Chaque année, quatre dimanches avant Noël, l'Église entre dans un temps qu'elle appelle l'Avent. Le mot surprend, parce qu'on l'entend souvent comme l'« avant-Noël », un simple compte à rebours. Or il ne vient pas du français avant mais du latin adventus, qui signifie « venue, arrivée, avènement »[1]. L'Avent n'est donc pas d'abord le temps qui précède une fête : c'est le temps de la venue de quelqu'un.
Cette nuance commande tout. Si l'Avent existe, ce n'est pas pour meubler les semaines de décembre, mais pour faire vivre à l'Église une double attente : la mémoire de la première venue du Christ, né à Bethléem, et le désir de sa venue dernière, dans la gloire, à la fin des temps. Les livres liturgiques le disent en toutes lettres : l'Avent a « une double caractéristique »[2]. C'est un temps de préparation à Noël et un temps tourné vers le retour du Seigneur.
L'Avent ouvre aussi l'année liturgique : il en est le premier seuil. Avant de revivre la naissance, la vie, la mort et la résurrection du Christ, l'Église se remet dans la posture du peuple d'Israël qui attendait le Messie. Elle réapprend à espérer celui qui vient. C'est pourquoi sa couleur est le violet de la conversion, tempéré par la joie : on y tait le Gloria, mais on y garde l'Alleluia[3].
Cet article répond précisément à la question : pourquoi l'Avent existe-t-il, et que veut-il dire ? La réponse tient en quatre fils : un nom qui est déjà un programme, une double venue à attendre, une histoire née des jeûnes de la Gaule et de la préparation romaine de Noël, et une liturgie du désir qui culmine dans les grandes antiennes « O ». Il ne reprend pas le détail des sujets voisins, traités ailleurs : la date de Noël (voir Pourquoi Noël est-il célébré le 25 décembre ?), le sens du jeûne (voir Pourquoi jeûner ?) ou la durée du carême (voir Pourquoi le carême dure-t-il quarante jours ?).
Que signifie le mot « Avent » ?
Avant d'être un temps du calendrier, l'Avent est un mot, et ce mot porte déjà toute sa raison d'être. Le comprendre, c'est comprendre pourquoi ce temps existe.
Adventus : la venue, l'avènement, la parousie
Le français Avent vient du latin adventus, substantif tiré du verbe advenire, « venir vers, arriver ». Dans le latin classique, l'adventus désignait l'arrivée solennelle d'un personnage important, un empereur, un magistrat, dans une cité qui l'attendait et le recevait en cortège[4]. Les chrétiens ont repris ce mot pour traduire le grec parousia, terme du Nouveau Testament qui désigne la venue glorieuse du Christ à la fin des temps[5]. Adventus et parousia sont donc, à l'origine, deux mots de l'attente d'un roi.
Le choix du vocabulaire n'est donc pas neutre. En appelant ce temps adventus, l'Église ne dit pas seulement « voici l'avant-Noël » : elle dit « voici le temps où nous attendons que le Roi vienne ». Et comme le Christ vient de deux manières, déjà venu dans la chair, encore attendu dans la gloire, le mot recouvre d'emblée les deux avènements qui structurent toute la spiritualité de l'Avent.
Un nom qui est déjà un programme
De ce nom découle directement la nature de l'Avent : un temps non pas de fête, mais d'attente vigilante. On n'attend bien que ce qu'on désire ; et on ne désire vraiment que ce qu'on attend. L'Avent existe pour rouvrir, chaque année, ce désir que l'habitude émousse. Le Catéchisme le formule avec netteté :
« En célébrant chaque année la liturgie de l'Avent, l'Église actualise cette attente du Messie : en communiant à la longue préparation de la première venue du Sauveur, les fidèles renouvellent l'ardent désir de son second Avènement. » Catéchisme de l'Église catholique, § 524[6]
Tout l'Avent tient dans ce verbe : renouveler le désir. Le temps liturgique n'ajoute pas un événement à l'histoire ; il rend l'Église contemporaine de l'attente d'Israël, pour qu'elle attende à son tour le retour du Christ avec la même ferveur. L'Avent est, au sens propre, une école du désir de Dieu.
Pourquoi pas « Avant » ?
La confusion entre Avent et avant est si fréquente qu'elle vaut d'être dissipée. Les deux mots se prononcent presque de la même façon en français, mais n'ont aucun lien : avant vient du latin ab ante (« en partant de devant »), tandis qu'Avent vient d'adventus (« venue »)[7]. Confondre les deux, c'est réduire l'Avent à un intervalle, le temps avant Noël, alors qu'il est une présence en marche : la venue de Celui qu'on attend. La nuance est spirituelle autant qu'orthographique : l'Avent ne se définit pas par ce qui le suit, mais par Celui qu'il annonce.
