Joseph Pearce : raconter Tolkien, Chesterton et les convertis

Écrivain anglais converti en 1989 après un passé militant et la prison, Joseph Pearce est le biographe de Chesterton, Tolkien, Lewis et Belloc. Son autobiographie Race with the Devil raconte le passage de la haine raciale à la foi catholique par les livres.

Ignispedia

Joseph Pearce, né le 12 février 1961 à Barking, dans l'est de Londres, est un écrivain britannique devenu américain, passé dans sa jeunesse par le militantisme d'extrême droite et par la prison avant d'être reçu dans l'Église catholique le 19 mars 1989.[1][2] Il est devenu le biographe de référence des écrivains catholiques de langue anglaise : G. K. Chesterton, J. R. R. Tolkien, C. S. Lewis, Hilaire Belloc, Oscar Wilde et Alexandre Soljenitsyne.[3]

Son parcours compte parce qu'il inverse le récit habituel : ce ne sont pas des arguments abstraits qui l'ont d'abord arraché à la haine raciale, mais des livres. La lecture de Chesterton, de Belloc, de Newman et de Tolkien, commencée derrière les barreaux, a défait peu à peu les préjugés qui structuraient sa jeunesse, puis l'a conduit à raconter à son tour, livre après livre, comment d'autres écrivains avaient trouvé la foi.[4][5]

Depuis 2014, il dirige le Center for Faith and Culture de l'Aquinas College à Nashville, dans le Tennessee, et codirige depuis 2001 la revue littéraire catholique St. Austin Review.[6][7] Son autobiographie, Race with the Devil (2013), dont le sous-titre dit le trajet, de la haine raciale à l'amour rationnel, reste la clé de lecture de toute son œuvre.[8]

Un itinéraire en quelques dates

  1. 12 février 1961
    Naissance à Barking

    Joseph Pearce naît à Barking, dans l'est londonien, puis grandit à Haverhill, dans le Suffolk, avant que sa famille ne revienne à Barking en 1973.[9]

  2. 1977
    Le journal Bulldog

    À quinze ans, il rejoint l'aile de jeunesse du National Front et fonde en 1977 Bulldog, le journal ouvertement raciste du mouvement.[10]

  3. 1981 et 1985
    Deux condamnations, deux prisons

    Il est poursuivi et emprisonné à deux reprises, en 1981 puis en 1985, en vertu du Race Relations Act de 1976, pour ses écrits.[11] C'est pendant le second emprisonnement, en 1985 et 1986, qu'il décide de devenir catholique.[12]

  4. 19 mars 1989
    Réception dans l'Église catholique

    Il est reçu dans l'Église catholique pendant la messe à l'église Our Lady Mother of God de Norwich, le jour de la fête de saint Joseph.[13]

  5. 1996
    Premier grand livre : Chesterton

    Wisdom and Innocence, sa vie de G. K. Chesterton, paraît chez Hodder and Stoughton sous le pseudonyme de Robert Williamson.[14]

  6. 7 septembre 2001
    Arrivée aux États-Unis

    Il s'installe aux États-Unis pour enseigner à l'Ave Maria College, dans le Michigan ; le premier numéro de la St. Austin Review paraît le même mois.[15][16]

  7. 2014
    Nashville : foi et culture

    Il devient directeur du Center for Faith and Culture de l'Aquinas College à Nashville et annonce la même année être devenu citoyen américain.[17]

De Barking au National Front : une jeunesse prise dans la haine

Une enfance entre Suffolk et East End

Joseph Pearce naît à Barking et grandit d'abord à Haverhill, dans le Suffolk rural, avant le retour familial à Barking en 1973, alors qu'il a douze ans.[18] Dans Race with the Devil, il décrit un père grand buveur, bagarreur de pub, mais doté d'une connaissance encyclopédique de la poésie anglaise et de l'histoire militaire britannique, et d'une nostalgie intense de l'Empire disparu.[19] Ce contraste paternel, culture littéraire et violence de comptoir, marque durablement le fils : les livres seront chez lui, dès l'enfance, à la fois un refuge et une arme.

À l'école de Barking, l'adolescent bascule. Lui qui était un élève sage à Haverhill devient, à l'Eastbury Comprehensive School, le meneur de perturbations racistes visant un jeune professeur de mathématiques d'origine pakistanaise.[20] Le fait est rapporté par Pearce lui-même dans son autobiographie : il ne l'atténue pas, et c'est même cette absence d'atténuation qui donne à son récit de conversion sa crédibilité.

