Demander pourquoi le pape est nécessaire, ce n'est pas demander pourquoi l'Église a besoin d'un administrateur ou d'un porte-parole. C'est poser une question proprement théologique : le Christ a-t-il voulu que son Église ait, à travers les siècles, une tête visible ? La réponse catholique est nette. Le pape n'est pas un chef ajouté par convenance humaine, un président élu pour des raisons d'efficacité : il est le successeur de saint Pierre, et son ministère prolonge dans le temps une charge que Jésus lui-même a confiée à un seul homme avant de quitter ce monde.
L'Église enseigne que le pape — évêque de Rome et successeur de Pierre — est le principe perpétuel et visible de l'unité de toute l'Église, des évêques entre eux comme de la multitude des fidèles[1]. Sa nécessité ne tient donc pas à sa personne, souvent faible et pécheresse, mais à sa fonction : être le point d'ancrage visible d'une communion qui, sans lui, se fragmenterait. Le cas des communautés issues de la Réforme, dispersées faute d'un arbitre reconnu, est examiné plus bas (voir « La preuve par l'absence : la dispersion sans Pierre ») ; celui des Églises orthodoxes, qui ont gardé sacrements valides et succession apostolique malgré la rupture de 1054, fait l'objet d'une partie distincte (voir « L'Orthodoxie a gardé la foi sans pape »).
Cet article répond à la question telle qu'elle se pose dans la vie réelle des croyants : pourquoi le Christ a-t-il voulu un Pierre, et pourquoi cette volonté vaut-elle encore aujourd'hui ? Pour les questions voisines — le pape peut-il se tromper ?, qu'est-ce que l'infaillibilité pontificale ? — on renvoie aux articles dédiés ; ici, l'objet est le « pourquoi de la charge », non l'étendue de ses pouvoirs.
Que signifie dire que le pape est « nécessaire » ?
Une nécessité de droit divin, non de simple opportunité
Le mot « nécessaire » peut s'entendre de deux façons. On peut dire qu'une chose est nécessaire parce qu'elle est pratique — comme un secrétariat ou une organisation. Ou bien on peut dire qu'elle est nécessaire parce que Dieu l'a voulue : elle appartient alors à la constitution même de l'Église, et l'on ne peut la supprimer sans défigurer ce que le Christ a fondé. C'est dans ce second sens, fort, que la foi catholique affirme la nécessité du pape.
Le concile Vatican I (1870) a défini que la primauté de Pierre se transmet à ses successeurs par institution du Christ et de droit divin (iure divino) : ce n'est ni une coutume tardive, ni un arrangement humain révocable[2]. Cela ne veut pas dire que Dieu a dicté l'organigramme du Vatican, mais que la charge de confirmer ses frères dans la foi est voulue par le Seigneur et doit durer aussi longtemps que l'Église elle-même.
« Si quelqu'un dit que ce n'est pas par l'institution du Christ lui-même, c'est-à-dire de droit divin, que le bienheureux Pierre a des successeurs perpétuels dans sa primauté sur toute l'Église, ou que le Pontife romain n'est pas le successeur du bienheureux Pierre dans ce même primat, qu'il soit anathème. » — Concile Vatican I, constitution Pastor Aeternus, 18 juillet 1870[3]
Le pape n'est pas un « super-chrétien »
Il faut d'emblée écarter une caricature. Affirmer que le pape est nécessaire ne signifie pas qu'il serait un homme supérieur aux autres, plus saint ou plus intelligent. L'histoire compte des papes médiocres, et même quelques-uns franchement indignes — sans que cela ait jamais détruit l'Église. La nécessité dont on parle est celle d'une fonction au service de la communion, non d'une excellence personnelle. Le pape est d'abord, selon le titre que saint Grégoire le Grand a rendu célèbre, le serviteur des serviteurs de Dieu[4]. Sa grandeur est celle d'un service, pas d'une domination[5].
Le Christ a voulu un Pierre : le fondement scripturaire
Toute la doctrine repose sur un fait évangélique : parmi les Douze, Jésus a singularisé un seul apôtre, lui a changé son nom, et lui a confié une mission unique. Trois grands textes du Nouveau Testament le montrent, et l'Église les a toujours lus ensemble.
