Quelle est la différence entre Tradition et traditions ?

Un même mot, deux réalités distinctes : la Tradition apostolique, transmission vivante de la Parole de Dieu à côté de l'Écriture, et les traditions ecclésiales — liturgiques, disciplinaires, dévotionnelles — nées dans le temps et réformables. Comment les distinguer ?

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Le français se sert d'un seul mot — tradition — pour désigner deux choses que la foi catholique distingue avec soin. Il y a la Tradition avec une majuscule, qui est la transmission vivante de l'Évangile depuis les apôtres, à côté de l'Écriture sainte et inséparable d'elle. Et il y a les traditions au pluriel, avec une minuscule : les coutumes liturgiques, disciplinaires ou dévotionnelles que l'Église a vu naître au fil des siècles, et qu'elle peut garder, faire évoluer ou abandonner.

Confondre les deux conduit à des contresens répétés. D'un côté, certains rejettent toute « tradition » en croyant ainsi rester fidèles à l'Évangile, comme si Jésus avait condamné toute transmission alors qu'il visait précisément les traditions humaines qui annulent la Parole de Dieu[1]. De l'autre, on entend défendre comme intouchable une simple coutume récente — une dévotion, une discipline, une langue liturgique — en lui prêtant le poids de la Révélation elle-même. La distinction n'est donc pas un jeu d'érudit : elle décide de ce qui, dans la vie de l'Église, est immuable et de ce qui est réformable.

Le Catéchisme de l'Église catholique formule cette distinction en quelques lignes décisives, au paragraphe 83, après avoir exposé toute la doctrine de la transmission de la Révélation. Et le Nouveau Testament lui-même emploie le même terme grec, parádosis, dans un sens positif quand saint Paul ordonne de « garder ferme les traditions » reçues des apôtres[2], et dans un sens négatif quand le Christ dénonce « la tradition des hommes »[3]. Tout l'enjeu de cet article est d'apprendre à lire de quel côté penche la balance.

Un seul mot pour deux réalités

Le piège d'un homonyme

Beaucoup de débats sur la « tradition » sont d'abord des malentendus de vocabulaire. Le mot traditio signifie littéralement action de transmettre : il désigne aussi bien le geste de transmettre que le contenu transmis. Or ce contenu peut être de deux ordres radicalement différents. Il peut s'agir de la Parole de Dieu elle-même, reçue des apôtres et transmise intacte de génération en génération ; ou bien de réalisations humaines — une manière de prier, de jeûner, de se vêtir, d'organiser une procession — qui ont une origine datable et une autorité limitée.

Le premier réflexe d'un lecteur sérieux est donc de toujours se demander : de quelle « tradition » parle-t-on ? Faute de quoi on attribue à une coutume locale la stabilité d'un dogme, ou l'on jette par-dessus bord, avec les coutumes vieillies, le dépôt même de la foi. L'Église, elle, ne se laisse pas piéger par l'homonyme : elle réserve la majuscule à ce qui vient des apôtres, et la minuscule à ce qui naît dans le temps.

Ce que le Catéchisme dit en une page

Au terme de son exposé sur la transmission de la Révélation, le Catéchisme distingue explicitement les deux niveaux. La phrase mérite d'être lue lentement, car elle contient en germe tout le reste :

« La Tradition dont nous parlons ici vient des apôtres et transmet ce que ceux-ci ont reçu de l'enseignement et de l'exemple de Jésus et ce qu'ils ont appris par l'Esprit Saint. […] Il faut en distinguer les "traditions" théologiques, disciplinaires, liturgiques ou dévotionnelles nées au cours du temps dans les Églises locales. Elles constituent des formes particulières sous lesquelles la grande Tradition reçoit des expressions adaptées aux divers lieux et aux diverses époques. C'est à sa lumière que celles-ci peuvent être maintenues, modifiées ou aussi abandonnées sous la conduite du Magistère de l'Église. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 83[4]

La distinction décisive : la Tradition apostolique transmet la Parole de Dieu reçue des apôtres ; les traditions ecclésiales sont des formes historiques, utiles mais réformables. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Tout est là. La grande Tradition vient des apôtres et ne change pas. Les petites traditions sont des « formes particulières », des vêtements d'époque que la grande Tradition revêt selon les lieux et les temps — et que le Magistère peut adapter sans toucher au corps qu'ils habillent.

La Tradition avec un grand T : la transmission vivante de la Parole de Dieu

Qu'est-ce que la Tradition apostolique ?

