L'argument cosmologique du Kalam est l'un des arguments philosophiques majeurs en faveur de l'existence de Dieu. Sa structure logique est simple, mais sa portée est considérable : si l'univers a commencé à exister, alors il n'est pas l'ultime explication de lui-même ; il requiert une cause qui ne soit pas déjà contenue dans l'espace, le temps et la matière qu'elle explique.
Cet argument plonge ses racines dans la théologie chrétienne d'Alexandrie au VIᵉ siècle (Jean Philopon), passe par la théologie islamique médiévale du IXᵉ au XIᵉ siècle (Al-Kindi, Al-Ghazali), reprend chez les scolastiques chrétiens (saint Bonaventure), avant d'être reformulé au XXᵉ siècle par le philosophe William Lane Craig dans The Kalam Cosmological Argument (Macmillan, 1979). Sa force actuelle vient de la convergence entre l'argument philosophique classique et les données modernes de la cosmologie : thermodynamique, expansion de l'univers, fond diffus cosmologique et théorème Borde-Guth-Vilenkin.
Origine historique
Le terme « Kalām » (كلام) signifie en arabe « paroles » ou « discours » — il désigne la théologie spéculative islamique médiévale qui cherchait à articuler la révélation coranique avec la raison philosophique.
Jean Philopon (VIᵉ siècle) — origine chrétienne
L'argument est d'abord chrétien. Jean Philopon d'Alexandrie (v. 490 — v. 570), théologien et philosophe chrétien, compte parmi les premiers à le formuler — première formulation chrétienne conservée — dans ses écrits critiques de la cosmologie aristotélicienne[1]. Contre Aristote qui défendait l'éternité du monde, Philopon démontre, par des arguments mathématiques sur l'impossibilité de l'infini actuel, que le monde doit avoir eu un commencement. C'est l'enracinement chrétien de l'argument — avec cette réserve sobre : son interprétation trithéiste de la Trinité le fit condamner comme hérétique, de son vivant à Alexandrie puis lors d'une dispute tenue à Constantinople devant le patriarche Jean le Scholastique, avec édit impérial contre la secte ; la tradition savante rapporte en outre une condamnation posthume, sans qu'un acte conciliaire précis le nommant soit établi[2].
Al-Kindi (IXᵉ siècle) — la finitude démontrée
Le philosophe arabe Al-Kindi, à Bagdad, démontre dans son traité De la philosophie première (Fi al-falsafa al-ula) que le corps, le temps et le mouvement ne peuvent être infinis en acte : le monde est donc fini dans le temps et requiert une cause de son commencement[3]. C'est le chaînon islamique de l'argument entre Philopon et Al-Ghazali.
Al-Ghazali (1058-1111) — formulation islamique
Le théologien persan Al-Ghazali reprend cet argument et lui donne sa formulation classique dans le Kitab al-Iqtisad fi'l-I'tiqad (Le Livre de l'économie dans la croyance) — source indiquée par Craig lui-même, et non la première discussion du Tahafut al-Falasifa. En substance — paraphrase de la formulation anglaise reprise par William Lane Craig — : tout être qui commence a une cause de son commencement ; or le monde est un être qui commence ; donc le monde possède une cause de son commencement[4].
Cette formulation est discutée dans l'Occident scolastique du XIIIᵉ siècle à travers les traductions arabo-latines ; saint Bonaventure développe un argument du même type — impossibilité d'une succession temporelle infinie en acte (nombre infini de révolutions célestes passées, multitude infinie d'âmes) et nécessité d'un commencement temporel du monde — dans son Commentaire des Sentences de Pierre Lombard (livre II, distinction 1, sur la production des choses)[5].
William Lane Craig (1979) — reformulation contemporaine
Au XXᵉ siècle, le philosophe analytique William Lane Craig (né en 1949) consacre sa thèse de doctorat à cet argument, publiée chez Macmillan en 1979[6]. Craig l'enrichit de deux nouvelles confirmations scientifiques — la cosmologie du Big Bang et la thermodynamique — qui en font aujourd'hui l'un des arguments les plus discutés en philosophie analytique de la religion.
| Étape historique | Auteur ou dossier | Apport exact à l'argument |
|---|---|---|
| VIᵉ siècle | Jean Philopon | Conteste l'éternité aristotélicienne du monde et défend un commencement réel. |
| IXᵉ siècle | Al-Kindi | Démontre la finitude en acte du corps, du temps et du mouvement dans De la philosophie première. |
| XIᵉ siècle | Al-Ghazali | Formule le syllogisme classique (dans le Kitab al-Iqtisad) : ce qui commence a une cause ; le monde commence ; donc le monde a une cause. |
| XIIIᵉ siècle | Saint Bonaventure | Développe un argument du commencement dans la tradition scolastique chrétienne (Commentaire des Sentences, livre II). |
| 1927-1965 | Lemaître, Hubble, Penzias-Wilson | Donne à la question du commencement une base cosmologique expérimentale. |
| 1979-2003 | Craig, Borde, Guth, Vilenkin | Articule la version analytique contemporaine et montre que l'inflation ne suffit pas à rendre l'univers passé-éternel. |
Le syllogisme
L'argument se présente sous la forme d'un syllogisme rigoureux en deux prémisses suivies d'une analyse philosophique de la cause :
Prémisse 1 — Causalité : Tout ce qui commence à exister a une cause.
Prémisse 2 — Cosmologie : L'univers a commencé à exister.
Conclusion logique : Donc, l'univers a une cause.
À cette conclusion s'ajoute l'analyse de la nature de la cause : elle doit nécessairement être incausée, hors du temps, hors de l'espace, immatérielle, extrêmement puissante, et personnelle — soit le Dieu monothéiste.
Défense de la prémisse 1 : tout ce qui commence a une cause
La première prémisse est l'axiome métaphysique le plus universellement admis dans l'histoire de la pensée : ex nihilo nihil fit — rien ne sort de rien. Elle repose sur trois fondements :
-
Intuition philosophique universelle : Aucune culture, aucune tradition philosophique n'a jamais accepté qu'une chose puisse spontanément surgir du néant absolu, sans aucune cause. Si on accepte cela, on ne peut plus rien expliquer.
-
Expérience empirique : Nous ne voyons jamais des objets surgir du néant. Cela vaut comme témoignage inductif universel.
-
Principe de raison suffisante : tout ce qui existe doit avoir une raison d'exister — soit en soi (être nécessaire), soit dans une cause externe.
Cette prémisse ne dit pas : « tout a une cause ». Elle dit : « tout ce qui commence à exister a une cause ». La distinction est capitale. Un être éternel et nécessaire n'entre pas dans la prémisse ; un événement ou une réalité qui surgit dans l'existence y entre. C'est précisément pourquoi l'objection populaire « qui a créé Dieu ? » rate la cible : elle transforme le Kalam en thèse que ses défenseurs ne soutiennent pas.
| Formulation correcte | Formulation caricaturale |
|---|---|
| Tout ce qui commence à exister a une cause. | Tout a une cause. |
| L'univers a commencé à exister. | L'univers est juste une chose parmi d'autres dans l'univers. |
| La cause doit être extérieure à l'espace-temps. | Dieu serait un objet physique plus grand que les autres. |
Objection quantique
L'objection contemporaine la plus discutée est tirée de la mécanique quantique : les « fluctuations du vide » permettraient à des particules de surgir spontanément sans cause. Mais cette objection repose sur une confusion : le vide quantique n'est pas le néant absolu. C'est un milieu énergétique gouverné par les lois de la mécanique quantique. Comme le souligne Craig, les fluctuations exigent un champ quantique préexistant — elles ne sont donc pas sans cause au sens absolu[7].
Le philosophe de la physique David Albert, pourtant critique de l'apologétique religieuse, fait la même remarque contre Lawrence Krauss : si l'on invoque des champs quantiques relativistes, il faut encore expliquer d'où viennent ces champs et pourquoi il y a des lois physiques plutôt que rien[8]. L'objection quantique change donc de niveau : elle peut discuter un état physique initial, mais elle ne remplace pas l'explication métaphysique de l'être même de l'espace-temps.
La négation radicale du principe de causalité
Une objection philosophique plus radicale contre la prémisse 1 est portée par le philosophe australien Graham Oppy (Monash University), l'un des principaux défenseurs du non-théisme analytique. Dans Arguing About Gods (chapitre 3, « Cosmological Arguments », p. 97-173 — le chapitre 4 étant consacré à l'argument téléologique)[9], Oppy conteste que le principe de causalité puisse être étendu a priori à l'univers en son entier : il envisage des commencements incausés et fait de l'univers une exception légitime à une prémisse qui ne serait qu'une généralisation empirique.
Réponse : Oppy n'abandonne pas toute inférence causale en science — il restreint sa portée. Mais faire de l'univers une exception au principe causal sans justification indépendante, c'est précisément une exception ad hoc : le défenseur du Kalam répond que la prémisse s'appuie sur l'intuition métaphysique (ex nihilo nihil fit) confirmée par l'expérience uniforme, et que c'est à celui qui postule un commencement incausé d'en donner une raison. Si l'objet le plus fondamental — l'univers lui-même — peut surgir sans cause, l'exigence d'explication causale perd son fondement là même où elle compte le plus.