« Tu es Pierre » : le roc et les clefs
À Césarée de Philippe, après que Simon a confessé que Jésus est « le Christ, le Fils du Dieu vivant », le Seigneur lui répond par des paroles solennelles, dont le poids est immense :
« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l'Hadès ne tiendront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié. » — Jésus à Simon-Pierre, Évangile de Matthieu 16, 18-19[6]
Trois images concentrent ici la charge confiée à Pierre. Le nom d'abord : Jésus change le nom de Simon en Kêphâ (le « roc », en araméen), geste qui, dans la Bible, signale toujours une mission nouvelle reçue de Dieu. Le roc ensuite : Pierre devient le fondement humain visible sur lequel le Christ bâtit son Église — fondement second et participé, car le Christ seul est la pierre angulaire. Les clefs enfin : dans le langage biblique (cf. Is 22, 22), remettre les clefs d'une maison, c'est instituer un intendant doté d'une autorité réelle, qui agit au nom du maître absent[7].
« Confirme tes frères » : la foi qui ne défaille pas
À la dernière Cène, au moment même où il annonce que Satan va cribler les apôtres comme le blé, Jésus se tourne vers Pierre — et vers lui seul — pour une promesse singulière :
« Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères. » — Jésus à Pierre, Évangile de Luc 22, 31-32[8]
Le détail est décisif : Jésus prie pour que la foi de Pierre ne sombre pas, afin que Pierre, à son tour, affermisse les autres. La charge pétrinienne n'est donc pas d'abord un pouvoir, mais une responsabilité de la foi : maintenir les frères dans la vérité quand l'épreuve les disperse. C'est le germe scripturaire de ce que la tradition appellera plus tard la mission du pape de confirmer l'Église dans la foi.
« Pais mes brebis » : la charge du troupeau
Après la Résurrection, au bord du lac de Tibériade, le Christ rend à Pierre — qui l'avait renié trois fois — une triple déclaration d'amour, et lui confie tout son troupeau :
« Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre : "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ?…" Il lui dit : "Pais mes agneaux… Sois le pasteur de mes brebis… Pais mes brebis." » — Jésus à Pierre, Évangile de Jean 21, 15-17[9]
Ici, ce ne sont plus seulement certaines brebis qui sont confiées à Pierre, mais l'ensemble du troupeau du Christ — agneaux et brebis. Le Bon Pasteur, qui va remonter vers le Père, se donne un pasteur visible pour conduire son Église en son nom. Les trois textes se répondent : à Pierre le roc (Mt 16), à Pierre la foi qui affermit (Lc 22), à Pierre le troupeau à paître (Jn 21). L'Église n'a pas inventé la papauté : elle a reçu un Pierre.
Pourquoi l'Église a besoin d'une tête visible
Le Christ est la tête invisible ; le pape, le pasteur visible
Une objection vient aussitôt à l'esprit : l'Église n'a-t-elle pas déjà une tête, le Christ ? Si. Le Christ est, et reste à jamais, l'unique tête de l'Église, sa pierre angulaire, son fondateur et son Seigneur[10]. Mais précisément, parce que le Christ a voulu une Église visible — un corps fait d'hommes, avec des sacrements visibles, une foi proclamée, des pasteurs ordonnés —, il lui fallait un principe d'unité lui aussi visible. Le Catéchisme l'exprime d'une formule limpide :
« Le Pape, évêque de Rome et successeur de saint Pierre, est le principe et le fondement perpétuels et visibles de l'unité tant des évêques que de la multitude des fidèles. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 882[11]
Autrement dit : le Christ gouverne son Église de manière invisible par son Esprit ; mais il a voulu que cette unité spirituelle ait, sur terre, un signe et un instrument visibles. Le pape n'usurpe pas la place du Christ : il la représente, comme un intendant représente le maître. C'est tout le sens du vieux titre de vicaire — celui qui tient la place d'un autre.
L'unité a besoin d'un centre
L'image la plus simple est peut-être celle d'une famille ou d'un peuple : tant qu'il existe un point de référence reconnu par tous, l'unité tient ; dès que chacun devient son propre juge dernier, la division s'installe. Le concile Vatican II reprend cette logique : les évêques, dispersés à travers le monde, ne forment un collège uni qu'à condition d'être en communion avec leur tête, l'évêque de Rome[12]. Sans cette tête, on n'aurait plus une Église, mais une fédération d'Églises locales, chacune libre de définir sa propre foi.