Pourquoi l'Église a-t-elle besoin d'un temps d'attente ?
Si l'on comprend le nom, reste la question de fond : pourquoi instituer un temps entier pour attendre ? La réponse tient à la manière même dont le Christ « vient ». Il ne vient pas une fois, mais selon plusieurs registres ; et l'Avent existe pour les tenir ensemble.
La double venue : Noël et la fin des temps
Le cœur de l'Avent est son double regard. C'est la note dominante des livres liturgiques, qui ouvrent la définition du temps par cette dualité :
« Le temps de l'Avent a une double caractéristique : c'est à la fois un temps de préparation aux solennités de Noël où l'on commémore le premier avènement du Fils de Dieu parmi les hommes, et un temps où, par ce mémorial, les âmes sont tournées vers l'attente du second avènement du Christ à la fin des temps. » Normes universelles de l'année liturgique et du calendrier, n° 39[8]
Cette double caractéristique explique l'architecture interne de l'Avent. Pendant la première partie, du début jusqu'au 16 décembre, la liturgie regarde surtout vers la fin des temps : les textes parlent du Jour du Seigneur, du Fils de l'homme qui revient, de la vigilance. Ce n'est qu'à partir du 17 décembre que le regard se rapproche de la crèche et se fixe sur la Nativité imminente[9]. Un seul temps, donc, mais deux foyers : l'enfant de Bethléem et le Roi de gloire.
Les trois venues selon saint Bernard
La tradition spirituelle a approfondi cette dualité en y ajoutant un troisième terme. Dans un sermon de l'Avent que l'Église lit encore aujourd'hui à l'Office des lectures, saint Bernard de Clairvaux distingue trois venues du Christ : entre sa venue dans la chair, à Noël, et sa venue dans la gloire, à la fin des temps, il situe une venue intermédiaire, cachée et présente, par laquelle le Christ vient dans l'âme de chaque croyant.
« Il est venu d'abord dans la chair et la faiblesse ; puis, dans l'entre-deux, il vient en esprit et en puissance ; enfin il viendra dans la gloire et la majesté. […] Cette venue intermédiaire, elle, est cachée : les élus seuls la voient au fond d'eux-mêmes. » Saint Bernard de Clairvaux, Sermon 5 pour l'Avent[10]
Cette doctrine de l'adventus medius, la « venue du milieu », éclaire le sens pratique de l'Avent. On ne se prépare pas seulement à célébrer un anniversaire passé, ni seulement à un futur lointain : on accueille maintenant, par la grâce et les sacrements, Celui qui vient habiter le cœur. L'Avent n'est donc pas une parenthèse nostalgique, mais le temps où la première et la dernière venue se rejoignent dans une venue présente.
Un temps qui ouvre l'année liturgique
Il y a une dernière raison à l'existence de l'Avent : c'est par lui que commence l'année liturgique. L'Église ne fait pas débuter son année au 1ᵉʳ janvier civil, ni à Pâques, mais au premier dimanche de l'Avent[11]. Le choix est riche de sens : avant de reparcourir tout le mystère du Christ, sa naissance, sa vie, sa Pâque, l'envoi de l'Esprit, l'Église se remet dans la posture de celui qui attend. Elle recommence chaque cycle, non par une célébration, mais par un désir. L'année chrétienne s'ouvre sur une espérance tendue vers Celui qui vient : c'est dire que toute la vie du croyant est, au fond, un avent.
D'où vient l'Avent ? L'histoire d'une attente
L'Avent n'est pas tombé tout fait du ciel liturgique. Comme le carême, il s'est formé lentement, à partir de pratiques diverses, avant de se fixer dans la forme que nous connaissons. Deux courants l'ont nourri : un courant gaulois et espagnol, pénitentiel, hérité d'un jeûne de quarante jours ; et un courant romain, plus festif, tourné vers la préparation de Noël. L'Avent actuel est la rencontre des deux.
Les premiers indices : Gaule et Espagne au IVᵉ siècle
Les plus anciennes traces d'une préparation organisée avant Noël apparaissent en Occident à la fin du IVᵉ siècle, en Gaule et en Espagne. En 380, le concile de Saragosse, réuni surtout pour condamner les excès des priscillianistes, demande aux fidèles d'être assidus à l'église du 17 décembre jusqu'à l'Épiphanie[12]. Il ne s'agit pas encore d'un « Avent » au sens propre, la mesure vise d'abord à contrôler des pratiques jugées suspectes, mais on y voit poindre l'idée d'un temps marqué dans les semaines qui précèdent la manifestation du Seigneur.
Ce premier indice est précieux pour comprendre pourquoi l'Avent existe : il naît d'un besoin pastoral très concret, rassembler le peuple, le préparer, l'orienter vers la grande fête de la venue du Christ. La forme suivra ; l'intuition est déjà là.