Il est significatif de noter que David Hume lui-même — souvent cité comme le père du scepticisme causal et invoqué à l'appui de cette objection — n'a en réalité jamais nié que les événements ont des causes. Dans une lettre à John Stewart en 1754, il écrivait explicitement :
« Je n'ai jamais affirmé une proposition aussi absurde que celle selon laquelle quelque chose peut surgir sans cause : je soutiens seulement que notre certitude de la fausseté de cette proposition ne provient ni de l'intuition ni de la démonstration, mais d'une autre source. » — David Hume, lettre à John Stewart, 1754[10]
Hume ne nie pas la causalité : il en questionne le fondement épistémologique. (L'idée que cette « autre source » désigne l'expérience et l'habitude est l'interprétation courante des commentateurs — elle est placée ici hors des guillemets, car elle ne figure pas dans le texte de la lettre.) Invoquer Hume pour nier la prémisse 1 du Kalam est donc un contresens historique fréquent.
Stephen Hawking a proposé dans The Grand Design (2010) que l'univers se serait créé spontanément à partir de rien par les seules lois de la gravitation :
« Parce qu'il y a une loi comme la gravitation, l'univers peut et va se créer lui-même à partir de rien. » — Stephen Hawking et Leonard Mlodinow, The Grand Design, Bantam Books, 2010[11]
Le philosophe et mathématicien John Lennox (Université d'Oxford) répond que cette affirmation contient une confusion fondamentale : la loi de la gravitation n'est pas rien, et une loi physique n'est pas une entité agissante capable de créer quoi que ce soit. Comme il l'écrit dans God and Stephen Hawking :
« Nonsense remains nonsense, even when talked by world-famous scientists. » « Les absurdités restent des absurdités, même quand ce sont des scientifiques de renommée mondiale qui les profèrent. » (p. 32)
« Physical laws cannot create anything. They are a description of what normally happens under given conditions. » « Les lois physiques ne peuvent rien créer. Elles sont une description de ce qui se produit normalement dans des conditions données. » (p. 40) — John Lennox, God and Stephen Hawking, Lion Hudson, 2011[12]
Défense de la prémisse 2 : l'univers a commencé
C'est la prémisse la plus contestée. Elle se défend par trois lignes convergentes : philosophique, cosmologique, thermodynamique.
A. Argument philosophique : impossibilité de l'infini actuel
Si l'univers n'a pas eu de commencement, alors il existe une série infinie actuelle d'événements passés. Or, les infinis actuels engendrent des absurdités logiques.
L'illustration classique est le paradoxe de l'Hôtel de Hilbert[13] : un hôtel possédant une infinité de chambres, toutes occupées, peut accueillir un nouveau client en déplaçant chacun d'une chambre. Il peut accueillir une infinité de nouveaux clients en transférant chacun à la chambre de numéro double. Mais alors, infini + 1 = infini, et infini × 2 = infini : l'arithmétique de l'infini contredit l'intuition et révèle l'impossibilité métaphysique d'un infini actuel dans le monde réel.
Si la série des événements passés était infinie, il aurait fallu « parcourir » une infinité d'événements avant d'arriver au présent — ce qui est impossible. Donc l'univers a eu un commencement.
Le paradoxe d'Al-Ghazali : les orbites planétaires
Al-Ghazali propose un argument supplémentaire fondé sur les cycles planétaires[14]. Jupiter effectue une révolution complète autour du Soleil en 12 ans, Saturne en 30 ans. Si l'univers n'avait pas de commencement, les deux planètes auraient accompli depuis l'éternité un nombre infini d'orbites chacune — et pourtant Jupiter en aurait accompli 2,5 fois plus que Saturne. Les deux totalités pourraient alors être mises en bijection avec une partie propre d'elles-mêmes : le tout ne serait pas plus grand que la partie (raisonnement par bijection et par parité, voir Lavagna, p. 55-56). Cette contradiction révèle l'absurdité métaphysique d'un infini actuel dans le monde réel. Comme le formulait David Hilbert lui-même — le père de la théorie moderne de l'infini transfini restant Cantor — :
"L'infini ne se trouve nulle part dans la réalité. Il n'existe ni dans la nature, ni comme base légitime de la pensée rationnelle. Le seul rôle qui reste à l'infini est celui d'une idée — si l'on entend par idée, au sens kantien du terme, un concept de la raison qui transcende toute expérience et qui complète le concret comme totalité." — David Hilbert, conférence du 4 juin 1925 à Münster, « Über das Unendliche »[15]
Le paradoxe de Pruss et Koons : l'impossibilité de la série causale infinie
Le philosophe Robert Koons (Université du Texas) a développé un paradoxe montrant qu'une série causale actuellement infinie sans premier terme est logiquement impossible[16] : le Grim Reaper Paradox. Imaginons une infinité de faucheurs numérotés 1, 2, 3, …, chacun programmé pour frapper sauf si un faucheur de rang supérieur a déjà frappé. Sans premier faucheur dans la série, chaque action est indéfiniment bloquée par la suivante — et pourtant, à l'issue de la série, un résultat déterminé doit être acquis (tel papier porte tel numéro, la victime est morte) sans que personne n'ait agi pour le produire. La contradiction prouve l'impossibilité logique d'une série causale infinie sans terme initial.
Dans Infinity, Causation, and Paradox (Oxford University Press, 2018), Alexander Pruss (Baylor University) défend une thèse plus générale, le causal finitism : aucun événement ne peut avoir qu'un nombre fini d'événements dans son histoire causale — une histoire causale infinie est métaphysiquement impossible[17].
Objections philosophiques à l'argument de l'infini actuel
Objection A — La comparaison avec Zénon d'Élée
L'objection consiste à rapprocher l'argument de l'infini actuel du paradoxe de Zénon : « Pour aller de A à B, il faut d'abord parcourir la moitié, puis la moitié de la moitié, ad infinitum — donc le mouvement est impossible. » Si Zénon est réfuté (le mouvement existe bien), pourquoi l'argument du Kalam tiendrait-il ?[18]
Réponse : la comparaison est incorrecte, car les deux infinis ne sont pas de même nature.
| Zénon | Kalam | |
|---|---|---|
| Type d'infini | Potentiel (divisions jamais toutes achevées) | Actuel (événements supposément tous achevés et dénombrés) |
| Série | Convergente (½ + ¼ + ⅛ + … = 1, borne finie) | Divergente (1 + 1 + 1 + … = ℵ₀, sans borne) |
| Résolution | La limite mathématique suffit | Aucune limite ne supprime les contradictions arithmétiques |
Le mouvement dans l'espace est divisible en pensée à l'infini (infini potentiel), mais la distance reste finie et les subdivisions ne sont jamais toutes simultanément actualisées. La série des événements passés serait au contraire un ensemble achevé d'événements réels — un infini actuel dont les contradictions (Hôtel de Hilbert, paradoxe d'Al-Ghazali) ne se résolvent pas par une limite convergente.
Objection B — Saint Thomas, Mackie et Sobel : la traversée par portions finies
Saint Thomas d'Aquin estimait qu'on ne peut pas démontrer par la seule raison que le monde a eu un commencement — c'est pour lui un fait révélé. Dans la Somme Théologique (Iᵃ, q. 46, art. 2), il observait que « de quelque jour passé que ce soit à aujourd'hui, il n'y a qu'un nombre fini de jours »[19], suggérant que chaque portion finie est traversable. Cette position est reprise par les philosophes analytiques John Mackie (The Miracle of Theism, Oxford, 1982, p. 93) et Jordan Howard Sobel (Logic and Theism, Cambridge, 2004, p. 182) : si chaque segment fini de la série passée est franchissable, la série entière pourrait l'être aussi.
Réponse : cet argument commet un sophisme de composition. Ce n'est pas parce que chaque brique d'un mur est légère que le mur entier est léger — la propriété des parties ne se transfère pas nécessairement au tout. De même, le fait que chaque portion finie soit traversable ne signifie pas que la série infinie dans son ensemble le soit : une série sans premier terme n'a pas de point de départ depuis lequel entamer la traversée[20].
Objection C — L'antinomie de Kant
Emmanuel Kant présente dans la Critique de la Raison Pure une antinomie cosmologique : la thèse (le monde a un commencement dans le temps, A426/B454) et l'antithèse (le monde est éternel, A427/B455) sembleraient toutes deux démontrables, révélant l'inadéquation de la raison à trancher sur l'infini cosmique[21]. Précision importante : la définition du commencement comme « ce qui est précédé par un temps vide » appartient à la preuve de l'antithèse (A427/B455) — ce n'est pas une objection de Kant contre la preuve de la thèse. L'antinomie montre donc que la définition kantienne du commencement conduit à l'indécision ; elle ne réfute pas l'argument du commencement en tant que tel.
Réponse : l'objection repose sur la propre définition kantienne du commencement, qui n'est pas la seule possible. Une définition plus rigoureuse proposée par Craig : X commence à exister en t si et seulement si X existe en t, et t est le premier instant auquel X existe. Cette formulation n'exige aucun temps antérieur à t — elle n'affirme que l'existence d'un premier instant, sans référence à un vide préalable. L'antinomie de Kant ne réfute pas le Kalam : elle réfute sa propre définition inadéquate du commencement[22].