« Pour que l'épiscopat lui-même fût un et indivis, [le Christ] mit le bienheureux Pierre à la tête des autres apôtres, et établit en sa personne le principe et le fondement perpétuels et visibles de l'unité de la foi et de la communion. » — Concile Vatican II, constitution Lumen Gentium, § 18[13]
La preuve par l'absence : la dispersion sans Pierre
L'argument le plus parlant pour un esprit moderne est peut-être empirique. Que se passe-t-il quand des communautés chrétiennes rejettent le principe d'une tête visible ? Le protestantisme du XVIᵉ siècle, parti d'un refus de l'autorité romaine au nom de l'Écriture seule, s'est fragmenté en une multitude de confessions rivales — luthériens, réformés, anglicans, baptistes, méthodistes, puis, selon les recensements du christianisme mondial — qui comptent chaque groupe chrétien pays par pays, toutes confessions confondues —, des dizaines de milliers de dénominations ainsi comptées[14] — incapables de s'accorder sur des points aussi centraux que le baptême, l'eucharistie ou la morale. Faute d'un arbitre reconnu, chaque interprète privé est devenu son propre magistère. Ce n'est pas une polémique : c'est le constat que tire l'expérience historique. Là où manque le principe visible d'unité, l'unité visible manque aussi.
Le témoignage de la Tradition : Rome, centre de la communion
La foi catholique ne lit pas seule l'Évangile : elle le lit avec les Pères. Or, dès les premiers siècles, l'Église a reconnu à l'Église de Rome — celle de Pierre et de Paul — une place singulière, un rôle de référence et de centre de la communion.
Les Pères et la « chaire de Pierre »
Vers l'an 180, saint Irénée de Lyon, qui combattait les hérésies gnostiques, désigne l'Église de Rome comme le point de rencontre obligé de toutes les Églises :
« Avec cette Église, en raison de son origine plus excellente, doit nécessairement s'accorder toute l'Église, c'est-à-dire les fidèles de partout. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 2, vers 180[15]
Un demi-siècle plus tard, saint Cyprien de Carthage appelle l'Église romaine « l'Église principale d'où est sortie l'unité sacerdotale »[16]. Et au IVᵉ siècle, saint Jérôme, plongé dans les querelles d'Orient, écrit au pape Damase une lettre devenue célèbre, où il fait de la communion avec la chaire de Pierre le critère même de l'appartenance à l'Église du Christ :
« Moi qui ne suis le disciple d'aucun autre chef que le Christ, je suis uni dans la communion à Ta Béatitude, c'est-à-dire à la chaire de Pierre. Sur cette pierre, je le sais, l'Église est bâtie. » — Saint Jérôme, Lettre 15 au pape Damase, vers 376[17]
Ces voix ne sont pas isolées : elles disent une conscience commune de l'Église ancienne. Être chrétien, c'est être en communion avec le siège de Pierre.
« Pierre a parlé par Léon » : le réflexe conciliaire
L'épisode le plus éclatant se produit au concile de Chalcédoine, en 451, l'un des plus grands conciles de l'histoire. Pour trancher la crise christologique soulevée par le monophysisme — l'erreur qui ne reconnaît au Christ qu'une seule nature, au lieu de deux natures, divine et humaine, unies sans confusion —, les Pères réunis — plus de cinq cents évêques, presque tous orientaux — font lire la lettre doctrinale du pape, le Tome à Flavien. À la fin de la lecture, l'assemblée tout entière se lève et s'écrie :
« Pierre a parlé par la bouche de Léon ! » — Acclamation des Pères du concile de Chalcédoine, 451[18]
Ce cri spontané d'un concile majoritairement oriental dit tout : pour l'Église des premiers siècles, la voix du successeur de Pierre était reçue comme la garantie de la foi droite. Le pape n'imposait pas une opinion de l'extérieur ; il confirmait ses frères, exactement comme Jésus l'avait demandé à Pierre (Lc 22, 32). Quand l'Orient grec et l'Occident latin se sont brièvement réunifiés au concile de Florence (1439), c'est encore la primauté du pontife romain qui fut solennellement reconnue de part et d'autre — à la seule exception de Marc d'Éphèse, seul évêque oriental à refuser de signer la bulle d'union[19].