Le « carême de saint Martin » : Perpet de Tours
C'est en Gaule, au Vᵉ siècle, que l'attente prénatalice prend une vraie consistance. La tradition attribue à saint Perpet (Perpetuus), évêque de Tours, l'institution d'un jeûne s'étendant de la fête de saint Martin (11 novembre) jusqu'à Noël, à raison de trois jours par semaine[13]. Cette pénitence de plusieurs semaines, calquée sur le carême qui prépare Pâques, fut bientôt appelée populairement le « carême de saint Martin »[14].
Le rapprochement avec le carême est éclairant. Pour la sensibilité gauloise, l'attente de Noël n'allait pas sans conversion : on ne reçoit pas le Sauveur qui vient sans préparer son cœur par la pénitence. Cette teinte austère, le violet, le jeûne, la sobriété, l'Avent la doit à cette origine gauloise, et non à Rome.
Le concile de Mâcon et la diffusion gauloise
L'usage tourangeau gagne ensuite toute la Gaule franque. Le premier concile de Mâcon (581-583), à la fin du VIᵉ siècle, lui donne une portée régionale : son canon 9 prescrit de jeûner les lundis, mercredis et vendredis depuis la Saint-Martin jusqu'à Noël, et de célébrer ces jours-là « comme en carême ».
« Depuis la Saint-Martin jusqu'à Noël, on doit jeûner le lundi, le mercredi et le vendredi, et célébrer ces jours-là le sacrifice comme en carême. » Premier concile de Mâcon (581-583), canon 9[15]
Avec Mâcon, l'Avent gaulois est constitué : un temps de quarante jours environ, pénitentiel, calqué sur le carême, et désormais imposé par l'autorité conciliaire. C'est cette forme longue et austère que l'Occident latin recevra, avant de la combiner avec l'usage romain.
L'Avent romain : préparer la fête de Noël
À Rome, l'évolution est différente et plus tardive. La Ville n'a pas connu de « carême de saint Martin ». Lorsqu'un Avent y apparaît, au VIᵉ siècle, il est d'emblée tourné vers la préparation joyeuse de Noël plutôt que vers une pénitence prolongée. Les plus anciens livres liturgiques romains en témoignent : le sacramentaire gélasien et le sacramentaire grégorien comportent des messes de préparation à la Nativité, cinq dans le grégorien, réparties sur cinq semaines[16]. La tradition rattache volontiers l'organisation de ce temps à saint Grégoire le Grand (pape de 590 à 604), à qui l'on doit plusieurs des oraisons et homélies de l'Avent[17].
L'Avent romain apporte donc à l'Avent latin sa tonalité christologique et joyeuse : non pas d'abord se mortifier, mais accueillir Celui qui vient. La fusion des deux courants, la pénitence gauloise et la joie romaine, donnera l'équilibre propre de l'Avent : un violet de conversion, mais sans le deuil du carême ; un jeûne tempéré, mais une vraie vigilance ; et déjà, au troisième dimanche, une percée de joie.
De cinq à quatre semaines : la réduction progressive
Reste un dernier réglage : la durée. L'Avent romain primitif comptait cinq ou six semaines selon les lieux et les livres. Sa réduction à quatre semaines est attestée dès les IXᵉ-Xᵉ siècles : la première allusion à cette durée réduite se trouve dans une lettre du pape saint Nicolas Iᵉʳ aux Bulgares (858-867), et quatre dimanches sont déjà habituels au Xᵉ siècle. Cette forme s'est ensuite généralisée progressivement à presque tout l'Occident latin, sans acte unique de fixation[18]. Le chiffre n'a rien d'arbitraire : quatre semaines suffisent à déployer la double attente sans la diluer, et la tradition y a vu volontiers le symbole des quatre mille ans, chiffre conventionnel, durant lesquels l'humanité aurait attendu le Messie depuis Adam.
Les étapes de la formation de l'Avent
- 380Le concile de Saragosse
En Espagne, le concile demande aux fidèles d'être assidus à l'église du 17 décembre à l'Épiphanie : premier indice d'un temps marqué avant Noël.
- Vᵉ siècleLe carême de saint Martin
Saint Perpet de Tours institue un jeûne de la Saint-Martin (11 novembre) à Noël, trois jours par semaine : l'Avent gaulois pénitentiel est né.
- 581-583Le premier concile de Mâcon
Le canon 9 impose le jeûne du lundi, mercredi et vendredi de la Saint-Martin à Noël, « comme en carême ». L'usage gagne toute la Gaule franque.
- VIᵉ siècleL'Avent romain
À Rome, un temps de préparation à Noël apparaît, joyeux et christologique. Les sacramentaires gélasien et grégorien en gardent les messes.