B. Argument cosmologique : le Big Bang
En 1927, l'abbé belge Georges Lemaître publie dans les Annales de la Société scientifique de Bruxelles son modèle d'univers en expansion[23] — première formulation rigoureuse de l'expansion de l'univers (modèle sans commencement, partant d'un univers statique à t = −∞[24]) ; en 1931, il propose l'hypothèse de l'« atome primitif » (Nature, « The Beginning of the World from the Point of View of Quantum Theory »)[25]. En 1929, l'astronome Edwin Hubble confirme observationnellement l'expansion (décalage vers le rouge des galaxies). En 1964, Arno Penzias et Robert Wilson découvrent par hasard le fond diffus cosmologique — le rayonnement thermique résiduel du Big Bang, prédit théoriquement deux décennies plus tôt ; leurs mesures sont publiées en 1965[26]. Ils reçoivent le prix Nobel de physique en 1978.
La théorie du Big Bang implique que l'univers observable se trouve dans un état d'expansion depuis un état extrêmement chaud et dense, que le modèle cosmologique standard situe — par reconstruction du passé à partir de ses propres présupposés, non par mesure directe (sur la chronologie courte d'environ 6000 ans reçue ici, voir Le monde a-t-il seulement 6 000 ans ?) — à environ 13,8 milliards d'années (NASA, USGS) — chiffre dont l'argument ne dépend pas. Lemaître ne fait pas seulement une hypothèse pieuse : son article de 1927 relie pour la première fois les solutions dynamiques de Friedmann aux vitesses radiales déjà observées des nébuleuses extragalactiques, et découvre ce qu'on appelle aujourd'hui la loi de Hubble-Lemaître[27].
C. Le théorème Borde-Guth-Vilenkin — BGV (2003)
L'objection majeure est que des modèles d'univers cycliques ou de multivers échappent au Big Bang. Mais en avril 2003, dans Physical Review Letters (titre exact de l'article : « Inflationary Spacetimes Are Incomplete in Past Directions »), les cosmologistes Arvind Borde, Alan Guth et Alexander Vilenkin publient un théorème mathématique décisif[28] — dont voici la substance en paraphrase, présentée comme telle :
Tout espace-temps dont le taux d'expansion moyen est positif au cours de son histoire est incomplet vers le passé : il doit avoir une frontière d'espace-temps passée. (paraphrase)
Ce théorème ne dépend pas des conditions d'énergie classiques utilisées par les anciens théorèmes de singularité : les auteurs soulignent qu'ils proposent un argument cinématique simple et qu'un modèle inflationnaire doit faire appel à une physique autre que l'inflation pour décrire sa frontière passée[29]. Sa puissance vient précisément de sa généralité minimale : il ne prétend pas décrire ce qu'il y a à la frontière, mais il interdit de traiter l'inflation comme une explication passée-éternelle. Autrement dit : si l'on remonte le film de l'expansion — les galaxies qui s'éloignent les unes des autres —, les trajectoires ne se prolongent pas indéfiniment vers le passé : elles s'arrêtent à une frontière, un commencement, que l'inflation à elle seule ne peut pas effacer.
| Ce que BGV établit | Ce qu'il ne prétend pas établir |
|---|---|
| Un espace-temps en expansion moyenne positive est passé-incomplet. | La forme physique exacte de la frontière initiale. |
| L'inflation ne peut pas être, à elle seule, une histoire éternelle vers le passé. | Une preuve expérimentale directe de la création ex nihilo. |
| Les modèles de multivers inflationnaire doivent eux-mêmes expliquer leur bord passé. | Toute la théologie chrétienne révélée. |
Alexander Vilenkin, lui-même cosmologiste agnostique et défenseur historique des théories multivers (directeur de l'Institute of Cosmology à Tufts University), a tiré ses propres conclusions — avec la prudence du « probablement » :
« La réponse à la question "L'univers a-t-il eu un commencement ?" est : probablement oui. Nous n'avons aucun modèle viable d'un univers éternel. »[30] Texte original : « The answer to the question, "Did the universe have a beginning?" ... is, "It probably did." We have no viable models of an eternal universe. The BGV theorem gives us reason to believe that such models simply cannot be constructed. » — A. Vilenkin, « The Beginning of the Universe », Inference: International Review of Science, vol. 1, n° 4, 23 octobre 2015. Le théorème lui-même, précise Vilenkin, ne dit rien de l'existence de Dieu : il établit une limite passée, non une cause.
Cette conclusion, venant d'un défenseur déclaré du multivers, est significative pour l'argument apologétique : ce n'est pas un théologien chrétien qui juge probable le commencement de l'univers, c'est un cosmologiste — un appui fort, mais non une démonstration.
Limites à exposer honnêtement. Le théorème BGV vaut dans le régime classique : il ne décrit pas ce qu'il y a à la frontière et ne tranche pas la physique de la gravité quantique, qui pourrait modifier le tableau aux temps les plus reculés. Alan Guth lui-même, coauteur du théorème, juge qu'un univers sans commencement reste probable : lors du débat Craig-Carroll du 22 février 2014, Sean Carroll a brandi des pancartes tenues par Guth affirmant que l'univers n'a probablement pas eu de commencement et est très probablement éternel — position rapportée par Carroll le 24 février 2014[31]. L'article retient donc le degré réel : des données compatibles avec un commencement, un appui fort mais non démonstratif — le « probablement » de Vilenkin lui-même.
D. Témoignage de Robert Wilson (prix Nobel 1978)
Robert Woodrow Wilson, co-découvreur (avec Arno Penzias) du fond diffus cosmologique en 1964 — découverte qui leur valut le prix Nobel de physique 1978 — a signé la préface de l'ouvrage Dieu, la Science, les Preuves (2021). Voici son témoignage — extraits remis dans l'ordre exact de la préface, chaque coupure marquée :
« [...] si, à l'inverse, comme le suggère la théorie du Big Bang, l'Univers a eu un commencement, alors nous ne pouvons pas éviter la question de la création. [...] Il se trouve qu'au début de ma carrière, comme la plupart de mes collègues, je pensais que l'Univers était éternel. [...] Notre découverte a définitivement fait voler en éclats la croyance selon laquelle l'Univers n'avait ni début ni fin. [...] » — Robert W. Wilson, prix Nobel de physique 1978, préface de Dieu, la Science, les Preuves[32] Wilson assortit toutefois son propos de réserves expresses : cette thèse générale, écrit-il en substance, ne lui apporte pas une explication suffisante — « Je ne connais certainement pas l'explication ».
Le retournement historique du XXᵉ siècle
Au-delà des arguments mathématiques et expérimentaux, l'histoire de la cosmologie du XXᵉ siècle est elle-même un argument indirect en faveur du commencement de l'univers : c'est précisément parce que l'idée d'un commencement absolu dérangeait profondément les a priori métaphysiques de la communauté scientifique que sa découverte a été lente, conflictuelle, et parfois persécutée[33]. Comme l'écrivent Bolloré et Bonnassies au chapitre 6 (« Le roman noir du Big Bang ») de Dieu, la science, les preuves : « Jamais il n'y aurait eu un tel déchaînement de violence contre les théoriciens de l'expansion de l'Univers et du Big Bang si les matérialistes n'avaient pas pensé que c'était là une preuve forte de l'existence de Dieu. L'usage de la force est, ici plus que jamais, un aveu. »[34]
Einstein et Lemaître (1927). Lemaître, présent au cinquième congrès Solvay de Bruxelles en octobre 1927, ne « présente » pas sa cosmologie en séance : c'est en marge du congrès, au cours d'une promenade au parc Léopold, qu'Einstein s'entretient avec lui de son article sur l'expansion[35]. Selon le récit qu'en donne Lemaître lui-même en français[36], Einstein formule d'abord des remarques techniques favorables, puis juge l'interprétation physique « tout à fait abominable » — la forme anglaise couramment citée (« Vos calculs sont justes, mais votre physique est abominable ») est un relais postérieur de ce récit. L'anecdote de la « physique de curé », qui ne repose sur aucune source primaire vérifiée, est retirée.
Arthur Eddington et le commencement. Sir Arthur Eddington écrit en 1931, dans Nature (vol. 127, p. 447-453) : « Philosophiquement, la notion d'un commencement de l'ordre présent de la Nature me répugne. [...] J'aimerais trouver une véritable échappatoire. »[37] — et il qualifie l'univers en expansion d'absurde et d'incroyable. Mais faire d'Eddington un adversaire de l'expansion serait faux : ancien maître de Lemaître, il adopte le modèle en expansion et fait traduire l'article de 1927 (Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 1931)[38]. Parler ici de « retournement » est donc impropre : c'est une évolution documentée, non un revirement soudain.
