Pourquoi le carême dure-t-il quarante jours ?

Le carême dure quarante jours à l'imitation des quarante jours du Christ au désert — un nombre hérité de toute la Bible. Mais entre les Cendres et le Samedi Saint, le calendrier en compte quarante-six : voici l'histoire et le calcul de la « sainte quarantaine », des jeûnes brefs des origines au Mercredi des Cendres.

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Chaque année, l'Église entre dans le carême par le Mercredi des Cendres et en sort à Pâques, après ce qu'elle appelle solennellement la « sainte quarantaine ». Le mot lui-même le dit : carême vient du latin quadragesima, « le quarantième », et l'Église grecque parle de tessarakosté, formé sur le chiffre quarante[1]. Le nom du temps liturgique est donc d'abord un nombre.

Mais ce nombre cache une énigme. Qui prend un calendrier et compte les jours du Mercredi des Cendres au Samedi Saint n'en trouve pas quarante : il en trouve quarante-six. Et si l'on s'arrête, comme le fait la liturgie actuelle, à la messe du soir du Jeudi Saint, on n'obtient pas davantage un compte rond. D'où la question, simple en apparence et plus profonde qu'il n'y paraît : pourquoi le carême dure-t-il quarante jours — et que veut dire au juste ce « quarante » ?

La réponse tient en trois temps. D'abord, quarante n'est pas un chiffre quelconque : c'est, dans toute la Bible, le nombre du passage, de l'épreuve et de la préparation, fixé par les quarante jours du Christ au désert. Ensuite, l'Église n'a pas reçu ce carême tout fait : il s'est formé au fil des premiers siècles, à partir de jeûnes pascals d'abord très brefs, jusqu'à se stabiliser à quarante jours au IVᵉ siècle. Enfin, la manière de compter ces quarante jours — en retranchant les dimanches, en ajoutant le Mercredi des Cendres — explique l'écart apparent entre le nombre symbolique et le calendrier réel.

Cet article suit ce triple fil. Il ne reprend pas le détail des règles du jeûne et de l'abstinence, traité ailleurs (voir Pourquoi jeûner ?) : il répond précisément à la question du nombre quarante et de la durée du carême.

Le nombre quarante dans la Bible

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Avant d'être une durée liturgique, quarante est un nombre biblique. L'Écriture l'emploie si souvent, et toujours aux mêmes charnières du salut, qu'il a fini par signifier en lui-même une réalité spirituelle : le temps d'une épreuve traversée, d'une génération qui passe, d'une préparation avant une rencontre décisive avec Dieu.

Un nombre de passage, d'épreuve et de purification

Dans la symbolique biblique, les nombres ne sont pas de simples quantités : ils portent un sens. Quarante revient à chaque fois qu'un homme ou un peuple doit passer par une épreuve longue avant d'accéder à une étape nouvelle. Ce n'est pas un hasard arithmétique mais une constante théologique : Dieu façonne les siens dans la durée, et cette durée prend volontiers la mesure de quarante jours ou quarante ans[2]. Le carême héritera de cette charge symbolique : il sera le temps où le chrétien, à la suite du Christ, traverse le désert pour renaître à Pâques.

Les grands « quarante » de l'Ancien Testament

Les épisodes majeurs de l'Ancien Testament rythment l'histoire sainte au compte de quarante. Le Déluge dure quarante jours et quarante nuits de pluie, qui engloutissent un monde corrompu et préparent une création purifiée (Gn 7, 12)[3]. Moïse demeure quarante jours et quarante nuits sur le Sinaï, « sans manger de pain ni boire d'eau », avant de recevoir les tables de la Loi (Ex 24, 18 ; 34, 28 ; Dt 9, 9)[4]. Israël marche quarante ans au désert — une année pour chacun des quarante jours d'exploration de la Terre promise — afin que meure la génération de l'incrédulité et que naisse un peuple capable d'entrer dans la promesse (Nb 14, 33-34)[5]. Élie, fortifié par un seul pain, marche quarante jours et quarante nuits jusqu'à l'Horeb, la montagne de Dieu (1 R 19, 8)[6]. Et Ninive reçoit quarante jours pour se convertir avant le châtiment annoncé : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite » (Jon 3, 4)[7].