- v. 590-604Saint Grégoire le Grand
Le pape Grégoire Iᵉʳ contribue à organiser l'Avent romain : oraisons et homélies de l'Avent lui sont attribuées.
- IXᵉ-Xᵉ sièclesLa réduction à quatre semaines
La réduction de l'Avent romain à quatre semaines est attestée dès les IXᵉ-Xᵉ siècles, première allusion dans une lettre de Nicolas Iᵉʳ aux Bulgares (858-867). Elle se généralise ensuite progressivement.
Quatre semaines, sauf à Milan : la durée de l'Avent
La durée de l'Avent paraît simple (quatre dimanches), mais elle cache deux subtilités : un nombre de jours variable d'une année à l'autre, et des exceptions notables selon les rites. Les expliquer, c'est répondre à une question concrète que beaucoup se posent : combien de temps dure exactement l'Avent ?
Pourquoi quatre dimanches dans le rite romain
Dans le rite romain, l'Avent compte toujours quatre dimanches, mais un nombre de jours variable. La raison est que sa fin est fixe, le 24 décembre au soir, tandis que son début dépend du jour de la semaine où tombe Noël. L'Avent commence en effet au dimanche le plus proche du 30 novembre (fête de saint André), si bien que le quatrième dimanche peut tomber n'importe quand entre le 18 et le 24 décembre. Selon les années, l'Avent dure donc de vingt-deux à vingt-huit jours[19]. Le quatrième dimanche peut même coïncider avec la veille de Noël, réduisant la quatrième semaine à quelques heures.
Six semaines en rite ambrosien et mozarabe
Le rite romain n'est pas le seul de l'Église latine. À Milan, le rite ambrosien, hérité de saint Ambroise, a conservé un Avent de six semaines, commençant le dimanche après la Saint-Martin, fidèle en cela à l'ancienne tradition gauloise et milanaise[20]. Le rite mozarabe, propre à certaines églises d'Espagne, observe lui aussi un Avent plus long. Ces usages ne sont pas des anomalies : ils sont les témoins vivants de l'Avent long et pénitentiel d'avant la réduction romaine à quatre semaines, conservés là où Rome n'a pas uniformisé la liturgie. L'Avent à quatre semaines est la forme la plus répandue, non la seule légitime.
Le tableau suivant compare la durée de l'Avent selon les principaux rites latins.
| Rite | Lieu principal | Durée de l'Avent | Point de départ |
|---|---|---|---|
| Romain | Rome et presque tout l'Occident | Quatre dimanches (22 à 28 jours) | Dimanche le plus proche du 30 novembre |
| Ambrosien | Archidiocèse de Milan | Six dimanches | Dimanche après la Saint-Martin (11 novembre) |
| Mozarabe | Tolède et quelques églises d'Espagne | Six semaines environ | Vers la mi-novembre |
Quand commence et finit l'Avent exactement
La règle officielle est nette, et lève toute hésitation sur les dates :
« Le temps de l'Avent commence aux premières vêpres du dimanche qui tombe le 30 novembre ou qui en est le plus proche, et il se termine avant les premières vêpres de Noël. » Normes universelles de l'année liturgique et du calendrier, n° 40[21]
L'Avent ne se termine donc pas le matin du 25 décembre, mais le 24 au soir, à l'heure où s'ouvre la célébration de Noël. Cette précision a son importance : elle montre que l'Avent et Noël ne se chevauchent pas mais s'enchaînent, l'attente cède la place à la venue à l'instant exact où l'Église commence à chanter la Nativité.
Comment l'Église vit-elle l'Avent ?
Comprendre pourquoi l'Avent existe ne suffit pas : encore faut-il voir comment l'Église traduit cette attente dans sa prière et ses signes. Chaque détail de la liturgie de l'Avent, sa couleur, ses chants, ses silences, exprime la même chose : l'attente vigilante de Celui qui vient.
Les deux parties : avant et après le 17 décembre
L'Avent se vit en deux temps, séparés par une charnière nette, le 17 décembre. Jusqu'à cette date, la liturgie est dominée par l'attente eschatologique : on veille, on espère le retour du Seigneur, on écoute Isaïe annoncer un monde réconcilié. À partir du 17 décembre et jusqu'au 24, le ton change : l'Église se prépare directement à la Nativité[22]. C'est la dernière ligne droite, la semaine des antiennes « O », où l'attente se fait plus pressante et plus tendre, tournée vers l'enfant qui va naître.
