J. R. R. Tolkien (1892-1973)

Auteur du Seigneur des Anneaux et catholique fervent : orphelin élevé dans la foi par une mère « martyre » et par un oratorien de Newman, J. R. R. Tolkien tenait son œuvre pour « fondamentalement religieuse et catholique ». Communiant quotidien, dévot de la Vierge et du Saint-Sacrement, artisan de la conversion de C. S. Lewis, inventeur de l'« eucatastrophe » : la joie de la Résurrection cachée au cœur du plus grand récit du XXᵉ siècle.

Ignispedia

John Ronald Reuel Tolkien (Bloemfontein, 3 janvier 1892 — Bournemouth, 2 septembre 1973) est l'écrivain britannique qui a donné au XXᵉ siècle son plus vaste récit : Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux, traduits dans des dizaines de langues et vendus à des centaines de millions d'exemplaires. Il fut aussi, et d'abord, un catholique romain fervent, orphelin élevé dans la foi par une mère qu'il tint toujours pour une martyre, et par un fils spirituel de John Henry Newman à l'Oratoire de Birmingham.[1][2]

Ignispedia ne le range pas parmi les grands apologistes ni parmi les théologiens : Tolkien n'a presque rien écrit sur la foi. Il l'a faite vivre autrement. Dans une lettre célèbre au jésuite Robert Murray, il confie que Le Seigneur des Anneaux est « une œuvre fondamentalement religieuse et catholique » — non par un discours, mais parce que « l'élément religieux est absorbé dans le récit et dans le symbolisme ».[3] Il a mis toute sa science de philologue et tout son génie de conteur au service d'une foi cachée, comme le levain dans la pâte.

De sa communion quotidienne à son rôle décisif dans la conversion de son ami C. S. Lewis, de son concept d'« eucatastrophe » (la brusque irruption de la joie que couronne la Résurrection) à sa fidélité douloureuse à l'Église malgré ses scandales, Tolkien apparaît comme une personnalité marquante du catholicisme : non un modèle spectaculaire, mais un témoin discret de ce qu'une vie de foi peut irriguer de beauté dans le monde.

Pourquoi Tolkien compte-t-il pour les catholiques ?

Le conteur d'une foi cachée

Il serait facile — et faux — de faire de Tolkien un simple romancier chrétien de plus. Il détestait l'allégorie et refusait absolument que Le Seigneur des Anneaux soit lu comme une transposition codée du christianisme : « Je répugne cordialement à l'allégorie sous toutes ses formes », écrivait-il.[4] Aslan de Lewis est explicitement le Christ ; Gandalf ne l'est pas. Et pourtant, Tolkien affirmait que son œuvre était plus profondément catholique que si elle avait multiplié les symboles pieux.[5]

C'est ce paradoxe qui le rend précieux pour Ignispedia. Tolkien montre qu'une œuvre peut être catholique jusqu'à la moelle sans jamais prononcer le nom de Dieu : par sa vision de la Providence, de la grâce, de la pitié qui sauve, de la mort et de l'espérance. Il incarne une évangélisation par la beauté, celle que d'autres — Chesterton, Dante — ont pratiquée chacun à leur manière.

« Une œuvre fondamentalement religieuse et catholique »

La phrase-clé se trouve dans une lettre de 1953 au Père Robert Murray, jésuite, petit-fils de l'auteur du célèbre dictionnaire d'Oxford, qui avait lu Le Seigneur des Anneaux en épreuves et y avait perçu quelque chose de marial. Tolkien lui répond par une confidence qui commande toute lecture catholique de son œuvre :

« Le Seigneur des Anneaux est bien entendu une œuvre fondamentalement religieuse et catholique ; inconsciemment d'abord, mais consciemment dans la révision. C'est pourquoi je n'y ai pas mis, ou en ai retiré, pratiquement toute référence à quoi que ce soit qui ressemble à une "religion", à des cultes ou à des pratiques, dans le monde imaginaire. Car l'élément religieux est absorbé dans le récit et dans le symbolisme. » — J. R. R. Tolkien, Lettres, lettre 142 (1953)[6]

Il ajoute, dans la même lettre, que cette perception de la beauté qui irrigue son œuvre — et qu'il devine derrière la figure de la reine elfe Galadriel — est fondée sur la Vierge Marie :

« Je pourrais dire beaucoup de choses sur la relation entre l'Évangile et le conte de fées. Mais je dois me contenter de dire que la Bienheureuse Vierge Marie est le fondement de toute ma propre perception de la beauté, à la fois dans la majesté et dans la simplicité. » — J. R. R. Tolkien, Lettres, lettre 142[7]

La foi catholique de Tolkien n'est pas posée en allégorie : elle irrigue la Providence, la pitié, la grâce, l'eucatastrophe, la mort et l'espérance. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Tout est dit : la foi de Tolkien n'est pas une doctrine plaquée sur ses récits, c'est la source cachée d'où jaillit sa vision du monde.