Le prophète Ézéchiel se couche même quarante jours sur le côté droit « pour porter la faute de la maison de Juda, un jour pour une année » (Ez 4, 6)[8]. Partout, le même schéma : quarante mesure le temps de l'épreuve, de la pénitence ou de l'attente, au terme duquel quelque chose de neuf commence.

Les quarante jours du Christ au désert

Le Nouveau Testament recueille et accomplit toute cette symbolique en un seul épisode fondateur. Aussitôt après son baptême, « Jésus fut conduit par l'Esprit au désert… il jeûna quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim » (Mt 4, 1-2 ; cf. Mc 1, 13 ; Lc 4, 1-2)[9]. Dans cette faiblesse acceptée, il affronte et vainc le Tentateur, opposant à chaque tentation la Parole de Dieu. Nouvel Adam, nouveau Moïse, nouvel Israël, le Christ refait à lui seul, et sans pécher, le parcours que l'humanité avait manqué.

C'est ce jeûne-là, et lui seul, qui donne au carême sa mesure. L'Église ne choisit pas quarante au hasard ni par goût des chiffres ronds : elle calque son temps de préparation pascale sur les quarante jours de son Seigneur. Le Catéchisme l'énonce sans détour :

« Par les quarante jours du grand Carême, l'Église s'unit chaque année au mystère de Jésus au désert. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 540[10]

De la Résurrection à l'Ascension : encore quarante jours

La symbolique ne s'arrête pas à la Passion. Le Ressuscité prolonge sa présence visible auprès des Apôtres pendant quarante jours avant de monter au ciel : il se montre à eux « vivant, après sa passion… pendant quarante jours, leur parlant du Royaume de Dieu » (Ac 1, 3)[11]. Le chiffre encadre ainsi tout le mystère pascal : quarante jours de jeûne au désert, au seuil de sa vie publique, quarante jours de manifestations après la résurrection. Le carême s'inscrit dans cette grande respiration : il est la quarantaine qui prépare le passage de la mort à la vie, comme l'autre quarantaine couronne ce passage accompli.

Pourquoi l'Église a-t-elle choisi quarante jours ?

Le nombre quarante n'est donc pas une trouvaille tardive : il s'imposait à l'Église dès qu'elle a voulu fixer une durée à sa préparation pascale. Mais entre l'intuition symbolique et l'institution liturgique, il a fallu un choix, des justifications, et plusieurs siècles. Pourquoi, concrètement, l'Église a-t-elle retenu cette mesure plutôt qu'une autre ?

Un carême modelé sur le jeûne du Christ

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La raison première et constante est l'imitation du Christ. Si le Seigneur a jeûné quarante jours avant d'inaugurer sa mission, le disciple qui veut renaître à Pâques refait le même chemin. Le carême n'est pas d'abord une discipline ascétique parmi d'autres : c'est une configuration au Christ, une descente avec lui au désert pour vaincre, avec lui, le Tentateur. Toute la prédication patristique sur le carême part de là. Saint Léon le Grand le redira chaque année à Rome : le jeûne des quarante jours est le moyen par lequel le chrétien « se purifie » pour célébrer dignement le mystère pascal[12].

Le sens spirituel : épreuve, conversion, préparation pascale

À l'imitation s'ajoute une logique spirituelle. Quarante jours, c'est assez long pour que le confort soit dérangé, les habitudes brisées, le cœur remis en question ; assez court pour rester un chemin et non un état. Cette durée fait du carême un véritable temps de conversion, où prière, jeûne et aumône se conjuguent pour préparer la fête (voir Pourquoi jeûner ? et Pourquoi le vendredi est-il pénitentiel ?). Le Catéchisme range le carême parmi les « temps et jours de pénitence au cours de l'année liturgique », « moments forts de la pratique pénitentielle de l'Église »[13].

Un temps qui prépare aussi le baptême

Le carême n'a jamais été qu'une affaire de jeûne. Dès l'Antiquité, il fut le temps de l'ultime préparation des catéchumènes qui recevraient le baptême dans la nuit de Pâques. Les quarante jours rythmaient les scrutins, les exorcismes, la transmission du Credo et du Notre Père. Cette dimension baptismale a profondément marqué la durée du carême : l'Église accompagnait ses futurs baptisés à travers une quarantaine de purification, à l'image des quarante ans qui avaient mené Israël de l'esclavage à la Terre promise[14]. La liturgie restaurée après le concile Vatican II a redonné toute sa place à ce caractère baptismal du carême, sans rien retrancher au nombre quarante.

