théologien italo-allemand Romano Guardini, est un symbole : il fait de Brague l'un des ponts vivants entre la philosophie française et la pensée catholique de langue allemande — celle-là même dont est issu Joseph Ratzinger.
Brague se définit lui-même modestement comme un simple historien de la philosophie[12]. Cette modestie de méthode masque une ambition rare : reconstituer la manière dont l'Occident a pensé, tour à tour, sa place dans le monde, son rapport à Dieu et sa propre dignité.
Europe, la voie romaine : la thèse de la « secondarité »
Publié en 1992, Europe, la voie romaine est le livre qui a rendu Brague célèbre au-delà du cercle des spécialistes. Il y pose une question apparemment simple : qu'est-ce qui fait l'Europe ? Sa réponse, à contre-courant, ne cherche pas l'identité européenne dans une origine — grecque, chrétienne, celtique — mais dans une manière de se rapporter à ce qui la précède[13].
Qu'est-ce que la « romanité » ?
Le modèle de l'Europe, dit Brague, n'est ni Athènes ni Jérusalem : c'est Rome. Non pas Rome comme empire ou comme puissance, mais Rome comme attitude culturelle. Le Romain cultivé savait qu'il était venu après les Grecs, qu'il leur devait sa philosophie, sa rhétorique, ses arts — et il l'assumait sans jalousie. Cette conscience d'être second, Brague l'appelle la « secondarité », et il en fait le cœur de l'identité européenne[14].
« La culture européenne se caractérise par sa "secondarité" : elle s'est sentie seconde par rapport à l'Antiquité, comme la culture romaine s'était sentie seconde par rapport à la Grèce. » — synthèse de la thèse de Rémi Brague, Europe, la voie romaine[15]
L'Europe, autrement dit, n'est pas grande parce qu'elle aurait tout inventé ; elle est grande parce qu'elle s'est su naine sur des épaules de géants, et que cette humilité culturelle l'a poussée sans cesse à retourner aux sources, à traduire, à redécouvrir — d'où ses Renaissances répétées[16].
Athènes et Jérusalem : une double dette
La « romanité » européenne est doublement seconde. Elle est seconde par rapport à Athènes sur le plan de la culture profane : la pensée, la science, l'art européens dérivent d'un héritage grec reçu, non produit. Et elle est seconde par rapport à Jérusalem sur le plan religieux : le christianisme se reçoit lui-même comme accomplissement d'une Alliance plus ancienne, celle d'Israël[17].
C'est là une intuition profondément chrétienne : de même que le Nouveau Testament ne supprime pas l'Ancien mais l'accomplit, l'Europe ne remplace pas ses sources, elle les porte. Elle garde ouverte en elle la référence à un ailleurs qui la juge et l'élève.
L'Europe, culture de transmission
De cette secondarité découle la vocation propre de l'Europe : transmettre. Le Romain, et après lui l'Européen, est d'abord un passeur — un traducteur, un copiste, un éditeur de textes qui ne sont pas les siens. La grande erreur, pour Brague, serait de croire que l'Europe se sauverait en revendiquant une identité close et autosuffisante. Elle se perdrait au contraire à couper le lien qui la relie à son grec et à son hébreu[18].
Ce diagnostic a une portée directement spirituelle et politique : une Europe qui oublie sa dette — notamment sa dette envers Jérusalem et l'Évangile — ne devient pas plus libre, elle devient amnésique, et une culture amnésique est une culture qui se dessèche.
La grande trilogie : le cosmos, Dieu, l'homme
L'œuvre maîtresse de Brague est une trilogie qui suit une seule question à travers trois relations fondamentales de l'homme : son rapport au monde, son rapport à Dieu, son rapport à lui-même[19]. Ensemble, ces trois livres racontent le grand passage de l'Antiquité et du Moyen Âge à la modernité — et posent une question redoutable : l'homme moderne, qui a coupé les amarres du cosmos et du Ciel, sait-il encore pourquoi il vaut mieux qu'il existe des hommes plutôt que rien ?