Bulldog, Nationalism Today et l'Ordre d'Orange

À quinze ans, Pearce rejoint l'aile de jeunesse du National Front, parti antisémite et suprémaciste blanc qui prônait le rapatriement forcé des immigrés et des Britanniques non blancs.[21] En 1977, il fonde Bulldog, journal ouvertement raciste du mouvement, puis devient en 1980 rédacteur de Nationalism Today.[22][23] Comme son père, il soutient avec enthousiasme le loyalisme d'Ulster pendant les Troubles nord-irlandais et rejoint l'Ordre d'Orange, société protestante étroitement liée aux milieux loyalistes.[24]

Ce parcours n'est pas raconté ici pour le sensationnel. Il est la condition de compréhension de tout le reste : l'homme qui écrira la vie de Chesterton et celle de Tolkien a d'abord été, très concrètement, un propagandiste de la haine raciale condamné par la justice de son pays. Toute lecture de son œuvre qui oublierait ce point de départ manquerait ce que ses biographies ont d'unique : elles sont écrites par quelqu'un qui sait de l'intérieur ce qu'une mauvaise littérature peut faire d'un jeune homme, et ce qu'une bonne littérature peut en défaire.

Deux prisons : 1981 et 1985

Pearce est poursuivi et emprisonné deux fois pour ses écrits, en 1981 et en 1985, en vertu du Race Relations Act de 1976.[25] Le 12 décembre 1985, âgé de vingt-quatre ans, il comparaît à l'Old Bailey, le tribunal pénal central de Londres, et écope de douze mois de prison.[26] Son autobiographie s'ouvre sur cette seconde détention, à la prison de Wormwood Scrubs :

« Ce fut le jour le plus sombre de ma vie. J'étais assis dans une cellule de la prison de Wormwood Scrubs, à Londres, au deuxième jour d'une peine de douze mois. Ce n'était pas la première fois que j'allais en prison… » Joseph Pearce, Race with the Devil: My Journey from Racial Hatred to Rational Love, Saint Benedict Press, 2013, p. 1[27]

La phrase vaut comme programme du livre : pas d'excuse, pas de mise en scène héroïque. Un homme de vingt-quatre ans, au fond d'une cellule, au deuxième jour d'une peine qu'il s'est lui-même attirée. C'est là, et non dans un débat d'idées, que la seconde partie de sa vie commence.

La conversion : quand les livres défient les préjugés

Soljenitsyne, Belloc et Chesterton derrière les barreaux

La seconde incarcération diffère de la première parce qu'entre-temps Pearce a découvert des auteurs qui contestent sa vision du monde : Soljenitsyne, Belloc et, surtout, Chesterton.[28] Il attribue explicitement sa conversion à la lecture de G. K. Chesterton, de John Henry Newman, de J. R. R. Tolkien et de Hilaire Belloc.[29] L'ordre de ces noms n'est pas indifférent : ce sont, pour l'essentiel, les écrivains dont il deviendra ensuite le biographe. La dette contractée en prison devient le programme d'une vie d'écrivain.

Sur Chesterton, son témoignage est précis et il a été souvent cité parce qu'il nomme le mécanisme exact de sa conversion intellectuelle :

« En lisant Chesterton, je sapais mes propres préjugés les plus chers. […] Je réalise maintenant, ce que je n'avais aucun moyen de réaliser alors, que c'est la combinaison de l'esprit éminemment rationnel de Chesterton et de son cœur d'une vertu transparente qui m'avait pris et captivé. » Joseph Pearce, cité dans le National Catholic Register, 6 septembre 2013[30]

Deux ressorts sont nommés, et ils se corrigent l'un l'autre. La raison d'abord : Chesterton argumente, il ne se contente pas d'affirmer, et un propagandiste formé aux slogans y rencontre pour la première fois des adversaires qui raisonnent mieux que son camp. Le cœur ensuite : la vertu visible de l'auteur, sa joie et sa charité dans la controverse, rendent l'argument habitable. Pearce dira toute sa vie, de Tolkien comme de Lewis, la même chose sous d'autres mots : une œuvre convertit quand la vérité qu'elle porte est aussi une manière d'aimer.