L'homme : de Bloemfontein à Oxford

Repères biographiques

La vie de Tolkien couvre huit décennies, d'une petite ville d'Afrique australe aux collèges d'Oxford. Deuils précoces, guerre des tranchées, longue fidélité conjugale et professorale : sous la stabilité apparente de l'universitaire se cache une existence marquée très tôt par la perte et par la foi qui la traverse.[8][9]

  1. 3 janvier 1892
    Naissance à Bloemfontein

    John Ronald Reuel Tolkien naît en Afrique du Sud, où son père Arthur, banquier, s'est installé. La famille est protestante.

  2. 1896
    Mort du père

    De retour en Angleterre avec sa mère et son frère Hilary, l'enfant apprend la mort de son père, resté en Afrique. Mabel élève seule ses deux fils près de Birmingham.

  3. 1900
    La conversion au catholicisme

    Mabel Tolkien est reçue dans l'Église catholique, au grand scandale de sa famille baptiste et méthodiste, qui lui coupe toute aide. Elle fait baptiser ses fils.

  4. 14 novembre 1904
    Mort de Mabel, « la martyre »

    Épuisée par la pauvreté et le diabète, Mabel meurt à 34 ans. Tolkien, douze ans, restera convaincu qu'elle est morte pour avoir voulu garder ses fils dans la foi.

  5. 1904-1911
    Sous la garde du Père Morgan

    Le Père Francis Morgan, oratorien de Birmingham, devient le tuteur des orphelins. Il les élève, paie leurs études et leur ouvre sa bibliothèque.

  6. 1908-1913
    Edith Bratt

    Tolkien tombe amoureux d'Edith Bratt. Le Père Morgan, craignant pour ses études, lui interdit de la revoir jusqu'à sa majorité. Le soir de ses 21 ans, il la demande en mariage.

  7. 22 mars 1916
    Mariage

    Tolkien épouse Edith, reçue dans l'Église catholique à sa demande. Peu après, il part pour le front.

  8. 1916
    La Somme

    Sous-lieutenant, il survit à la bataille de la Somme, où meurent presque tous ses amis de jeunesse. Rapatrié malade, il commence à écrire ses premiers récits elfiques.

  9. 1925-1959
    Le professeur d'Oxford

    Titulaire de chaires d'anglo-saxon puis d'anglais à Oxford, il devient l'un des grands philologues de son temps et le centre du cercle littéraire des Inklings.

  10. 19 septembre 1931
    Addison's Walk

    Une conversation nocturne avec C. S. Lewis sur le mythe et la vérité prépare la conversion de ce dernier au christianisme.

  11. 1937 / 1954-1955
    Le Hobbit, puis Le Seigneur des Anneaux

    Le succès du Hobbit conduit à la longue élaboration du Seigneur des Anneaux, publié en trois volumes.

  12. 29 novembre 1971
    Mort d'Edith, « Lúthien »

    Edith meurt à 82 ans. Tolkien fait graver sur sa tombe le nom de Lúthien, l'elfe immortelle qui choisit la mort par amour d'un homme.

  13. 2 septembre 1973
    Mort de Tolkien, « Beren »

    Il meurt vingt et un mois après son épouse. On ajoute sur la même pierre le nom de Beren. Le Silmarillion paraîtra en 1977, publié par son fils Christopher.

Le martyre de sa mère et le don de la foi

On ne comprend rien à la foi de Tolkien si l'on ignore la figure de sa mère. Convertie au catholicisme en 1900, Mabel Suffield Tolkien paya sa décision au prix fort : ses proches, protestants, lui retirèrent tout soutien financier, et elle s'épuisa dans la pauvreté à élever seule ses deux fils. Diabétique à une époque sans insuline, elle mourut en 1904, à trente-quatre ans.[10][11]

Tolkien ne se remit jamais de cette perte, et il n'en douta jamais du sens. Neuf ans après, jeune homme, il écrivait déjà :

« Ma propre mère chérie fut une véritable martyre, et il n'est pas donné à tout le monde de recevoir de Dieu un chemin aussi facile vers ses grands dons qu'à Hilary et à moi : il nous a donné une mère qui s'est tuée de labeur et de peine pour s'assurer que nous garderions la foi. » — J. R. R. Tolkien, lettre (1913)[12]

Carte manuscrite envoyée par Mabel Tolkien depuis l'État libre d'Orange, 15 novembre 1892. Source : Wikimedia Commons, original de Mabel Tolkien, domaine public.