Ce que le magistère a défini
Deux conciles ont fixé la doctrine du ministère pétrinien : Vatican I l'a définie quant à l'autorité du pape ; Vatican II l'a réinsérée dans la communion de tout le collège des évêques. Les deux se complètent.
Le tableau ci-dessous résume les apports respectifs de ces deux conciles, souvent opposés à tort comme s'ils se contredisaient.
| Concile | Date | Apport doctrinal sur la papauté | Risque corrigé |
|---|---|---|---|
| Vatican I (Pastor Aeternus) | 1870 | Primauté de juridiction du pape sur toute l'Église, de droit divin ; infaillibilité dans les conditions strictes | Le conciliarisme et le gallicanisme qui niaient l'autorité propre du pape |
| Vatican II (Lumen Gentium) | 1964 | Le pape, tête du collège des évêques ; la collégialité épiscopale en communion avec lui | Une lecture isolée et « solitaire » du pape, coupé du corps épiscopal |
Vatican I : la primauté de juridiction
En 1870, face au gallicanisme et au conciliarisme qui voulaient soumettre le pape à un concile ou aux États, le concile Vatican I a défini que le pontife romain possède une primauté de juridiction réelle, ordinaire et immédiate sur toute l'Église, et pas seulement une primauté d'honneur[20]. Ce pouvoir n'est pas une tyrannie : il est ordonné à la garde de l'unité et de la foi, et il s'exerce dans le respect du droit propre des évêques.
Vatican II : le pape au cœur du collège des évêques
Près d'un siècle plus tard, le concile Vatican II a équilibré et approfondi cette doctrine, sans rien rétracter. Il a montré que le pape n'est pas un monarque isolé, mais la tête d'un collège : les évêques, unis au pontife romain et jamais sans lui, portent ensemble la sollicitude de toute l'Église[21]. La primauté du pape et la collégialité des évêques ne s'opposent donc pas : le pape est ce qui rend le collège un. C'est la pleine lumière de Lumen Gentium :
« Le Pontife romain, en tant que successeur de Pierre, est le principe perpétuel et visible et le fondement de l'unité du corps épiscopal comme de la multitude des fidèles. » — Concile Vatican II, Lumen Gentium, § 23[22]
Réponses aux objections fréquentes
« Le pape n'est qu'un évêque parmi d'autres »
C'est l'objection orthodoxe classique : tous les évêques seraient égaux, et l'évêque de Rome n'aurait qu'une primauté d'honneur, sans autorité réelle. Or les textes évangéliques ne confient pas la même charge à tous. Jésus dit à Pierre — et non au collège indistinct — « tu es le roc », « affermis tes frères », « pais mes brebis ». Le concile de Chalcédoine, oriental, acclame Léon comme la voix de Pierre. Une simple préséance protocolaire n'expliquerait ni ces paroles, ni ce réflexe constant de l'Église ancienne de recourir à Rome pour trancher les grandes crises. La primauté de Pierre est une primauté de service et de gouvernement, pas seulement de rang.
« Jésus n'a jamais voulu fonder une papauté »
On objecte que Jésus a annoncé son retour proche et n'a pas pensé à organiser une institution durable. Mais l'Évangile montre exactement le contraire : il a choisi Douze apôtres, structure manifestement destinée à durer (le nouvel Israël), et il a placé l'un d'eux à leur tête. Le changement de nom de Simon en Pierre n'a de sens que tourné vers l'avenir : on ne fait pas d'un homme « le roc » d'un édifice qu'on n'a pas l'intention de bâtir. Le développement ultérieur du ministère pétrinien n'est pas une trahison de l'intention du Christ, mais son déploiement organique dans l'histoire — ce que le cardinal Newman appelait le développement homogène de la doctrine[23].