La Sagesse du monde : quand le ciel était un modèle
Dans La Sagesse du monde. Histoire de l'expérience humaine de l'univers (1999), Brague raconte comment, pendant des millénaires, l'homme a pris l'ordre du cosmos pour modèle de sa vie morale[20]. Le ciel étoilé, régulier, harmonieux, offrait à l'homme antique et médiéval l'image d'une loi à imiter : être sage, c'était accorder sa vie au bel ordre du monde.
La rupture décisive de la modernité, montre Brague, c'est le moment où l'homme cesse de contempler le cosmos comme un modèle à imiter[21]. Quand la science moderne réduit l'univers à une mécanique aveugle, sans intériorité ni finalité, le ciel n'a plus rien à enseigner à la conduite humaine. L'homme se retrouve seul, sans mesure au-dessus de lui.
La Loi de Dieu : histoire philosophique d'une alliance
La Loi de Dieu. Histoire philosophique d'une alliance (2005) — couronné par le Grand Prix de philosophie de l'Académie française — poursuit l'enquête sur le plan religieux[22]. Brague y retrace l'histoire de l'idée de loi divine : que signifie que Dieu donne une loi aux hommes ? Il compare la manière dont le judaïsme, le christianisme et l'islam ont pensé ce rapport entre la volonté de Dieu et la conduite humaine.
Sa thèse est nuancée et fait honneur à la position chrétienne sans caricaturer les autres. Le christianisme, montre-t-il, occupe une position singulière : il n'est pas d'abord une loi. Là où la Torah et la Charia proposent un droit divin détaillé qui règle la vie sociale, le christianisme distingue ce qui revient à Dieu et ce qui revient à César, et confie à la raison une large part de l'organisation de la cité. Cette distinction du spirituel et du temporel — étrangère aux systèmes de pure loi révélée — est l'une des racines profondes de la liberté occidentale.
Le Règne de l'homme : genèse et échec du projet moderne
Trente ans après avoir commencé, Brague referme sa trilogie avec Le Règne de l'homme. Genèse et échec du projet moderne (2015)[23]. Le sujet en est le grand projet moderne : celui d'un homme qui, ayant renoncé au cosmos et à Dieu comme mesures, entreprend de se donner à lui-même sa propre loi et de devenir, selon le mot de Descartes, « comme maître et possesseur de la nature »[24].
Brague en retrace la genèse : Francis Bacon et l'idée de domination de la nature, Descartes et la maîtrise technique, puis la radicalisation jusqu'à Nietzsche, où l'homme lui-même doit être « surmonté » car il n'est plus à la hauteur de ce qu'il exige de lui[25]. La modernité, dit Brague, se définit par un refus du « contexte » : le refus de reconnaître au-dessus de l'homme quoi que ce soit — ni ordre du monde, ni commandement divin — qui pourrait lui donner sa mesure[26]. Il en donne ailleurs une définition d'une grande netteté :
« [Le projet moderne, c'est] l'arrachement par rapport à la nature, par rapport au Dieu créateur, par rapport au passé. » — Rémi Brague[27]
Ce triple arrachement a une racine paradoxalement chrétienne, que Brague ne cache pas : l'idée moderne d'un salut n'est souvent qu'une sécularisation de l'espérance chrétienne, où « le salut comme réparation du faux pas initial » a cédé la place à « l'entreprise d'un salut de soi par soi »[28].
Mais ce projet échoue, et Brague désigne le point où il se retourne contre lui-même. L'homme qui s'émancipe de toute mesure supérieure finit par ne plus pouvoir justifier sa propre existence :
« En revanche, il paraît incapable d'expliquer en quoi c'est un bien qu'il y ait des hommes pour jouir des biens ainsi mis à leur disposition. » — Rémi Brague, Le Règne de l'homme[29]
C'est le cœur du diagnostic : en se faisant dieu de lui-même, l'homme scie la branche sur laquelle il est assis. Un « humanisme » sans fondement au-dessus de l'homme devient, à la limite, un humanisme du non-homme — capable de proclamer la dignité humaine tout en réduisant l'homme à un matériau manipulable[30].
Penser les religions : le Dieu des chrétiens et les autres
Autour de la trilogie, Brague a consacré plusieurs essais au fait religieux et aux rapports entre les monothéismes. Loin du relativisme qui met tout sur le même plan, il pratique une comparaison précise, attentive aux différences réelles.