Comment le carême de quarante jours s'est-il formé ?

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L'Église n'a pas reçu un carême de quarante jours dès le matin de la Pentecôte. La durée que nous connaissons est le fruit d'un long développement : aux deux ou trois premiers siècles, le jeûne pascal était bref et variait d'une Église à l'autre ; ce n'est qu'au IVᵉ siècle que le carême de quarante jours s'impose presque partout. Retracer cette histoire est la meilleure manière de comprendre pourquoi le chiffre quarante a fini par l'emporter.

Avant Nicée : des jeûnes pascals brefs et variés

Au IIᵉ siècle, il n'existe pas encore de carême au sens propre. On jeûne avant Pâques, mais peu, et de façon très diverse selon les régions. Le témoignage le plus précieux vient de saint Irénée de Lyon, qui écrit vers 190 au pape Victor pour apaiser la querelle pascale ; sa lettre, conservée par Eusèbe de Césarée, décrit l'extraordinaire variété des usages :

« Le désaccord ne porte pas seulement sur le jour, mais aussi sur la forme même du jeûne. Les uns, en effet, pensent devoir jeûner un seul jour, d'autres deux, d'autres davantage ; d'autres comptent leur jour comme quarante heures de jour et de nuit. Et cette diversité dans l'observance n'a pas commencé de notre temps, mais bien avant, chez nos devanciers. » — Saint Irénée de Lyon, lettre au pape Victor, citée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 24[15]

Le texte est capital : à la fin du IIᵉ siècle, le « jeûne » pascal pouvait n'être que d'un jour, de deux jours, ou de quarante heures — symbolisant le temps du Christ au tombeau —, jamais encore de quarante jours[16]. Le carême tel que nous l'entendons n'existait pas. Les Constitutions apostoliques, recueil syrien du IVᵉ siècle, témoignent encore d'un jeûne pascal centré sur la Semaine sainte, distinct de la grande quarantaine qui se met alors en place[17].

Le concile de Nicée (325) et la première mention du « quarantième »

C'est avec le premier concile œcuménique, Nicée (325), qu'apparaît pour la première fois dans un texte officiel le mot qui deviendra le nom du carême. Le canon 5 prescrit la tenue de deux synodes provinciaux par an, dont l'un « avant la tessarakosté » — c'est-à-dire avant le « quarantième », avant le carême[18]. Le terme grec tessarakosté (« quarantième »), exactement parallèle à pentekosté (« cinquantième », la Pentecôte), désigne désormais une période de quarante jours avant Pâques.

Les historiens débattent du sens précis que le canon donne au mot — durée déjà fixée partout, ou usage encore en cours de généralisation[19]. Mais le fait est acquis : en 325, dans l'horizon des évêques réunis sous Constantin, tessarakosté est un repère commun du calendrier ecclésial. Le carême de quarante jours est en train de devenir l'usage de toute l'Église.

Saint Athanase et le carême de quarante jours à Alexandrie

Le témoignage le plus net de cette généralisation vient d'Alexandrie. Chaque année, l'évêque y adressait à ses fidèles une Lettre festale annonçant la date de Pâques et la discipline du carême. Dans celles de saint Athanase (rédigées à partir de 329 et dans les années 330), le carême apparaît comme un jeûne de quarante jours précédant la semaine pascale, que l'évêque s'efforce d'imposer à toute l'Égypte sur le modèle de ce qui se pratique « partout dans le monde »[20]. Athanase invoque explicitement le jeûne de quarante jours de Moïse, d'Élie et du Seigneur. À la même époque, Jérusalem, la Syrie, Rome et l'Occident adoptent peu à peu une discipline analogue, avec des manières de compter encore différentes.