Le retournement d'Einstein (1931). Après la confirmation observationnelle de l'expansion par Edwin Hubble en 1929 (décalage vers le rouge des galaxies au télescope du mont Wilson), Einstein fait le voyage à Pasadena en janvier 1931. Il en revient transformé. Selon le seul témoignage de George Gamow (My World Line, 1970) — propos privé, invérifiable ailleurs —, Einstein aurait qualifié l'introduction par lui-même, en 1917, d'une constante cosmologique pour forcer ses équations à décrire un univers statique de « biggest blunder », « la plus grande erreur de [sa] vie »[39]. La science avait dû ainsi se débarrasser d'un artefact mathématique introduit pour des raisons métaphysiques — non pour des raisons scientifiques.
John Wheeler — l'enthousiasme du physicien. L'éminent physicien américain John Archibald Wheeler (Princeton, mentor de Richard Feynman et de Hugh Everett), résume l'événement par cette exclamation :
« De toutes les grandes prédictions que la science ait jamais faites tout au long des siècles, n'y a-t-il jamais eu une prédiction plus grande que celle-là : prédire, et prédire correctement, et prédire contre toute attente un phénomène aussi fantastique que l'expansion de l'Univers ? »[40]
Arthur Eddington sur l'entropie. La position d'Eddington s'exprime aussi face au deuxième principe de la thermodynamique, qui implique un commencement de l'univers. Sa formule provocante est restée célèbre :
« La loi qui veut que l'entropie augmente toujours occupe, je pense, une position supérieure parmi les lois de la nature. Si quelqu'un vous montre que votre théorie est en désaccord avec les équations de Maxwell, alors tant pis pour les équations de Maxwell. [...] Mais si votre théorie est en contradiction avec le deuxième principe de la thermodynamique, je ne peux vous offrir aucun espoir. »[41]
La persécution soviétique des pionniers du Big Bang. Le chapitre 6 de DSP (Dieu, la science, les preuves : « Le roman noir du Big Bang ») présente la réaction du marxisme-léninisme face à la cosmologie du commencement comme une menace contre l'axiome matérialiste de l'éternité de la matière — les auteurs annonçant eux-mêmes un récit « touchant par moments au roman d'espionnage » : c'est leur thèse, non un fait établi par l'historiographie[42]. Lénine fait de l'éternité de la matière un axiome du matérialisme dialectique (Matérialisme et empiriocriticisme, rédigé en 1908) ; selon Bolloré et Bonnassies, il y perçoit le danger philosophique d'une science qui établirait un commencement du monde, ouvrant la voie à l'idée d'un Créateur[43]. Sous Staline, la campagne d'athéisme d'État s'accompagne de purges qui frappent les astronomes soviétiques : les faits sont documentés par l'historiographie, notamment par R. McCutcheon sur la purge de 1936-1937 de la communauté astronomique soviétique[44]. Matvei Bronstein (fusillé en 1938 à 31 ans), Vsevolod Frederiks (déporté, mort au Goulag), Lev Landau (arrêté en 1938, libéré après l'intervention de Piotr Kapitsa)[45] ; Nikolaï Kozyrev, arrêté dans l'affaire de Poulkovo (1936), est détenu à Norilsk (Norillag)[46]. Le mathématicien Alexander Friedmann, auteur en 1922 des solutions d'expansion, meurt le 16 septembre 1925 à l'âge de 37 ans — avant les purges, qu'il n'a donc pas connues[47].
Selon la thèse défendue par Bolloré et Bonnassies, le fait remarquable de l'histoire de la cosmologie du XXᵉ siècle est que l'idée d'un commencement absolu de l'univers se serait imposée contre les a priori philosophiques d'une partie de la communauté scientifique et contre les idéologies dominantes (matérialisme marxiste, positivisme post-newtonien). C'est ce qu'on appelle dans l'épistémologie poppérienne « la corroboration la plus forte » : une thèse imposée par les faits contre les attentes des chercheurs vaut beaucoup plus qu'une thèse confirmant ce que ces chercheurs voulaient déjà croire.
E. Argument thermodynamique : la mort entropique
Le deuxième principe de la thermodynamique affirme que l'entropie d'un système fermé augmente irréversiblement avec le temps. Si l'univers existait depuis une éternité, il aurait depuis longtemps atteint son équilibre thermique — la « mort entropique », où plus aucune énergie utile ne circule, plus aucune étoile ne brille. Or, ce n'est manifestement pas le cas. Donc l'univers a un commencement.
Matthieu Lavagna reprend l'argument thermodynamique du commencement (p. 59) : sans Dieu, l'univers matériel finit dans une mort thermique où il n'y a plus d'étoiles, plus de chaleur utilisable, plus de vie ; cette fin cosmique oblige à poser la question du commencement au lieu de laisser l'univers jouer le rôle d'un absolu éternel[48]. (Les p. 34-35 du même ouvrage portent sur l'absurdité d'une vie sans Dieu, non sur la thermodynamique.) Bolloré et Bonnassies formulent le même raisonnement de manière plus technique : si l'univers matériel était fermé et éternel, l'entropie aurait déjà atteint son maximum ; le fait que le cosmos soit encore structuré et énergétiquement différencié indique un passé fini[49].
Réception catholique : science, philosophie et prudence doctrinale
L'Église catholique ne fonde pas la foi sur une théorie cosmologique particulière. Elle enseigne cependant que la raison humaine peut connaître Dieu à partir du monde créé. Le concile Vatican I définit solennellement, dans la constitution dogmatique Dei Filius (24 avril 1870) :
« Si quelqu'un dit que le Dieu unique et véritable, notre Créateur et Seigneur, ne peut pas être connu avec certitude par les choses qui ont été faites, par la lumière naturelle de la raison humaine, qu'il soit anathème. »[50]
Le Catéchisme de l'Église catholique (§ 31-35) prolonge cet enseignement. Le § 31 affirme que les « preuves de l'existence de Dieu », au sens d'« arguments convergents et convaincants », « permettent d'atteindre à de vraies certitudes » ; le § 35 précise que « les preuves de l'existence de Dieu peuvent disposer à la foi et aider à voir que la foi ne s'oppose pas à la raison humaine »[51].
Pie XII applique explicitement ce principe aux découvertes cosmologiques de son époque dans son discours du 22 novembre 1951 à l'Académie pontificale des sciences :
« La création dans le temps, donc ; et par conséquent un Créateur ; donc Dieu ! »[52]
Saint Jean-Paul II, dans l'encyclique Fides et Ratio (14 septembre 1998), rappelle que la philosophie et la raison humaine gardent toute leur place dans la recherche de Dieu :
« En argumentant sur les données des sens, [la raison] peut aussi atteindre la cause qui est à l'origine de toute réalité sensible. »[53]
La prudence vient de Lemaître lui-même : prêtre catholique et cosmologiste, il refusait de transformer le Big Bang en concordisme facile. Le Kalam ne dit donc pas : « la physique prouve directement le Credo ». Il dit plus sobrement : la physique contemporaine rend très rationnelle la prémisse selon laquelle l'univers n'est pas passé-éternel ; la philosophie en tire ensuite la nécessité d'une cause transcendante. L'Église reçoit cet argument comme cohérent avec sa foi, non comme son fondement.
Nature de la cause première
Une fois admises les deux prémisses et la conclusion « l'univers a une cause », l'analyse philosophique de cette cause révèle qu'elle doit posséder des attributs très spécifiques :
- Incausée : sinon, régression infinie de causes — déjà exclue par les arguments ci-dessus
- Hors du temps : elle précède l'instant initial où le temps lui-même commence
- Hors de l'espace : elle précède la création de l'espace
- Immatérielle : sinon elle serait matérielle, donc dans l'espace
- Extrêmement puissante : capable de créer l'univers entier à partir de rien (ex nihilo)
- Personnelle : capable de choisir de créer plutôt que ne pas créer, à un instant précis — ce qui suppose une volonté libre
Ces attributs convergent précisément vers la définition classique du Dieu monothéiste — éternel, immatériel, omnipotent, personnel. La conclusion philosophique du Kalam est donc l'existence rationnellement démontrée d'un Créateur transcendant.
Pourquoi la cause doit être personnelle
L'attribut de personnalité mérite un développement particulier, car c'est le plus contesté. Craig propose l'argument suivant : la cause est intemporelle et immatérielle depuis l'éternité. Or l'univers a commencé à exister il y a un nombre fini d'années. Comment une cause éternelle peut-elle produire un effet temporel qui commence ?
Pour les causes naturelles, l'effet est simultané à la cause : le feu brûle toujours tant qu'il est là, le soleil réchauffe toujours tant qu'il luit. Une cause naturelle éternelle devrait donc produire un effet éternel. Seule une volonté libre — capable de choisir de créer à un moment donné plutôt qu'un autre — peut produire un effet temporel depuis une condition éternelle. C'est l'argument de William Lane Craig repris de l'analyse médiévale d'Al-Ghazali lui-même : une cause atemporelle sans volonté librement déterminante aurait produit un univers de toute éternité[54].
Craig conclut dans Reasonable Faith que la cause première doit donc être non-physique et personnelle — seule une volonté librement déterminante peut produire un effet temporel depuis une condition éternelle[55].