Ce n'est pas une image pieuse : Tolkien attribuait littéralement sa foi au sacrifice de sa mère. Elle explique la couleur particulière de son catholicisme — reconnaissant, tenace, indissociable d'un amour filial et d'un sens aigu du prix de la foi. Elle éclaire aussi, en profondeur, tout son univers : un monde où l'on donne sa vie pour ce qu'on aime, où le renoncement est fécond, où la lumière naît de la perte.

Le Père Morgan et l'Oratoire de Birmingham

Avant de mourir, Mabel prit une précaution décisive : elle confia la tutelle de ses fils, non à sa famille protestante, mais au Père Francis Xavier Morgan, prêtre de l'Oratoire de Birmingham. Ce détail relie Tolkien à l'une des plus grandes figures du catholicisme anglais : l'Oratoire avait été fondé par le bienheureux — aujourd'hui saint — John Henry Newman, le plus célèbre des convertis d'Angleterre, dont le Père Morgan avait été le fils spirituel.[13][14]

Le dôme de l'Oratoire de Birmingham, où le Père Francis Morgan forma les deux orphelins Tolkien dans l'héritage spirituel de Newman. Source : Wikimedia Commons, GavinWarrins, domaine public.

Le Père Morgan éleva les deux orphelins, paya leurs études sur ses propres deniers, leur ouvrit sa bibliothèque et resta pour Tolkien une figure paternelle. C'est dans l'atmosphère de cet Oratoire — messe, dévotion, culture catholique lettrée — que se forma l'adolescent. On mesure mal l'importance de cette filiation : Tolkien a grandi dans la maison spirituelle de Newman, héritier lointain d'un catholicisme anglais qui avait choisi la vérité contre le confort social.

Edith, Lúthien : un amour catholique

L'histoire d'amour de Tolkien et d'Edith Bratt est l'une des plus belles de la littérature — et elle est, elle aussi, marquée par la foi. Le Père Morgan, tuteur inquiet pour les études du jeune homme, lui interdit de revoir Edith jusqu'à sa majorité. Tolkien obéit. Le soir de ses vingt et un ans, il écrivit à Edith pour la demander en mariage ; elle était alors fiancée à un autre, qu'elle quitta pour lui.[15][16]

La tombe commune de J. R. R. Tolkien et Edith Tolkien à Wolvercote, avec les noms Beren et Lúthien. Source : Wikimedia Commons, Álida Carvalho, domaine public.

À la demande de Tolkien, Edith — de tradition anglicane — fut reçue dans l'Église catholique avant leur mariage en 1916. Ce ne fut pas sans souffrance ni sans tension au fil des ans, mais leur union dura cinquante-cinq ans. Tolkien transposa leur histoire dans le récit fondateur de son univers, celui de Beren l'homme mortel et de Lúthien l'elfe immortelle, qui renonce à l'immortalité par amour. Sur leur tombe commune, à Oxford, on lit encore les deux noms : Edith Mary Tolkien, Lúthien ; John Ronald Reuel Tolkien, Beren.[17] À son fils Christopher, il expliqua ce choix par une phrase déchirante : « Car elle était — et savait qu'elle était — ma Lúthien. »[18]

Une foi eucharistique

« La seule grande chose à aimer sur terre »

Au cœur de la vie catholique de Tolkien, il y a l'Eucharistie. Ce n'est pas une piété vague : c'est le centre déclaré de son existence. Dans une lettre de 1941 à son fils Michael, qui traversait des difficultés, Tolkien lui livre ce qu'il tient pour le plus précieux :

« De l'obscurité de ma vie, si contrariée, je place devant toi la seule grande chose à aimer sur terre : le Saint-Sacrement. […] Là tu trouveras le romanesque, la gloire, l'honneur, la fidélité, et le vrai chemin de toutes tes amours sur terre, et plus encore. » — J. R. R. Tolkien, Lettres, lettre 43 (1941)[19]

Et il ajoute ce conseil très concret, presque une règle de vie :

« Le seul remède à une foi qui faiblit ou défaille, c'est la Communion. […] Sept fois par semaine nourrit davantage que sept fois à intervalles. » — J. R. R. Tolkien, Lettres, lettre 43[20]

Ce langage — romanesque, gloire, honneur, fidélité appliqués au Saint-Sacrement — dit tout de son intelligence de la foi : pour Tolkien, l'Eucharistie n'est pas l'ennemie de la grandeur et de la beauté qu'il chantait dans ses récits, elle en est la source et l'accomplissement.