Le 19 mars 1989 à Norwich : « Welcome Home, Joe »

La décision de devenir catholique est prise pendant le second emprisonnement, en 1985 et 1986.[31] La réception effective a lieu trois ans plus tard : pendant la messe à l'église Our Lady Mother of God de Norwich, le 19 mars 1989, jour de la fête de saint Joseph, son saint patron de baptême par le prénom.[32] Après la messe, les femmes de la paroisse lui offrent une fête surprise avec un gâteau portant l'inscription « Welcome Home, Joe », bienvenue à la maison, Joe.[33]

Le détail du gâteau peut sembler anecdotique. Il dit en réalité le dernier pas de la conversion : après les livres, une communauté. L'ancien membre de l'Ordre d'Orange, organisation protestante née dans l'hostilité au catholicisme, est accueilli dans une paroisse anglaise ordinaire par des paroissiennes qui ne lui demandent ni bilan ni justification. Pearce a raconté cette scène aux pages 203 à 205 de Race with the Devil.[34]

Ce que sa conversion n'a pas été

Il importe de dire ce que ce récit n'est pas, car Pearce lui-même s'en garde. Ce n'est pas une conversion instantanée : entre la décision en prison et la réception à Norwich, trois années passent, faites de lectures, de doutes et d'apprentissage. Ce n'est pas non plus un simple changement d'opinion politique : l'homme ne troque pas une idéologie contre une autre, il décrit un déplacement du centre, de la haine raciale vers ce que le sous-titre de son livre appelle l'amour rationnel, un amour qui a des raisons et qui les expose.[35] Enfin, ce n'est pas un récit qui absout : les faits de jeunesse y sont nommés avec leurs noms, journal raciste, bagarres, prison, sans que la grâce invoquée serve jamais d'effaceur.

Le biographe des convertis : une œuvre en quatre chantiers

À partir de 1996, Pearce publie à un rythme soutenu. Son œuvre se laisse lire en quatre chantiers qui se recoupent : les vies d'écrivains, le dossier Tolkien, le dossier Shakespeare, et une réflexion économique et culturelle héritée de Chesterton, de Belloc et de E. F. Schumacher. Le tableau suivant donne les jalons bibliographiques vérifiés, avec éditeur et année de première édition.

AnnéeOuvrageÉditeurSujet
1996Wisdom and Innocence: A Life of G. K. ChestertonHodder and StoughtonG. K. Chesterton[36]
1998Tolkien: Man and MythHarperCollinsJ. R. R. Tolkien[37]
1999Literary ConvertsHarperCollinsLes conversions littéraires du XXe siècle[38]
1999Solzhenitsyn: A Soul in ExileHarperCollinsAlexandre Soljenitsyne[39]
2000The Unmasking of Oscar WildeHarperCollinsOscar Wilde[40]
2002Old Thunder: A Life of Hilaire BellocHarperCollinsHilaire Belloc[41]
2003C. S. Lewis and the Catholic ChurchIgnatius PressC. S. Lewis[42]
2008The Quest for ShakespeareIgnatius PressWilliam Shakespeare[43]
2013Race with the DevilSaint Benedict PressAutobiographie de conversion[44]
2016Merrie England: A Journey Through the ShireSaint Benedict PressL'Angleterre catholique[45]
2022Benedict XVI: Defender of the FaithTAN BooksBenoît XVI[46]
2022Faith of Our Fathers: A History of True EnglandIgnatius PressHistoire catholique de l'Angleterre[47]

Les vies d'écrivains : Chesterton, Belloc, Wilde, Soljenitsyne

Wisdom and Innocence (1996) : commencer par Chesterton

Le premier grand livre de Pearce est la vie de l'écrivain à qui il doit sa conversion. Wisdom and Innocence: A Life of G. K. Chesterton paraît chez Hodder and Stoughton en 1996, sous le pseudonyme de Robert Williamson, nom emprunté à un personnage de la ballade loyaliste The Old Orange Flute, un membre de l'Ordre d'Orange qui se convertit au catholicisme, comme Pearce lui-même.[48][49] Le choix du pseudonyme est un aveu discret : le biographe se reconnaît dans son sujet avant même de signer de son nom.