Saint Léon le Grand : un jeûne « d'institution apostolique »

Au Vᵉ siècle, le carême est partout établi. À Rome, saint Léon le Grand (pape de 440 à 461) lui consacre chaque année une série de sermons qui demeurent parmi les plus beaux textes sur le sujet. Léon tient le jeûne des quarante jours pour une institution apostolique que les fidèles doivent accomplir comme une dette sacrée[21]. Il en rappelle surtout, avec insistance, le sens intérieur :

« Que notre jeûne ne consiste pas seulement dans l'abstinence des aliments… mais bien davantage dans le renoncement aux vices. » — Saint Léon le Grand, Sermon 42 (sur le carême)[22]

Francisco Herrera el Mozo, Saint Léon le Grand (XVIIe siècle), musée du Prado. Domaine public — Wikimedia Commons.

La critique historique observe que cette « institution apostolique » est une lecture théologique rétrospective : les textes des deux premiers siècles, on l'a vu, ignorent un jeûne de quarante jours[23]. Mais l'intuition de Léon vise juste sur le fond : le carême prolonge le jeûne du Christ lui-même, et porte en germe ce que l'Église a reçu de ses origines. La durée s'est précisée avec le temps ; le mystère qu'elle exprime, lui, est apostolique.

Les étapes de la formation du carême

La mise en place du carême de quarante jours peut se résumer en quelques grandes étapes, des jeûnes brefs des origines à la discipline stabilisée du Moyen Âge.

  1. v. 190
    La lettre d'Irénée à Victor

    Saint Irénée de Lyon décrit, dans une lettre conservée par Eusèbe, la diversité des jeûnes pascals : un jour, deux jours, ou quarante heures. Pas encore de carême de quarante jours.

  2. 325
    Le concile de Nicée

    Le canon 5 mentionne pour la première fois la tessarakosté, le « quarantième » — premier témoin officiel d'un carême de quarante jours.

  3. v. 331-339
    Les Lettres festales d'Athanase

    À Alexandrie, saint Athanase impose à toute l'Égypte un jeûne de quarante jours avant la semaine pascale, sur le modèle de Moïse, d'Élie et du Christ.

  4. v. 440-461
    Les sermons de Léon le Grand

    À Rome, le carême de quarante jours est solidement établi ; saint Léon le tient pour une institution apostolique et en prêche le sens spirituel.

  5. v. 600
    Le Mercredi des Cendres

    Pour porter à quarante les jours effectifs de jeûne (les dimanches n'étant pas jeûnés), quatre jours sont ajoutés avant le premier dimanche de carême, dans le sillage de saint Grégoire. Le carême commence désormais un mercredi, le caput ieiunii.

Mais comment compte-t-on les quarante jours ?

Reste l'énigme du début : pourquoi, si l'on compte sur un calendrier, ne trouve-t-on pas quarante jours entre les Cendres et le Samedi Saint ? La réponse tient à une règle ancienne et à un ajustement médiéval. Comprendre le calcul du carême, c'est résoudre le paradoxe apparent du nombre quarante.

Pourquoi on ne jeûne pas le dimanche

La clé du compte est une règle aussi vieille que l'Église : on ne jeûne jamais le dimanche. Chaque dimanche est une petite Pâque, mémoire hebdomadaire de la Résurrection ; le jeûne, qui est deuil et pénitence, y serait déplacé. Cette règle est si ferme qu'elle traverse toute la tradition latine : même au cœur du carême, les six dimanches restent des jours de joie, exemptés du jeûne[24]. Dès lors, une période de « quarante jours » de jeûne ne peut pas coïncider avec quarante jours de calendrier : il faut étirer la durée pour que, dimanches retranchés, il reste bien quarante jours jeûnés.

Les trente-six jours : la « dîme de l'année »

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Pendant des siècles, le carême romain comptait six semaines, du premier dimanche de carême au samedi saint. Six semaines font quarante-deux jours ; ôtez-en les six dimanches non jeûnés, il reste trente-six jours de jeûne. Les Pères ont aimé ce nombre de trente-six, qu'ils voyaient comme la dîme de l'année : trente-six jours offerts à Dieu pour les trois cent soixante-cinq de l'année, soit environ un dixième. Saint Jean Cassien le développe longuement :

« La dîme de la somme de tous les jours que contient le cours de l'année, c'est trente-six jours et demi… On nous commande d'offrir les dîmes de nos biens ; combien plus nous faut-il offrir les dîmes de notre vie même. » — Saint Jean Cassien, Conférences, XXI, 25[25]