La Tradition, au sens fort, n'est pas un ensemble de vieilleries respectables : c'est la Parole de Dieu elle-même, transmise autrement que par l'écrit. Le concile Vatican II l'a exposé dans sa constitution Dei Verbum (1965). Le Christ a confié l'Évangile aux apôtres, et ceux-ci l'ont transmis « de deux manières » : oralement, « dans la prédication orale, dans les exemples et les institutions », et par écrit, lorsque certains d'entre eux « consignèrent par écrit le message de salut »[5]. La Tradition est ce premier mode, la transmission vivante de tout ce que l'Église « est elle-même, tout ce qu'elle croit »[6].

Un fait historique éclaire d'emblée la question : la première génération chrétienne n'avait pas de Nouveau Testament. Les premiers fidèles ont cru, été baptisés, célébré l'eucharistie et sont morts martyrs avant qu'aucun évangile ne soit rédigé, et bien avant que la liste des livres inspirés ne soit fixée. La foi a donc d'abord été transmise de vive voix. Saint Paul lui-même décrit ce mouvement par le verbe technique de la transmission :

« Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j'ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 15, 3-4[7]

Ce que Paul transmet, il l'a d'abord reçu : c'est exactement le mouvement de la Tradition. L'Évangile n'a pas commencé comme un livre tombé du ciel, mais comme une parole vivante reçue et redonnée — et c'est cette parole que les livres du Nouveau Testament ont ensuite fixée par écrit.

Tradition et Écriture : une seule source, un seul dépôt

Le point capital — et le plus souvent caricaturé — est que l'Église ne place pas la Tradition à côté de l'Écriture comme une seconde source concurrente, mais les comprend comme deux courants d'une même source divine. Dei Verbum l'affirme avec une image saisissante :

« Elles sont reliées et communiquent étroitement entre elles. Car toutes deux jaillissent d'une source divine identique, ne forment pour ainsi dire qu'un tout et tendent à une même fin. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 80 (citant Dei Verbum, § 9)[8]

Écriture et Tradition ne sont pas deux autorités concurrentes : elles jaillissent d'une même source divine et forment l'unique dépôt de la foi, que le Magistère sert sans le dominer. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'Écriture est la Parole de Dieu en tant qu'elle est consignée par écrit sous l'inspiration de l'Esprit ; la Tradition porte cette même Parole et la transmet intégralement aux successeurs des apôtres[9]. Les deux ne font qu'un seul « héritage sacré » — le depositum fidei — confié à l'Église entière[10]. C'est pourquoi le concile de Trente, dès 1546, recevait l'Écriture et les traditions apostoliques « avec un égal sentiment d'amour et de respect »[11] : non par dévalorisation de la Bible, mais parce que c'est la même Parole qui parle dans les deux.

Pourquoi la Tradition n'est pas une « rallonge » humaine

L'objection classique est connue : la Tradition serait une invention cléricale, un moyen d'ajouter à la Bible des doctrines qui n'y figurent pas. La réponse catholique est précise. La Tradition n'ajoute rien à la Révélation : elle la transmet et la garde. La Révélation publique s'est achevée avec les apôtres ; depuis, rien de nouveau ne s'ajoute au dépôt. La Tradition ne fait pas grandir le contenu révélé, elle en fait grandir l'intelligence : « l'Église, tandis que les siècles s'écoulent, tend constamment vers la plénitude de la divine vérité, jusqu'à ce que soient accomplies en elle les paroles de Dieu »[12].

Autrement dit, la Tradition est moins une quantité de données supplémentaires qu'un milieu vivant : la mémoire de l'Église, son culte, sa prière, la lecture que les Pères et les conciles font de l'Écriture. Quand l'Église fixe le canon des livres saints, baptise les enfants, célèbre le dimanche ou confesse que le Christ est « vrai Dieu et vrai homme », elle ne rajoute pas à l'Évangile : elle déploie ce qu'il contenait déjà.