Le recenseur de la Catholic Historical Review, Jay P. Corrin, y a vu « une entreprise d'amour et de haute louange », dont l'apport propre est l'attention portée à la vision religieuse de Chesterton et à ses relations personnelles, là où d'autres biographies insistaient sur le polémiste.[50] Le livre a été réédité chez Ignatius Press dès 1997, signe de sa réception durable dans le lectorat catholique anglophone.[51]

Old Thunder (2002) : Belloc, le maître combatif

Avec Old Thunder: A Life of Hilaire Belloc (HarperCollins, 2002), Pearce aborde le second de ses maîtres.[52] Belloc, franco-anglais catholique, historien et polémiste, avait été pour Chesterton lui-même un maître : Chesterton le reconnaissait comme le fondateur de la mission distributiste commune, lui écrivant qu'il en avait été le missionnaire quand eux n'en étaient que les convertis.[53] Pearce hérite de cette filiation à deux degrés : il raconte Belloc en disciple de Chesterton, qui se savait disciple de Belloc.

La critique n'a pas manqué de discuter le livre. The Guardian a reproché à Old Thunder de passer trop vite sur l'antisémitisme de Belloc, qu'il jugeait central dans son œuvre.[54] Le reproche doit être rapporté tel quel : il rappelle que la biographie catholique selon Pearce assume une sympathie pour ses sujets, et que cette sympathie a un prix en vigilance critique, que chaque lecteur peut évaluer livre en main.

The Unmasking of Oscar Wilde (2000) : le masque et le lit de mort

The Unmasking of Oscar Wilde (HarperCollins, 2000) soutient une lecture précise : derrière le masque du dandy provocateur, Wilde a été toute sa vie attiré par l'Église catholique, et ce conflit intérieur ne se résout que par sa réception dans l'Église sur son lit de mort à Paris.[55] Pearce y lit les œuvres, de De Profundis aux contes, comme les étapes d'un tiraillement documenté plutôt que comme de simples jeux esthétiques. La thèse a déplacé l'image publique de Wilde assez sensiblement pour que des recensions notent qu'elle a compliqué son usage comme icône militante.[56]

Solzhenitsyn: A Soul in Exile (1999) : sortir du seul monde anglo-saxon

Solzhenitsyn: A Soul in Exile (HarperCollins, 1999) élargit le champ au-delà des lettres anglaises.[57] Le choix n'est pas un hasard biographique : Soljenitsyne fait partie des auteurs lus pendant la seconde détention, parmi ceux qui ont fissuré la vision du monde du jeune militant.[58] Le dissident russe y devient le témoin d'une autre conversion, celle d'un homme que le goulag a conduit de l'idéologie à la foi orthodoxe. Pearce y pratique ce qui deviendra sa méthode constante : suivre une vie par ses livres lus, écrits et assumés.

Literary Converts (1999) : le livre-manifeste

Literary Converts: Spiritual Inspiration in an Age of Unbelief (HarperCollins, 1999) est peut-être le livre qui résume le mieux le projet de Pearce.[59] Il y parcourt les conversions littéraires du XXe siècle anglais, de Chesterton à Tolkien, de C. S. Lewis aux poètes et romanciers du renouveau catholique, en montrant que la littérature anglaise moderne ne se comprend pas sans la vague de conversions qui l'a traversée. Le livre fonctionne comme un manifeste méthodologique : les idées ont des biographies, et les biographies d'écrivains sont des lieux théologiques autant que littéraires.

Le dossier Tolkien : rendre à Tolkien sa foi

En 1997, un sondage national de la Folio Society désigne Le Seigneur des anneaux comme le plus grand livre du XXe siècle, sous les réactions indignées de plusieurs célébrités littéraires londoniennes.[60] Pearce y répond par Tolkien: Man and Myth (HarperCollins, 1998), suivi de Tolkien: A Celebration (Fount, 1999), puis, des années plus tard, de Bilbo's Journey (Saint Benedict Press, 2012) et de Frodo's Journey (Saint Benedict Press, 2015).[61][62][63]