Le violet, le Gloria tu, l'Alleluia gardé
La couleur de l'Avent est le violet, signe de pénitence et de conversion, comme au carême. Mais l'Avent n'est pas le carême : sa pénitence est plus douce, plus joyeuse, parce qu'elle attend une naissance, non une passion. Cette nuance se lit dans un détail liturgique précis : pendant l'Avent, on omet le Gloria des dimanches, pour le réserver, intact, à la nuit de Noël où les anges le chanteront, mais on garde l'Alleluia, à la différence du carême[23]. L'Avent retient donc sa joie sans l'éteindre : il la met en réserve pour qu'elle éclate à Noël.
Le dimanche de Gaudete
Au milieu de cette sobriété, le troisième dimanche fait une percée de joie. On l'appelle dimanche de Gaudete, d'après le premier mot de son chant d'entrée : « Gaudete in Domino semper », « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur » (Ph 4, 4)[24]. Ce jour-là, le célébrant peut revêtir des ornements roses, le violet s'éclaircissant à l'approche de Noël. Le sens est limpide : l'attente touche à son terme, le Seigneur est proche, et la joie ne peut plus se contenir tout à fait. Le rose de Gaudete est le sourire de l'Avent.
Les grandes antiennes « O » et le ERO CRAS
Le sommet de la liturgie de l'Avent se trouve dans les sept grandes antiennes « O », chantées au Magnificat des vêpres du 17 au 23 décembre. Chacune commence par l'exclamation « O » et invoque le Christ sous un titre tiré de l'Ancien Testament : O Sapientia (Sagesse), O Adonai (Seigneur), O Radix Jesse (Rejeton de Jessé), O Clavis David (Clé de David), O Oriens (Astre levant), O Rex gentium (Roi des nations), O Emmanuel (Dieu-avec-nous)[25]. Ces titres dessinent tout le portrait du Messie attendu, et chaque antienne se referme sur une supplication : « Viens ! »
Ces antiennes recèlent un secret célèbre. Si l'on prend l'initiale du titre central de chacune, Sapientia, Adonai, Radix, Clavis, Oriens, Rex, Emmanuel, et qu'on les lit de la dernière à la première, elles composent les deux mots latins ERO CRAS : « Demain, je serai là »[26]. C'est, en filigrane, la réponse du Christ à l'Église qui l'appelle pendant sept soirs : à celle qui crie « Viens ! », le Seigneur répond « Demain, je serai là », et le lendemain de la septième antienne, le 24 au soir, commence Noël. Les grandes antiennes sont la matrice du célèbre hymne Veni, veni, Emmanuel[27].
Les trois guides : Isaïe, Jean-Baptiste, Marie
La liturgie de l'Avent met en scène trois figures qui guident le peuple vers Noël. Le prophète Isaïe ouvre presque chaque lecture : c'est la voix de l'espérance d'Israël, annonçant l'Emmanuel, le rameau de Jessé, le Prince de la paix. Jean-Baptiste domine les dimanches centraux : c'est le précurseur, la voix qui crie au désert « Préparez le chemin du Seigneur » et appelle à la conversion. Enfin, à l'approche de Noël, la Vierge Marie occupe toute la place : elle est l'attente vivante, celle qui porte déjà en elle Celui que le monde espère (voir Pourquoi Marie est-elle appelée Mère de Dieu ?). Ces trois guides résument les trois attitudes de l'Avent : espérer avec Isaïe, se convertir avec Jean-Baptiste, accueillir avec Marie.
Les signes de l'Avent dans nos maisons
L'Avent n'est pas resté enfermé dans les églises : il a engendré des signes domestiques qui en prolongent l'esprit dans les familles. Ces objets familiers, la couronne, le calendrier, ne sont pas de simples décorations : ce sont des pédagogies de l'attente, des manières concrètes de compter les jours et d'entretenir le désir.
La couronne de l'Avent
La couronne de l'Avent est aujourd'hui le signe le plus répandu de ce temps. Son origine est pourtant récente et, fait notable, protestante : elle a été inventée en 1839, à Hambourg, par le pasteur luthérien Johann Hinrich Wichern[28]. Wichern dirigeait le Rauhes Haus, une œuvre pour enfants pauvres ; pour aider les enfants à patienter jusqu'à Noël, il fixa sur une vieille roue de chariot des cierges qu'on allumait chaque jour, quatre grands cierges blancs pour les dimanches, et de petits cierges pour les jours de semaine[29].
Le symbolisme s'est rapidement enrichi et l'usage a gagné toute la chrétienté occidentale, catholiques compris. Le cercle de la couronne, sans commencement ni fin, évoque l'éternité de Dieu ; les branches vertes, la vie qui persiste au cœur de l'hiver ; et surtout, la lumière qui croît, un cierge de plus chaque dimanche, figure le Christ, « lumière du monde », dont l'approche dissipe peu à peu les ténèbres. Allumer un cierge de plus, c'est dire en gestes que l'attente progresse et que la lumière vient.