Le Magistère, serviteur et non maître de la Parole

Reste une crainte légitime : si la Tradition est si large, qui empêche l'Église de lui faire dire n'importe quoi ? La réponse est que le Magistère — le pape et les évêques en communion avec lui — n'est pas le propriétaire de la Parole, mais son serviteur. Dei Verbum le dit en termes que l'Église a tenu à graver dans le Catéchisme :

« Pourtant, ce Magistère n'est pas au-dessus de la parole de Dieu, mais il la sert, n'enseignant que ce qui fut transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l'assistance de l'Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l'expose aussi avec fidélité, et puise en cet unique dépôt de la foi tout ce qu'il propose à croire comme étant révélé par Dieu. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 86 (citant Dei Verbum, § 10)[13]

Le Magistère ne peut donc ni inventer de nouvelles révélations, ni contredire la Parole reçue. Écriture, Tradition et Magistère ne sont pas trois autorités rivales mais trois réalités « tellement reliés et solidaires entre eux qu'aucune de ces réalités ne subsiste sans les autres »[14]. C'est précisément ce qui protège le fidèle de l'arbitraire : la Parole de Dieu a un gardien, mais ce gardien est lui-même lié à ce qu'il garde.

Les traditions avec un petit t : ce qui naît dans le temps

Liturgiques, disciplinaires, dévotionnelles

À côté de la grande Tradition, l'histoire de l'Église a vu naître d'innombrables traditions au sens humain et ecclésial : des manières concrètes de vivre la foi, attachées à un lieu, à une époque, à une culture. Le Catéchisme en distingue quatre familles : théologiques (les écoles de pensée, thomiste, franciscaine, etc.), disciplinaires (le droit, les règles de vie), liturgiques (les rites latin, byzantin, copte, maronite…) et dévotionnelles (le chapelet, les processions, le mois de Marie)[15].

Ces traditions ne sont pas du « folklore » sans valeur : elles sont « les formes particulières sous lesquelles la grande Tradition reçoit des expressions adaptées »[16]. Elles incarnent l'Évangile dans une chair concrète. Mais leur autorité est d'un autre ordre. Elles ne sont pas révélées par Dieu ; elles sont des œuvres ecclésiales, et c'est pourquoi elles peuvent légitimement changer.

Des traditions qui peuvent — et doivent parfois — changer

L'histoire le montre abondamment. Le célibat sacerdotal est une discipline vénérable de l'Église latine, non un dogme : les Églises catholiques orientales ordonnent des hommes mariés, et l'Église pourrait en principe la modifier. La langue liturgique a longtemps été le latin en Occident ; Vatican II a ouvert l'usage des langues vivantes. Les règles du jeûne et de l'abstinence ont varié d'un siècle à l'autre. L'âge de la confirmation, l'orientation de l'autel, le calendrier des fêtes locales : autant d'usages réformables.

Le tableau suivant aide à situer quelques exemples concrets selon qu'ils relèvent de la Tradition immuable ou des traditions réformables.

Élément de la vie de l'ÉgliseNiveauMutable ?
La divinité du Christ, la Trinité, la RésurrectionTradition apostolique (grand T)Non — immuable
Les sept sacrements, le canon des ÉcrituresTradition apostolique (grand T)Non — immuable
Le célibat des prêtres dans l'Église latineDiscipline (petit t)Oui — réformable
La langue de la liturgie (latin, langues vivantes)Liturgie (petit t)Oui — réformable
Les règles précises du jeûne et de l'abstinenceDiscipline (petit t)Oui — réformable
Le chapelet, les processions, le mois de MarieDévotion (petit t)Oui — facultatif et réformable

Le critère n'est donc pas l'ancienneté — certaines coutumes très anciennes sont réformables, et certaines vérités furent explicitées tardivement — mais l'origine : ce qui vient des apôtres comme Parole de Dieu ne change pas ; ce que l'Église a institué dans le temps, l'Église peut le réformer.

Comment distinguer en pratique

Pour le fidèle ordinaire, la question pratique est : comment savoir à quel niveau j'ai affaire ? Trois repères simples aident à trancher. D'abord, l'enseignement de l'Église elle-même : le Magistère qualifie ce qui relève de la foi révélée et ce qui relève de la discipline. Ensuite, l'universalité et la permanence : une vérité crue « partout, toujours et par tous », selon la formule de saint Vincent de Lérins[17], a toutes les marques de la grande Tradition. Enfin, le lien avec le salut : une coutume dont la modification ne touche en rien le contenu de la foi est presque toujours une tradition réformable.

« Vous annulez la Parole de Dieu par votre tradition »

Jésus et les traditions des pharisiens

C'est ici que la confusion des mots devient la plus lourde de conséquences. On cite souvent l'Évangile contre « la tradition » comme si Jésus l'avait condamnée en bloc. Mais une lecture attentive montre l'inverse : le Christ ne s'attaque pas à la transmission de la Parole de Dieu, il s'attaque aux traditions humaines qui la contredisent. Devant les pharisiens scandalisés que ses disciples ne se lavent pas les mains selon « la tradition des anciens », il répond sans ménagement :

« Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour établir votre tradition. […] Vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre. » — Jésus, selon l'Évangile de Marc 7, 9.13[18]

James Tissot, Les pharisiens questionnent Jésus, vers 1886-1894. Brooklyn Museum / Wikimedia Commons, domaine public.