Saint Grégoire le Grand reprend exactement ce calcul dans une homélie prêchée au premier dimanche de carême :

« De ce jour aux joies de la solennité pascale, il y a six semaines, soit quarante-deux jours ; mais comme on en retranche les six dimanches, il ne reste pas plus de trente-six jours de jeûne… nous mortifions notre corps trente-six jours, comme la dîme de l'année. » — Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, homélie 16, ch. 5[26]

Saint Grégoire le Grand et l'ajout du Mercredi des Cendres

Le texte de Grégoire révèle un fait décisif : autour de l'an 600, le carême romain commençait encore au premier dimanche et ne comptait que trente-six jours de jeûne, non quarante. Pour faire coïncider la durée réelle du jeûne avec le nombre symbolique des quarante jours du Christ, on ajouta quatre jours avant ce premier dimanche : le mercredi et les trois jours qui suivent. Le carême se mit alors à commencer un mercredi — le caput ieiunii, la « tête du jeûne », qui deviendra le Mercredi des Cendres[27].

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La tradition liturgique attribue volontiers cet ajout à saint Grégoire le Grand lui-même. Les historiens sont plus prudents : l'homélie de Grégoire atteste précisément qu'à son époque le compte était encore de trente-six jours, ce qui suggère que l'ajout des quatre jours s'est diffusé dans son sillage plutôt que par un décret personnel daté[28]. Quoi qu'il en soit du détail, le résultat est clair et durable : à partir du haut Moyen Âge, le carême romain comprend quarante jours effectifs de jeûne, ouverts par le Mercredi des Cendres.

Le calcul classique : quarante-six jours moins six dimanches

On peut désormais résoudre le paradoxe du début. Du Mercredi des Cendres au Samedi Saint, le calendrier compte quarante-six jours. Ces quarante-six jours contiennent six dimanches, qui ne sont pas jeûnés. Quarante-six moins six font quarante : on retrouve, exactement, les quarante jours de jeûne du carême. Le nombre symbolique et le calendrier réel se réconcilient par cette simple soustraction.

Du Mercredi des Cendres au Samedi SaintJours
Jours de calendrier (Cendres → Samedi Saint)46
Moins les six dimanches (jamais jeûnés)− 6
Jours de jeûne effectifs40

C'est pourquoi l'on entend souvent dire que « les dimanches ne comptent pas dans le carême ». La formule est juste pour le jeûne — un dimanche n'est jamais jour de jeûne —, mais elle demande une nuance : les dimanches appartiennent bel et bien au temps liturgique du carême, dont ils ponctuent la marche vers Pâques. Ils n'en sont pas exclus ; ils en sont les haltes de joie.

La définition liturgique actuelle

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La réforme liturgique issue de Vatican II a légèrement déplacé les bornes du carême, sans toucher au nombre quarante. Depuis 1969, les Normes universelles de l'année liturgique fixent ainsi sa durée :

« Le temps du Carême va du Mercredi des Cendres jusqu'à la messe de la Cène du Seigneur exclusivement. » — Normes universelles de l'année liturgique et du calendrier (1969), n° 28[29]

Le carême s'achève donc désormais le Jeudi Saint au soir, à l'entrée du Triduum pascal (Cène, Passion, Vigile), qui forme un temps liturgique à part. Le compte exact des jours du Mercredi des Cendres au Jeudi Saint ne tombe plus rigoureusement sur quarante : la réforme a privilégié la cohérence du Triduum sur l'arithmétique. Mais le nom Quadragesima, la « quarantaine », demeure : il dit moins un décompte précis que la mesure symbolique héritée du Christ au désert[30].

Le carême d'Orient : quarante jours comptés autrement

Les Églises d'Orient ont gardé, elles aussi, une « Grande Quarantaine » — Tessarakosté — de quarante jours, mais elles la comptent d'une tout autre manière. La comparaison éclaire, par contraste, la logique du carême latin.