Réponses aux grandes objections cosmologiques et philosophiques
Objection 1 — « Qui a créé Dieu ? »
Réponse : C'est l'objection la plus fréquente, et elle repose sur un malentendu bien naturel : on cite souvent la prémisse 1 sous la forme tronquée « tout a une cause », alors qu'elle dit « tout ce qui commence à exister a une cause ». D'où la distinction décisive entre deux types d'êtres : les êtres contingents qui commencent à exister (et requièrent donc une cause — c'est la prémisse 1), et l'être nécessaire qui n'a jamais commencé à exister (et ne requiert donc pas de cause). Dieu, par définition, est éternel et incausé — il ne commence pas à exister, donc la prémisse 1 ne s'applique pas à lui. L'image classique l'illustre — sans viser personne : demander « qui a créé l'Incréé ? », c'est comme demander « quel homme marié est encore célibataire ? » — la question suppose, dans ses propres termes, le contraire de ce qu'elle affirme.
Objection 2 — « Le multivers échappe au commencement »
Réponse : C'est l'objection la plus sophistiquée. Mais le théorème BGV (2003) s'applique aussi aux multivers : tout multivers en expansion moyenne positive doit avoir une frontière passée — donc un commencement, et donc une cause au-delà de lui. C'est précisément l'ironie scientifique que Vilenkin lui-même reconnaît (Many Worlds in One, p. 176) : « Il n'existe aucune échappatoire ». Le multivers ne résout pas le problème du commencement, il le déplace simplement d'un niveau.
Objection 3 — « L'univers est cyclique : il rebondit éternellement »
Réponse : Le théorème BGV s'applique aussi aux modèles cycliques ou de rebonds, dès lors que leur expansion moyenne est positive. L'objection thermodynamique classique ajoute que chaque cycle accroîtrait l'entropie totale : un passé cyclique infini aurait déjà épuisé toute énergie utilisable — et nous ne serions pas là pour en débattre.
Objection 4 — « Le modèle de Hartle-Hawking : un univers sans frontière initiale »
Le physicien Stephen Hawking et le physicien James Hartle proposent, dans un article publié en 1983 dans Physical Review D, un modèle de cosmologie quantique dans lequel l'univers ne présente pas de frontière temporelle tranchée au sens classique[56]. Hawking en tire la conclusion célèbre dans Une brève histoire du temps (1988) : « Si l'univers est vraiment auto-contenu, sans frontière ni bord, il n'aurait ni commencement ni fin : il serait simplement. »[57]
Réponse : Cet argument ne supprime pas le problème du commencement, pour trois raisons convergentes :
Premièrement, le modèle Hartle-Hawking repose sur le temps imaginaire (τ = it), un artifice mathématique introduit pour rendre les équations traitables. En temps imaginaire, il n'y a pas de singularité ; en temps réel — le seul qui compte physiquement — la singularité initiale réapparaît. Le philosophe Robin Collins souligne en substance, dans son étude du réglage fin (paraphrase, présentée comme telle) : le temps imaginaire de Hartle-Hawking serait une technique de calcul, non une description ontologique du monde réel[58].
Deuxièmement, même un univers « sans bord » exige encore que soient données la fonction d'onde de l'univers et les lois physiques qui la gouvernent. Supprimer la singularité initiale ne supprime pas la question métaphysique : pourquoi existe-t-il quelque chose — ne serait-ce qu'un champ quantique et des équations — plutôt que rien ?
Troisièmement, Hawking lui-même reconnaît implicitement que la question du pourquoi reste ouverte. Dans la conclusion de Une brève histoire du temps, il écrit que même une théorie unifiée complète ne serait qu'un ensemble de règles et d'équations, et demande « qu'est-ce qui insuffle le feu aux équations et fait un univers pour qu'elles le décrivent ? »[59] — reconnaissant que la physique ne peut répondre à la question métaphysique de l'être.
Approfondissements académiques contemporains
Vilenkin : « Il n'y a pas d'échappatoire »
Le cosmologiste Alexander Vilenkin (Tufts University, Institute of Cosmology) résume ainsi la portée de son théorème de 2003 :
« On dit qu'un argument est ce qui convainc les hommes raisonnables et qu'une preuve est ce qu'il faut pour convaincre même un homme déraisonnable. Avec la preuve maintenant en place, les cosmologistes ne peuvent plus se cacher derrière la possibilité d'un univers éternel dans le passé. Il n'y a pas d'échappatoire : ils doivent affronter le problème d'un commencement cosmique. » — Alexander Vilenkin, Many Worlds in One, Hill and Wang, 2006, p. 176[60]
Cette déclaration, signée par l'un des principaux défenseurs du multivers, vient renforcer l'argument apologétique : ce n'est pas un théologien chrétien qui juge le commencement probable, c'est un cosmologiste — des données compatibles avec un commencement, un appui fort mais non démonstratif, comme dans toute la section C.
Plantinga : Where the Conflict Really Lies
Le philosophe analytique Alvin Plantinga (Notre Dame), dans son ouvrage de référence Where the Conflict Really Lies: Science, Religion, and Naturalism (Oxford University Press, 2011)[61], ne défend pas à proprement parler l'argument cosmologique : l'ouvrage traite de l'évolution, de l'action divine, du réglage fin, du dessein, puis de la concorde et du conflit profonds entre science et religion. Sa thèse — ici résumée en paraphrase, présentée comme telle — est que le conflit réel ne serait pas entre la science et la religion, mais entre la science et le naturalisme philosophique, présupposition métaphysique non démontrée et non résultat scientifique.
Spitzer : New Proofs for the Existence of God (2010)
Le philosophe jésuite Robert J. Spitzer (fondateur du Magis Institute), dans New Proofs for the Existence of God: Contributions of Contemporary Physics and Philosophy (Eerdmans, Grand Rapids, 2010)[62], consacre son ouvrage aux preuves physiques et philosophiques de l'existence de Dieu, dont les arguments cosmologiques du type Kalam.
Réfutation de Krauss et du « nothing » mal défini
Le physicien athée Lawrence Krauss, dans A Universe from Nothing (2012), prétend résoudre la question du commencement en montrant comment l'univers peut surgir « du néant ». Mais comme le souligne le philosophe David Albert (Columbia University) dans sa recension dans le New York Times Book Review (23 mars 2012)[63] :
« Les théories physiques de Krauss n'ont absolument rien à dire sur l'endroit d'où viennent ces champs… ou pourquoi il devrait y avoir un monde en premier lieu. Point. »
Le « néant » de Krauss n'est en réalité pas le néant absolu mais le vide quantique — un champ physique gouverné par des lois mathématiques. Or, expliquer l'apparition de l'univers à partir d'un champ pré-existant ne résout pas la question : il faut alors expliquer l'origine de ce champ et de ses lois.
Place du Kalam dans l'apologétique catholique
L'argument du Kalam, sans être propre au catholicisme, en est une formulation rationnelle particulièrement compatible. Il rejoint la deuxième voie de saint Thomas d'Aquin (Summa Theologiae, Iᵃ q. 2, a. 3) — la voie de la causalité efficiente, qui remonte de la causalité observée dans le monde à une « cause première incausée »[64]. Saint Bonaventure le formule explicitement dans ses Commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard (livre II, distinction 1) : l'univers ne peut pas être l'auteur de son propre commencement, et une succession temporelle infinie en acte est impossible — il faut donc que le monde ait commencé dans le temps, par une cause première[65].
Aujourd'hui, Matthieu Lavagna présente l'argument du Kalam dans la première partie « Théisme » de son ouvrage Soyez rationnel, devenez catholique ! (2023)[66].
Le Kalam n'est pas un argument isolé qui devrait porter seul tout l'édifice chrétien. Il forme plutôt une pièce du faisceau apologétique : il établit une cause première transcendante ; le fine tuning cosmologique examine l'intelligibilité et l'ajustement précis des constantes de la nature ; l'argument de la contingence demande pourquoi il existe quelque chose plutôt que rien ; l'argument moral établit l'existence d'un Législateur objectif ; l'histoire de Jésus, de la Résurrection et de l'Église identifie enfin cette cause première au Dieu vivant de la Révélation.
| Argument | Point de départ | Conclusion |
|---|---|---|
| Kalam cosmologique | L'univers a commencé | Une cause première transcendante |
| Fine tuning | Les constantes physiques sont ajustées | Un Régleur intelligent |
| Contingence | Tout être contingent exige une raison | Un être nécessaire |
| Moral | Les valeurs morales sont objectives | Un Législateur transcendant |
| Conscience | L'expérience subjective est inexplicable matériellement | Une réalité immatérielle |
Pour aller plus loin
- Le fine tuning cosmologique — l'argument scientifique complémentaire
- L'existence de Dieu — vue d'ensemble des preuves rationnelles
- Les cinq voies de saint Thomas d'Aquin — la voie classique de la causalité
Notes et références
Jean Philopon d'Alexandrie, De aeternitate mundi contra Proclum (Contre Proclus sur l'éternité du monde), 529 ; éd. critique H. Rabe, Teubner, Leipzig, 1899. Philopon y réfute l'éternité aristotélicienne du monde par l'impossibilité de l'infini actuel (arguments du nombre infini et de la traversée d'une série sans commencement) ; son Contre Aristote (perdu, connu par les citations de Simplicius) défendait la même thèse du commencement. Dates (v. 490-v. 570) : Christian Wildberg, entrée « John Philoponus », Stanford Encyclopedia of Philosophy — « lived approximately from 490 to 570 ».