Le calendrier de l'Avent
Né lui aussi dans l'Allemagne luthérienne du XIXᵉ siècle, le calendrier de l'Avent poursuit la même intention pédagogique : ouvrir une « fenêtre » par jour, du 1ᵉʳ au 24 décembre, pour matérialiser le temps qui rapproche de Noël. Dans sa forme première, chaque case dévoilait une image pieuse ou un verset de l'Écriture. Sa version commerciale et sucrée a souvent fait oublier son sens : apprendre la patience de l'attente, jour après jour, et tenir le désir éveillé. Bien compris, le calendrier de l'Avent est une catéchèse minuscule du « déjà et pas encore ».
Rorate caeli : le chant du désir
À ces signes domestiques répond, dans les églises, un chant qui résume tout l'Avent : le Rorate caeli. Tiré du prophète Isaïe, « Cieux, répandez la rosée, et que les nuées fassent pleuvoir le Juste ; que la terre s'ouvre et qu'elle germe le Sauveur » (Is 45, 8)[30], il fait monter vers le ciel le cri du monde qui attend son Sauveur. Les messes Rorate, célébrées à l'aube à la seule clarté des cierges, mettent en images cette attente : on prie dans la pénombre, tournés vers une lumière qui ne s'est pas encore levée. C'est, en une scène, toute la définition de l'Avent, veiller dans la nuit en attendant l'aurore.
L'Avent, école du désir
Pourquoi l'Avent existe-t-il ? On peut maintenant répondre d'un mot : pour que l'Église n'oublie pas d'attendre. Le risque permanent de la foi est de s'installer, de tenir le salut pour acquis, de célébrer Noël comme un souvenir clos. L'Avent rouvre chaque année la brèche du désir : il rappelle que le Christ est venu, qu'il vient encore, et qu'il reviendra.
Veiller, espérer, désirer
Les trois venues de saint Bernard donnent à l'Avent sa profondeur pratique. Veiller, parce que le Seigneur reviendra à l'heure qu'on n'attend pas. Désirer, parce que la mémoire de Noël ne vaut que si elle ravive l'attente. Et surtout accueillir maintenant cette venue intermédiaire et cachée par laquelle le Christ, « en esprit et en puissance »[31], vient habiter le cœur qui lui ouvre. L'Avent n'est pas tourné vers le passé : il est le temps d'une présence offerte, à recevoir aujourd'hui.
Vivre les quatre semaines
Comprendre l'Avent n'a de prix que si cela aide à le vivre. La tradition propose pour cela des moyens simples et éprouvés : la prière plus assidue, dans le silence de l'attente (voir Comment prier quand on est distrait ?) ; une sobriété qui creuse le désir, héritée du « carême de saint Martin » (voir Pourquoi jeûner ?) ; la conversion du cœur, à l'appel de Jean-Baptiste (voir Qu'est-ce que la repentance ?) ; et la charité, qui rend les mains libres pour accueillir Celui qui vient. Quatre semaines ne sont pas de trop pour réapprendre à espérer. C'est, exactement, la mesure que l'Église se donne, année après année, pour conduire ses enfants, de l'attente d'Israël jusqu'à la crèche, et de la crèche jusqu'au Jour où le Christ reviendra dans la gloire.
Pour aller plus loin
- Pourquoi Noël est-il célébré le 25 décembre ?
- Pourquoi le carême dure-t-il quarante jours ?
- Pourquoi jeûner ?
- Pourquoi le vendredi est-il pénitentiel ?
- Pourquoi Pâques change-t-elle de date ?
- Pourquoi Marie est-elle appelée Mère de Dieu ?
- Comment expliquer l'Incarnation simplement ?
- Qu'est-ce que la repentance ?
Notes et références
Le français Avent vient du latin adventus (« venue, arrivée, avènement »), substantif tiré de advenire (« venir vers »). Dans la latinité profane, l'adventus désigne l'arrivée solennelle d'un dignitaire ou d'un empereur dans une cité. Le mot n'a aucun lien avec le français avant (du latin ab ante). Voir l'article « Advent », The Catholic Encyclopedia, vol. 1, Robert Appleton Company, New York, 1907.
1 4 7Normes universelles de l'année liturgique et du calendrier (Normae universales de anno liturgico et de calendario), promulguées par Paul VI le 14 février 1969 (motu proprio Mysterii paschalis), n° 39. Texte dans le Missel romain et sur vatican.va.
2 8Pendant l'Avent, le rite romain omet le Gloria in excelsis aux messes dominicales, afin de le réserver à la nuit de Noël, où il retentit comme le chant des anges (Lc 2, 14), mais conserve l'Alleluia, à la différence du carême où celui-ci est supprimé. Voir la Présentation générale du Missel romain et les rubriques du temps de l'Avent.