Le Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres
Le titre de Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres (2008) dit déjà son propos[31]. Contre la formule paresseuse des « trois monothéismes » ou des « trois religions du Livre », Brague montre que le mot « monothéisme » supposé commun cache des différences décisives : l'unité de Dieu n'est pas comprise de la même façon dans le judaïsme, le christianisme et l'islam. Le Dieu des chrétiens — Trinité, Incarnation, Dieu qui se fait homme et souffre — n'est pas interchangeable avec les autres conceptions de la divinité. Il ne s'agit pas de mépriser les autres traditions, mais de prendre au sérieux ce que chacune dit vraiment de Dieu, plutôt que de tout dissoudre dans un vague monothéisme abstrait[32].
Le rapport même de chaque tradition à son livre saint diffère. On peut résumer ainsi le propos de Du Dieu des chrétiens : Israël reçoit son livre au terme d'une histoire, le christianisme raconte son histoire dans un livre, et l'islam fait découler son histoire d'un livre[33].
Sur l'islam et la loi révélée
Arabisant de métier, Brague connaît l'islam de l'intérieur des textes. Dans Sur l'islam (2023) comme dans La Loi de Dieu, il analyse la structure d'une religion de la loi révélée, où la volonté de Dieu s'exprime en un droit qui embrasse toute la vie et réclame une subordination intégrale[34]. Sa méthode est celle de l'historien et du philosophe : décrire honnêtement ce que la tradition musulmane affirme d'elle-même, sans complaisance ni caricature, pour mieux en mesurer la différence avec l'articulation chrétienne de la foi et de la raison.
Il met en garde contre un malentendu fréquent : croire que des mots identiques recouvrent des concepts identiques. Un lecteur chrétien projette spontanément sur le vocabulaire coranique le sens qu'il a dans la Bible, d'où des contresens :
« L'Ibrahim coranique n'est pas l'Abraham de la Genèse. » — Rémi Brague, à propos de Sur l'islam[35]
Christianisme, raison et modernité
Un fil traverse toute cette œuvre : le christianisme n'est pas l'ennemi de la raison, il en est un allié. Là où d'autres opposent la foi à l'intelligence, Brague soutient que la foi chrétienne, en distinguant Dieu et le monde, en refusant de diviniser la nature comme de diviniser l'homme, a libéré l'espace où la science et la liberté politique ont pu naître.
C'est aussi le sens de son essai Modérément moderne (2014) : être moderne avec mesure, garder de la modernité ses acquis sans en épouser la démesure ni le reniement de ses propres sources. Brague s'y montre volontiers « antimoderniste » — non par nostalgie, mais par refus du culte du nouveau pour le nouveau :
« Je n'aime guère le culte du moderne pour le moderne, le "tout nouveau, tout beau". » — Rémi Brague[36]
Sa critique vise moins les progrès techniques ou sociaux — que le Moyen Âge et l'Antiquité connaissaient déjà — que le déficit anthropologique de la modernité : une époque qui ne sait plus très bien dire ce qu'est l'homme, ni pourquoi il est bon de lui donner une descendance[37].
Les ancres dans le ciel : peut-on fonder l'humain sans Dieu ?
Dans Les Ancres dans le ciel. L'infrastructure métaphysique (2011), issu de conférences prononcées en 2009, Brague resserre son propos en une question brûlante : les sociétés modernes peuvent-elles durer en ayant coupé toute référence à un absolu ?[38] L'image du titre est parlante : nos vies humaines tiennent à des ancres qui, paradoxalement, ne sont pas fixées dans le sol mais dans le ciel — c'est-à-dire dans un ordre de valeurs, de vérité et de bien qui ne vient pas de nous.
La métaphysique, dit Brague, n'est pas un édifice bâti « dans les nuages » : elle est l'infrastructure même de la vie humaine. Car l'homme moderne, ayant pris son destin en main, peut désormais décider librement d'être ou de ne pas être — de se perpétuer ou de s'éteindre. Surgit alors la question de la légitimité humaine : affirmer que l'être vaut mieux que le néant, que la vie mérite d'être transmise, n'est pas un fait scientifique, c'est une décision métaphysique[39]. Après le siècle du Vrai (le XIXᵉ) et celui du Bien (le XXᵉ), le nôtre pourrait être celui où se rejoue la question la plus radicale, celle de l'Être.