1Condamnations du vivant de Philopon : Catholic Encyclopedia (1913), articles « Monophysites and Monophysitism » et « Tritheists » — condamné à Alexandrie pour son essai sur le trithéisme adressé à Athanase le Moine, puis lors d'une dispute tenue sur ordre de l'empereur devant le patriarche de Constantinople Jean le Scholastique (qui condamna Philopon), suivie d'un édit impérial contre la secte (Photius, Bibliothèque) ; les évêques trithéistes refusant d'anathématiser Philopon furent bannis en Palestine. Condamnation posthume : Routledge Encyclopedia of Philosophy, entrée « Philoponus » — « the orthodox clergy condemned him posthumously as a heretic » en raison de son interprétation trithéiste, sans acte ni date précisés ; Christian Wildberg, entrée « John Philoponus », Stanford Encyclopedia of Philosophy, donne la datation « (in 680–81) » sans nommer d'acte. Les anathèmes du IIIᵉ concile de Constantinople (680-681) visent nommément les monothélites (Théodore de Pharan, Serge, Honorius, Cyrus, Paul, Pyrrhus, Pierre) et non Philopon : aucun acte conciliaire précis le nommant n'est donc établi, et le corps ne lui attribue plus une date conciliaire.
2Al-Kindi, Fi al-falsafa al-ula (De la philosophie première), Bagdad, IXᵉ siècle, 1re partie du traité : le corps, le temps et le mouvement, coextensifs, ne peuvent être infinis en acte (l'infini n'existant qu'en puissance, jamais en acte dans le monde physique) — le monde est donc fini a parte ante. Le corps de l'article en donne un résumé (paraphrase, sans guillemets). Éd. arabe : M. A. H. Abu Rida (éd.), Rasa'il al-Kindi al-falsafiyya, Le Caire, 1950-1953 ; éd. critique : R. Rashed & J. Jolivet (éd.), Œuvres philosophiques et scientifiques d'al-Kindi, Leyde, Brill, 1997-1998, vol. II. Trad. angl. Alfred L. Ivry, Al-Kindi's Metaphysics, SUNY Press, Albany, 1974 (la pagination varie selon les tirages ; la référence par traité et partie est la référence exacte).
3Al-Ghazali, Kitab al-Iqtisad fi'l-I'tiqad (La Modération dans la croyance) : le syllogisme (« Tout être qui commence a une cause de son commencement ; or le monde est un être qui commence ; donc le monde possède une cause de son commencement ») vient de cet ouvrage — et non de la première discussion du Tahafut al-Falasifa — selon l'attribution donnée par Craig lui-même. W. L. Craig, The Kalam Cosmological Argument, Macmillan, Londres, 1979, section sur Ghazali (p. 47) ; reprise explicite dans W. L. Craig & J. D. Sinclair, « The Kalam Cosmological Argument », dans W. L. Craig & J. P. Moreland (dir.), The Blackwell Companion to Natural Theology, Wiley-Blackwell, 2009 : « In his Kitab al-Iqtisad, the medieval Muslim theologian al-Ghazali presented the following simple syllogism… », avec renvoi à l'édition critique arabe « al-Ghazali 1962, pp. 15–6 », soit I. A. Çubukçu & H. Atay (éd.), Kitab al-Iqtisad fi al-I'tiqad, Ankara, Nur Matbaası, Faculté de théologie d'Ankara, 1962 (seconde édition critique : Djeddah, Dar al-Minhaj, 2008). La formulation anglaise — « Every being which begins has a cause for its beginning; now the world is a being which begins; therefore, it possesses a cause for its beginning. » — est la traduction anglaise de Craig lui-même (présentée par lui comme citation : « I quote… ») ; le français du corps en est une paraphrase, présentée comme telle. Trad. angl. intégrale de l'Iqtisad : A. M. Yaqub, Moderation in Belief, University of Chicago Press, 2013. Trad. angl. de référence du Tahafut : M. E. Marmura, Brigham Young University Press, 1997 (2ᵉ éd. 2000, avec texte arabe).
4William Lane Craig, The Kalam Cosmological Argument, Library of Philosophy and Religion, Macmillan, Londres, 1979 (réédité Wipf & Stock, 2000). Thèse de doctorat de Craig à l'University of Birmingham sous la direction de John Hick.
6 54William Lane Craig, Reasonable Faith: Christian Truth and Apologetics, Crossway, 3ᵉ édition 2008, chapitre 3 (The Cosmological Argument).
7 55David Albert, « On the Origin of Everything: A Universe from Nothing by Lawrence Krauss », recension dans le New York Times Sunday Book Review, 23 mars 2012. Albert, professeur de philosophie de la physique à Columbia University et lui-même docteur en physique théorique, démolit méthodiquement la prétention de Krauss à résoudre la question métaphysique du commencement par la seule physique quantique. Extrait de l'original anglais cité : « ...relativistic quantum field theories... Period. »
8 63Graham Oppy, Arguing About Gods, Cambridge University Press, Cambridge, 2006 (ISBN 978-0-521-86350-2), chapitre 3, « Cosmological Arguments », p. 97-173 (dont la section sur Craig et le Kalam) ; le chapitre 4 est consacré à l'argument téléologique. Oppy est professeur à Monash University (Melbourne) ; sa critique porte sur l'extension a priori du principe de causalité à l'univers en son entier et envisage des commencements incausés.
9David Hume, lettre à John Stewart, février 1754, dans J. Y. T. Greig (dir.), The Letters of David Hume, Clarendon Press, Oxford, 1932, vol. I, p. 187. Citation originale anglaise : « I never asserted so absurd a Proposition as that anything might arise without a cause: I only maintain'd, that our Certainty of the Falsehood of that Proposition proceeded neither from Intuition nor Demonstration; but from another Source. » Cette lettre est régulièrement citée par Craig pour montrer que Hume n'est pas une autorité contre la prémisse 1 du Kalam.
10Stephen W. Hawking & Leonard Mlodinow, The Grand Design, Bantam Books, New York, 2010, 208 p. (ISBN 978-0-553-80537-6), p. 180. Citation originale anglaise : « Because there is a law such as gravity, the universe can and will create itself from nothing. » Hawking et Mlodinow proposent ce qu'ils appellent le « M-theory » comme théorie ultime, mais leur affirmation a été vigoureusement critiquée par des philosophes des sciences pour son usage équivoque du mot nothing (rien).
11John C. Lennox, God and Stephen Hawking: Whose Design Is It Anyway?, Lion Hudson, Oxford, 2011 (ISBN 978-0-7459-5549-0), p. 32 et p. 40. Originaux anglais : « Nonsense remains nonsense, even when talked by world-famous scientists. » (p. 32) ; « Physical laws cannot create anything. They are a description of what normally happens under given conditions. » (p. 40). Lennox est professeur émérite de mathématiques à l'Université d'Oxford et philosophe des sciences.
12David Hilbert, conférence du 4 juin 1925 à Münster, paradoxe popularisé par George Gamow dans One, Two, Three… Infinity (1947). Voir Wikipedia — Hilbert's paradox of the Grand Hotel.
13Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions / Salvator, 2023, p. 55-56, d'après William Lane Craig, Reasonable Faith: Christian Truth and Apologetics, 3ᵉ éd., Crossway, 2008, chap. 3 (The Cosmological Argument, p. 93-156). Le paradoxe des orbites planétaires de Jupiter et Saturne remonte à Al-Ghazali et illustre l'absurdité d'un infini actuel dans le monde réel (raisonnement par bijection et par parité). PDF local consulté : SRDC Soyez rationnel devenez catholique.pdf.
14David Hilbert, « Über das Unendliche », conférence du 4 juin 1925 devant la Société mathématique de Westphalie à Münster ; publiée dans Mathematische Annalen 95, 1926, p. 161-190. Trad. anglaise « On the Infinite » dans Paul Benacerraf & Hilary Putnam (dir.), Philosophy of Mathematics: Selected Readings, Prentice-Hall, Englewood Cliffs (NJ), 1964, p. 134-151 (citation à la fin de l'article, p. 151 ; p. 201 dans la 2ᵉ éd., 1983). Texte original de la citation : « ...if one means by an idea, in Kant's terminology, a concept of reason which transcends all experience and which completes the concrete as a totality » — « au sens kantien du terme », et non platonicien. Hilbert, défenseur de l'infini mathématique comme outil conceptuel légitime, y refuse l'infini actuel dans la réalité physique.
15Robert C. Koons, « A New Kalam Argument: Revenge of the Grim Reaper », Noûs 48, 2, juin 2014, p. 256-267 (DOI : 10.1111/j.1468-0068.2012.00858.x — article mis en ligne en décembre 2012, d'où d'anciennes citations « 2012 ») : une série causale actuellement infinie sans premier terme engendre des contradictions logiques irréductibles.