Le reproche n'est pas qu'ils ont une tradition, mais que leur tradition humaine en vient à annuler la Parole de Dieu — au point qu'un homme puisse, sous prétexte de korbane — un « don réservé à Dieu » (Mc 7, 11) —, se dispenser d'aider ses parents. La tradition condamnée est celle qui se substitue au commandement divin, non celle qui le transmet.

Saint Paul : la bonne et la mauvaise tradition

Le même apôtre qui met en garde contre « la tradition des hommes » ordonne ailleurs de garder les traditions reçues. Cette double mention, sous la même plume, est la clé de toute la question. D'un côté, l'avertissement :

« Prenez garde à ceux qui veulent faire de vous leur proie par une philosophie vide et trompeuse, fondée sur la tradition des hommes, sur les forces qui régissent le monde, et non pas sur le Christ. » — Saint Paul, Colossiens 2, 8[19]

De l'autre, le commandement positif, adressé aux Thessaloniciens :

« Ainsi donc, frères, tenez bon, et gardez ferme les traditions que nous vous avons enseignées, soit de vive voix, soit par lettre. » — Saint Paul, 2 Thessaloniciens 2, 15[20]

Le contraste est éclairant. La tradition que Paul condamne est « des hommes », « selon les forces du monde », « non pas selon le Christ ». La tradition qu'il commande de garder vient des apôtres et se transmet « de vive voix » comme « par lettre » — c'est-à-dire par Tradition et par Écriture, mises sur le même plan. Aux Corinthiens, il les félicite d'ailleurs de « garder les traditions » qu'il leur a transmises[21].

Le critère décisif : conforme ou contraire à la Parole

Le critère biblique n'est pas l'ancienneté d'un usage, mais sa conformité à la Parole de Dieu : une tradition transmet ou bien elle annule. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La leçon est nette : le Nouveau Testament ne range pas les traditions selon qu'elles sont anciennes ou récentes, mais selon qu'elles sont conformes ou contraires à la Parole de Dieu. Une tradition qui transmet l'Évangile est sainte et obligatoire ; une tradition humaine qui le contredit ou l'étouffe est à rejeter, fût-elle multiséculaire. C'est exactement ce que fait l'Église quand elle réforme une coutume devenue obstacle : elle ne trahit pas la Tradition, elle la sert en écartant ce qui la masque.

La Tradition se développe-t-elle ?

Saint Vincent de Lérins : progrès, non altération

Si la Révélation est close, comment expliquer que l'Église définisse des dogmes au fil des siècles — la Trinité à Nicée, la divinité du Christ, plus tard l'Immaculée Conception ? La réponse classique fut donnée dès le Vᵉ siècle par saint Vincent de Lérins, dans son Commonitorium (434). Il y affirme à la fois la fidélité et la croissance. La foi doit être tenue selon ce qui a été cru « partout, toujours et par tous » ; mais cela n'interdit pas un véritable progrès :

« Que grandisse donc et que progresse fortement, au fil des âges et des siècles, l'intelligence, la science, la sagesse… mais uniquement dans son genre propre, c'est-à-dire dans le même dogme, le même sens et la même pensée. » — Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, ch. 23[22]

Le développement doctrinal authentique ressemble à une croissance organique : progrès réel, mais dans le même dogme, le même sens et la même pensée. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'image qu'il emploie est celle de la croissance organique : l'enfant devient adulte sans changer de nature, la graine devient arbre sans devenir une autre plante. Le dogme se développe comme un corps vivant, non comme un édifice auquel on ajouterait des pièces étrangères. C'est l'exact contraire de l'altération : un progrès dans le même sens.

Newman et le développement du dogme

Cette intuition a été reprise et approfondie au XIXᵉ siècle par John Henry Newman, dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1845). Encore anglican lorsqu'il l'écrit, Newman y montre que les grandes doctrines catholiques ne sont pas des corruptions tardives mais des développements homogènes du dépôt apostolique — réfutant l'adage selon lequel le ruisseau serait « le plus limpide près de la source » : l'histoire d'une croyance, écrit-il, est au contraire « plus régulière, plus pure et plus forte, quand son lit est devenu profond, large et plein »[23]. Sa recherche le conduira lui-même à la communion catholique la même année. Le Catéchisme reprend cette idée : grâce à l'assistance du Saint-Esprit, « l'intelligence tant des réalités que des paroles de l'héritage de la foi peut croître dans la vie de l'Église »[24], par la contemplation des croyants, l'étude des théologiens et la prédication des évêques.