La Grande Quarantaine byzantine

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Dans le rite byzantin, le Grand Carême est un bloc de quarante jours pleins, distinct de la Semaine Sainte. Il commence le Lundi Pur (le lundi qui suit le dimanche du Pardon) et s'achève le vendredi avant le samedi de Lazare[31]. Là où l'Occident retranche les dimanches du compte du jeûne, l'Orient inclut les dimanches dans les quarante jours de la Quarantaine, mais en sort entièrement la Semaine Sainte, tenue comme un temps sacré à part. On obtient ainsi, d'un côté comme de l'autre, une « quarantaine » — mais bâtie sur deux calculs opposés.

Deux manières de tenir le nombre quarante

Le tableau suivant résume ces deux logiques. Il montre que le chiffre quarante est, dans les deux traditions, le repère intangible : ce sont les bornes et la place de la Semaine Sainte qui diffèrent.

Carême latin (rite romain)Grand Carême byzantin
NomQuadragesima / carêmeTessarakosté / Grande Quarantaine
DébutMercredi des CendresLundi Pur
FinMesse de la Cène (Jeudi Saint au soir)Vendredi avant le samedi de Lazare
DimanchesRetranchés du compte du jeûneInclus dans les quarante jours
Semaine SainteLe Triduum pascal est à partSemaine Sainte entièrement à part
Logique du « quarante »46 jours − 6 dimanches = 40 jeûnés40 jours pleins, hors Semaine Sainte

Cette divergence n'est pas une contradiction : elle dit que le nombre quarante s'est imposé à toute la chrétienté comme la juste mesure de la préparation pascale, chaque tradition l'ayant ensuite ajusté à son propre calendrier liturgique.

Que reste-t-il du nombre quarante aujourd'hui ?

Au terme de cette enquête, le « quarante » du carême n'apparaît plus comme une étiquette approximative, mais comme un nombre chargé de toute la Bible et taillé par quinze siècles d'usage. Trois manières de compter — trente-six jours « dîme de l'année », quarante jours de jeûne par l'ajout des Cendres, quarante jours pleins en Orient — convergent vers un même symbole.

Un symbole plus profond qu'un décompte

L'essentiel n'est donc pas l'exactitude comptable, mais le sens que porte le nombre. Quarante, c'est le temps qu'il faut pour traverser un désert, laisser mourir le vieil homme et préparer une Pâque. Que le calendrier tombe sur quarante, quarante-deux ou quarante-six jours selon la façon de compter, le carême reste cette quarantaine spirituelle où le chrétien suit le Christ au désert pour ressusciter avec lui. Le nombre est moins une durée qu'une figure : celle d'un passage obligé de la mort à la vie.

Vivre les quarante jours

Comprendre pourquoi le carême dure quarante jours n'a de prix que si cela aide à les vivre. La tradition propose pour cela les trois œuvres classiques de la pénitence — prière, jeûne, aumône (voir Pourquoi jeûner ?) —, soutenues par la pénitence du vendredi (voir Pourquoi le vendredi est-il pénitentiel ?), et orientées vers la conversion du cœur et la réconciliation avec Dieu (voir Qu'est-ce que la repentance ? et Comment faire une bonne confession ?). Quarante jours ne sont pas de trop pour cela. C'est, exactement, la mesure que le Christ s'est donnée — et qu'il offre à son Église, année après année, pour la conduire jusqu'à Pâques.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Le français carême vient du latin populaire quaresima, contraction de quadragesima (« quarantième [jour] »), elliptique de quadragesima dies ante Pascha. Le grec tessarakosté (« quarantième ») est formé exactement comme pentekosté (« cinquantième », la Pentecôte). Voir l'article « Lent », Catholic Encyclopedia, vol. 9, Robert Appleton Company, New York, 1910.

    1
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 540, Mame/Plon, 1992 : « Par les quarante jours du grand Carême, l'Église s'unit chaque année au mystère de Jésus au désert. » Le § 540 relie explicitement le carême aux quarante jours du Christ tenté au désert (Mt 4, 1-11).

    2 10 14
  3. Livre de la Genèse, 7, 12 (Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf) : « La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. » Cf. Gn 7, 4 et 7, 17.

    3
  4. Livre de l'Exode, 24, 18 et 34, 28 ; Deutéronome, 9, 9.18 (Bible de Jérusalem). Moïse demeure quarante jours et quarante nuits sur le Sinaï, sans manger ni boire, avant de recevoir les tables de la Loi.