La messe quotidienne et la fidélité au latin

Tolkien vécut cette conviction. Il assistait à la messe très fréquemment, souvent quotidiennement, et communiait avec dévotion. Cette pratique explique la charge presque sacramentelle de certains motifs de son œuvre — au premier chef le lembas, le pain de route des Elfes, dont les commentateurs catholiques ont souligné la résonance eucharistique, une résonance que Tolkien lui-même n'a pas désavouée.[21][22]

Homme profondément attaché à la liturgie latine, Tolkien vécut douloureusement les réformes liturgiques qui suivirent le concile Vatican II. La tradition rapporte qu'il continuait de répondre à voix haute en latin lorsque la messe était célébrée en anglais, par fidélité aux mots qu'il avait aimés toute sa vie.[23] Il ne s'agissait chez lui ni de révolte ni de rupture — il resta pleinement dans l'obéissance de l'Église —, mais de l'attachement d'un philologue et d'un croyant à la beauté d'une langue sacrée.

Fidélité à l'Église malgré le scandale

Tolkien ne fut pas un catholique naïf. Il connut, écrivit-il, « des prêtres stupides, fatigués, éteints, et même mauvais ». Mais loin d'en tirer un prétexte pour s'éloigner, il en fit une raison de s'attacher plus fermement encore. Dans une lettre de 1963 à son fils Michael, il répond à la tentation du scandale par une théologie de la fidélité :

« Le seul remède à une foi qui faiblit, c'est la Communion. […] Nous devrions nous affliger pour Notre-Seigneur et à sa place, en nous rangeant parmi les scandaleux et non parmi les saints, sans crier que nous ne pouvons pas "supporter" Judas Iscariote, ni même l'absurde et lâche Simon-Pierre. » — J. R. R. Tolkien, Lettres, lettre 250 (1963)[24]

Cette phrase résume l'attitude catholique de Tolkien devant le péché des hommes d'Église : ne pas se croire meilleur que Pierre, se ranger humblement du côté des pécheurs pardonnés, et faire de l'Eucharistie — non de l'indignation — le remède de la foi. C'est une leçon d'une brûlante actualité.

La foi cachée dans la Terre du Milieu

Consciemment catholique « dans la révision »

Comment une œuvre sans temple, sans prêtre et sans prière explicite peut-elle être « fondamentalement catholique » ? Tolkien répond lui-même : la foi y est « absorbée ».[25] Là où C. S. Lewis écrit une allégorie (Aslan meurt et ressuscite comme le Christ), Tolkien procède autrement : il ne code pas des vérités, il crée un monde dont la structure même est chrétienne. La Providence y agit sans être nommée ; la grâce y précède le mérite ; la pitié y sauve ; la mort y est un « don » mystérieux fait aux hommes.

Le tableau suivant donne quelques-uns de ces thèmes catholiques absorbés dans le récit — non des allégories, mais des empreintes de la vision chrétienne du monde.

Thème catholiqueEmpreinte dans l'œuvreÉclairage de Tolkien
La ProvidenceBilbon « était destiné » à trouver l'Anneau ; l'histoire est gouvernée par une volonté cachée et bonneTolkien parle d'un dessein qui dépasse les acteurs[26]
La grâce et la pitiéFrodon épargne Gollum ; c'est cette pitié, non la force, qui sauve finalement la Quête« La Pitié, et la capacité de pardonner »[27]
La Vierge MarieGaladriel, reine de lumière, intercession et pureté« Je dois beaucoup de ce personnage à l'enseignement catholique sur Marie »[28]
L'EucharistieLe lembas, pain de route qui soutient au-delà des forces naturellesRésonance de « viatique » reconnue par la critique[29]
La mort et l'espéranceLa mort comme « don d'Ilúvatar » aux hommes, non comme malédictionMotif central de son legendarium[30]
L'eucatastropheLe retournement soudain vers la joie au bord du désespoir« La Résurrection est la plus grande eucatastrophe »[31]

Marie derrière Galadriel et Elbereth

La dimension mariale de l'œuvre est celle que Tolkien a le plus explicitement reconnue. Interrogé sur la reine elfe Galadriel, il écrit à la fin de sa vie une phrase précieuse — tout en refusant, en bon théologien, de faire de son personnage une Vierge parfaite :

« Je crois qu'il est vrai que je dois beaucoup de ce personnage à l'enseignement et à l'imagination catholiques concernant Marie ; mais en réalité Galadriel était une pénitente. » — J. R. R. Tolkien, Lettres, lettre 320 (1971)[32]