« La Bible suffit : pas besoin de pape »
C'est l'objection protestante de la sola scriptura. Mais elle se retourne contre elle-même. L'Écriture elle-même ne dresse pas la liste de ses propres livres : c'est l'Église, réunie autour des successeurs des apôtres, qui a discerné et fixé le canon des Écritures aux IVᵉ-Vᵉ siècles. Une Bible sans Église pour l'interpréter avec autorité ne produit pas l'unité, mais la multiplication des lectures contradictoires — le fait protestant le démontre. La Parole de Dieu et le ministère vivant qui la garde ne sont pas concurrents : le second est au service de la première. Sur ce terrain, l'argument décisif n'est pas confessionnel mais historique : sans autorité reconnue, aucune communauté n'a jamais maintenu durablement l'unité de sa foi.
« Les premiers siècles ignoraient la papauté »
L'objection prétend que la papauté serait une invention médiévale. Les sources disent autre chose. Dès la fin du Iᵉʳ siècle, le pape Clément de Rome intervient avec autorité dans les affaires de l'Église lointaine de Corinthe[24]. Au IIᵉ siècle, Irénée fait de l'accord avec Rome le critère de la vraie foi. Au IIIᵉ, Cyprien parle de « l'Église principale ». Au Vᵉ, un concile oriental acclame la voix de Pierre dans le pape Léon. Le ministère pétrinien ne surgit pas au Moyen Âge : il grandit depuis les origines, comme un gland devient un chêne. Ce qui se développe au fil des siècles, ce n'est pas l'existence de la primauté, mais la précision avec laquelle l'Église en formule la doctrine.
« L'Orthodoxie a gardé la foi sans pape »
Les Églises orthodoxes ont conservé des trésors immenses : les sacrements valides, la succession apostolique, une liturgie d'une grande beauté, une foi trinitaire et christologique intacte. L'Église catholique le reconnaît avec respect et les appelle ses Églises sœurs[25]. Mais l'histoire montre aussi la fragilité d'une communion privée de centre visible : depuis le schisme de 1054, l'orthodoxie, faute d'une instance d'unité reconnue par toutes ses Églises autocéphales — c'est-à-dire qui se gouvernent elles-mêmes, sans autorité centrale commune —, peine à parler d'une seule voix et connaît elle-même des ruptures de communion internes — dont la rupture entre le Patriarcat de Moscou et le Patriarcat œcuménique de Constantinople, survenue en octobre 2018 et toujours en cours[26]. Le pape n'est pas un luxe romain : il est la réponse du Christ au besoin permanent d'un point d'unité que personne d'autre ne peut tenir.
Ce que le pape n'est pas
Pour bien comprendre sa nécessité, il faut écarter trois malentendus, car beaucoup rejettent la papauté à cause d'une image fausse qu'ils s'en font.
Le pape n'est pas impeccable : il peut pécher, se tromper dans sa vie privée, manquer de jugement dans le gouvernement. La foi catholique ne lui prête aucune sainteté garantie. Le pape n'est pas un oracle permanent : l'infaillibilité ne couvre pas ses opinions, ses interviews ou ses choix politiques, mais seulement, dans des conditions très strictes, la proclamation solennelle de la foi de toute l'Église — c'est l'objet de l'article qu'est-ce que l'infaillibilité pontificale ?. Le pape n'est pas le propriétaire de l'Église : il en est le serviteur, lié lui aussi à la Parole de Dieu et à la Tradition, qu'il ne peut ni changer ni contredire. Sa charge n'est pas de dominer la foi, mais de la garder.
Une nécessité qui est un don
Au terme, la nécessité du pape n'a rien d'une contrainte pesante : elle est une grâce offerte à l'Église. En donnant à son troupeau un pasteur visible, le Christ n'a pas voulu écraser la liberté des croyants, mais leur épargner l'angoisse de chercher seuls, chacun pour soi, où se trouve la vérité. Le successeur de Pierre est ce repère stable au milieu des tempêtes — « afin que ta foi ne défaille pas » —, le signe sensible que l'Église, malgré ses faiblesses, reste une à travers les siècles.