Son apport propre tient en une thèse simple et alors peu traitée : le catholicisme de Tolkien n'est pas un décor biographique, il est la clé de lecture de l'œuvre. Bradley J. Birzer, dans la J. R. R. Tolkien Encyclopedia, juge que les spécialistes n'avaient guère traité le catholicisme de Tolkien avant Tolkien: Man and Myth, livre qu'il qualifie de remarquable, lisant Le Seigneur des anneaux comme un thriller théologique ayant inspiré toute une vague nouvelle de lectures chrétiennes.[64] Pearce lui-même a résumé sa démarche dans un essai au titre transparent, laisser sortir le catholique du sac, en référence au jeu de mots anglais sur Baggins, le nom de Bilbo et Frodon Sacquet.[65]

Un point d'honnêteté s'impose sur le degré d'autorité. Que Tolkien ait été un catholique pratiquant et fervent est un fait biographique établi, attesté par ses lettres et sa vie. Que son œuvre doive se lire d'abord par cette foi est une thèse d'interprétation, défendue par Pearce avec des arguments textuels, mais discutée par d'autres lecteurs de Tolkien. Ignispedia la rapporte comme la thèse de Pearce, forte et argumentée, non comme un dogme littéraire.

Le dossier Shakespeare : le Barde était-il catholique ?

Avec The Quest for Shakespeare (Ignatius Press, 2008), Pearce soutient que William Shakespeare était catholique, dans une Angleterre élisabéthaine où cette foi exposait à des poursuites.[66] Il déploie le dossier dans Through Shakespeare's Eyes (Ignatius Press, 2010), qui traque la présence catholique dans les pièces, puis dans Shakespeare on Love (Ignatius Press, 2013).[67][68] En 2009, la chaîne EWTN adapte The Quest for Shakespeare en série télévisée présentée par Pearce lui-même.[69]

Ici encore, les degrés doivent être distingués proprement. L'appartenance religieuse exacte de Shakespeare reste débattue entre historiens : les indices familiaux, les réseaux catholiques du Lancashire et certaines lectures des pièces nourrissent la thèse catholique, que d'autres spécialistes contestent ou jugent indémontrable. Pearce plaide, il ne tranche pas au nom de l'Église, et son dossier se lit comme un plaidoyer documenté, à évaluer pièce par pièce.

C. S. Lewis : l'anglican que Rome n'a cessé d'approcher

C. S. Lewis and the Catholic Church (Ignatius Press, 2003) pose une question délicate avec tact : pourquoi C. S. Lewis, converti au christianisme en 1931 et nourri de lectures catholiques, est-il resté anglican jusqu'à sa mort en 1963 ?[70] Pearce y examine les raisons avancées, l'héritage nord-irlandais protestant de Lewis, ses réserves sur certains dogmes mariaux et sur la papauté, sans jamais transformer l'enquête en procès ni en annexion posthume. Il prolonge le dossier par Further Up and Further In: Understanding Narnia (TAN Books, 2018), lecture des Chroniques de Narnia.[71]

Le livre compte dans l'économie de l'œuvre de Pearce : le biographe des convertis y rencontre un écrivain qui ne s'est pas converti jusqu'au bout de son chemin, et il le traite avec le même respect documentaire. C'est un bon test de sa méthode : raconter une vie de foi sans la forcer dans un moule.

Économie, Angleterre et transmission : l'autre Pearce

Small Is Still Beautiful : l'héritage de Schumacher

En 2001, Pearce publie Small Is Still Beautiful (HarperCollins), prolongement de Small Is Beautiful de E. F. Schumacher, paru en 1973 ; l'édition américaine, sous-titrée Economics as if Families Mattered, une économie comme si les familles comptaient, paraît chez ISI Books en 2006.[72] Le livre inscrit Pearce dans la filiation du distributisme de Chesterton et Belloc : propriété largement répartie, échelle humaine, famille comme cellule économique première, contre les concentrations du capitalisme financier comme du socialisme d'État. Ce n'est ni un programme de parti ni une doctrine de l'Église : c'est une tradition de pensée catholique sociale que Pearce transmet en essayiste.

Merrie England et Faith of Our Fathers : relire l'Angleterre catholique

Merrie England: A Journey Through the Shire (Saint Benedict Press, 2016) parcourt la géographie littéraire et catholique de l'Angleterre, des paysages du Shire tolkienien aux lieux du renouveau catholique.[73] Faith of Our Fathers: A History of True England (Ignatius Press, 2022) en donne la version historique ample : une histoire de l'Angleterre relue depuis sa foi catholique, des origines à la rupture de la Réforme et au-delà.[74] Les deux livres disent le même renversement personnel : l'ancien militant qui voulait défendre une Angleterre raciale imaginaire raconte désormais une Angleterre réelle, dont l'âme historique est catholique.