16Alexander R. Pruss, Infinity, Causation, and Paradox, Oxford University Press, Oxford, 2018, 224 p., ISBN 978-0-19-881033-9 : défense du causal finitism — aucun événement ne peut avoir qu'un nombre fini d'événements dans son histoire causale — avec application cosmologique (argument d'une cause première).
17Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, op. cit., p. 52-53 ; réponse développée dans William Lane Craig & James D. Sinclair, « The Kalam Cosmological Argument », dans W. L. Craig & J. P. Moreland (dir.), The Blackwell Companion to Natural Theology, Wiley-Blackwell, Oxford, 2009, p. 117-125. La distinction entre infini potentiel (Zénon, convergent) et infini actuel (Kalam, divergent) est centrale dans la réponse standard de Craig à cette objection. PDF local consulté : SRDC Soyez rationnel devenez catholique.pdf.
18Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, op. cit., p. 53-54 ; Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Iᵃ, q. 46, art. 2, rép. à l'obj. 6 (ad 6) (éd. Leonine, Rome, 1888, vol. IV) ; John L. Mackie, The Miracle of Theism: Arguments For and Against the Existence of God, Clarendon Press / Oxford University Press, Oxford, 1982, p. 93 ; Jordan Howard Sobel, Logic and Theism: Arguments For and Against Beliefs in God, Cambridge University Press, Cambridge, 2004, p. 182. La réponse par le sophisme de composition est développée par Craig dans Reasonable Faith, op. cit., p. 117-120. PDF local consulté : SRDC Soyez rationnel devenez catholique.pdf.
19 20Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, op. cit., p. 54-55 ; Emmanuel Kant, Kritik der reinen Vernunft (1781/1787), Antinomies cosmologiques, Thèse et Antithèse de la première antinomie : A426/B454 – A434/B462 (éd. de référence : Akademie-Ausgabe, Berlin, 1900 sv., vol. III/IV). Définition rigoureuse du commencement proposée par Craig dans Craig & Sinclair, The Blackwell Companion to Natural Theology, op. cit., p. 183-185. PDF local consulté : SRDC Soyez rationnel devenez catholique.pdf.
21 22Georges Lemaître, « Un univers homogène de masse constante et de rayon croissant rendant compte de la vitesse radiale des nébuleuses extragalactiques », Annales de la Société scientifique de Bruxelles, 1927 ; traduction exacte republicée sous le titre « A homogeneous universe of constant mass and increasing radius accounting for the radial velocity of extra-galactic nebulae », General Relativity and Gravitation 45, 2013, p. 1635-1646. La note éditoriale précise que Lemaître reliait déjà les solutions de Friedmann aux observations de récession des nébuleuses.
23 27Le modèle de 1927 décrit un univers de masse constante et de rayon croissant à partir d'un état asymptotiquement statique (rayon d'équilibre d'Einstein à t = −∞) : il ne comporte pas de commencement. Le commencement — l'« atome primitif » — n'apparaît qu'en 1931[^lemaitre-1931-atome].
24Georges Lemaître, « The Beginning of the World from the Point of View of Quantum Theory », Nature 127, n° 3210, 9 mai 1931, p. 706 : première proposition de l'hypothèse de l'« atome primitif » — l'univers issu d'un quantum unique initial.
25A. A. Penzias & R. W. Wilson, « A Measurement of Excess Antenna Temperature at 4080 Mc/s », Astrophysical Journal 142, 1965, p. 419-421 (mesures effectuées en 1964 à Holmdel, Bell Labs) ; prix Nobel de physique 1978 (une moitié du prix partagée entre Penzias et Wilson ; l'autre moitié à Pyotr Kapitsa).
26A. Borde, A. H. Guth, A. Vilenkin, « Inflationary Spacetimes Are Incomplete in Past Directions », Physical Review Letters 90, 151301, avril 2003 (titre exact de l'article publié ; repris tel quel sur arXiv:gr-qc/0110012). Le corps en donne une paraphrase, présentée comme telle. Texte intégral : arXiv:gr-qc/0110012.
28 29Alexander Vilenkin, « The Beginning of the Universe », Inference: International Review of Science, vol. 1, n° 4, 23 octobre 2015 (inference-review.com) : « The answer to the question, “Did the universe have a beginning?” ... is, “It probably did.” We have no viable models of an eternal universe. The BGV theorem gives us reason to believe that such models simply cannot be constructed. » Vilenkin y précise que le théorème ne dit rien de l'existence de Dieu.
30Sean M. Carroll, « Post-Debate Reflections », Sean Carroll Blog (preposterousuniverse.com), 24 février 2014 — compte rendu du débat avec William Lane Craig (Greer-Heard Forum, La Nouvelle-Orléans, 22 février 2014) : « So I talked to Alan Guth, and he was gracious enough to agree to let me take pictures of him holding up signs with his perspective: namely, that the universe probably didn't have a beginning, and is very likely eternal. [...] In Guth's opinion, the best models are ones that are eternal. » Guth est coauteur du théorème BGV (2003) et père de l'inflation cosmique (1981) ; sa position, rapportée publiquement par Carroll avec photos à l'appui, contrebalance celle de Vilenkin — les deux hommes en conviennent : la réponse définitive reste inconnue.
31Robert W. Wilson, préface à Bolloré & Bonnassies, Dieu, la Science, les Preuves, Guy Trédaniel éditeur, octobre 2021, p. 6-9 (édition imprimée). Wilson, prix Nobel de physique 1978 (avec Arno Penzias) pour la découverte du fond diffus cosmologique en 1964, témoigne de son propre cheminement intellectuel face à la confirmation expérimentale du Big Bang.
32Michel-Yves Bolloré & Olivier Bonnassies, Dieu, la science, les preuves — l'aube d'une révolution, Trédaniel, octobre 2021 (ISBN 978-2-8132-2467-2), chapitre 6 « Le roman noir du Big Bang », p. 95-130. Étude historique de la persécution idéologique des pionniers du Big Bang par les régimes soviétique et nazi, et de la résistance philosophique au commencement de l'univers chez les grands scientifiques du XXᵉ siècle. Citation textuelle du chapitre : « Jamais il n'y aurait eu un tel déchaînement de violence contre les théoriciens de l'expansion de l'Univers et du Big Bang si les matérialistes n'avaient pas pensé que c'était là une preuve forte de l'existence de Dieu. L'usage de la force est, ici plus que jamais, un aveu. »
33 34 42Échange en marge du cinquième congrès Solvay de Bruxelles, octobre 1927 : Lemaître, présent au congrès, s'entretient avec Einstein au cours d'une promenade au parc Léopold, près du bâtiment du congrès. Voir Dominique Lambert, L'Itinéraire spirituel de Georges Lemaître, Lessius, Bruxelles, 2007, cité dans Bolloré-Bonnassies, op. cit., chapitre 5.
35Georges Lemaître, « Rencontres avec A. Einstein », Revue des Questions Scientifiques 129, 1958 : récit en français de Lemaître lui-même — Einstein formule d'abord des remarques techniques favorables, puis juge l'interprétation physique « tout à fait abominable ». La forme anglaise couramment citée (« Vos calculs sont justes, mais votre physique est abominable ») est un relais postérieur de ce récit.
36Sir Arthur S. Eddington, « The End of the World: from the Standpoint of Mathematical Physics », Nature 127, n° 3203, 21 mars 1931, p. 447-453. Texte original : « Philosophically, the notion of a beginning of the present order is repugnant to me. [...] I should like to find a genuine loophole. [...] The expanding Universe is preposterous... it leaves me cold. » Les attributions antérieures (minutes du congrès Solvay 1927, Gamow, Mr Tompkins) sont abandonnées : la source est ce texte de 1931.
37Ancien maître de Lemaître à Cambridge, Eddington adopte le modèle en expansion et fait traduire l'article de 1927 : « A homogeneous universe of constant mass and increasing radius accounting for the radial velocity of extra-galactic nebulae », Monthly Notices of the Royal Astronomical Society 91, 1931, p. 483-490.
38Albert Einstein, déclaration à George Gamow lors d'une discussion à Princeton dans les années 1940, à propos de l'introduction par Einstein de la constante cosmologique en 1917 (Kosmologische Betrachtungen zur allgemeinen Relativitätstheorie) pour forcer un univers statique. Propos privé rapporté par Gamow seul, invérifiable ailleurs : le corps écrit donc « selon Gamow ». Version anglaise originale : « the biggest blunder of my life » (« la plus grande erreur de ma vie »). Rapporté par George Gamow, My World Line: An Informal Autobiography, Viking Press, New York, 1970, p. 44. Cité dans Bolloré-Bonnassies, op. cit., chapitre 5, p. 84.
39John Archibald Wheeler (1911-2008), physicien théoricien à Princeton (mentor de Richard Feynman, Hugh Everett, Kip Thorne) : Wheeler, « Beyond the Black Hole », dans H. Woolf (dir.), Some Strangeness in the Proportion, Addison-Wesley, 1980, p. 354 (la page 345 donnée par d'anciens relais est une coquille). Original anglais, convergent chez tous les relais (W. L. Craig, Reasonable Faith et ses reprises en ligne) : « Of all the great predictions that science has ever made over the centuries, was there ever one greater than this, to predict, and predict correctly, and predict against all expectation a phenomenon so fantastic as the expansion of the universe? » Le français du corps en est la traduction fidèle. Relais : Bolloré-Bonnassies, op. cit., chapitre 5, note 8.