Le développement de la Tradition n'est donc pas une mutation de la foi, mais une maturation de notre intelligence de la foi. Le dépôt reste le même ; notre regard sur lui s'approfondit.

La distinction face à l'objection protestante

« La Bible seule » est-elle dans la Bible ?

La distinction entre Tradition et traditions touche directement au débat avec la Réforme. Le principe protestant de la sola Scriptura — « l'Écriture seule » comme unique règle de foi — repose en partie sur la confusion dénoncée plus haut : croire que reconnaître la Tradition revient à mettre des « traditions d'hommes » à égalité avec la Parole de Dieu. Mais la réponse catholique est double et se tient sur le terrain même de l'Écriture, comme il convient face à un interlocuteur qui ne reconnaît qu'elle.

D'abord, le principe de l'Écriture seule ne figure nulle part dans l'Écriture. Aucun verset n'enseigne que la Bible serait l'unique source de la foi à l'exclusion de toute transmission orale. Au contraire, saint Paul met sur le même plan ce qu'il a transmis « de vive voix » et « par lettre »[25], et l'Église qu'il décrit est « la colonne et le soutien de la vérité » (1 Tm 3, 15) — non un simple lecteur de textes. La sola Scriptura est donc, paradoxalement, une tradition humaine qui ne peut s'appuyer sur l'Écriture qu'elle absolutise.

La Tradition a précédé et constitué le canon

Ensuite, un fait historique massif : c'est la Tradition qui a fixé la Bible. Pendant les trois premiers siècles, aucune liste officielle des livres du Nouveau Testament ne s'imposait à tous ; plusieurs écrits circulaient, certains aujourd'hui canoniques, d'autres écartés. C'est l'Église, lisant l'Écriture dans sa Tradition vivante et sous la conduite de ses pasteurs, qui a discerné quels livres étaient inspirés — un discernement fixé dans les conciles d'Hippone (393) et de Carthage (397). Le Catéchisme le note : « la première génération de chrétiens n'avait pas encore un Nouveau Testament écrit, et le Nouveau Testament lui-même atteste le processus de la Tradition vivante »[26].

Autrement dit, on ne peut pas tenir « l'Écriture seule » sans présupposer la Tradition qui a produit le sommaire même de l'Écriture. Le fidèle qui ouvre sa Bible au bon nombre de livres exerce déjà, sans le savoir, un acte de confiance dans la Tradition de l'Église. Pour l'examen complet de ce débat, on se reportera aux articles dédiés.

Une distinction libératrice

Loin d'être une subtilité de théologien, la distinction entre Tradition et traditions est une clé de liberté et de paix pour le croyant. Elle lui apprend à tenir fermement ce qui ne change pas — le Credo, les sacrements, l'Évangile reçu des apôtres — sans s'angoisser de voir évoluer ce qui n'a jamais prétendu être immuable. Elle le préserve de deux peurs symétriques : celle du « tout fout le camp » quand une discipline est réformée, et celle de l'immobilisme quand on érige une coutume récente en absolu.

Elle dit au fond une chose simple et joyeuse : la Parole de Dieu est vivante. Elle ne nous est pas parvenue comme un colis scellé, mais comme un feu transmis de main en main, dans une Église qui croit, prie et célèbre. « Dieu qui parla jadis ne cesse de converser avec l'Épouse de son Fils bien-aimé »[27]. Garder la Tradition, ce n'est pas vénérer des cendres : c'est entretenir cette flamme — et savoir distinguer le feu lui-même du fagot qui le porte.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Évangile selon saint Marc 7, 8-13 (traduction liturgique AELF). Le Christ y oppose « le commandement de Dieu » à « la tradition des hommes », jusqu'à reprocher aux pharisiens d'« annuler la parole de Dieu » par leur tradition. Passage parallèle : Matthieu 15, 1-9.

    1 3 18
  2. Saint Paul, Deuxième épître aux Thessaloniciens 2, 15 (traduction liturgique AELF). Le terme grec employé est parádosis (παράδοσις) — le même mot que pour la « tradition des hommes », mais ici dans son sens positif : la transmission apostolique, « de vive voix » comme « par lettre ».