    4
  5. Livre des Nombres, 14, 33-34 (Bible de Jérusalem) : « Selon le nombre des jours que vous avez mis à explorer le pays, quarante jours, autant d'années — un an par jour — vous porterez le poids de vos fautes. » Les quarante ans au désert sont calqués sur les quarante jours d'exploration de la Terre promise.

    5
  6. Premier livre des Rois, 19, 8 (Bible de Jérusalem) : Élie, fortifié par le pain de l'ange, marche quarante jours et quarante nuits jusqu'à l'Horeb, la montagne de Dieu.

    6
  7. Livre de Jonas, 3, 4 (Bible de Jérusalem / Vulgate) : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite. » Le texte hébreu massorétique et la Vulgate portent quarante jours (la Septante porte trois) ; la tradition latine retient quarante.

    7
  8. Livre d'Ézéchiel, 4, 6 (Bible de Jérusalem) : le prophète se couche quarante jours sur le côté droit, « un jour pour une année », pour porter symboliquement la faute de la maison de Juda.

    8
  9. Évangile selon saint Matthieu, 4, 1-2 (Bible de Jérusalem) ; parallèles Marc, 1, 12-13 et Luc, 4, 1-2. Le jeûne de quarante jours du Christ au désert, suivi des trois tentations, ouvre sa vie publique et sert de modèle direct au carême.

    9
  10. Actes des Apôtres, 1, 3 (Bible de Jérusalem) : le Ressuscité se montre vivant aux Apôtres « pendant quarante jours », leur parlant du Royaume de Dieu, avant l'Ascension. Le nombre quarante encadre ainsi tout le mystère pascal.

    11
  11. Saint Léon le Grand, Sermon 42 (IV sur le carême), II, Sources Chrétiennes n° 49 bis, Éditions du Cerf ; Patrologia Latina t. 54, col. 275-280. Léon insiste : le jeûne véritable n'est pas d'abord l'abstinence des aliments, mais le renoncement aux vices et la pratique de la charité.

    12 22
  12. Catéchisme de l'Église catholique, § 1438 : « Les temps et les jours de pénitence au cours de l'année liturgique (le temps du carême, chaque vendredi en mémoire de la mort du Seigneur) sont des moments forts de la pratique pénitentielle de l'Église. »

    13
  13. Saint Irénée de Lyon, lettre au pape Victor (v. 190), citée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre V, ch. 24, § 12-13. Édition de référence : Sources Chrétiennes n° 41, Éditions du Cerf. Irénée y atteste la diversité des jeûnes pascals avant Pâques aux deux premiers siècles.

    15
  14. La mention « quarante heures » (et non quarante jours) est le texte grec établi par la critique moderne ; une traduction latine tardive de Rufin avait ponctué autrement pour y lire « quarante jours », lecture rejetée aujourd'hui. Voir l'apparat de l'édition Sources Chrétiennes n° 41 et l'article « Lent », Catholic Encyclopedia, vol. 9, 1910. Les « quarante heures » renvoient au temps du Christ au tombeau, non à un carême.

    16
  15. Constitutions apostoliques, livre V, ch. 13-18 (compilation syrienne, v. 380), Sources Chrétiennes n° 329, Éditions du Cerf. Le texte distingue un jeûne de la quarantaine et un jeûne propre à la semaine de la Passion, témoignant d'une discipline encore en cours de fixation au IVᵉ siècle.

    17
  16. Premier concile de Nicée (325), canon 5. Texte grec : la réunion des synodes provinciaux doit avoir lieu « avant la tessarakosté » (πρὸ τῆς τεσσαρακοστῆς). Édition de référence : G. Alberigo (dir.), Les Conciles œcuméniques. Les Décrets, t. II-1, Éditions du Cerf, 1994 ; cf. N. Tanner, Decrees of the Ecumenical Councils, t. I, Sheed & Ward / Georgetown, 1990, p. 8. C'est la première mention officielle de la tessarakosté.

    18
  17. Les historiens discutent du sens exact de tessarakosté en 325 : période de quarante jours déjà partout fixée, ou usage encore en voie de généralisation. Voir l'article « Lent », Catholic Encyclopedia, vol. 9, 1910, qui qualifie le sens précis du canon de « debatable ».