De même, l'invocation elfique « A Elbereth Gilthoniel », adressée à la Dame des étoiles que les personnages appellent au secours dans la détresse, fonctionne comme une litanie mariale : un cri vers une intercession lumineuse au plus noir de la nuit. Rien n'y est nommé « prière » — et pourtant tout y a la forme de la prière.[33]

L'eucatastrophe : la joie de l'Évangile

L'eucatastrophe selon Tolkien : non une simple fin heureuse, mais le retournement inattendu où la joie surgit au bord de la défaite. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La plus grande contribution proprement théologique de Tolkien est un mot qu'il a forgé : l'eucatastrophe. Dans son essai Du conte de fées (1939), il définit ainsi la marque du vrai conte : non la simple fin heureuse, mais le « retournement soudain et joyeux », la grâce d'un secours inespéré qui déchire les nuages au moment où tout semblait perdu, et qui arrache au lecteur des larmes de joie.[34]

Puis, dans l'épilogue de l'essai, Tolkien opère le geste décisif : il applique ce concept né du conte à l'Évangile lui-même.

« La Naissance du Christ est l'eucatastrophe de l'histoire de l'Homme. La Résurrection est l'eucatastrophe de l'histoire de l'Incarnation. Cette histoire commence et finit dans la joie. » — J. R. R. Tolkien, Du conte de fées, épilogue (1947)[35]

Pour Tolkien, tous les contes de fées ne font que pressentir, de loin, la joie de la Résurrection : la seule « histoire vraie » où le retournement joyeux a réellement eu lieu dans notre monde. C'est là, sans doute, la clé de toute son œuvre : Le Seigneur des Anneaux culmine sur une eucatastrophe (l'Anneau détruit contre toute attente, les aigles, le réveil de Frodon) parce que l'auteur croyait que l'histoire du monde, elle aussi, culmine sur une eucatastrophe : le tombeau vide.

Tolkien et la conversion de C. S. Lewis

Addison's Walk, 19 septembre 1931

L'une des amitiés les plus fécondes de l'histoire littéraire relie Tolkien à C. S. Lewis, futur auteur des Chroniques de Narnia et plus grand apologiste chrétien de langue anglaise du XXᵉ siècle. Lorsqu'ils se rencontrent à Oxford, Lewis est athée. Il tient les mythes pour de belles inventions — « des mensonges soufflés à travers de l'argent ».[36][37]

Le soir du 19 septembre 1931, après dîner, Tolkien et leur ami Hugo Dyson entraînent Lewis dans une longue promenade nocturne sur Addison's Walk, l'allée bordée d'arbres de Magdalen College. La conversation porte sur le mythe et la vérité. Tolkien y déploie l'argument qui deviendra son poème Mythopoeia : les mythes ne sont pas de purs mensonges, mais des éclats brisés d'une lumière vraie, car l'homme, créé à l'image d'un Dieu créateur, est lui-même « sous-créateur ».[38]

« Le mythe devenu fait »

L'argument décisif de Tolkien fut celui-ci : dans le christianisme, le grand motif mythique du dieu qui meurt et renaît a réellement eu lieu — à une date précise, sous Ponce Pilate, avec des conséquences historiques. Le mythe est devenu fait, sans cesser d'être mythe, c'est-à-dire sans cesser de porter tout son sens.[39]

Neuf jours plus tard, Lewis se rendait : il croyait désormais que Jésus de Nazareth était le Fils de Dieu. Il l'écrira sans détour :

« Dyson et Tolkien furent les causes humaines immédiates de ma propre conversion. » — C. S. Lewis, lettre à Dom Bede Griffiths (1941)[40]

Que le plus grand vulgarisateur chrétien du siècle anglophone ait été ramené à la foi par un catholique fervent, au terme d'une conversation sur le mythe et la Résurrection, dit assez la fécondité apostolique cachée de Tolkien. Il n'a pas convaincu Lewis par une controverse, mais en lui montrant que son amour même des vieux récits pointait vers l'Évangile. (Tolkien regretta d'ailleurs toute sa vie que Lewis fût devenu anglican et non catholique.)[41]

Une postérité catholique

Le renouveau chrétien de l'imaginaire

L'influence de Tolkien est incalculable. Il a, à lui seul, refondé un genre littéraire entier — la fantasy moderne — et par là marqué durablement la culture populaire mondiale. Mais son héritage proprement catholique est plus discret et plus profond. Toute une lignée d'écrivains et de penseurs chrétiens — de Joseph Pearce à Stratford Caldecott — a montré que Le Seigneur des Anneaux est l'une des grandes œuvres d'évangélisation implicite du XXᵉ siècle, à ranger dans la même famille spirituelle que l'imaginaire de Dante ou l'apologétique paradoxale de Chesterton.[42]

Il rejoint ainsi le grand mouvement du renouveau catholique anglais — celui de Robert Hugh Benson, de Hilaire Belloc, de Christopher Dawson — mais par une voie unique : non l'essai ni la controverse, mais le mythe. Là où d'autres démontraient, Tolkien enchantait ; et il tenait cet enchantement pour un service rendu à la vérité, non pour une fuite hors d'elle.