La culture moderne, autrement dit, vit encore sur un capital métaphysique qu'elle a cessé de renouveler : elle croit toujours à la dignité de la personne et au devoir de transmettre la vie, mais elle a démoli les fondations qui rendaient ces convictions rationnelles. C'est ici que la voix du philosophe rejoint celle du croyant : sans « ancres dans le ciel », l'humanisme se vide de sa substance. La question n'est pas d'imposer la religion, mais de reconnaître honnêtement à quelles conditions l'humain reste pensable.
Un intellectuel catholique : la foi, Ratzinger, l'Église
Rémi Brague n'a jamais fait de sa foi un secret ni un argument. Il l'a plutôt tenue à sa juste place : celle d'une lumière qui n'ordonne pas la démonstration mais permet de mieux voir. Sa reconnaissance par l'Église est venue couronner un parcours d'abord estimé par l'Université la plus laïque.
Le Prix Ratzinger (2012)
Le 20 octobre 2012, au Vatican, Benoît XVI remet en personne le Prix Ratzinger à Rémi Brague et au théologien jésuite américain Brian E. Daley[40]. Institué par la Fondation vaticane Joseph Ratzinger–Benoît XVI, ce prix — parfois appelé le « Nobel de théologie » — distinguait pour la première fois un philosophe, et pour la première fois un Français[41].
Devant les Pères réunis pour le Synode, le pape salua chez les lauréats leur « travail scientifique », leur « précieux service d'enseignement » et leur « contribution qualifiée à la présence de l'Église dans le monde d'aujourd'hui »[42]. Il en donna aussitôt la raison profonde : le monde a besoin d'hommes
« ...des hommes dont l'intelligence soit illuminée par la lumière de Dieu, pour qu'ils puissent parler également à l'esprit et au cœur des autres. » — Benoît XVI, discours de remise du Prix Ratzinger, Vatican, 20 octobre 2012[43]
Le choix était cohérent : entre Brague et Joseph Ratzinger, la parenté intellectuelle est profonde. Tous deux tiennent que la foi chrétienne et la raison grecque forment une alliance féconde, que l'Europe s'est bâtie sur cette rencontre, et que la crise contemporaine vient d'une raison qui s'est amputée de sa propre ouverture à la vérité.
Une foi discrète et raisonnée
Chez Brague, la foi ne se plaque pas sur la philosophie : elle en habite le questionnement. C'est pourquoi ses livres peuvent être lus et discutés par des incroyants sans jamais être des tracts, tout en portant, pour le lecteur croyant, une évidente charge spirituelle. Sa manière est celle d'un Étienne Gilson ou d'un Jacques Maritain : montrer que la vérité catholique, loin de rétrécir l'intelligence, la dilate.
Il ne se contente pas d'écrire : il s'engage sur le terrain public et médiatique pour défendre la foi et rappeler la dette de l'Europe envers le christianisme, au point qu'on a pu saluer en lui l'un des grands témoins actuels de la pensée chrétienne[44]. Sa parenté avec Joseph Ratzinger n'est pas seulement d'estime : c'est celle de deux esprits convaincus que l'avenir de l'Occident se joue dans la réconciliation de la foi et de la raison.
Distinctions et reconnaissance
Le Prix Ratzinger n'est pas venu seul. En 2009, Brague reçoit le Grand Prix de philosophie de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre, ainsi que le Prix Josef Pieper en Allemagne[45]. La même année, le 7 décembre 2009, il est élu à l'Académie des sciences morales et politiques, dans la section Philosophie (fauteuil 7, laissé vacant par le germaniste Jean-Marie Zemb)[46] ; il est aussi membre de l'Académie catholique de France. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur (2013), puis promu officier de l'ordre national du Mérite (2022), et reçoit plusieurs doctorats honoris causa, notamment de l'université Jean-Paul II de Cracovie (2018) et de l'université CEU San Pablo de Madrid (2020)[47].