    2 20 25
  3. Catéchisme de l'Église catholique, § 83, Librairie Éditrice Vaticane / Mame-Plon, Paris, 1992. C'est le paragraphe-clé qui distingue explicitement la « grande Tradition » apostolique des « traditions » théologiques, disciplinaires, liturgiques ou dévotionnelles nées dans le temps.

    4 15 16 26
  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 76, op. cit., citant le concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum, § 7 : la transmission de l'Évangile s'est faite « oralement » et « par écrit ».

    5
  5. Catéchisme de l'Église catholique, § 78, op. cit., citant Dei Verbum, § 8. La Tradition est « cette transmission vivante, accomplie dans l'Esprit Saint », par laquelle l'Église « transmet à chaque génération tout ce qu'elle est elle-même, tout ce qu'elle croit ».

    6 12
  6. Saint Paul, Première épître aux Corinthiens 15, 3-4 (traduction liturgique AELF). Le verbe « transmettre » (paradidōmi) et « recevoir » (paralambanō) y désignent techniquement le mouvement de la Tradition, antérieur à la rédaction des évangiles.

    7
  7. Catéchisme de l'Église catholique, § 80, op. cit., citant Dei Verbum, § 9. Tradition et Écriture « jaillissent d'une source divine identique, ne forment pour ainsi dire qu'un tout et tendent à une même fin ».

    8
  8. Catéchisme de l'Église catholique, § 81, op. cit., citant Dei Verbum, § 9, sur les deux modes distincts de transmission de l'unique Parole de Dieu.

    9
  9. Catéchisme de l'Église catholique, § 84, op. cit., citant Dei Verbum, § 10. Le depositum fidei, « contenu dans la Sainte Tradition et dans l'Écriture Sainte, a été confié par les apôtres à l'ensemble de l'Église ».

    10
  10. Concile de Trente, session IV, Décret sur la réception des livres sacrés et des traditions, 8 avril 1546 (Denzinger-Hünermann 1501). Le concile reçoit les livres de l'Écriture et les traditions apostoliques « pari pietatis affectu ac reverentia » (« avec un égal sentiment d'amour et de respect »).

    11
  11. Catéchisme de l'Église catholique, § 86, op. cit., citant Dei Verbum, § 10. Sur le Magistère serviteur et non maître de la Parole de Dieu.

    13
  12. Catéchisme de l'Église catholique, § 95, op. cit., citant Dei Verbum, § 10, § 3 : Tradition, Écriture et Magistère « sont tellement reliés et solidaires entre eux qu'aucune de ces réalités ne subsiste sans les autres ».

    14
  13. Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, ch. 23 (rédigé en 434), Patrologie latine (PL 50, 667-668). Texte original latin : « Crescat igitur oportet et multum vehementerque proficiat… intelligentia, scientia, sapientia… sed in suo dumtaxat genere, in eodem scilicet dogmate, eodem sensu eademque sententia. » La célèbre règle de foi « quod ubique, quod semper, quod ab omnibus » (« ce qui est cru partout, toujours et par tous ») figure au ch. 2 du même ouvrage.

    17 22
  14. Saint Paul, Épître aux Colossiens 2, 8 (traduction liturgique AELF). Mise en garde contre « la tradition des hommes » et « les forces qui régissent le monde », opposées au Christ.

    19
  15. Saint Paul, Première épître aux Corinthiens 11, 2 (traduction liturgique AELF) : « Je vous félicite de vous souvenir si bien de moi, et de garder les traditions que je vous ai transmises. »

    21
  16. John Henry Newman, An Essay on the Development of Christian Doctrine (Essai sur le développement de la doctrine chrétienne), 1845, Introduction, § 7 : « It is indeed sometimes said that the stream is clearest near the spring. [...] which on the contrary is more equable, and purer, and stronger, when its bed has become deep, and broad, and full. » Newman y défend aussi les sept « notes » distinguant un développement homogène de la doctrine d'une corruption.

    23
  17. Catéchisme de l'Église catholique, § 94, op. cit., citant Dei Verbum, § 8, sur la croissance de l'intelligence de la foi par la contemplation, l'étude et la prédication.

    24
  18. Catéchisme de l'Église catholique, § 79, op. cit., citant Dei Verbum, § 8 : « Dieu qui parla jadis ne cesse de converser avec l'Épouse de son Fils bien-aimé. »

    27