Ce que Tolkien nous enseigne aujourd'hui

L'exemple de Tolkien parle fortement au chrétien d'aujourd'hui.

Il enseigne d'abord que la beauté peut évangéliser. À une époque saturée de discours, Tolkien rappelle qu'un récit vrai et beau touche les cœurs là où l'argument échoue. Sa foi n'a pas produit des tracts, mais un monde entier où le lecteur respire, sans le savoir, l'air de l'Évangile — et où plus d'un a retrouvé, par la porte du conte, le chemin de la vérité.

Il enseigne ensuite la fécondité de la fidélité obscure. Tolkien n'a rien d'un héros spectaculaire : un professeur pieux, un mari fidèle, un communiant quotidien, un homme attaché à la messe et à sa mère. C'est de cette vie ordinaire et fervente qu'est sortie l'une des œuvres les plus lues de l'histoire. Il montre que la sainteté cachée est féconde bien au-delà de ce qu'elle voit.

Il enseigne enfin l'espérance de l'eucatastrophe. Contre le désespoir moderne, Tolkien tient que l'histoire du monde n'est pas une tragédie mais un conte dont la fin est heureuse — non par optimisme naïf, mais parce que le tombeau est vide. C'est là toute sa théologie, offerte sous les espèces d'un récit :

« Je suis en fait un chrétien, et de surcroît un catholique romain, de sorte que je ne m'attends pas à ce que l'"histoire" soit autre chose qu'une longue défaite — bien qu'elle contienne […] quelques aperçus de la victoire finale. » — J. R. R. Tolkien, Lettres, lettre 195[43]

Ignispedia lit Tolkien comme une personnalité marquante du catholicisme : non pour une doctrine qu'il aurait enseignée, mais pour la manière dont une foi fervente, eucharistique et mariale, reçue d'une mère martyre, a irrigué en secret le plus grand récit de son siècle — et y a laissé, pour qui sait voir, l'empreinte lumineuse de la Résurrection.

Pour aller plus loin

  • G. K. Chesterton (1874-1936) — l'autre grand évangélisateur anglais par la joie et le paradoxe, converti au catholicisme, admiré de Tolkien et de son cercle.
  • Robert Hugh Benson (1871-1914) — figure du renouveau catholique anglais, converti fils d'archevêque, romancier de la foi.
  • Hilaire Belloc (1870-1953) — polémiste et historien catholique anglais, compagnon de combat de Chesterton dans la défense de la foi.
  • Christopher Dawson (1889-1970) — l'historien catholique de la culture chrétienne, contemporain de Tolkien, penseur de la civilisation façonnée par la foi.
  • Dante Alighieri (1265-1321) — l'immense poète chrétien du Moyen Âge, modèle d'une œuvre qui embrasse tout le drame du salut, dont Tolkien est un lointain héritier.

Notes et références

  1. J. R. R. Tolkien, lettre 142 au P. Robert Murray, S.J. (2 décembre 1953), dans The Letters of J. R. R. Tolkien, éd. Humphrey Carpenter avec Christopher Tolkien, London, George Allen & Unwin, 1981. Passages : « The Lord of the Rings is of course a fundamentally religious and Catholic work; unconsciously so at first, but consciously in the revision. That is why I have not put in, or have cut out, practically all references to anything like "religion", to cults or practices, in the imaginary world. For the religious element is absorbed into the story and the symbolism » ; et « I could probably say more about it; but I must be content with saying that the Blessed Virgin Mary [is the foundation of] all my own perception of beauty both in majesty and simplicity. » Reproduit et commenté sur Tolkien Gateway : https://tolkiengateway.net/wiki/Letter_142

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  2. Humphrey Carpenter, J. R. R. Tolkien: A Biography, London, George Allen & Unwin, 1977 — biographie autorisée de référence : naissance à Bloemfontein (1892), mort du père Arthur (1896), conversion et mort de Mabel, tutelle du P. Morgan, interdiction puis mariage avec Edith Bratt (1916), la Somme, la carrière à Oxford, les Inklings, la pratique religieuse quotidienne, le regret que Lewis ne devienne pas catholique, la mort en 1973.