Enseigner et transmettre : Ave Maria, Aquinas College, St. Austin Review

Le 7 septembre 2001, Pearce arrive aux États-Unis pour enseigner à l'Ave Maria College d'Ypsilanti, dans le Michigan ; son premier jour de cours coïncide avec les attentats du 11 septembre, ce qu'il appelle une arrivée en forme de baptême du feu.[75] Il enseigne ensuite à l'Ave Maria University en Floride, puis devient en 2014 directeur du Center for Faith and Culture et écrivain en résidence de l'Aquinas College de Nashville.[76] Il annonce la même année être devenu citoyen américain.[77]

Depuis septembre 2001, il codirige avec Robert Asch la St. Austin Review, revue littéraire catholique dont le premier numéro paraît le mois même de son arrivée américaine.[78] Il est aussi éditeur de la série des Ignatius Critical Editions, éditions critiques des classiques pour l'enseignement.[79] En 2017, sa pièce en vers Death Comes for the War Poets met en scène les parcours militaires et spirituels des poètes de guerre Siegfried Sassoon et Wilfred Owen.[80]

Cette activité d'enseignant et d'éditeur n'est pas un à-côté de l'œuvre écrite. Elle en est le prolongement cohérent : l'homme converti par des livres s'est donné pour tâche de remettre ces livres entre les mains d'étudiants, avec des éditions, une revue et des cours qui fassent pour d'autres ce que Chesterton a fait pour lui en prison.

Race with the Devil (2013) : le récit qui tient tout l'édifice

Paru chez Saint Benedict Press en 2013, Race with the Devil: My Journey from Racial Hatred to Rational Love est l'autobiographie de Pearce, 264 pages dans l'édition reliée.[81] Le National Catholic Register en a résumé l'enjeu dès sa sortie : le 12 décembre 1985, un suprémaciste de vingt-quatre ans nommé Joe Pearce se tenait à l'Old Bailey et était condamné pour violation du Race Relations Act ; le livre raconte comment cet homme est devenu l'un des biographes catholiques les plus lus du monde anglophone.[82]

Le livre est la pièce maîtresse du dossier Pearce pour une raison de méthode. Toutes ses biographies d'écrivains supposent une conviction : on peut être défait et refait par ce qu'on lit. Race with the Devil est l'endroit où il soumet cette conviction à sa propre vie, avec les faits les moins flatteurs d'abord. Un lecteur qui voudrait vérifier si le biographe des convertis sait de quoi il parle n'a qu'un test à faire : lire ce livre, puis revenir à Wisdom and Innocence.

Son dernier grand chantier biographique en date de cette rédaction prolonge le même geste vers le magistère récent : Benedict XVI: Defender of the Faith (TAN Books, 2022) présente Benoît XVI en défenseur de la foi, dans la même année que Faith of Our Fathers chez Ignatius Press.[83][84]

Pour aller plus loin

  • g-k-chesterton : l'écrivain de la conversion de Pearce, auquel il consacre son premier grand livre en 1996.
  • hilaire-belloc : le maître de Chesterton et de Pearce, sujet de Old Thunder en 2002.
  • j-r-r-tolkien : le dossier Tolkien de Pearce, de Tolkien: Man and Myth à Frodo's Journey.
  • c-s-lewis : l'écrivain auquel Pearce consacre C. S. Lewis and the Catholic Church en 2003.
  • robert-hugh-benson : figure du même renouveau littéraire catholique anglais que Literary Converts parcourt.

Notes et références

  1. Joseph Pearce, notice biographique : né le 12 février 1961 à Barking, Londres, élevé à Haverhill dans le Suffolk, famille revenue à Barking en 1973. Voir Joseph Pearce, Race with the Devil: My Journey from Racial Hatred to Rational Love, Saint Benedict Press, Charlotte, 2013.

    1 9 18
  2. Clare T. Walker, compte rendu de Race with the Devil, 2013 : réception dans l'Église catholique pendant la messe à Our Lady Mother of God, Norwich, le 19 mars 1989, fête de saint Joseph, suivie du gâteau « Welcome Home, Joe ».