Le tableau ci-dessous récapitule les principales reconnaissances reçues.
| Année | Distinction | Instance |
|---|---|---|
| 2009 | Grand Prix de philosophie | Académie française |
| 2009 | Prix Josef Pieper | Fondation Josef Pieper (Allemagne) |
| 2009 | Élection (fauteuil 7, section Philosophie) | Académie des sciences morales et politiques |
| 2012 | Prix Ratzinger | Fondation vaticane Joseph Ratzinger–Benoît XVI |
| 2013 | Chevalier de la Légion d'honneur | République française |
| 2022 | Officier de l'ordre national du Mérite | République française |
Réception, critiques et postérité
L'œuvre de Brague est mondialement diffusée : ses grands livres sont traduits en anglais, en allemand, en italien, en espagnol et dans bien d'autres langues, et Europe, la voie romaine comme la trilogie sont devenus des références de la réflexion sur l'identité occidentale et sur la modernité.
Pour le lecteur catholique, Brague offre un modèle précieux — celui d'un intellectuel qui ne renonce à rien de l'exigence universitaire, mais qui montre, livre après livre, que la foi et la raison ne sont pas rivales. À l'heure où l'Occident s'interroge sur ses racines, il rappelle que couper les « ancres dans le ciel » n'affranchit pas l'homme : cela le laisse à la dérive.
Pour aller plus loin
Œuvres de Rémi Brague (sélection)
- Aristote et la question du monde, PUF, 1988.
- Europe, la voie romaine, Criterion, 1992 (rééd. Gallimard, « Folio essais »).
- La Sagesse du monde. Histoire de l'expérience humaine de l'univers, Fayard, 1999.
- Au moyen du Moyen Âge. Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Éd. de la Transparence, 2006.
- La Loi de Dieu. Histoire philosophique d'une alliance, Gallimard, 2005.
- Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres, Flammarion, 2008.
- Les Ancres dans le ciel. L'infrastructure métaphysique, Seuil, 2011.
- Le Propre de l'homme. Sur une légitimité menacée, Flammarion, 2013.
- Modérément moderne, Flammarion, 2014.
- Le Règne de l'homme. Genèse et échec du projet moderne, Gallimard, 2015.
- Sur la religion, Flammarion, 2018.
- Sur l'islam, Gallimard, 2023.
Articles Ignispedia liés
- Étienne Gilson (1884-1978) — l'historien du thomisme et de la philosophie médiévale.
- Jacques Maritain (1882-1973) — l'autre grand maître du renouveau thomiste.
- Jean-Luc Marion (né en 1946) — le phénoménologue catholique contemporain.
- Benoît XVI (1927-2022) — le pape théologien, fondateur du Prix Ratzinger.
- Charles Péguy (1873-1914) — critique prophétique de la modernité.
Notes et références
Encyclopædia Universalis, notice « Rémi Brague (1947- ) », en ligne : https://www.universalis.fr/encyclopedie/remi-brague/. La notice le présente comme historien de la philosophie parti du grec (Platon lu avec Leo Strauss, Aristote relu à travers la question heideggerienne du « monde »), maître des langues grecque, hébraïque et arabe, et souligne la thèse de La Sagesse du monde selon laquelle l'homme moderne « a cessé de contempler le cosmos comme un modèle à imiter ».
1 7 9 12 21Rémi Brague, Le Règne de l'homme. Genèse et échec du projet moderne, Paris, Gallimard, 2015 : troisième volet, avec La Sagesse du monde (1999) et La Loi de Dieu (2005), d'une trilogie sur le rapport de l'homme au cosmos, à Dieu et à lui-même.
2 19 23 25Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Paris, Criterion, 1992 (rééd. Gallimard, « Folio essais »). Thèse : l'identité européenne se définit par sa « romanité », c'est-à-dire par une culture de transmission qui se sait seconde par rapport à ses sources grecque (Athènes) et hébraïque-chrétienne (Jérusalem).