40Sir Arthur S. Eddington, The Nature of the Physical World, Cambridge University Press, 1928, chapitre IV « The Running-Down of the Universe », p. 74. Version anglaise originale : « The law that entropy always increases holds, I think, the supreme position among the laws of Nature. If someone points out to you that your pet theory of the universe is in disagreement with Maxwell's equations — then so much the worse for Maxwell's equations. If it is found to be contradicted by observation — well, these experimentalists do bungle things sometimes. But if your theory is found to be against the Second Law of Thermodynamics I can give you no hope; there is nothing for it but to collapse in deepest humiliation. » Cité dans Bolloré-Bonnassies, op. cit., chapitre 4.
41Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme : notes critiques sur une philosophie réactionnaire (rédigé en 1908, publié en 1909), ouvrage théorique fondamental du marxisme-léninisme : Lénine y fait de l'éternité de la matière un axiome du matérialisme dialectique. Aucune citation directe n'est donnée ici — seulement la paraphrase rapportée par Bolloré-Bonnassies (op. cit., chapitre 6) : Lénine y percevrait le danger philosophique d'une science qui établirait un commencement du monde. La date citée est 1908 (année de rédaction ; première publication en 1909).
43Robert A. McCutcheon, « The 1936-1937 Purge of Soviet Astronomers », Slavic Review 50, n° 1, printemps 1991, p. 100-117 (DOI : 10.2307/2500602) : plus de deux douzaines d'astronomes soviétiques arrêtés entre mars 1936 et juillet 1937. Pour l'affaire de Poulkovo : arrestations de novembre 1936 à février 1937, procès de Leningrad du 25 mai 1937. Source d'historiographie pour les faits de purges cités dans le corps.
44Cas documentés par l'historiographie : Matvei Petrovitch Bronstein (1906-1938), théoricien de la gravité quantique, fusillé le 18 février 1938 à 31 ans ; Vsevolod Konstantinovitch Frederiks (1885-1944), déporté au Goulag où il mourra ; Lev Davidovitch Landau (1908-1968, futur prix Nobel 1962), arrêté en avril 1938 par le NKVD, sauvé par l'intervention personnelle de Piotr Kapitsa. Voir R. McCutcheon sur la purge de 1936-1937 (note suivante) ; synthèse secondaire : Loren R. Graham, Science in Russia and the Soviet Union: A Short History, Cambridge University Press, 1993. Relais : Bolloré & Bonnassies, op. cit., chapitre 6.
45Nikolaï Aleksandrovitch Kozyrev (1908-1983), astronome de Poulkovo, arrêté en novembre 1936 dans l'affaire de Poulkovo, condamné en mai 1937 et détenu à Norilsk (Norillag, branche de Doudinka) — et non à la Kolyma. Voir McCutcheon 1991 (note précédente).
46Alexander Alexandrovich Friedmann (1888-1925), mathématicien et cosmologiste russe, premier à montrer en 1922 que les équations de la Relativité générale impliquent un univers en expansion (Zeitschrift für Physik, 13 septembre 1922). Mort de fièvre typhoïde le 16 septembre 1925 à Léningrad à l'âge de 37 ans, vraisemblablement contractée lors d'une expédition météorologique en Crimée. Voir Eduard A. Tropp, Viktor Ya. Frenkel & Artur D. Chernin, Alexander A. Friedmann: The Man Who Made the Universe Expand, Cambridge University Press, 1993. Cité dans Bolloré-Bonnassies, op. cit., chapitre 6.
47Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions / Salvator, 2023, p. 59 : Lavagna reprend l'argument thermodynamique du commencement (les p. 34-35 portent sur l'absurdité d'une vie sans Dieu). PDF local consulté : SRDC Soyez rationnel devenez catholique.pdf.
48Michel-Yves Bolloré & Olivier Bonnassies, Dieu, la science, les preuves — l'aube d'une révolution, Trédaniel, 2021, première partie, notamment chapitres 4-6. Les auteurs articulent mort thermique, Big Bang et résistance idéologique au commencement de l'univers. PDF local consulté : Dieu la Science les preuves.pdf.
49Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius, 24 avril 1870, chapitre 2 et canon 1 sur la révélation : Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison à partir des choses créées.
50Catéchisme de l'Église catholique, §§ 31-35, Libreria Editrice Vaticana, Rome, 1992 (texte français sur Vatican.va). § 31 : « Créé à l'image de Dieu, appelé à connaître et à aimer Dieu, l'homme qui cherche Dieu découvre certaines “voies” pour accéder à la connaissance de Dieu. On les appelle aussi “preuves de l'existence de Dieu”, non pas dans le sens des preuves que cherchent les sciences naturelles, mais dans le sens d'“arguments convergents et convaincants” qui permettent d'atteindre à de vraies certitudes. » § 35 : « Les facultés de l'homme le rendent capable de connaître l'existence d'un Dieu personnel. [...] Néanmoins, les preuves de l'existence de Dieu peuvent disposer à la foi et aider à voir que la foi ne s'oppose pas à la raison humaine. »
51Pie XII, discours The Proofs for the Existence of God in the Light of Modern Natural Science, Académie pontificale des sciences, 22 novembre 1951. Texte anglais sur le site de la Pontifical Academy of Sciences et texte italien sur Vatican.va : « La creazione nel tempo, quindi; e perciò un Creatore; dunque Dio! »
52Saint Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, Libreria Editrice Vaticana, 14 septembre 1998, § 22 (texte français et latin sur Vatican.va). Français : « [...] en argumentant sur les données des sens, [la raison] peut aussi atteindre la cause qui est à l'origine de toute réalité sensible. » Latin officiel : « [...] de sensuum notitiis ratiocinando causam etiam tangere potest quae omnium rerum sensibilium subiacet origini. »
53J. B. Hartle & S. W. Hawking, « Wave function of the Universe », Physical Review D 28, 12, 15 décembre 1983, p. 2960-2975. DOI : 10.1103/PhysRevD.28.2960. Modèle de cosmologie quantique proposant une fonction d'onde de l'univers sans condition initiale singulière en temps imaginaire.
56Stephen W. Hawking, A Brief History of Time: From the Big Bang to Black Holes, Bantam Books, New York, 1988, chapitre 8 (« The Origin and Fate of the Universe ») ; trad. fr. Une brève histoire du temps, Flammarion, Paris, 1989. Le français du corps traduit les p. 140-141, dont l'original est : « ...it would have neither beginning nor end: it would simply be. What place, then, for a creator? » (p. 140-141). Citation sur la question du pourquoi : « Even if there is only one possible unified theory, it is just a set of rules and equations. What is it that breathes fire into the equations and makes a universe for them to describe? » (p. 174).
57 59Robin Collins (Messiah University, Pennsylvanie), « The Teleological Argument: An Exploration of the Fine-Tuning of the Universe », dans W. L. Craig & J. P. Moreland (dir.), The Blackwell Companion to Natural Theology, Wiley-Blackwell, 2009, p. 202-281. Le corps cite sa position en paraphrase (présentée comme telle) : le temps imaginaire de Hartle-Hawking comme technique de calcul plutôt que description ontologique.
58Alexander Vilenkin, Many Worlds in One: The Search for Other Universes, Hill and Wang, New York, 2006, p. 176. Citation devenue classique en apologétique contemporaine, fréquemment reprise par William Lane Craig et par les apologètes francophones (Lavagna, Bonnassies). Vilenkin reste personnellement agnostique mais reconnaît la portée métaphysique du résultat.
60Alvin Plantinga, Where the Conflict Really Lies: Science, Religion, and Naturalism, Oxford University Press, 2011, 376 p., ISBN 978-0-19-981209-7. Plantinga, professeur émérite à l'University of Notre Dame et figure majeure de la philosophie analytique contemporaine, traite de l'évolution, de l'action divine, du réglage fin et du dessein, puis de la concorde et du conflit profonds entre science et religion ; sa thèse centrale oppose science et naturalisme philosophique, non science et religion.
61Robert J. Spitzer, S.J., New Proofs for the Existence of God: Contributions of Contemporary Physics and Philosophy, Eerdmans, Grand Rapids (Michigan), 2010, 320 p., ISBN 978-0-8028-6383-6. Spitzer, philosophe jésuite et fondateur du Magis Institute, y traite les preuves physiques et philosophiques de l'existence de Dieu, dont les arguments cosmologiques du type Kalam.
62Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Iᵃ q. 2, a. 3 (« Utrum Deus sit »). Édition latine de référence : Editio Leonina, Rome, 1888-1906. Traduction française : Somme théologique, éd. du Cerf, 1984.
64Matthieu Lavagna, Soyez rationnel, devenez catholique !, MDN Productions (diffusion Salvator), avril 2023, partie I « Théisme » (p. 21-141), particulièrement le chapitre sur l'argument cosmologique. ISBN 978-2-491255-51-0.
66