    19
  18. Saint Athanase d'Alexandrie, Lettres festales (à partir de 329, en particulier celles des années 330), éd. critique L.-T. Lefort, CSCO, Louvain, 1955. Athanase s'efforce d'imposer à toute l'Égypte le jeûne de quarante jours précédant la semaine pascale, sur le modèle de Moïse, d'Élie et du Christ, en invoquant l'usage de l'Église universelle.

    20
  19. Saint Léon le Grand, sermons sur le carême (De Quadragesima), v. 440-461, Sources Chrétiennes n° 49 bis, Éditions du Cerf. Léon présente le jeûne des quarante jours comme une « institution apostolique » à accomplir avec ferveur.

    21
  20. L'attribution d'une « institution apostolique » au carême de quarante jours est une interprétation théologique rétrospective : les sources des deux premiers siècles (Irénée, Constitutions apostoliques) ignorent un tel jeûne. La durée de quarante jours se fixe au IVᵉ siècle. Voir l'article « Lent », Catholic Encyclopedia, vol. 9, 1910.

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  21. Le principe selon lequel « on ne jeûne jamais le dimanche », jour de la Résurrection, est constant dans la tradition latine : chaque dimanche est une « petite Pâque » incompatible avec le deuil du jeûne. Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 1166-1167 sur le dimanche, « jour de la Résurrection » et « premier de tous les jours de fête ».

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  22. Saint Jean Cassien, Conférences, XXI, 25 (Conférence de l'abbé Théonas), Sources Chrétiennes n° 64, Éditions du Cerf. Cassien expose la « dîme de l'année » : les trente-six jours et demi du jeûne quadragésimal représentent environ un dixième des trois cent soixante-cinq jours de l'année, offerts à Dieu.

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  23. Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, homélie 16, ch. 5 (homélie pour le premier dimanche de carême), Patrologia Latina t. 76, col. 1137 ; trad. Sources Chrétiennes n° 485, Éditions du Cerf. Grégoire compte six semaines (quarante-deux jours), moins six dimanches, soit trente-six jours de jeûne, « dîme de l'année ».

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  24. Le Mercredi des Cendres, jadis nommé caput ieiunii (« tête / commencement du jeûne »), résulte de l'ajout de quatre jours (mercredi, jeudi, vendredi, samedi) avant l'ancien premier dimanche de carême, afin de porter à quarante les jours effectifs de jeûne. Le rite de l'imposition des cendres est attesté dans le sacramentaire grégorien et généralisé au XIᵉ siècle (synode de Bénévent, 1091).

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  25. La tradition attribue l'ajout des quatre jours et l'institution du Mercredi des Cendres à saint Grégoire le Grand (v. 600), mais son homélie 16 atteste qu'à son époque le carême romain comptait encore trente-six jours de jeûne à partir du premier dimanche. Les historiens estiment donc que l'addition s'est diffusée dans son sillage plutôt que par un décret personnel daté. Cf. l'article « Lent », Catholic Encyclopedia, vol. 9, 1910.

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  26. Normes universelles de l'année liturgique et du calendrier (Normae universales de anno liturgico et de calendario), promulguées par Paul VI le 14 février 1969 (motu proprio Mysterii paschalis), n° 28 : « Le temps du Carême va du Mercredi des Cendres jusqu'à la messe de la Cène du Seigneur exclusivement. » Texte dans le Missel romain et sur vatican.va.

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  27. Le nom latin du temps liturgique reste Quadragesima (« quarantaine ») dans le Missel romain, alors même que le décompte du Mercredi des Cendres à la Cène ne tombe plus exactement sur quarante jours : le mot exprime la mesure symbolique héritée des quarante jours du Christ, non un comput rigoureux.

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  28. Triode de carême (Triodion), livre liturgique du rite byzantin. Le Grand Carême (Tessarakosté) court du Lundi Pur (lendemain du dimanche du Pardon) au vendredi précédant le samedi de Lazare ; la Grande Semaine (Semaine Sainte) constitue un temps liturgique distinct. Cf. The Lenten Triodion, trad. Mère Marie et K. Ware, Faber & Faber, 1978, introduction.

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