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  3. J. R. R. Tolkien, lettre 131 à Milton Waldman (v. 1951), The Letters of J. R. R. Tolkien : « I cordially dislike allegory in all its manifestations, and always have done so since I grew old and wary enough to detect its presence » (formulation reprise et développée dans la préface de la 2ᵉ édition du Seigneur des Anneaux, 1966). Voir https://tolkiengateway.net/wiki/Letter_131

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  4. « J. R. R. Tolkien », encyclopédie en ligne : dates et lieux (Bloemfontein 1892 – Bournemouth 1973), carrière de professeur d'anglo-saxon (1925) puis de langue et littérature anglaises à Oxford, publication du Hobbit (1937) et du Seigneur des Anneaux (1954-1955), Silmarillion posthume (1977), catholicisme fervent, sépulture au cimetière de Wolvercote avec les inscriptions Beren et Lúthien. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/J._R._R._Tolkien

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  5. Mabel Suffield Tolkien (1870-1904) : reçue dans l'Église catholique au printemps 1900 avec ses deux fils, au grand scandale de sa parenté baptiste, méthodiste et unitarienne, qui lui retira son aide ; diabétique, elle mourut le 14 novembre 1904 à 34 ans, ayant désigné le P. Francis Morgan comme tuteur de ses fils pour préserver leur foi catholique. Notices : https://en.wikipedia.org/wiki/Mabel_Suffield_Tolkien et https://tolkiengateway.net/wiki/Mabel_Tolkien

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  6. Propos de Tolkien sur sa mère (1913), cités par Humphrey Carpenter, J. R. R. Tolkien: A Biography, London, George Allen & Unwin, 1977, ch. « Birmingham » : « My own dear mother was a martyr indeed, and it is not to everybody that God grants so easy a way to his great gifts as he did to Hilary and myself, giving us a mother who killed herself with labour and trouble to ensure us keeping the faith. » Voir aussi https://tolkiengateway.net/wiki/Mabel_Tolkien

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  7. Oratoire de Birmingham et P. Francis Xavier Morgan (1857-1935) : oratorien de descendance anglo-galloise et espagnole, membre de la communauté fondée par John Henry Newman, ami et directeur spirituel de Mabel Tolkien, tuteur légal de John Ronald et Hilary après 1904. Voir « Tolkien and the Oratory », Birmingham Oratory : https://birminghamoratory.org.uk/tolkien-and-the-oratory/

    13
  8. « J. R. R. Tolkien and the Birmingham Oratory », National Catholic Register : rôle de l'Oratoire de Newman dans la formation catholique de Tolkien, tutelle du P. Morgan, atmosphère de dévotion et de culture dans laquelle grandit l'écrivain. URL : https://www.ncregister.com/blog/j-r-r-tolkien-and-the-birmingham-oratory

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  9. Sépulture de Tolkien, cimetière de Wolvercote (Oxford) : la pierre porte « Edith Mary Tolkien, Lúthien, 1889-1971 » et « John Ronald Reuel Tolkien, Beren, 1892-1973 ». À son fils Christopher qui l'interrogeait, Tolkien écrivit à propos d'Edith : « For she was (and knew she was) my Lúthien. » Voir https://tolkiengateway.net/wiki/Wolvercote_Cemetery et Letters, lettre 340.

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  10. J. R. R. Tolkien, lettre 43 à son fils Michael Tolkien (6-8 mars 1941), The Letters of J. R. R. Tolkien. Passages : « Out of the darkness of my life, so much frustrated, I put before you the one great thing to love on earth: the Blessed Sacrament… There you will find romance, glory, honour, fidelity, and the true way of all your loves upon earth » ; « The only cure for sagging or fainting faith is Communion… Seven times a week is more nourishing than seven times at intervals. » Voir https://tolkiengateway.net/wiki/Letter_43

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  11. Résonance eucharistique du lembas (pain de route des Elfes, waybread) : lecture partagée par les commentateurs catholiques (Joseph Pearce, Stratford Caldecott) comme figure du viaticum, nourriture qui soutient au-delà des forces naturelles ; Tolkien, sans en faire une allégorie, a reconnu que de « plus grandes choses » peuvent colorer l'esprit dans le traitement des petites choses d'un conte (cf. Letters, lettre 213).

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  12. Joseph Pearce, Tolkien: Man and Myth — A Literary Life, London, HarperCollins, 1998 : étude de fond de la foi catholique de Tolkien et de sa présence « absorbée » dans l'œuvre ; recueil d'entretiens et de témoignages sur sa pratique religieuse. Voir aussi Stratford Caldecott, The Power of the Ring: The Spiritual Vision Behind The Lord of the Rings.