3 13 18« Remise du Prix Ratzinger 2012 à Rémi Brague et au P. Daley », ZENIT (édition française), 21 octobre 2012, en ligne : https://fr.zenit.org/2012/10/21/remise-du-prix-ratzinger-2012-a-remi-brague-et-au-p-dailey/. La remise, présidée par Benoît XVI au Vatican le 20 octobre 2012 en présence des Pères synodaux, salue chez les lauréats leur « travail scientifique », leur « précieux service d'enseignement » et leur « contribution qualifiée à la présence de l'Église dans le monde d'aujourd'hui ».
4 40 42Académie des sciences morales et politiques, notice biographique de Rémi Brague, en ligne : https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/membres-titulaires/section-i-philosophie-2/remi-brague/. Élève à l'ENS (rue d'Ulm) en 1967, agrégé de philosophie en 1971 ; première thèse 1976, thèse d'État 1986 ; études d'hébreu médiéval à l'EPHE et d'arabe littéral à l'INALCO. Carrière : lycée du Perreux-sur-Marne (1972-1976), CNRS (1976-1988), université de Bourgogne (1988-1990), Paris I Panthéon-Sorbonne (1990-2012), chaire Romano Guardini de Munich (2002-2012). Élu le 7 décembre 2009 dans la section Philosophie, fauteuil n° 7 ; officier de l'ordre national du Mérite en 2022.
5 6 8 11 46 47Rémi Brague, Aristote et la question du monde. Essai sur le contexte cosmologique et anthropologique de l'ontologie, Paris, PUF, 1988 : issu de sa thèse d'État, l'ouvrage relit Aristote à partir de la question du « monde » (kosmos), matrice de sa réflexion ultérieure sur l'expérience humaine de l'univers.
10Sur le concept de « secondarité » et de « romanité » dans Europe, la voie romaine : la culture européenne s'est sentie seconde par rapport à l'Antiquité, comme la culture romaine s'était sentie seconde par rapport à la Grèce, et le Nouveau Testament second par rapport à l'Ancien. Ce sentiment d'infériorité culturelle — être « des nains sur des épaules de géants » — explique le goût européen du retour aux sources et la répétition des Renaissances. Cf. les analyses de la thèse de Brague, notamment la recension de Europe, la voie romaine sur Persée (https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1993_num_91_91_6812) et l'Encyclopædia Universalis.
14 15 16 17Rémi Brague, La Sagesse du monde. Histoire de l'expérience humaine de l'univers, Paris, Fayard, 1999 : histoire de l'idée selon laquelle l'homme prenait autrefois l'ordre du cosmos pour modèle de sa conduite morale, et de la rupture moderne qui prive le ciel de toute valeur normative. Traduction anglaise : The Wisdom of the World, University of Chicago Press, 2003.
20Rémi Brague, La Loi de Dieu. Histoire philosophique d'une alliance, Paris, Gallimard, 2005 : histoire philosophique de l'idée de loi divine dans le judaïsme, le christianisme et l'islam. Grand Prix de philosophie de l'Académie française. Traduction anglaise : The Law of God: The Philosophical History of an Idea, University of Chicago Press, 2007.
22René Descartes, Discours de la méthode (1637), sixième partie : la science doit nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Brague fait de cette formule l'un des actes de naissance du « projet moderne » qu'il analyse dans Le Règne de l'homme.
24Recension de Le Règne de l'homme sur Actu-Philosophia, en ligne : https://www.actu-philosophia.com/remi-brague-le-regne-de-l-homme/. La modernité y est définie comme « refus du contexte », c'est-à-dire refus de considérer l'« à-côté » de l'homme (ordre du monde ou commandement divin) ; la genèse du projet est datée de la fin de la Renaissance, notamment avec Francis Bacon.
26 30Rémi Brague, entretien « Je n'aime guère le culte du moderne pour le moderne », PhiLitt, 1er avril 2015 : https://philitt.fr/2015/04/01/entretien-avec-remi-brague-je-naime-guere-le-culte-du-moderne-pour-le-moderne/. Citations : « Je n'aime guère le culte du moderne pour le moderne, le "tout nouveau, tout beau" » ; définition du projet moderne comme « l'arrachement par rapport à la nature, par rapport au Dieu créateur, par rapport au passé » ; sur la sécularisation de l'espérance chrétienne : « le salut comme réparation du faux pas initial cédait à l'entreprise d'un salut de soi par soi ».