« Là où est Pierre, là est l'Église ; là où est l'Église, il n'y a pas de mort, mais la vie éternelle. » — Saint Ambroise de Milan[27]
C'est pourquoi, au-delà des débats, prier pour le pape et avec le pape a toujours été, pour les saints, un réflexe de foi : non par culte de l'homme, mais par amour de l'unité que le Christ a confiée à un pauvre pêcheur de Galilée, et à travers lui, à ses successeurs jusqu'à la fin du monde.
Pour aller plus loin
- Le pape peut-il se tromper ? — les limites réelles de l'autorité pontificale.
- Qu'est-ce que l'infaillibilité pontificale ? — quand et comment le pape engage l'Église.
- Pourquoi l'Église catholique parle-t-elle de succession apostolique ? — la chaîne ininterrompue depuis les apôtres.
- Quelle est l'origine de l'Église catholique ? — l'Église fondée par le Christ sur Pierre.
- Pourquoi l'Église dit-elle qu'elle est une, sainte, catholique et apostolique ? — les quatre notes de l'Église.
- Peut-on être chrétien sans Église ? — la dimension communautaire de la foi.
- Que dit l'Église sur les orthodoxes ? — proximité et différence avec les Églises d'Orient.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 882, Librairie Éditrice Vaticane / Mame-Plon, Paris, 1992. Reprend Lumen Gentium, § 23. « Le Pape, évêque de Rome et successeur de saint Pierre, est le principe et le fondement perpétuels et visibles de l'unité… »
1 11Concile Vatican I, constitution dogmatique Pastor Aeternus, 18 juillet 1870, ch. 2, canon (DS 3058). Texte original latin cité intégralement : « Si quis ergo dixerit, non esse ex ipsius Christi Domini institutione seu iure divino, ut beatus Petrus in primatu super universam Ecclesiam habeat perpetuos successores; aut Romanum Pontificem non esse beati Petri in eodem primatu successorem; anathema sit. »
2 3Catéchisme de l'Église catholique, §§ 880-881, op. cit., sur le collège apostolique et la primauté de Pierre. Le titre Servus servorum Dei (« serviteur des serviteurs de Dieu ») est attaché à saint Grégoire le Grand (pape de 590 à 604).
4Cf. Évangile selon saint Luc 22, 24-27 (Bible de Jérusalem), où le Christ définit l'autorité dans l'Église comme un service : « Que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert. »
5Évangile selon saint Matthieu 16, 18-19 (Bible de Jérusalem). Cf. Catéchisme de l'Église catholique, §§ 552-553 et 881.
6Catéchisme de l'Église catholique, § 881, op. cit. Sur le symbolisme des clefs, cf. Isaïe 22, 22 (l'intendant Éliakim, à qui est remise « la clef de la maison de David »).
7Évangile selon saint Luc 22, 31-32 (Bible de Jérusalem). Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 552, sur la mission de Pierre d'affermir ses frères dans la foi.
8Évangile selon saint Jean 21, 15-17 (Bible de Jérusalem). Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 553, sur la charge pastorale confiée à Pierre.
9Catéchisme de l'Église catholique, §§ 669 et 792, op. cit. : le Christ est l'unique Tête du Corps qu'est l'Église ; le ministère pétrinien est à son service, non à sa place.
10Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, 21 novembre 1964, § 22, sur le collège des évêques uni à son chef, le pontife romain, et jamais sans lui.
12 21Concile Vatican II, Lumen Gentium, § 18. Le concile rappelle ici la doctrine définie par Vatican I sur l'institution, la perpétuité et la nature de la primauté du pontife romain.
13D. B. Barrett, G. T. Kurian et T. M. Johnson (dir.), World Christian Encyclopedia, 2e éd., Oxford University Press, 2001 : environ 33 000 dénominations chrétiennes recensées dans le monde ; le Center for the Study of Global Christianity (Gordon-Conwell Theological Seminary, rapports Status of Global Christianity) actualise ce décompte à environ 45 000 dénominations vers 2020. Méthode : la World Christian Encyclopedia définit une dénomination comme un groupe chrétien organisé dans un pays donné — un même corps présent dans plusieurs pays compte autant de fois (438 dénominations presbytériennes, 647 méthodistes, 1 017 baptistes) ; le total couvre tout le christianisme, Église catholique et orthodoxes inclus, et non le seul protestantisme — d'où la mise en garde catholique elle-même : « There are not 33,000 Protestant denominations […] It is a myth » (Scott Eric Alt, National Catholic Register, 9 février 2016). Le chiffre exact importe donc moins que le fait qu'il illustre : sans arbitre reconnu, l'interprétation privée disperse visiblement l'unité.