    2 13 32 33
  3. Aquinas College, Nashville, communiqué de nomination, 23 avril 2014 : directeur du Center for Faith and Culture et écrivain en résidence, codirecteur de la St. Austin Review, éditeur des Ignatius Critical Editions.

    3 6 17 76 79
  4. National Catholic Register, « Radical Conversion From Racial Hatred to Rational Love », 2013 : pendant la seconde incarcération, découverte de Soljenitsyne, Belloc et surtout Chesterton.

    4 28 58
  5. Joseph Pearce, Race with the Devil: My Journey from Racial Hatred to Rational Love, Saint Benedict Press, Charlotte, 2013, 264 p. ISBN 978-1-61890-065-4.

    5 8 35 44 81
  6. St. Austin Review : revue littéraire catholique codirigée par Joseph Pearce et Robert Asch, premier numéro en septembre 2001.

    7 16 78
  7. Carrie Gress, « From Skinhead Bulldog to Catholic Man of Letters », Catholic World Report, 6 septembre 2013 : père, Bulldog fondé en 1977, Ordre d'Orange, condamnations de 1981 et 1985 sous le Race Relations Act de 1976.

    10 11 19 21 22 24 25
  8. Hall, 2017, cité pour la décision de conversion pendant le second emprisonnement, en 1985 et 1986.

    12 31
  9. Joseph Pearce (sous le pseudonyme de Robert Williamson), Wisdom and Innocence: A Life of G. K. Chesterton, Hodder and Stoughton, Londres, 1996. ISBN 0-340-67132-7.

    14 36 48
  10. Joseph Pearce, Race with the Devil, Saint Benedict Press, 2013, p. 226 de l'édition citée : arrivée aux États-Unis le 7 septembre 2001, premier jour d'enseignement le 11 septembre.

    15 75
  11. Joseph Pearce, Race with the Devil, Saint Benedict Press, 2013 : perturbations racistes à l'Eastbury Comprehensive School de Barking, racontées par l'auteur.

    20
  12. Joseph Pearce, notice de parcours : rédacteur de Nationalism Today à partir de 1980.

    23
  13. National Catholic Register, « Radical Conversion From Racial Hatred to Rational Love », 2013 : comparution à l'Old Bailey le 12 décembre 1985, peine de douze mois, Race with the Devil, Saint Benedict Press, 2013, 264 pages.

    26 82
  14. Joseph Pearce, Race with the Devil, Saint Benedict Press, 2013, p. 1. Texte original : « It was the darkest day of my life. I sat in a cell in London's Wormwood Scrubs prison on the second day of a twelve month prison sentence. It was not the first time I'd been to prison… »

    27
  15. Joseph Pearce, Race with the Devil, Saint Benedict Press, 2013 : conversion attribuée aux lectures de Chesterton, Newman, Tolkien et Belloc.

    29
  16. National Catholic Register, 6 septembre 2013, citant Joseph Pearce, Race with the Devil, Saint Benedict Press, 2013. Texte original : « In reading Chesterton, I was undermining my own most dearly held prejudices. … I realize now what I had no way of realizing then, that it was the combination of Chesterton's eminently rational mind and his transparently virtuous heart that had captured and captivated me. »

    30
  17. Joseph Pearce, Race with the Devil, Saint Benedict Press, 2013, pp. 203 à 205 : récit de la réception à Norwich et du gâteau de bienvenue.

    34
  18. Joseph Pearce, Tolkien: Man and Myth, HarperCollins, Londres, 1998. ISBN 0-00-274018-4.

    37 61
  19. Joseph Pearce, Literary Converts: Spiritual Inspiration in an Age of Unbelief, HarperCollins, Londres, 1999. ISBN 0-00-628111-7.

    38 59
  20. Joseph Pearce, Solzhenitsyn: A Soul in Exile, HarperCollins, Londres, 1999. ISBN 0-00-274040-0.

    39 57
  21. Joseph Pearce, The Unmasking of Oscar Wilde, HarperCollins, Londres, 2000. ISBN 0-00-274042-7.

    40 55
  22. Joseph Pearce, Old Thunder: A Life of Hilaire Belloc, HarperCollins, Londres, 2002. ISBN 0-00-274096-6.