27 28 36Rémi Brague, Le Règne de l'homme. Genèse et échec du projet moderne, Paris, Gallimard, 2015, p. 267 (conclusion du livre). La phrase est citée par la recension de Thibaut Gress sur Actu-Philosophia (https://www.actu-philosophia.com/remi-brague-le-regne-de-l-homme/), dont la note 29 renvoie à cette page : le projet moderne, capable de produire les biens matériels, culturels et moraux qu'il promet, « paraît incapable d'expliquer en quoi c'est un bien qu'il y ait des hommes pour jouir des biens ainsi mis à leur disposition ».
29Rémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres, Paris, Flammarion, 2008 : essai comparant, sans relativisme, la conception chrétienne de Dieu (trinitaire et incarné) aux conceptions juive et musulmane, contre l'idée d'un « même Dieu » indifférencié des « trois religions du Livre ».
31 32 33Rémi Brague, Sur l'islam, Paris, Gallimard, 2023 : analyse, par un arabisant, de l'islam comme religion de la loi révélée ; l'ouvrage prolonge les analyses de La Loi de Dieu.
34Rémi Brague, entretien « La logique islamique incomprise », La Nef, 18 septembre 2023, à propos de Sur l'islam : https://lanef.net/2023/09/18/la-logique-islamique-incomprise/. Brague y avertit que les mêmes mots ne recouvrent pas les mêmes concepts d'une tradition à l'autre — « l'Ibrahim coranique n'est pas l'Abraham de la Genèse » — et que les chrétiens donnent souvent aux mots de l'islam le sens qu'ils ont dans le christianisme, d'où des contresens.
35Rémi Brague, Modérément moderne, Paris, Flammarion, 2014 : recueil d'essais plaidant pour une modernité « avec mesure », qui garde les acquis de l'âge moderne sans en épouser la démesure ni le reniement de ses propres sources.
37Rémi Brague, Les Ancres dans le ciel. L'infrastructure métaphysique, Paris, Seuil, 2011 (issu de conférences prononcées en 2009) : essai soutenant que la métaphysique est l'« infrastructure » de la vie humaine, et que les sociétés modernes vivent sur un capital métaphysique (dignité de la personne, valeur de la vérité, devoir de transmettre la vie) qu'elles ont cessé de fonder ; affirmer que « l'être vaut mieux que le néant » y est présenté comme une décision métaphysique et non comme un fait scientifique. Cf. les notices et recensions de l'ouvrage (Babelio : https://www.babelio.com/livres/Brague-Les-ancres-dans-le-ciel--Linfrastructure-metaphy/503029).
38 39« Le prix Ratzinger 2012 décerné à Rémi Brague », Église catholique en France, en ligne : https://eglise.catholique.fr/actualites/359857-le-prix-ratzinger-2012-decerne-a-remi-brague/. Le Prix Ratzinger, institué par la Fondation vaticane Joseph Ratzinger–Benoît XVI et parfois surnommé « Nobel de théologie », récompense pour la première fois un philosophe et un Français.
41Benoît XVI, « Remise du "Prix Ratzinger" 2012 », discours, Salle Clémentine, 20 octobre 2012, texte officiel en français : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/speeches/2012/october/documents/hf_ben-xvi_spe_20121020_premio-ratzinger.html. Passage cité : « des hommes dont l'intelligence soit illuminée par la lumière de Dieu, pour qu'ils puissent parler également à l'esprit et au cœur des autres ».
43Sur l'engagement public de Rémi Brague comme intellectuel catholique défendant la foi, cf. Gérard Leclerc, « Rémi Brague, un intellectuel catholique », France Catholique : https://www.france-catholique.fr/Remi-Brague-un-intellectuel-catholique.html.
44Wikipedia (anglais), « Rémi Brague », en ligne : https://en.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9mi_Brague. Prix reçus : Prix Josef Pieper (2009), Grand Prix de philosophie de l'Académie française (2009), Prix Ratzinger (2012, partagé avec Brian E. Daley), chevalier de la Légion d'honneur (2013).
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