3 23Le latin adventus traduit le grec parousia (παρουσία), terme employé dans le Nouveau Testament pour désigner la venue glorieuse du Christ à la fin des temps (cf. Mt 24, 3.27.37 ; 1 Th 4, 15 ; 2 P 3, 4). Voir l'article « Parousia », The Catholic Encyclopedia, et le Dictionnaire de spiritualité, art. « Avent », Beauchesne.
5Catéchisme de l'Église catholique, § 524, Mame/Plon, 1992. Le contexte (§ 522-524) présente l'Avent comme actualisation liturgique de la longue attente du Messie par Israël.
6Normes universelles de l'année liturgique et du calendrier, n° 42 : « Les féries des 17 au 24 décembre inclusivement sont ordonnées plus directement à la préparation de la Nativité du Seigneur. » Cette norme fonde la division de l'Avent en deux parties, articulées autour du 17 décembre.
9 22Saint Bernard de Clairvaux, Sermon 5 pour l'Avent (In Adventu Domini, sermo V). Édition de référence : Sermons pour l'année, t. I, Sources Chrétiennes n° 480-481, Éditions du Cerf. Cet extrait sur les trois venues du Christ est lu à l'Office des lectures du mercredi de la première semaine de l'Avent (Liturgie des Heures). La « venue intermédiaire » (adventus medius) est une notion proprement bernardine, située entre la venue dans la chair et la venue dans la gloire.
10 31Les Normes universelles de l'année liturgique et du calendrier font commencer l'année liturgique au premier dimanche de l'Avent (cf. n° 3). L'Avent est donc à la fois le premier temps de l'année chrétienne et le seuil de tout le cycle liturgique.
11Concile de Saragosse (Caesaraugustanum), tenu le 4 octobre 380, canon 4. Réuni notamment pour condamner le priscillianisme, il demande aux fidèles de fréquenter assidûment l'église du 17 décembre jusqu'à l'Épiphanie (6 janvier). Voir J. Vives, Concilios visigóticos e hispano-romanos, CSIC, Barcelone-Madrid, 1963 ; et l'article « Advent », The Catholic Encyclopedia, vol. 1, 1907. La portée exacte du canon est discutée : mesure disciplinaire antipriscillianiste plutôt qu'« Avent » constitué, mais premier témoin occidental d'un temps marqué avant la manifestation du Seigneur.
12La tradition attribue à saint Perpet (Perpetuus), évêque de Tours (461-490 environ), l'institution d'un jeûne s'étendant de la fête de saint Martin (11 novembre) à Noël, trois jours par semaine. La source principale est Grégoire de Tours, Histoire des Francs (X, 31), qui mentionne les prescriptions liturgiques de Perpet. Voir dom Prosper Guéranger, L'Année liturgique, L'Avent, ch. 1, Société Saint-Jean-l'Évangéliste / Desclée, et l'article « Advent », The Catholic Encyclopedia, vol. 1, 1907.
13L'appellation populaire « carême de saint Martin » (Quadragesima sancti Martini) désigne ce jeûne de quarante jours environ commençant à la Saint-Martin (11 novembre). Voir dom P. Guéranger, L'Année liturgique, L'Avent, ch. 1, qui décrit l'extension progressive de cette pénitence à toute la « quarantaine » avant Noël.
14Premier concile de Mâcon (581-583), canon 9 : de la Saint-Martin à Noël, jeûne le lundi, le mercredi et le vendredi, et célébration du sacrifice selon le rite du carême. Voir dom Prosper Guéranger, L'Année liturgique, L'Avent, ch. 1, qui attribue ce canon 9 au premier concile de Mâcon, tenu en 582 selon son texte ; l'article « Advent », The Catholic Encyclopedia, vol. 1, Robert Appleton Company, New York, 1907, qui date ce synode de 581 ; et C. de Clercq, Concilia Galliae a. 511-695, Corpus Christianorum Series Latina 148A, Brepols, 1963, qui date ce premier concile de 581-583.
15Le sacramentaire gélasien (Vaticanus Reginensis 316, VIIIᵉ siècle, reflétant un usage romain antérieur) et le sacramentaire grégorien comportent des messes de préparation à Noël ; le grégorien en compte cinq, réparties sur cinq semaines. Voir A. Chavasse, Le Sacramentaire gélasien (Vaticanus Reginensis 316), Desclée, 1958 ; et l'article « Advent », The Catholic Encyclopedia, vol. 1, 1907.
16Saint Grégoire le Grand (pape de 590 à 604) est traditionnellement associé à l'organisation de l'Avent romain : plusieurs oraisons et homélies de l'Avent lui sont attribuées. Voir dom P. Guéranger, L'Année liturgique, L'Avent, ch. 1, et les Homélies sur les Évangiles de Grégoire, Sources Chrétiennes n° 485, Éditions du Cerf.