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  13. « Professor Tolkien Goes to Mass », et divers témoignages sur l'attachement de Tolkien à la liturgie latine : après la réforme liturgique, il aurait continué de répondre à haute voix en latin, par fidélité aux mots aimés ; anecdote rapportée par son petit-fils Simon Tolkien et par plusieurs biographes. URL : https://angeluspress.org/blogs/tradition/professor-tolkien-goes-to-mass-what-the-author-and-scholar-saw-that-others-dismissed

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  14. J. R. R. Tolkien, lettre 250 à son fils Michael Tolkien (1er novembre 1963), The Letters of J. R. R. Tolkien : évocation des « stupid, tired, dimmed, and even bad priests » dont il a souffert, et exhortation à ne pas « cry out that we cannot 'take' Judas Iscariot, or even the absurd & cowardly Simon Peter », mais à s'associer aux pécheurs et à recourir à la Communion. Analyse et citations : https://wherepeteris.com/tolkien-on-loyalty-to-the-church/

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  15. J. R. R. Tolkien, lettre 191 (1956), The Letters of J. R. R. Tolkien : réflexion sur la « pitié » de Frodon envers Gollum comme clef morale de la Quête, la miséricorde l'emportant sur la justice stricte et rendant possible la destruction de l'Anneau. Voir aussi Le Seigneur des Anneaux, livre I, ch. 2 (« L'Ombre du passé »), sur la Pitié de Bilbon.

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  16. J. R. R. Tolkien, lettre 320 à Mrs Ruth Austin (25 janvier 1971), The Letters of J. R. R. Tolkien : « I think it is true that I owe much of this character [Galadriel] to Christian and Catholic teaching and imagination about Mary, but actually Galadriel was a penitent: in her youth a leader in the rebellion against the Valar. » Voir https://tolkiengateway.net/wiki/Letter_320

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  17. J. R. R. Tolkien, On Fairy-Stories (conférence Andrew Lang, université de St Andrews, 1939 ; publiée en 1947 dans Essays Presented to Charles Williams, puis dans Tree and Leaf, 1964). Définition de l'« eucatastrophe » comme « the sudden joyous turn » et « the good catastrophe, the sudden joyous "turn" » ; épilogue : « The Birth of Christ is the eucatastrophe of Man's history. The Resurrection is the eucatastrophe of the story of the Incarnation. This story begins and ends in joy. » Texte de référence : Tolkien On Fairy-stories, éd. Verlyn Flieger & Douglas A. Anderson, HarperCollins, 2008.

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  18. « Marian Devotion and the Courtly Tradition in Elbereth and Galadriel », Philip Irving Mitchell, Dallas Baptist University : analyse de l'invocation « A Elbereth Gilthoniel » et de la figure de Galadriel comme échos de la dévotion mariale et de la tradition courtoise. URL : https://www.dbu.edu/mitchell/tolkien-medieval-tradition-resources/lor2.html

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  19. C. S. Lewis, sur le rôle de Tolkien et Hugo Dyson dans sa conversion : lettre à Dom Bede Griffiths (1941), « Dyson and Tolkien were the immediate human causes of my own conversion » ; et lettre à Arthur Greeves (18 octobre 1931) sur la conversation d'Addison's Walk et l'idée du christianisme comme « myth became fact ». Voir The Collected Letters of C. S. Lewis, éd. Walter Hooper.

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  20. « J. R. R. Tolkien Convinces C. S. Lewis That Christ Is the True Myth » : récit détaillé de la promenade nocturne d'Addison's Walk (19 septembre 1931), de l'objection de Lewis (les mythes comme « lies breathed through silver ») et de la réponse de Tolkien (le christianisme comme « mythe devenu fait », historiquement réel), suivie de la conversion de Lewis neuf jours plus tard. Voir aussi le poème Mythopoeia de Tolkien. URL : https://www.thegospelcoalition.org/blogs/evangelical-history/85-years-ago-today-j-r-r-tolkien-convinces-c-s-lewis-that-christ-is-the-true-myth/

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  21. J. R. R. Tolkien, lettre 195 à Amy Ronald (1956), The Letters of J. R. R. Tolkien : « I am a Christian, and indeed a Roman Catholic, so that I do not expect "history" to be anything but a "long defeat" — though it contains (and in a legend may contain more clearly and movingly) some samples or glimpses of final victory. » Voir https://tolkiengateway.net/wiki/Letter_195

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