14Saint Irénée de Lyon, Adversus Haereses (Contre les hérésies), III, 3, 2, vers 180 (Sources Chrétiennes 211). Texte latin conservé : « Ad hanc enim ecclesiam propter potentiorem [potiorem] principalitatem necesse est omnem convenire ecclesiam, hoc est eos qui sunt undique fideles. »
15Saint Cyprien de Carthage, Lettre 59 à Corneille (lettre 55 dans la numérotation des éditions anciennes), 14, vers 252. Il y désigne le siège de Rome comme « Petri cathedram atque ad ecclesiam principalem unde unitas sacerdotalis exorta est » (« la chaire de Pierre et l'Église principale d'où est sortie l'unité sacerdotale »).
16Saint Jérôme, Lettre 15 au pape Damase, 2, vers 376-377. Texte original latin : « Ego nullum primum nisi Christum sequens, beatitudini tuae, id est cathedrae Petri, communione consocior. Super illam petram aedificatam ecclesiam scio. »
17Concile de Chalcédoine (451), IIᵉ session, acclamation des Pères après la lecture du Tome à Flavien du pape saint Léon le Grand (Actes du concile, Acta Conciliorum Oecumenicorum, éd. E. Schwartz). Formule grecque rapportée : « Pierre a parlé par la bouche de Léon. »
18Concile de Florence, bulle d'union Laetentur Caeli, 6 juillet 1439 (DS 1307). La primauté du pontife romain, successeur de Pierre et vrai vicaire du Christ, y est reconnue par les Grecs comme par les Latins, à la seule exception de Marc d'Éphèse, métropolite d'Éphèse, seul prélat oriental non signataire du décret d'union.
19Concile Vatican I, Pastor Aeternus, 18 juillet 1870, ch. 3 (DS 3060-3064), sur la primauté de juridiction ordinaire, immédiate et universelle du pontife romain.
20Concile Vatican II, Lumen Gentium, § 23, op. cit. Le pontife romain est le principe perpétuel et visible de l'unité du corps épiscopal et des fidèles.
22John Henry Newman, Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1845). Newman, alors anglican en chemin vers le catholicisme, y montre que les grandes doctrines catholiques — dont la primauté romaine — sont des développements homogènes et fidèles du dépôt apostolique, non des corruptions.
23Saint Clément de Rome, Épître aux Corinthiens (1 Clément), vers 95-96 (Sources Chrétiennes 167, éd. A. Jaubert, Cerf, 1971). Troisième successeur de Pierre selon la tradition, Clément écrit de Rome pour rétablir l'ordre dans l'Église de Corinthe déchirée par une sédition contre ses presbytres — premier témoignage d'une intervention romaine dans une autre Église.
24Catéchisme de l'Église catholique, § 838, op. cit., sur les liens de l'Église catholique avec les Églises orthodoxes (sacrements valides, succession apostolique) ; cf. § 818 sur les communautés issues de la Réforme.
25Le 15 octobre 2018, le Saint-Synode du Patriarcat de Moscou, réuni à Minsk, a rompu la pleine communion avec le Patriarcat œcuménique de Constantinople, en réponse à la décision constantinopolitaine du 11 octobre 2018 d'accorder l'autocéphalie à l'Église d'Ukraine (tomos signé le 6 janvier 2019) ; rupture toujours en cours. Cf. communiqués synodaux des 11 et 15 octobre 2018.
26Saint Ambroise de Milan, Exposé sur le Psaume 40 (Enarratio in Psalmum XL), n. 30 (PL 14, 1134) : « Ubi ergo Petrus, ibi Ecclesia ; ubi Ecclesia, ibi nulla mors, sed vita aeterna » (« Là où est Pierre, là est l'Église ; là où est l'Église, il n'y a pas de mort, mais la vie éternelle »). La première moitié de la sentence est devenue l'adage classique « Ubi Petrus, ibi Ecclesia » sur la centralité du siège de Pierre.
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