    41 52
  23. Joseph Pearce, C. S. Lewis and the Catholic Church, Ignatius Press, San Francisco, 2003. ISBN 0-89870-979-2.

    42 70
  24. Joseph Pearce, The Quest for Shakespeare: The Bard of Avon and the Church of Rome, Ignatius Press, San Francisco, 2008. ISBN 978-1-58617-224-4.

    43 66
  25. Joseph Pearce, Merrie England: A Journey Through the Shire, Saint Benedict Press, Charlotte, 2016. ISBN 978-1-50510-719-7.

    45 73
  26. Joseph Pearce, Benedict XVI: Defender of the Faith, TAN Books, Gastonia, 2022. ISBN 978-1618907363.

    46 83
  27. Joseph Pearce, Faith of Our Fathers: A History of True England, Ignatius Press, San Francisco, 2022. ISBN 978-1621644354.

    47 74 84
  28. Joseph Pearce, Race with the Devil, Saint Benedict Press, 2013 : pseudonyme Robert Williamson, emprunté au personnage de la ballade The Old Orange Flute.

    49
  29. Jay P. Corrin, compte rendu de Wisdom and Innocence, The Catholic Historical Review, vol. 84, n° 1, 1998, pp. 134 à 136. DOI 10.1353/cat.1998.0149.

    50
  30. Joseph Pearce, Wisdom and Innocence: A Life of G. K. Chesterton, Ignatius Press, San Francisco, réédition 1997.

    51
  31. G. K. Chesterton, lettre ouverte à Hilaire Belloc, citée par Joseph Pearce, Old Thunder: A Life of Hilaire Belloc, HarperCollins, 2002 : Chesterton y reconnaît Belloc comme fondateur et père de la mission distributiste commune.

    53
  32. The Guardian, compte rendu de Old Thunder: A Life of Hilaire Belloc, 2002 : reproche d'un traitement trop rapide de l'antisémitisme de Belloc.

    54
  33. Michael Seeney, compte rendu de The Unmasking of Oscar Wilde, The Wildean, n° 17, juillet 2000, pp. 65 à 67.

    56
  34. Sondage national de la Folio Society, 1997 : Le Seigneur des anneaux désigné plus grand livre du XXe siècle par le public britannique.

    60
  35. Joseph Pearce, Bilbo's Journey: Discovering the Hidden Meaning in The Hobbit, Saint Benedict Press, Charlotte, 2012. ISBN 978-1-61890-058-6.

    62
  36. Joseph Pearce, Frodo's Journey: Discover the Hidden Meaning of The Lord of the Rings, Saint Benedict Press, Charlotte, 2015. ISBN 978-1618906755.

    63
  37. Bradley J. Birzer, « Christian Readings of Tolkien », dans Michael D. C. Drout (dir.), The J. R. R. Tolkien Encyclopedia, Routledge, 2013, pp. 99 à 101. ISBN 978-0-415-86511-1.

    64
  38. Joseph Pearce, « Letting the Catholic Out of the Baggins », essai sur la lecture catholique de Tolkien.

    65
  39. Joseph Pearce, Through Shakespeare's Eyes: Seeing the Catholic Presence in the Plays, Ignatius Press, San Francisco, 2010. ISBN 978-1-58617-413-2.

    67
  40. Joseph Pearce, Shakespeare on Love, Ignatius Press, San Francisco, 2013. ISBN 978-1-58617-684-6.

    68
  41. EWTN, série télévisée The Quest for Shakespeare, 2009, présentée par Joseph Pearce d'après son livre de 2008.

    69
  42. Joseph Pearce, Further Up and Further In: Understanding Narnia, TAN Books, Gastonia, 2018. ISBN 978-1505108668.

    71
  43. Joseph Pearce, Small Is Still Beautiful, HarperCollins, Londres, 2001. ISBN 0-00-274090-7 ; édition américaine Small Is Still Beautiful: Economics as if Families Mattered, ISI Books, Wilmington, 2006. ISBN 978-1-933859-05-7.

    72
  44. Joseph Pearce, essai de 2014 annonçant sa citoyenneté américaine.

    77
  45. Benedict XVI Institute, « Death Comes for the War Poets: The Joseph Pearce Interview », Catholic Arts Today, 10 janvier 2018 : pièce en vers de 2017 sur Siegfried Sassoon et Wilfred Owen.

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