17La réduction de l'Avent romain à quatre semaines est attestée dès les IXᵉ-Xᵉ siècles. Dom Prosper Guéranger, L'Année liturgique, L'Avent, ch. 1, relève la première allusion à cette réduction au IXᵉ siècle, dans une lettre du pape saint Nicolas Iᵉʳ aux Bulgares, puis des témoignages du Xᵉ siècle (Amalaire, Berno de Reichnau, Rathier de Vérone) montrant quatre dimanches déjà en usage à Rome. Voir aussi l'article « Gaudete Sunday », The Catholic Encyclopedia, vol. 6, Robert Appleton Company, New York, 1909 : réduction au IXᵉ siècle, première allusion dans la lettre de Nicolas Iᵉʳ (858-867), quatre dimanches habituels au Xᵉ siècle.
18Normes universelles de l'année liturgique et du calendrier, n° 40 : « Le temps de l'Avent commence aux premières vêpres du dimanche qui tombe le 30 novembre ou qui en est le plus proche, et il se termine avant les premières vêpres de Noël. » La fin étant fixe (le 24 décembre au soir) et le début mobile, la durée de l'Avent varie de vingt-deux à vingt-huit jours selon les années.
19 21Le rite ambrosien, propre à l'archidiocèse de Milan, conserve un Avent de six dimanches, commençant le dimanche après la Saint-Martin (11 novembre) ; le rite mozarabe d'Espagne observe également un Avent plus long. Ces usages témoignent de l'Avent long antérieur à l'uniformisation romaine. Voir A. King, Liturgies of the Primatial Sees, Longmans, 1957 (sur le rite ambrosien) ; et l'article « Advent », The Catholic Encyclopedia, vol. 1, 1907.
20Le troisième dimanche de l'Avent est nommé Gaudete d'après l'incipit de son introït : « Gaudete in Domino semper : iterum dico, gaudete » (« Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur ; je le redis : réjouissez-vous »), tiré de Philippiens 4, 4-5. Ce jour, l'usage des ornements roses (atténuation du violet) est autorisé. Voir la Présentation générale du Missel romain et le Graduale Romanum.
24Les sept grandes antiennes « O » sont chantées au Magnificat des vêpres du 17 au 23 décembre dans le rite romain : O Sapientia, O Adonai, O Radix Jesse, O Clavis David, O Oriens, O Rex gentium, O Emmanuel. Leurs textes, d'origine italienne, remontent au plus tard au VIᵉ siècle. Voir l'article « O Antiphons » et l'étude de référence sur les antiennes ; The Lent and Advent (livres liturgiques romains, Liturgia Horarum, t. I).
25En lisant à rebours (de la septième antienne à la première) l'initiale du titre messianique central de chaque antienne (Sapientia, Adonai, Radix, Clavis, Oriens, Rex, Emmanuel), on obtient l'acrostiche latin ERO CRAS, « Demain, je serai [là] ». L'effet est généralement tenu pour intentionnel par la tradition liturgique. Voir l'article « O Antiphons » et les introductions des éditions critiques de la Liturgia Horarum.
26L'hymne Veni, veni, Emmanuel (« Ô viens, ô viens, Emmanuel »), l'un des chants d'Avent les plus connus, est une paraphrase versifiée des sept grandes antiennes « O ». Sa forme latine est attestée au XVIIIᵉ siècle (recueil Psalteriolum Cantionum Catholicarum, Cologne, 1710), mais elle reprend la matière médiévale des antiennes.
27La couronne de l'Avent (Adventskranz) a été inventée en 1839 à Hambourg par le pasteur luthérien Johann Hinrich Wichern (1808-1881), fondateur du Rauhes Haus, une œuvre éducative pour enfants pauvres. Voir l'article « Adventskranz » et la biographie de Wichern ; M. Gerhards, Johann Hinrich Wichern, Hambourg.
28La couronne primitive de Wichern était une roue de chariot garnie de cierges : quatre grands cierges blancs pour les dimanches de l'Avent et de petits cierges (rouges) pour les jours de semaine, qu'on allumait l'un après l'autre jusqu'à Noël. La forme simplifiée à quatre cierges s'est imposée ensuite, et l'usage a gagné les catholiques au XXᵉ siècle.
29Le chant Rorate caeli desuper reprend Isaïe 45, 8 (Vulgate) : « Rorate caeli desuper, et nubes pluant iustum : aperiatur terra, et germinet Salvatorem » (« Cieux, répandez la rosée d'en haut, et que les nuées fassent pleuvoir le Juste ; que la terre s'ouvre et qu'elle germe le Sauveur »). Il a donné son nom aux messes votives de l'Avent en l'honneur de la Vierge, dites « messes Rorate », célébrées à l'aube à la lumière des cierges. Texte biblique : Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf.
30